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samedi 30 mai 2026

Observer des oiseaux (Antonio Tabucchi, 16)

 ... il entendit une voix qui appelait "Guidolino!"; 
il leva la tête et vit l'oiseau.
 
Les Oiseaux de Fra Angelico

Je vous ai longuement parlé d'Antonio Tabucchi, mais (si ma mémoire est bonne) la dernière fois c'était il y a longtemps. L'occasion vient de se présenter pour moi de lire un de ses recueils les plus discrets, certainement pas celui qui a fait le plus de bruit dans le monde des lettres (en plus, il ne prend pas beaucoup de place sur une étagère!): Les Oiseaux de Fra Angelico .
Courte lecture, mais bien plaisante: des textes brefs, dont le ton semblera familier aux fidèles de l'écrivain:  on connaît le goût de Tabucchi pour les conversations imaginaires, les lettres jamais envoyées, les confidences jamais entendues, les petites équivoques sans importance...
Modeste, Tabucchi en dit dans sa préface: "En tant que romans et récits ratés, elles ne sont que de pauvres hypothèses, ou d'impures projections du désir. Leur nature est larvaire: elles s'exhibent comme des créatures conservées dans le formol... "
À vous de décider si Tabucchi est trop sévère avec les douze petites proses qui constituent la deuxième partie du livre; en revanche, la première, celle qui donne son titre au recueil, je suis prêt à la défendre du bec et des ongles! Le texte qui se démarque des autres, celui que j'ai le plus aimé,  celui où Fra Angelico rencontre trois oiseaux qui lui parlent.

Un rêve? Non, une visitation.
 

Un coin de voile levé sur un mystère... non, deux mystères: Tabucchi nous révèle un des secrets les mieux gardés de l'Angelico - ignoré même de Vasari, son biographe - et en même temps, à mots couverts, il nous parle de son propre rapport à la création.

Le soir même il avait fini.
 Le crépuscule tombait et il se sentait un peu las.
 Il était la proie de la mélancolie
 que procurent les choses une fois terminées,
 quand il n'y a plus rien à faire 
et que le temps a passé.

Les Oiseaux de Fra Angelico 
(I volatili del Beato Angelico, Sellerio, 1987), 

traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para, 
Paris, Christian Bourgois, 1989
ISBN 2-267-00649-9
Poche: 10/18, 2009 
ISBN 2-264-02778-9

 

jeudi 7 août 2025

Le livre de sable de Primo Levi: le système périodique

 Le bibliothécaire lui dit:
Dieu est dans l'une des lettres de l'une des pages
de l'un des quatre cent mille tomes
du Clementinum.
J. L. Borges, Le miracle secret, dans Fictions

En décembre 1941 Primo Levi obtient, grâce à son ancien appariteur, Caselli,  un poste dans une mine d'amiante de San Vittore. Le projet dont il a la charge est d'analyser la teneur en nickel des résidus de la mine et d'en optimiser l'extraction, un défi qu'il accepte avec plaisir (bien qu'il se doute qu'en cas de succès, il contribuera à l'effort de guerre allemand, qui a besoin de nickel pour l'industrie de l'armement). Pour cause de secret militaire, Primo Levi doit travailler sous un faux nom, avec de faux papiers. C'est au cours de son séjour à la mine qu'il rédige ses deux premières histoires courtes, qui seront réintégrées bien des années plus tard dans Le Système périodique.

As Carbon in the Coal
And Carbon in the Gem
Are One -
Emily Dickinson (poème 356 - C29-31)

Dans les notes qu'il ajoute au Système périodique, Primo Levi précise:

"Mon écriture même devint une aventure différente, non plus l'itinéraire douloureux d'un convalescent, d'un homme qui mendie de la pitié et des visages amis, mais une construction lucide, qui avait cessé d'être solitaire - une œuvre de chimiste qui pèse et sépare, mesure et juge sur des preuves sûres, et s'ingénie à répondre aux pourquoi. A côté du soulagement libérateur qui est le propre de celui qui est de retour et qui raconte, j'éprouvais maintenant dans l'écriture un plaisir complexe, intense et nouveau, semblable à celui que j'avais éprouvé, étudiant, en pénétrant dans l'ordre solennel du calcul différentiel." ( p 184)

Il y a, dans l'air que nous respirons,
des gaz appelés inertes.
Ils portent de curieux noms grecs
d'étymologie savante, qui signifient
le "Nouveau", le Caché", l'"Inactif", l'"Étranger".
Le Système périodique


Parfois l'élément et le souvenir qu'il évoque ne sont liés que par un lien métaphorique ténu: le nom de l'Argon (l'"Inactif", en grec) évoque les autres gaz rares, qui avec leurs noms également étranges (le "Nouveau", le Caché", l'"Étranger"), à leur tour, convoquent le souvenir d'autres étrangers, d'autres témoins inactifs, d'autres nouveaux venus, d'autres clandestins contraints de vivre cachés.
Le fer, on le trouve en bien des endroits, mais c'est surtout le goût de fer dans la bouche que nous laisse un effort trop violent: quand on a "mordu la chair de l'ours" comme disait à Levi un compagnon dont il regrettera plus tard de n'avoir pas été plus proche.
Le phosphore, en revanche, c'est bien la substance dont on fait les bombes incendiaires: instinctivement, Levi sait quand il convient de cesser de filer une métaphore avant qu'elle ne dévie, de sa fonction stylistique initiale, vers autre chose.

Si l'effort laisse un goùt de fer dans la bouche, tourner les pages d'un livre nous procure la sensation d'un sable qui coule entre nos doigts.

Dieu est le Généreux, le Caché.
J. L. Borges, Les Deux qui rêvèrent
dans Histoire générale de l'infamie

Primo Levi: Le système périodique 
(
Albin Michel 1987; Le Livre de poche 1995) 



mercredi 27 novembre 2024

Novembre, mois du souvenir?

 Vous devez vous dire, lecteurs attentifs, qu'en ce mois du souvenir, j'ai oublié beaucoup de choses: de vous rappeler les anniversaires de Masamune Shirow et d'Alan Moore; pour Masamune Shirow, c'était le 23, vous pouvez encore le lui souhaiter un peu en retard, quant à Moore, il est par ailleurs bien présent dans l'actualité, avec un gros livre de magie (un bumper book indeed) auquel il a travaillé (avec son quasi-homonyme Steve Moore) une bonne quinzaine d'années. John Coulthart  en a enrichi la maquette d'une ribambelle de fanfreluches qu'il a sorties de sa manche et il n'en est pas peu fier! Il en reparle ici. Et le livre? Vous pouvez aller en voir un peu.
Tout ça ce n'est pas à cause de trous de mémoire, c'est parce que tout le mois j'ai été très occupé ailleurs.
Ce dont j'aurais vraiment dû vous parler plus tôt, c'est du dernier Jaworski: une toute petite plaquette intitulée "Les Fauteurs d’Ordre"  (dans la collection Lunes d'encre de Denoël).


Ça parle d'un salaud ordinaire qui fait des saloperies ordinaires et à qui il arrive une saloperie ordinaire: un sujet que des nouvelles de Jaworski ont déjà traité avec plus de souffle (Mauvaise Donne, Profanation, Désolation...); si l'auteur a fait si court, c'est sans doute qu'il avait envie d'aller droit au but. Il se concentre sur l'enchaînement des faits, sans donner beaucoup de place au worldbuilding (à première vue - mais je peux me tromper - ça ne se passe pas dans l'univers du Vieux Royaume, mais dans un monde de fantaisie historique plus générique). Comme dit Alias, ce qu'on retiendra surtout, c'est que "toute ressemblance avec des événements récents n’est pas une coïncidence."
En effet, Oncle Alias a fait de cette nouveauté un compte-rendu très mesuré: "on a connu Jean-Philippe Jaworski plus subtil" et hasarde une hypothèse: " L’auteur, que l’on imagine très énervé pendant la réaction de ce texte, ne prend pas de gants pour montrer la montée du fascisme et ses effets." Et il conclut: "Je ne recommanderais pas forcément Les Fauteurs d’Ordre comme une lecture indispensable, mais pour son prix – une thune, soit cinq euros (ce qui, à la réflexion, fera sans doute plus qu’une thune en Suisse) – c’est une trentaine de pages qui se laissent lire sans déplaisir."
Oui, on peut imaginer Jaworski énervé. Dénoncer le fascisme est un travail de Sisyphe. Mais il paraît que,  si on a beaucoup d'imagination, on peut aussi imaginer Sisyphe heureux.

Et moi qu'est-ce que j'en pense? C'est du Jaworski, alors je prends. Si vous hésitez, vous les retrouverez sûrement plus tard, ces fauteurs, dans un recueil de nouvelles, en compagnie d'autres félons et canailles. Vous pouvez aussi le considérer comme un manifeste, et le faire circuler autour de vous comme d'autres l'ont fait en d'autres temps pour Indignez-vous!  de Stephane Hessel...
Ça faisait longtemps que je n'avais pas parlé de Jean-Philippe Jaworski dans ce blog! Ce n'est sans doute pas trop grave, il a fait parler de lui tout seul: ça ne vous a sûrement pas échappé, il a publié deux branches des Rois du Monde, des nouvelles et des articles un peu partout et tout récemment - je pense qu'on y reviendra - Le Chevalier aux épines! Trois tomes chez les Moutons Électriques, deux poches chez Denoêl.

image: © Denoël

dimanche 10 novembre 2024

Une affaire à régler


Les personnages des romans en savent parfois plus long, sur les romanciers qui les ont imaginés, que ces romanciers eux-mêmes. Et il n'est pas sans exemple qu'ils aient eu, davantage que ceux-ci, le souci de leurs intérêts.
Voyez Simon Tanner, désigné dès le premier roman de Robert Walser comme exécuteur testamentaire d'un jeune poète que le froid devait mettre encore cinquante ans à tuer.

Le troisième jour le conduisit dans une ville imposante et belle où il  n'avait qu'une affaire à régler: trouver un rédacteur  auquel il pût  remettre les poèmes de Sebastian.  
Arrivé devant la maison qu'on lui avait indiquée, 
il pensa brusquement qu'il ne serait pas très malin d'apporter lui-même les poèmes de quelqu'un  qu'il avait trouvé mort. 
Il écrivit donc sur la couverture du cahier bleu 
ce titre: 
Poèmes d'un jeune homme trouvé mort de froid 
dans une forêt de sapins, 
aux fins de publication, si possible
et il jeta le cahier dans la grande boîte aux lettres prétentieuse, 
où il tomba bruyamment. 
Cette chose faite, Simon reprit sa route.

Les enfants Tanner (1907) 
traduit par Jean Launay 
Gallimard, Du Monde entier 1985
Gallimard,  Folio n° 2380 1992

dimanche 3 mars 2024

Entends, enfant, la douce Nuit qui marche (Ursula Le Guin, 11)

 Janvier er Février sont vite passés, et nous voilà déjà en Mars! Sommes-nous en retard? Mais non, c'est toujours le bon moment pour lire un livre d'Ursula Le Guin.

Quel titre donner à un recueil où il est question d'Elfland, de Poughkeepsie, de Virginia Woolf, des qualités nutritives du plastique, de la fluidité de la notion de genre (littéraire ou pas littéraire), et d'autres notions encore?
La réponse: Le langage de la nuit.

Le langage de la nuit est la traduction (ça, vous l'aviez sans doute deviné) du recueil  de textes (pas de fictions!) The Language of the Night.
Comme Martin Winckler, qui a écrit la préface de cette édition, je n'ai pas eu l'occasion de poser à Ursula Le Guin toutes les questions que j'aurais voulu lui poser.  Mais qui l'a eue, cette occasion? Elle s'est soumise avec le sourire à des interrogatoires. Elle en a donné, des interviews, des interventions, des tonnes. Si on recommençait, chaque question en entraînerait une autre, et, graduellement, inévitablement, la qualité des questions se dégraderait. Dans les essais, préfaces et conférences réunis dans ce volume, Ursula Le Guin se débarrasse d'un revers de main de beaucoup de questions; sagement, elle donne à des questions qu'on ne lui a pas posées des réponses qui n'ont pas l'air de réponses; ou encore, elle invite le lecteur à un jeu, qui est de deviner à quelle question elle répond, par exemple quand elle cite Dunsany: "au loin, à l'est, s'étend un désert que nul homme ne foule".
Ou bien: "je voyais deux petites figures, fort lointaines, perdues dans un immense désert de glace et de neige".
Ou encore: "j'ai donné à trois petites îles les noms de mes enfants - leurs surnoms quand ils étaient bébés".
Ou quand elle nous apprend (cette fois dans une des nouvelles du cycle de Terremer) que dans la Langue de la Création (sans la connaissance de laquelle il est vain d'espérer faire de la magie) tolk est le mot qui désigne une pierre.
Tolk: une pierre. Sur une pierre, on peut poser ce qu'on veut.
"Madame, madame, s'il vous plaît, est-ce que la question c'était: avec quoi est-ce qu'on bâtit une cathédrale?"
Elle sourit et passe à autre chose.
Par exemple: "Il s'agissait de savoir, je vous le rappelle, s'il était au fond souhaitable qu'un livre de science-fiction fût un roman".

Est-il souhaitable de mettre dans un livre tout ce qu'il faut pour se faire, dans sa tête, des romans, et puis d'appeler ça "livre de science-fiction", ou "roman", ou "recueil  de textes", ou tout ce que l'on veut ? Réponse dans Le langage de la nuit.


Ursula Le Guin: Le langage de la nuit;
The Language of the Night, Essays on Writing,
Science Fiction, and Fantasy
,
Première édition 1979 (Putnam),
édition révisée en 1992 (HarperCollins),
rééditée en 2024 (Scribner)
Traduction de Francis Guévremont,
Aux forges de Vulcain
ISBN : 978-2-373050-17-2

Citations extraites d'Ursula Le Guin, Le langage de la nuit

mardi 17 octobre 2023

Par une nuit étouffante

 Par une nuit étouffante, ou
comment Jeffrey Cartwright a écrit
certains de ses livres
(enfin, au moins un livre)

"La biographie, c'est enfantin", disait Edwin par une nuit étouffante, il n'y a pas longtemps. "Il n'y a qu'à tout mettre dedans." Inutile de rappeler au lecteur l'injustice traditionnelle du tempérament créateur, injustice développée ici jusqu'à la fatuité. Car Edwin ne se contenta pas de cette déclaration, il poursuivit en prétendant (si j'interprète correctement ses remarques embrouillées) que le concept même de biographie est désespérément romanesque, car à la différence de la vie réelle, pleine de points d'interrogation, de passages censurés, d'espaces blancs, de rangées d'astérisques, de paragraphes sautés, et de séries innombrables de points de suspension se perdant dans le silence, la biographie procure une illusion de totalité, un vaste échafaudage de détails organisé par un biographe omniscient dont les aveux occasionnels d'ignorance ou d'incertitude ne nous trompent pas plus que les protestations polies d'une maîtresse de maison nous assurant, au sixième plat d'un luxueux banquet, que non, vraiment, elle ne s'est donné aucun mal.
[...]
Mais je profite de cette occasion pour demander à Edwin, où qu'il soit: n'est-il pas vrai que le biographe accomplit une fonction presque aussi grande, ou même tout aussi grande, si ce n'est en vérité  de loin plus grande que celle  accomplie par l'artiste lui-même? Car l'artiste crée l'œuvre d'art, mais c'est pour ainsi dire le  biographe qui crée l'artiste. Ce qui revient à dire: sans moi existerais-tu le moins du monde, Edwin?


Steven Millhauser:
La Vie trop brève d'Edwin Mullhouse
écrivain américain, 1943-1954,
racontée par Jeffrey Cartwright
,
(Edwin Mullhouse: The Life and Death
of an American Writer 1943–1954,
by Jeffrey Cartwright
- Knopf, 1972),  
traduit par  Didier Coste,
Albin Michel, 1975
ISBN 2-226-00222-7

vendredi 29 septembre 2023

Cela ne nous empêchera pas d'être amis

 Vous voulez en savoir davantage sur les extra-terrestres? Pour cela  il est préférable de s'adresser à des scientifiques reconnus pour leurs travaux de vulgarisation, qui ont, comme on dit, "franchi les limites de la littérature scientifique spécialisée", par exemple Primo Levi, et, pourquoi pas?  son confrère et ami Piero Bianucci (on peut même dire complice, puisqu'ils ont contribué ensemble "à quatre mains" à un recueil, malheureusement pas traduit en français: L'uovo del futuro); car non seulement il existe, le Piero Bianucci mentionné dans le texte ci-dessous (quand vous le lirez, vous pourriez être tentés de vous demander où finit la fiction et où commence la réalité), mais il est sur internet (quand on est sur internet c'est bien la preuve qu'on existe, ce ne sont pas les extra-terrestres qui diront le contraire); il occupe, à la télévision italienne, à peu près le même créneau que chez nous notre Hubert Reeves national. Un beau jour de 1986, Bianucci a reçu un message de la huitième planète du système Delta Cephei; n'y comprenant rien, il l'a confié à son ami Primo, qu'il savait capable (je vous l'avais signalé il y a quelques années) de déchiffrer des textes cryptés par les méthodes les moins conventionnelles.

Cher Piero Bianucci,
Vous serez sans doute étonné de recevoir une lettre d'une de vos admiratrices dans un délai aussi bref et de si loin. Nous connaissons vos drôles de lubies sur la vitesse de la lumière; chez nous, il suffit de payer un modeste supplément exceptionnel à la redevance de la télévision pour recevoir et transmettre des messages intergalactiques en temps réel, ou presque. En ce qui me concerne, je suis fanatique de vos émissions télévisées, en particulier de la publicité pour les conserves de tomates.
Je voulais vous dire que j'ai été enthousiasmée par votre reportage de mardi dernier, dans lequel vous parliez des Céphéides. Ou plutôt, j'ai été heureuse d'apprendre que vous nous appeliez ainsi, car notre soleil est justement une céphéide; j'entends dire par là que c'est une étoile beaucoup plus grande que la vôtre, et qu'elle pulse régulièrement selon une période de cinq jours et neuf heures terrestres. C'est justement la céphéide de Céphée, quelle coïncidence! Mais avant de poursuivre en décrivant notre way of life, je tenais à vous dire que votre barbe a beaucoup plu à mes amies et à moi-même; chez nous les hommes n'ont pas de barbe, ils n'ont même pas de tête; ils mesurent dix ou douze centimètres, ressemblent à vos asperges, et quand nous désirons être fécondées nous nous les mettons sous une aisselle pendant deux ou trois minutes, comme vous le faites avec vos thermomètres pour prendre votre température. Nous possédons dix aisselles; nous avons toutes une symétrie décimaire, raison pour laquelle notre côté est le nombre d'or de notre rayon, chose unique tout au moins dans notre galaxie, et dont nous sommes fières.

  On imagine le sourire en coin de Primo, quand il a eu à transcrire (en pensant in petto à la silhouette d'asperge de son grand copain) les compliments d'une autochtone du système de Delta de Céphée sur son physique.

À propos [de température], ne vous leurrez pas, nous avons une température variable, de -20°C l'hiver à 110°C l'été, mais cela ne nous empêchera pas d'être amis.

Le message donne à l'astronome d'autres précisions d'un grand intérêt sur la vie des habitantes carapacées d'oxyde de fer et de manganèse de cette huitième planète d'une céphéide, la mer acide, l'été accablant mais heureusement bref (il dure deux jours), les plaisirs innocents de l'automne et de l'hiver.

L'automne dernier, une de mes amies m'a dit qu'elle avait vu une supernova; cela ne s'était pas produit depuis longtemps, et elle m'a demandé avec insistance de vous le rapporter. De votre point de vue, elle devrait se trouver du côté du Scorpion; si vous payiez le supplément tachyonnique exceptionnel, vous pourriez la voir dans dix jours, sinon il vous faudra attendre 3 485 ans.

Si c'est vrai tout ça? Vous pourrez vérifier dans les rapports de nos sondes spatiales.

Veuillez recevoir les cordiales salutations de votre (signature illisible) et de ses amies.
Delta  Cep./8, d.3° a.3,576.10

Traduction de Primo Levi

Ce texte est paru dans un recueil dont le titre, par les temps qui courent, semble de bon augure (on peut toujours  espérer):  Dernier Noël de guerre.  La nouvelle qui donne son titre au recueil est autobiographique (elle se situe quelques mois avant les événements rapportés dans La Trève); d'autres nous rappellent que, quand Levi donnait libre cours à sa fantaisie, il ne faisait pas les choses à moitié. Précision de l'éditeur: "Tous les textes de ce volume ont été réunis dans les Pagine Sparse des œuvres complètes de Primo Levi, procurées par Marco Belpoliti chez Einaudi en octobre 1997,  collection Nuova Universale Einaudi) puis dans le volume L'Ultimo Natale di Guerra". La nouvelle citée ci-dessus, Les fans de spots de Delta Cep (Le fans di spot di Delta Cep), quatrième du recueil, est parue initialement dans L'Astronomia n° 54, avril 1986.

Primo Levi: Dernier Noël de guerre
(L'Ultimo Natale di Guerra, Einaudi, 1997, 2000)
traduit par Nathalie Bauer, 2002
10/18 N° 3389

ISBN: 2-264-03419-X
EAN: 9782264034199

mercredi 27 septembre 2023

Pas de nouvelles de Gurb: bonnes nouvelles? (Mendoza, encore)

 Vous l'avez sans doute remarqué: ces derniers temps journaux et bulletins d'actualité mentionnent beaucoup d'observations d'extraterrestres; des témoins incontestablement Américains, dont certains savent piloter des avions aussi bien que Tom Cruise, certifient devant le Congrès qu'ils ont vu ils ne savent pas quoi (mais ils ont vu quelque chose, ça c'est sûr), tandis que des Mexicains, eux aussi authentiques, ont trouvé en se promenant des machins bizarres qui ne bougeaient pas: ils en ont conclu, un peu hâtivement, que ce devaient être des extra-terrestres morts, puisqu'ils ne bougeaient pas (à leur place, je me serais méfié, on ne sait jamais avec les extra-terrestres).

En revanche il ne fait aucun doute que les deux personnages principaux du roman d'Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb, soient des extra-terrestres: l'abondance de précautions (souvent peu adéquates) qu'ils prennent pour se fondre dans la population terrienne est un indice révélateur,  leur confondante ignorance des coutumes des habitants de la Terre, qui tend à réduire à néant ces efforts, en est un autre. Et  il est certain qu'ils ne sont pas morts, en témoigne le fait que, malgré leur désir de ne pas se faire remarquer, ils bougent beaucoup, on peut même dire qu'ils ont la bougeotte, surtout Gurb. C''est pour eux l'occasion - après qu'ils aient pris, comme on enfile un déguisement, l'apparence d'êtres humains - de découvrir Barcelone et ses petits secrets:

3h44. Remis de ma chute, j'entends le serveur me dire que si je désire souper, je peux le faire à n'importe quelle table, elles sont toutes libres, car les gens vraiment distingués ne mangent jamais avant cinq heures ou cinq heures et demie du matin, afin de ne pas être confondus avec le commun, qui dîne avant car il doit se lever tôt. Je réponds que pour le moment je me contenterai d'un verre de champagne (réserve spéciale) au bar.
3h45. Comme la réserve spéciale ne me réussit pas, je me distrais en comptant mes borborygmes sans ingérer davantage le liquide qui les produit (inexplicablement) et en écoutant la conversation des trois individus qui partagent le bar avec moi. La conversation serait intéressante si la consommation immodérée de réserve spéciale par les parleurs ne leur causait des borborygmes qui la rendent (la conversation) difficilement intelligible. Il est aisé, néanmoins, de deviner de quoi ls parlent, car les Catalans parlent toujours de la même chose, à savoir de travail. Dès que deux Catalans, ou plus, sont ensemble, chacun parle de son travail avec un grand luxe de détails. Il leur suffit de sept ou huit termes (exclusivités, commissions, carnet de commandes, et quelques autres) pour mener un débat des plus nourris, qui peut durer indéfiniment. Il n'y a pas sur toute la Terre de gens plus passionnés de travail que les Catalans. S'ils savaient faire quelque chose, ils seraient les maîtres du monde.

Borborygmes, Barcelone: deux thèmes chers à Mendoza, les lecteurs qui ont suivi les aventures de Pomponius Flatus ou exploré La ville des prodiges (autre nom de Barcelone) ont déjà pu le constater.
Le roman se présente comme un rapport de mission, et la rédaction des rapports sur l'exploration des planètes est soumise à des procédures strictes: pas question de laisser l'imagination du rapporteur vagabonder. Si un membre de l'expédition ne donne pas de nouvelles, il convient de le signaler sans effets dramatiques: c'est ce que fait le responsable de l'expédition, que par commodité nous appellerons le narrateur (il ne se nomme pas, sans doute pour respecter un protocole exigeant la confidentialité).

LE 9 DE CE MOIS
7h. 21 Premier contact avec un habitant de la zone.
[...]
7h. 23 Gurb est invité par l'être à monter dans son moyen de locomotion. Il me demande des instructions. Je lui donne l'ordre d'accepter la proposition. Objectif fondamental: ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle).
7h. 30  Sans nouvelles de Gurb.
8h. 00  Sans nouvelles de Gurb.
9h. 00  Sans nouvelles de Gurb.
12h. 30 Sans nouvelles de Gurb.
20h. 30 Sans nouvelles de Gurb.
LE 10 DU MÊME MOIS
7h. 00 Je décide de partir à la recherche de Gurb.

Et voilà, vous avez compris le principe: le responsable de l'expédition, que par commodité nous appelons le narrateur, essaie d'obtenir des nouvelles de son coéquipier Gurb, sans jamais perdre de vue l'objectif fondamental de sa mission: ne pas attirer l'attention de la faune autochtone. Par souci de discrétion Gurb a revêtu une apparence rassurante, celle d'une personnalité appréciée, semble-t-il, des terriens, une certaine Madonna: qu'est-ce qui pourrait mal tourner? Bonne lecture.
[...]
Ça y est?  Vous avez lu? Au terme de la mienne, de lecture,  je suis parvenu à la conclusion que ce roman est plus drôle si on connaît bien la généralité de Catalogne en général et Barcelone en particulier, car, manifestement, beaucoup de particularités locales sont supposées connues de l'hypothétique lecteur; en revanche, ce lecteur n'a pas besoin d'avoir étudié l'exobiologie, le minimum indispensable d'informations sur la physiologie et la psychologie des deux protagonistes lui est fournie chaque fois que c'est nécessaire: juste assez pour que ledit lecteur ne s'étonne pas que le narrateur, quand par accident sa tête se décolle, parvienne à la recoller sans trop de problèmes; que, pour lui, descendre un escalier soit une opération plus délicate qu'adhérer à un plafond; qu'il émette de la radio-activité et attire la foudre.

Sans nouvelles de Gurb est-il aussi plaisant à lire que Pomponius Flatus? Hum, les effets comiques sont assez répétitifs, et certains tombent un peu à plat (pour ceux-ci, le lecteur français indulgent peut en rendre responsable son manque de références à la culture locale). Ce roman date de 1990; Mendoza a bien progressé depuis, en restant dans la même veine foutraque, sans doute grâce à la série de romans policiers fortement décalés qu'il a écrits depuis, et dont nous reparlerons peut-être un jour, qui sait?

Quant aux extra-terrestres, ne vous inquiétez pas, je crois qu'ils n'ont pas fini de faire parler d'eux.

Eduardo Mendoza: Sans nouvelles de Gurb
(Sin noticias de Gurb, Seix Barral 1990)
Traduit de l’espagnol par François Maspero
Seuil, 1994; Points 2013
EAN 9782757835678
ISBN 2-02-014568-5

Illustration: tous droits réservés pour les planètes du système solaire et la ceinture des astéroïdes.

dimanche 20 août 2023

Prétendre, disent-ils (Antonio Tabucchi, 15)

Et alors il eut la magnifique idée
de faire une brève rubrique
intitulée "Éphémérides".
Antonio Tabucchi

Ça ne vous a sans doute pas échappé, lecteurs attentifs: j'aime bien Antonio Tabucchi. Au point de lui emprunter de temps en temps un rêve, et parfois (un rendu pour un prêté) de lui en prêter un.
Le dernier rêve emprunté appartenait, théoriquement, à Pereira, le protagoniste (?) ou du moins celui qui prétend beaucoup de choses, si l'on en croit le fonctionnaire tatillon qui aurait rédigé un rapport sur lui,  à ce que prétend Tabucchi dans un roman de 1994. L'histoire se passe en 1938, sous une dictature; le dictateur s'appelle Salazar, parce qu'on est au Portugal. Pereira tient la rubrique culturelle d'un quotidien qui a reçu pour mission de rappeler - quotidiennement, puisque c'est un quotidien - à ses lecteurs la chance qu'ils ont de vivre au Portugal, et d'être gouvernés par un homme fort. C'est ainsi que Pereira est passé maître dans l'art de tourner sept fois sa plume dans son encrier avant d'écrire quoi que ce qoit.

Il ne savait que faire, et il était presque midi. L'idée lui vint de manger son sandwich à l'omelette, mais il était encore trop tôt. C'est alors qu'il se souvint de la rubrique "Éphémérides", et il se mit à écrire. "Il y a déjà trois ans que le grand poète Fernando Pessoa disparaissait. De culture anglaise, il avait choisi d'écrire en portugais, parce qu'il soutenait que sa patrie était la langue portugaise. Il nous a laissé de très belles poésies dispersées dans des revues et un petit poème, Message, l'histoire du Portugal vue par un grand artiste qui aimait sa patrie." Il relut ce qu'il avait écrit et trouva cela répugnant, oui, c'est le mot, répugnant, prétend Pereira. Il jeta donc le feuillet dans la corbeille et il écrivit: "Fernando Pessoa nous a quittés il y a trois ans. Bien rares sont ceux qui se sont rendu compte de son existence. Il a vécu au Portugal comme un étranger, peut-être du fait qu'il était partout un  étranger. Il vivait seul, dans de modestes pensions ou dans des chambres de location. Ses amis se souviennent de lui, ainsi que les initiés, et ceux qui aiment la poésie".
Puis il prit son sandwich à l'omelette et mordit dedans.

Et maintenant (depuis 2016! désolé de ne pas vous l'avoir dit plus tôt, je n'ai lu l'album que récemment) on peut aussi lire Pereira prétend en bande dessinée. Que vous connaissiez déjà le livre ou pas, l'album mérite plus qu'un coup d'œil. Vous avez remarqué? Les adaptations de romans en bandes dessinées pullulent ces derniers temps. De certaines de ces adaptations (je ne balance pas de noms) on aurait pu se dispenser. Mais à dessiner celle-là, il me semble que l'adaptateur a bien employé son temps. Que savons-nous de cet adaptateur, Pierre-Henry Gomont? Dans son communiqué de presse, l'éditeur, Sarbacane, prétend qu'il est né en 1978, qu'il a dessiné en 2011 son premier album, Kirkenes, chez Les Enfants Rouges. Puis qu'il a écrit et dessiné Catalyse, publié chez Manolosanctis. Début 2012, il aurait dessiné Crématorium chez Kstr avec Eric Borg au scénario. Puis il aurait signé un album BD remarqué avec Eddy Simon paru en 2014 chez Sarbacane : Rouge Karma. Puis Les nuits de Saturne en 2015. Il vit et travaille à Bruxelles. L'interrogatoire de Wikipédia ne nous en apprend pas beaucoup plus (enfin si: en 2020 il a eu une fuite de cerveau, et en 2022 il a fait une chute, tout ça chez Dargaud; et il a eu des prix!).


Il y a quelque chose dans la palette, volontairement limitée, utilisée par Pierre-Henry Gomont pour cet album qui rappelle... quoi? le fauvisme? Ça fait bizarre d'associer le mot "fauve" avec la manière dont est racontée l'histoire du timide (?) Pereira... mais le dessin et la couleur de Gomont mettent en évidence une chose à côté de laquelle on peut passer quand on se laisse bercer par le rythme paisible de la prose de Tabucchi: que Pereira vit dans une ville au climat héroïque. À Bruxelles où travaille Gomont, on regarde souvent le ciel, parce qu'il est plein de nuages tout crémeux, tout doux aux yeux, et  qui changent tout le temps; les différences entre le climat du Portugal et celui de la Belgique ont dû faire impression sur Gomont, il écrase ses vues d'une Lisbonne vêtue de camaïeux d'ocres douillets et autres tons pastel sous des ciels en à-plats d'un bleu très dur. Le décalage souvent vertigineux entre les événements qui se passent sous le nez de Pereira et la façon dont il y réagit se laisse deviner dans la BD, à travers de petits artifices tels que celui-ci, ou encore les changements d'ambiance entre extérieurs et intérieurs, les rares irruptions d'à-plats noirs à des moments dramatiques.
Se souviendra-t-on de Pereira comme d'un héros discret, ou seulement comme d'un gros monsieur qui commandait tous les jours des sandwiches à l'omelette? Vous avez le choix entre un roman et une BD pour vous aider à répondre à cette question (personnellement je vous recommande les deux).

Antonio Tabucchi: Pereira prétend
(Sostiene Pereira, Feltrinelli, 1994),
traduction de Bernard Comment,
Christian Bourgois Éditeur, 1995;
et 10/18, 1998, ISBN 2264024585.

Pierre-Henry Gomont (d'après Antonio Tabucchi):
Pereira prétend
Sarbacane 2016
ISBN-13 ‏  ‎ 978-2848659145 

jeudi 18 mai 2023

Quia impossibile est

De tant de choses écrites, bien peu sont vérifiables.
Pomponius Flatus, philosophe


Hé bien oui: en lisant ce livre j'ai ri comme rit la baleine qui vient d'être miraculeusement débarrassée du Jonas qu'elle avait en travers de la gorge.
D'Eduardo Mendoza, vous connaissez sûrement Le Mystère de la crypte ensorcelée, ou La Ville des prodiges: de gros romans presque sérieux (encore que résolument bizarres).
Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus n'est ni gros ni sérieux, mais c'est aussi un roman agrémenté de mystères et de prodiges (et dont la bizarrerie n'est pas totalement absente).
Si j'étais prié de rédiger pour ce livre une "quatrième de couverture" dans le style bien codifié de ce genre littéraire, je ne manquerais pas d'évoquer La caverne des Idées de José Carlos Somoza, les nouvelles de Borges L'Immortel ou La quête d'Averroës, peut-être irai-je même jusqu'à des comparaisons extrêmes avec les Mémoires d'Hadrien (à une extrémité du spectre) ou La vie de Brian (à l'autre bout). Et sous la couverture, qu'y a-t-il?
De l'important corpus des recherches scientifiques du naturaliste Pomponius Flatus, ne nous sont parvenus que des fragments épars, dont le plus complet retrouvé à ce jour est une longue  missive adressée à son ami Fabius, relatant les incidents les plus saillants d'un voyage que Pomponius entama sous le consulat de Lucius Paulus et Caius Marcellus*. Ce document, s'il nous confirme que - comme il appert d'autres fragments de moindre étendue - Pomponius visita le Pont-Euxin, la Cilicie, la Syrie, la Palestine, le pays des Nabatéens, celui des Chérusques Vandales, et poussa peut-être jusqu'aux confins des Frisons, des Trévires et des Médiomatrices, nous apprend peu de choses sur les découvertes que l'infatigable voyageur put faire dans le domaine des sciences naturelles (tester différentes plantes et eaux curatives, c'était pourtant la raison de son voyage): tout juste y est-il fait mention des vertus soporifiques, que l'auteur dit avoir eu l'occasion d'expérimenter sur lui-même, d'une plante connue au Levant sous le nom d'halicacabon**: une déception, donc, pour les curieux de pharmacopée antique.
En revanche, ce texte jette une lumière inédite sur un domaine que ni Pline, ni Lucrèce, ni Dioscoride n'ont exploré: rien autre que les débuts de la police scientifique. Certains passages suggèrent même que Pomponius pourrait avoir été sinon le premier, du moins un des premiers (l'antériorité pouvant être revendiquée par un contemporain de l'école péripatéticienne: Héraclès Pontor)  de ceux qu'on appellera plus tard - à l'initiative du plus fameux d'entre eux, Sherlock Holmes - les "détectives conseils".
Bon, OK, je ne vais pas vous promener plus longtemps: Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus est un roman policier bien troussé, genre polar historico-humoristique, sous-genre gros délire farcesque, carnavalesque même, truffé de références, de citations érudites (certaines sont rigoureusement authentiques, d'autres le sont beaucoup moins) et de toutes les sortes imaginables de facéties méta-textuelles, et assaisonné d'un humour pas exactement timide. Le genre d'humour qui fait pleurer le petit Jésus (de rire, hein, entendons-nous bien: pleurer de rire). À sa lecture, j'ai mêlé mes larmes de rire à celles dudit petit Jésus (car, je ne vous l'ai pas encore dit? le petit Jésus est un des personnages du livre, et, à plusieurs reprises, Pomponius réussit à le dérider - alors que cétait un garçon plutôt sérieux, en ce temps-là tout le monde à Nazareth aurait pu vous le dire si vous l'aviez demandé). Ce petit Jésus occupe d'ailleurs dans le roman une position capitale: c'est celle du client qui vient trouver le détective pour lui proposer une affaire. Comme nous sommes au premier siècle de notre ère, aucun des deux ne porte d'imperméable ni de chapeau mou, mais à part ça la situation de départ est on ne peut plus classique. Classiques aussi, la réticence initiale du détective, l'insistance du client, les tentatives des autorités pour dissuader l'amateur de marcher sur les brisées des professionnels... moins classiques, les méthodes d'investigation du détective: il puise dans les souvenirs de ses lectures, qu'il prend grand plaisir à citer (je vous ai prévenus: de ces citations, certaines sont facilement authentifiables, d'autres le sont beaucoup moins).
Il est urgent de découvrir qui a tué le riche Épulon, comment et pourquoi: le sort d'un charpentier en dépend!

Ainsi, il ne fait pas de doute que la mort est due à l'intervention d'un tiers, et point n'est besoin non plus de faire preuve d'une grande intelligence pour reconstituer ce qui s'est passé. Quelqu'un a surpris Épulon dans sa bibliothèque et lui a donné la mort, après quoi il est parti en prenant soin de fermer la fenêtre et la porte. Je suppose qu'on n'a pas trouvé la clef à l'intérieur de la bibliothèque, car, s'il en était ainsi, nous serions devant un cas étrange, mais pas tout à fait inconnu. Cicéron en mentionne un similaire, qu'il intitule Occisus in bibliotheca cum porta conclusa. Une énigme en apparence insoluble.

Remercions au passage Pomponius de nous éclairer sur l'origine de l'expression "meurtre en chambre close": quelle chance que Pomponius connaisse à fond l'œuvre de l'Orateur Romain! Mais revenons à l'enquête: à qui profite le crime? Au premier abord, lorsque disparaît un homme riche, libidineux, modérément scrupuleux quant aux moyens d'accroître sa fortune, pourvu d'une épouse qui ne s'en laisse pas conter et d'une descendance turbulente, on croit pouvoir passer en revue la liste des mobiles possibles sans avoir à sortir des sentiers battus...  mais si les autorités choisissent de sauter cette étape, se satisfaisant de désigner comme suspect numéro un un quidam dont la culpabilité arrangerait tout le monde, et si le présumé innocent se dérobe devant toutes les questions qu'on lui pose, que va faire notre détective? Reprendre toute l'affaire à zéro, alors qu'il préfèrerait nettement s'occuper de ses problèmes de santé? Un des obstacles qu'il rencontre (autre artifice inséparable du roman à énigme): les réticences des témoins qu'il interroge à lui dire tout ce qu'ils savent; ils ont même tendance, tous: Grecs comme Romains, Galiléens comme Samaritains, au lieu de lui répondre sans détour, à le noyer sous un flot de références littéraires (il aurait mauvaise grâce à s'en plaindre, car lui-même s'en prive pas):

- Alors tu dois avoir connaissance du triste événement qui a conduit Épulon à traverser le fleuve des Pleurs, pour gagner le séjour d'où nul n'est revenu.
- Sauf Orphée, rectifia Philippe.
- Naturellement.
- Et aussi Ulysse, l'artificieux héros qui, dans sa longue errance, a visité le lieu où demeurent les morts. Et Alceste, qu'Héraclès alla chercher au royaume d'Hadès.
- C'est vrai, dus-je admettre, toute règle a ses exceptions.

Des exceptions aux règles, Pomponius sera bien forcé d'en recenser plus d'une, dans cette enquête où il devra bien souvent suspendre son incrédulité, devant des circonstances qui lui sembleront parfois s'affranchir des lois de la nature! Mais, si Pomponius se présente avant tout comme philosophe, il ne se réclame d'aucune école, même celle du sceptique Pyrrhon, et rappelle à l'occasion qu'Héraclite blâme notre acharnement à vouloir que la réalité se conforme à nos attentes. Les attentes du lecteur, elles, seront satisfaites: Mendoza, à la fin du roman, rattache tous les bouts de ficelle qu'il a ramassés ici et là (et il en fait l'inventaire dans une postface). Quant à son détective, toujours philosophe (ou, dans ce cas précis, physiologiste), au lieu de de se vanter d'avoir résolu une énigme sans pareille, il conclura  modestement:

Je me souviens parfois des événements dont je fus le témoin en Galilée, et je me demande s'ils ont vraiment eu lieu, ou s'ils ont été le fruit d'une imagination morbide due à ma maladie.

Durant ce survol du roman d'Eduardo Mendoza, je vous ai épargné le détail des affections physiques dont est affligé Pomponius Flatus; le narrateur, lui, ne les omet pas, non sans quelque raison d'ailleurs, car certaines d'entre elles ont un rôle à jouer (en particulier par leurs manifestations sonores) dans l'histoire, faisant pencher la balance du destin, tantôt en défaveur, tantôt en faveur du héros. Voilà, je vous ai prévenus: si vous en ressentez le besoin, vous pourrez vous boucher le nez.

Il n'est point de secret enfoui si profond qu'il ne doive apparaître en pleine lumière quand viendra le temps des Révélations.

*Ah, vous vous demandez, lecteur contemporain, à quelle période de l'Ère Moderne correspond précisément ce consulat? Vous pensez que cela pourrait faire avancer un peu la résolution d'une autre énigme, historique celle-là (celle, justement, de l'année du début de cette même Ère Moderne)? Pas de chance, c'est en vain qu'on cherche les noms de Lucius Paulus et Caius Marcellus dans la liste des fastes consulaires du siècle huitième après la fondation de Rome. Peut-être, dans sa hâte à rassurer son ami Fabius sur l'état de sa santé, Pomponius s'est-t-il laissé aller à un lapsus calami?

**Dans les langues aux sonorités barbares des peuplades d'extrême-occident, l'halicacabon est appelé alkékenge. Quelques décennies après l'aventure de Pomponius Flatus, Pline l'Ancien mettra en garde les lecteurs de son Histoire Naturelle contre l'usage irréfléchi des vertus narcotiques de ce gracieux végétal, qui peut, dit-il, "provoquer le délire".  Et alors? Apprenons des aventures de Pomponius à ne pas sauter aux conclusions.

Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus
(El asombroso viaje de Pomponio Flato, Seix Barral, 2008),
traduit par François Maspero, Paris, Éditions du Seuil, 2009 ;
réédition, Paris, Seuil, Points no 2405, 2010

 

lundi 24 avril 2023

Pourquoi les souvenirs d'Éric Losfeld tiennent dans un seul tome

 Dans un précédent billet sur les mémoires d'éditeur d'Éric Losfeld, je posais la question: aimait-il les livres? Sans doute; mais apparemment, même dans l'édition il n'y a pas d'amour heureux.

Pendant toute une période de ma vie, j'ai beaucoup lu, je lisais un livre par jour. Par la suite, j'ai beaucoup moins lu, parce que lorsque je lisais un bon livre paru ailleurs, cela me faisait rager. J'en étais jaloux. Je suis très possessif, très impérieux. Dans les dernières années, j'ai regretté de ne pas avoir publié Les Immortelles, de Pierre Bourgeade, que j'ai publié seulement dans sa version théâtrale, ou encore le livre de Robert Antelme, son seul livre, mais quel livre! L'Espèce humaine, l'ouvrage le plus émouvant, le plus déchirant sur la déportation.
[...]
J'aurais aimé être l'éditeur d'Histoire d'O, et celui du Voleur de Georges Darien. Ce dernier livre, Jean Galtier-Boissière, qui fut le véritable redécouvreur de Darien, me l'avait proposé à une époque où ma trésorerie était au plus bas. Je me serais réjoui d'être l'éditeur des œuvres complètes de Francis Picabia, enfin réunies depuis lors chez l'éditeur du présent ouvrage*. J'aurais passionnément désiré publier La Négresse muette de Michel Bernard, paru chez Christian Bourgois, le Raymond Roussel de François Caradec, paru chez Pauvert, le Jarry de Noël Arnaud, paru à La Table Ronde; les Poésies de Blanchard, parues chez Plasma; Raconte pas ta vie de Marcel Duhamel, au Mercure de France; La Maison de rendez-vous  de Robbe-Grillet, aux éditions de Minuit; Les meilleurs dessins de l'Assiette au beurre chez Simoën; Madame Putiphar chez Régine Deforges; les volumes de l'Histoire de la poésie de Robert Sabatier chez Albin Michel; L'Enfant nue de Frantz-André Burguet chez Gallimard; Sexus de Henry Miller chez Buchet-Chastel; Le Château de Cène de Bernard Noël chez Martineau; l'Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau aux éditions du Seuil; Une femme par jour de Walter Lewino chez Albin Michel; et Roberte ce soir de Klossowski paru aux éditions de Minuit (encore, de ce dernier ouvrage, puis-je dire que j'ai distribué la monnaie vivante, entre chair et cinéma).
J'aurais aimé mettre mon nom sur la couverture de Thérèse de José Pierre, paru au Soleil Noir. Mais un deuxième tome ne suffirait pas à énumérer mes frustrations éditoriales. 

*c'est à dire Pierre Belfond

Et voilà pourquoi c'est à l'imagination des lecteurs qu'est laissé le soin de dresser une liste (conjecturale) des frustrations d'Éric Losfeld.

Voyez comme la vie est faite: John Coulthart, amoureux de tout ce qui est graphique, consacre justement aujourd'hui un billet à un des projets de bande dessinée (en français dans le texte) menés à bien par Le Terrain Vague,  projet qu'on peut sans mystifier le lecteur potentiel qualifier de pharaonique (ne serait-ce qu'en raison du nombre d'égyptiens et d'obélisques figurant dans l'album): l'énorme et longtemps introuvable Saga de Xam de Nicolas Devil (et al.), qui vient d'être réédité par Revival.

Éric Losfeld, Endetté comme une mule  
ou la Passion d'éditer, Paris, Éditions Belfond, 1979
Réédition: Endetté comme une mule,
avec une préface de François Guérif, Tristram, 2017


dimanche 23 avril 2023

Entre amateurs d'art éclairés

 Continuons de feuilleter le bouquin d'Éric Losfeld, Endetté comme une mule, d'accord?
En 1967, la librairie Losfeld déménage rue de Verneuil! Le libraire-éditeur décide d'annoncer l'événement en grand style, dans un prospectus qui commence ainsi:

UNE VISITE À LA GRANDE LIBRAIRIE
"LE TERRAIN VAGUE"

Parmi les curiosités de Paris, la librairie de M. Éric Losfeld est au nombre des plus attrayantes. On entre: l'impression d'immensité ressentie est intense... Tournons à gauche, voici de vastes rayons où les plus grands écrivains, connus et méconnus, ont laissé un témoignage de leur génie. Tournons à droite, notre émerveillement ne fait que croître à la vue d'autres livres, d'auteurs différents, mais qui ne le cèdent en rien, sur le plan de la qualité, à ceux de gauche.

Et ça continue sur plusieurs paragraphes, parmi lesquels brille cette pépite:

Au-dessus de l'étage des livres, on trouve les autres rayons auxquels le visiteur peut accéder par l'un des escaliers à quatre révolutions figurant l'Épargne, la Confiance, l'Abondance et le Travail.

Losfeld poursuit:

Un après-midi, je reçois un client très distingué, du genre amateur d'art éclairé, qui manifeste un grand effarement devant l'exiguïté des locaux et me demande, en toute simplicité, à accéder à l'escalier à quatre révolutions. Je me marre, lui explique qu'il n'a rien compris aux finesses du texte, et il part en claquant la porte. Un mois plus tard, je suis convoqué chez le juge d'instruction: le con avait déposé une plainte pour publicité mensongère. La plainte n'a pas dépassé le bureau du juge et j'ai bénéficié d'un non-lieu.

De toutes les procédures judiciaires passées en revue dans le livre c'est sans doute celle qui eut l'issue la plus satisfaisante; pourtant, Losfeld les rappelle toutes avec la même bonne humeur.


Éric Losfeld, Endetté comme une mule  
ou la Passion d'édite
r, Paris, Éditions Belfond, 1979
Réédition: Endetté comme une mule,
avec une préface de François Guérif, Tristram, 2017


samedi 22 avril 2023

Des soupçons confirmés

 C'est la publication d'un ouvrage intitulé Le Gigot, sa vie, son œuvre (encore de la bidoche, me demanderez-vous? je n'y peux rien, c'est un fait historique) écrit par l'un, édité par l'autre, qui les fit se rencontrer: et dès ce moment, Éric Losfeld ressentit pour Benjamin Péret une sympathie qui se révéla réciproque et ne faiblit jamais; après la mort prématurée de Péret, Losfeld entreprit la publication de ses Œuvres complètes. Sans doute l'auteur de Trois cerises et une sardine et celui de Cerise ou le moment bien employé était-ils faits pour se comprendre. Les mémoires de Losfeld sont parsemés de récits de petits miracles liés d'une façon ou d'une autre à Benjamin Péret:

Il faut remarquer que cette mutation de la réalité, grâce à la voyance du poète, devient en fait, hors de l'écriture, réalité banale. En 1923, Benjamin publiait un texte en prose intitulé Au 125 du boulevard Saint-Germain dont on peut extraire ces lignes:
"...Aussitôt, la pensée leur vint qu'un crime avait été commis à cet endroit. Une baignoire, jetée d'un quatrième étage et venant s'écraser à leurs pieds, confirma leurs soupçons."

Or, quelques jours après la publication de ce récit, Pierre Naville attestait dans la Revue européenne que "les journaux annoncèrent qu'une baignoire avait été projetée dans la rue par l'éclatement d'un chauffe-bain au 125 du boulevard Saint-Germain, et qu'elle avait écrasé dans sa chute une femme enceinte qui passait d'aventure..."

Bon, je répète ce que j'ai lu, je n'étais pas boulevard Saint-Germain ce jour-là; mais ce doit être vrai, puisque c'est dans un livre, non?  Et pas n'importe quel livre:

Éric Losfeld, Endetté comme une mule  
ou la Passion d'éditer
, Paris, Éditions Belfond, 1979
Réédition: Endetté comme une mule,
avec une préface de François Guérif, Tristram, 2017

vendredi 21 avril 2023

La recette de succès d'un romantique oublié

 Il y aurait beaucoup à citer du livre de souvenirs d'Éric Losfeld, Endetté comme une mule: on y trouve de tout, littéralement de tout. Des considérations sur le métier d'éditeur, évidemment, et sur l'art délicat de l'endettement; sur différentes "affaires", certaines judiciaires, d'autres pas; sur les rapports ambigus entre l'autobiographie et la mythomanie, entre la dipsomanie et la graphomanie, sur des coïncidences heureuses, sur de malheureux concours de circonstances; des gentillesses et des vacheries, en parts presque égales, sur les centaines de gens qu'il a côtoyés, et encore bien des choses qui n'entrent dans aucune des catégories ci-dessus. Il y a même une blague belge (une seule, il faut bien la chercher). Surtout, il est question de livres, de livres et encore de livres. Il devait aimer ça, les livres, Losfeld, c'est pas possible autrement.
Et voilà que je tombe sur une page qui me fait ressouvenir qu'il y a bien longtemps que je n'ai rien posté sous la rubrique "À table!" - où je range surtout des recettes picorées dans des livres où  l'on ne s'attend pas forcément à en trouver. Réparons cette carence; nous venons de sortir du carême, voilà l'occasion:

On doit pouvoir encore dénicher chez José Corti, qui l'a réédité, sous couverture rose rosbif, un charmant petit livre d'autrefois que Philippe Audoin tient en grande estime. Il n'y est pas tellement question de ripailles, mais l'auteur, Émile Cabanon, un romantique oublié, avouait n'avoir pas trouvé de titre pour son roman, et l'avait astucieusement, quoique abruptement, conclu par une recette de cuisine, qui devait lui valoir un succès auprès des cordons-bleus. D'ou le titre accrocheur: Un roman pour les cuisinières. 

Hélas, Losfeld ne cite pas cette recette romantique conclusive. Il se rattrape ainsi:

Je pratiquerai le même genre de collage littéraire, en vous livrant ici la recette du pot-au-feu de René Girard:

Vous prenez un morceau de paleron que vous mettez dans la saumure pendant trois jours. Vous le faites cuire avec les légumes habituels. La saumure a la particularité de faire affluer le sang à l'extérieur, de sorte que la viande a dans la bouche la texture normale d'un pot-au-feu, mais son apparence est rouge comme celle d'un rôti. Vous la servez coupée en tranches sur un lit de pâtes fraîches parfumées au basilic après l'avoir nappée d'un coulis d'écrevisses.

Si c'est trop cher pour vous, le paleron et le coulis d'écrevisses, ne vous en faites pas, les pâtes fraîches parfumées au basilic, c'est déjà très bon, vous savez.

 

Éric Losfeld, Endetté comme une mule
Belfond, 1979; réédition Tristram 2017
ISBN 978-2-35719-058-7

vendredi 24 mars 2023

Lutz Bassmann se plante des haÏkus dans la tête

 

 Le Japonais parle de cerisiers     
Pourtant dehors     
La neige tombe     

 

Quand approche le moment où les cerisiers fleurissent, on commence à fouiller dans sa cervelle pour voir s'il n'en sortirait pas des haïkus. Ce n'est jamais facile, parce que   la langue japonaise s'accommode sans difficulté des exigences métriques du haïku, mais dans les langues occidentales, en particulier en français (ça marche un peu mieux avec l'anglais, plus fourni en mots d'une syllabe), en français, allez donc faire des vers de cinq et sept syllabes qui non seulement veulent dire quelque chose, mais doivent si possible suggérer plusieurs choses différentes en même temps!
C'est pourquoi beaucoup de versificateurs francophones font des haïkus approximatifs, ou carrément de faux haïkus. Et s'il n'y a pas le moindre cerisier en fleurs à l'horizon, ça devient un vrai défi! Un défi que Lutz Bassmann n'a pourtant pas peur de relever. Il faut dire qu'il n'a pas grand' chose à perdre, Lutz Bassmann. Écrivain post-exotique, non seulement il vit dans un monde ravagé, mais en plus il est en prison.

Cette nuit j'a entendu les arbres
Les feuilles frissonnaient sous la brise
J'ai dû rêver

En l'absence de cerisiers, on peut rêver d'arbres d'espèces non spécifiées (de toute façon, d'arbres, il n'y en a pas). Mais de la brise, il y en a: elle aide les odeurs à circuler.

L'odeur d'oignon
Chevauche l'odeur d'urine
Bientôt la soupe du soir

Le compte de pieds n'est peut-être pas règlementaire, mais il suffit bien de trois vers pour créer l'atmosphère. Vous sentez?

On a lessivé la cellule
La crasse a pris des odeurs
De savon

Il n'y a pas de cerisiers, il y a des Ouzbeks, des furoncles, des Tchétchènes, des cafards, des droit-communs et des politiques (qui n'ont pas beaucoup d'estime les uns pour les autres), des trafiquants, un bonze, des proxénètes, des mouches, un mouchard (pas pour longtemps), des Tadjiks qui peinent à se faire des amis (on ne comprend rien à ce qu'ils disent) un Vietnamien et un Coréen qui offrent d'enseigner à qui veut bien leurs arts martiaux nationaux respectifs, un voleur de chevaux et un voleur de chiens, un ex-officier (lui non plus n'en a pas pour longtemps): les sources d'inspiration ne manquent pas.

La mort de l'indic a été instantanée
Un clou dans l'oreille
Même pas un cri

Les compagnons de captivité de Bassmann viennent d'un peu partout - comme les écrivains post-exotiques, d'ailleurs. Mais contrairement aux écrivains post-exotiques, ils n'écrivent pas: le papier est trop rare pour qu'on l'emploie à un usage autre qu'hygiénique.

Les Ukrainiens entonnent une chanson russe
Même les tueurs de vieilles
Ont les larmes aux yeux

Alors Bassmann compose ses haïkus dans sa tête; en détention, on a du temps pour exercer la mémoire.

Cliquetis roulis pénombre
Le Tibétain m'apprend des obscénités tibétaines
Ma prononciation laisse à désirer

Qu'est-ce que je vous disais tout à l'heure? Tibétain et obscénités dans le même vers, et on a déjà trop de pieds. Les choix prosodiques de Lutz Bassmann, si peu orthodoxes qu'is soient, sont compréhensibles.

Je m'entends bien avec le souteneur tchèque
Pour ma libération
Il m'a promis sa sœur

Le recueil est divisé en trois parties: Prison, Transfert, Enfer; la partie Prison est plus fertile en incidents pittoresques.

Il paraît que le Secours Rouge
A envoyé
Des couvertures made in China

Les deux dernières parties (d'abord dans un wagon à bestiaux, puis dans les baraques d'un camp) décrivent des journées plus monotones.

Le bruit de la porte qui se referme
Cette fois encore on a oublié de penser
À l'évasion

Le voyage est très long, de la prison au camp.

Le Yakoute n'a pas desserré les dents
Pendant
Les deux mille derniers kilomètres

Et quand on arrive au camp, on a oublié qui on est.

La feuille d'appel s'est envolée
Le soldat rougit il bredouille
Des noms imaginaires


Tous les haïkus ci-dessus sont de Lutz Bassmann.

Lutz Bassmann: Haïkus de prison
Verdier (Chaoïd) 2008

ISBN 9782864325369

mercredi 15 mars 2023

Meubler un rêve de meubles dépareillés (Sebastian Knight, 6)

 Il me semble que l'an dernier nous n'avons pas pris congé dans les formes de Sebastian Knight et de son biographe. Il est grand temps de réparer cette erreur (avant de nous pencher sur un autre livre de Nabokov, un jour prochain, peut-être?).

Et cette nuit-là je fis un rêve singulièrement pénible. Je rêvai que j'étais assis dans une vaste salle sombre que mon rêve avait hâtivement meublé de quelques meubles dépareillés, pris dans différentes maisons que je connaissais vaguement, mais avec des vides ou de bizarres substitutions, comme par exemple ce rayon d'étagère qui était en même temps une route poussiéreuse. J'avais le sentiment confus que cette salle se trouvait dans une ferme ou une auberge de campagne - une impression générale de boiseries et de planchers. Nous étions en train d'attendre Sebastian - il devait revenir de quelque long voyage.

Dans les derniers chapitres de son livre, le jeune V reproduit - probablement sans s'en rendre compte, n'est-ce pas? Il ne possède pas, des procédés littéraires, une maîtrise aussi parfaite que son demi-frère - le procédé utilisé par l'auteur de Succès: reconstituer minutieusement l'enchaînement de contretemps qui l'empêcheront de rencontrer Sebastian une dernière fois.
C'est ainsi que la dernière fois que V aura parlé à Sebastian, ç'aura été en rêve.

 

mardi 24 janvier 2023

Nombreux amis (Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur)


En disant "les théorèmes qui sont là", 
il avait désigné le point dans l'espace 
qu'il fixait toujours lorsqu'il réfléchissait. 
La formule préférée du professeur


C’est une expérience curieuse de lire La formule préférée du professeur (博士の愛した数式, Hakase no ai shita suushiki) quelques jours après avoir vu Memento, de Christopher Nolan, dont le principal ressort dramatique est l'amnésie: on pourrait en dire autant de La formule préférée du professeur, puisque le Professeur en question souffre de troubles de la mémoire à court terme, sauf que...
"Ressort dramatique", à propos des deux récits, ne désigne pas la même chose: dans le cas de Memento, ce n'est pas le sujet; le sujet de Memento est la manipulation - des images, des mots, des sentiments - plutôt que la perte de mémoire, utilisée plutôt comme un artifice narratif. La formule préférée du professeur en revanche, ne s'intéresse qu'au rapport affectif que nous entretenons avec les souvenirs, que nous ayons bonne mémoire ou pas. Mémoire ennemie dans un cas, mémoire amie dans l'autre.

Le Professeur se souvient de choses advenues il y a longtemps, mais sa mémoire récente ne va pas au-delà de quatre-vingts minutes: ce qui s'est passé immédiatement avant, il l'oublie au fur et à mesure. Pensez-vous que vous auriez vécu l'après-midi d'hier de la même façon si vous aviez oublié, quand il a commencé, quel temps il faisait quand vous vous êtes habillé le matin?
Ce pull d'une couleur bizarre que vous portez en ce moment, ce sont bien les souvenirs qui lui sont attachés qui vous le font préférer à l'autre pull, le bleu, dont tout le monde vous dit qu'il vous va mieux au teint?

Dans ce roman de Yoko Ogawa, trois personnages principaux: le professeur, qui pose des questions (souvent à propos de choses qu'il a oubliées) et a beaucoup de réponses à offrir, le petit garçon qui trouve des questions à poser et aime bien chercher des réponses, la narratrice (la mère du petit garçon et l'aide-ménagère du professeur) qui se souvient de beaucoup de choses (c'est pour ça que c'est la narratrice).
On évoque souvent,  dans ce livre, les mathématiques et le base-ball: pas de chance pour toi, Tororo, qui n'entends rien ni aux unes ni à l'autre! êtes-vous sans doute en train de vous dire; mais non, tout va bien, tout est expliqué simplement, les questions de mathématiques comme celles de base-ball:
- C'est quoi un coup de base? 
- Le nombre de bases prises par hit. A la première base c'est 1, à la deuxième c'est  2, la troisième 3. Alors, si c'est un home run, ça fait?…
- 4.
- Bonne réponse.

Les trois personnages s'entendent bien, ce qui peut surprendre, car on a parfois l'impression qu'ils n'habitent pas la même planète. Quand le professeur parle de ses amis, il parle de théorèmes et d'objets mathématiques. Des gens, il en a rencontré aussi, dans sa vie, mais il a oublié leur nom.
Le petit garçon...  il a une planète rien que pour lui, comme tous les enfants.
La narratrice n'a pas autant d'amis que le professeur, mais elle a bien davantage de souvenirs; des souvenirs de tous ordres, certains sont les souvenirs de choses infimes, car elle est observatrice (elle arrive à voir les cigales immobiles sur les troncs d'aogiri, ce qui demande de bonnes facultés d'attention), et parmi les petites choses dont elle se souvient, il y a:
le jour où elle a fait des petits pains,
le jour où, dans le journal, on a publié un article sur le père de son fils, qu'elle n'a jamais revu depuis qu'elle s'était aperçue qu'elle était enceinte; elle a gardé, bien rangée, la coupure du journal, un jour peut-être le petit garçon sera-t-il content de la lire. Ça lui fera un souvenir de plus: le petit garçon a bonne mémoire (et, rassurons sa mère qui se fait un peu de souci à ce sujet: il est parfaitement capable de se faire des amis).
Quant à Yoko Ogawa, je soupçonne qu'elle a à la fois des amis et des souvenirs, car ce sont deux sujets sur lesquels elle écrit bien.

Le professeur:
- S'il vous plaît, ne pleurez pas. 
Les nombres triangulaires sont si beaux.


traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle, 
Actes Sud, 

lundi 19 décembre 2022

Sans aucun lien avec ce désastre particulier (Sebastian Knight, 5)

 

 Si l’on me proposait de vivre une deuxième fois ma vie, je dirais hum, oui, d’accord pour relire Nabokov.

 Eric Chevillard


Eric Chevillard est toujours de bon conseil. Si nous nous replongions - par exemple - dans La Vraie Vie de Sebastian Knight?  V, le personnage imaginé par V. Nabokov, ne pressent-il pas, à trois quarts de siècle de distance, le conseil de Chevillard, et, à défaut de pouvoir relire Nabokov, dont il n'a évidemment jamais entendu parler (fort peu de personnages de fiction connaissent l'existence de leur créateur) ne consacre-t-il pas sa vie à relire Knight, ce demi-frère avec qui il a partagé si peu de choses et qui, lui semble-t-il, lui a laissé des indices un peu partout, des messages secrets qu'il lui appartient de déchiffrer?

... et je n'aime pas m'appesantir en imagination sur certain jour qui vit, dans un hôtel de Paris, Sebastian, âgé de quatre ans environ, délaissé par une gouvernante désemparée, et mon père enfermé dans sa chambre, "juste le genre de chambre qui convient pour la mise en scène des pires tragédies: sous son globe de verre, une pendule vernie arrêtée (deux heures moins dix: moustache cirée aux pointes dressées), le maléfique dessus de cheminée, la porte-fenêtre avec sa mouche saoule entre le rideau de mousseline et la vitre, et une feuille de papier à lettre de l'hôtel sur le sous-main en buvard usagé ". Cette citation est tirée des Albinos en noir, ouvrage sans aucun lien avec ce désastre particulier, mais qui porte l'empreinte de l'inoublié chagrin de jadis, du chagrin d'un enfant abandonné sur un froid tapis d'hôtel, et qui ne sait que faire, avec tout ce temps, vide étrangement, devant lui, ce temps qui n'est plus le temps familier et qui s'étale, s'étale...

 Vladimir Nabokov: La vraie vie de Sebastian Knight 

 

samedi 10 décembre 2022

Trois cents pages de Succès (Sebastian Knight, 4)

 Dans un paragraphe récapitulatif, on trouve cette phrase: "Tout le monde crut que la rencontre des deux joueurs d'échecs avait été fortuite".

Jorge Luis Borges, Examen de l'oeuvre d'Herbert Quain


Laissons encore la parole à V, pour nous présenter le premier succès public (et critique) de Sebastian, qui s'intitule - amusante coïncidence - Succès (nous serons amplement servis de ces bizarreries stylistiques dont nous parlions dans un précédent billet, et dont nous ne saurons jamais si elles appartiennent à V ou s'il les emprunte, consciemment ou non, à Sebastian):

Sebastian consacre les trois cents pages de Succès à l'une des investigations les plus compliquées qui aient jamais été entreprises par un écrivain. Nous apprenons qu'un certain voyageur de commerce, Percival Q..., à une certaine époque de sa vie et dans certaines circonstances, rencontre la jeune fille, assistante d'un prestidigitateur, avec qui il sera à tout jamais heureux.

[...]

Nous apprenons un bon nombre de choses curieuses. Les deux lignes qui ont finalement convergé vers le point de rencontre ne sont nullement les lignes droites d'un triangle, divergeant régulièrement vers une base inconnue, mais des figures ondoyantes, tantôt très espacées l'une de l'autre, tantôt se touchant presque. Autrement dit, il y a dans la vie de ces deux personnes au moins deux occasions où, sans le savoir, elles ont failli se rencontrer. Chaque fois, le destin semblait avoir préparé cette rencontre avec le plus grand soin, faisant des retouches à telle possibilité, puis à telle autre; masquant des issues et repeignant des poteaux indicateurs; resserrant peu à peu dans sa poigne l'ouverture du filet où les papillons cognaient leurs ailes; réglant le moindre détail et ne laissant rien au hasard. La divulgation de tous ces préparatifs secrets est fascinante et l'auteur semble avoir les yeux d'Argus quand il tient compte dans ses calculs des moindres couleurs du lieu et des circonstances. Mais chaque fois, une erreur minuscule (l'ombre d'une fêlure, le trou bouché d'une possibilité non surveillée, un caprice du libre arbitre) vient gâter le plaisir du déterministe et à nouveau les lignes divergent, avec une rapidité accrue.  C'est une abeille qui, le piquant à la lèvre, empêche à la dernière minute Percival Q... d'aller à la soirée où le destin, avec une difficulté infinie, avait trouvé le moyen d'amener Anne; c'est Anne qui, par un tour que lui joue son caractère, n'obtient pas le poste que le destin avait pris soin de rendre vacant à son intention au Service des Objets trouvés où le frère de Q... est employé. Mais le destin est bien trop persévérant pour se laisser décourager par un échec. Il parvient à ses fins, et par de si subtiles machinations qu'on n'entend même pas un déclic quand finalement les deux personnes sont mises en contact. 

Je n'entrerai pas dans plus de détails au sujet de cet intelligent et délicieux roman.

Tiens! Tu étais déjà là, toi? Bonjour, filet à papillons...

Et nous, nous sommes toujours plongés dans la lecture de La Vraie Vie de Sebastian Knight (de Vladimir Nabokov) - déjà évoquée dans dans plusieurs billets précédents.