Stephane du Mesnildot (toujours lui!) nous présente un manuel fantastique - non, pas de lien direct avec la Zoologie fantastique de Borges, bien qu'on puisse être tenté d'en chercher un... ce sont les images qui sont fantastiques; elles sont d'un artiste très discret, Mori Baien (1798–1851).
mercredi 5 août 2026
lundi 27 juillet 2026
Silences et crépitements
Les nouvelles d'aujourd'hui ressemblent aux nouvelles d'hier, lesquelles ressemblaient aux nouvelles d'avant-hier et du jour d'avant, avec de petits changements ponctuels: 1200 hectares ravagés par le feu... non, c'est 20000... plutôt 30000... pardon, c'est 40000...
Les morts, en revanche, on en parle une fois, puis de moins en moins: Sinéad O'Connor, par exemple, se souvient-on qu'il y a trois ans qu'elle n'est plus là? Vous l'écoutez toujours, j'espère.
Marie-Paule Belle n'est pas rentrée. Ses parents ont voulu se montrer rassurants: "Y'a pas d'raison de s'inquiéter: elle est encore en train d'biaiser". Elle-même avait annoncé, longtemps à l'avance, son intention de partir, loin de la pollution: d'aller tondre ses moutons. On lui souhaite... que souhaite-t-on aux gens qu'on aimerait voir rester, mais qui s'en vont quand même?
Miwa aussi, on ne l'entend plus. Qui était Miwa? Vous n'êtes pas sûrs? C'est tout bien expliqué, chez Stéphane du Mesnildot, là.
Sinéad O'Connor
1966 - 2023
Marie-Paule Belle
1946-2026
Miwa Akihiro
1935 - 2026
dimanche 8 mars 2026
N'entre pas si vite dans cette nuit obscure
António Lobo Antunes est entré dans une nuit obscure.
Il nous laissait sans regret, en partant, des romans très tristes, des poèmes moins tristes mais il n'avait pas abandonné l'espoir que peut-être, un jour (ou une nuit, peu importe), quelqu'un lui expliquerait les oiseaux.
António Lobo Antunes
1942-2026
mardi 30 décembre 2025
I Don't Know What You See in Me
En cette fin d'année, tout le monde déplore l'absence de Brigitte Bardot - parfois en la confondant avec quelqu'un d'autre: celle qui rêvait d'être danseuse, la poseuse des unes des magazines, la diseuse de Vérité, la femme créée par Dieu, l'avocate des bêtes - qu'elle fut, tantôt successivement tantôt simultanément mais jamais "seulement".
Quand j'avais cinq ans, j'ai été follement amoureux d'elle: mes parents, qui m'avaient surpris en train d'embrasser passionnément un de ses portraits publié dans l'hebdomadaire Elle, en riaient encore des années après (je retins la leçon: quand quatre ans plus tard ce fut de Mehdi El Glaoui, alias Pascal, alias Sébastien, que je tombai follement amoureux, je fis en sorte de garder ça pour moi; on ne badine pas avec l'amour, tous les enfants le savent d'instinct, essayez de retenir ça, les adultes!). "I Don't Know What You See in Me" est le titre d'un single du groupe Belle and Sebastian, j'ai choisi ce titre parce que j'ai pensé qu'il collait mieux au sujet du billet qu'aucun des titres auxquels j'avais pensé d'abord (du style Initials B.B. ou Sur la plage abandonnée) qu'après réflexion j'ai jugés conventionnels, convenus; ça m'est venu (serendipity!) en cherchant sur internet des détails sur Belle et sur Sebastien. Tous, nous cherchons tout le temps quelque chose, et chaque fois nous trouvons autre chose, ce n'est sans doute pas B.B. qui aurait dit le contraire.
Au revoir, Madame, ce fut un plaisir.
1934-2025
mardi 15 juillet 2025
Il n'est pas de plaisir superflu
Que la canicule gambade au-dessus de nos têtes, ou pas;
que sous nos fenêtres on célèbre le quatre juillet, ou le quatorze,
ou rien du tout,
l'actualité ne fait toujours rien pour améliorer notre humeur.
Que peut-on y changer?
De qui prendre conseil? De Juliette peut-être?
Elle sait prendre de la hauteur par rapport aux
événements; que nous dit-elle?
Quand le monde court à sa perte
Il n'est pas de plaisir superflu...
Merci Juliette, tu es toujours de bon conseil.
En voilà un, de plaisir pas du tout superflu: la musique d'Elaine Fine!
Allez écouter Calico Pie, sa petite pièce pour piano et voix, sur un poème d'Edward Lear; ouvrez les oreilles, fermez lez yeux, vous verrez s'envoler les oiseaux bleus, les poissons bleus, les sauterelles bleues, et vous entendrez les souris barboter et chantonner dans leur thé; et ne craignez pas que, s'ils partent, ils ne reviennent jamais: il suffit d'appuyer encore sur la touche play et ils reviendront.
mercredi 4 décembre 2024
Les désirs sont déjà des souvenirs
Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville.
Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves:
à une différence près.
Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui-même y est assis, parmi les autres.
Les désirs sont déjà des souvenirs.
Italo Calvino, Le città invisibili, 1972,
Les villes invisibles, traduit de l'italien
par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.
Nouvelle traduction par Martin Rueff
Collection Folio (no5460) 2013-2020
lundi 12 août 2024
Et tu étais toujours là, dans ces beaux souvenirs
Les Perséides sont un essaim de météores (ou étoiles filantes) visible dans l'atmosphère terrestre, constitué de débris de la comète Swift-Tuttle et dont la taille est comprise entre celle d'un grain de sable et celle d'un petit pois. C'est wikipedia qui le dit, alors ça doit être comme ça: une pluie d'étoiles filantes, en vrai, c'est une pluie de grains de sable et de petits pois.
Ces météores sont observables lorsque les débris de Swift-Tuttle rencontrent l’atmosphère terrestre, soit à partir du 20 juillet environ jusqu’aux alentours du 25 août, avec un maximum habituellement situé entre les 11 et 15 août. La nuit la plus active de la pluie des Perséides est celle du 12 au 13 août de 2 à 5 heures du matin.
Il y a... voyons... cinquante ans, ou pas loin, avec un groupe d'amis, nous avons décidé de veiller au grand air, tout la nuit s'il le fallait, pour voir passer ce nuage de poussières qui ressemblent tellement à des étoiles. Nous avons choisi une pente bien orientée au flanc d'une colline loin de toute pollution lumineuse et nous avons parlé de choses et d'autres, pour rester éveillés en attendant que pleuvent les petits pois (car le marchand de sable, lui, était déjà là). Pas étonnant que je ne me souvienne pas de ce que nous avons dit: une conversation comme on en a tous les jours, alors que c'est pour une nuit comme il n'y en a pas toutes les nuits que nous étions là.
Les personnes qui étaient avec moi, c'était qui, déjà?
Les noms, je les ai oubliés.
Sauf un.
Les plus attentifs d'entre vous à ce qui se passe sur internet ont déjà compris où je veux en venir. Comme vous, j'ai traîné sur Youtube où il est impossible de rater (il y en a partout) les trailers, les teasers, les commentaires de cette série animée dont le premier épisode montre une pluie de météores: Sousou no Frieren (un titre avec lequel les traducteurs on du mal: Frieren, après la fin du voyage; Frieren la fossoyeuse ...). Et, après ce que je viens de vous confier, vous ne serez pas surpris de l'apprendre: j'ai voulu voir ça de près, et, dès le premier épisode, j'ai été aspiré hors de notre réalité comme par un vortex spatio-temporel, et j'ai binge watché la suite. Vraiment, c'est un très chouette anime que vous pouvez, si vous êtes impatient, voir sur Crunchyroll (un site que, pour plusieurs raisons, je ne recommande pas vraiment, mais enfin bon, ils proposent des périodes d'essai gratuites, on peut avoir envie d'en profiter en attendant que ça sorte en DVD ou en Blu-ray). Vous pouvez aussi lire le manga (l'anime est adapté, plutôt fidèlement, d'un manga traduit en français par Ki-oon).
Cinquante ans, c'est long.
Je me demande si je ne devrais pas donner de mes nouvelles à cette personne dont je n'ai pas oublié le nom? Notre pluie d'étoiles filantes à nous, c'est maintenant.
image © Madhouse production
vendredi 2 août 2024
Plusieurs femmes
Encore un mois mélancolique pour les cinéphiles, ce mois de juillet 2024. Il y a neuf ans (comme le temps passe) nos amis de l'Œil des Chats, commentant ce billet, résumaient en ces termes la carrière de Ian Holm:
"Un acteur qui a incarné Raymond Poincaré, Napoléon, Himmler, Thénardier, Goebbels, Ponce Pilate et Jack l'éventreur ne peut pas être mauvais"…
La carrière de Shelley Duvall fut sans doute moins variée que celle de Ian Holm - son physique a souvent encouragé les directeurs de casting (surtout ceux de la télévision) à la confiner dans le rôle de "la rigolote de service" - mais, comme Holm, mauvaise, elle ne l'a jamais été (n'en déplaise aux jurés des Razzie Awards): ni en Suzanne Davis (la Dulcinée malchanceuse de Brewster McCloud de Robert Altman), ni en Susan Frankenstein (la non-fiancée de Frankenweenie de Tim Burton), et son fameux physique rigolo, elle l'a assumé avec panache en enfilant les grandes godasses d'Olive Oyl auprès du Popeye de Robert Altman (toujours!); dans deux rôles en particulier, celui de Wendy Torrance dans The Shining de Kubrick, et celui de Millie Lammoreaux dans Trois Femmes de Robert Altman (merci, décidément, Robert Altman!) elle brille d'un éclat singulier; qui d'autre aurait pu interpréter mieux qu'elle ces rôles de perdantes magnifiques?
Elle aussi brilla d'un éclat singulier, dans un autre univers: Cheng Pei-pei, l'Hirondelle d'or (dans Come drink with me, de King Hu, et dans Golden Swallow, de Chang Cheh), et surtout l'insaisissable Lady Hermit dans Les Griffes de Jade de Ho Meng-hua. Après ce film qui se termine sur une fin ouverte, elle tourna le dos à sa carrière d'actrice de wu xia pian, pour tenter d'autres expériences, avec des fortunes diverses; ainsi, le mystère de la Dame ermite, chasseresse amoureusement chassée, restera entier.
Shelley Duvall, 1949-2024
Cheng Pei-pei, 1946-2024
vendredi 21 juin 2024
Un homme, une femme
La probabilité qu'Anouk Aimée et Donald Sutherland partagent un jour le haut de l'affiche d'un film inscrit dans la course aux Oscars vient de tomber à zéro. C'est dommage, mais on peut se consoler avec les films qu'ils ont vraiment tournés pour de vrai.
Anouk Aimée, 1932-2024
Donald Sutherland, 1935-2024
lundi 29 avril 2024
Poisson d'Avril ne dure qu'un instant, chagrin d'Avril...
Bon, Avril 2024 n'a pas été particulièrement productif en matière de farces, de blagues et autres parties de rigolade. Comme par esprit de contradiction, il a laissé se produire pas mal de choses tristes. L'une d'elles m'a particulièrement affecté: Anne Vétillard me manquera, comme elle manquera à tous ceux qui l'ont connue. Et beaucoup d'autres gens manqueront à beaucoup d'autres gens.
Finalement, ce n'est pas une si mauvaise chose que je sois retenu loin de ce blog par ce qu'on appelle des "obligations professionnelles", ça m'a épargné de vous énumérer les mauvaises nouvelles d'Avril. En Mai tout ira mieux, sûrement!
mercredi 27 décembre 2023
Égayons-nous en fantaisie et en songe
Quoi que vous fassiez en ce moment (grapiller les restes d'un réveillon? en préparer un autre?) je vous souhaite de le faire joyeusement. Je viens de croiser un voisin qui m'a confié sa tristesse de voir chaque année diminuer le nombre d'amis et de parents avec qui il partage le temps des fêtes.
Montaigne a-t-il un avis à nous donner?
Je merquois autresfois les jours poisans et tenebreux comme extraordinaires: ceux-là sont tantost les miens ordinaires; les extraordinaires sont les beaux et serains. Je m’en vay au train de tressaillir comme d’une nouvelle faveur quand aucune chose ne me deust. Que je me chatouille, je ne puis tantost plus arracher un pauvre rire de ce meschant corps. Je ne m’esgaye qu’en fantasie et en songe, pour destourner par ruse le chagrin de la vieillesse.
Montaigne: Essais, Livre III, Chapitre 5
(Sur des vers de Virgile)
mardi 19 décembre 2023
Des boites en carton au feu des enchères
Dans leurs boites en carton dorment les petits santons...
Début décembre, une nouvelle au parfum doux-amer: la collection personnelle de Marcel Carbonel, qui était considéré, à sa mort en 2003, comme le doyen des santoniers marseillais, a été mise aux enchères le 30 novembre. La vente a attiré beaucoup de monde: certains santons étaient rares, d'autres étaient des pièces uniques.
Certains lots sont partis à plus de 2500 euros, nous a appris le compte-rendu: cette vente a donc fait quelques heureux. Moi ça m'a rendu un peu mélancolique, je regrette que ces santons n'aient pas rejoint le Musée des Santons: les héritiers avaient sans doute leurs raisons.
Et vous, si vous voulez des santons Carbonel, il y a toujours la foire aux santons: c'est le moment d'y aller et, si ce n'est déjà fait, de commencer votre collection!
samedi 25 novembre 2023
Les conjectures de Fleur Jaeggy
Que savons-nous de Marcel Schwob?
Que peut en savoir quelqu'un qui n'a fait que traduire en italien ses Vies Imaginaires?
Qu'il ait coudoyé François Villon au trou de la Pomme de Pin, qu'il ait fumé l'opium avec Thomas de Quincey, qu'il ait aidé le capitaine William Kid, pirate lettré, à tailler les plumes d'oie avec lesquelles il écrivait les missives qui faisaient trembler les gouverneurs de forteresses - il connaissait ses lettres, foutre! et quelle belle main - tout cela n'est pas douteux,
Et pas davantage qu'il ait discuté avec Edgar Poe aussi bien de méthodes de déchiffrement de cryptogrammes, que de la part d'inexplicable qui demeure contre toute raison dans les enchaînements de circonstances qui conduisent à la découverte de trésors;
Mais d'où lui vint le goût de l'étude et de la réclusion?
Pourquoi ce front si haut?
En quelle langue ce polyglotte parlait-il à son domestique chinois?
Autant de questions qui peuvent être l'objet de conjectures.
Fleur Jaeggy, vous vous en souvenez, est une des spécialistes italiennes de l'œuvre de Marcel Schwob: elle a, en particulier, traduit ses Vies Imaginaires.
Dans Vite Congetturali, Fleur Jaeggy s'est attachée à résumer, avec une sobriété qui émule celle des Vies Imaginaires de Schwob, les vies de Thomas de Quincey, de John Keats et de Marcel Schwob lui-même.
Trois vies conjecturales seulement, c'est un bon chiffre. Six cent pages de vies réimaginées, ce serait lourd. Et il me souvient avoir déjà qualifié la prose de Fleur Jaeggy de "bienheureusement économe"... et d'avoir aussi suggéré qu'il y a peut-être une parenté entre les genres "livres de vies imaginaires" et "livres de rêves" (c'est pourquoi j'ai placé le livre de Fleur Jaeggy à côté de celui de Tabucchi sur les rêves imaginaires, dans la jolie présentation que leur ont donné les éditions Adelphi)*.
Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de Fleur Jaeggy - il est vrai qu'elle ne publie pas au même rythme que ceux de ses confrères dont le nom revient chaque année lors de la renrée littéraire.
sous le titre These Possible Lives,
aux éditions New Directions, traduit de l'italien par Minna Zallmann Proctor.
jeudi 19 octobre 2023
Le visionnaire du dictionnaire
Sir Thomas Browne, vous vous souvenez de lui? est mort le jour anniversaire de sa naissance, comme les gens qui aiment les comptes bien ronds: ce jour anniversaire, c'est aujourd'hui, le 19 octobre. Levons nos verres à sa mémoire.
Quelques comptes ronds à propos de Sir Thomas Browne:
- Selon les éditeurs de l'Oxford English Dictionary, il occupe, dans ce dictionnaire la 69ème place (ou la 70ème, il y a un doute) de la liste des auteurs les plus souvent cités comme source d'un mot.
- 775 (ou 777?) entrées attestent que dans la phrase citée le mot défini apparaît pour la première fois dans la langue anglaise,
- 4131 signalent prudemment que jusqu'à présent les auteurs n'ont pas trouvé de preuve formelle que le mot ait été employé auparavant,
- 1596 fois, il est noté que Browne emploie pour la première fois dans une nouvelle acception un mot qui était déjà en usage dans une autre.
Quelques exemples de ces apports de Sir Thomas à la langue:
'ambidextrous', 'antediluvian', 'analogous', 'approximate', 'ascetic', 'anomalous', 'carnivorous', 'coexistence', 'coma', 'compensate', 'computer', 'cryptography', 'cylindrical', 'disruption', 'ergotisms', 'electricity', 'exhaustion', 'ferocious', 'follicle', 'generator', 'gymnastic', 'hallucination', 'herbaceous', 'holocaust', 'insecurity', 'indigenous', 'jocularity', 'literary', 'locomotion', 'medical', 'migrant', 'mucous', 'prairie', 'prostate', 'polarity', 'precocious', 'pubescent', 'therapeutic', 'suicide', 'ulterior', 'ultimate', 'veterinarian'.
Autant de mots qui, dans des écrits du dix-septième siècle, paraissent anachroniquement modernes. On dirait que Browne anticipait les besoins de ses descendants du vingt-et-unième siècle, non?
Ou alors, puisqu'il était si intuitif, il pressentait peut-être qu'un jour Edward Gorey ressentirait le besoin de faire des listes de mots biscornus à faire figurer, dans des banderoles, au-dessus d'animaux également biscornus sur des fresques pour nurseries. Dans ses rêves de zodiographe, Sir Thomas Browne voyait-il des fantods, des Osbick birds ou autres dubious guests?
mercredi 10 mai 2023
Haiku macaronique
Se pencher sur le reflet de la lune dans l'eau, lever les yeux vers les branches fleuries des cerisiers, tendre l'oreille vers la rumeur des couloirs de la prison... est-ce vraiment nécessaire pour imaginer des haikus approximatifs?
Ne soyons pas timides: pour se convaincre qu'on a composé un haïku, au lieu de compter et recompter les pieds, il suffit de se dire que, si c'était traduit en japonais, ça ne sonnerait sans doute pas mal.
En écrivant sur le mur avec une branche de pin,
Le vent s'aperçoit qu'il a fait une faute.
Pas content, il casse son pinceau.
Et si, vous aussi, passantes, passants, vous vous lanciez dans la composition de haïkus, en jetant toutes les règles de versification par-dessus bord (ça laisse du temps pour faire autre chose)?
Photo: Arnaud Maisetti
mardi 21 mars 2023
Le printemps d'une année étonnante
Ce sont les lapins qui ont été étonnés.
Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin
Cette année sera-t-elle à la hauteur de la flatteuse réputation que les astrologues ont faite aux Années du Lièvre (ou du lapin, ne chicanons pas sur la longueur des oreilles) ? Le lapin interviewé ci-dessus semble avoir, lui-même, du mal à se projeter dans le futur. Bon, au moins le printemps est arrivé, c'est déjà ça.
samedi 11 février 2023
Projection privée
Regardons les choses en face: à présent je vais au cinéma bien moins souvent qu'avant vous-savez-quoi.
Et, continuons à regarder les choses en face: un jour prochain je serai de ceux qui se plaindront qu'il n'y a plus autant de salles de cinéma qu'au bon vieux temps.
Cette nuit (pour compenser?), je me suis fait une sorte de film. Dans la journée j'avais lu quelque chose au sujet d'un show intitulé The Descendants: apparemment c'est une sombre histoire de rivalités familiales, je n'ai pas cherché à en savoir plus. Dans mon rêve ce titre, The Descendants, recouvrait tout autre chose: les épreuves, sur une longue période, d'un groupe de gens abandonnés sur une terre (ou une Terre? était-ce de l'Histoire ou de la science-fiction, je n'en suis plus certain) pas très accueillante, mais où la dernière génération finissait par se sentir chez elle. Au point que, dispersés, ils se retrouvaient, dans l'avant dernière scène, pour célébrer un anniversaire (celui du débarquement de leurs ancêtres, sans doute? comme souvent, ce n'est que de la fin du rêve que je me souviens avec précision, le début est devenu un peu flou). Puis la séquence suivante (la "vraie" fin) reprenait cette scène plan par plan, avec des personnages vieillis d'une dizaine d'années et d'autres détails qui suggéraient le passage du temps, certains détonaient par rapport à la sobriété de la première réunion, l'ambiance se voulait plus festive, certains des "descendants" s'étaient déguisés, en costumes "d'époque" (quelle époque? un passé fantasmé peut-être?): par exemple, le grand costaud qui s'était distingué plus tôt dans les scènes d'action, il s'était confectionné pour l'occasion une sorte de costume de pirate, qui ne parvenait pas à dissimuler qu'il avait pris de la bedaine. Une fin légèrement douce-amère, donc: la séquence était muette, et se terminait sur un fondu au noir.
Pendant ce temps, dans le monde diurne, les scriptwriters de la réalité disséminaient çà et là des "carabines de Tchékhov", pour prévenir le public que tout ça risquait de finir mal.
mercredi 14 décembre 2022
Into the night
Where we are, the birds sing a pretty song,
and there is always music in the air.
Julee Cruise 1 décembre 1956 - 9 juin 2022
Angelo Badalamenti 22 mars 1937 - 11 décembre 2022
mardi 18 octobre 2022
Le secret de Sebastian Knight? (Sebastian Knight, 1)
Oui, Sebastian aimait beaucoup à se prélasser dans un bateau plat sur la Cam. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de rouler à bicyclette à la brune le long d'un certain sentier longeant des prairies. Et il s'asseyait sur une barrière pour regarder les traînées de nuages rose-saumon virer au cuivre terne dans le ciel pâle du soir, et réfléchir à des choses. À quelles choses? À cette jeune fille à l'accent vulgaire qui portait encore en nattes ses cheveux flous, qu'une fois il avait suivie à travers le pré communal, abordée et embrassée, et qu'il n'avait jamais revue? À la forme d'un certain nuage? À quelque coucher de soleil brumeux par delà un noir bois de sapins, en Russie (oh! que n'aurais-je pas donné pour que ce fût un tel souvenir qui lui revînt!)? À la raison d'être profonde du brin d'herbe et de l'étoile? Au langage ignoré du silence? À l'effrayante pesanteur d'une goutte de rosée? À la beauté déchirante d'un caillou parmi des millions et des millions de cailloux, tout cela ayant un sens, mais quel sens? À la vieille, vieille, question: Qui suis-je? À son propre moi se défaisant étrangement dans le crépuscule, et, tout autour, à l'univers de Dieu que personne ne connaît? À moins que nous ne soyons plus proches de la vérité en supposant que, tandis que Sebastian était assis sur cette barrière, son esprit était un chaos de mots et d'idées, d'idées incomplètes et de mots insuffisants; mais déjà il savait que cela, et cela seulement, était le réel de sa vie et que sa destinée l'attendait au-delà de ce champ de bataille spirituel par lequel il passerait au temps voulu.
Vladimir Nabokov: La vraie vie de Sebastian Knight
(The Real Life of Sebastian Knight, New Directions Publishing, 1941)
Traduit par Yvonne Davet, Gallimard (Du monde entier, 1962);
Folio n° 1081, 1979
jeudi 6 octobre 2022
"Dans la splendeur du désert"...
Qu'ai-je lu récemment? Un roman de Susan Fletcher: L'alphabet des rêves, paru dans la collection Gallimard jeunesse. J'avais besoin, pour garder le moral en ces temps troublés, d'une lecture un peu "feel good" (alors spoiler: ça finit bien). Sur la quatrième de couverture, sous un résumé succinct - comme c'est souvent le cas pour les 4 de couv', celle-ci survend un peu l'histoire: "... un conte envoûtant dans la splendeur du désert"; en fait, vous découvrirez que, splendeur mise à part, le désert, c'est chaud (le jour), froid (la nuit) et ça fait mal aux pieds (tout le temps) - figure la mention: à partir de 10 ans. Ça va, je les ai les dix ans, et même un peu plus: je peux le lire. En plus, il y sera question de rêves, d'aventures et de voyages: ceux de mes lecteurs qui me connaissent bien savent que ça suffit à me mettre en appétit.
Quand nous vivions dans la Cité des Morts, chaque nuit ou presque, mon frère rêvait de choses à manger. Roulé en boule sur le sol de pierre au milieu des ossements, il imaginait des banquets, avec des melons et des olives, des pois chiches et des dattes, des lentilles et du pain. Rien n'était trop beau pour ses rêves nocturnes, pas même ces mets rares qui faisaient les délices des nobles - zestes de citron enrobés de miel, amandes, viande d'agneau rôtie dans le safran.
Je me demandais comment il avait entendu parler de ces nourritures. À moins que notre nature profonde ne remonte à la surface pour se révéler dans nos songes? La dernière fois que nous avions mangé comme des nobles, c'était trois ans plus tôt, alors que Babak avait à peine deux ans.
En plus, bizarrement, ces repas rêvés semblaient le rassasier. Quand il s'éveillait, il n'était pas affaibli ni rendu grognon par la faim, comme je l'étais, moi. L'arrière-goût de ses festins nocturnes semblait l'illuminer et son visage rayonnait de joie.
- Grande soeur! Le rêve que j'ai fait! Des pois chiches rôtis! J'en ai mangé à m'en faire éclater le ventre! et des oranges, toutes pelées pour moi et saupoudrées de feuilles de menthe! Et des tartines chaudes avec des graines de sésame!
Mais l'évocation de ces festins ne faisait que me donner plus faim encore et me rendre plus grincheuse. Je finissais par le rabrouer:
- Bouge-toi, Babak!
Je l'entraînais dans le dédale de couloirs souterrain et nous sortions pour aller aux portes de Rhagae.
- Les rêves, ça ne se mange pas, avais-je coutume de lui rappeler.
Mais là, j'avais tort. Les rêves peuvent vraiment vous nourrir et vous permettre aussi de faire dans la vie réelle des voyages lointains vers des endroits qui passent l'imagination.
Je le sais bien, car c'est ce qui nous est arrivé.
Hé bien voilà un premier paragraphe qui nous en dit juste assez mais pas trop (comme une bonne bande-annonce): on va nous raconter les aventures d'un petit frère (Babak) et d'une grande soeur (Mitra, mais il ne faut pas oublier de l'appeler Ramin, parce qu'elle fait semblant d'être un garçon - elle s'est rasé la tête, et porte des habits de garçon; comme en plus elle est toute maigre, ça ne se voit pas que c'est une fille, ça vaut mieux parce que ça pourrait lui causer des problèmes). Et puis c'est plus pratique pour courir, se cacher et voler de quoi manger. On n'a pas toujours des melons et des olives:
Le vin était amer, le pain rassis et le fromage commençait à moisir. Je m'en moquais bien. Ça étanchait ma soif et me remplissait le ventre.
Il y a des méchants très très méchants, mais ils n'occupent pas trop de place. Il y a des gentils très gentils, mais pas le genre de gentil qui se la raconte "je suis le gentil, alors c'est à moi que les choses les plus intéressantes doivent arriver": sagement, l'auteur place certaines de ces choses les plus intéressantes un peu en retrait, à la limite du champ de vision des protagonistes. Entre gentils et méchants, beaucoup de personnages se situent dans la fameuse zone grise (même l'héroïne, en fait): ça rend certaines choses moins évidentes: ça aussi ça contribue à rendre l'histoire intéressante.
Y a-t-il des éléments qui enferment ce livre dans la catégorie "roman pour la jeunesse"? Bon, parfois des préoccupations didactiques (ce n'est pas de la pure fantasy; ça se passe dans un pays et à une époque qui ont vraiment existé, et l'auteur ne nous laisse pas oublier qu'elle s'est documentée!) ralentissent un peu le rythme du récit, mais pas trop. Parfois aussi, ce sont des ficelles un peu grosses qui mettent en mouvement le mécanisme de l'histoire: mais quand on a dix ans (j'ai, en fait, un peu plus de dix ans, mais je me souviens parfaitement de ce que j'aimais à cet âge) ça ajoute au charme de la lecture, de pouvoir se dire de temps en temps; "oh, là, je devine tout seul comme un grand ce qui va arriver au prochain chapitre!"...
Une des choses les plus réussies du livre, c'est la façon dont le monologue intérieur de Mitra nous laisse deviner, progressivement, par très petites touches, par quels changements elle passe entre la première et la dernière page. Mitra est-elle un "narrateur fiable"? À peu près, mais ses perceptions sont faussées par la présence d'un gros "point aveugle" (et le "point aveugle", qu'on emploie ce terme au sens propre ou au sens figuré, il se trouve toujours au milieu du champ de vision).
Une autre réussite (euh... vous avez sans doute déjà compris, attentifs lecteurs, que j'ai pris plaisir à la lecture de ce petit livre sans prétention?): les passages où l'on trouve du réconfort dans des choses simples.
Des melons de deux sortes: verte et orange. Trois variétés d'olives. De l'agneau rôti et des perdrix. Toute une pile de pains sortant du four. Un plateau sur lequel s'amoncelaient des carrés de fromage de chèvre. Des pâtisseries dégoulinant de miel.
Bon appétit.
Susan Fletcher: L'alphabet des rêves (Alphabet of Dreams, Simon & Schuster 2006) traduction de Philippe Morgaut, Gallimard jeunesse 2007 ISBN: 978-2-07-057779-8





