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mercredi 13 avril 2022

Quand le roi se meurt


Je n'ai vu Michel Bouquet sur scène qu'une seule fois: c'était dans No Man's Land d'Harold Pinter, pendant l'hiver 79, il y a, donc... quelques années... si longtemps déjà?

Au cinéma ou à la télévision, Bouquet était capable si son rôle le demandait de se fondre dans le paysage, mais sur scène il occupait tout l'espace, la présence, pourtant impressionnante, de son partenaire Raymond Gérôme n'y changeait rien.

À la fin de la pièce, juste avant qu'un petit artifice de mise en scène ne rende manifeste l'arrière-plan sinistre de cette comédie noire, Gérôme et Bouquet levaient leurs verres et, d'une seule voix, portaient un toast: "Au No Man's Land!"

C'est le moment, je crois, pour lever les nôtres: le rideau tombe. 


1925-2022



vendredi 12 juin 2020

Les beaux jours reviendront


L'été est presque là, mais sur les conseils de la Faculté (il paraît que je fais partie d'une catégorie "à risques"), je reste enfermé chez moi comme aux grands jours du confinement. Le grand air commence à me manquer. La tentation est grande de se réfugier dans le souvenir d'étés enfuis.

Il m'en revient justement un, de souvenir d'un jour d'été du siècle passé (1997, si ma mémoire est bonne).

Je suis dans un petit square adjacent à la gare Saint-Charles. L'endroit a un peu changé: alors, on pouvait, avec un peu d'imagination, le décrire comme un minuscule jardin, aujourd'hui, ça ressemble davantage à un parking. Il fait très beau, il y a peu de bruit. Le square est plein de gens qui, comme moi, prennent le soleil. Des blocs de béton servent de bancs. Il y a de tout: des étudiants, des mamies qui tricotent, des lycéens, des chibanis appuyés sur leur canne.
Il y a un couple attendrissant: assis au bord de la maigre pelouse, ils se chuchotent à l'oreille, et tirent à tour de rôle sur une unique cigarette, la dernière du paquet. 

La fille est blonde, le garçon est noir.
Passe, d'un pas de promenade, un groupe de trois policiers accompagnés d'un grand chien muselé. Ces patrouilles de police aux abords des gares étaient encore une nouveauté à l'époque, et tout ce qui est nouveau suscite l'intérêt: c'est sans doute ce qui explique que le silence semble s'être un peu épaissi depuis qu'ils sont là. Ils traversent le square en droite ligne, eux aussi silencieux, et ne marquent un temps d'arrêt, avec un ensemble parfait, qu'en arrivant devant le jeune couple attendrissant. Ils demandent à voir leurs papiers, les examinent longuement, échangent quelques hochements de tête. 

Le chien, ne trouvant rien d'intéressant à renifler, suit du regard un papillon exubérant comme seuls les papillons savent l'être. 
Les papiers sont rendus, avec d'autres hochements de tête, et la patrouille repart, suivant toujours la même ligne droite qui lui fait traverser le square en diagonale, jusqu'à la sortie à l'opposé de celle par laquelle elle est entrée, sans un regard pour les mamies, les lycéens, les chibanis et les étudiants. Seul le chien tourne la tête à deux ou trois reprises, cherchant des yeux le papillon. La cigarette est devenue mégot. Le front noir et le front blond se touchent. Toujours le silence.

Le soleil est toujours aussi chaud.

J'attends impatiemment que l'été commence pour de bon, et l'avis favorable des médecins, pour aller me faire d'autres souvenirs, en prévision des prochains hivers.