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samedi 18 septembre 2021

On ressent tous la même chose

 Vous savez, ce n'est pas parce que L'École des Loisirs n'a plus rien publié depuis longtemps sur les enquêtes de Bobby Potemkine qu'on peut en conclure que Bobby Potemkine a disparu. Quand on enquête, surtout sur des affaires bizarres, il ne faut pas se hâter de sauter aux conclusions. Bobby Potemkine vous le dirait s'il était là. Bon, d'accord, il n'est pas là: ça ne veut pas dire qu'il n'est nulle part. L'hypothèse que j'étudie actuellement (quand on enquête sur des affaires bizarres, il vaut mieux passer du temps sur des hypothèses que sur des conclusions) c'est que Bobby Potemkine doit être ailleurs, peut-être en train, une fois de plus, de se faire des amis bizarres (quand on enquête sur des affaires bizarres, ce sont des choses qui arrivent).

Ne t'inquiète pas, Numéro Huit, a dit Mimi Yourakane en me tendant une tasse de thé. Les odeurs ont leur importance, mais on n'est pas dans une histoire d'odeurs, pour l'instant. Je sais ce qui te met en souci. Des souvenirs bizarres, des trous de mémoire, des gens qui s'en vont pour toujours, l'ambiance qui change. On est tous touchés de la même manière. On ressent tous la même chose.
- Et ça vient de quoi? ai-je demandé.
- À mon avis, c'est parce que notre monde est en train de disparaître.
- Il va être rayé de la carte?
- Oui et non. Le Fouillis va s'étendre partout et le remplacer. Bientôt, on habitera tous soit dans le Fouillis, soit sur la Lune.
Je ne savais pas comment réagir à ce qu'elle me disait, alors j'ai fait un sourire un peu triste.
- Bientôt, on sera ailleurs, a poursuivi Mimi Yourakane.
- Et vous le regretterez?
- Non, a dit Mimi Yourakane. Il ne faut jamais regretter d'être ailleurs.

Manuela Draeger, La course au kwak,
2004, L'École des loisirs,

ISBN 978-2-211-09437-5


Au fait, vous avez vu qu'Antoine Volodine vient de publier un nouveau livre qui s'appelle Les filles de Monroe?  Et que Frères sorcières est sorti en poche?     C'est bon à savoir, non?

 

mercredi 21 juin 2017

Le genre de questions qui méritent une enquête (Manuela Draeger à l'école des loisirs, 4)


En 2015, Manuela Draeger, après quelques années de silence, a publié à L'École des Loisirs une nouvelle énigme policière: Moi, les mammouths (prudent, l'éditeur range le roman dans les catégories "aventure et policier science fiction, anticipation". Tout ça à la fois).
On y retrouve Bobby Potemkine et Lili Nebraska: on ne change pas une équipe dont les membres se disent les uns aux autres: "Heureusement qu'on était ensemble", ce que Bobby, qui a le sens de la formule, condense en: "Heureusement qu'on s'a".

Je ne sais pas, vous, les mammouths, mais moi, je croyais qu’il n’y en avait plus depuis dix mille ans au moins. (ça, au cas où vous vous le demanderiez, c'est le "prière d'insérer" - on appelle comme ça le petit texte qui figure sur la quatrième de couverture - du livre. Ça met tout de suite dans l'ambiance, non?) Et vous, je ne sais pas, mais les mammouths, moi, je préférerais ne pas me trouver sur leur route. Avec cette odeur qu’ils dégagent de laine mouillée et d’herbe pas très fraîche, sans parler de l’habitude qu’ils ont d’écraser les gens. En particulier les directrices de Maisons du peuple. Et les mammouths, vous, je ne sais pas, mais, pour moi, ils ne posent pas de questions déplacées sur leurs minijupes. Mais quand on en voit, des mammouths, qui se promènent vers l’horizon au crépuscule, ça paraît bizarre et ça laisse encore pas mal de questions en suspens. Le genre de questions qui méritent une enquête. Et là-dessus, pas de doute : Bobby Potemkine, c’est encore à toi de jouer.

Pourquoi est-ce à Bobby Potemkine de jouer?
Parce que:
... à partir d'un certain moment, il a bien fallu (ça, c'est un extrait du premier chapitre) que quelqu'un se charge d'élucider les énigmes les plus bizarres, et c'est Lili Nebraska qui a été désignée pour remplacer la police. Elle m'a demandé de l'assister et j'ai accepté, plus par amour pour Lili que pour mes qualités de fin limier, car je suis plutôt mauvais en police, quand on y pense. Je m'applique, je fais de mon mieux, mais, quand je fais le bilan, je m'aperçois que je n'ai pas résolu beaucoup de problèmes. La plupart des dossiers que j'ai ouverts n'ont jamais été refermés de manière satisfaisante. Que ce soit l'affaire des parapluies grandioses, celle des gamins magnétiques ou encore le problème du yack chanteur. Aucune solution n'a été trouvée là-dessus. Et j'ai pris des exemples au hasard.



La liste des enquêtes qui n'ont rien donné est nettement plus longue:
L'affaire de la septième bestiolette.
L'enquête sur les miroirs sans reflet.
L'affaire des locomotives sauteuses.
L'affaire des faux-vrais fromages.
L'enquête sur Jean Popocatepetl.
L'affaire des poupées fumigènes.
L'affaire des mille et une nuisettes.
Le problème du microbe géant.
L'histoire de la tempête en bocal.
... Et bien d'autres.

Voyez-vous, il m'est arrivé, à moi aussi, de penser que Bobby Potemkine n'était pas très bon en police - je ne dirais pas mauvais, car il est persévérant, et il pose de bonnes questions, même quand il doit les poser, les questions, à des témoins qui le mettent mal à l'aise, par exemple des mouettes (de vraies pestes, ces mouettes). 
Et j'apprécie sa franchise quand il reconnaît qu'il ne gagne pas à tous les coups.
Je l'aime bien comme il est, Bobby
(et je soupçonne que Lili Nebraska, 
bien qu'elle soit très discrète sur ce sujet, 
finirait par dire la même chose, 
si on la cuisinait un peu). 

En apprendrons-nous davantage, un jour, sur l'affaire des parapluies grandioses?
Et le problème du microbe géant, serons-nous jamais certains qu'il a été correctement posé? (parce que, vous vous en souvenez, à l'école les problèmes c'était pas trop son truc, à  Bobby Potemkine, il était plus doué pour écouter ses camarades lui raconter leurs rêves comme si elles venaient d'en sortir).
Et pour  l'affaire  des poupées fumigènes, on risque de rester encore longtemps dans le brouillard.

Car il n'est pas le seul à ne pas gagner à tous les coups, Bobby Potemkine.

En avril 2016, Manuela Draeger et Elli Kronauer ont publié un communiqué commun:
Pendant quinze ans, L’École des Loisirs a permis à notre polyphonie post-exotique d’exister, de s’affirmer et de s’ancrer dans la réalité éditoriale. Dès 1999, nos ouvrages se sont succédés dans la collection Medium et les deux auteurs que nous sommes se sont fait connaître, alors que l’idée même d’une construction littéraire à plusieurs voix semblait condamnée à rester inopérante et obscure. Elli Kronauer a publié cinq recueils de bylines, Manuela Draeger treize petits romans mettant en scène des enquêtes bizarres de Bobby Potemkine. L’apport de cette maison d’édition à notre projet collectif est donc énorme, à cette aventure poétique en quarante-neuf volumes menée aussi ailleurs, chez d’autres éditeurs, par nos camarades Antoine Volodine et Lutz Bassmann.

Nous aimerions dire haut et fort à quel point nous sommes redevables à Geneviève Brisac de nous avoir accueillis dans la collection qu’elle dirigeait. De nous avoir offert un merveilleux espace où notre littérature, avec tout ce qu’elle pouvait comporter d’éléments parfois déconcertants, aura pu exister pleinement, sans entraves ni exigences autres que celles que nous nous fixions nous-mêmes. Pendant quinze ans, nous avons pu confier à Geneviève Brisac nos petites proses d’origine carcérale, nos émerveillements et nos petits rêves pour jeunes et moins jeunes adultes. Notre éditrice nous a laissé construire ces pièces indispensables à la maison post-exotique, en respectant scrupuleusement notre souhait de rester durant toute cette longue période dans un quasi-anonymat et de n’avoir comme preuve de vie concrète que nos textes : sa complicité était sans faille, fondée sur un sens profond de la poésie et de la littérature. Des années et des années à pouvoir patiemment faire grandir notre monde, grâce à l’intuition, au soutien et à l’autorité amicale d’une éditrice parfaite.

Nous en parlons au passé, car, Geneviève Brisac écartée, nous ne publierons plus à L’École des Loisirs.


Le nom de  Geneviève Brisac ne vous est sûrement pas inconnu (mais si, cherchez bien: par exemple, c'est elle qui avait convaincu Florence Seyvos d'écrire pour L’École des Loisirs).

Je suis content, chaque fois que j'ai des nouvelles de Bobby Potemkine (je m'interdis de parler de lui au passé). Ça me réconforte de le savoir quelque part, en train d'écouter un orchestre de mouches ou de manger une glace aux groseilles polaires. Que fait Bobby Potemkine en ce moment? et que devient Lili Nebraska? Quand je n'en ai pas,  des nouvelles, je me fais un peu de souci pour eux. Je me dis, pour me rassurer, "heureusement qu'ils sont ensemble, heureusement qu'ils s'ont".

Manuela DraegerMoi, les mammouths,
collection Medium, L'École des Loisirs, 2015

Image © L'École des Loisirs, 2015

samedi 24 janvier 2015

Dans lequel, en cherchant Manuela Draeger, on rencontre quelqu'un d'autre (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 3)



Ce billet-ci est la suite de ce billet-là qui est la suite de cet autre billet.



Certains jours, en particulier ceux où il fait très sombre (ça arrive assez souvent sous les climats presque polaires), ou ceux où il souffle un vent salé (comme ça arrive dans les villes portuaires), quand on appelle à la cantonade "Manuela Draeger!" c'est quelqu'un d'autre qui répond. 
Ça m'est arrivé il n'y a pas très longtemps, dans une ville, justement, presque polaire, non, je veux dire portuaire, où se tenaient des Littorales

Ça commence souvent comme ça les affaires bizarres: ça commence avec des littorales, ça continue avec des goémones et ça finit avec des goélandes ou d'autres choses dont on n'est même pas sûr que ça existe, les affaires bizarres. 

Pour essayer de recueillir des indices (il faut toujours faire ça quand on enquête sur une affaire bizarre),  j'ai appelé, d'abord tout doucement puis un peu plus fort (parce qu'il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui risquait d'emporter les mots), "Manuela Draeger! … Manuela Draeger?"

"C'est vous qui avez appelé Manuela Dragée?"

La personne que j'avais en face de moi ne ressemblait pas du tout à une dragée, plutôt à un très grand crabe, et je me suis mis à craindre un malentendu, d'autant plus que je n'étais plus très sûr d'avoir bien articulé le nom: peut-être après tout que j'avais appelé Manuela Dragée au lieu de Manuela Draeger. 
- Non, je cherche Manuela Draeger, ai-je répondu, en détachant tellement les syllabes 
(dra - et - gè - re) 
que du coup j'étais presque sûr que quelle que soit la façon dont ce nom doit se prononcer (Drégé? Dragueur? Drégeur? Draigaire?), je devais être à côté de la plaque. 
"Manuela Draeger, l'inventeuse du feu", 
ai-je précisé à tout hasard, sans être bien sûr, une fois encore, de ce que j'avançais (mais tant pis, c'était justement pour avoir des informations sur la biographie de Manuela Draeger que j'étais là, et je comptais bien tout vérifier, y compris les données les plus incertaines, bien qu'il fît assez sombre).  
"Manuela Draeger a brûlé", 
a répondu la personne qui était en face de moi, d'un ton parfaitement neutre; cette neutralité dans le ton est ce qui m'a le plus frappé, au point que je n'ai pas bien mémorisé la façon dont elle a prononcé le nom "Draeger", pour ça je n'étais pas plus avancé. 
C'était une réponse curieuse quand même, la syntaxe avait l'air de vouloir dire 
"Manuela Draeger a péri dans un incendie" 
tandis que la neutralité du ton suggérait presque que la phrase avait été interrompue avant de se terminer par exemple par 
"a brûlé un tas de vieilles pancartes, puis est allée acheter du lait", 
ou bien 
"a brûlé des papiers périmés dans un bidon percé de trous où se consumaient déjà des chiffons sales, là-bas, sur le quai, au pied du lampadaire éteint; puis elle est rentrée chez elle". 
Ou quelque chose comme ça. 
Je l'ai déjà dit, il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui aurait bien été capable d'emporter des mots, allez savoir jusqu'où: on était au bord de la mer.


Une personne rencontrée aux Littorales 2014:
un certain Antoine Volodine.

"C'est que, j'aurais aimé lui parler", ai-je demandé à la personne, en face de moi, qui était de toute façon la seule personne à avoir réagi au nom de "Manuela Draeger", que j'avais pourtant crié assez fort, que je l'aie bien prononcé ou pas.

Quand j'ai dit que la personne que j'avais en face de moi me faisait plutôt penser à un très grand crabe, je ne voulais pas dire que c'était sa silhouette qui me faisait plutôt penser, je faisais allusion plutôt sa façon de parler, c'était sa voix, plutôt qu'autre chose, qui donnait l'impression de provenir de sous une carapace. Une très grande carapace: une carapace sous laquelle il y aurait eu de la place pour plusieurs personnes de taille plus ou moins humaine.
"Je ne sais pas si vous y arriverez", 
a répondu le très grand crabe.
C'est à ce moment que j'ai réalisé que le très grand crabe - dans le doute, appelons-le comme ça - était en train de parler à plusieurs personnes en même temps: c'est un exercice assez difficile et je me suis demandé si à sa place j'y serais arrivé aussi bien.
"Le plus sûr pour la rencontrer, a dit le grand crabe (il avait, donc, l'air de parler à la cantonade, aussi je n'étais pas tout à fait sûr que c'était à moi qu'il s'adressait; il faisait très sombre, je crois que je l'ai déjà dit) ce serait de faire comme si elle existait".





" - Vous savez, mes petits, parfois il faut 
reculer  un peu  ou faire du surplace 
en attendant que les ténèbres se dissipent. 
L'essentiel, c'est de ne pas perdre de vue 
qu'on avance, qu'on va coûte que coûte 
vers l'avant et qu'on ne renonce pas. 
Même si quelque chose nous aveugle, 
il ne faut pas perdre ça de vue. 
Il faut se rappeler à tout instant 
qu'on ne renoncera jamais."

Manuela Draeger, Onze rêves de suie, 
éditions de l'Olivier, 2010

Dessin: R. B.

mardi 23 décembre 2014

Ensemble à l'école (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 2)



SI LES ALGUES SE METTENT À VALSER, 
PLEASE N’AIE PAS PEUR TU N'AS 
QU’A ÊTRE UNE GOÉMONE COMME TOUT LE MONDE. 
FAIS COMME LES GOÉMONES, 
FAIS COMME SI TU N’EXISTAIS PAS, 
MON MICKEY CHÉRI.

Manuela DraegerLe deuxième Mickey


Ce billet-ci est la suite de ce billet-là.

Les Méduses, on dit que si on les regarde en face il n’arrive rien de bon. Est-ce qu’il y aurait autre chose que Bobby éviterait de regarder en face, par exemple la raison pour laquelle tout est cassé?



Pour toutes les raisons que j'ai dites (le fait que les souvenirs d’école semblent encore tout frais dans sa mémoire, le fait que les différences entre le comportement des filles dans la cour de récré et celui qu’elles ont adopté maintenant qu’elles sont grandes le troublent étrangement) il est permis de se dire que Bobby Potemkine doit être bien jeune, sûrement, même si la police (plus précisément son amie Lili Nebraska, qui remplace la police depuis que la police n'existe plus) le charge d’enquêter sur les affaires bizarres (ce genre de choses ne vous arrivait jamais quand vous alliez encore à l’école, n’est-ce pas? aussi, on peut penser que Bobby Potemkine est un peu plus vieux que les gens qui vont à l'école, ça paraît logique, mais seulement un peu).
Ou bien ça, ou bien il a perdu beaucoup de souvenirs et n’a gardé que les plus anciens: c’est toujours comme ça, les souvenirs les plus récents partent les premiers et les premiers sont les derniers qui restent. C’est une hypothèse qui mériterait d’être étudiée: il n’est pas toujours très précis, Bobby, au sujet des récents changements survenus dans sa ville: 
depuis combien de temps l’immeuble d’en face est vide? 
Combien de temps, depuis la dernière fois qu’on a vu un policier? 
Et le dernier train, il est passé quand? 
… alors qu’il est très sûr de lui, par exemple, quand il s’agit d’affirmer que l’estuaire sur les rives duquel est bâtie la ville fait cinquante kilomètres de large (c’est le genre de choses qu’on apprend à l’école et après on s’en souvient toujours même si ça ne sert pas très souvent - comme la date de Marignan - à moins qu’on n’engage une conversation avec une méduse télépathe de plus de cinquante kilomètres de diamètre, alors là oui, ça peut être une information utile à partager avec elle, que l’estuaire ne fait que cinquante kilomètres). Mais c’est quand il s’agit de se rappeler à quoi ressemblent ses amies, Lili, et Lili, et Lili, et Lili, combien elles sont jolies, craquantes et croquantes, et combien elles sont gentilles, que Bobby se montre le plus affirmatif. Ça, au moins, ça ne souffre pas le moindre doute.

La plupart des amies de Bobby Potemkine s'appellent Lili (ou Nini),
elles ont des dessins sur le visage, le ventre,
les jambes et pas grand'chose d'autre.
Moi chaque fois que je lis ça, ça me fait penser
à des dessins de DWAM, pas vous?

Ça ne permet pas de répondre de façon totalement concluante à la question: Bobby Potemkine est-il très jeune? Ou alors très vieux? Si on cherche des arguments qui iraient à l’encontre de ma théorie selon laquelle il est très jeune, on pourrait en trouver un dans le fait que même les souvenirs d’école, il ne se les rappelle pas tous, toujours, aussi nettement, comme il arrive parfois aux gens très vieux. 
Pour certains, il faut un peu l’aider: par exemple, Sheewa Gayanlog. 

- Sheewa Gayanlog, ai-je répété pensivement. 
- Oui, a confirmé Lili. Tu la connais. Vous avez été ensemble à l’école, à ce qu’elle m’a dit. Vous étiez dans la même classe. 
J’ai essayé de me rappeler cette Sheewa Gayanlog qui avait été une de mes camarades de classe. 
Ce qui me venait à l’esprit, c’était l’image d’une ourse blanche. 
Mais oui, bien sûr, je l’avais connue. Une grande ourse blanche, avec une houppe de poils gris souris à la naissance de la poitrine. Pas toujours très aimable, très mauvaise en électricité et en travaux manuels, comme moi, et interrompant ses interlocuteurs pour leur raconter ses rêves comme si elle venait juste d’en sortir.

Sauf que non, je ne trouve pas que ça contredit forcément ma théorie: parce que pour Sheewa Gayanlog, quand Bobby apprend que cette ourse maintenant elle a des oursonnes, ça le trouble profondément, comme s’il se disait: ce n’est pas possible que le temps ait passé si vite, que Sheewa Gayanlog avec qui j’étais à l’école ait déjà des oursonnes, et des oursonnes qui, en plus, sont déjà elles-mêmes en âge d’aller à l’école (même si Sheewa Gayanlog a toujours été grande pour son âge). 
C’est plutôt le genre de réaction qu’on a quand on n’est pas encore très vieux, non? 
Et si, ensuite, tout de suite après, on se met à rougir parce qu’on pense à la façon 
dont les ourses et les ours s’y prennent pour fabriquer les oursonnes 
(et justement c’est ce qui arrive à Bobby Potemkine au paragraphe suivant), 
la plupart du temps ça a quelque chose à voir avec le fait qu’on n’est pas très vieux. 
Je n’abandonne donc pas encore ma théorie. 

Dans le livre que Manuela Draeger a publié aux Éditions de l’Olivier en 2010, Onze rêves de suie, ("un roman pour adultes dont les héros sont des enfants, de très jeunes gens et une éléphante centenaire", nous prévient l’École des Loisirs dans sa présentation de l'auteur) une mémé, la mémé Holgolde, raconte à des enfants les histoires qui sont arrivées à Bobby Potemkine. Pourtant l'univers de ce roman n'est pas tout à fait le même que celui dans lequel se passent les histoires de Bobby Potemkine, et les enfants qui écoutent mémé Holgolde se rappellent très bien, eux, de la raison pour laquelle chez eux il fait toujours froid, de la raison pour laquelle il y a des trous partout, de la raison pour laquelle aucune des choses qui subsistent encore ne sert plus à ce à quoi elle était censée servir: tout est cassé parce qu’il y a eu la guerre, rien ne sert plus à rien parce que la révolution a échoué, et s’il n’y a pas beaucoup de monde c’est parce que presque tous les gens sont morts, et s’il ne se passe pas grand’ chose c’est parce que ceux qui ne sont pas morts sont en train de mourir. Et si mémé Holgolde raconte des histoires, c'est pour donner aux enfants des modèles pour mieux traverser l’adversité.


- Lili m’a serré contre elle, puis elle a accordé son instrument, avec sa corde de mi toute neuve. Nous avons regardé ensemble en direction de l’océan. L’entrée de l’estuaire était comme d’habitude, grisâtre et à peine visible sous un banc de brume. Là-bas, sous les vagues, Belle-Méduse commençait à ébranler son énorme masse gélatineuse pour aller dériver vers une autre côte ou vers la pleine mer. Elle allait repartir, si tout se passait bien. 
- S’il te plaît, Lili, joue-moi une cantate pour louve des rues, ai-je demandé. 
Pour que la musique nous emporte et nous fasse oublier tout. 
- C’est justement ce que j’allais faire, a dit Lili. 
Elle s’est mise debout devant moi. 
Elle était extrêmement jolie, dans la clarté grise du débarcadère, avec sa peau couleur pain d’épices, ses cheveux et ses dessins noirs sur le visage, sur le ventre, à la naissance des jambes, son violon acajou, son bracelet de perles en bois verni et rien d’autre. 
Elle a commencé à jouer une cantate en sol mineur. 
Nous étions seuls sur le débarcadère, tous les deux. 
La musique nous a emportés et nous a fait oublier tout. 
Pendant longtemps, nous avons été loin, 
et, en tous cas, 
nous avons été ailleurs.

Voilà. Ça confirme au moins une de mes théories: les histoires qui arrivent à Bobby Potemkine, elles se passent ailleurs. Comme les histoires dont on dit qu'elles se passent dans un cadre exotique. Ou alors, pas vraiment très loin, mais dans le futur. Ou bien à la fois ailleurs et après, et c'est peut-être pour ça qu'on dit de ces histoires qu'elles sont post-exotiques.

On dit que ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre, ça ne doit pas être facile pour eux. Ceux qui ne se souviennent pas du futur sont obligés de l’inventer, ça ne doit pas être facile non plus.

A suivre...

Les citations sont des extraits de Belle-Méduse, de Manuela Draeger.

Quant au dessin, il est de Dwam (Ipomée), 
son blog est ici, son flickr là, 
elle a un portfolio ici et un autre .

mercredi 17 décembre 2014

Beauté de Méduse (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 1)


Ça m’arrive souvent au moment où
 le jour se lève, quand je ne sais pas très bien si 
je dors encore ou si j’en ai fini avec le sommeil.
Manuela DraegerBelle-Méduse

Parfois au réveil il ne nous reste d’un rêve qu’une phrase qui, privée de son contexte, semble n’avoir ni queue ni tête; par exemple "Excusez une interruption de fourrure", ou "Ce serait impossible à suspendre".
Parfois en refermant un des livres que Manuela Draeger a publié dans la collection Medium de l’École des Loisirs on a l’impression de sortir d’un de ces rêves d’où dépasse une de ces phrases sans queue ni tête, par exemple "seul le kwak peut gagner la course au kwak, c’est inscrit en toutes lettres dans le règlement"
Après seulement on se souvient que ce n’est pas d'un rêve qu'on vient de sortir, mais d'une histoire qui nous a été réellement racontée dans un vrai livre (écrit par quelqu’un qui a signé en toutes lettres Manuela Draeger), par une personne qui dans le livre s’appelle Bobby Potemkine (même si parfois, selon le livre dont il s'agit, il peut arriver que certaines personnes y compris Bobby Potemkine lui-même se demandent si Bobby Potemkine ne s’appelle pas Mickey). 
Aussitôt la phrase remémorée ne nous paraît plus du tout n’avoir ni queue ni tête (comme on peut le dire, par exemple, d’une méduse - sans la moindre intention péjorative puisque les méduses n'ont pas de tête et pas de queue) parce qu’on se souvient du reste du livre - ou peut-être du rêve, je ne suis plus très sûr à présent - et du coup on se rappelle pourquoi le kwak gagne toujours la course au kwak et pourquoi c’est logique.
C’est logique parce que ces livres possèdent une réelle qualité onirique, ce qui n’est pas très répandu: ressembler à un rêve est un des objectifs les plus difficiles à atteindre pour une œuvre de fiction.

En quoi consiste cette qualité onirique? Hé bien, les lois qui gouvernent les histoires qui arrivent à Bobby Potemkine ne sont pas tout à fait les mêmes que celles qui régissent notre univers.

Pas seulement les lois physiques: il y a plusieurs sortes de romans où les lois physiques sont différentes; 
par exemple, ceux dans lesquels on se déplace à la vitesse de la lumière, ou bien ceux dans lesquels on se dirige droit vers l’infini, et, une fois qu’on y est, on va au-delà, on ne dit pas que ce sont des ouvrages oniriques, on dit que c’est de la science-fiction

les romans dans lesquels il y a des rois, et un anneau qui permet de les commander, un anneau qui permet de les trouver, un anneau qui permet, dans les ténèbres, de les lier, on appelle ça de la fantasy

Les aventures de Bobby n'appartiennent pas à ces deux catégories, et les lois qui y sont différentes des nôtres, ce ne sont pas ces lois-là, ce sont des lois plus secrètes. 
Si dans l'univers décrit par Draeger il y a des fusées ou des anneaux magiques, on ne les voit jamais, ils doivent être très loin; ce qu'on y voit, c'est que les ourses et les méduses parlent, que les chats ne se laissent pas caresser, que les crabes vendent des bonbons, et surtout (ce qui est encore plus dépaysant) que les garçons et les filles n'y sont pas tout à fait comme ceux que nous rencontrons tous les jours.
La pire crainte des garçons y est bien, comme chez nous, que les filles se moquent d’eux. Les filles, en revanche, n’ont pas pour pire crainte que les garçons les tuent, ce qui fait une grosse différence avec chez nous: non, la pire crainte des filles que connaît Bobby Potemkine, c’est que les garçons (par exemple Bobby Potemkine) oublient leur existence; et c’est une crainte si insidieuse qu’elles sont réticentes à la formuler explicitement (et pourtant ce sont des filles qui n'ont pas froid aux yeux). 

On a envie de les rassurer en leur disant qu’avec Bobby Potemkine, ça ne risque pas d’arriver, parce que se rappeler à quoi ressemblent les filles, c’est ce que Bobby Potemkine réussit le mieux. 

La plupart des souvenirs que Bobby Potemkine réussit à évoquer - en particulier ceux qui concernent les filles - remontent à l’époque où il allait à l’école: les gens en général appellent cette période de la vie l’enfance: mais c’est un mot que Bobby, pour une raison ou pour une autre, ne pense pas tellement à employer. Pourtant, les aventures de Bobby Potemkine sont publiées dans une collection destinée aux enfants, ou du moins à des lecteurs moyennement enfants (d’où le titre de la collection, Medium). 
On peut supposer qu’il  y a eu dans la vie de Bobby une période où les choses étaient plus simples. La vie est moins simple dans le présent de Bobby Potemkine, parce que, quelque part entre le passé et le présent, il y a eu beaucoup de simplifications, et ces simplifications ont tout rendu plus compliqué.  Par exemple, là où habite Bobby Potemkine (je ne sais pas où c’est), dans les magasins il n’y a plus rien, ce qui rend difficile d’y acheter quelque chose, il est d’ailleurs difficile d’acheter des choses même ailleurs, parce que l’argent ne sert plus à acheter des choses (on trouve encore des billets d’un dollar et de mille dollars, mais on s’en sert surtout pour les distribuer dans la rue comme souvenirs, les jours de fête, ou, les jours ordinaires, pour s’essuyer avec comme on fait chez nous avec les serviettes en papier (il n’y a plus de serviettes en papier) et si on voulait se plaindre qu’on ne peut plus acheter de choses avec de l’argent on ne pourrait pas s’en plaindre à la banque, parce qu’il n’y a plus de banque, on ne pourrait pas le faire au commissariat parce qu’il n’y a plus de commissariat (il y a des trous noirs plein de décombres à la place), d’ailleurs il n’y aurait pas grand monde pour se plaindre parce que la ville n’a plus beaucoup d’habitants. On dirait qu’ils sont partis, c’est peut-être à cause des chutes de météorites? Ce qui est sûr c’est qu’il y a eu beaucoup de chutes de météorites, c’est pour ça que la plupart des immeubles (ceux qui sont encore debout) ont des trous dans leurs toits, les appartements des trous dans leurs plafonds. C’est embêtant, parce qu’il fait très froid, tout le temps mais surtout la nuit, et il n’y a plus rien pour se chauffer. Pour lutter contre le froid on ne peut que se mettre sous une couette, ou tout contre une fille, idéalement le mieux ce serait de se mettre sous une couette contre une fille, mais les filles ne sont pas souvent là en tous cas pas au moment où Bobby Potemkine va se coucher (parfois il les rencontre au milieu de la nuit, de façon inattendue, elles lui confient alors des enquêtes parce que, est-ce que j’ai pensé à vous le dire? Bobby Potemkine est une sorte de détective, spécialisé dans les affaires bizarres: et les affaires bizarres, comme chacun sait, c'est plutôt au milieu de la nuit qu'on enquête dessus): vous comprenez pourquoi il est si important, pour Bobby Potemkine, de bien se rappeler comment c’est, les filles: rien que de se le rappeler, ça lui tient chaud. 

Qu’il ne soit pas très sûr de la raison pour laquelle il fait toujours froid, de la raison pour laquelle il y a des trous partout, de la raison pour laquelle aucune des choses qui subsistent encore ne sert plus à ce à quoi elle était censée servir, ce n’est sans doute pas très important, peut-être même que ça vaut mieux. C’est comme pour Belle-Méduse: est-ce que c’est grave si Bobby Potemkine ne la rencontre jamais face à face?

- J’ai tenté de visualiser cette énorme montagne sous-marine, gélatineuse et vaguement flottante. J’avais beau lui rajouter des festons, des voiles bleutés et des filaments transparents, je ne réussissais pas à produire une image sympathique. C’est parfois joli, une méduse, mais, quand ça a plus de cinquante kilomètres de diamètre, ça perd tout son charme.

Une méduse de cinquante kilomètres de diamètre
(vue de très loin).


Belles ou pas, les Méduses, on dit que si vous les regardez en face il ne vous arrive rien de bon.


À suivre...


Les gens de l’École des Loisirs présentent ainsi Manuela Draeger:
"Manuela Draeger est une personne mystérieuse dont nous avons essayé d’obtenir précisions et confessions. Sa constance dans la discrétion laisse pantois et respectueux, dans un monde de brutes exhibitionnistes. L’essentiel, ce qui lui tient vraiment à coeur et qu’elle accepte de dévoiler, c’est qu’elle n’est pas seule.  Avec elle, au sein du mouvement littéraire du post-exotisme, coexistent et travaillent Lutz Bassmann (publié chez Verdier), Elli Kronauer (à l’École des loisirs), et Antoine Volodine (chez Denoël, Minuit, Gallimard et aux éditions du Seuil)".
Les livres de Manuela Draeger parus à l’École des Loisirs s’appellent:
Pendant la boule bleue (2002)
Au Nord des gloutons (2002)
Le deuxième Mickey (2003)
Nos bébés pélicans (2003)
La course au kwak (2004)
L’arrestation de la grande Mimille (2007)
Belle-Méduse (2008)
Le radeau de la sardine (2009)
Un œuf dans la foule (2009)
La nuit des mi bémols (2011)
Elle a aussi écrit Onze rêves de suie (2010)  et Herbes et Golems (2013) aux éditions de l’Olivier.

Les textes de Manuela Draeger cités dans ce billet proviennent de La course au kwak et de Belle-Méduse.