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dimanche 10 novembre 2024

Une affaire à régler


Les personnages des romans en savent parfois plus long, sur les romanciers qui les ont imaginés, que ces romanciers eux-mêmes. Et il n'est pas sans exemple qu'ils aient eu, davantage que ceux-ci, le souci de leurs intérêts.
Voyez Simon Tanner, désigné dès le premier roman de Robert Walser comme exécuteur testamentaire d'un jeune poète que le froid devait mettre encore cinquante ans à tuer.

Le troisième jour le conduisit dans une ville imposante et belle où il  n'avait qu'une affaire à régler: trouver un rédacteur  auquel il pût  remettre les poèmes de Sebastian.  
Arrivé devant la maison qu'on lui avait indiquée, 
il pensa brusquement qu'il ne serait pas très malin d'apporter lui-même les poèmes de quelqu'un  qu'il avait trouvé mort. 
Il écrivit donc sur la couverture du cahier bleu 
ce titre: 
Poèmes d'un jeune homme trouvé mort de froid 
dans une forêt de sapins, 
aux fins de publication, si possible
et il jeta le cahier dans la grande boîte aux lettres prétentieuse, 
où il tomba bruyamment. 
Cette chose faite, Simon reprit sa route.

Les enfants Tanner (1907) 
traduit par Jean Launay 
Gallimard, Du Monde entier 1985
Gallimard,  Folio n° 2380 1992

vendredi 26 mars 2021

Robert Walser tourne autour du pot



Mon compagnon, curieusement, s’installa chez moi sans mot dire.
De temps à autres, ses mains exprimaient quelque chose, au moyen de petits signes, qui avaient l’air de ressembler à un mot.
Lorsque je dis qu’il me semblait le connaître, j’exprime une impression étrange.
Étranges, les événements dont on rêve la nuit le sont habituellement à tous égards. Tout ce que l’on voit en rêve frise le comique, et il me parut bel et bien un peu comique, celui qui me faisait l’honneur d’être mon hôte, même si c’était juste en passant.
Quant à la maison, en tous cas, elle n’était qu’une apparition éphémère, car je voyais l’étrange dispositif architectural s’ouvrir tout en se refermant, apparaître tout en s’effaçant, je le voyais s’éloigner tout en se rapprochant.

À présent, nous nous trouvions tous les deux dans une chambre autour de laquelle s’étendait une autre chambre. En sorte que la pièce, comme amande dans sa coque, comme tableau dans son cadre, était sertie dans une autre pièce, ce qui était du meilleur effet.

Après coup, je tends à penser qu’en plus, il y avait des livres sur la table.

Est-ce que gribouiller, au fond, ce ne serait pas avant tout cela, tournailler ou errer sans cesse autour de l’essentiel, comme s’il pouvait y avoir quelque gourmandise à tourner autour du pot?
En écrivant, on repousse toujours le plus important, ce sur quoi on aimerait absolument mettre l’accent, et on ne cesse de parler ou d’écrire à propos de quelque chose de tout à fait secondaire.
Voilà tout ce que je savais: le visiteur qui avait trouvé le chemin jusqu’à moi était un écrivain de renom, ce qui n’avait rien d’étonnant, mais qui exerçait sur moi l’effet le plus singulier.
Était-il le pot autour duquel je tournais, ou bien étais-je moi-même ce pot, pour lui? Avait-il quelque chose à me dire, ou avais-je, moi, quelque chose de capital à lui dire?
C’est alors que je m’éveillai.


Est-ce que gribouiller, au fond,
ce ne serait pas, avant tout, cela?





(Prosen aus der berner Zeit 1921-1933), 
traduction de Marion Graf, 
 
Illustration: Robert Walser
en train de gribouiller, lui-même
gribouillé par son frère Karl Walser

mardi 28 février 2017

Tu joues avec moi?


En lisant, dans le billet précédent, le texte extrait de ses microgrammes, devant ses choix - de vocabulaire, d'écriture, de ponctuation -  un peu inattendus, vous vous êtes peut-être dit qu'il avait un rapport un peu particulier avec les mots, Robert Walser.  Ma foi, si c'est le cas, vous n'aviez sans doute pas tort.


Comme mes mots 
bondissent devant moi! 
Mes petits mots 
sont des enfants 
 qui jouent avec moi.
Robert Walser


Vous ne vous trompez pas, petits mots:
on est venus là rien que pour jouer avec vous.


Robert Walser, L'enfant du bonheur 
traduction de Marion Graf, 
éditions Zoé, 2015
ISBN-10: 2881829570
ISBN-13: 978-2881829574

L'illustration provient de postsecret

dimanche 26 février 2017

Cher docteur (une aventure du Brigand racontée par Robert Walser)



Dans une pièce voûtée haute de plafond

Et le voici donc devant le médecin, qui lui parut bienveillant.
Le brigand aussi, du reste, était la bienveillance même.
Du moins ici, pour le moment, dans le cabinet du docteur.
Dans la salle d'attente il n'avait pas eu à attendre longtemps.
Quelques hommes et femmes attendaient là.
Et une folle, aussi.
"S'il était bien le brigand à la fameuse écharpe?" demanda alors en ouvrant brusquement la porte de la salle d'attente la servante du médecin. Il répondit affirmativement, sur quoi la domestique dit:
"Dans ce cas monsieur le docteur vous prie d'entrer",
sur quoi encore il posa la revue dans laquelle il avait lu et pénétra d'un pas vif dans une pièce voûtée haute de plafond, et assis devant lui il y avait donc monsieur le docteur, auquel il s'adressa ainsi:
"Je vous confesse sans détour que de temps en temps je me sens comme si j'étais une fille."
Il attendit après ces mots que le docteur voulût bien s'exprimer.
Mais celui-ci dit simplement à voix basse:

"Continuez."

Le brigand expliqua alors:
"Peut-être attendiez-vous que je vienne vous voir un jour. J'aimerais en premier lieu vous prier de voir en moi quelqu'un d'assez pauvre. Votre visage me dit que ce n'est pas grave, et ainsi donc apprenez, Monsieur, que je suis fermement persuadé d'être un homme tout comme un autre, mais que simplement, plusieurs fois déjà, c'est à dire dans le temps jamais, mais récemment oui, j'ai été frappé du fait que je ne ressentais en moi ni couver, ni se tramer, ni chercher son chemin le moindre désir d'agression ni de possession.
Au demeurant je me tiens pour un assez brave homme, un homme tout à fait valable. J'aime le travail bien que je ne fasse pas grand chose ces temps-ci. Votre calme m'encourage à vous confier encore ceci: je crois qu'il se pourrait bien que vive en moi une sorte d'enfant ou une sorte de petit garçon. J'ai un caractère peut-être un peu trop gai, d'où l'on peut conclure, n'est-ce pas, toutes sortes de choses. Quant à me prendre pour une fille, cela m'est arrivé quelquefois, parce que j'aime cirer les souliers et parce que les travaux du ménage m'amusent. Il y a eu un temps où je ne laissais à personne le soin de rapiécer un costume déchiré. Et c'est toujours moi qui allume les poêles en hiver, comme si ça allait absolument de soi. Mais une fille vraiment fille, naturellement, je n'en suis pas une. Laissez-moi, si vous voulez bien, réfléchir un instant sur les raisons de tout cela. En premier lieu  il me vient à l'esprit, là, maintenant, que la question de savoir si je ne serais pas par hasard une fille ne m'a jamais, mais jamais, pas un seul instant, inquiété, ni moi, ni le citoyen que je suis, ni non plus rendu malheureux. Vous n'avez aucunement affaire à un malheureux, j'insiste spécialement là-dessus, je n'ai jamais ressenti de souffrance ou de détresse à cause du sexe, car les possibilités très simples de me délivrer d'éventuelles pressions ne m'ont jamais fait défaut. Étonnante, c'est à dire importante à mes yeux, fut la découverte suivante que je fis sur moi: j'entrais dans une excitation amoureuse chaque fois que je m'imaginais en serviteur, peu importe de qui."

L'inimitié inexpliquée des pianistes virtuoses

"Naturellement ces prédispositions ne sont pas déterminantes à elles seules. Je me suis demandé beaucoup de fois quelles circonstances, relations, milieux pouvaient m'influencer, mais sans véritable résultat.
Les pianistes virtuoses, en particulier, se sont révélés mes ennemis, je ne sais naturellement pas comment cela se fait. Contre un certain désir de me soumettre à quelqu'un, femme ou homme, j'ai dû lutter très fort depuis toujours, c'est-à-dire non, pas depuis toujours, mais seulement ces derniers temps, principalement, comme si j'avais dû attendre  ces derniers temps pour sortir d'une espèce d'ignorance. À me voir  comme cela je jouis d'une santé parfaite. Sauf en une occasion où une bêtise d'enfant m'avait valu une blessure au visage, je n'avais encore jamais été chez un médecin, mais comme cela ne m'attirait jamais de passer la nuit avec une femme, je me suis dit que je devrais bien un jour demander l'avis d'un médecin, et une fois encore je vous prie d'être un tout petit peu patient pendant que je réfléchis, car je voudrais éviter de vous dire des choses qui ne sont pas vraies, et vous comprendrez qu'il est difficile de s'expliquer l'inexplicable. Je suis quelqu'un qu'on peut mettre où l'on veut, par exemple au fond d'un puits, dans la mine ou au sommet d'une montagne, dans une maison de maître ou dans une cabane. Je suis d'humeur très égale, ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt."

Je vous prie d'être un tout petit peu patient

"On m'a fait d'innombrables reproches. De tous ces reproches je me suis fait comme un lit sur lequel je m'étends, ceci est peut-être très injuste de ma part, mais je me suis dit que je devais me rendre la vie confortable parce que l'inconfort sous toutes ses formes pourrait bien m'accabler un jour et que je devrais alors faire le poids. D'une certaine façon, cher docteur, je peux tout faire, et peut-être que ma maladie, si l'on peut ainsi nommer mon état, consiste à trop aimer. J'ai en moi une provision d'énergie amoureuse effroyablement grande,et chaque fois que je mets le pied dans la rue, je me mets à aimer n'importe quoi, n'importe qui, et c'est la raison pour laquelle je passe en tout lieu pour un homme sans caractère, ce qui ne devrait pas manquer, s'il vous plaît, de vous faire un peu rire. Je vous remercie beaucoup de l'expression sérieuse que vous voulez bien garder malgré cela sur votre visage, et je vous assure qu'une fois à la maison, occupé à quelque chose qui réclame de l'intelligence, j'oublie tout cela, que je me sens loin, et content de l'être, de cette espèce d'amour du monde et des gens."
[…]

Naturellement il n'y a pas que cela, il s'en faut, mais cela éclaire quand même pas mal de choses

[…]
"Soyez comme vous êtes, continuez à vivre comme vous avez vécu jusqu'ici. Vous semblez très bien vous connaître, vous vous arrangez très bien de vous-même", dit le docteur en se levant de son siège. Puis il bavarda encore un peu avec le brigand sur d'autres sujets, lui dit qu'il était ravi de le connaître et l'invita à lui rendre visite de temps en temps, le conduisit dans sa bibliothèque et lui fit choisir un livre à emporter.
Comme le brigand lui demandait ce que coûtait la peine que le docteur avait prise, il dit: "Y pensez-vous!"…

Mais de quoi parlaient les deux filles dans la galerie des glaces?
Heureusement que nous y pensons.


Robert Walser, Le brigand 
(Der Räuber, Suhrkamp Verlag, 1978 et 1985), 
traduit par Jean Launay, Gallimard, 1994 ou 1993


Extrait de la postface du Brigand par Jean Launay:
Ce livre originellement sans titre ni rattachement explicite à un genre  est devenu par sa publication en 1972 Le brigand, quatrième et dernier roman de Robert Walser. […] Trois autres ne nous sont pas parvenus, détruits par leur auteur selon son témoignage ou portés disparus au cours de vaines tentatives pour les faire éditer. Un sort analogue paraissait promis au Brigand, et s'il y a finalement échappé, on le doit à la curiosité persévérante de l'éditeur des œuvres complètes, Jochen Greven, qui dix ans après la mort de Robert Walser (1956) et plus de quarante ans après la rédaction du livre (1925) exhume du fonds des manuscrits laissés à l'état de brouillon - soit plus de cinq cents feuillets de formats divers, écrits au crayon  en lignes serrées et en caractères ne dépassant pas deux millimètres - les vingt-quatre feuillets, à peine raturés, qui contiennent ans indication formelle d'un début ni d'une fin l'histoire dite du Brigand.
[…] Il faudra cependant plusieurs années à Jochen Greven assisté de Martin Jurgens pour déchiffrer la lettre difficilement lisible, voire illisible parfois, de ce qui devait être d'abord un document. Lorsqu'il prend place au volume VI des œuvres complètes publiées en 1978, son rang d'œuvre majeure est si bien reconnu qu'il lui vaudra au cours des années suivantes les soins d'une deuxième lecture, conduite par Bernhard Echte et Werner Morlang, modifiant par corrections, lacunes comblées, conjectures nouvelles, cent cinquante endroits du texte. 
Cette dernière version, peut-être encore améliorable, disent modestement ses auteurs, est celle qui a servi à la présente traduction.

samedi 14 novembre 2015

Il eut un rêve étrange qui l'occupa encore longtemps après.


Quand le froid commence à s'installer, Robert Walser n'est-il pas de bonne compagnie pour attendre la saison, encore lointaine, où les gens pleureront de joie en s'embrassant dans les rues de Paris? 

"La plupart du temps je dormirai; une magicienne doit dormir beaucoup; et toi tu joueras avec le petit chat ou tu liras un livre, j'ai là les plus beaux romans de Paris ici dans ma bibliothèque. Les écrivains parisiens écrivent d'une façon délicieuse, tu verras. 
Et puis dans un mois, sans compter que nous avons aussi de la musique, n'est-ce pas, dans un mois, disais-je, ce sera le printemps dans les rues de Paris. Tu verras comme après avoir été enfermés si longtemps, les gens s'embrasseront dans les rues et pleureront de joie en se revoyant. Ce sera un enlacement général.  L'envie si longtemps retenue éclatera dans les yeux, sur les lèvres, dans la voix, on s'embrassera  tout le mois de mai, du reste tu vivras tout cela toi-même. Imagine-toi que l'air devient tout bleu, tout humide et chaud  quand il descend sur la ville,  c'est le ciel alors qui se promène dans les rues de Paris et qui se mêle aux passants ravis. Les arbres ont des fleurs d'un jour à l'autre et sentent  merveilleusement bon,  les oiseaux se mettront à chanter,  les nuages à danser et l'air sera sillonné  de fleurs comme s'il en pleuvait. 
Et il y aura de l'argent dans toutes les poches même les plus pauvres et les plus percées. 
Je vais dormir à présent. 
Tu vois comme j'ai déjà sommeil.  
Profite du temps devant toi et étudie  un ouvrage parmi ceux que tu trouveras,  un qui puisse te captiver pendant tout un mois.  
Il y a des livres comme cela. 
Bonne nuit!"

Et sur ces mots elle s'endormit. 
Le chat voulut alors se coucher auprès d'elle,  Simon essaya de l'attraper,  il lui échappa,  il courut après lui, et chaque fois le chat lui glissait des mains quand il l'avait déjà saisi. Il s'enfonça dans ce jeu jusqu'à bientôt perdre haleine et tout suffocant, 
il se réveilla enfin.

J'ai fait là un rêve bien sombre pensa-t-il en se levant de son lit.

Ah ces rêves, ces rêves dont on s'éveille tout essoufflé comme si on avait couru. Robert Walser connaissait bien la sensation particulière qu'ils laissent au réveil: la sensation de ne pas avoir réussi - presque, mais pas tout à fait - à attraper le chat.


Robert Walser, 
Les enfants Tanner 
traduit par Jean Launay
 Gallimard, Du monde entier, 1985
Galimard, Folio n° 2380, 1992

lundi 5 octobre 2015

On est plusieurs à rêver


Tu vois, moi aussi je rêve beaucoup et un tas de gens aussi, dont on ne le croirait jamais, rêvent,  mais tu croyais, toi, avoir un droit sur le rêve, tandis que  nous autres, nous ne rêvons que lorsque cela va très mal  pour nous et nous sommes contents de pouvoir nous arrêter.

traduit par Jean Launay,
Gallimard 1985

lundi 28 septembre 2015

Jeune journée parée d’un bijou d’argent


Vous avez raté le rendez-vous de cette nuit avec la lune rouge? Ça peut arriver à tout le monde, ne vous en faites pas. Demain, vous constaterez en levant le nez que la lune est sortie toute pimpante de son bain aux pétales de roses, et j'espère que ça vous aidera à bien commencer la journée.

A l’instant même précédant  le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et, débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve.
Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant: le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.

Robert Walser­,  A l’aube
traduit par Golnaz Houchidar, 
éditions Zoé, 1999
 ISBN 978-2-88182-353-4

mercredi 23 septembre 2015

A propos du chat, 3



A propos du chat: il s'asseyait toujours sur les feuillets que j'avais écrit et mis sur le côté, et il cillait en me regardant de ses yeux insondablement jaunes, avec un air à lui de m'interroger. Je dois peut-être beaucoup à cette bête tranquille et gentille, que sait-on? 

article paru  dans le Neue Merkur en 1914, 
cité dans la postface de Les enfants Tanner, 
traduit par Jean Launay, Gallimard 1985

jeudi 24 octobre 2013

Wednesday Dickinson


Ce mercredi, on inaugurait le site Emily Dickinson Archive.
Dans le monde physique, les archives d’Emily Dickinson sont dispersées entre plusieurs institutions et quelques collections privées; on peut désormais consulter sur ce site une large sélection des manuscrits conservés à la bibliothèque Houghton de l’université d’Harvard, à la bibliothèque Frost de l’Amherst College, à la Boston Public Library, à la bibliothèque du Congrès, dans la collection de l’American Antiquarian Society, à la bibliothèque Mortimer de l’université Smith, dans le Fonds Spécial de la bibliothèque de l’université Vassar et la Beinecke Rare Book and Manuscript Library de l’université Yale.
Vous pourrez tourner ces pages virtuelles, lentement, précautionneusement comme vous feriez si vous aviez entre vos mains les vénérables cahiers cousus à la main (ce qui est une façon de dire que la procédure de consultation est un peu lente et compliquée, mais que c’est pas grave, quand on aime on ne regarde pas sa montre) et même les télécharger (les conditions d'utilisation sont indiquées ici) pour les admirer à loisir, en faire vos fonds d’écran, en tapisser vos murs, que sais-je? Je suis sûr que votre imagination est sans limite.

Emily Dickinson:
We do not play on Graves

Vous savez à présent quelle bonne fortune a fait que cette reproduction du manuscrit du poème  We do not play on Graves  qu’il y a seulement quinze jours vous avez pu lire ici, accompagnée de sa traduction par Claire Malroux, a pu venir agrémenter ce billet.

L’université de Harvard, qui assure cette mise en ligne, a choisi de se limiter aux 1789 poèmes figurant dans l’édition « officielle » de l’œuvre poétique d’Emily, et de laisser - provisoirement, on l’espère - de côté ce que les dickinsoniens appellent les  scraps, les nombreux fragments laissés sur des lambeaux de papier, des enveloppes, des emballages de chocolat (déjà!) - ou ceux qu’elle avait inclus dans des lettres - soit une bonne partie de sa production postérieure à 1875.

Mais les lecteurs fascinés par l’écriture d’Emily, et par les petits gribouillis qui l'accompagnaient parfois, pourront voir, au Drawing Center à Manhattan, une exposition de cinquante de ces  scraps : cette exposition, qui ouvrira en novembre, les mettra en parallèle avec quelques-uns des micro-écrits de Robert Walser, dont nous évoquions la fin mélancolique il y a quelques mois. It’s a small world.

Emily Dickinson:
We Talked With Each Other About Each Other


Dickinson / Walser: Pencil Sketches, exposition au Drawing Center New York, NY, du 15 novembre 2013 au 12 janvier 2014.
Et, si vous n'avez pas prévu de vous rendre prochainement à New York, le Centre Robert Walser de Berne expose aussi des microgrammes de Walser jusqu'en octobre 2014!

Illustrations: courtesy The Emily Dickinson Collection, 
Amherst College Archives and Special Collections.

dimanche 23 juin 2013

Manuel de suicide civilisé pour les jeunes filles, à l'usage des maisons d'éducation: Fleur Jaeggy


Hé bien voilà qu'on nous annonce pour bientôt la canicule. On n'y croyait plus. Si vous souhaitez vous prémunir contre les coups de chaud, je vous recommande un roman dans lequel on a froid. 
Très froid.
De Fleur Jaeggy, je ne savais qu'une chose: qu'elle était la spécialiste italienne de l'œuvre de Marcel Schwob, et sa traductrice. Ça suffisait déjà à faire d'elle quelqu'un de tout à fait intéressant.
Récemment, j'ai découvert qu'elle était aussi une romancière bienheureusement économe de mots: Les années bienheureuses du châtiment est un roman très court, dont chaque mot semble avoir été pesé avec soin.

Après la promenade

A quatorze ans j'étais pensionnaire dans un collège de l'Appenzell. En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades lorsqu'il se trouvait à l'asile psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige. Quelques photos montrent ses traces et la posture de son corps dans la neige. Nous ne connaissions pas l'écrivain. Et il était même inconnu de notre professeur de littérature. Parfois je pense qu'il est beau de mourir ainsi, après une promenade, de se laisser choir dans un sépulcre naturel, dans la neige  de l'Appenzell, après presque trente années d'asile, à Herisau. Il est vraiment dommage que nous n'ayons pas connu l'existence de Walser, nous aurions cueilli une fleur pour lui (Kant lui-même, avant sa mort, fut ému lorsqu'une inconnue lui offrit une rose).
En Appenzell, on ne peut faire autrement que se promener. 


Mort par le froid. C'est la seule fois dans ce livre qu'il sera question de Robert Walser;  mais il est significatif que les premières lignes de la première page placent ce court roman, en quelque sorte, sous son patronage.
Et, venant tout de suite après l'évocation du destin de Walser, la phrase, qui dans tout autre contexte pourrait être anodine: "En Appenzell, on ne peut faire autrement que se promener", n'invite pas à spéculer sur la possibilité d'une fin heureuse.
Car il fait terriblement froid dans ce roman cruel.
Plus cruel que la neige de l'Appenzell.

Quand je vis son écriture je restai sans voix. Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée (vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie). Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu'un regard. Mais je m'exerçai en cachette. 
Et aujourd'hui encore j'écris comme Frédérique, et l'on me dit que j'ai une écriture belle et intéressante. 
Personne ne sait combien je l'ai travaillée.

Elle a travaillé, la petite pensionnaire.
Elle reconnaît ne pas s'être beaucoup intéressée aux matières du programme, mais dans d'autres disciplines, elle s'est montrée persévérante.
En quelques phrases disséminées dans le roman (elle ne s'y attarde jamais)  la narratrice brosse le tableau d'une situation familiale corrosive: 
des parents séparés ont pris pour l'éducation de leur enfant des dispositions peu propices à l'épanouissement de l'affectivité  d'une petite fille. À la mère, la garde nominale, et donc toutes les décisions concernant l'éducation: c'est à dire, pensionnat de huit à dix-sept ans, puisque Madame vit désormais au Brésil et n'entend pas  être encombrée par sa progéniture. Au père, le soin d'organiser les vacances scolaires: ce sera à l'hôtel, toujours, car les affaires dont s'occupe Monsieur sont trop importantes pour que, redevenu célibataire, il y ajoute le souci de l'entretien d'une maison, et lui-même vit à l'hôtel. Tout le temps.
C'est aux directrices, aux principales, aux mères supérieures que sont adressées - du Brésil, toujours - les lettres contenant les décisions qui concernent l'enfant, c'est elles qui les lui transmettent. Le père, lui, s'étonne du grand nombre de lettres (anodines, parlant du temps qu'il fait) qu'il reçoit de sa fille. À ses réponses, concises, il joint l'argent de poche, c'est du temps de gagné.
Trouvez-vous surprenant que chaque allusion à la mère (elles sont rares et elliptiques) soit soulignée d'un coup de griffe, et que chaque mention du père (elles sont le contraire d'elliptiques, certaines, même, donnent l'impression qu'on y a tiré à la ligne, car sur cet homme - c'est pourtant la figure masculine qui occupe le plus de place dans le livre - il n'y a décidément pas grand' chose à dire) semble accompagnée d'un soupir? 
Cet arrangement mortifère devait paraître extrêmement convenable à de grands bourgeois helvètes ("il y a eu dans notre famille un Président de la Confédération") de l'immédiat après-guerre. La petite fille passait donc, année après année, d'un hôtel très correct et très suisse à un pensionnat très suisse et très correct, puis à un autre hôtel aussi correct que suisse (il arrivait que l'hôtel soit italien ou l'école tenue par des religieuses françaises, mais après tout, c'est la Suisse qui définit les standards internationaux dans ces deux secteurs d'activité). Cela équivalait à conserver l'enfant dans un bain de formol, et à l'en extraire juste le temps de la changer de bocal quand sa croissance l'exigeait. Toujours des bocaux bien cubiques, aux angles bien nets, d'ou elle était supposée un jour ressortir (grâce à des perfusions d'encre violette) l'âme quadrillée comme un cahier d'écolier.


Même ceux qui n'existent pas, meurent.

La cloche sonne, nous nous levons. La cloche sonne encore, nous dormons. Nous nous retirons dans nos chambres, la vie, nous l'avons vue passer à travers les fenêtres, les livres, l'alternance des saisons, les promenades. Toujours par reflet, un reflet qui semble gelé sur les appuis des fenêtres. Et parfois, peut-être, nous voyons une haute figure de marbre se découper devant nos yeux: c'est Frédérique qui est passée dans notre vie - et nous aimerions peut-être revenir en arrière, mais nous n'avons plus besoin de rien. Nous avons imaginé le monde. Qu'est-ce qu'on peut imaginer d'autre, sinon notre propre mort? Un son de cloche et tout est fini.

Les années bienheureuses du châtiment raconte l'histoire d'une vieille petite fille, pour qui il était déjà trop tard quand elle rencontra sa Frédérique. 
C'est l'histoire de Frédérique et de… 
... Fleur se garde bien de donner un prénom au personnage qui dit "je" dans son roman ("Je me présentai: prénom, nom, comme une recrue, et après que j'eus entendu le sien, la conversation semblait finie"); il lui arrive même, pince-sans-rire, de le désigner, ce personnage discret, comme "l'élève X". La grande affaire de ces années de pensionnat, ce sera pour "l'élève X", la rencontre avec Frédérique, celle dont elle pensera en la voyant pour la première fois: "elle est allée plus loin que moi".


Le nom de Frédérique signifie "conte". Et puisque son nom est conte, je me surprends à penser que c'est elle qui le dicte, ou qui l'écrit, avec sa façon punitive de rire. J'ai aussi le pressentiment inexplicable que le conte a déjà été écrit. Comme nos vies.

Vous ne vous attendez pas, j'espère, à lire des choses scandaleuses dans ce roman, vous seriez déçus (ah, si, tout de même: une fois, à huit ans, la petite X a traité une Mère Supérieure de "vache". C'est ce qui se rapproche le plus chez elle d'un comportement transgressif, et, j'en conviens, ce n'est pas un exemple à suivre). 
À moins qu'il n'y ait scandale lorsqu'au ronronnement tranquille de la mécanique du roman, cette commodité conçue par des ingénieurs, sans cesse perfectionnée depuis les débuts de la révolution industrielle, pourvue de nos jours de systèmes régulateurs soumis à des normes sévères, se substitue l'emballement de toupie du conte de nourrice, ce tape-cul brinquebalant monté sur pattes de poules, piécé de fiancés-ours, de mères-oies, de huches qui parlent et de bobinettes pendues à des chevillettes: c'est vrai, un conte n'est jamais innocent.

Un après-midi d'hiver (c'est une histoire où les choses les plus intéressantes se passent l'hiver), nous étions assises sur l'escalier, Frédérique me prit les mains et dit: "Tu as les mains d'une vieille femme." Les siennes étaient froides. Elle observa le dessus de mes mains: on  voyait les veines et les os. Elle les retourna: elles étaient fanées (même la ponctuation n'est pas innocente: l'emploi des deux points entre les deux membres de phrase crée les conditions de l'illusion que c'est le geste de Frédérique qui provoque le vieillissement; que Frédérique agit comme ces personnages de contes qui aspirent un peu de la jeunesse des petites filles venues chercher asile dans leur cabane au cœur de la forêt ou dans leur château taillé dans la glace). Je peux à peine décrire avec quel orgueil j'accueillis ce qui était pour moi un compliment. Sur l'escalier, ce jour-là, j'eus la certitude de lui plaire.


Aujourd'hui encore je n'arrive pas à dire que j'étais tombée amoureuse de Frédérique, et c'est une phrase très facile à dire.

Mais il lui restait si peu de jeunesse à donner, à cette pensionnaire déjà exsangue, elle s'en était déjà tant fait ravir par le pays-vampire dans lequel ses parents, agissant eux aussi comme dans les contes, l'avaient murée comme dans une tour. C'est pourquoi elle évoque avec tant de rancœur cette société fossilisée.

Pour les vacances de Pâques je retournai à la maison - à l'hôtel. Des personnes nous invitèrent à déjeuner, nous montrèrent ensuite des diapositives d'un voyage avec ruines et paysage et eux-mêmes. C'était un vieux couple, de vertu exemplaire, très bon genre, riches, avares avec discrétion, gentils avec discrétion, récalcitrants, surtout la femme, à la bonne humeur, ou au bien-vivre, s'il existe un bien-vivre.
La femme, sèche et raide dans des vêtements sans forme, les cheveux tirés, voyait d'un mauvais œil la jeunesse depuis sa tête rapetissée et ses yeux sans couleur. Le mari, soit bonhomie soit indulgence, laissait jaillir de sa bouche bien dessinée et un peu charnue un rire profond, s'il y avait de quoi rire, et ses yeux devenaient rusés, comme si le rire était lié à quelque malice. Dans son gilet, la montre de gousset du grand-père, ou de quelque mort de famille. Il la regardait souvent (et soupesait l'heure). Son habit foncé avait passé plusieurs saisons et lui conférait de la dignité.
Dans le jardin, qui donnait sur le lac, un chien-loup derrière le grillage marchait furieusement de long en large et montrait les dents. Le matin suivant, c'était une journée de brouillard blanc, le père et la fille furent emmenés pour faire un tour sur le lac. La femme, surveillant sa bonne, prépara le pique-nique. Tout était calculé pour une joyeuse excursion. Cela était dit par l'expression muette et chargée de sens du devoir que la dame affichait, tandis qu'elle scrutait les maigres rayons du soleil comme si c'était un piège. Au bout de deux heures, l'excursion s'acheva. C'étaient les meilleurs amis de mon père.   

Terrifiante petite vignette, n'est-ce pas?
Des yeux sans couleur.
Les personnages aux yeux sans couleur abondent dans le livre (les yeux de Frédérique, eux seuls, sont "pleins d'ombre"). 
Autres petites vignettes terribles: Frau Hofstetter, la directrice de la pension, à Teufen, énorme divinité chthonienne flanquée d'un parèdre, Herr Hofstetter, affublé d'un titre de directeur par courtoisie mais gratte-papier par vocation, qui ne s'occupe que de la comptabilité, presque invisible à côté d'elle; plus tard, nous ferons connaissance avec la mère de Frédérique (appelée seulement "Madame"; "aux yeux d'un bleu passé, sereins et incorruptibles"), rencontre qui est, elle aussi, peinte par petites touches de couleurs froides: "Le soleil brillait à Genève. Madame lui ordonna le crépuscule."

Oui, je faisais erreur, tout au début, quand j'ai employé l'adjectif "corrosif" pour décrire le milieu dans lequel grandit X: ce n'est pas le formol, c'est la lucidité innée des petites filles qui est corrosive, non contente de compromettre leur embaumement programmé,  elle parvient même  à suinter hors de leur bocal.
C'est presque Mars mis au féminin, mais sans les imprécations de Fritz Zorn: chuchoté, au contraire, car une jeune fille bien élevée n'élève pas la voix.


A quoi songent les jeunes filles? Au moins la moitié a la nostalgie de la mort...

 Une nouvelle élève, Micheline, vient en cours d'année en mettre un peu, de couleur. Cette couleur détraque tout. Micheline, rousse exotique, est l'exact opposé de Frédérique, et elle a un père qui est l'exact opposé du père de l'héroïne - les deux points de repère de ce petit monde - et tout est mis sens-dessus-dessous."Son daddy était jeune et, quand ils sortaient ensemble, elle se maquillait, de telle sorte qu'elle semblait être sa fiancée. Moi, je pensais à mon daddy, aux hôtels innombrables des vacances, d'hiver et d'été, à ce vieux monsieur aux cheveux blancs, aux yeux clairs et glacés, mélancoliques. Qui allaient commencer à entrer dans les miens." 
Son daddy à elle, silhouette grise parmi d'autres, la narratrice l'évoque sans colère ni trouble apparent, juste avec étonnement devant sa capacité à s'éloigner, à garder ses distances même quand il n'était pas absent. "Dans une piscine j'avais pris des leçons de natation et mon père, habillé comme en hiver, assis à l'ombre, refusait le soleil de l'été", note-t-elle dans un paragraphe qui se termine sur la mention distraite, comme accidentelle, d'un suicide de vierge.

Mais Micheline n'est qu'une passante, même pas une passade, et c'est un autre père qui séparera les deux moitiés de la tessère. Celui de Frédérique (lui non plus n'a pas de nom, seulement Monsieur le banquier). 
X avait noté que jamais Frédérique ne lui avait fait la moindre confidence sur sa famille: pour quelque obscure raison familiale cependant, il fallait que la mort de son père eût pour conséquence inévitable qu'elle soit retirée du collège. Elles se quitteront sans presque rien se dire, comme si un charme était rompu, ou comme si au contraire un sort leur avait été jeté.

Je n'avais pas réussi à lui dire deux mots pour la mort de son père, qui semblait n'avoir jamais existé. Pourtant même ceux qui n'existent pas, meurent. Et c'est pour cela que Frédérique a quitté le collège et m'a quitté, moi. Je ne remarquai pas d'émotion dans ses yeux. Et moi-même je ne fus pas émue par la mort de son père: c'est le départ soudain de Frédérique qui m'effraya. Monsieur le banquier nous séparait. 

Elle manquera par la suite tous ses rendez-vous avec celle dont elle voulait devenir le double; même quand elles se reverront, ailleurs, sans pour autant se retrouver. Quelque chose, qui a failli se produire, ne se produira jamais.


Après la séparation la vie continue (la neige continue à s'amasser): X change de collège aussi, deux fois.
Mon éducation n'était pas encore achevée. Après le collège sur l'île, où la joie était le premier des préceptes, un dernier collège aplanit mes dix-sept ans. Une école ménagère. Toujours du Brésil arrivèrent des ordres: je devais apprendre à tenir une maison, à cuisiner, à faire des gâteaux. J'avais déjà appris, à huit ans, un peu à broder. Il était maintenant nécessaire de se préparer à devenir une maîtresse de maison. On trouva un collège près d'un lac, le lac de Zug, connu pour ses tartes au kirsch.

Dodo Minette, fanfarinette! 
Endormez ma p'tite enfant 
Jusqu'à l'âge de quinze ans. 
Quand quinze ans l'aura passé, 
Il faudra la marier. 
Malheureusement, les petites filles plongées dans le formol ne se réveillent pas toujours au commandement quand vient le moment où il faut les marier. Dans ses calculs, Madame Mère a oublié de prendre en compte ce paramètre.

Je revis Frédérique. Par hasard. La nuit. Elle m'apparut presque comme un fantôme. 
C'est à Paris qu'elles se revoient. Mais la progression des glaciers d'Appenzell, lente mais inexorable, a déjà avancé jusque-là. 
Les jardins du Louvre étaient gelés, la ville avait la couleur de la cendre… il faisait froid…  

Un jour Frédérique allume un feu, au loin. Trop loin: la narratrice est bien trop loin désormais, le feu ne pourra rien pour elle. C'est sans doute cela qu'elle a hérité de son père: la capacité, où qu'elle se trouve, à s'isoler de tout. 

Elles se revoient encore cependant, mais comme séparées par un rideau de neige. 
Je lui prends la main. Sa main qui écrivait dans le collège à Teufen. Et moi j'ai imité son écriture. Elle veut un exemple. J'écris son nom sur une petite feuille. Celui qui copie devient l'auteur. Adieu, Frédérique. C'est elle qui écrit le mot adieu.


Et nous aimerions peut-être revenir en arrière, mais...

 Le temps gagne toujours à la fin. Seuls des indices éparpillés ça et là (comme par un de ces serial killers de cinéma qui lancent des défis au profileur prodige parce qu'ils désirent secrètement qu'il les capture), un mot, une demi-phrase par chapitre, nous renseignent sur la durée qui s'est écoulée entre les années bienheureuses et le moment où l'ancienne couventine rédige ses souvenirs. La mention de dix ans entre deux rencontres avec Frédérique, puis de vingt années passées par celle-ci en hôpital psychiatrique; plus révélatrice encore, la confidence faite par X au lecteur après un bref portrait d'une grand' mère au cœur et aux yeux secs: "aujourd'hui, je prends ses traits".
Dans le dernier chapitre du roman, les actions de la narratrice s'écrivent encore au passé - comme tout le roman d'ailleurs - mais pour la première fois, les réactions de ses interlocutrices passent au présent narratif. Ce glissement de temps n'est pas dû à une étourderie, et l'élève X ne mérite pas de mauvaise note. Elle vient seulement de prendre conscience qu'elle est d'un autre temps, qu'elle n'est depuis longtemps qu'un petit fantôme. Le lecteur, lui, comprend un peu mieux pourquoi tout à l'heure, rêvassant sur le nom de famille de Frédérique, ce nom qui, selon elle (elle n'en dit pas plus), évoquerait le fait de conter, elle se demandait qui, d'elles deux, racontait leur histoire.

Je suis devant l'édifice du collège. Deux femmes sont assises sur un banc. Je les saluai avec un signe de tête. Elles ne répondirent pas. J'ouvris la porte. Une femme assise à une table. Une autre debout. Elle me demande ce que je cherche. Je m'enquis du collège. Je prononçai son nom. Elle ne l'a jamais entendu. Ici, à Teufen? sind Sie sicher? Elle me regarde avec des yeux investigateurs et malveillants. Certes, j'en étais sûre. J'y avais vécu. Pendant un instant, ma réponse me parut futile. Elle me conseille d'aller à Saint-Gall. Là-bas, il y a beaucoup d'écoles. Je répétai encore le nom du collège. Je faisais erreur, dit-elle. Je m'excusai. Ici, dit-elle, c'est une clinique pour aveugles. Maintenant c'est ça. Une clinique pour aveugles.

Le châtiment.
C'est le châtiment.


Les années bienheureuses du châtiment
(I beati anni del castigo, 1989)
traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro 
Gallimard, Du Monde entier, 1992;
Gallimard, Folio, 2005