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samedi 31 mai 2025

Sky of blue, and sea of green, in a Yellow Submarine

 Bon, Mai s'en va. J'espère que nous avez passé de bons, longs week-ends ensoleillés. J'ai appris par Imaginos, notre pourvoyeur habituels de nécrologies, que Michel Cassez, le dernier des Compagnons de la chanson, est mort dimanche dernier. Il aurait eu 94 ans en toute fin d’année. Pour triste qu'elle soit, cette nouvelle ne m'a fait pleurer que d'un œil, et sourire de l'autre: impossible pour moi de me souvenir de la version enregistrée par les Compagnons de la chanson du Yellow Submarine des Beatles. sans être pris d'un fou rire réjuvénateur: tantôt vert et tantôt bleu, tantôt vert et bleu... chapeau au traducteur, Jean Broussolle! (Michel Cassez n'y est pour rien: il n'a rejoint le groupe qu'en 1973; mais dans ma tête l'association des Compagnons avec un équipage de sous-marin ne peut s'effacer; et dans la vôtre?).
Ce fut longtemps ma préférée du répertoire des Compagnons: il faut dire qu'au moment de sa sortie, la chanson des Beatles m'a laissé plutôt froid, ce n'était qu'un charabia incompréhensible entrecoupé d'effets sonores déroutants (j'avais quoi, six ans?), celle  des Compagnons,  au moins, voulait dire quelque chose. Ah, pouvoir piloter un sous-marin!


Hé oui, nos jeunes années courent dans la montagne, aurait dit Lakhdar Hamina en lisant ça, s'il n'était parti quelques jours avant Michel Cassez. Prévoyons un jour de fête en l'honneur du commandant.

Mohammed Lakhdar Hamina
1934-2025

Michel Cassez
1931-2025 

mercredi 4 décembre 2024

Les désirs sont déjà des souvenirs

 Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville.
Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves:
à une différence près.
Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même,  jeune; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui-même y est assis, parmi les autres.
Les désirs sont déjà des souvenirs.

Italo Calvino, Le città invisibili, 1972,
Les villes invisibles, traduit de l'italien
par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.

Nouvelle traduction par Martin Rueff
Collection Folio (no5460) 2013-2020

vendredi 29 septembre 2023

Cela ne nous empêchera pas d'être amis

 Vous voulez en savoir davantage sur les extra-terrestres? Pour cela  il est préférable de s'adresser à des scientifiques reconnus pour leurs travaux de vulgarisation, qui ont, comme on dit, "franchi les limites de la littérature scientifique spécialisée", par exemple Primo Levi, et, pourquoi pas?  son confrère et ami Piero Bianucci (on peut même dire complice, puisqu'ils ont contribué ensemble "à quatre mains" à un recueil, malheureusement pas traduit en français: L'uovo del futuro); car non seulement il existe, le Piero Bianucci mentionné dans le texte ci-dessous (quand vous le lirez, vous pourriez être tentés de vous demander où finit la fiction et où commence la réalité), mais il est sur internet (quand on est sur internet c'est bien la preuve qu'on existe, ce ne sont pas les extra-terrestres qui diront le contraire); il occupe, à la télévision italienne, à peu près le même créneau que chez nous notre Hubert Reeves national. Un beau jour de 1986, Bianucci a reçu un message de la huitième planète du système Delta Cephei; n'y comprenant rien, il l'a confié à son ami Primo, qu'il savait capable (je vous l'avais signalé il y a quelques années) de déchiffrer des textes cryptés par les méthodes les moins conventionnelles.

Cher Piero Bianucci,
Vous serez sans doute étonné de recevoir une lettre d'une de vos admiratrices dans un délai aussi bref et de si loin. Nous connaissons vos drôles de lubies sur la vitesse de la lumière; chez nous, il suffit de payer un modeste supplément exceptionnel à la redevance de la télévision pour recevoir et transmettre des messages intergalactiques en temps réel, ou presque. En ce qui me concerne, je suis fanatique de vos émissions télévisées, en particulier de la publicité pour les conserves de tomates.
Je voulais vous dire que j'ai été enthousiasmée par votre reportage de mardi dernier, dans lequel vous parliez des Céphéides. Ou plutôt, j'ai été heureuse d'apprendre que vous nous appeliez ainsi, car notre soleil est justement une céphéide; j'entends dire par là que c'est une étoile beaucoup plus grande que la vôtre, et qu'elle pulse régulièrement selon une période de cinq jours et neuf heures terrestres. C'est justement la céphéide de Céphée, quelle coïncidence! Mais avant de poursuivre en décrivant notre way of life, je tenais à vous dire que votre barbe a beaucoup plu à mes amies et à moi-même; chez nous les hommes n'ont pas de barbe, ils n'ont même pas de tête; ils mesurent dix ou douze centimètres, ressemblent à vos asperges, et quand nous désirons être fécondées nous nous les mettons sous une aisselle pendant deux ou trois minutes, comme vous le faites avec vos thermomètres pour prendre votre température. Nous possédons dix aisselles; nous avons toutes une symétrie décimaire, raison pour laquelle notre côté est le nombre d'or de notre rayon, chose unique tout au moins dans notre galaxie, et dont nous sommes fières.

  On imagine le sourire en coin de Primo, quand il a eu à transcrire (en pensant in petto à la silhouette d'asperge de son grand copain) les compliments d'une autochtone du système de Delta de Céphée sur son physique.

À propos [de température], ne vous leurrez pas, nous avons une température variable, de -20°C l'hiver à 110°C l'été, mais cela ne nous empêchera pas d'être amis.

Le message donne à l'astronome d'autres précisions d'un grand intérêt sur la vie des habitantes carapacées d'oxyde de fer et de manganèse de cette huitième planète d'une céphéide, la mer acide, l'été accablant mais heureusement bref (il dure deux jours), les plaisirs innocents de l'automne et de l'hiver.

L'automne dernier, une de mes amies m'a dit qu'elle avait vu une supernova; cela ne s'était pas produit depuis longtemps, et elle m'a demandé avec insistance de vous le rapporter. De votre point de vue, elle devrait se trouver du côté du Scorpion; si vous payiez le supplément tachyonnique exceptionnel, vous pourriez la voir dans dix jours, sinon il vous faudra attendre 3 485 ans.

Si c'est vrai tout ça? Vous pourrez vérifier dans les rapports de nos sondes spatiales.

Veuillez recevoir les cordiales salutations de votre (signature illisible) et de ses amies.
Delta  Cep./8, d.3° a.3,576.10

Traduction de Primo Levi

Ce texte est paru dans un recueil dont le titre, par les temps qui courent, semble de bon augure (on peut toujours  espérer):  Dernier Noël de guerre.  La nouvelle qui donne son titre au recueil est autobiographique (elle se situe quelques mois avant les événements rapportés dans La Trève); d'autres nous rappellent que, quand Levi donnait libre cours à sa fantaisie, il ne faisait pas les choses à moitié. Précision de l'éditeur: "Tous les textes de ce volume ont été réunis dans les Pagine Sparse des œuvres complètes de Primo Levi, procurées par Marco Belpoliti chez Einaudi en octobre 1997,  collection Nuova Universale Einaudi) puis dans le volume L'Ultimo Natale di Guerra". La nouvelle citée ci-dessus, Les fans de spots de Delta Cep (Le fans di spot di Delta Cep), quatrième du recueil, est parue initialement dans L'Astronomia n° 54, avril 1986.

Primo Levi: Dernier Noël de guerre
(L'Ultimo Natale di Guerra, Einaudi, 1997, 2000)
traduit par Nathalie Bauer, 2002
10/18 N° 3389

ISBN: 2-264-03419-X
EAN: 9782264034199

mardi 5 septembre 2023

Lunes qui vont par treize, années qui vont par vingt

 En cette semaine de rentrée où les journées (et les nuits) spéciales se sont bousculées: la nuit de la Super-Lune (celle qui revient once in a blue moon), le vingtième anniversaire du décès de J. R. R. Tolkien...  il n'y aurait rien de surprenant (avec toutes ces lentilles à astiquer, tous ces hymnes en qenya à mémoriser) à ce que  vous ne sachiez déjà plus où donner de la tête. Il s'ajoute pourtant aux deux précédents un événement qu'il est important de célébrer, même si les journaux en ont moins parlé: les vingt ans du blog de Michel Volkovitch! Michel Volkovitch  ne manque jamais de mettre à jour sa page au début de chaque mois, et je suis certain que, pour vous comme pour Tororo,  visiter son journal infime et son carnet du traducteur, c'est devenu au fil des années un petit rituel mensuel; ce mois-ci, il conviendra en outre de lever quelques coupes, de choquer quelques chopines (si vous lisez en bonne compagnie), ou de pousser quelques hourras pendant votre lecture, pour souhaiter à l'infatigable traducteur-éditeur-apiculteur* de continuer à rendre le web plus intéressant pendant encore de nombreuses années.

*il s'est spécialisé dans la récolte du miel d'ange: si vous croyez que c'est facile!...

mardi 6 décembre 2022

Different sizes, different vigour of ticking (Sebastian Knight, 2bis)

 Michael Leddy me rappelle opportunément que l'an dernier, il avait déjà eu cette idée: poster sur son blog quelques impressions laissées par la lecture (dans le texte original) de La vraie vie de Sebastian Knight. Opportunément, car, je l'avoue à ma confusion, ça m'était complètement sorti de la tête; ou plutôt, ça avait dû, par quelque lent processus psychique, se transformer en une sorte d'injonction hypnotique (accompagnée d'amnésie post-hypnotique?): "Poste des billets sur Sebastian Knight! Poste des billets sur Sebastian Knight!" Justement, voici le texte anglais dont je ne connais que la traduction française citée dans ce billet: nous pouvons à présent juger (favorablement, aurais-je dit, jusqu'à ce que Michael me fasse remarquer, en commentaire, une inexplicable disparition) de la fidélité de la traduction d'Yvonne Davet. Merci Michael!

Vladimir Nabokov: The Real Life of Sebastian Knight,   New Directions Publishing, 1941

jeudi 26 septembre 2019

Phase de (stress) test


 David Apatoff semble être, ces jours-ci, de la même humeur que votre serviteur Tororo lorsqu'il y a quelques jours il publia ce texte de Topor; il consacre un billet de son blog Illustration Art à l'impact de la rage sur le dessin. 
Tiens, voilà une occasion de tester DeepL!

Voici l'essentiel du texte de David Apatoff; consultez-le donc sur son blog, vous pourrez en outre admirer les exemples qu'il a choisi pour l'illustrer (Käthe Kollwitz, Goya, L.J. Jordaan, Tomi Ungerer et d'autres), et les commentaires dont il les a assortis:


In these divisive political times, words can't seem to keep pace with our anger.  Insults on social media are so prevalent that words have lost their sting.  Hyperbole is so overused that it no longer impresses, so people have resorted to lies instead. (As Nietzsche observed, "no one lies as much as an indignant man.")   Many people have given up searching for words that persuade, and settled for words to offend.
But when words become ineffectual as a means of expression, we can always rely on good ol' drawing to raise the decibel level.
Unlike words, drawing is not a polite game ruled by grammar and punctuation.  Drawing is a more primal mode of communication with a broader range of expressive tools.  In this sketch from Kollwitz's shattering series about the peasants' revolt of 1524, her charcoal strokes on paper are the equivalent of those arms flailing in rage and despair.

[…]
It is not sufficient that an artist feels anger.  Quite the contrary, anger usually causes art to go astray; it creates a stress test for the connective tissue of art, and artists who aren't up to the task find that anger has left them with an ineffectual mess.  But artists with the ability to hold it together can channel their outrage into truly scalding works of art.
[…]
It's extremely difficult to balance art and anger, but when properly fused, the two make a powerful alloy.

Voici ce qu'en fait DeepL:

En ces temps de division politique, les mots ne semblent pas pouvoir suivre le rythme de notre colère.  Les insultes sur les médias sociaux sont si répandues que les mots ont perdu leur piqûre.  L'hyperbole est tellement surexploitée qu'elle n'impressionne plus, les gens ont donc eu recours au mensonge à la place. (Comme Nietzsche l'a fait remarquer, "personne ne ment autant qu'un homme indigné ".) Beaucoup de gens ont cessé de chercher des mots qui persuadent, et se sont contentés de mots qui offensent.
Mais lorsque les mots deviennent inefficaces comme moyen d'expression, on peut toujours compter sur le bon vieux dessin pour élever le niveau des décibels.
Contrairement aux mots, le dessin n'est pas un jeu poli régi par la grammaire et la ponctuation.  Le dessin est un mode de communication plus primaire avec une gamme plus large d'outils expressifs.  Dans cette esquisse de la série bouleversante de Kollwitz sur la révolte des paysans de 1524, ses traits de fusain sur le papier sont l'équivalent de ces bras enragés et désespérés.
[…]
Il ne suffit pas qu'un artiste se mette en colère.  Bien au contraire, la colère entraîne généralement l'égarement de l'art ; elle crée un stress test pour le tissu conjonctif de l'art, et les artistes qui ne sont pas à la hauteur de la tâche trouvent que la colère les a laissés dans un désordre inefficace.  Mais les artistes qui ont la capacité de tenir le coup peuvent canaliser leur indignation dans des œuvres d'art vraiment ébouillantées.
[…]
Il est extrêmement difficile d'équilibrer l'art et la colère, mais lorsqu'ils sont fusionnés correctement, les deux font un alliage puissant.


- Traduit avec www.DeepL.com/Translator

Je me suis gardé de rien changer à la traduction de DeepL, elle n'appelle que quelques remarques (je me suis contenté de souligner les choix qui m'ont fait, plus ou moins légèrement, tiquer)
Le logiciel a encore un peu trop souvent recours au mot-à-mot: "ont perdu leur piqûre", "un jeu poli", "les a laissés dans un désordre inefficace"; j'aurais écrit "ont perdu de leur mordant", "une activité bien tempérée", "il n'en reste qu'un fouillis qui ne parvient pas à produire l'effet recherché"; et vous? 
Laisser intraduit "stress test", en revanche, c'est une tentation à laquelle auraient probablement cédé bon nombre de traducteurs humains ou humanoïdes… et passons sur "des œuvres d'art vraiment ébouillantées", il n'est pas surprenant qu'un robot ne réagisse pas de la même façon qu'un humain aux variations de température!
Notons aussi que, si Reverso (testez si vous voulez: il se débrouille presque aussi bien que DeepL) opte pour le mot-à-mot dans des phrases comme "Mais quand les mots deviennent inefficaces comme moyen d’expression, nous pouvons toujours compter sur le bon vieux dessin pour élever le niveau de décibels" -
Traduit avec Reverso, DeepL propose le plus vernaculaire "on peut toujours compter". C'est la forme qui  serait venue spontanément sous la plume d'une personne ayant le français pour langue maternelle; ce qui fait supposer que les concepteurs de DeepL ont tenu compte du feed-back de relecteurs pratiquant les langues-cibles.



dimanche 22 septembre 2019

Trahison sur commande


Il y a quelques années, en réponse à la remarque d'un lecteur bienveillant, j'avais testé trois logiciels de traduction (Reverso, Babelfish, GoogleTranslate) disponibles en ligne; et j'étais parvenu à la conclusion que l'un des trois (Reverso) donnait des résultats un peu meilleurs - pas beaucoup - que les deux autres (depuis, un de ces engins, justement le plus mauvais, a été adopté comme traducteur par défaut par tous les sites affiliés à son parrain - un parrain qui prend au sérieux ses obligations de parrain, comme on voit. Respect.). 
Récemment, j'ai constaté qu'un autre automate traducteur signalé par Kwarkito (merci Kwarkito!) obtenait, au moins pour les traductions d'anglais en français et de français en anglais, des résultats nettement meilleurs que les trois susnommés réunis. J'ai pensé que cela pouvait vous intéresser, lecteurs concernés.

 

dimanche 25 février 2018

Petits poucets de l'espace (Ursula Le Guin, 5; L'anniversaire du Monde, 4)




Il faut une bonne quantité de cailloux pour faire un monde. Mais, de même qu'un premier pas est un bon début pour le proverbial voyage de dix mille lis, un caillou, quand on commence un monde, c'est aussi un bon début.
Si ce n'est pas la création d'un monde qu'on entreprend, mais un voyage, surtout s'il est de dix mille lis ou plus, une poche pleine de cailloux peut suffire: il est important, aussi, de regarder où l'on met les pieds.


En épigraphe de Paradis perdu, Le Guin a placé le quatrain final du poème de Théodore Roethke,  The Waking. Un poème fermement ancré dans le sol; 
"God bless the Ground!   I shall walk softly there"
dit un autre vers, qui, lui aussi, n'est pas sans écho dans la nouvelle. Mais ce n'est pas celui-ci que Le Guin a choisi de citer:

This shaking keeps me steady. I should know.  
What falls away is always. And is near.  
I wake to sleep, and take my waking slow.  
I learn by going where I have to go.

Ce tremblement me maintient ferme. Je le sais bien.
Ce qui s’éloigne est  toujours. Et proche.
Je m’éveille pour dormir, et m’éveille lentement.
J’apprends, en allant, où il me faut aller.

La traduction ci-dessus est celle qu'offre l'édition française.
Je ne la trouve pas très satisfaisante: son principal mérite est de tenter de trouver une équivalence française approximative au mètre de l'original: ce choix est louable, le rythme étant essentiel dans une pièce qui joue, comme la villanelle de Roethke, sur une répétition obsédante. Mais essayer de rendre à la fois le rythme ET le sens d'un vers anglais, n'est-ce pas une entreprise chimérique? Ici c'est le sens qui est sacrifié à la forme. Ce tremblement me maintient ferme, ça ne veut rien dire. Et  Je m’éveille pour dormir, ça pourrait fâcheusement suggérer un contresens. Or je soupçonne Le Guin d'avoir isolé ces vers du poème pour la leçon (un coup de sonde vers une région où l'explorateur n'est pas bienvenu) qu'ils contiennent, plus encore que pour leur sonorité (quelque amour qu'elle ait témoigné, à mainte reprise, pour la musique des vers).
Jetant le mètre par-dessus les moulins, je suis tenté de proposer cette interprétation-ci:

C'est ce vacillement qui me permet de garder mon équilibre.
[J'ai de bonnes raisons de le savoir.
Ce qui tombe ne disparaît pas, ne s'en va pas loin.
Je m'éveille au sommeil: pour cet éveil, je prends mon temps.
C'est en allant que j'apprends où je dois aller.


Rassurez-vous, je ne disparais pas, je ne m'en vais pas loin; je vais bientôt revenir!
Je dois faire court aujourd'hui, parce qu'un travail m'attend (le genre de travail qu'on n'apprend à faire qu'en le faisant).

À suivre...

Et, toujours, le site officiel d'Ursula Le Guin
dont les liens sont mis à jour régulièrement envers et contre tout
par des gens (euh, des personnes) qui l'aimaient bien.

mercredi 1 février 2017

Beaucoup d'un livre



« Beaucoup d'un livre est comme une clé pour inconnu chambres dans le château de sa propre auto. »
Franz Kafka, traduit par Microsoft


Kafka ne dédaignait pas de se payer à l'occasion une bonne tranche de rigolade: ses amis  se souvenaient qu'il était parfois pris de fou-rire  en leur lisant à haute voix ses dernières pages.  S'il était encore parmi nous, il serait sûrement ravi de découvrir ce qui peut sortir d'un logiciel de traduction automatique (surtout si on retraduit de l'anglais en français un texte traduit de l'allemand en anglais).



Information à caractère informatif: 
sur le blog L'ŒIL DES CHATS,  venant après une semaine de lecture, une semaine Annenkov et 
une semaine dans les oreilles
vient de commencer 

samedi 14 janvier 2017

Krazy Kat sort des archives


Chers lecteurs, si le Père Noël a bien fait son travail, il vous a sans doute apporté le volume qui vous manquait encore de la collection, parue aux éditions Les Rêveurs, des planches du dimanche de Krazy Kat? Si vous appartenez à la même génération que Tororo, vous avez découvert Krazy Kat dans les pages de Charlie Mensuel, et dans la traduction de Michel Pérez; aussi, dépaysés (mais pas désagréablement!) par les innovations de la traduction de Marc Voline, vous vous êtes précipités sur l'interview que celui-ci a donné à DU9, et vous l'avez lue  en français ou en anglais, selon vos préférences.

Vous brûlez donc à présent d'en savoir plus sur George Herriman, l'homme derrière le Kat.

Or, juste avant Noël, sur le blog Dreamers Rise, un billet de Chris Kearin a salué la biographie récemment parue (Krazy: George Herriman, A Life in Black and White) que Michael Tisserand a consacrée au cartoonist.
Chris Kearin a bien voulu me permettre de reproduire ici ce billet, et en relire la traduction d'un œil bienveillant. Je fais miens les mots de Chris: "des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable".
Laissons-lui maintenant la parole:


Pour célébrer la publication de l'excellente biographie: Krazy: George Herriman, Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, il m'a semblé qu'il était temps de secouer la poussière d'un manuscrit que j'avais écrit il y a plus de quinze ans. J'ai procédé à quelques révisions pour prendre en compte les recherches de Tisserand: des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable. Vous pouvez lire, ici et ici, les deux parties d'une excellente interview de Tisserand recueillie par The Comics Journal.
George Herriman naquit à la Nouvelle Orléans le 22 aout 1880. Comme son contemporain (de quelques années plus jeune) Ferdinand Joseph La Menthe* - plus connu sous le nom de Jelly Roll Morton - Herriman était un créole de la Nouvelle Orléans, un produit du mélange, particulier à cette cité, d'ascendances françaises, espagnoles et africaines.
À la différence de Morton, George Herriman quitta très jeune sa ville natale: ses parents s'installèrent à Los Angeles, peut-être pour y chercher un environnement dans lequel leur origine passerait plus facilement inaperçue. Dès lors les Herriman "passèrent pour blancs". George Herriman avait l'habitude de rester couvert, dedans comme dehors, pour éviter, pense-t-on, d'attirer l'attention sur ses cheveux frisés.

Par la suite Herriman se fixa à New York, où l'art du cartoon connaissait, dans la presse, un premier âge d'or. Dans les pages des quotidiens new-yorkais, entre lesquels une concurrence acharnée faisait rage, paraissaient les travaux de Winsor McCay, F. W. Outcault, et d'autres brillants artistes dont Herriman vint bientôt grossir les rangs. Même dans ses premiers strips, qui portaient des titres comme "Professor Otto And His Auto" ou "Acrobatic Archie", l'originalité et la vigueur de son trait ne pouvaient passer inaperçues et même si la carrière d'Herriman avait pris fin, par exemple, en 1918, il figurerait encore parmi les cartoonists les plus intéressants de cette période. Mais tandis que la production de certains de ses pairs - tel le prodigieusement doué McCay - finit par perdre, avec le temps, en originalité et en maîtrise technique, Herriman n'allait pas tarder à faire un grand pas en avant avec la création de Krazy Kat, sublime et inestimable achèvement de l'art des comics, qui parvint miraculeusement à préserver sa fraîcheur, son astuce, et son caractère unique, de ses origines en 1910-1913 jusqu'à ce qu'Herriman, en 1944, meure en laissant des dessins inachevés sur sa table.

On ne peut vraiment parler de naissance pour Krazy Kat (sans doute de tels archétypes existent-ils de toute éternité, attendant, en quelques limbes, la formule magique qui les profèrera à la vie): le Kat émergea graduellement des marges des autres séries d'Herriman. 
Selon Krazy Kat: The Comic Art of George Herriman, de Patrick McDonnell, Karen O'Connell et Georgia Riley de Havenon, la première "imbrication" du Kat par la Mouse se produisit au premier plan d'une case du strip de Herriman The Dingbat family, le 26 juillet 1910, volant silencieusement la vedette à la comédie domestique qui suivait son cours à l'arrière-plan. En l'espace de quelques mois, ces esquisses encore rudimentaires se séparèrent du cartoon titulaire, et s'approprièrent l'espace parallèle d'un strip étroit, mais bien à elles, fournissant un contrepoint et parfois un commentaire à l'intrigue principale qui se poursuivait au-dessus d'elles.

Ce n'est qu'en octobre 1913  que Krazy Kat devint une série à part entière; bien qu'Herriman ait continué à dessiner d'autres séries pendant des années, c'était désormais Krazy Kat qui serait durablement associé à son nom.

Qu'est-ce qui a donc fait de Krazy Kat une série si spéciale?
L'argument ne saurait être plus mince, ni, (en apparence) moins prometteur. Krazy Kat aime Ignatz Mouse, qui, de son côté, déteste le félidé, et le lui fait savoir par brique interposée. Ces briquages ("beanings", dans le texte original) n'entament en rien l'affection de Krazy - en fait, Krazy voit en chaque brique un nouveau gage d'amour. L'officier Pupp (Offissa Pupp), le troisième côté du triangle, se donne entièrement à la mission de protéger la boîte crânienne de Krazy, et ne cesse d'ouvrir et de refermer la porte de sa prison, tantôt pour prévenir, tantôt pour sanctionner les débordements d'Ignatz.
Il n'y a rien d'inhabituel à ce type d'intrigue répétitive: invariablement, dans chaque page de Little Nemo, le chef-d'œuvre de McCay, si ambitieux visuellement, la dernière case voit le héros tomber de son lit en poussant un cri qui alarme ses parents (Maurice Sendak fait, dans Cuisine de Nuit, un clin d'œil affectueux à cette chute récurrente). Et bien qu'il introduisît à l'occasion de subtiles variantes dans les péripéties et que parfois même il se passât complètement de briques, Herriman, pour sa part, utilisa le même canevas pendant trente ans.

Ce qui distingue Krazy Kat est une combinaison de particularités uniques.
Tout d'abord, le talent d'Herriman pour les permutations, les décalages, les dérapages à partir de la situation qu'il a prise pour prétexte, et sa capacité à imbriquer dans cette construction toutes sortes de matériaux tirés du quotidien de l'Amérique de ce début de XX° siècle.
Les personnages (en particulier Krazy) emploient un inimitable patois fait d'argot, de Brooklynese (“dissiving” pour “deserving”), de Yinglish (“dahlink”), d'espagnol, de français, peut-être de ce dialecte de la Nouvelle-Orléans qu'on appelle "Yat", d'emprunts (souvent mal prononcés ou utilisés à contre-emploi) au jargon des précieuses - et des Trissotins (“cerulean”, “purveyor”, “somniferous”, “obstikil dillusion”), mots inventés (“windage”, “adenoiding”), plus tout ce qui pouvait passer par la tête d'Herriman sous l'inspiration du moment (il semblerait, et ce n'est pas sans intérêt, que la langue maternelle d'Herriman ait été le français). Bien sûr, l'emploi d'expressions dialectales a été commun dans la littérature de divertissement américaine au moins depuis Mark Twain, et un de ses usages habituels est de marquer, entre différents locuteurs, une distance sociale. Ce n'est pas le cas dans Krazy Kat où c'est sans condescendance qu'Herriman place dans les bulles de son Kat ces inventions fantaisistes qui témoignent de sa fascination pour le caractère hybride de la langue vernaculaire américaine, ses possibilités de variations harmoniques inédites. Herriman, comme Joyce, est un fresquiste qui sur sa large palette mélange voix, accents, et néologismes.

   
Les habitants du comté de Coconino se penchent sur leur passé
"And the most wundafil part of it fellas,
is that it's all wolcennic ection - that's
what makes it the sensation what it is."


Ensuite il y a l'abondance, dans le strip, de choses indéterminées. Les drames minuscules que vivent les personnages d'Herriman  ont pour toile de fond le grandiose, l'irréel décor lunaire du comté de Coconino, né de l'amour d'Herriman pour les paysages du Sud-Ouest des États-Unis, qu'il parcourut souvent. Un paysage toujours changeant: d'une case à l'autre, champignons, buttes, pyramides, citadelles et arbres s'en vont à la dérive derrière les acteurs, sans souci de permanence ou de continuité. Même le genre du héros (de l'héroïne?) reste curieusement indéfini. Krazy est habituellement (mais pas de façon constante) désigné par des pronoms masculins, pourtant il semble se comporter en partenaire féminin dans sa relation avec le mâle Ignatz. 
Chaque fois qu'on lui demande ce qu'il en est, Herriman répond de façon caractéristique: "Je ne sais pas". Une question qui - ailleurs - semblerait aussi fondamentale que l'identité sexuelle d'un personnage de premier plan est laissée bienheureusement fluide, flottant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Il serait tentant (et cela n'aurait rien de neuf) de chercher à décoder, dans la désinvolture avec laquelle Herriman traite paysage, langage et genre, un message lié aux ambiguïtés de son héritage ethnique. Pour autant qu'on puisse le savoir, il semble qu'Herriman ait su qu'il avait des ancêtres africains et qu'il l'ait gardé pour lui - un choix qui n'aurait rien de surprenant au vu des exclusions sociales et professionnelles appliquées aux noirs américains à cette époque. Il est plus que probable que la carrière d'Herriman dans la presse aurait souffert si son ascendance avait été rendue publique.
Par certains sans doute, le choix d'Herriman de "passer pour blanc" pourra être jugé malhonnête; mais face à l'absurdité de lois qui instituaient de rigoureuses catégories raciales selon lesquelles "une seule goutte" de sang africain suffisait à séparer ceux définis comme "blancs" de ceux définis comme "noirs", le refus d'Herriman de se laisser définir par d'autres que lui, qui peut se permettre de dire qu'il n'était pas justifié? 
Cette fluidité si caractéristique des strips d'Herriman n'invitait-elle pas à envisager une conception plus fluide de l'identité américaine?

En somme, Krazy Kat ne se sent tout simplement pas d'humeur à rendre des comptes. Une œuvre si généreuse, si intègre, si simple dans ses infinies variations, n'aurait dû, en toute logique, jamais voir le jour, encore moins survivre dans la presse quotidienne pendant plus de trente ans. Qu'elle l'ait pu, elle le doit en partie à William Randolph Hearst qui (quoi qu'on ait pu lui reprocher par ailleurs) était sincère dans son amour pour les cartoons; en partie à l'accueil du public américain, qui pourrait bien n'avoir pas été aussi stupide qu'on aurait pu le penser; mais surtout, elle le doit à Herriman, à qui il convient de laisser le dernier mot.

En 1917 il dessina un strip dans lequel Krazy trouve un ouijà oublié sur le sable. On lui dit que la planchette peut deviner qui sont les amis et les ennemis de qui la consulte; Krazy demande: “Weeja, weeja, who is it I got for a 'enemies'?” (Uizza, uizza, c'est qui que j'ai comme des ennemis?) et l'oracle, naturellement, épelle: 
I—G—N—A—T—Z. 
Indigné par cette calomnie, Krazy piétine la planchette et tourne les talons. Entre Ignatz qui découvre le ouijà ainsi maltraité - nous apprenons que c'est à lui qu'il appartient - et il n'a pas de mal à deviner que c'est Krazy qui l'a mis dans cet état. Conclusion inévitable: une brique vole vers Krazy, qui s'exclame: “See!! Didn't I tell you he was my friend? That 'Weeja' is a fibba!!!” (Voyez? Je vous l'avais pas dit que c'était mon ami? Ce uizza, il est gaga!!!).  

Herriman conclut le strip par une adresse aux esprits de l'autre monde:

"Vous avez répondu en toute sincérité, amis du monde des ombres: mais ne jugez pas sévèrement notre Krazy. Ce n'est, lui aussi, qu'une ombre, prisonnier de la trame embrouillée de l'existence. Nous l'appelons "Cat", nous l'appelons "Crazy", mais il n'est ni l'un ni l'autre. Quand son tour viendra de vous rejoindre, peuple du crépuscule, il aura pour passeport l'écho de l'angélus, pour guide, la brise du couchant. 
Soyez indulgents pour lui, car vous ne serez pas plus à même de le comprendre que nous, mortels qui nous attardons sur cette rive."


*On rencontre plusieurs variantes du nom de naissance de Jelly Roll Morton, selon les documents qu'on consulte: LaMothe, Lemott, LaMotte, LaMenthe... LaMenthe, c'est incontestablement la plus rafraîchissante!

Merci à Chris Kearin pour l'aide qu'il m'a apportée 
pour mon petit "brique-olage" à partir de son texte! 




Michael Tisserand, 
HarperCollins, 2016.



Patrick McDonnell, Karen O'Connell, Georgia Riley de Havenon, 
Harry N. Abrams, première édition 1986,  nouvelle édition 2004



Krazy Kat (les planches du dimanche), 
traduit par Marc Voline, 
éditions Les Rêveurs
volume 1 - 1925 à 1929
volume 2 - 1930 à 1934
volume 3 - 1935 à 1939
volume 4 - 1940 à 1944
(cette édition reprend en 4 volumes les 12 volumes parus chez Fantagraphics)

vendredi 13 janvier 2017

Au sauconduit des mistes sansonnetz


Traduire en français les bulles de Krazy Kat, c'est pas de la tarte (ce n'est pas l'auteur de la plus récente de ces traductions qui dirait le contraire).

Pour voir en plus grand: clic!

Il est grand dommage que l'adjectif "miste" soit sorti de l'usage, depuis l'époque de Rabelais (à qui j'ai emprunté, au cas où vous auriez eu besoin d'un exemple, le titre de ce billet) : il nous aurait permis de tenter une approximation très à peu-proximativement approximative de cet échange entre Ignatz et Krazy.



Tant pis, nous suivrons l'exemple de Krazy: de toutes façons, vendredi 13 est une journée où il est recommandé de faire le gros dos et d'espérer que les briques, comme les questions-pièges (sans oublier, bien sûr, les tartes) nous passeront juste au-dessus de la tête.


Merci à Chris Kearin d'être allé chercher, pour nous présenter ses vœux,  cette planche de Krazy Kat, si parfaitement en phase avec l'air du temps!

mercredi 24 septembre 2014

Lost



Alastair Reid vient de mourir.  Terri Windling lui consacrait ce matin une page de son blog. Lui qui écrivait des poèmes et traduisait ceux des autres (il en a traduit en anglais, entre autres, de Borges et de Neruda), il n’est pas pour rien dans l’actuelle ubiquité de l’expression Lost in translation (ce fut - il y a plus de quarante ans - le titre d’un de ses essais sur la traduction, fort remarqué en son temps). En vers comme en prose, il était capable, à l'occasion, d'une ironie assez acerbe; son fameux poème Scotland aurait pu être lu comme un commentaire narquois (par anticipation) de la tournure stérile qu'a prise récemment un certain débat politique. Le tendre hommage que lui rend Terri Windling préfère, avec raison, insister sur la grâce hors du temps de tant de ses poèmes - et de tant de ses proses.
Quant à la versification, qu'en disait-il?
The author said, in the foreword to Weatherings, that he regarded the book ‘as something of a farewell on my part to formal poetry, which seems to me now something of an artificial gesture, like wearing a tie. I am more interested in the essential act of putting-well-into-words, good writing; and I feel that the fine attention one gives to words in poems can also be applied to prose. But it is from poetry more than anything that one learns to say well.' (source: Scottish Poetry Library)
Hum. Ce n'est pas comme si votre vieil ami Tororo avait besoin d'encouragements pour tradouiller n'importe comment des bouts de poèmes quand la manie le prend, mais quand même: ce désinvolte "adieu à la poésie formelle" fait naître en lui l'espoir que Reid ne lui en voudrait pas d'avoir tant perdu en route, en s'aventurant dans cette traduction-là.


Poem Without Ends

One cannot take the beginning out of the air
saying 'It is the time: the hour is here'.
The process is continuous as wind,
the bird observed, not rising, but in flight,
unrealised, in motion of the mind.

The end of everything is similar, never
actually happening, but always over.
The agony, the bent head, only tell
that already in the heart the innocent evening
is thick with the ferment of farewell.


Alastair Reid
Inside Out - Selected Poetry and Translations 
(Edinburgh: Polygon, 2008)


Poème sans commencement, ni fin

… on ne peut pas sortir de rien
Comme un prestidigitateur,
Un commencement, en disant simplement "C’est l’heure!"
Le temps, c’est là - et c’est là tout le temps,
Ça n’a pas (c’est comme le vent)
Un bout derrière, un bout devant;
Quand tu vois un oiseau voler,
Tu peux dire quand il a commencé?

Et la fin? De la même manière,
Rien n’est jamais en train 
De finir: les fins, c’est toujours derrière.
Dernier soupir. Tête qui retombe. C’est là,
Déjà,
En germe, quand le soir
Te dit - en vrai - "Adieu", en murmurant "Bonsoir".



jeudi 28 août 2014

Goodness, gracious, pumpkin pie!


Carson McCullers, vous la connaissez, bien sûr, pour ses romans: Le cœur est un chasseur solitaire, ou Frankie Addams, par exemple, ou pour La ballade du café triste… Ce n’est pas à ses livres pour enfants, ou plutôt à son unique livre pour enfants, qu’elle doit sa réputation, c’est sûr. A propos de ce petit recueil de vignettes rimées, Sweet as a Pickle and Clean as a Pig, Ariel S. Winter, sur son blog We too were children, Mr Barrie (c’est là que j’ai découvert l’existence de ce recueil), écrit que c’est: une simple note en marge d’une bibliographie exceptionnellement brillante. Et d’énumérer des défauts: manque d’unité, pauvreté rythmique, mélancolie omniprésente. Carson McCullers, pense Ariel Winter, ne savait pas ce qui plaît aux enfants. Jess, autre lecteur de  McCullers, se montre plus enthousiaste, mais c’est un enthousiasme de collectionneur. Et de fait, froidement accueilli par la critique, rarement réédité, peu traduit (je n’ai pas trouvé trace d’une publication française pour cet ouvrage), Sweet as a Pickle passe à présent, juste cinquante ans après sa parution, pour une simple curiosité pour bibliophiles. N’anticipait-elle donc pas les réactions de ses lecteurs, Carson McCullers? Pour quelle sorte d’enfant écrivait-elle? Principalement, vous l’avez compris, pour la petite fille qui habitait à l’intérieur de sa tête, celle qui demandait: C’est où, nulle part?  et s’étonnait de ne pas recevoir de réponse.
Je les aime bien, quant à moi, ces petits poèmes un peu boiteux, un peu bizarres, un peu drôles, un peu tristes… pour citer Carson McCullers elle-même, that’s good enough for me.*

Olden Times
  
I told my mother about a monkey, 
And she said,
"Goodness, gracious, pumpkin pie,
How that carries me back, oh my.
When I was a child in Peach Tree Valley,
Around our town I would sally.
In summertime, the green and golden summertime.
And there was the monkey and the monkey man.
The monkey man would grind gay tunes
In the long, long summer afternoons.
The dressed up monkey would dance,
The dressed up monkey would prance.
Dancing and prancing he would bow and scrape, 
And hold out his cap for money.
Children would laugh and put in his cap
Pennies and nickels, quarters and dimes.
For a dime, he would shake hands
And tip his cap to the monkey man.
For a quarter he started all over
Bowing and scraping as the  monkey man grinned
to the sound of sweet tunes
In the golden green of the afternoons."
My mother's voice was sad and gay
As she talked of olden times, so far away.
I asked what happened to the  monkey and the  monkey man.
"Drink your milk, darling, I do not know,
It was such a long, long time ago."

Carson McCullers,  
Sweet as a Pickle, clean as a Pig

Pas de traduction française, donc, que je sache, pour ces petits poèmes. Que diriez-vous alors d'un petit essai de transposition?

L’ancien temps

Quand, en parlant, comme ça... j'ai lâché le mot "singe",
Ma mère a eu l’air de partir dans un songe,
Et elle a dit: Miséricorde et doux Jésus,
Ça nous rajeunit pas, tout ça, hu-hu.
Quand j’étais petite au Bois-Saint-Gambais,
Tout autour du pays je me baguenaudais,
Tous les étés, des étés dorés,
Comme il y en avait avant, des étés.
On allait voir le singe
Et le montreur de singe.
L'homme au singe tournait, tournait sa manivelle
Tout l’après-midi: 
ça en faisait, un tas de ritournelles!
"Les beaux messieurs font comme ça": 
et le singe faisait comme ça.
"Les belles dames font comme ça": 
et le singe faisait comme ça.
Après ça il faisait la quête:
Nous, on mettait dans sa casquette
Ce qu’on avait: des sous, des quat’-sous, 
Des fois même, des pièces-vingt-sous.
Quand c’était quat’ sous, ils topaient-
-Là, homme et singe, main dans la main,
En nous regardant d’un air malin;
Mais pour vingt sous, le singe refaisait
Tout son numéro, faisait la révérence
Et le bonhomme jouait des danses,
C’était de beaux après-midis, 
En ce temps-là, qu’on était petits. 
Elle avait l’air gai, maman, et triste en même temps
En parlant de ces jours du temps de l’ancien temps.
Je lui ai demandé, à maman,
Et l’homme, et le singe, où ils sont maintenant?
Bois ton lait, ma chérie, je ne sais pas,
C’était il y a tellement, 
tellement longtemps,     
tout ça. 



J’ai été fortement tenté, je l’avoue, de conserver sans les traduire les expressions qui font couleur locale, goodness, gracious, pumpkin pie, Peach Tree Valley, et les pennies et les nickels, les quarters et les dimes… (surtout goodness, gracious, pumpkin pie, je trouve ça mignon, oh my!).. Mais il m’a semblé que ça faisait trop artificiel, trop dissonant, alors j’ai cherché des équivalents. J’ai transposé, plutôt que traduit. Oui, c’est vrai, Bois-Saint-Gambais traduit Peach Tree Valley d’une façon aussi scrupuleuse que La Poursuite impitoyable traduit My Darling Clementine (ou que La Chevauchée Fantastique traduit She wore a yellow Ribbon). Je suis sûr que Carson McCullers ne m’en voudra pas. Après tout, ce qu’elle a écrit, ce sont des vers libres.



*I’ve never seen the ocean,
I’ve never seen the sea,
But once I loved a sailor,
And that’s good enough for me.
Carson McCullers, Song for a Sailor
dans Sweet as a Pickle and Clean as a Pig



Lecteurs curieux, Ariel S. Winter a mis généreusement à votre disposition des scans d'excellente qualité de son exemplaire de Sweet as a Pickle and Clean as a Pig, ici.

jeudi 27 mars 2014

Cortazar, encore


Ainsi donc, chers lecteurs, la fatalité a fait que vous n'avez pas pu visiter l'exposition que le dernier Salon du Livre, à la Porte de Versailles, consacrait à Julio Cortazar
Faites comme Tororo: consolez-vous en rendant visite au blog de Chris Kearin, Dreamers Rise,  qui fourmille d'informations intéressantes sur la vie de Cortazar, sur la disponibilité de ses œuvres en langue anglaise et sur leur réception en Amérique du Nord, sur l'état de la publication en Argentine de sa correspondance et de ses inédits, ou à propos des biographies et des études sur l'auteur de Marelle. Chris Kearin a bien voulu me permettre de reposter ici  la présentation qu'il a faite du livre de Jesús MarchamaloCortázar y los libros.

  Neuf ans après la disparition de Julio Cortázar à Paris en 1984, les quelque quatre mille volumes de sa bibliothèque ont été acquis, par l’entremise de sa première femme et exécutrice littéraire, Aurora Bernárdez, par la Fondation Juan March à Madrid. 
Cortázar y los libros, un mince mais savoureux opuscule publié par Fórcola Ediciones, généreusement illustré (en noir et blanc), nous invite à une visite privée de la bibliothèque de Cortázar avec pour guide un journaliste et écrivain espagnol, Jesús Marchamalo.



Cortázar était un avide lecteur, versé dans au moins trois langues, et de ce fait sa bibliothèque comprend un vaste choix de titres aussi bien en français et en anglais qu’en espagnol. Il pouvait avoir la main lourde en matière d’annotations - il était de ceux dont Anne Fadiman dit que leur amour des livres est plus «charnel» que «courtois» - et n’avait pas scrupule à surcharger les livres qu’il lisait de notes en marge, de soulignements, d’objections, d’approbations, et de toutes sortes de gribouillis dont la signification (lorsqu’ils en avaient une) demeure énigmatique.
Beaucoup de volumes portent des envois autographes d’amis écrivains, Octavio Paz, Carlos Fuentes, Pablo Neruda, Elena Poniatowska, José Lezama Lima, Rafael Alberti (dont la dédicace est agrémentée d’un dessin qui prend toute la page), et la poétesse Alejandra Pizarnik (une amie de toute une vie, de qui on devine, avec malaise, l’aggravation des problèmes mentaux à travers la dégradation progressive de son écriture). 
Il se pourrait bien que nombre de volumes aient été empruntés à des confrères et jamais rendus, par exemple un recueil de poèmes de Luis Cernuda à l’intérieur duquel est inscrit le nom de Mario Vargas Llosa, ou une anthologie de la poésie catalane portant une dédicace manuscrite à Gabriel García Márquez et à sa femme Mercedes.
Certaines dédicaces proviennent tout droit des royaumes de l’impossible, des archipels de la fiction, telle celle de Thomas de Quincey qui du fond de sa tombe salue en Cortázar « un ami de Mr Keats, je crois? »… 
Il y a aussi quelques mystères: qui, par exemple (Cortázar lui-même, une de ses compagnes ou de ses amies, ou la première propriétaire?) a pressé entre les pages d’un exemplaire des Fleurs du mal de Baudelaire tant de fleurs séchées?


Quand il ne traduisait pas Yourcenar en espagnol
et ne lisait pas Lewis Carroll en français,
Cortázar s’intéressait à l’humour breton,
comme en témoignent les craquelures sur le dos de
la célèbre anthologie due à André Noir.

Le livre porte témoignage de l’évolution des préférences littéraires de Cortázar à travers les phases successives de son existence, depuis les années 1930. On note de curieux manques, qui ne sont d’ailleurs nullement inexplicables; de la seule absence de tel ou tel livre dans la succession d’un écrivain qui, dans sa vie, voyagea beaucoup et déménagea souvent, on ne peut conclure qu’il ne l’a jamais possédé et encore moins jamais lu.
Ainsi, pas de Camus, pas de Beauvoir, de Duras, de Tolstoï ou de Tourguénieff, et étonnamment peu de Vargas Llosa* (un excellent ami, en dépit de leurs divergences politiques) ou de García Márquez (notamment, pas de Cien años de soledad). 

Le livre de Marchamalo (pas encore traduit, ni en anglais, ni en français)   ne prétend pas à la rigueur d’une étude universitaire (on peut espérer que d’autres s’attaqueront un jour à cette tâche) et laisse sans réponse, à propos des lectures de Cortázar, non moins de questions qu’il n’en élucide. 

Mais à toute personne intéressée par la personnalité de Cortázar et par son œuvre, ou par les interactions entre un écrivain et sa bibliothèque personnelle - la façon dont il la construit, la façon dont elle le forme - il promet un plaisir sans mélange.

Chris Kearin, 2011 
(traduit, avec permission, par Tororo)

* La visite virtuelle de cette bibliothèque, proposée par le site du Centro Virtual Cervantes, permet de relativiser l'étonnement exprimé par Marchamalo, et dont ce compte-rendu se fait seulement l'écho: plusieurs ouvrages de Vargas Llosa y figurent; sans doute Marchamalo n'avait-il pas eu  accès à la totalité du fonds, ou celui-ci n'était-il pas encore entièrement catalogué, à l'époque (2010) de la rédaction du livre. (NDTT)


Pour illustrations, la première et la quatrième de couverture 
de l'essai de Jesus Marchamalo (© Fórcola Ediciones): 
il n'y manque que l'odeur du papier.