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mercredi 25 octobre 2023

Le pays d'octobre, le pays de novembre


Je ne sais pas ce qu'il en a été dans vos contrées, amis lecteurs, mais du côté de chez moi Octobre n'a pas fait mentir sa réputation: ce fut un mois bien mélancolique. De quoi peut-on bien parler, sans pour autant s'enfoncer davantage dans la mélancolie, à la charnière entre octobre et novembre?

Li-An et moi, nous sommes souvent synchrones: il vient de poster un billet sur l'illustrateur dont j'avais justement envie de vous parler pour Halloween, Joseph Mugnaini. Puisque Li-An a agrémenté son billet de plusieurs images datant de diverses périodes de la vie de l'illustrateur, et même d'un lien vers un groupe f***book (pouah!), plutôt que vous diriger vers ce gouffre, je préfère vous signaler qu'il y a quelques années, le blog Monsterbrains avait secoué la poussière des cartons de cet illustrateur un peu oublié. 

Li-An avance l'hypothèse intéressante que ses dessins ont pu influencer Forest pour ses premières couvertures chez Fiction ou chez J’ai Lu (j'y crois moi aussi; j'en vois aussi, de ces dessins, qui semblent annoncer une manière qu'adoptera plus tard John Blanche).
 Ray Bradbury appréciait beaucoup son travail, en effet, et ils entretenaient des relations amicales; c'est Bradbury qui insista auprès de ses éditeurs pour que ce soit Mugnaini qui soit chargé d'illustrer les éditions successives de son roman Fahrenheit 451, et de plusieurs de ses recueils, en particulier Le pays d'Octobre.








Chas Addams? Vous avez dit Chas Addams? Comme c'est Chas Addams - en revanche ce n'est pas bizarre: Bradbury, Addams, Mugnaini et à l'occasion Ray Harryhausen formaient une sacrée petite bande de chouettes copains whose sense of humor was a little different from everybody else's.
Je me demande si à présent il leur arrive parfois de se déguiser en fantômes rigolos, pour amuser de petits enfants.

mercredi 5 décembre 2012

Rêve de la page blanche


Parfois il arrive que des rêves se sentent à l'étroit
dans le format du rêve, à peine commencés ils se désolent
que le destin ne leur ait pas permis de devenir des symphonies, des drames en cinq actes, des romans, des épopées, ils essaient malgré tout de rivaliser avec les formes narratives les plus amples, de montrer de quoi ils sont capables à leur public, modeste public composé d'un seul spectateur mais public choisi, trié sur le volet puisque quand même c'est du rêveur qu'il s'agit lui-même en personne, ils cherchent à le séduire, à l'épater
ce bourgeois dont les journées sont si banales,
en se parant d'oripeaux de tragédie,
de toges de cuirasses de capes;

les matériaux ordinaires des rêves:

ville déjà maintes fois traversée,
décor sans surprise;
activité de tous les jours,
gestes devenus routiniers;
visages connus,
silhouettes familières -
- ils les surchargent d'ornements, 

leur donnent un passé prestigieux, 
des remparts chargés d'Histoire, 
des bannières claquant dans le vent; 
ils les transforment en 
figures de danses, en 
acrobaties de l'opéra de Pékin, 
les scandent de tirades 
en alexandrins; 
ils leur distribuent libéralement 
les grands rôles du répertoire, 
le père noble, 
le héros sans peur, 
le traître sans scrupule, 
le magicien;  

ils se chargent eux-mêmes de tant de péripéties
de tant de détails pittoresques (pourquoi ce détail du crayon emprunté est-il si important, je n'en suis pas sûr mais c'est important,
alors, remettant à plus tard d'achever le travail que j'ai si bien commencé je range le crayon avec soin dans la drôle de petite trousse en forme de chapeau-claque, de chapeau de magicien)
de tant d'impératifs contradictoires (amour, 
devoir) de tant de secrets chuchotés,
d'indices révélateurs à découvrir,
de pièces à conviction dissimulées,
qu'il devient impossible, même dans le temps dilaté du rêve, 
même à la mémoire amplifiée du rêveur, de les retenir tous, 
le réveil est encore loin que le rêveur sans même réaliser qu'il rêve s'étonne déjà d'en avoir oublié, des détails, c'est un petit souci qui s'ajoute à la préoccupation de bien jouer son rôle
et fait parfois hésiter un instant au moment de donner une réplique
(bien sûr je serai là, exact au rendez-vous, quelle question, et je rendrai le crayon emprunté - à qui, déjà?)
les petits détails qui manquent ajoutent au sentiment d'urgence
(pourquoi dois-je insister pour partir immédiatement? 
pourquoi mon rôle prévoit-il que je dois, au lieu de répondre aux objections, éclater d'un rire de défi? je n'en suis pas sûr,
mais quelle importance, tout deviendra clair quand chaque élément aura trouvé sa place)

le rythme déjà enlevé s'accélère, 
le parcours, tout tracé, est simple, il 
faut aller de là à là, de cette ville à cette ville, 
cela apparaît clairement sur le plan, mais pourquoi parler de villes, 
d'après le plan on dirait plutôt les quartiers 
d'une même agglomération, et familière en plus,
 et pas si grande que ça, 
sa traversée ne devrait pas réserver de surprises ni dissimuler de dangers, là-dessus se greffe une explication alambiquée: autrefois se dressaient ici, trijumelles, trois villes rivales chacune capitale d'un royaume, les temps modernes les ont fondues en une seule métropole mais elles ont conservé leur individualité 
et leurs traditions devenues quasi clandestines, 
il faut se méfier des apparences, 
de vieilles rivalités ne sont 
pas encore éteintes; 

aller de là à là, donc, c'est le centre qu'il faut atteindre, 
l'antique colisée, le parcours tracé sur le plan est tout simple à partir du point de départ, ce bâtiment solennel et vieillot où se déroule le festival dont je suis un des invités, un lycée, bien sûr, un de ces endroits où il serait incongru de se rendre sans avoir au préalable rempli une de ces petites trousses aux formes amusantes de porte-plumes et de crayons, laissant le travail que j'ai commencé m'attendre dans la pièce du fond je prends congé rapidement des officiels du festival, ils ont l'air un peu contrariés - évidemment, ils attendaient la contribution inédite que je leur ai promise  mais il n'y a pas de raison qu'ils s'inquiètent, je connais bien mon rôle, enfin je le connaissais bien il y a quelques instants, suffisamment pour que 
les quelques détails qui m'échappent à présent n'entament pas mon assurance, je traverse la ville en fête à grands pas, 
une avenue, puis une autre, une troisième, 
la masse couleur de rouille du gigantesque cirque tout au fond, il ne m'a pas fallu plus de temps pour aller d'une ville à l'autre que pour traverser un appartement ordinaire,

comme si j'avais répété mon rôle en marchant
je sais parfaitement maintenant ce que j'ai à faire, ce qui m'attend se trouve dans la pièce du fond, je monte les marches usées de l'antique bâtiment où l'on s'apprête à remettre à mon père le trophée qui va couronner sa longue carrière de gladiateur, tous mes sens en éveil, je dois être vigilant, l'endroit où la volée de marches se rétrécit en passant sous l'arche d'accès dans la muraille extérieure est parfait pour un guet-apens, ces deux géants patibulaires qui se dissimulent dans l'ombre ne font-ils pas partie des vieux rivaux de mon père?  je les dépasse et à mon tour je m'efface dans un coin sombre, un peu plus haut, mon instinct ne m'a pas trompé, quand mon père arrive à leur hauteur ils se jettent sur lui, je jaillis de ma cachette et engage furieusement le combat, mon intervention fait échouer l'attaque bien coordonnée des deux hommes, chacun le sien! nous combattons côte à côte, le sourire approbateur de mon père m'encourage, je repousse mon adversaire à l'intérieur du bâtiment, je le poursuis, je le bouscule jusque dans la pièce du fond: c'est le foyer des gladiateurs (une salle au plafond bas qui ressemble à une classique salle d'auberge pour pirates ou mousquetaires),  dans la meilleure tradition de la cape et de l'épée nous nous battons en faisant un usage créatif des bancs, des escabelles et des torchères, si bien qu'en un rien de temps et toujours dans la grande tradition des flammes jaillissent de partout,  je repousse le colosse bardé de lanières de cuir jusque dans l'âtre où il s'effondre dans une gerbe d'étincelles,  en abandonnant la pièce à l'incendie qui la ravage je
perçois les acclamations qui saluent enfin mon père le gladiateur 
jamais vaincu quand il entre dans l'arène pour son triomphe,
mon rendez-vous, je ne l'ai pas oublié, je n'ai rien oublié ou
si peu que cela ne compte pas, revenir
à présent à la pièce du fond, là où tout a commencé,
je sais exactement à présent comment remplir cette page
blanche en fait je l'ai toujours su je l'avais seulement perdu
de vue un instant,

me voilà déjà de retour 
au milieu des festivaliers qui murmurent, 
le visage fermé, mais parmi eux l'invité d'honneur 
du festival, mon maître, mon modèle, le vieux magicien, 
Ray Bradbury, me sourit d'un air complice, 
tu n'oublieras pas de me rendre avant la fin 
le porte-plume que je t'ai prêté
me dit-il, 
non bien sûr,  je l'ai rangé avec le plus grand soin dans la petite trousse en forme de chapeau, il ne peut rien lui arriver, j'ai vérifié encore tout à l'heure, je sais exactement où je l'ai laissé, dans la dernière pièce au fond du dernier bâtiment au fond de la cour du fond de ce vieux lycée, tiens, je m'en aperçois seulement, le fin sourire indulgent de Ray Bradbury ressemble à celui de mon père, c'est amusant, ça me donne encore plus confiance,
je n'en ai que pour un instant,
 je vais chercher ce que j'ai laissé là-bas 
et tout pourra commencer,

une cour, une autre, une troisième,
le chapeau-claque au bout du bras, je sens les basques de mon habit de scène battre mes jambes, quel plaisir je prends à ces grandes enjambées que me permet de faire mon tout nouveau jeune corps bien entraîné de gladiateur, le soir tombe, alors, sans ralentir, j'effectue du bout des doigts des passes magiques et, merveille: le chemin s'illumine, le miracle que j'ai accompli au tout début du rêve et dont j'ai gardé si peu de souvenirs (mais quelle importance maintenant) n'a pas épuisé complètement mes ressources de magie,
ou bien elles se sont déjà reconstituées,
(les lois qui régissent le fonctionnement de la magie
sont encore mal connues)
il suffit que je claque des doigts et des lumières s'allument, en guirlandes, le long de la façade, des flammes jaillissent des torchères le long des longs couloirs, je touche presque au but, l'enfant né envers et contre tout grâce à mes pouvoirs magiques, à mes prières, à mon sacrifice, je ne sais plus, mon enfant, la seule chose qu'il importe vraiment de savoir, c'est qu'il n'y a plus pour me séparer de lui qu'une longue enfilade de pièces, dans chacune les flambeaux s'allument les uns après les autres sur mon passage, chacun plus éclatant que le précédent, de la pièce du fond me parviennent des cris, mon enfant pleure derrière la porte d'où des flammes jaillissent, pourquoi pleure-t-il, il croit peut-être que j'ai oublié, les enfants se sentent si vite perdus loin de leurs parents, ne pleure pas, je suis là, comme s'il m'avait entendu ses pleurs s'arrêtent net quand je franchis la porte, à travers les flammes et la fumée je distingue son berceau, au milieu des débris du plafond qui s'écroule, il est là au milieu des débris paisible les yeux fermés, mais il n'a rien, je m'en assure quand je le prends dans mes bras, pas une égratignure, il s'est seulement endormi profondément quand il a senti que j'étais de retour, les enfants sont si facilement rassurés quand leurs parents sont là, qu'avez-vous à me regarder en prenant ces poses cabotines de tragédiens de sous-préfecture, qu'avez-vous à murmurer, 
chaque chose est à sa place, 
je suis debout dans l'habit blanc à queue-de-pie 
au milieu du cercle de flammes, j'ai laissé tomber le chapeau-claque de satin blanc, de saltimbanque, devenu redondant, superflu, 
je serre dans mes bras mon enfant si beau, si blanc,
il est temps que je ferme les yeux comme lui,
il est temps de dormir.


Je suis éveillé à présent enfin je crois, sur un rythme rassurant et prévisible les éclairs alternent avec les tonnerres, le crépitement de la pluie se fait plus fort, vite, fermer la fenêtre restée ouverte dans la pièce du fond.



samedi 30 juin 2012

Les miettes, c'est le meilleur (I Wish, de Kore-Eda Hirokazu)


Je croque une groseille et, bien sûr, le goût de la petite baie 
me ramène quarante ans en arrière, dans le jardin 
de mes grands-parents, sur la rive de la Briance – il me 
semble que Proust a écrit quelque chose 
sur le pouvoir d’évocation 
des saveurs (à vérifier).


Depuis que j'ai vu I Wish, je ne parviens plus à imaginer Takahashi (le musicien que rencontre Mari, dans Le Passage de la Nuit de Murakami Haruki) autrement que sous les traits de Jo Odagiri, l'acteur qui interprète le rôle du père de Koichi et Ryunosuke (c'est un Odagiri un peu plus jeune qu'il faut que j'imagine: le Takahashi du Passage a encore l'âge d'aller à la fac, tandis qu'Odagiri... hé bien, il est crédible en père d'un garçon de neuf ans).
Je me demande ce qu'il devient, Takahashi, j'espère qu'il va bien.
J'espère que tous les personnages du Passage de la Nuit vont bien.
J'espère que j'aurai de leurs nouvelles un jour.
Mais ceci nous éloigne du sujet d'aujourd'hui, qui est: les friandises qui ont une saveur indéfinissable. 

Kore-eda prend son temps pour présenter ses personnages, il le fait à la manière d'Ozu, comme Katsuhito Ishii dans The taste of tea. On compare souvent Kore-eda à Ozu; à Truffaut aussi, et il semble qu'il s'en amuse: dans ces plans où, face caméra, les camarades de Ryu et de Koichi exposent et justifient leurs vœux (les "vœux secrets" du titre français), en prenant bien leur temps pour choisir leurs mots et en essayant de ne pas trop regarder l'équipe de tournage, il est tentant de voir un clin d'œil du cinéaste japonais au Truffaut de L'argent de poche.
Je crois que maintenant les personnages de I Wish vont bien, et que ça va continuer à aller bien pour eux - s'ils font bien attention en traversant, bien sûr, il ne faudrait pas qu'un train les écrase. Mais je pense, même si je n'en ai pas encore de nouvelles, que, oui, ça ira bien pour eux, que la carrière du papa va décoller, et que la maman reviendra avec lui (et avec Ryu). Je pense que Papa et Maman ne se bombarderont plus avec de la nourriture que pour rire, en souvenir du bon vieux temps.
Ah, oui, le bon vieux temps, parfois une saveur peu répandue le fait ressurgir - les saveurs difficiles à définir sont de bonnes candidates pour cette mission: voilà le rapport avec les friandises et les saveurs indéfinissables. C'est pour ça qu'on va en parler.

Pour accompagner le visionnage de I Wish avec vos amis, vous allez donc faire du karukan. Vous vous y prendrez à l'avance: il faut du temps pour que ça repose.
Le karukan, c'est une confiserie faite de yama-imo, de semoule de riz et de sucre. C'est une spécialité de la région de Kagoshima. Dans le film, c'est aussi une spécialité du grand-père de Koichi et Ryu.
Depuis que vous en avez noté la recette, le tororo shiru du vendredi soir est devenu chez vous un rite familial (le petit dernier, qui n'a pas sa langue dans sa poche, s'est mis à vous taquiner avec ça: "Lundi c'est ravioli, tororo shiru c'est vendredu").
Il vous reste donc de votre dernier festin de tororo shiru, un morceau de yamato imo (ou yama-imo, ou yam, comme vous voulez) soigneusement enveloppé dans du papier. Ça suffira: vous n'allez pas en faire des tonnes. Comme la dernière fois, vous le râpez (vous avez compris, bien sûr, pourquoi il faut râper, pas mixer ni hacher: une partie du fameux charme indéfinissable de ces mets à base de yam vient de la consistance du yam râpé).
 Il vous faut donc:
- 100 g de yama-imo
- 100 g de jyôshin-ko… ou joshin-ko… vous le verrez écrit des deux façons; c'est une des variétés de farine de riz qu'on utilise au Japon.
- 80 g de sucre
- 30 ml d'eau

Une fois râpé le yama-imo, dans un bol, vous le mélangez avec le sucre. Ajoutez l'eau petit à petit, toujours en mélangeant bien.
Ajoutez le jyôshin-ko et mélangez encore jusqu'à l'obtention d'une pâte lisse.
Disposez un papier sulfurisé dans un nagashikan. Versez-y la préparation. Placez le nagashikan dans un cuiseur à vapeur et faites cuire pendant 25 minutes, à feu vif.
Égouttez, laissez reposer. Découpez quand c'est froid.
Dans le film, le grand-père utilise du matériel de pro: il a un grand cuiseur à vapeur, et il fait reposer son karukan sur une plaque de la taille d'une plaque à pizza. Je doute que vous soyez aussi bien équipé: vous utiliserez le cuiseur à vapeur que vous avez sous la main (pour trouver un équivalent au nagashikan aussi, je vous fais confiance; un petit moule à manqué, ça pourrait faire l'affaire), et quand votre petite plaque de karukan aura reposé, vous la découperez, pas en gros rectangles comme dans le film, mais en petites bouchées.

Vous pouvez décorer, comme ici, 
votre karukan avec des haricots sucrés. Ou pas.

A la première bouchée, le goût surprendra vos invités, à la deuxième, ils auront eu le temps de chercher un mot pour en parler tant que la surprise dure encore, et ils n'auront pas le temps de s'y habituer (au risque de s'en lasser) parce qu'il n'y aura pas de troisième bouchée.
La famille Haruno aussi dans Cha no aji - Le goût du thé, mais oui, je vous en ai parlé au début, vous vous souvenez - on la trouve un peu bizarre au commencement, et puis, à la fin, pas si bizarre que ça.
Vous pourrez alors commencer sérieusement à parler du goût du karukan, parce qu'à partir de là ce ne sera plus d'un goût que vous parlerez, ce sera d'un souvenir.

 Qu'est-ce que je disais? Il n'y a pas que la saveur qui importe. Il y a aussi la consistance. Tenez, l'autre jour on parlait de Ray Bradbury. Lui non plus, vous ne l'avez pas oublié. Vous savez ce qu'il disait (dans une interview donnée en 2009)? When reminded some of his own works are available for Kindle download, he scowls, “That’s no way to read! It’s not the same. There’s got to be texture! Texture is part of love. You don’t look at a woman you love, you touch her.” Then he smiles, ever the incurable romantic. (On lui rappelle que certains de ses ouvrages sont disponibles au format Kindle: il se rembrunit. "Ce n'est pas une façon de lire! Ce n'est pas la même chose. Il y manque la texture - il y manque ce qu'on ressent au toucher! Le toucher, on ne peut pas le séparer de l'amour. On ne regarde pas la femme qu'on aime, on la touche". Et il sourit, l'incurable romantique).

Mais revenons aux friandises et à leurs saveurs. Vous aiderez discrètement vos invités à trouver des mots plaisants pour parler de cette saveur qui aura sans doute dérangé un peu leurs habitudes. Vous saurez que vous avez gagné s'il leur vient à l'esprit des mots comme "suave".
"Suave" n'est pas le mot qu'on emploie le plus fréquemment pour parler de ses expériences gustatives. On ne l'emploie pas spontanément, mais après mûre réflexion. C'est un mot long à venir en bouche. Un mot qui fait plaisir aux grand-pères, et qui impressionne les petits frères. Pour mettre à l'aise vos amis cinéphiles, vous rappellerez en passant que les films d'Ozu aussi sont longs en bouche.

Rire la bouche pleine et frotter son dos contre le dos 
d'une personne qu'on aime bien 
ne fait pas obligatoirement partie du rituel de 
dégustation du karukan, moins rigide que celui 
de la dégustation du cha. 
Mais, comme on dit en France, 
ça ne mange pas de pain.

La saveur incertaine, la texture inhabituelle… ça n'aura peut-être pas convaincu tout le monde. De toutes façons, ce n'était pas pour rassasier vos hôtes que vous avez préparé du karukan - cela n'a jamais été votre votre intention: ce que vous vouliez, c'était éveiller leur curiosité, et, avec de la chance, vous y aurez partiellement réussi. Réussir partiellement ce qu'on entreprend, c'est déjà bien, et éveiller la curiosité de quelqu'un, c'est encore mieux.
Alors vous aurez pris la précaution d'acheter, en plus, en prévision de votre soirée vidéo, un paquet de chips au poulpe, ou de crackers arôme tartare de cheval. Et si vous n'en avez pas trouvé, vous avez pris des tacos au paprika. Peu importe, c'était une bonne idée, c'est bien que vous y ayez pensé: chips, crackers, tacos, tout ce qui craque sous la dent et se brise en mille miettes, ça plaît à tout le monde, la preuve c'est que le moment où on fouille au fond du paquet pour attraper les derniers arrive toujours plus tôt qu'on ne pense.
Alors en attendant que la soirée se termine, tandis que tout le monde parle d'Ozu, de Truffaut, d'Ishii, de Paprika, faites passer, encore et encore, jusqu'à ce que le paquet ait l'air vide, et même après: c'est quand il aura l'air vide - tenez, vous voyez, il est arrivé, ce moment, plus tôt que vous ne pensiez - qu'il sera temps de regarder au fond, d'un seul œil, par le trou: un paquet passé de main en main, il y reste toujours des miettes au fond.

 Plus souvent il aura changé de mains, plus il y aura de miettes.

 Et les miettes, c'est le meilleur.


I Wish (titre international; au Japon: Kiseki, en France: Nos vœux secrets) est un film de Kore-Eda Hirokazu (2011) Il n'est pas encore disponible en vidéo. Oui, quand je vous annonce que vous allez le voir lors d'une soirée vidéo, c'est de la prospective. Ou de la futurologie, enfin ce genre de truc. Si vous ne l'avez pas vu quand il est sorti en salles, vous n'avez sans doute rien compris à mes histoires de bataille avec de la nourriture, de grand-père, de spécialités de Kagoshima et de crackers goût tartare de cheval. C'est dommage. 


Et la photo du karukan, comme la recette, elle vient de cuisine-japonaise.com
L'autre photo est tirée du film.


mardi 19 juin 2012

L'inventeur




[Dans la nouvelle] Les derniers sacrements
[je fais] la navette dans le temps pour aller présenter mes respects 
à trois de mes héros, Poe, Melville et un troisième, 
qui n'est nommé qu'au finale. 
J'étais hors de moi à l'idée que ces géants 
aient péri en se croyant ensevelis 
dans l'indifférence et l'ignorance générale. 
Je me devais d'inventer une Machine à voyager dans le Temps 
pour leur rendre hommage 
sur leur lit de mort. 
… Mais à part ça tout va très bien 
(Quicker than the Eye), 1996.





Cette photographie véritable 
de l'authentique Ray Bradbury 
chevauchant la vraie Machine à Temps 
du vrai film de Georges Pal  
a été empruntée au cabinet de curiosités de 
Thomas Haller Buchanan, The Pictorial Arts.