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lundi 26 janvier 2026

Fragments et fantômes

Je dois des excuses aux habitués de ce blog: en ce début d'année j'ai été un peu moins occupé que l'an dernier, mais encore pas mal occupé, et ça m'a tenu un peu loin d'internet.
Vous ai-je manqué? Pas trop, j'espère: vous n'avez pas eu besoin de moi pour célébrer le cent-vingtième anniversaire de Robert Erwin Howard en vidant en son honneur force cornes d'hydromel, par Crom! Et pour prendre note que le trentième anniversaire des éditions du Bélial, ce sera toute l'année. L'exposition Art Spiegelmann et Joe Sacco à la galerie Martel Paris, celle qui s'appelait NEVER AGAIN!.. AND AGAIN... AND AGAIN... a été prolongée; avez-vous pu en profiter? une autre expo a pris la suite; celle-ci s'appelle Fragments d'expositions, car elle contient un peu de tout: de l'Éric Lambé, du Lorenzo Mattotti, du Stefano Ricci et du Brecht Vandenbroucke. Et en février, vous pourrez retrouver Valentina à Martel Bruxelles (si vous êtes à Bruxelles). Et l'exposition Les mondes de Colette à la BNF, entre septembre et janvier, vous avez sûrement trouvé moyen de vous y faufiler!
Mais à présent, vous ne pouvez pas rater sur le site de Stéphane du Mesnildot une exposition encore plus spéciale: une exposition fantôme! une exposition qui n'a jamais eu lieu, mais dont le blog Jours étranges à Tokyo conserve les traces. Ça, il était important que je vous le signale, pour auriez pu passer à côté.
Voilà comment cette exposition est devenue fantôme:

Avant de passer à 2026, il est temps de régler son compte à cette année maudite. 
Jadis les choses se dégradaient plus au moins lentement ; maintenant, avec l’effrayante rapidité de notre époque, elles disparaissent purement et simplement. J’en ai fait l’expérience avec une expo sur laquelle je travaillais depuis plus de deux ans et qui, en juillet, trois mois avant son ouverture a été annulée par son commanditaire, la structure en charge du Grand Palais Immersif. 

à Tokyo,  

on trouve des distributeurs automatiques de fantômes!


Et il ajoute un appendice sur son quartier préféré, Golden gai:

Après les tournages, bien sûr les fantômes, démaquillés, se retrouvaient  dans  les  restos  et  les. petits  bars  de Golden gai.

Au bistro Utamaro, à Golden gai

Images: Rina Yoshioka et Stéphane du Mesnildot 


mercredi 18 août 2021

L'ignorance du basilic

 

Je l'aime bien, ce petit livre d'Olivier Dubouclez,  Histoire du basilic. Vous avez déjà noté qu'on y parle de Sir Thomas Browne; on s'y intéresse à bien d'autres sujets, on va jusqu'à inviter le basilic à se regarder en face. 


"Me regarder en face? Si je le faisais,
ne serais-je pas jugé un peu présomptueux?"
se demande la créature.
 

Il ne s'agissait pas de lui pourtant, enfoui dans les profondeurs de la terre. Il s'agissait d'un être de fiction, d'une chimère qui lui avait peut-être emprunté certains traits, mais qui à bien y regarder n'entretenait aucun rapport avec les membres de son espèce. On disait qu'il était né d'un œuf de coq et qu'il avait un bec acéré. On disait aussi qu'il était couvert de plumes. On mettait en garde contre son regard injecté de sang. On ajoutait que ses griffes étaient plus tranchantes qu'une épée.
Ne possédant aucune image de lui-même, le basilic ignorait quelle part de vérité était contenue dans de telles descriptions.

Olivier Dubouclez, Histoire du basilic, 

Actes Sud, 2015

jeudi 3 juin 2021

C’est elle que je veux (Joyce Carol Oates, encore)

 

Les élèves qui ne sont pas sages,
ils devront passer des examens de pas sages.
Roland Bacri


Grotesques et arabesques. Joyce Carol Oates a consacré un petit essai à l’art du grotesque en littérature (Histoires de Grotesques et d’Arabesques est le titre collectif original de la série de contes que nous connaissons sous le nom plus banal d’Histoires Extraordinaires); cet essai est inclus dans son recueil Haunted (Hantises)
Grotesque: figure humaine déformée, nous apprennent les traités d’architecture. Folles Nuits! présente, de plusieurs figures littéraires aimées de Joyce Carol Oates, une série de portraits… déformés? recomposés? Différents en tous cas de leur image publique.
Ses modèles seraient-ils satisfaits?
Que penseraient-ils de ce traitement? Il faudrait pouvoir leur demander: quel dommage qu’Edgar Poe n’ait pas pu venir, retenu par ses nouvelles responsabilités de gardien de phare, que Mark Twain ait envoyé un mot d’excuses (un peu emberlificotées), qu’Henry James ne se sente pas très bien et qu’Hemingway ne soit plus que l’ombre de lui-même. Cependant - vous voyez, tout n'est pas perdu! - Emily Dickinson, exceptionnellement, descendra pour le thé.

Certains de mes visiteurs (you know who you are!) aiment bien Emily Dickinson: ça tombe bien.

Au sommaire de ce recueil:
Poe posthume: ou, Le Phare
(qui « s’inspire du manuscrit d’une page, intitulé The Lighthouse, trouvé dans les papiers d’Edgar Allan Poe après sa mort le 7 octobre 1849 à Baltimore » … sous une forme légèrement différente The Fabled Lighthouse at Viña del Mar, a été publié en 2004 dans une édition spéciale de McSweeney’s par Michael Chabon, nous dit une note).
La nouvelle, frénétique encore plus que gothique, pousse encore un peu davantage le contraste noir-blanc de la Relation d’Arthur Gordon Pym. Un Edgar Poe au caractère plus sombre que jamais y prend la parole avec le froid détachement des narrateurs du Chat Noir, de Morella ou de Bérénice.

Grand-papa Clemens et Poisson-Ange, 1906 recolle des pages arrachées du journal intime d’un écrivain statufié de son vivant: le Mark Twain qui apparaît dans ces pages n'est, lui - bien loin de l'Edgar Poe Posthume - ni froid ni détaché, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans Le Maître à l’hôpital Saint-Bartholomew, 1914-1916 puis dans Papa à Ketchum, 1961  nous surprenons à l'improviste, sans leur laisser le temps de rajuster leur cravate ou d'écluser leur verre, Henry James et Hemingway, autres écrivains statufiés, et pas totalement contents de l’être. Des nouvelles statues qu'elle leur élève, Joyce Carol Oates ne présente pas forcément le profil le plus flatteur, mais ces effigies sont assurément, même dans leurs petitesses, plus grandes que nature comme aiment à dire les Américains.
Dans ces quatre premières nouvelles, Joyce Carol Oates maintient une certaine distance avec ses modèles: que ce soit par le visible artifice du pastiche dans le cas de Poe, ou par la re-création pour les trois autres, elle ne nous laisse pas oublier qu'elle en peint des portraits destinés à ennoblir nos cimaises.

Mais qu’adviendra-t-il si elle ne peut pas s'empêcher d’aller chercher une de ses favorites là où elle était bien tranquille, et de la mêler à notre vie de résidents de ce stupéfiant vingt-et-unième siècle dans lequel nous vivons désormais?

Portrait de quelqu'un qui ressemble
un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle… pas vraiment… mais…)



EDickinsonRépliLuxe ne commence pas très loin de l’univers de Philip K. Dick: dans une de ces boutiques d'un futur proche où l’on vendra (bientôt, nous en a prévenu Dick) des simulacres (avec facilités de paiement), nous voyons entrer monsieur et madame Krim, un couple si conforme au modèle classique que Joyce Carol Oates, la plupart du temps, les désigne seulement par les noms "l’époux" et "l’épouse".

Dans le magasin violemment éclairé, d’autres couples s’entretenaient à voix basse, avec passion. On pouvait regarder des vidéos de RépliLuxes animés, feuilleter d’immenses catalogues. Des vendeurs attendaient, prêts à apporter leur aide. Dans le rayon BébéRépliLuxe, qui proposait des personnages d’enfants de moins de douze ans, les discussion s’échauffaient encore davantage. Grands sportifs, grands chefs militaires, grands inventeurs, grands compositeurs, musiciens, interprètes, leaders mondiaux, artistes, écrivains et poètes; comment choisir? Par bonheur, du fait des restrictions de copyright, de nombreux personnages éminents du vingtième siècle n’étaient pas disponibles, ce qui limitait considérablement le choix (peu de stars du petit écran, peu de figures du monde du spectacle postérieures à l’époque du cinéma muet). 
L’épouse dit à un vendeur: 
« mon cœur penche pour un poète, je crois! Auriez-vous…  » 
Mais Sylvia Plath n’était pas encore dans le domaine public, pas plus que Robert Frost ou Dylan Thomas. Walt Whitman était en promotion tout le mois d’avril, mais l’épouse fut saisie d’hésitation: « Whitman! Imagine un peu! Mais est-ce qu’il n’était pas… » 
(l’épouse, qui n’était nullement intolérante et n’avait pas la morale bourgeoise conventionnelle de ses voisines de Golders Green, ne put se résoudre à prononcer le mot gay).
Le mari se renseignait sur Picasso, mais Picasso n’était pas encore disponible. « Rothko, alors? » L’épouse dit en riant au vendeur: Mon mari est un peu snob en matière de peinture, il faut lui pardonner. Je suis sûre que personne chez RépliLuxe ne sait même qui est Rothko. »
Pendant que le vendeur consultait son ordinateur, le mari dit, d’un ton têtu: « Nous pourrions le prendre enfant. Il y a un « mode accéléré », nous assisterions à l’éclosion d’un talent visionnaire… » 
L’épouse dit: « Mais est-ce que ce Rothko n’était pas déprimé, est-ce qu’il ne s’est pas suicidé… »
et le mari répondit avec irritation: « Et Sylvia Plath, alors? Elle, elle s’est suicidée. » 
L’épouse dit: « Oh! mais avec nous, dans notre maison, je suis sûre que Sylvia ne le ferait pas. Nous serions une influence neuve, positive. »
Le vendeur déclara ne pas avoir de Rothko.
« Avez-vous Hopper, alors? Edward Hopper, peintre américain du XX° siècle? » Mais Hopper était encore protégé par le copyright.
L’épouse s’exclama soudain: « Emily Dickinson! C’est elle que je veux. »

Et le titre du recueil, d'où vient-il, au fait? C’est justement à Emily Dickinson qu’il est emprunté, tiens donc:

Wild Nights - Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our Luxury!

Futile- the Winds -
To a Heart in port -
Done with the Compass -
Done with the Chart!

Rowing in Eden -
Ah, the Sea!
Might I but moor - Tonight -
In Thee!
*
Voilà un beau programme pour une seconde lune de miel!

Le vendeur demanda comment cela s’écrivait et tapa rapidement sur son ordinateur. Le mari fut frappé par l’excitation de sa femme, il était rare ces dernières années de voir Mme Krim aussi gamine, aussi vulnérable. Posant la main sur son bras (dans ce lieu public!) elle dit en rougissant:
 « Au fond  de moi j’ai toujours été poète, je crois. Ma grand-mère Loomis, celle du Maine, m’a donné un volume de ses « vers » quand j’étais toute petite. Mes premiers poèmes, je te les ai montrés quand nous nous sommes rencontrés, quelques-uns… C’est tragique la façon dont la vie nous arrache à… »   
Le mari céda: « Eh bien, va pour « Emily Dickinson »! Elle aura l’avantage de ne pas faire de bruit. Les poèmes prennent beaucoup moins de place que les toiles de six mètres; et ils ne sentent pas. Et puis, à ma connaissance, Emily Dickinson ne s’est pas suicidée… »
L’épouse s’écria: « Oh non! En fait, elle n’a cessé de soigner des parents malades. C’était un ange de miséricorde pour sa famille, toujours vêtue de blanc immaculé! Elle pourrait nous soigner si… »
L’épouse s’interrompit avec un petit rire nerveux. Le vendeur lut sur son ordinateur:
« "Emily Dickinson (1830-1886), poétesse révérée de la Nouvelle-Angleterre". Vous avez de la chance, monsieur et madame Krim, cette "Emily " fait partie d’une édition limitée qui sera bientôt définitivement épuisée mais que nous proposons encore tout le mois d’avril avec vingt pour cent de remise. EDickinsonRépliLuxe est programmé de trente à cinquante-cinq ans, âge de la mort du poète. Le client dispose donc de vingt-cinq années qui peuvent être accélérées à volonté, ou même parcourues à rebours… mais pas en-deçà de l’âge de trente ans, naturellement. Cette offre limitée expire le… »
Très vite l’épouse dit: « Nous le prenons. Nous la prenons! S’il vous plaît. »
L’épouse et le mari se tenaient par la main. Un frisson soudain de tendresse, d’affection, d’espoir enfantin passa entre eux. Comme si, contre toute attente, ils étaient de nouveau de jeunes amants, au seuil d’une nouvelle vie.


Cette nouvelle - je ne vous en dirai pas plus - est à la fois tendre et terrible. Elle réalise la fusion des deux courants qu’aima à explorer à tour de rôle Joyce Carol Oates: l’étrange - qui prend ici la forme de la science-fiction - et la peinture sans complaisance de la société américaine contemporaine. Une société qui a changé depuis l’époque des manoirs à nombreux pignons, mais pas nécessairement pour le meilleur. Pourtant, Oates nous assure que même dans un monde où tout s'achètera à crédit, il restera toujours des choses que la nuit parviendra à transfigurer.

Les citations ci-dessus proviennent de EDickinsonRépliLuxe, dans Folles Nuits, traduit par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2011 (Wild Nights!, 2008)

*Folles nuits - Folles nuits!
Si j''étais avec toi
De Folles nuits seraient
Notre volupté!

Futiles - les Vents -
Pour un Cœur au havre -
Adieu Compas -
Adieu Carte!

Voguer dans l'Éden -
Ah - la Mer!
Si je pouvais cette nuit - jeter l'ancre -
En toi!
Traduction des vers d’Emily Dickinson par Claire Malroux (Y aura-t-il pour de vrai un matin, José Corti, 2008)

 

Pour illustrer ce billet:
le portrait de quelqu'un qui ressemble un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle; c'est le portrait, daté de 1846, d'une dame de l'Ancien Monde peint par Barend Cornelis Koekkoek (1803-1862)… mais on imagine assez bien les créatifs chargés d'illustrer un dépliant pour vendre EDickinsonRépliLuxe mixant cette image avec la seule photo authentifiée d'Emily pour obtenir quelque chose de plus sexy: c'est ça l'art de la vente…) 

 

mardi 23 février 2021

Si on tend l'oreille

 

On n'entend plus Daft Punk, à la place on entend le vent de Mars.
Nos soupçons sont confirmés: l'univers dans lequel nous vivons se trouve à l'intérieur de la tête de Philip K. Dick; quand nous regardons par les trous, nous pouvons parfois apercevoir J. G. Ballard et John Brunner qui passent de temps en temps dire un petit bonjour (en observant sagement les règles de distanciation sociale).

 

 

samedi 22 août 2020

Après les policiers-cow-boys, les médecins-cobayes


Amis lecteurs, une phrase malencontreuse 
dans mon dernier billet 
vous aurait-elle donné l'impression qu'imaginos était 
un blog funèbre, dont la lecture ne pourrait engendrer que 
la mélancolie? 
Il me faudrait, dans ce cas, faire amende honorable 
en vous présentant imaginos sous son vrai  jour: 
un blog attaché à la plus ancienne tradition d'internet, 
dévoué à sa plus noble mission: 

Pourquoi le titre de ce billet? Toutes les explications ici.

vendredi 30 mars 2018

Martel en tête


Entracte.
Tout le mois d'Avril, à la galerie Martel, vous trouverez toutes les pièces, les matériaux et l'outillage nécessaires à la fabrication d'un Chris Ware (avec ses nombreuses options), ainsi que la notice de montage officielle.


À vos tournevis!


Exposition au 17, rue Martel  (75010)
du mardi au samedi de  14 h 30 à 19 h
du 29 mars au 19 mai 2018

Illustration © Chris Ware

jeudi 1 mars 2018

Et les parties avec d'autres couleurs (Ursula Le guin, 6; L'anniversaire du Monde, 5)


Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je dois faire court aujourd'hui encore.
Nous nous contenterons, si vous le voulez, à l'abri des vents solaires dans notre arche interplanétaire bien calfeutrée, de contempler le modèle réduit en plastique d'une planète, que nous venons de sortir de sa boite (on appelle ça un globe terrestre, de Terra, planète-mère). Quelle drôle de chose, un corps céleste avec de l'air autour, pas dedans! Comment ça tient, sans colle? Comment ils faisaient les Terriens pour empêcher leur paradis de fuir comme une passoire?

Les parties bleues, c'était de l'eau, beaucoup d'eau, comme dans les hydrofuges, mais en plus profond, et les parties avec d'autres couleurs, c'était de la terre, comme dans les jardins mais en plus grand. Le ciel, ça elle n'arrivait pas à comprendre. Le ciel était une autre boule qui s'ajustait sur la boule de terre, avait dit Père, mais on ne pouvait pas le montrer sur le globe en modèle réduit, parce qu'on ne pouvait pas le voir. Le ciel était  transparent, comme de l'air. C'était de l'air. Mais bleu. Une boule d'air, et elle paraissait bleue quand on la regardait par en-dessous, et elle était à l'extérieur de la boule de terre. 
De l'air à l'extérieur. 
C'était vraiment bizarre.

Paradis perdus, dans L'Anniversaire du Monde


À suivre...


lundi 3 avril 2017

L'exercice engendre l'habitude



Peut-être l'avez-vous entendu dire: 
il y aura bientôt des élections (peut-être même près de chez vous, si ça se trouve).
Une élection, ça consiste, essentiellement, à glisser prestement une enveloppe dans un trou.


Il est impératif d'acquérir une certaine pratique pour ne pas manquer le trou.


"L'exercice engendre l'habitude" 
est une maxime d'Agénor Fenouillard, 
rapportée par son biographe Christophe, 

Illustration:  tous droits réservés pour toutes les planètes connues
(concrètement, ça veut dire que je n'ai pas réussi à identifier l'auteur de ce gif: 
qu'il se fasse connaître, pour que je puisse lui exprimer mon admiration!).

vendredi 26 août 2016

Grands Webcomics du XXI°siècle (6 ter): Ectopiary


Au premier coup d'œil, il pourrait sembler que Hans Rickheit a situé son comic Ectopiary dans un environnement plus familier que Cochlea et Eustachia ou The Squirrel Machine, et qu'il y a recouru à des codes narratifs plus conventionnels.


Quelle erreur ce serait. Quelle terrible erreur.


Dans une bichromie noir et vert-de gris, Rickheit rend compte de la rencontre d'une réalité vert-de grisée avec... une autre réalité, nettement plus noire. Hans Rickheit sait ce qu'il fait.


Rickheit a expliqué sur son blog qu'il entendait bien prendre son temps pour raconter cette longue histoire, alors n'ayez pas d'inquiétude: vous aussi, pour la lire, vous avez le temps.
Ceci dit, pourquoi tarder? 
Commencez donc tout de suite.

Ectopiary, un webcomic de Hans Rickheit.

vendredi 12 août 2016

Grands Webcomics du XXI° siècle (6): Chloé Et Cochlea Et Delia Et Eustachia


Prudemment, wikipedia conclut la brève notice qu’elle consacre à Hans Rickheit sur ces mots ambigus: In early 2010, he returned to rural Massachusetts to live in a town so remote that it does not exist on most maps (début 2010, il revint vivre, dans son Massachussets natal, en une localité si loin de tout qu’elle ne figure sur aucune carte).  Des sources moins officielles, mais généralement bien informées, insinuent que Rickheit aurait été vu récemment poussant la porte du 25, Miskatonic Pond Road, Arkham, Massachussets (ou alors, si ce n'était pas cette porte-là, c'en était une qui lui ressemblait beaucoup).
Comment se fait-il que ça ne me surprenne pas? Je ne pense pas d'ailleurs que ça doive surprendre aucun de ses lecteurs. Il y a quelque chose dans les aventures de Cochlea et Eustachia qui suggère qu’elles pourraient avoir été dessinées du bout d’un tentacule légèrement visqueux, et que la chimie de l’organisme qui les a conçues est basée sur des substances qu’on ne trouve pas sur notre planète. Ce ne sont pas Chloé, Ectopiary et The Squirrel Machine, les autres séries que Rickheit a créées, qui risquent de dissiper cette impression: Chloé et Ectopiary,  oppressants récits d'enfermement subi par de jeunes protagonistes qui cherchent des moyens de s'évader, The Squirrel Machine, chronique familiale dysfonctionnelle (c'est la famille qui est dysfonctionnelle ou la chronique? me demandez-vous, un peu déconcertés par cette soudaine imprécision syntaxique, à laquelle je ne vous ai pas habitués; hé bien, un peu les deux).

Esteban Cayer, sur fangoria, présente ainsi Rickheit:
Cartoonist Hans Rickheit is somewhat of a mystery within the world of graphic novels. Elusive, unmistakably iconoclastic and producing works that obey their own, macabre, free-flowing logic, he has become better known for his web comics ECTOPIARY and COCHLEA AND EUSTACHIA, as well as his 2001 graphic novel CHLOE (le cartoonist Hans Rickheit est une figure énigmatique dans le monde des auteurs graphiques. Distant, iconoclaste, produisant des œuvres qui n'obéissent qu'à leur logique interne - macabre et proliférante - c'est par sa présence sur le web qu'il s'est fait connaître avec ses webcomics Ectopiary, Cochlea et Eustachia, venant après le roman graphique paru en 2001, Chloé).
Iconoclastic, sans doute, mais dans un sens bien particulier. Des formes iconiques, Rickheit ne cesse d'en produire, plus déroutantes les unes que les autres (un peu selon le même processus que Jim Woodring) et, dans le même instant, de les laisser se détruire ou se décomposer, tomber en pièces et se recomposer.
Cochlea et Eustachia sont d'abord apparues dans les pages du comic Chrome Fetus que Rickheit auto-édite depuis 2000. Ces premières aventures, elliptiques et énigmatiques, ont été reprises dans le recueil Folly.
 Cochlea et Eustachia sont agréables à regarder, s'il est une de leurs qualités qui saute aux yeux, c'est bien celle-là. 

 Mais.... mais que va-t-elle faire, là? 
(et d'abord, c'est Cochlea ou bien c'est Eustachia?)

Oh, non!
Ne se trouvera-t-il donc personne pour lui dire 
de ne pas toucher à ça?

La réponse est non, j'en ai bien peur.

La seule personne au monde qui serait (peut-être) capable de détourner le cours des pensées d'Eustachia lorsqu'elle prémédite une bêtise, ce serait (éventuellement) Cochléa; et la seule qui serait (hypothétiquement) en situation d'arrêter Cochléa avant qu'elle ne provoque une catastrophe, ce serait (théoriquement) Eustachia. Mais jusqu'à présent, le webcomic dont elles sont les héroïnes n'a pas encore consigné une seule occurrence d'une tentative réussie, de l'une ou de l'autre, pour limiter les dégâts causés par sa jumelle.
Hmmm...
Ne prenez pas pour argent comptant le mot "jumelle"
que je viens d'employer, faute de mieux:
ces deux créatures de pixels possèdent certes des attributs qui pourraient conduire un taxinomiste pressé à voir en elles deux êtres humains, de sexe féminin, d'une fratrie monozygote et dans la fleur de leur jeunesse. Mais les indices abondent dans le webcomic qui pourraient suggérer qu'elles sont... autre chose.
Non, tout bien pesé, je ne suis pas convaincu que décrire Cochléa et Eustachia comme un "couple de jumelles masquées et court-vêtues aussi dépourvues d'inhibitions que de sens commun" soit un choix pertinent. 
Dans quelle catégorie les ranger, dans ce cas? 
"Accidents industriels", peut-être.



Hans Rickheit est généreux. La publication en "version papier" de Chloé et de Cochlea et Eustachia ne l'a pas dissuadé de laisser en ligne la version webcomic de ces albums, ainsi que d'abondantes archives, en particulier les angoissants premiers chapitres d'Ectopiary (cette série est restée assez longtemps en stand-by, mais on dirait que quelque chose est en train de bouger de ce côté-là); et, dans un style qui a sans doute un peu surpris les fidèles de la première heure de Chrome Fetus,  un nouveau webcomic, Delia, réalisé en collaboration avec Krissy Dorn, vient de s'ajouter au menu de Comic Rocket.

Se pourrait-il que la curiosité soit fatale pour les écureuils?

Delia est une jeune écureuille venue tenter sa chance dans la grande ville des écureuils. Delia est charmante et pleine de bonne volonté, mais, vous l'avez sans doute compris, dans le monde de Hans Rickheit la vie n'est pas facile pour les écureuils... quelque chose me dit que Delia n'est pas au bout de ses peines.

Dessins de Hans Rickheit

mercredi 20 mai 2015

Douceur de velours


O douceur du reblogage!
Oh que c’est reposant de rebloguer les blogueries d’autres blogueurs, au lieu d’en écrire de son cru! 
Je crois que si je me laissais aller, 
je continuerais comme ça. 
Jusqu'à présent, je me suis réfugié derrière un prétexte classique: 
pas de temps pas de temps pas de temps! 
Mais le temps a la fâcheuse manie de repousser, il repousse aussi touffu qu’avant même là où on l’a mis en coupe réglée, où on l’a surexploité jusqu'au malaise comme une forêt exotique…  
Déjà beaucoup de temps a poussé entre ce billet et le précédent, et bientôt il me faudra trouver un autre prétexte… lequel... voyons...
  
Voyons? J'ai dit voyons? 
Je sais! La fatigue oculaire.

J'en ai passé tant, de ce fameux temps, sur d'arides petits détails, qu'à présent les yeux me brûlent: il serait imprudent que je m'attarde davantage devant un écran. Voilà!

Bien, maintenant que je tiens un prétexte pour laisser ce blog en l'état, je peux, la conscience en repos, aller voir ce qui s’est publié ailleurs, par exemple chez Florizelle…

Enfer et damnation! 
En un instant mon opportune fatigue oculaire s'envole: 
la propriétaire du Divan Fumoir Bohémien vient - sans le faire exprès, je veux le croire - de me priver de mon meilleur argument pour continuer à ne rien faire, en consacrant sa dernière note à une artiste un peu tombée dans l’obscurité, mais qui de son vivant, sans le moindre doute, gagnait à être connue.
Une miniaturiste. 
Elle s'appelait Sarah Goodrich, ou peut-être Goodridge, car, d'une humble origine, elle-même n'était pas très sûre de la façon dont on écrivait son nom.
Allez lire son histoire chez Florizelle. 
Et passez le temps qu'il faudra devant la petite boite qui abrite depuis deux cents ans un de ses petits  secrets.



Une boite de cuir rouge, un nid de velours blanc, deux pouces cinq huitièmes sur trois pouces un huitième: huit centimètres dans la plus grande dimension. il y a quatre centimètres entre ces deux petites roses. Si vous allez le voir sur le site du Met qui en a généreusement mis en ligne une version en haute définition vous pourrez zoomer jusqu’à apprécier le rendu du grain de la peau.


Je n’ai pas exagéré, j’avais vraiment les yeux fatigués 
quand j’ai affiché ce dernier billet de Florizelle, 
mais voilà qu'ils se sentent déjà 
beaucoup mieux.



Autoportrait, par Sarah Goodridge,
Réserves du Metropolitan Museum of Art, New York

samedi 2 février 2013

A little electronic metronome sets the time


Le hasard (le hasard?) a fait que c'est peu après avoir vu  le dernier film de Wes Anderson que j'ai lu le dernier recueil de nouvelles paru en français de Steven Millhauser: Le lanceur de couteaux (il faudra qu'on reparle de  Steven Millhauser, je pense, non?). Dans ce recueil, une brève nouvelle, très millhauserienne, dans la veine de La Galerie des Jeux ou d'Eisenheim l'illusionniste: Le Nouveau Théâtre d'Automates.
Soudain, voilà que je comprenais ce qui m'avait gêné jusqu'ici dans le cinéma de Wes Anderson, pourquoi je n'étais jamais vraiment "entré" dans ses films, même s'ils m'avaient, à l'occasion, arraché un sourire (c'est toujours amusant de voir une caméra martyriser Bill Murray,  quel que soit le réalisateur qui dirige la séance de torture). 
Faisons connaissance, grâce à Steven Millhauser, avec le Nouveau Théâtre d'Automates:
… le Neues Zaubertheater demeure au centre d'une controverse passionnée. Ceux qui ne partagent pas notre amour du théâtre d'automates trouveront peut-être nos passions difficiles à comprendre; mais pour nous, ce fut comme si toute chose avait été soudainement remise en question. Même nous, les convaincus, demeurons perturbés par les représentations [du Neues Zaubertheater]  qui nous troublent à la manière de plaisirs interdits, de crimes secrets. 
J'ai parlé de la longue et noble histoire de notre art, de sa tendance à toujours vouloir accroître son éclat mimétique. Le jeune Heinrich avait hérité de cette tradition et à en croire l'opinion de beaucoup, il en était devenu le maître exceptionnel. D'un coup d'un seul, son Neues Zaubertheater mit cette histoire sens dessus dessous. On ne peut décrire les nouveaux automates que comme gauches. J'entends par là que la fluidité de mouvement qui constitue la caractéristique dominante de nos figures classiques a été remplacée par les mouvements brusques et saccadés d'automates d'amateurs. Il en résulte que les nouveaux automates sont incapables d'imiter les mouvements des êtres humains, sauf de la plus élémentaire façon. Ils sont dépourvus de grâce; selon tous les critères de l'art classique, ils sont ridicules et laids. Ils ne nous frappent pas par leur humanité. Il faut à vrai dure avouer que les nouveaux automates nous frappent d'abord par leur caractère d'automates. Telle est l'essence de ce que l'on appelle désormais le Nouveau Théâtre d'Automates.
J'ai qualifié les nouveaux automates de gauches, et cela est assez vrai si on les juge du point de vue de l'ancienne école. Mais ce n'est pas entièrement vrai, même si l'on considère les choses de ce point de vue. Tout d'abord, leur gaucherie elle-même est au plus haut degré artistique, comme ont pu l'apprendre à leurs dépens les imitateurs. Ce n'est pas simplement que le nombre de leurs mouvements est réduit, mais qu'il est réduit de façon très particulière, de manière à conférer aux mouvements un rythme très particulier. Ensuite on ne peut pas dire du maître reconnu de l'expressivité qu'il s'est dressé contre l'expressif en tant que tel. Les nouveaux automates sont profondément expressifs, à leur propre et dérangeante façon. On a en fait pu remarquer que les nouveaux automates sont capables de mouvements jamais vus auparavant dans l'art du mécanicien, même si l'on continue de s'affronter sur le point de savoir s'ils sont à proprement parler humains.
Dans le théâtre d'automates classique, on nous demande de partager les émotions d'êtres humains dont nous savons qu'ils sont en réalité des automates miniatures. Dans le nouveau théâtre d'automates, on nous demande d partager les émotions des automates eux-mêmes. L'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention. Si tout était là, la chose serait stupéfiante, mais il ne s'agirait tout de même pas de grand'chose. Pareil théâtre ne pourrait durer. Mais les nouveaux automates de Graum souffrent et se battent contre des difficultés; ils ne semblent pas moins avoir une âme que les anciens automates. Mais ils n'ont pas des âmes d'êtres humains; ils ont des âmes de créatures mécaniques, devenues conscientes d'elles-mêmes. Les créateurs d'automates classiques présentent des personnes miniaturisées; Heinrich Graum, lui, a inventé une race nouvelle. C'est la race des automates, le clan des rouages; ce sont des êtres nouveaux, insérés dans l'univers par l'esprit du créateur qu'est Graum. Ils vivent des vies parallèles aux nôtres, avec lesquelles il convient de ne pas les confondre. Leurs combats sont des combats mécaniques, leur souffrance est une souffrance d'automates. Il est du dernier chic de prétendre que Graum a abandonné le théâtre pour adultes et qu'il est revenu au Théâtre pour Enfants, là où serait sa véritable demeure spirituelle. C'est là, selon moi, une erreur d'interprétation absolue. Les créatures du Théâtre pour Enfants sont des imitations d'êtres imaginaires; les créatures de Graum ne sont pas des imitations de quoi que ce soit.  Elles ne sont qu'elles-mêmes. Les dragons n'existent pas; les automates si.
Diriger des marionnettes dans Fantastic Mr. Fox a-t-il, pour Anderson, eu l'effet d'un  exorcisme? est-il à présent libéré d'une malédiction? Peut-être les films de Wes Anderson ont-ils toujours été des films pour marionnettes. Dans ce cas, les faiblesses de ces premiers films pouvaient s'expliquer par la discordance entre le caractère guignolesque des ressorts dramatiques de leurs scénarios et l'aspect trop lissé, trop crédible, trop bien verni des guignols qu'ils mettaient en mouvement (on aurait dit des acteurs!): un malaise du même genre que celui que produisent les créatures numériques nées des technologies de dernière génération lorsqu'elles sont distribuées dans des rôles qu'auraient mieux rempli les petits bonshommes en mousse du Studio Aardman ou les grosses peluches de Jim Henson (là ce n'est pas aux films d'Anderson que je pense, c'est à quelques blockbusters récents)... bref, une excursion insuffisamment préparée dans l'Uncanny Valley.


Si vous préparez une excursion, n'oubliez surtout pas:
un panier pour le chat, une provision de ses boîtes préférées,
et des piles pour le tourne-disques. 

Avec ça, vous pourrez vous passer de briques.

Dans Moonrise Kingdom on n'est plus dans la comédie mais dans le cartoon. Adieu, malaise: les plans s'enchaînent comme des cases de BD, les projectiles y volent à l'horizontale comme dans Krazy Kat, la foudre vous y maquille en noir et vous frise les cheveux comme chez Tex Avery, les façades, comme chez Chris Ware, s'ouvrent à la façon de celles des maisons de poupées: ce dispositif, esquissé dans Les Tenenbaums et La vie Aquatique où il n'était utilisé que pour mettre entre parenthèses des moments dans le récit, en est maintenant le moteur, un moteur dont on entend le tic-tac :  afin que "l'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention", c'est comme le grincement plaintif d'une boite à musique qui accompagne, avec un décalage significatif, les pirouettes des petits automates. 
Et jamais petits automates n'ont été aussi sympathiques.




Le Nouveau Théâtre d'Automates, dans 
Le lanceur de couteaux (The knife thrower), traduit par Marc Chénetier. 
Paris, Éditions Albin Michel, coll. « Les grandes traductions », 2012 
(ISBN 978-2-226-23849-8)
Moonrise Kingdom est un film de Wes Anderson (2012)
Merci à Krazy, Ignatz et Pupp pour leur participation exceptionnelle à ce billet.
(Krazy Kat de George Herriman, 1941)