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samedi 30 mai 2026

Observer des oiseaux (Antonio Tabucchi, 16)

 ... il entendit une voix qui appelait "Guidolino!"; 
il leva la tête et vit l'oiseau.
 
Les Oiseaux de Fra Angelico

Je vous ai longuement parlé d'Antonio Tabucchi, mais (si ma mémoire est bonne) la dernière fois c'était il y a longtemps. L'occasion vient de se présenter pour moi de lire un de ses recueils les plus discrets, certainement pas celui qui a fait le plus de bruit dans le monde des lettres (en plus, il ne prend pas beaucoup de place sur une étagère!): Les Oiseaux de Fra Angelico .
Courte lecture, mais bien plaisante: des textes brefs, dont le ton semblera familier aux fidèles de l'écrivain:  on connaît le goût de Tabucchi pour les conversations imaginaires, les lettres jamais envoyées, les confidences jamais entendues, les petites équivoques sans importance...
Modeste, Tabucchi en dit dans sa préface: "En tant que romans et récits ratés, elles ne sont que de pauvres hypothèses, ou d'impures projections du désir. Leur nature est larvaire: elles s'exhibent comme des créatures conservées dans le formol... "
À vous de décider si Tabucchi est trop sévère avec les douze petites proses qui constituent la deuxième partie du livre; en revanche, la première, celle qui donne son titre au recueil, je suis prêt à la défendre du bec et des ongles! Le texte qui se démarque des autres, celui que j'ai le plus aimé,  celui où Fra Angelico rencontre trois oiseaux qui lui parlent.

Un rêve? Non, une visitation.
 

Un coin de voile levé sur un mystère... non, deux mystères: Tabucchi nous révèle un des secrets les mieux gardés de l'Angelico - ignoré même de Vasari, son biographe - et en même temps, à mots couverts, il nous parle de son propre rapport à la création.

Le soir même il avait fini.
 Le crépuscule tombait et il se sentait un peu las.
 Il était la proie de la mélancolie
 que procurent les choses une fois terminées,
 quand il n'y a plus rien à faire 
et que le temps a passé.

Les Oiseaux de Fra Angelico 
(I volatili del Beato Angelico, Sellerio, 1987), 

traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para, 
Paris, Christian Bourgois, 1989
ISBN 2-267-00649-9
Poche: 10/18, 2009 
ISBN 2-264-02778-9

 

mercredi 4 octobre 2023

En un mundo raro

  Vous aimez aussi les livres sans images d'animaux? Chacun ses goûts, je ne vous juge pas.
Voyons, qu'y a-t-il comme livres nouveaux et intéressants?
Vous ne saviez pas que vous viviez dans un monde étrange, et vous l'avez découvert en lisant Silvina Ocampo; vous pouvez à présent découvrir d'autres nouvelles étranges (venues de la terre et du ciel, encore).
L'édition française a jusqu'à présent dispersé les œuvres de Silvina Ocampo au fil des années chez différents éditeurs: Gallimard (Faits divers de la Terre et du Ciel, Mémoires secrètes d’une poupée), Christian Bourgois (Ceux qui aiment, haïssent; La pluie de feu), Milan (La Tour sans fin), José Corti (Poèmes d’amour désespéré), Folio/Gallimard (La musique de la pluie) et depuis peu les éditions Des Femmes ont entrepris de rassembler les textes qui manquaient encore: La Promesse, Sentinelles de la nuit, Inventions du souvenir (ces deux-là, je vous en ai déjà parlé). Et maintenant Les Répétitions (et autres nouvelles inédites) traduites, comme les trois livres précédents, par Anne Picard: avec des jeux, des rêves, des nuits sans sommeil, des jours de pluie, des musiques, des tigres, il y a du choix.
Lisez Silvina Ocampo (vous voyez, moi aussi quand j'admire je ne crains pas les répétitions), découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.

Silvina Ocampo: Les Répétitions
et autres nouvelles inédites

Traduit de l’espagnol par Anne Picard
éditions Des femmes-Antoinette Fouque 2023

EAN 9782721011640

 

mardi 29 juin 2021

Jusqu’à devenir le plus beau du monde

 

Y a-t-il quelque chose de plus affreux que de perdre quelque chose? Posséder quelque chose? Retrouver ce qu’on a perdu? Posséder à nouveau ce qu’on a perdu?
Tout, par moments, semble terrible mais, pour l’instant, il s’agit de la perte de quelque chose qui n’a aucune valeur: j’ai perdu un conte et c’est devenu si important que j’en oublie l’infinité de contes que j’ai déjà perdus. Perdre quelque chose c’est un peu comme prendre des vacances, à condition d’oublier l’inquiétude que cela provoque. Le plus terrible c’est  de sentir au cours de notre existence, où tout semble se répéter, qu’on est incapable de récrire un conte qu’on a perdu. Ce qui est perdu est inexorablement perdu, parce que la lumière qui entre par la fenêtre est autre, parce que la peine ou la joie de vivre est autre, parce que les gens que nous aimons et qui nous entourent sont autres, et, même si ce n’est pas le cas, parce que notre petite chienne est morte et que nous aurions pu trouver un autre mot pour la consoler,  parce que le désordre de la pièce où nous la regardons est autre, parce que le pain et le fruit qu’on nous apporte sont autres. Mais notre conte se modifie lui aussi dans notre mémoire jusqu’à devenir le plus beau du monde. Quelle nostalgie éveille en nous son souvenir! Comme paraissent fades, par comparaison, les contes des Mille et une nuits, les romans policiers de Chesterton, les nouvelles si subtiles de Stevenson, celles de Dino Buzzati, qui ne me plaisent pas toutes, et celles de Kafka. Non! Celles de Kafka ne cessent jamais d’être les plus belles du monde, elles pourraient rivaliser avec n’importe lequel de mes contes que j’aurais perdu dans un coffre magique qui accentue son mérite, comme certaines photographies où nous paraissons mieux que nous ne sommes, non parce que nous étions plus jeunes alors mais parce que nous n’avions pas encore pris la mauvaise habitude de nous ressembler à nous-même, par paresse, par une incroyable paresse, bien qu’on puisse croire que c’est volontairement et par convenance, car avoir de la personnalité est à la mode et nous suivons celle-ci involontairement, en galvaudant tant soit peu notre innocence. 

Silvina Ocampo, Du verre de toutes les couleurs,
dans Mémoires secrètes d’une poupée
(Y asì sucesivamente, 1987; Cornelia frente al espejo, 1988)
traduction de Françoise Rosset, Gallimard 1993

 

Tous les contes ne sont pas perdus!
Justement, Terri Windling nous en donne des nouvelles, ici.


 

jeudi 3 juin 2021

C’est elle que je veux (Joyce Carol Oates, encore)

 

Les élèves qui ne sont pas sages,
ils devront passer des examens de pas sages.
Roland Bacri


Grotesques et arabesques. Joyce Carol Oates a consacré un petit essai à l’art du grotesque en littérature (Histoires de Grotesques et d’Arabesques est le titre collectif original de la série de contes que nous connaissons sous le nom plus banal d’Histoires Extraordinaires); cet essai est inclus dans son recueil Haunted (Hantises)
Grotesque: figure humaine déformée, nous apprennent les traités d’architecture. Folles Nuits! présente, de plusieurs figures littéraires aimées de Joyce Carol Oates, une série de portraits… déformés? recomposés? Différents en tous cas de leur image publique.
Ses modèles seraient-ils satisfaits?
Que penseraient-ils de ce traitement? Il faudrait pouvoir leur demander: quel dommage qu’Edgar Poe n’ait pas pu venir, retenu par ses nouvelles responsabilités de gardien de phare, que Mark Twain ait envoyé un mot d’excuses (un peu emberlificotées), qu’Henry James ne se sente pas très bien et qu’Hemingway ne soit plus que l’ombre de lui-même. Cependant - vous voyez, tout n'est pas perdu! - Emily Dickinson, exceptionnellement, descendra pour le thé.

Certains de mes visiteurs (you know who you are!) aiment bien Emily Dickinson: ça tombe bien.

Au sommaire de ce recueil:
Poe posthume: ou, Le Phare
(qui « s’inspire du manuscrit d’une page, intitulé The Lighthouse, trouvé dans les papiers d’Edgar Allan Poe après sa mort le 7 octobre 1849 à Baltimore » … sous une forme légèrement différente The Fabled Lighthouse at Viña del Mar, a été publié en 2004 dans une édition spéciale de McSweeney’s par Michael Chabon, nous dit une note).
La nouvelle, frénétique encore plus que gothique, pousse encore un peu davantage le contraste noir-blanc de la Relation d’Arthur Gordon Pym. Un Edgar Poe au caractère plus sombre que jamais y prend la parole avec le froid détachement des narrateurs du Chat Noir, de Morella ou de Bérénice.

Grand-papa Clemens et Poisson-Ange, 1906 recolle des pages arrachées du journal intime d’un écrivain statufié de son vivant: le Mark Twain qui apparaît dans ces pages n'est, lui - bien loin de l'Edgar Poe Posthume - ni froid ni détaché, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans Le Maître à l’hôpital Saint-Bartholomew, 1914-1916 puis dans Papa à Ketchum, 1961  nous surprenons à l'improviste, sans leur laisser le temps de rajuster leur cravate ou d'écluser leur verre, Henry James et Hemingway, autres écrivains statufiés, et pas totalement contents de l’être. Des nouvelles statues qu'elle leur élève, Joyce Carol Oates ne présente pas forcément le profil le plus flatteur, mais ces effigies sont assurément, même dans leurs petitesses, plus grandes que nature comme aiment à dire les Américains.
Dans ces quatre premières nouvelles, Joyce Carol Oates maintient une certaine distance avec ses modèles: que ce soit par le visible artifice du pastiche dans le cas de Poe, ou par la re-création pour les trois autres, elle ne nous laisse pas oublier qu'elle en peint des portraits destinés à ennoblir nos cimaises.

Mais qu’adviendra-t-il si elle ne peut pas s'empêcher d’aller chercher une de ses favorites là où elle était bien tranquille, et de la mêler à notre vie de résidents de ce stupéfiant vingt-et-unième siècle dans lequel nous vivons désormais?

Portrait de quelqu'un qui ressemble
un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle… pas vraiment… mais…)



EDickinsonRépliLuxe ne commence pas très loin de l’univers de Philip K. Dick: dans une de ces boutiques d'un futur proche où l’on vendra (bientôt, nous en a prévenu Dick) des simulacres (avec facilités de paiement), nous voyons entrer monsieur et madame Krim, un couple si conforme au modèle classique que Joyce Carol Oates, la plupart du temps, les désigne seulement par les noms "l’époux" et "l’épouse".

Dans le magasin violemment éclairé, d’autres couples s’entretenaient à voix basse, avec passion. On pouvait regarder des vidéos de RépliLuxes animés, feuilleter d’immenses catalogues. Des vendeurs attendaient, prêts à apporter leur aide. Dans le rayon BébéRépliLuxe, qui proposait des personnages d’enfants de moins de douze ans, les discussion s’échauffaient encore davantage. Grands sportifs, grands chefs militaires, grands inventeurs, grands compositeurs, musiciens, interprètes, leaders mondiaux, artistes, écrivains et poètes; comment choisir? Par bonheur, du fait des restrictions de copyright, de nombreux personnages éminents du vingtième siècle n’étaient pas disponibles, ce qui limitait considérablement le choix (peu de stars du petit écran, peu de figures du monde du spectacle postérieures à l’époque du cinéma muet). 
L’épouse dit à un vendeur: 
« mon cœur penche pour un poète, je crois! Auriez-vous…  » 
Mais Sylvia Plath n’était pas encore dans le domaine public, pas plus que Robert Frost ou Dylan Thomas. Walt Whitman était en promotion tout le mois d’avril, mais l’épouse fut saisie d’hésitation: « Whitman! Imagine un peu! Mais est-ce qu’il n’était pas… » 
(l’épouse, qui n’était nullement intolérante et n’avait pas la morale bourgeoise conventionnelle de ses voisines de Golders Green, ne put se résoudre à prononcer le mot gay).
Le mari se renseignait sur Picasso, mais Picasso n’était pas encore disponible. « Rothko, alors? » L’épouse dit en riant au vendeur: Mon mari est un peu snob en matière de peinture, il faut lui pardonner. Je suis sûre que personne chez RépliLuxe ne sait même qui est Rothko. »
Pendant que le vendeur consultait son ordinateur, le mari dit, d’un ton têtu: « Nous pourrions le prendre enfant. Il y a un « mode accéléré », nous assisterions à l’éclosion d’un talent visionnaire… » 
L’épouse dit: « Mais est-ce que ce Rothko n’était pas déprimé, est-ce qu’il ne s’est pas suicidé… »
et le mari répondit avec irritation: « Et Sylvia Plath, alors? Elle, elle s’est suicidée. » 
L’épouse dit: « Oh! mais avec nous, dans notre maison, je suis sûre que Sylvia ne le ferait pas. Nous serions une influence neuve, positive. »
Le vendeur déclara ne pas avoir de Rothko.
« Avez-vous Hopper, alors? Edward Hopper, peintre américain du XX° siècle? » Mais Hopper était encore protégé par le copyright.
L’épouse s’exclama soudain: « Emily Dickinson! C’est elle que je veux. »

Et le titre du recueil, d'où vient-il, au fait? C’est justement à Emily Dickinson qu’il est emprunté, tiens donc:

Wild Nights - Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our Luxury!

Futile- the Winds -
To a Heart in port -
Done with the Compass -
Done with the Chart!

Rowing in Eden -
Ah, the Sea!
Might I but moor - Tonight -
In Thee!
*
Voilà un beau programme pour une seconde lune de miel!

Le vendeur demanda comment cela s’écrivait et tapa rapidement sur son ordinateur. Le mari fut frappé par l’excitation de sa femme, il était rare ces dernières années de voir Mme Krim aussi gamine, aussi vulnérable. Posant la main sur son bras (dans ce lieu public!) elle dit en rougissant:
 « Au fond  de moi j’ai toujours été poète, je crois. Ma grand-mère Loomis, celle du Maine, m’a donné un volume de ses « vers » quand j’étais toute petite. Mes premiers poèmes, je te les ai montrés quand nous nous sommes rencontrés, quelques-uns… C’est tragique la façon dont la vie nous arrache à… »   
Le mari céda: « Eh bien, va pour « Emily Dickinson »! Elle aura l’avantage de ne pas faire de bruit. Les poèmes prennent beaucoup moins de place que les toiles de six mètres; et ils ne sentent pas. Et puis, à ma connaissance, Emily Dickinson ne s’est pas suicidée… »
L’épouse s’écria: « Oh non! En fait, elle n’a cessé de soigner des parents malades. C’était un ange de miséricorde pour sa famille, toujours vêtue de blanc immaculé! Elle pourrait nous soigner si… »
L’épouse s’interrompit avec un petit rire nerveux. Le vendeur lut sur son ordinateur:
« "Emily Dickinson (1830-1886), poétesse révérée de la Nouvelle-Angleterre". Vous avez de la chance, monsieur et madame Krim, cette "Emily " fait partie d’une édition limitée qui sera bientôt définitivement épuisée mais que nous proposons encore tout le mois d’avril avec vingt pour cent de remise. EDickinsonRépliLuxe est programmé de trente à cinquante-cinq ans, âge de la mort du poète. Le client dispose donc de vingt-cinq années qui peuvent être accélérées à volonté, ou même parcourues à rebours… mais pas en-deçà de l’âge de trente ans, naturellement. Cette offre limitée expire le… »
Très vite l’épouse dit: « Nous le prenons. Nous la prenons! S’il vous plaît. »
L’épouse et le mari se tenaient par la main. Un frisson soudain de tendresse, d’affection, d’espoir enfantin passa entre eux. Comme si, contre toute attente, ils étaient de nouveau de jeunes amants, au seuil d’une nouvelle vie.


Cette nouvelle - je ne vous en dirai pas plus - est à la fois tendre et terrible. Elle réalise la fusion des deux courants qu’aima à explorer à tour de rôle Joyce Carol Oates: l’étrange - qui prend ici la forme de la science-fiction - et la peinture sans complaisance de la société américaine contemporaine. Une société qui a changé depuis l’époque des manoirs à nombreux pignons, mais pas nécessairement pour le meilleur. Pourtant, Oates nous assure que même dans un monde où tout s'achètera à crédit, il restera toujours des choses que la nuit parviendra à transfigurer.

Les citations ci-dessus proviennent de EDickinsonRépliLuxe, dans Folles Nuits, traduit par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2011 (Wild Nights!, 2008)

*Folles nuits - Folles nuits!
Si j''étais avec toi
De Folles nuits seraient
Notre volupté!

Futiles - les Vents -
Pour un Cœur au havre -
Adieu Compas -
Adieu Carte!

Voguer dans l'Éden -
Ah - la Mer!
Si je pouvais cette nuit - jeter l'ancre -
En toi!
Traduction des vers d’Emily Dickinson par Claire Malroux (Y aura-t-il pour de vrai un matin, José Corti, 2008)

 

Pour illustrer ce billet:
le portrait de quelqu'un qui ressemble un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle; c'est le portrait, daté de 1846, d'une dame de l'Ancien Monde peint par Barend Cornelis Koekkoek (1803-1862)… mais on imagine assez bien les créatifs chargés d'illustrer un dépliant pour vendre EDickinsonRépliLuxe mixant cette image avec la seule photo authentifiée d'Emily pour obtenir quelque chose de plus sexy: c'est ça l'art de la vente…) 

 

vendredi 24 juillet 2020

Kalpa Impérial: regarder un sablier (Angélica Gorodischer, 2; Ursula Le Guin, 10)


Celui qui regarde un sablier 
voit la dissolution d’un empire.
Jorge Luis Borges,  
Le Chiffre (La Cifra)

Donc cette ville avait des rois […]
Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois.
Victor Hugo,  
La Ville Disparue, dans La Légende des Siècles


"Traduit dans le monde entier, notamment en anglais par Ursula K. Le Guin, ce chef-d'oeuvre inclassable fait songer au cycle de Gormenghast de Mervyn Peake ou aux Villes invisibles d'Italo Calvino.L'éditeur de ce recueil multiplie les comparaisons ( "une Doris Lessing argentine", "on songe à Alfred Jarry, à Italo calvino…") et nombre des ses lecteurs enthousiastes le suivent sur ce terrain, invoquant Borges, Kafka, Buzzatti…
Même Nébal, souverain de Nébalia, un empire qu'il a fondé et qu'il peuple à lui tout seul jusque dans ses moindres recoins (on peut donc supposer qu'il entend quelque chose à la conduite des empires), qui déborde d'enthousiasme pour ce roman, tombe un peu dans ce travers ("à la manière des Villes invisibles d’Italo Calvino"…)
Un blogueur qui ne mâche pas ses mots, Apophis  écrivait récemment (décrivant le même phénomène mais à propos d'un autre livre):
Franchement, il faut que les éditeurs, aussi bien anglo-saxons que français, arrêtent avec ce genre de marketing à la noix, parce qu’à force de prendre le consommateur pour un pigeon à coups de références prestigieuses fantaisistes, ce qui va finir par arriver est que la majorité va différer son achat en attendant qu’un courageux achète le livre en question et dise si ça ressemble bel et bien à l’auteur(e) majeur(e) X ou Y. Et devinez ce qui va se passer lorsque cela ne se révélera être que de la poudre aux yeux ?

La romancière, quant à elle, nous avait prévenus en toute simplicité, sur la page de son livre consacrée aux traditionnels "remerciements":
"Je suis profondément reconnaissante pour l'élan que m'ont donné Hans Christian Andersen, J. R. R. Tolkien et Italo Calvino, car sans leurs mots galvanisants ce livre n'aurait pas vu le jour."
Il est significatif que l'éditeur n'ait pas sauté sur l'occasion d'ajouter Andersen ni Tolkien (pourtant réputés bons vendeurs) à sa liste: si les noms que nous livre Gorodischer ont eu pour elle une importance particulière, ce ne sont pas ceux qui viendraient en premier à l'esprit du lecteur en découvrant le livre, et il aurait été à craindre, s'ils avaient été utilisés comme arguments publicitaires, qu'il y voie des "références prestigieuses fantaisistes".


Ceci dit, ils ne pensent sûrement pas à mal, tant les éditeurs que les lecteurs, en accumulant les comparaisons: chez Angélica Gorodischer, il y a bien un peu de tout ça, ici une situation à la Kafka, ici une formule à la Borges, là une péripétie burlesque à la Vance, là et là des surprises cruelles dignes d'Andersen, mais épars; et ce n'est pas une faiblesse parce que ce livre possède autre chose, en plus, en propre; une qualité particulière qui n'appartient qu'à lui (je n'ai pas lu d'autre livre de Gorodischer: je les attends avec curiosité - il vient d'en paraître un autre chez La Volte).

Vous voulez retrouver la fascination hallucinée pour le difforme et le dévoyé propre à Mervyn Peake? la délicatesse du souffleur de bulles Italo Calvino? la candide cruauté de la fée noire Tanith Lee? l'imbrication sans issue des cauchemars de Kafka? l'ironie sombre de Dino Buzzati? le vertige mémoriel de Gabriel Garcia Marquez? la bouffonne inventivité verbale de Jack Vance? la minutie érudite d'Umberto Eco? Hé bien, cherchez-les donc chez Peake, Calvino, Lee, Kafka, Buzzati, Marquez, Vance, Eco. Ne craignez rien, ils seront toujours là, immuables, où vous les aviez quittés. Chez Angélica Gorodischer, les sensations que vous avez appréciées chez tous ceux-ci, vous les retrouverez, mais dans un désordre savant: un peu comme si l'imagination de Calvino donnait soudain des ailes à une sèche description clinique de Kafka, ou comme si une accumulation pince-sans-rire de références érudites (ou pseudo-érudites) façon Borges ou Eco était travestie par Vance en refrain de chanson à boire.

On trouvera surement un oxymore bien senti pour la caractériser, cette chose, et dans le futur, vous pourrez lire au dos de romans pas encore écrits, œuvres de romanciers aujourd'hui au berceau: "on retrouve dans ces pages un peu de cette ampleur de vision révélée sur le ton du badinage qui fut la signature d'Angélica Gorodischer" (ou quelque chose d'approchant), et vous n'en serez pas surpris (les éditeurs n'abandonnent pas facilement les vieilles recettes qui marchent).

Puisqu'Angélica se plait à mettre en scène des personnages à la langue bien pendue, demandons à l'un d'eux (plus exactement l'une d'elles) ce qu'elle pense du processus créatif:
"Je savais aussi que les hommes ne pensent pas. Non, non, ne ris pas, ils ne pensent pas. De temps à autre il y en a un qui pense, c'est vrai et il le le dit et il l'écrit, et cela est si extraordinaire que personne ne l'oublie. Les gens assemblent ces fragments que d'autres ont pensé, comme ils peuvent, parfois sous une forme très opportune, parfois sous une forme très absurde, ils répètent une série de pensées d'autrui sans rapport avec une situation donnée et une autre série de pensées d'autrui dont le rapport n'est pas plus précis avec une autre situation donnée, et ils croient que ce sont eux qui pensent. Celui qui peut se rappeler et déformer le plus de pensées d'autrui afin de les adapter à autant de situations donne le sentiment d'être plus intelligent et les autres l'admirent."
Bien sûr, ne l'oublions pas, ce n'est pas là l'opinion d'Angélica Gorodischer mais celle d'une prêteuse sur gages à la morale élastique qu'une des nouvelles du recueil fait parler à la première personne; je n'ai cité cet extrait que pour vous prouver que dans Kalpa Impérial, ce que vous trouverez, outre les merveilles prévisibles: palais, dédales, parfums, joyaux, complots, batailles, ce sera un ton original, que nous qualifierons de très gorodischérien  (de préférence à "très angélique" qui pourrait causer une certaine confusion).

Plutôt qu'à un historien soucieux d'exactitude bibliographique, à un chroniqueur pointilleux sur les généalogies, Angélica Gorodischer laisse la parole à un (ou des) conteurs(s) professionnels. Le conteur de contes ne s'attarde pas sur le sort des empereurs, les nomme en passant (en général comme repères chronologiques ou pour fournir un élément de comparaison avec la longévité, la perversité ou les talents divers d'un autre personnage): Ylleädil le Grand (l'Empereur Guerrier) et Cheanoth Premier, Babbabred le Silencieux et Sebbredel le Malencontreux et n'oublions pas Idraüsse V qui fut un bon empereur, ce qui mérite une mention spéciale; et nous apprend en quelques mots, à l'occasion, qu'un tel devint fou, un autre fut empoisonné, un autre détrôné sans cérémonie; pour renforcer l'impression que l'Histoire de l'Empire se perd dans la nuit des temps, plutôt que des souverains elle énumère des dynasties: la dynastie (au nom impressionnant) des Trois Cents Rois et celle des Oròbeles, la dynastie des Hehvrontes et celle des Noöram, la dynastie des Kiautonor et celle des Jénningses… 
"Je vais maintenant vous parler de Blaggarde II le Tout-Ouïe, cet Empereur qui avait des rêves et des visions et entendait des voix qui sortaient des pierres et qui pour autant ne fut pas un mauvais gouvernant. Ou ce fut peut-être précisément parce qu'il avait des visions et entendait des voix qu'il ne  fut pas un mauvais gouvernant? Sacré problème, qu'un conteur de contes ne doit pas se sentir obligé de résoudre; alors poursuivons."

Et le conteur poursuit. Ce n'est pas d'une de ces Grandes Figures du bronze dont on fait les statues des places publiques qu'il avait envie de parler,  mais d'une de ces petites marionnettes jugées, par le marionnettiste, pas assez bonnes pour l'estrade,  et relevées, par un facétieux tour du destin, du caniveau où elles avaient été jetées pour être promues au rang d'épouvantail, d'icône ou d'étendard.

Conteur de contes. C'est le titre dont se parent les narrateurs (sont-ils plusieurs? N'y en a-t-il qu'un? Le doute est présent; il l'est aussi sur la fiabilité de leurs récits) de la plupart de ces chroniques.
 C'est un point de vue moderne, celui de notre époque obsédée par le storytelling, qu'a choisi Angélica Gorodischer: l'Empire est une idée, importe-t-il vraiment qu'il existe, ait existé ou doive exister? Ever ou never?
Dans notre futur, des aèdes, des trouvères, ou des mères-grands évoqueront au coin du feu les sept merveilles du passé (la Bastille qui fut Brise, les Grandes Sauces de Versailles, la Tour Effilée, l'arc du Triomphe des Étoiles, la statue de la Libertaire, la Station Spéciale Inerte-Atonale et la fameuse grande Muraille sur l'Échine du Dragon qu'on pouvait en ces temps prodigieux voir de la Lune).
À l'égal de la Victoire de Samothrace, on chantera celle que Gamera remporta sur Mothra ou encore Godzilla sur Mechagodzilla, et on rappellera que les héros des épopées d'alors furent Clargueibl, Kirkdaglass, Alandelon, Yeimsbon ou Yeimsdin.
Et nos descendants se demanderont, comme le fameux conteur de contes Philicadique, si l'Empire a jamais pris fin (à moins que, si le futur se met inopinément à cesser de ressembler au passé, ils ne demandent, perplexes: c'est quoi, grand-maman, un empire?).



Je ne suis pas tout seul à avoir aimé ce bouquin! 
Au cas où il vous faudrait plus d'arguments pour vous convaincre: outre Nébal, qui en parle non seulement très longuement mais très pertinemment,
tous gens de goût, n'en ont dit que du bien.

Si ça ne vous suffit pas, qu'est-ce qu'il vous faut?


Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires:
1983, La casa del poder,
1984, El imperio mas vasto), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407

mardi 21 juillet 2020

Les limites du contrôle: Kalpa Impérial (Angélica Gorodischer,1; Ursula LeGuin, 9)


Un Kalpa ou “jour de Brahma” est une unité de temps védique d'une durée de quatre mille trois cent vingt millions d'années.
En une journée Brahma aurait donc la possibilité de se divertir du spectacle de la naissance et de l'écroulement de millions d'empires, qui se succèderaient pour lui au même rythme que, pour nous, cliquètent les cymbales d'un petit singe en peluche bien remonté, si d'autres occupations plus sérieuses ne requéraient toute son attention.
Nous simples mortels qui n'avons pas devant nous les millions d'années de Brahma, ni même sa capacité de concentration, nous avons au moins la chance, grâce à Angélica Gorodischer, d'assister à quelques moments de l'existence d'un empire, d'en voir quelques monuments s'élever et s'écrouler.
Mais quel rapport avec Ursula LeGuin, me direz-vous?
Hé bien, c'est elle qui a livré à Small Beer Press la traduction en anglais de ce gros volume (qui n'a pas dû l'intimider tant que cela: elle avait auparavant consacré des années à une nouvelle version anglaise du Tao-te-King, par comparaison ça a dû lui sembler un jeu d'enfant, tant elle devait se sentir à son aise dans l'univers d'Angélica Gorodischer). Malheureusement, je ne peux pas vous parler de cette traduction; je ne l'ai pas lue. La version que j'en ai lue, c'est celle publiée il y a trois ans par les éditions La VolteMathias de Breyne, dont, en son temps,  j'avais loué la traduction de La racine de l'ombù a de nouveau fait du bon travail, cela, au moins, je peux vous l'assurer.

On va reparler de ce livre, et rassurez-vous, ce ne sera que la première de nos lectures d'été!

Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires, 1983-1984), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407


dimanche 22 mars 2020

Faisons le plein de calmars bleus


Que faire quand on se retrouve plus ou moins volontairement enfermés et qu'il faut bien s'inventer des occupations inédites?
Faisons comme d'habitude (c'est dans les marmites qu'on fait les soupes): demandons conseil à Juan Rodolfo Wilcock, qui, sur les occupations solitaires, en connaît un fameux rayon.

Dans l'espace

Dans cette enveloppe de métal Mör a été envoyé de la Terre vers une autre planète, afin d'en faire le tour une fois et puis de revenir et de raconter ce qu'il a vu. C'est ce qu'on lui avait fait croire; mais il s'aperçut vite qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie quand il lut le mot, glissé derrière la carte avec un calmar, qui disait: 
«Cher Mör: 
à des fins purement expérimentales nous t'avons lancé sur une orbite parabolique, avec des provisions pour quarante ans. 
Excuses et bon voyage. 
Les camarades du centre.»

Cela voulait dire qu'il ne retournerait jamais d'où il venait et que vers soixante-quinze ans il mourrait de faim, pour ne rien dire du pou de l'espace qui s'attaque aux petits cubes d'air solide.
Le vaisseau a la forme d'une pastèque, il n'oscille presque pas autour de son centre de gravité et il a deux fenêtres en forme de hublot: peintures de fenêtres, puisque si elles étaient de vraies fenêtres on ne pourrait les ouvrir et que dehors il n'y aurait rien à voir. 
La vie est toujours une plaisanterie: mais Mör a l'avantage de pouvoir apprécier cela en bloc, sans ces hauts et bas fastidieux d'espoirs et de déceptions. Il est désormais libre et maître de soi: comme les morts, il a sa vie entre ses mains.
Les premiers jours de voyage, Mör se croyait presque retourné à sa pure adolescence. Le plaisir de se masturber en état d'apesanteur remplissait ses soirées de présences gracieuses et dociles; l'absence totale de bruits, de journaux, d'interlocuteurs adonnés à la surveillance morale contribuait à cette disponibilité nouvelle que rien ne dérangeait. Il dormait beaucoup, presque dix heures d'affilée, et quand il s'éveillait, il croyait chaque matin s'éveiller dans un monde nouveau. Il consacrait quelques heures à la promenade, manière de parler, car bien que le vaisseau fût spacieux, presque quatre mètres sur deux, il devait faire ces déplacements en l'air, en s'agrippant à ce qu'il trouvait. Filtrant à travers les branches des arbres, un rayon de soleil frappait soudain le pelage doux d'un écureuil, Mör grimpait à sa poursuite, arrivait devant un fleuve jaune et paresseux, sur le flot lent jaillissait l'éclair de certains poissons qu'il connaissait bien, le beau silence était plein d'oiseaux et tout au fond on voyait un instant passer une file de petits bonshommes à chapeaux noirs et à lunettes. Puis il mangeait, un doigt de poulet en poudre et un autre d'eau déshydratée; puis il se reposait, suspendu au crochet central en résolvant des énigmes, par exemple: passer de RENARD à POULE en changent une lettre à la fois; enfin il se mettait au travail. Il avait commencé à composer un long poème intitulé Impressions de voyage, en octosyllabes à rimes pauvres, activité non prévue par les directeurs de projets du centre, à cause de quoi il n'y avait même pas une plume dans le vaisseau, si bien que Mör était obligé de confier ses vers à sa mémoire: celle-ci, toutefois, ne possède qu'une capacité limitée, et pour vingt lignes que Mör ajoutait il en oubliait autant.
Le soir était entièrement occupé par les visions à yeux fermés, une sorte de cinéma personnel, parfois érotique et parfois de type documentaire.
Quinze ans ont passé; Mör en a cinquante et théoriquement il lui en resterait plus de vingt, car il a toujours été, avec raison, parcimonieux dans le manger, le boire et la respiration. Mais il n'y arrivera pas, pense-t-il, lorsqu'il pense; il n'y arrivera pas pour toute une série de raisons, mais surtout parce qu'il n'en a pas envie. Il a vécu une vie heureuse et paisible et, à la mesure juste, il remercie son sort; cela ne veut pas dire qu'il doive continuer à vivre indéfiniment, ni qu'il attende quoi que ce soit du lendemain. Dès le départ on lui a dit clairement que son orbite était parabolique, c'est à dire qu'il n'arriverait nulle part. Le voyage est tout, et la répétition; mais Mör s'aperçoit maintenant que même la répétition commence à pâlir, à baver, à se flétrir, comme une gravure tirée trop de fois. 
De son long poème il ne lui est resté que l'habitude d'ordonner ses pensées en octosyllabes assonancées, par exemple:
«Cette tombe où se fit ma vie
Roule dans l'espace infini,
Dans l'inouï, la nuit, l'oubli»

Puis il se demande si, à la place d'«espace infini», «temps infini» n'irait pas mieux.
Puis il laisse courir et reste là à regarder l'intérieur rouillé et délabré de son vaisseau qui s'est entre-temps rempli de calmars bleus à rayures.

Juan Rodolfo Wilcock,  
Le stéréoscope des solitaires 
(Lo stereoscopio dei solitari, Adelphi, 1972) 
traduit par André Maugé, Gallimard, 1976
ISBN : 2070294234

lundi 30 décembre 2019

Le drone qui plantait des arbres


Et maintenant, un conte d'hiver, pour finir, comme le veut la tradition, l'année au coin du feu.

L'Homme qui plantait des arbres est une nouvelle écrite en 1953 par Jean Giono pour « faire aimer à planter des arbres », selon ses termes. Dans ce court récit, le narrateur évoque l'histoire du berger Elzéard Bouffier, qui fait revivre sa région, en Haute Provence, entre 1913 et 1947, en y plantant des arbres.
À l'origine commande du magazine américain Reader's Digest, en février 1953, sur le thème « Le personnage le plus extraordinaire que j'ai rencontré » ("The Most Unforgettable Character I've Met"), le texte, soumis en anglais, fut, après quelques tergiversations, refusé par le magazine "en raison du doute sur l'existence du personnage d'Elzéard Bouffier" (scrupuleux, le magazine chargea des envoyés spéciaux d'enquêter sur place).
Si, comme le déclara plus tard l'écrivain, l'œuvre est pure fiction, pour donner un nom à son berger taciturne, Giono n'a pas eu à chercher bien loin: il n'aurait eu qu'à changer quelques lettres au nom de l'illustre Elzéard Rougier, le poète des santons (un nom connu de tous à Manosque, mais qui peut-être n'évoquait rien pour les responsables du Reader's Digest: au contraire de l'éditeur américain, le lecteur provençal se dit qu'en usant d'un artifice aussi visible pour son public habituel, Giono voulait dès le départ signaler la nature fictive de son personnage). Giono accueillit favorablement la proposition de l'édition américaine de Vogue de le publier  à titre gratuit, en laissant planer le doute sur le statut du texte; par la suite Giono déclara renoncer à tous droits d'auteur sur cette nouvelle, et en encouragea toutes les réimpressions (et il y en eut beaucoup: ce serait, estime-t-on, l'ouvrage de Giono le plus traduit dans le monde et le plus médiatisé).


En ce moment un groupe de passionnés canadiens cherche un financement participatif pour lever une escadre de drones éduqués à survoler les gastes landes et à les bombarder de semences d'arbres, prêtes à germer.

Qu'est-ce que je pense de ce projet? J'éprouve, à vrai dire, des sentiments un peu mêlés.
D'un côté, quitte à construire des drones, mieux vaut les employer à ça qu'à peigner les girafes.
D'un autre côté, les gens qui ont eu cette idée ont l'air bien sympathique (ils ont aussi l'air d'être tout acquis à des idées typiques de leur génération: je me demande ce que c'est que cette "secret sauce" dont ils parlent avec tant de gourmandise, et dans laquelle ils entendent tremper leurs graines); ils se donnent beaucoup de mal pour convaincre les donateurs que leur projet a été précédé de toutes sortes d'études préliminaires afin de lui assurer les meilleures chances de succès.
Mais cela voudrait-il dire que nous avons déjà renoncé à "faire aimer à planter des arbres" comme le rêvait Giono - je veux dire, planter avec les mains? Serait-il désormais plus réaliste de faire appel à des drones que d'essayer de recruter des volontaires pour aller enfoncer des glands et des faines  au flanc des collines? Un financement participatif pour offrir à ces volontaires des sandwichs, en compensation du temps qu'ils consacreraient à ce projet, serait-il voué à l'échec? jugé pas assez innovant?


Faites-vous vous-mêmes une opinion: je me contente de vous signaler l'existence de ce projet. Et non, je ne pense pas que ce soit une fiction déguisée "à la Giono".


 
Au moment d'entrer dans le tube qui me ramènera à mon conapt au 517e étage de la résidence Castleview-in-the-Sky, dans le dédale aérien qui domine Néo-Frisco, je me retourne vers la Nova Express Cruiser dont la luminescence s'atténue peu à peu tandis qu'elle refroidit lentement dans le garage. 
Un mouvement de tendresse irraisonnée me pousse à poser la main sur la carrosserie pailletée comme la gaine d'une des sirènes à mi-temps de Las Vegas. Elle est encore tiède comme le flanc d'un mustang, et mon geste sentimental se termine en caresse. 
Quand j'étais jeune, il y a un siècle déjà (comme le temps passe), les véhicules volants appartenaient à l'univers de la science-fiction: pour leur apparition dans notre vie quotidienne, on citait des dates prudemment situées dans un futur aléatoire: 1975! 1996! 2001! 2019!… Mais personne n'émettait de doute sérieux sur le fait que ce serait le moyen de transport idéal pour ramener les citoyens du futur de leur bureau à Vancouver à leur domicile en Californie, ou à leur résidence secondaire sous l'eau bleue du golfe du Mexique.

À nous qui, enfants, lisions avidement Amazing Stories, ça nous a semblé terriblement long de devoir attendre, pour piloter les voitures volantes promises, le début de cette époque fabuleuse: le vingt-et-unième siècle! Et puis, en cinquante ans, la magie s'est un peu dissipée, l'enchantement un peu terni, surtout pour les nouvelles générations. Je trouve que j'ai eu de la chance de vivre assez vieux (je devrais dire assez jeune, puisque mon assurance - je la paie assez cher pour ça! - me donne droit au traitement réjuvénateur standard tous les six mois) pour assister à tous ces changements et les apprécier pour ce qu'ils furent. 

Bientôt on installera partout des cabines de téléportation et les Buick Galaxyclash aux miroitantes calandres holographiques, on ne les conduira plus entre les flèches des buildings que lors des parades de Thanksgiving, puis un jour elles finiront dans des musées virtuels, fantômes désormais entièrement convertis en hologrammes.
 

Je me demande à quoi ressemblerait la planète si nous avions fait des choix différents. Il y a eu, je m'en souviens - c'était il y a longtemps - un projet pour faire reboiser par des robots les contreforts des Rocheuses, et aussi, je crois, les rives des Grands Lacs - et puis… on a préférer affecter les rangers mécanoïdes à d'autres tâches jugées plus urgentes. 
Qui sait? S'il y avait encore des arbres en Amérique du Nord, on ne serait pas obligé, si on veut voir un peu de verdure, de s'inscrire sur liste d'attente pour des vacances sur le plateau de Roraïma. Bien sûr, on a eu raison d'entourer ce qui reste de la forêt amazonienne d'un champ de force, pour tenir à l'écart les braconniers et les coupeurs de bois clandestins: même s'il n'y avait pas eu l'argument économique du pactole que représentent aujourd'hui les vacances vertes, on ne pouvait pas laisser ces gens faire n'importe quoi. Une bonne partie des habitants de la planète se comportent encore de façon irresponsable. Les drones sont mieux employés à signaler l'usage illégal du bois comme combustible domestique dans certaines régions arriérées. 
Pourtant… qu'est-ce que ça donnerait, si on replantait ici et là  quelques arbres? Le croiriez-vous, j'ai une amie (une "vieille" amie - elle a mon âge) qui cultive des tomates dans sa bulle au-dessus de West Chicago! Et ça pousse! Elle garde secrète la formule des nutriments qu'elle utilise, mais quand on y pense, ce ne doit pas être si compliqué que ça. J'essaierai bien, moi aussi, quand je prendrai ma retraite… mais ça, pour le moment, je n'y pense pas (qui y pense sérieusement, d'ailleurs, alors qu'on a encore Mars à terraformer? Rien que là, il y a du boulot pour tout le monde, pour un siècle ou même deux, en attendant qu'on s'attaque à la terraformation de Proxima Centauri IV et VII, les prochaines sur la liste).

Warning: fiction inside!

mercredi 28 juin 2017

Tu ne devrais pas rire (Alexandre Ikonnikov)



À Kirov, sur les bords de la Viatka, Alexandre Ikonnikov vit toutes sortes d'aventures, qu'il raconte, en les romançant à peine, dans des romans et des nouvelles. Son recueil, Dernières nouvelles du bourbier, a été traduit par Antoine Volodine (pour les nouvelles parues en russe) et Dominique Petit (pour celles qui étaient parues en allemand).
Peut-on rire de tout? se demanderont sans doute quelques lecteurs.
À quoi Ikonnikov répondrait, je suppose:
Si on ne rit pas, alors on fait quoi? Vous avez une idée?

La légende de la mort

Le chirurgien m'a enfoncé un doigt dans le ventre et, en entendant mon gémissement, il a secoué la tête et il a dit:
- On opère! 
- Déshabille-toi! Tu peux garder ton pantalon, m'a dit l'infirmier en poussant le lit à roulettes. Je respire comment, par la bouche ou par le nez? j'ai demandé quand on m'a posé le masque sur la figure.
- Peu importe, a dit quelqu'un en tournant le robinet de la bouteille.
Ensuite, l'obscurité s'est faite.
En rêve, j'ai vu une masure au fin fond de la forêt. Une petite vieille était assise sur le seuil. Elle n'avait qu'un œil et sentait puissamment le formol.
- Assieds-toi, m'a-t-elle dit avec douceur. Qui es-tu?
- Sacha. J'ai l'appendicite. Et vous?
- Moi, je suis la Mort, a déclaré la vieille avec un sourire. Veux-tu que je te parle de moi?
- Je n'ai rien contre. Je peux prendre des notes?
- Mais bien sûr, quelle idée!
- Merci.
Et la Mort se cala confortablement et entama son récit.
- Quand j'étais toute petite, j'avais une vue excellente. Lorsque j'apercevais un animal faible ou malade, je me dirigeais immédiatement vers lui. Puis les humains sont apparus, et parmi eux se trouvaient également des faibles et des malades. Tout se déroulait selon des principes de justice, et j'étais heureuse. Mais les humains ont commencé à mener des guerres terribles!
La Mort tapa du pied avec colère.
- Une balle m'a emporté un œil, et avec l'âge, le deuxième voit de moins en moins bien. Pour observer un humain, je suis souvent obligée de me le mettre sous le nez. Et parfois je ne vois rien du tout. Je rôde d'un bout à l'autre du monde et je me dis que j'ai été à l'origine de beaucoup d'injustices. Mais, comme ça se produit souvent chez les aveugles, mon ouïe s'est aiguisée. Si j'entends un homme prétendre qu'il a tout réalisé au cours de son existence, je me précipite vers lui. Il y a peu de temps, j'en ai entendu un qui se vantait: il avait construit une maison, fait des enfants, planté un arbre et mis à la banque un de ces paquets d'argent qui devait suffire, bien géré, pour le bien-être de ses petits-enfants. Je me suis occupée de lui, et les médecins ont prétendu ensuite qu'il était encore jeune et en excellente santé, ha! ha! ha! C'était sa faute. Il y en a aussi qui m'énervent pour d'autres raisons. Par exemple, ce grand-père de quatre-vingt-treize ans qui a décidé de sauter en parachute. Je ne suis pas intervenue. Puis il a eu envie d'examiner le soleil au télescope. J'ai continué à attendre. Et voilà maintenant qu'il déclare qu'il vaut faire un voyage au Katanga. Je veux aller au Katanga, qu'il dit, un point c'est tout! Qu'est-ce que tu peux bien faire en face de ça? J'ai craché de dépit et je suis partie. Qu'il vive, celui-là.
- Je ne suis pas allé au Katanga, moi non plus, ai-je dit, et j'ai ouvert les yeux.
Dans la chambre régnait l'obscurité, sur les tables de nuit brûlaient des bougies. Voyant que je m'étais réveillé, le type du lit d'à côté m'a expliqué:
- Pendant que tu dormais, un chauffeur de camion a renversé un poteau électrique devant l'hôpital. Il était soûl. D'après l'électricien, il n'y aura pas de courant avant deux jours.
J'ai commencé à rire.
- Le chirurgien a dit que tu ne devais pas rire, a ajouté le type. Ça pourrait faire craquer la suture.
Je me suis mis à rire plus fort et j'ai regardé sous la couverture. Du sang s'échappait de mon pansement et me coulait sur le ventre.
- Arrêtez de rire! s'est écriée l'infirmière qui venait d'entrer. Ça va faire craquer la suture!
Mais je ne pouvais plus m'arrêter. Mon rire est devenu muet, puis totalement hystérique. Alors l'infirmière m'a fait une piqûre, et je me suis endormi avec d'agréables pensées en tête. Je pensais qu'après ma sortie de l'hôpital, je ne me presserais pas pour tout faire d'un coup. J'allais vivre lentement, j'allais savourer les jours un à un.


Alexandre Ikonnikov
traduit par Antoine Volodine et Dominique Petit, 
éditions de l'Olivier, 2003; 
et, en poche, Points / Seuil, 2004


mercredi 25 janvier 2017

Joyce Carol Oates en des domaines hantés


Avant que la lumière de l'aube n'éclaire la chambre, 
Julia avait oublié l'essentiel de son rêve.
Joyce Carol Oates,
Changement de phase,
dans Hantises



Elles sont décalées, légèrement biaisées, les histoires que nous raconte Joyce Carol Oates. C'est donc de biais qu'on y entre, comme par une porte au cadre faussé, bloquée dans une position ni vraiment fermée ni vraiment ouverte.
Il en est ainsi dans ses romans comme dans ses nouvelles; mais, dans les histoires courtes, le décalage est plus vite mis en évidence, les éléments en déséquilibre basculent plus vite: la brièveté de la nouvelle l'impose.

Dans les récits qui composent le recueil Hantises, bon nombre d'éléments d'atmosphère  proviennent directement du bric-à-brac accumulé au grenier en deux siècles de littérature gothique: façades lézardées et pignons pointus!  Toits d'ardoise! Fenêtres à vitraux! Granges à l'abandon! Mares croupies! Cauchemars! Sueurs! Terreurs nocturnes!

Maisons hantées, maisons interdites. 
La vieille ferme des Medlock. La ferme des Erlich. 
La ferme des Minton au bord d'Elk Creek. 
DÉFENSE D'ENTRER disaient les panneaux
mais nous entrions quand ça nous chantait. 

DÉFENSE D'ENTRER 
INTERDIT DE CHASSER        

INTERDIT DE PÊCHER 
SOUS PEINE DE POURSUITES 

mais nous faisions comme il nous plaisait 
car qui était là pour nous en empêcher?

Hantées (Haunted, 1987)



Quelques années avant que ces nouvelles, rédigées entre 1987 et 1993 et prépubliées dans diverses revues, soient réunies dans ce recueil, Oates avait contribué à allonger la liste des classiques du style gothique avec Bellefleur (1980), A Bloodsmoor Romance (1982), Mysteries of Winterthurn (1984); aucun des accessoires susmentionnés n'y manquait, et même les points d'exclamation étaient régulièrement mis à contribution, pour ponctuer des phrases qui auraient pu être empruntées à des penny dreadful. Mais plus le lecteur progresse dans ces vastes romans, plus il lui devient clair que c'est par jeu que l'auteur a eu recours à ces artifices, et que c'est par d'autres prestiges que Madame Oates entend l'étonner.

Nos parents nous interdisaient d'explorer ces propriétés abandonnées: les maisons et les granges étaient dangereuses, disaient-ils. 
Nous risquions de nous blesser, disaient-ils. 
Je demandais à ma mère si les maisons étaient hantées et elle répondait 
Bien sûr que non, les fantômes ça n'existe pas, 
tu le sais parfaitement. 
Je l'agaçais: elle devinait que je faisais semblant de croire à des choses auxquelles je ne croyais pas, auxquelles j'avais cessé de croire depuis des années. 
C'était une habitude d'enfant: faire semblant d'être plus jeune, plus puérile que je ne l'étais réellement. Ouvrir de grands yeux et prendre l'air perplexe, inquiet. Les filles sont portées à ce genre de ruse, c'est une forme de camouflage, quand une de vos pensées sur deux est une pensée interdite, et que les yeux ouverts regardant sans voir vous pouvez glisser dans des rêves qui laissent la peau moite et le cœur battant - des rêves qui ne semblent pas les vôtres qui doivent vous venir d'ailleurs de quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît.

Hantées (Haunted, 1987)


Sur courte distance, Oates fait preuve de plus d'économie: les accessoires empruntés au roman-feuilleton ne sont là que pour brouiller les pistes. Si des ruines mal famées se dressent bien là où l'on s'attend à les voir, ce ne sont pas des goules qui les hantent; si dans un coin brille la lame d'un couteau, ce n'est pas nécessairement un serial killer qui l'a affûtée; si un personnage craint le retour d'un rêve récurrent, ce n'est pas forcément parce que c'est un cauchemar. Chaque nouvelle de Hantises réserve à son protagoniste une mauvaise surprise, sans jamais que la narratrice tombe dans le piège des conventions de l'histoire à chute: parfois, la chute n'est pas là où on l'attend, parfois le lecteur s'aperçoit en revenant en arrière que la fin - ou la catastrophe - s'est produite bien plus tôt qu'il ne l'avait pensé. Parfois, il n'y a d'élément horrifiques ni au début, ni à la fin, ni même au milieu: mais où, alors? Le malaise est pourtant bien là. Parfois on comprend que c'est simplement dans l'écoulement des années (La Poupée, Le Maître de bingo) que s'est cachée l'horreur.  Parfois, sans qu'on nous ait prévenu, c'est avant même que l'histoire commence (Thanksgiving) que le monde des personnages s'est effondré.

Les fantômes, ça n'existe pas, nous disait-on. Ce n'était que de la superstition. Mais nous pouvions nous blesser en traînant là où nous n'avions rien à faire - les planchers et les escaliers de ces vieilles maisons étaient sûrement pourris, les toits prêts à s'effondrer, nous risquions de nous couper sur des clous et des éclats de verre, de tomber dans des puits non scellés - et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides.

Hantées (Haunted, 1987)



Les faits avérés - Joyce Carol Oates prend le temps de les relater par le menu - sont extrêmement prosaïques, tout s'explique, tout s'emboite (une femme d'âge mûr, qui a une carrière sans faute derrière elle, occupant un poste à responsabilités, appréciée par ses collègues, oublie dans un moment de distraction - ça ne lui ressemble pas - son sac sur le siège avant de sa voiture, et les clés sur le contact. Ouf! Quand elle revient sur ses pas, elle constate que son oubli n'a eu aucune conséquence. Aucune. Tout est comme s'il ne s'était rien passé… pourtant, un doute minuscule s'est installé…). Et voilà.  Dès que c'est la subjectivité des personnages qui prend le dessus plus rien n'est banal ni rassurant, aucune explication ne semble plus convaincante, plus rien ne s'emboite, une voix aigre se mêle au ronron des compliments conventionnels ( - non, ça ne lui ressemble pas: que lui arrive-t-il donc?) et le rythme de la phrase de s'affoler, l'écriture change comme si on venait d'apporter à celle qui écrit de mauvaises nouvelles.

Quelle nouvelle est pire que cette prise de conscience soudaine: que les nouvelles reçues précédemment, qui avaient été, par réflexe conditionné, rangées dans la catégorie des bonnes nouvelles, en fait, elles n'étaient pas si bonnes que ça?

Un des récits les plus sèchement réalistes du recueil (qui porte le titre trompeur de Prémonition) joue uniquement sur la façon dont sont perçus, dans la classe moyenne américaine, la position, le rôle social de chacun. Tout est bien à sa place: alors, qu'est-ce qui pourrait mal tourner?  
Un oncle préféré. 
[...] 
Personne n'avait parlé de l'incident.
[...] 
Un fils dont ses parents sont fiers.
[...] 
Cela ressemblait bien aux femmes! 
[...]
Un homme dans une certaine position ne peut pas, enfin, c'est plus difficile pour lui, plus délicat. 
[...]
... on ne peut pas comparer l'urgence  de telle et telle chose, il y a des priorités…
La prémonition (Premonition, 1987) 
Sous chacun de ces clichés en apparence inoffensifs se cachent des réalités si déplaisantes qu'on ne parvient pas à y croire même quand on a le nez dessus.

… et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides. Tu veux parler de clochards? … de ceux qui font du stop sur la route? demandais-je. Ça peut être des clochards ou des gens que tu connais, répondait évasivement ma mère. Un homme ou un garçon que tu connais… elle se taisait, gênée, et je savais qu'il était inutile de poser d'autres questions. Il y a des choses dont on ne parlait pas, à cette époque. Je n'en ai jamais parlé à mes propres enfants, il n'y avait pas de mots pour les dire. 
Hantées (Haunted, 1987)

C'est en cela que les textes courts de Oates sont proches parents (malgré les apparences) de ses romans les plus touffus: entre ses personnages et la réalité quelque chose s'interpose, ils n'arrivent à se reconnaître que dans les miroirs déformants.


Le recueil Hantises se compose des nouvelles:
Hantées; 
La Poupée; 
Le Maître de bingo; 
La chatte blanche; 
Le modèle; 
Circonstances atténuantes; 
Vous ne me faites pas confiance?; 
Le coupable; 
La prémonition; 
Changement de phase; 
Pauvre Bibi (Poor Thing); 
Thanksgiving; 
Aveugle; 
Le radioastronome; 
Les habitants maudits de la maison de Bly; 
Martyre;

et en manière de postface d'un court essai intitulé:

"Réflexions sur le grotesque"

... la simplicité fataliste des contes de fées de Grimm 
et la complexité de vision dont la Rose pour Emily 
de William Faulkner offre un exemple suprême... 
Joyce Carol Oates


Dans la postface qu'elle intitule (de façon un peu trop prometteuse?) "Réflexions sur le grotesque", Oates évoque un certain nombre d'œuvres qui, de par la "présence physique brutale" des images qu'elles ont, pour trait commun, de contenir, aideront,  pense-t-elle, à définir les contours de ce qu'elle appelle "grotesque" dans les arts narratifs:  œuvres de Kafka, Bosch, Murnau, Goya, Dali, Dinesen, Grimm, Faulkner, Beckett, Gogol, Bowles, Klinger, Münch, Klimt, Schiele, Bacon, Fischl, Gober;  et, avant de revenir sur la naissance du "grotesque"  en tant que genre, convoquant cette fois Walpole, Radcliffe, Hoffmann et Hawthorne aux côtés de Poe, elle avance (peut-être avec soulagement?) l'idée que: "de Jeremias Gotthelf (L'Araignée noire, 1842) à des auteurs fantastiques postmodernes tels qu'Angela Carter, Thomas Ligotti, Clive Barker, Lisa Tuttle et à des auteurs de best-sellers grand public tels que Stephen King, Peter Straub, Anne Rice… nous reconnaissons la touche puissante du grotesque, si large que soit l'éventail des styles" .
Si utile que soit cette liste, elle nous laisse sur notre faim.
Pas seulement parce qu'on pourrait la prolonger encore longtemps, et dans bien des directions (et  si on ajoutait Apulée? et Wu Cheng'en? et Burroughs (William, pas E. R.)? et San Antonio?) mais surtout parce que, bien que nous reconnaissions très bien l'air de famille sur tous les portraits de cette galerie d'ancêtres, nous nous demandons indiscrètement ce qu'ils ont bien pu faire ensemble, et nous voilà dans le rôle ingrat de l'enfant qui pose des questions auxquelles il se doute un peu qu'il n'aura pas de réponse (pourquoi grand-papa William il ressemble plus à son tonton Edgar Allan qu'à son papa Nathaniel, hein? Et tata Karen, c'est vrai qu'avant on l'appelait Isak?)
Plus révélatrices sont certaines exclusions qu'elle formule: "Une histoire de fantômes appartient-elle inévitablement au genre grotesque? Non. Les histoires de fantômes de l'époque victorienne sont, dans l'ensemble, trop "bien élevées", trop "ouvrages de dames" quel que soit le sexe de leurs auteurs.Une bonne partie des récits fantastiques de Henry James, ainsi que de ceux de ses contemporaines Edith Wharton et Gertrude Atherton, bien qu'élégamment écrits, sont trop distingués pour en faire partie." et plus loin "on pourrait définir [le grotesque] comme l'antithèse exacte du 'bien élevé' ".
C'est, peut-on supposer, ce qui l'a poussé à cette expérience, écrire l'"envers", l'"antithèse" d'un récit d'Henry James (Les habitants maudits de la maison de Bly).
Si elle indique une piste intéressante ("la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?") elle ne la développe pas. Quel dommage! On touchait là, pourtant, à quelque chose; la notoirement mal élevée Patrica Highsmith aurait,  je pense, approuvé, au moins d'un claquement de langue.

La forme de l'essai n'est sans doute pas celle qui convient le mieux pour explorer les limites de ce genre: le genre qui parle des choses dont on ne parle pas à table. Si vous vous demandez encore si la mention de la nécessaire "brutalité" sans laquelle l'art est trop bien élevé pour se commettre avec le grotesque, est ou n'est pas à prendre au sens littéral, peut-être pourrait-on vous recommander de lire, non pas avant, mais après cette postface bien élevée - une vraie dissertation, qui, au lycée, aurait valu à l'élève Oates une bonne note -  la dernière nouvelle du recueil, Martyre: c'est probablement la moins fréquentable, la plus grotesque, celle qui se rapproche le plus de la définition que Oates, dans sa sage postface, a eu tant de mal à formuler.

Attention: sous votre pied une marche vient de se dérober.
Et, pas de chance, vraiment: quand l'escalier s'est affaissé quelque chose, aussi, s'est affaissé dans le bâti, et la porte de la cave, libérée d'on ne sait quoi qui la retenait dans son cadre gauchi,
s'est refermée en claquant.

Joyce Carol Oates,  Hantises: Histoires grotesques
(Haunted: Tales of the Grotesque,1994) 
traduit par Claude Seban, Stock, 1995;
et Le livre de poche (n°30742), 2007