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lundi 20 mai 2024

Elle a été perdue, cette musique-là

 Un être savant, un jour, est venu, nous a instruits, nous, ignorants.
Il nous a appris à parler. Auparavant nous ne savions que chanter.

Ce fut une tentation. Il ne fallait sans doute pas accepter. Maintenant nous savons tous parler, après quelques années d’enfance et de balbutiements. Mais à présent on n’est plus comme avant. Ce n’est plus l’enchantement.

Il se faisait des choses. Il y avait des entreprises, des réunions, des travaux, des préparations en vue du futur. On avait des arbres. Il s’occupait de presque tout.
Autrefois il nous gouvernait. Nous n’avions pas à vouloir, à décider. Nous pouvions encore jouer. Il a disparu sans qu’on se l’explique.
Maintenant tout nous incombe à nous, il laisse faire. Il n’est plus intéressé.
Il fait comme s’il n’était pas au courant.

Ce n’est pas la première fois qu’il s’était détaché. Certes, à ses yeux nous ne sommes pas satisfaisants, pas non plus très intéressants. Nos pères-prédécesseurs savaient comment l’intéresser. Ils savaient, eux, ce qu’il fallait pour ne pas rester seuls et le faire revenir. Mais nous, nous ne savons pas, nous n’en avons pas trouvé le moyen.

Une musique auparavant nous reliait. Une musique nous avait été donnée pour cela, pour revenir à lui; à l’être si important qui pouvait nous gouverner notre terre. Une certaine musique. Elle le ramenait à nous, cette musique-là qui nous avait été léguée afin d’être le lien. Mais elle a été perdue celle-là.

Certains parmi nous quittent la tribu afin d’aller vivre avec les animaux sauvages. Nous les laissons partir.
Les bêtes sauvages n’en veulent pas. Elles ne se laissent pas tromper par des inclinations tumultueuses, par simplement des intentions.
De ce côté le fossé est grand et large, un fossé qui ne peut actuellement être comblé.

Car nous ne sommes pas des bêtes. Quoique d’une certaine façon nous ne soyons pas encore parfaitement des hommes. Nous le serons. Il ne faut pas désespérer. Nous l’avons été. Dans des temps anciens, nous le fûmes. En même temps que ceux-là qui présentement dans les bois et la savane sont redevenus entièrement des bêtes mais nous les respectons. Nous nous interdisons de surveiller leurs vies ou de chercher à savoir des choses sur elles, qui d’une manière ou d’une autre les humilieraient peut-être.
Car, malgré que nous nous soyons restés plus qu’à moitié hommes surtout par l’aspect et donc en avance sur elles, il est à craindre, il est possible que nous ne redevenions hommes complets et véritables, qu’après elles. On ne peut savoir. On ne peut être sûr. Se vanter ne serait pas bien.
Pour le moment, sur quatre pattes, ou autrement, elles attendent dans la forêt, dans des terriers leur lointain avenir d’hommes avec une grande dignité, avec une dignité exemplaire.


Henri Michaux:  En route vers l'homme
 dans Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions (1982)

Henri Michaux: œuvres complètes  T. III, p 1186, Gallimard, Pléiade

mercredi 5 août 2020

Gilbert Lascault, toujours vert


Vous n'êtes pas encore rassasiés d'exotisme, et les empires lointains vous fascinent toujours?
Gilbert Lascault, vous vous en souvenez, avant de nous emmener compter les minutes dans la Cité des Ombres, nous avait offert une collection de plaisants souvenirs d'enfance (apocryphes), de saisissantes vignettes (apocryphes) d'un îlot tempéré, une hardie tentative de cartographie (apocryphe) des galeries d'un monde miné… il a également décrit pour notre bénéfice, rangées alphabétiquement, les merveilles d'un Empire: l'Empire Vert!
Feuilletons ensemble, au hasard, cette Encyclopédie abrégée:

Décadence
Depuis quatre mille ans (murmure à son adjoint le troisième historiographe de l'Empereur, l'homme à la mémoire circulaire, celui qui possède quatre-vingt-trois stylographes en jadéite), oui, depuis quatre mille ans, l'Empire Vert ne cesse pas d'être en décadence. Depuis quatre mille ans il se désagrège comme la toile pourrie d'une tarentule. Dès qu'il est apparu, les politiciens et les historiographes ont remarqué que les haines entre les provinces, l'ambition des généraux et des maréchaux, l'étendue du territoire, la diversité des climats, la lourdeur de la bureaucratie, l'injustice des promotions et la misère des peuples rendaient difficile la survie de l'Empire. Elle n'a jamais cessé d'être difficile, mais elle ne l'est aujourd'hui ni plus ni moins que la nuit sanglante où le Premier Empereur, le prince albinos au regard torve, est monté sur le trône, après avoir égorgé lui-même ses sept sœurs, et ses neuf oncles.
Il y a quatre mille ans, déjà.

Convives
Après l'assassinat du Ministre des Cultes et Sortilèges, les policiers croient découvrir de nombreux complices des assassins à la Cour et parmi les hauts fonctionnaires. Ils considèrent également comme complices tous ceux qui, au cours des années précédentes, ont tenté de limiter les pouvoirs de la police ou de diminuer la part du budget qui lui est attribuée. Ils multiplient interrogatoires, arrestations, exécutions sommaires.

Deuil
D'un ministre, nul ne dit jamais qu'il est mort. On préfère affirmer qu'il a remis son âme au vent, ou aussi que sa voix a rejoint celle du tonnerre, ou encore qu'il est allé rependre ses pendus ou écorcher une deuxième fois ceux qu'il avait déjà condamnés… Chacun, à l'intérieur du ministère, s'efforce de n'avoir l'air ni de se réjouir de sa mort, ni de déplorer l'heureuse venue de son successeur. Certains feignent d'être malades pour éviter ces problèmes, mais ils apparaissent alors comme trop habiles et s'attirent la méfiance de leurs supérieurs hiérarchiques.

Écrivains
Dans la plupart des maisons d'édition de l'Empire Vert tout manuscrit reçu est d'abord envoyé à un hôpital pour être désinfecté. Il est ensuite porté à un exorciste, Prêtre des Éclairs Sanglants, qui doit éliminer les maléfices qui ont pu être introduits dans le papier. L'exorciste est particulièrement vigilant quand la manuscrit traite de questions sociologiques… Toutes ces précautions étant prises, l'ouvrage est confié aux lecteurs de la maison qui récitent sept prières avant de donner à  l'éditeur leur avis sur le texte.

Empoisonneurs
Dans les débits de boisson de l'Empire, les clients boivent des alcools purs et se racontent sans lassitude des histoires d'empoisonneurs de puits. Chaque année les journaux de la Capitale et des provinces lancent de grandes campagnes contre ceux qui jettent de l'arsenic dans les puits.  Des manifestations ont lieu devant les palais des Gouverneurs, exigeant le châtiment des coupables. Plus de cent personnes, dont une dizaine d'enfants, sont chaque année lynchées parce qu'on les soupçonne de ce crime. Pourtant un rapport du cinquième Juge de la Cour, chargé des chenils, des jardins et des fauveries, indique que ce délit a beaucoup diminué. Il y a cent cinquante ans, plus de mille puits étaient chaque année empoisonnés dans l'Empire Vert. Actuellement, il y en a environ deux douzaines par an. Mais, comme l'écrit le  cinquième Juge: "Plus un phénomène désagréable devient rare, plus ce qu'il en reste est perçu comme insupportable".

Miroirs
Dans les villes, la plupart des femmes portent dans une poche un miroir brisé. Elles s'y regardent parfois. Elles peuvent aussi l'utiliser pour défigurer celui ou celle dont l'œil, la bouche ou la façon de marcher leur déplaît.


Tanflûte. Je vous présente mes excuses. Je croyais, en vous offrant ces quelques morceaux choisis de l'Encyclopédie abrégée de l'Empire Vert, vous emmener dans un nouveau grand voyage, fertile en surprises et en émerveillements, et, déception! Il ne se passe rien dans l'Empire Vert dont nous ne pourrions prendre connaissance chez nous en tournant le bouton étiqueté "nouvelles locales" sur une petite boîte d'ébonite. L'Empire Vert, c'est au bout de la rue en tournant le coin.


Gilbert Lascault, Encyclopédie abrégée de l'Empire Vert
Collection "Papyrus", 
Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1983
ISBN: 2-86231-048-4

mardi 19 février 2019

La matérialité est mise au premier plan


Vaka Valo est un infatigable générateur de collages (collagène?).
Vaka Valo a intitulé  "Dream Diary" une série d'images (des dessins numériques basés sur des collages, en fait) dans lesquelles il entend, non pas recréer des scènes oniriques remémorées, mais illustrer la logique particulière qui préside à l'association apparemment chaotique d'images du quotidien dans les rêves.


Un escalier, quand on y pense,
c'est un engin incroyablement sophistiqué!
Comment a-t-on pu inventer un truc aussi dingue?


La famille: autre concept dont on a tendance
(quand on est éveillé) à sous-estimer l'étrangeté.
Surtout quand le tracteur sonne les jours impairs.


Et mettre des apostilles dans une poêle quand 
on veut les flamber au rhum, c'est assez logique après tout.
Beaucoup plus que les mettre dans un chapeau ou une pantoufle.

On trouve un choix de ces images (ici, là et là) 
dans le blog 50 Watts
(remercions-le avec chaleur).

Cette reconfiguration des images du quotidien avait éveillé l'intérêt d'Henri Michaux:
"Le rêve, on le sait, donne des équivalences; assez avilissantes le plus souvent, et terre à terre.
On n'y reconnaît que très mal ce qui, de jour, est considéré avec enthousiasme ou idéalisme. L'amour n'y échappe pas. Le sentiment qui en faisait l'unité, qui en donnait le sens et l'atmosphère disparaît, comme s'il ne comptait pas. La matérialité est mise au premier plan. Non pas que le rêve salisse nécessairement l'amour. Mais plutôt il ne le voit pas, ni du reste la haine, ou l'aversion. Ces sentiments le font songer à des objets, les objets ordinaires de notre vie quotidienne, de notre ordinaire le plus ordinaire. Il faut qu'il dénature, qu'il passe à des choses, et les choses même, qu'il les fasse passer dans une autre catégorie.
Il arrive pourtant que cet anti-éloquent par excellence n'aille pas à l'abaissement, mais toujours il dénature et il y aura passage inattendu du fait d'une catégorie dans une autre catégorie."
 
Gallimard, L'Imaginaire, 2012
ISBN 978-2-07-073928-8


Images © Vaka Valo
Encore un grand merci à Will Schofield pour son blog 50 Watts! 

jeudi 17 septembre 2015

Lente, cotonneuse, solidifiante: la surface qui est l’éveil



Une nuit, je rêve.
Je suis dans les corridors, les mains embarrassées.
Impossible de trouver le directeur des opérations. J’ai quelque chose à lui dire au sujet du tournage de l’après-midi.
Quoique passant par quantité de bureaux pleins de monde, je n’arrive pas à le rencontrer.

Tiens! son chien, un grand berger alsacien.

Ah! voilà qui en quelque façon me rapproche du but et, serrant dans mes bras la tête du chien qui s’est dressé sur ses pattes, "Eh bien! dis-je, où est donc Eric?" (c’est son maître), m’attendant à voir sa bonne tête s’animer à ce nom.
Et voilà qu’à ma grande surprise une voix me répond, comme venant de ses entrailles, un semblant de voix, sans voyelle précise, mais tout de même pas confuse (pas d’onomatopées ou de "petit nègre" à quoi on se serait plutôt attendu qu’à ses phrases construites que j’entends).
C’est le son auquel j’aurais surtout à redire, flou comme venant de derrière une tenture.
Phrases précipitées.
Il tient - c’est évident - à me dire ce qu’il sait.
Et, observant ma difficulté à comprendre, voilà qu’il se met, et avec plus de volubilité encore, à me l’expliquer en anglais.
Là, en effet, je l’entends mieux. Des phrases, presque en entier, me sont intelligibles, claires, d’ailleurs d’une syntaxe normale, parfaite, lâchées d’une traite, sans hésitation aucune.
C’est prodigieux.

Chose digne de remarque, ce n’est pas ce prodige en soi qui est renversant et m’emplit de délectation, le prodige pour moi c’est que cette découverte majeure de la nature, ce parler des chiens, m’est pour la première fois révélé après tant d’années que je vais de tout côtés observant les bêtes. Quel maudit distrait je suis!

Enfin, je sais à présent. J’en aurai rencontré au moins un, de chien parlant. Mon envie de joindre le maître des lieux n’est plus qu’à l’arrière-plan. L’importante révélation m’occupe tout entier. J’ai entendu le parler des chiens. Je vais les observer mieux maintenant. Ils ne me donneront plus le change. Pendant que je rumine ces pensées, j’affleure à la surface qui est l’éveil, lente, cotonneuse, solidifiante affaire, qui dissipe l’autre.

… Sans doute j’ai dérivé. Et une langue commune aux chiens et aux hommes m’induit momentanément en erreur. Je cherchais si je continuais dans la nuit à chercher qu’on se comprît entre hommes, tout bonnement (entre hommes de différentes catégories), mais, certes, l’aspiration a été merveilleusement satisfaite et je me réveille avec un contentement immense. N’a-t-elle pas été trop satisfaite? Quel besoin, dira-t-on, d’utopie, d’extravagance?

Un problème majeur pour moi est là-dessous.

Enfant, je ne comprenais pas les autres.

Et ils ne me comprenaient pas. Je les trouvais absurdes. 
On était étranger.
Depuis, ça s’est amélioré, néanmoins, l’impression qu’on ne se comprend pas réellement n’a pas disparu.
Ah! s’il y avait une langue universelle avec laquelle on se comprît vraiment tous, hommes, chiens, enfants, et non pas un peu, non pas avec réserve. Le désir, l’appel et le mirage d’une vraie langue directe subsistent en moi malgré tout.
Maintes fois, des voix de femmes entendues dans la journée et d’un peu loin, lorsqu’on perçoit les sons élevés des voix de soprano, sans saisir le sens, maintes fois les personnes qu’on écoute distraitement ou avec agacement, pendant qu’elles continuent à parler feront "songer", ni femmes ni oiseaux, mi-femmes, mi-oiseaux. La vague réflexion du jour à peine consciente continue à cheminer, la nuit vient et ces oiseaux, délivrés de notre surveillance rationnalisante, parleront, et rien d’étonnant qu’ils parlent français, puisque ce sont des Françaises.


Durant les siècles où l’on croyait que ce qu’on avait rencontré en rêve existait réellement en quelque endroit,
il devait y avoir des conséquences à ces rêves de bêtes parlantes.
Sûrement, ils étaient accueillis avec émotion, 
le rêveur croyant, à son réveil, s’être trouvé dans des lieux où 
les animaux parlaient encore. 
Des récits se mettaient de différents côtés à circuler, 
de témoins en quelque sorte. 
Ils ne furent pas le fait de conteurs en mal de création, 
ou de sottes nourrices pressées de répondre aux questions des petits enfants, lesquels en effet n’ont pas encore constaté de différences tranchées et définitives entre animaux et hommes.
Non, les hommes attentifs à leurs rêves devaient,
des animaux qui parlent, 
avoir eu une expérience personnelle.

D’abord.

Le rideau des rêves (1963-1966), 
L’Herne, 1996

vendredi 14 août 2015

Ce qu’il reste sur la feuille blanche quand il en a fini avec elle



Quand je regarde le papier blanc, écrit-il, je vois courir au loin un homme épouvanté.

De quoi épouvanté? 

De quoi épouvanté? Je ne sais, et aussi le rite ridicule d’hommes qui tournent en rond.

Puis viennent d’autres hommes (toujours à l’extrême bout du papier) en quantités innombrables, une foule non pour un tableau mais pour une époque.
Ces hommes sont maigres et grands.

La santé ne m’a pas prodigué les excès. Je n’en prodigue pas aux autres. Voilà ce qu’on pourrait dire.
Mais pour ce qui est de la multitude, elle est prodiguée. Seul un vieillard au faîte d’une longue vie en vit passer autant.

Ah! Si je pouvais les réunir en un seul tableau! Il y aurait des gens haletants à le regarder tant il grouillerait de vie.
On s’arrêterait et on dirait émerveillé: voilà, cette fois nous avons vu une vraie foule passer!

Mais ils passent et je ne puis les arrêter ni les tenir groupés.
Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.
Pourtant chacun, je le vois, a comme un dépôt.

Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.

Enfin, de rage de ne pouvoir le retenir, je me jette furieux sur le papier et je le massacre de ratures jusqu’à ce qu’il en sorte une horrible figure désolée qui en cent toiles et en dix ans a fini par me faire reconnaître pour peintre.
Mais je ne suis pas dupe. Dans les pleurs et la rage, je rejette loin de moi cette maudite usurpatrice, et l’art qui se dérobe m’emplit de son souvenir décevant et amer.


paru sous le titre La lettre du dessinateur 
dans Labyrinthes, Éditions Godet, 1944; 
puis sous le titre La page blanche, 
dans Le rideau des rêves, L’Herne, 1996.


Dessins d’Henri Michaux 
(de la série Mouvements)

jeudi 7 novembre 2013

Choses pas vues, 5


Sur une grande route,
il n’est pas rare de voir une vague,
une vague toute seule,
une vague à part de l’océan.
Elle n’a aucune utilité, ne constitue pas un jeu.



C’est un cas de spontanéité magique.


Henri Michaux, 
Au pays de la magie 
dans Ailleurs (1948)

Photo: !!!!!


mercredi 21 août 2013

Choses pas vues (4)


Depuis un mois que j'habitais Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu'à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.

Un murmure vint de  droite. 
C'était un homme assis comme moi les jambes ballantes, et qui regardait la mer. "À présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis depuis des années."
Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. 
Il en tirait des capitaines d'un autre âge en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s'habillent plus. Et chaque être ou chose qu'il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s'éteignait, il poussait ça derrière lui.

Nous remplîmes ainsi toute l'estacade.

Ce qu'il y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire, mais visiblement ce n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui était fané.

Alors il se mit à rejeter tout à la mer.


Un long ruban ce qui tomba et qui,
vous mouillant,
vous glaçait.

Un dernier débris qu'il poussait 
l'entraîna 
lui-même.


Quant à moi, grelottant de fièvre, 
comment je pus regagner mon lit,
je me le demande.


Henri Michaux, La jetée, 
(édition revue, 1967), Gallimard.

Photo: Matthias Heiderich.