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mercredi 25 octobre 2023

Le pays d'octobre, le pays de novembre


Je ne sais pas ce qu'il en a été dans vos contrées, amis lecteurs, mais du côté de chez moi Octobre n'a pas fait mentir sa réputation: ce fut un mois bien mélancolique. De quoi peut-on bien parler, sans pour autant s'enfoncer davantage dans la mélancolie, à la charnière entre octobre et novembre?

Li-An et moi, nous sommes souvent synchrones: il vient de poster un billet sur l'illustrateur dont j'avais justement envie de vous parler pour Halloween, Joseph Mugnaini. Puisque Li-An a agrémenté son billet de plusieurs images datant de diverses périodes de la vie de l'illustrateur, et même d'un lien vers un groupe f***book (pouah!), plutôt que vous diriger vers ce gouffre, je préfère vous signaler qu'il y a quelques années, le blog Monsterbrains avait secoué la poussière des cartons de cet illustrateur un peu oublié. 

Li-An avance l'hypothèse intéressante que ses dessins ont pu influencer Forest pour ses premières couvertures chez Fiction ou chez J’ai Lu (j'y crois moi aussi; j'en vois aussi, de ces dessins, qui semblent annoncer une manière qu'adoptera plus tard John Blanche).
 Ray Bradbury appréciait beaucoup son travail, en effet, et ils entretenaient des relations amicales; c'est Bradbury qui insista auprès de ses éditeurs pour que ce soit Mugnaini qui soit chargé d'illustrer les éditions successives de son roman Fahrenheit 451, et de plusieurs de ses recueils, en particulier Le pays d'Octobre.








Chas Addams? Vous avez dit Chas Addams? Comme c'est Chas Addams - en revanche ce n'est pas bizarre: Bradbury, Addams, Mugnaini et à l'occasion Ray Harryhausen formaient une sacrée petite bande de chouettes copains whose sense of humor was a little different from everybody else's.
Je me demande si à présent il leur arrive parfois de se déguiser en fantômes rigolos, pour amuser de petits enfants.

mardi 1 août 2023

Real treasures (the friends we made along the way)

Un nouveau mois commence: essayons d'y entrer du bon pied. Voyons si, quelque part, l'horizon s'éclaircit... Ah mais oui, quelques trouées dans les nuages, mais assez loin d'ici, du côté des mondes imaginaires.

Vous vous en souvenez, il y a quelques années (à propos de "Valérian et Laureline"),  Phersv et  votre serviteur étaient tombés à peu près d'accord sur une formule pas trop compromettante:
"Pour faire court, ce n'est pas si mal". 

Le nouveau film D&D (Donjons & Dragons : L'honneur des voleurs) n'est pas exempt de défauts, mais si on le juge pour ce qu'il est: une transposition un peu ironique de ce qui se passerait sur un plateau de jeu si on prêtait vie à toutes les figurines, petites et grosses (ce n'est pas si facile: pour lancer un sort pareil et le faire durer deux heures, quarorze minutes, et pas une minute de moins, il faut être au moins niveau 25),  et non pas, surtout pas, une saga-de-fantasy-qui-se-prend-au-sérieux comme on en produit maintenant à la chaîne,  on s'amuse bien devant l'écran. Je dirai donc cette fois:
"Pour faire court, ce n'est pas mal du tout";
un peu plus téméraire en cela que Phersv, qui se demande carrément... pourquoi il a aimé. Mais après avoir fait quelques réserves, comme on pouvait s'y attendre, Phersv en parle bien (et en bien).

Et il n'est pas le seul. Que dit, par exemple, Laurent Kloetzer?
"...nous autres, les rôlistes, aimons en particulier certains films, qu'on qualifierait volontiers de "films de rôlistes" : qui mettent en scène une bande de personnages héroïques, un peu décalés parfois, qui échangent entre eux des blagues méta sur ce qui se passe et construisent des plans improbables qui parfois échouent - mettons Chevalier, ou Les Goonies, ou Princess Bride, ou la série The Expanse... Je suis sûr que vous en trouverez plein d'autres dans vos mémoires."  Cedric Ferrand évoque, lui, les Gardiens de la Galaxie. On pourrait aussi suggérer le Starship Troopers de Verhoeven, construit comme un film de propagande pour le recrutement et adoptant en surface les codes du film de guerre: en résumé, tous ces films, si on s'arrête à leur premier degré, on rate quelque chose. 

En fait, tous ceux qui font partie du public-cible de ce film (Phersv, Imaginos, Laurent Kloetzer, Cedric Ferrand... et  votre serviteur)  sont allés le voir "un peu à reculons", échaudés par les affligeantes tentatives précédentes (Profion, que ton nom ne soit plus!). Et tous, ou peu s'en faut, en sont ressortis en esquissant des pas de danse et en grattant des instruments à cordes imaginaires.  Moi-même, regardez-moi bien: ne suis-je pas en train de danser avec grâce et de tirer des sons harmonieux de mon luth?   (mille pets de dragon, ne me déconcentrez donc pas pendant que je lance ce sort que j'ai eu un mal fou à mémoriser!).

 

mercredi 11 janvier 2023

Éditions nouvelles, nouvelles éditions

 Peut-être vous en souvenez-vous? Il y a neuf ans (ouf! déjà?) j'avais mentionné les éditions CMDE (Collectif des Métiers de l’Édition) dans un billet à propos de Julio Cortazar. Cette  maison d'édition a un nouveau nom: Ici-bas, et un site tout neuf (La racine de l'Ombù figure toujours au catalogue, parmi d'autres choses intéressantes).

Quant au roman de Sofia Samatar, Un étranger en Olondre, je vous l'avais signalé il y a quelques mois: il a trouvé un nouvel éditeur, Argyll, qui, non content d'avoir un catalogue déjà bien fourni, se fait remarquer par la sobre élégance de ses couvertures; à mon avis, la nouvelle présentation d'Un étranger en Olondre est plus réussie que celle de la précédente édition, alors cette fois, ne le ratez pas!


Mais, me direz-vous, n'y a-t-il pas aussi des maisons d'édition qui n'ont pas changé de nom et/ou qui vont publier des livres encore jamais parus? Ma foi oui: très bientôt (la semaine prochaine si tout va bien) les célèbres Moutons électriques vont publier un nouveau roman de  Jean-Philippe Jaworski: Le Tournoi des Preux (un roman qui aura des suites, car l'inventeur du Vieux Royaume, vous l'avez sans doute déjà remarqué, a de la suite dans les idées) et l'illustre Bélial' le troisième tome de La maison des jeux, de Claire North, dont les deux premiers tomes ont été (pour moi) deux des meilleures surprises de 2022. Mais ceux-là, il vaudra mieux que je vous en parle quand ils seront là, vous ne pensez pas?

lundi 27 juillet 2020

Un long voyage, de Claire Duvivier


"Le jour où Malvine Zélina de Félarasie débarqua sur le port de Tanitamo, ce n'est pas elle qui attira les regards, mais le recteur Balateste, qui descendit la rampe du bateau d'un pas conquérant, passa devant les administrateurs de la concession sagement alignés, donna à Pondaire une accolade précipitée qui arracha la canne des mains de l'ancien, puis se lança aussitôt dans un discours, assurant à son auditoire qu'ils étaient l'honneur et la fierté de l'Empire."

Quand on est sujet d'un Empire, il est fortement recommandé d'en être fier.
"Être l'honneur et la fierté de l'Empire", ça, en revanche, c'est un peu un luxe: la majorité des sujets d'empires comprennent vite qu'il n'y a pas que des avantages à s'y faire remarquer, à sortir du rang, rester sagement aligné est plus prudent.
Les événements racontés dans Un long voyage le sont (au soir de sa vie) par Liesse, qui, jeune imprudent, s'est un jour fait remarquer - sans même l'avoir cherché.

Comme dans Kalpa Impérial et dans Un étranger en Olondre, l'idéologie qui naît du concept d'empire est questionnée (mais discrètement, sans que cela prenne trop de place) dans Un long voyage.
Visiblement, ces trois ouvrages appartiennent au genre appelé "fantasy", c'est-à dire que les choses et les gens y ont des noms exotiques, les paysages sont insolites et grandioses, et les lois de la physique sont légèrement différentes de celles de notre monde (mais pas celles de la causalité, ni celles de l'économie ou de la sociologie).
Manquent les chevaliers obsédés par le point d'honneur, les rois soucieux de légitimité dynastique, les chanceliers préoccupés par l'intempérance des dragons, les créatures à forme vaguement humaine mais surabondamment pourvues de poils et de crocs, les magiciens de diverses nuances de gris et les fées bénéfiques ou maléfiques: mais on peut très bien - ces trois livres le prouvent - écrire de la fantasy sans rien de tout cela.

Les premiers chapitres nous présentent une galerie de personnages pittoresques, que notre narrateur, alors qu'il était encore un adolescent naïf, a classés candidement selon qu'ils se sont montrés avec lui plus ou moins amicaux, selon le degré de familiarité qu'ils lui ont permis, selon la plus ou moins grande facilité qu'il a eu à les comprendre. Et à vrai dire, il ne les a pas très bien compris: le lecteur aura souvent un temps d'avance sur lui, car des recteurs Balateste, des Andriet Pondaire, des Dalione Flécheret, des Merle Pyrart, des Eguyon Vilherbe (des noms exotiques, qu'est-ce que je  vous disais?), si pour Liesse ils sont des énigmes au moment où il les rencontre, nous, dès leur première apparition nous les reconnaissons car nous les avons déjà rencontrés, tous, sous d'autres noms mais avec les mêmes ambitions minuscules, craintes disproportionnées, espérances vagues et regrets inexprimés, n'est-ce pas?

Il est grand temps qu'au second chapitre Malvine Zélina de Félarasie débarque: elle, au moins, elle restera longtemps une séduisante énigme pour nous lecteurs comme pour le narrateur nostalgique qui ne cache pas l'admiration qu'il a éprouvée pour elle.
Assez rapidement, le lecteur se fera une idée de ce que peut être Malvine Zélina de Félarasie: un personnage "en avance sur son temps" (de quelle façon et jusqu'à quel point "en avance sur son temps"? Allons, je ne vais pas vous révéler tous les secrets du livre).
En fait, le mystère se déplacera au cours du roman, de la personnalité complexe et fascinante de Malvine vers… autre chose. Nous y sommes: le sujet du roman, c'est un déplacement de mystère, un glissement (comme dans d'autres romans il y a des glissements de temps, par exemple sur Mars). Le drame de la dame de Félarasie, c'est d'avoir raison à contre-temps.

Les auteurs de fantasy sont souvent tiraillés entre deux impératifs contradictoires; d'une part, construire un monde cohérent, mais différent du nôtre; d'autre part, aider le lecteur à s'identifier aux principaux protagonistes. 
Tel récit se passe dans une société où il est de bon ton d'accrocher les têtes coupées de ses ennemis à la queue de son cheval, soit;  mais il vaudra mieux, cependant, pour faciliter l'identification, qu'un des personnages qu'on veut désigner comme positifs trouve des réserves à faire sur cette pratique.
Inversement, dans une société figée dans un système hiérarchique, aucun lecteur ne sera surpris qu'un ou une jeune ambitieux(se) cherche à bousculer les règles; il faudra pourtant que l'auteur, en décrivant cette société, nous convainque que tout n'y est pas dysfonctionnel, qu'elle parvient tout de même à avancer cahin-caha.

Au cours du long voyage auquel nous convie Claire Duvivier, elle nous fera visiter un monde franchement déroutant (la sensation de familiarité que nous avons ressentie dans les premiers chapitres était un leurre!),  et nous présentera les réactions, tant individuelles que collectives, aux mutations qu'il connaîtra, d'une façon parfaitement crédible.  De ce point de vue (et d'autres) ce livre est une réussite.

Je hasarde l'idée qu'une des clés du roman se trouve dans ce paragraphe:
[…] c'est que cette histoire est une histoire insulaire. À ce titre, elle obéit à une structure comparable à celle de nos chants, ou plutôt de nos pièces de théâtre; je ne sais quel terme d'armique utiliser au juste. Tu dois savoir, ma hiératique, que ces spectacles, dans les peuplements, se déroulent toujours en deux fois: d'abord, les acteurs déclament l'histoire, qu'il s'agisse d'une fable, d'un récit historique ou d'une romance. C'est la partie principale du spectacle. Suit alors une sorte d'entracte musical qui marque la fin de ce premier acte, ce qu'on appelle l'uraupa. Mais la soirée ne se termine pas là. La pièce est rejouée; dans les villages, ce sont des enfants qui s'en chargent et qui improvisent; à Tanitamo, ce sont des comédiens dont c'est la spécialité. Bien sûr, ce n'est pas exactement la même pièce; l'idée est plutôt de la revisiter, de façon naïve et volontairement simpliste. On rit souvent lors de cette deuxième partie, mais pas toujours; il ne s'agit pas de faire succéder la comédie au drame, comme l'écrivent les continentaux qui ont pu assister à ces spectacles. Mais plutôt de passer du grandiose au trivial pour nous rappeler que nous ne sommes que des humains, et non les dieux et les héros de la première partie.

Ce n'est pas dépouiller le roman de son mystère que de révéler qu'il raconte sous la forme d'une longue lettre-testament (ce qui explique l'apostrophe qui vous a peut-être intrigués: tu dois savoir, ma hiératique) l'histoire d'une personne disparue qui, en l'espace de deux générations, est devenue une figure légendaire; il n'en néglige ni les scènes grandioses ou dramatiques ni les aspect triviaux (et la voix du vieux narrateur a quelque chose de celle d'un enfant éternel, qui revisiterait un conte un peu comme, après l'uraupa, cela se fait dans les villages).

Je ne suis pas seul à avoir été séduit par ce livre: Gromovar, le Wolfenheir, se demande; "Qui est Gémétous et pourquoi se confier à elle ?" Bonne question.
Anne, sur Un dernier livre avant la fin du monde, en parlait dès l'annonce de sa sortie (il est paru pendant le confinement! si vous ne le voyez pas sur la table, à présent encombrée, des dernières nouveautés, réclamez-le à votre libraire)  avec un enthousiasme communicatif.
Ai-je réussi à vous communiquer le mien? Je l'espère.




Claire Duvivier, Un long voyage
2020, éditions Aux forges de Vulcain
ISBN : 9782373050806

mardi 21 juillet 2020

Les limites du contrôle: Kalpa Impérial (Angélica Gorodischer,1; Ursula LeGuin, 9)


Un Kalpa ou “jour de Brahma” est une unité de temps védique d'une durée de quatre mille trois cent vingt millions d'années.
En une journée Brahma aurait donc la possibilité de se divertir du spectacle de la naissance et de l'écroulement de millions d'empires, qui se succèderaient pour lui au même rythme que, pour nous, cliquètent les cymbales d'un petit singe en peluche bien remonté, si d'autres occupations plus sérieuses ne requéraient toute son attention.
Nous simples mortels qui n'avons pas devant nous les millions d'années de Brahma, ni même sa capacité de concentration, nous avons au moins la chance, grâce à Angélica Gorodischer, d'assister à quelques moments de l'existence d'un empire, d'en voir quelques monuments s'élever et s'écrouler.
Mais quel rapport avec Ursula LeGuin, me direz-vous?
Hé bien, c'est elle qui a livré à Small Beer Press la traduction en anglais de ce gros volume (qui n'a pas dû l'intimider tant que cela: elle avait auparavant consacré des années à une nouvelle version anglaise du Tao-te-King, par comparaison ça a dû lui sembler un jeu d'enfant, tant elle devait se sentir à son aise dans l'univers d'Angélica Gorodischer). Malheureusement, je ne peux pas vous parler de cette traduction; je ne l'ai pas lue. La version que j'en ai lue, c'est celle publiée il y a trois ans par les éditions La VolteMathias de Breyne, dont, en son temps,  j'avais loué la traduction de La racine de l'ombù a de nouveau fait du bon travail, cela, au moins, je peux vous l'assurer.

On va reparler de ce livre, et rassurez-vous, ce ne sera que la première de nos lectures d'été!

Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires, 1983-1984), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407


dimanche 24 novembre 2019

Toutes choses ont leur saison


Algésiras (qu'on ne présente plus) et Caroline (d'Un dernier livre avant la fin du monde) ont déjà dit beaucoup de bien de l'album de Linnea Sterte, In Humus (initialement paru, après avoir été partiellement prépublié en ligne, sous le titre Stages of Rot).



Vous vous dites que j'arrive bien tard?
Une des leçons du roman graphique de Linnea Sterte est que chaque chose arrive à son heure.
Il y a un temps pour nager, baleine, dans l'espace, et un temps pour se transformer en humus.
Notez, s'il vous plaît, que, si In Humus raconte une histoire, elle le fait en prenant son temps et en étant économe de paroles. Ni le rythme, ni les enjeux ne sont ceux d'une BD classique. Vous n'y trouverez probablement rien (ou très peu) de ce qui vous a accroché dans Valérian et Laureline, L'Incal, Les Méta-barons ou Aldébaran... si ces titres sont des exemples de ce que vous préférez en BD de SF.
Vous y trouverez... autre chose.



Parmi ces choses: un dessin d'une grande sensibilité.
Si vous avez pris plaisir à lire, par exemple, 40 days in the desert B, de Moebius, vous vous sentirez parfaitement à l'aise dans l'univers de Linnea Sterte.


Peut-être vous demandez-vous "Alors, In Humus/Stages of Rot, c'est une histoire de baleine?"...
C'en est une, si on veut, mais pas seulement. L'illustration de couverture du premier tirage de l'album différait fortement de celle qui a été choisie pour l'édition française (et qui reprend celle des tirages les plus récents de PeowStudio, chez qui l'album a déjà connu plusieurs réimpressions!)


Cette couverture originale, on aurait pu croire qu'elle recouvrait un recueil de haikus...
et, ma foi, ce n'était pas si loin de la vérité.
L'envie soudaine de s'essayer à la composition de haikus est un des effets secondaires possibles de l'exposition aux dessins de Linnea Sterte.


Linnea Sterte
In Humus, 2018
(Stages of Rot, PeowStudio 2017)

vendredi 16 août 2019

Un œil qui cligne et un œil qui ne cille pas



Allons, retournons à nos petits soucis quotidiens.
Vous ressentez le besoin de réviser votre mythologie nordique, au cas où nous viendrions prochainement à jeter un œil sur American Gods, de Neil Gaiman, ou sur son adaptation sérialisée?


Mémorisez les traits d'Odin, le Voyageur Gris, et notez qu'il est souvent accompagné des corbeaux  Hugin et Munin: cela pourra vous aider à le reconnaître si vous le croisez dans un aéroport, sur le parking d'un motel ou dans un bar. 

Un conseil cependant: si c'est dans le sas d'entrée d'une banque que vous le reconnaissez, faites semblant de ne pas le voir.



L'utilisation des noms Odin, Hugin, Munin, Mjolnir, Gjallarhorn, Audumlä, Sleipnir, Valhall, Fenrir...  
n'est restreinte par aucun copyright, comme Neil Gaiman lui-même se plaît à nous le rappeler.

mardi 13 mars 2018

L'anniversaire du Lear



Tout à mes préoccupations actuelles, j'ai omis de vous rappeler qu'hier 12 mars était la Journée Internationale du Hibou et de la Minouchette, instituée en 2012 par la Reine pour commémorer la naissance d'Edward Lear.
J'espère que vous n'avez pas oublié de la célébrer.
Voici, en réparation de ma négligence, un poster à suspendre au-dessus de votre table à thé.

Vous pouvez trouver cette image à une
plus haute définition sur le site du
Bélial.

Où est le hibou, me demandez-vous? Ma foi, ne perdez pas de vue que tous les hiboux ne sont pas ce qu'ils ont l'air d'être - et inversement.


Illustration de Nicolas Fructus 
Le Bélial 2018

mardi 29 août 2017

On va tout retrouver comme avant.



Bientôt la rentrée? 
Allons-nous tout retrouver comme avant? 
Aurons-nous la même chance qu'Howard Phillips Lovecraft
Si nous lui posions la question, il répondrait sans doute: 
"On peut toujours rêver".


J’étais en train de marcher ou plutôt de patauger dans un marécage sans aucun arbre, qui semblait interminable, sous un ciel de plomb. 
Mon compagnon était un vieil homme – un homme si vieux que j’en avais peur, même si je savais que je le connaissais, ou l’avais connu autrefois. Ses cheveux blancs lui tombaient sur les épaules, et sa barbe traînait presque par terre. En dépit de son âge il était plus fort que moi, et tenait un pas que j’avais du mal à suivre. 
Alors soudain j’aperçus une maison isolée sur l’horizon tout devant. C’était une très vieille maison – une ferme typique de Nouvelle-Angleterre du type qui se construisait vers 1640 ou 1680, avec un toit pointu et excessivement compliqué, et des bardeaux sur toute sa surface. Elle semblait être en état épouvantable, au dernier degré de l’abandon. 
Comme nous approchions, le vieil homme me dit: 
– Ça n’a pas changé. 
Je ne répondis pas. 
Alors il dit: 
– Ça fait deux cents ans, que ça n’a pas changé. 
Je restai silencieux. 
Alors il dit: 
– Tu étais idiot d’attendre et de renaître, je suis moins bête, je suis resté vivant tout ce temps. 
Et comme il me disait cela, je pensai que je me souvenais de lui. 
Il était maintenant habillé d’un vêtement si décoloré et indescriptible que je ne peux l’analyser – cela aurait pu être un genre de robe faite de vieux sacs en toile cousus ensemble – mais je me souvenais de lui quand il était jeune, portant de hautes bottes et un manteau rouge, avec une grande perruque noire et un tricorne. 
Dans ce vague souvenir, son visage était lisse, même si la forte poussée de sa barbe lui donnait un aspect bleuté. 
Alors je dis: 
– Ça n’a pas changé. 
Nous approchâmes et entrâmes dans la maison, trouvant à l’intérieur une masse de plâtre écroulé et une ruine générale. 
Nous commençâmes de grimper un escalier pourri, et le vieil homme dit: 
– On va tout retrouver comme avant. 
Et je répondis: 
– Tout ça est pareil qu’il y a deux siècles, on va le retrouver en haut. 
Et nous continuions de grimper. La maison n’avait qu’un étage, mais le haut du vieil escalier n’en semblait pas plus proche. Monter, monter, monter – jusqu’à ce que les murs autour de nous se transforment en brume et nuages tourbillonnants – et encore nous montions, montions. 
– On va trouver ça comme c’était autrefois, ça n’a pas changé. 
Et nous montions, et nous montions, 
et là s’arrête le rêve.
H. P. Lovecraft  

mercredi 25 janvier 2017

Joyce Carol Oates en des domaines hantés


Avant que la lumière de l'aube n'éclaire la chambre, 
Julia avait oublié l'essentiel de son rêve.
Joyce Carol Oates,
Changement de phase,
dans Hantises



Elles sont décalées, légèrement biaisées, les histoires que nous raconte Joyce Carol Oates. C'est donc de biais qu'on y entre, comme par une porte au cadre faussé, bloquée dans une position ni vraiment fermée ni vraiment ouverte.
Il en est ainsi dans ses romans comme dans ses nouvelles; mais, dans les histoires courtes, le décalage est plus vite mis en évidence, les éléments en déséquilibre basculent plus vite: la brièveté de la nouvelle l'impose.

Dans les récits qui composent le recueil Hantises, bon nombre d'éléments d'atmosphère  proviennent directement du bric-à-brac accumulé au grenier en deux siècles de littérature gothique: façades lézardées et pignons pointus!  Toits d'ardoise! Fenêtres à vitraux! Granges à l'abandon! Mares croupies! Cauchemars! Sueurs! Terreurs nocturnes!

Maisons hantées, maisons interdites. 
La vieille ferme des Medlock. La ferme des Erlich. 
La ferme des Minton au bord d'Elk Creek. 
DÉFENSE D'ENTRER disaient les panneaux
mais nous entrions quand ça nous chantait. 

DÉFENSE D'ENTRER 
INTERDIT DE CHASSER        

INTERDIT DE PÊCHER 
SOUS PEINE DE POURSUITES 

mais nous faisions comme il nous plaisait 
car qui était là pour nous en empêcher?

Hantées (Haunted, 1987)



Quelques années avant que ces nouvelles, rédigées entre 1987 et 1993 et prépubliées dans diverses revues, soient réunies dans ce recueil, Oates avait contribué à allonger la liste des classiques du style gothique avec Bellefleur (1980), A Bloodsmoor Romance (1982), Mysteries of Winterthurn (1984); aucun des accessoires susmentionnés n'y manquait, et même les points d'exclamation étaient régulièrement mis à contribution, pour ponctuer des phrases qui auraient pu être empruntées à des penny dreadful. Mais plus le lecteur progresse dans ces vastes romans, plus il lui devient clair que c'est par jeu que l'auteur a eu recours à ces artifices, et que c'est par d'autres prestiges que Madame Oates entend l'étonner.

Nos parents nous interdisaient d'explorer ces propriétés abandonnées: les maisons et les granges étaient dangereuses, disaient-ils. 
Nous risquions de nous blesser, disaient-ils. 
Je demandais à ma mère si les maisons étaient hantées et elle répondait 
Bien sûr que non, les fantômes ça n'existe pas, 
tu le sais parfaitement. 
Je l'agaçais: elle devinait que je faisais semblant de croire à des choses auxquelles je ne croyais pas, auxquelles j'avais cessé de croire depuis des années. 
C'était une habitude d'enfant: faire semblant d'être plus jeune, plus puérile que je ne l'étais réellement. Ouvrir de grands yeux et prendre l'air perplexe, inquiet. Les filles sont portées à ce genre de ruse, c'est une forme de camouflage, quand une de vos pensées sur deux est une pensée interdite, et que les yeux ouverts regardant sans voir vous pouvez glisser dans des rêves qui laissent la peau moite et le cœur battant - des rêves qui ne semblent pas les vôtres qui doivent vous venir d'ailleurs de quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît.

Hantées (Haunted, 1987)


Sur courte distance, Oates fait preuve de plus d'économie: les accessoires empruntés au roman-feuilleton ne sont là que pour brouiller les pistes. Si des ruines mal famées se dressent bien là où l'on s'attend à les voir, ce ne sont pas des goules qui les hantent; si dans un coin brille la lame d'un couteau, ce n'est pas nécessairement un serial killer qui l'a affûtée; si un personnage craint le retour d'un rêve récurrent, ce n'est pas forcément parce que c'est un cauchemar. Chaque nouvelle de Hantises réserve à son protagoniste une mauvaise surprise, sans jamais que la narratrice tombe dans le piège des conventions de l'histoire à chute: parfois, la chute n'est pas là où on l'attend, parfois le lecteur s'aperçoit en revenant en arrière que la fin - ou la catastrophe - s'est produite bien plus tôt qu'il ne l'avait pensé. Parfois, il n'y a d'élément horrifiques ni au début, ni à la fin, ni même au milieu: mais où, alors? Le malaise est pourtant bien là. Parfois on comprend que c'est simplement dans l'écoulement des années (La Poupée, Le Maître de bingo) que s'est cachée l'horreur.  Parfois, sans qu'on nous ait prévenu, c'est avant même que l'histoire commence (Thanksgiving) que le monde des personnages s'est effondré.

Les fantômes, ça n'existe pas, nous disait-on. Ce n'était que de la superstition. Mais nous pouvions nous blesser en traînant là où nous n'avions rien à faire - les planchers et les escaliers de ces vieilles maisons étaient sûrement pourris, les toits prêts à s'effondrer, nous risquions de nous couper sur des clous et des éclats de verre, de tomber dans des puits non scellés - et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides.

Hantées (Haunted, 1987)



Les faits avérés - Joyce Carol Oates prend le temps de les relater par le menu - sont extrêmement prosaïques, tout s'explique, tout s'emboite (une femme d'âge mûr, qui a une carrière sans faute derrière elle, occupant un poste à responsabilités, appréciée par ses collègues, oublie dans un moment de distraction - ça ne lui ressemble pas - son sac sur le siège avant de sa voiture, et les clés sur le contact. Ouf! Quand elle revient sur ses pas, elle constate que son oubli n'a eu aucune conséquence. Aucune. Tout est comme s'il ne s'était rien passé… pourtant, un doute minuscule s'est installé…). Et voilà.  Dès que c'est la subjectivité des personnages qui prend le dessus plus rien n'est banal ni rassurant, aucune explication ne semble plus convaincante, plus rien ne s'emboite, une voix aigre se mêle au ronron des compliments conventionnels ( - non, ça ne lui ressemble pas: que lui arrive-t-il donc?) et le rythme de la phrase de s'affoler, l'écriture change comme si on venait d'apporter à celle qui écrit de mauvaises nouvelles.

Quelle nouvelle est pire que cette prise de conscience soudaine: que les nouvelles reçues précédemment, qui avaient été, par réflexe conditionné, rangées dans la catégorie des bonnes nouvelles, en fait, elles n'étaient pas si bonnes que ça?

Un des récits les plus sèchement réalistes du recueil (qui porte le titre trompeur de Prémonition) joue uniquement sur la façon dont sont perçus, dans la classe moyenne américaine, la position, le rôle social de chacun. Tout est bien à sa place: alors, qu'est-ce qui pourrait mal tourner?  
Un oncle préféré. 
[...] 
Personne n'avait parlé de l'incident.
[...] 
Un fils dont ses parents sont fiers.
[...] 
Cela ressemblait bien aux femmes! 
[...]
Un homme dans une certaine position ne peut pas, enfin, c'est plus difficile pour lui, plus délicat. 
[...]
... on ne peut pas comparer l'urgence  de telle et telle chose, il y a des priorités…
La prémonition (Premonition, 1987) 
Sous chacun de ces clichés en apparence inoffensifs se cachent des réalités si déplaisantes qu'on ne parvient pas à y croire même quand on a le nez dessus.

… et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides. Tu veux parler de clochards? … de ceux qui font du stop sur la route? demandais-je. Ça peut être des clochards ou des gens que tu connais, répondait évasivement ma mère. Un homme ou un garçon que tu connais… elle se taisait, gênée, et je savais qu'il était inutile de poser d'autres questions. Il y a des choses dont on ne parlait pas, à cette époque. Je n'en ai jamais parlé à mes propres enfants, il n'y avait pas de mots pour les dire. 
Hantées (Haunted, 1987)

C'est en cela que les textes courts de Oates sont proches parents (malgré les apparences) de ses romans les plus touffus: entre ses personnages et la réalité quelque chose s'interpose, ils n'arrivent à se reconnaître que dans les miroirs déformants.


Le recueil Hantises se compose des nouvelles:
Hantées; 
La Poupée; 
Le Maître de bingo; 
La chatte blanche; 
Le modèle; 
Circonstances atténuantes; 
Vous ne me faites pas confiance?; 
Le coupable; 
La prémonition; 
Changement de phase; 
Pauvre Bibi (Poor Thing); 
Thanksgiving; 
Aveugle; 
Le radioastronome; 
Les habitants maudits de la maison de Bly; 
Martyre;

et en manière de postface d'un court essai intitulé:

"Réflexions sur le grotesque"

... la simplicité fataliste des contes de fées de Grimm 
et la complexité de vision dont la Rose pour Emily 
de William Faulkner offre un exemple suprême... 
Joyce Carol Oates


Dans la postface qu'elle intitule (de façon un peu trop prometteuse?) "Réflexions sur le grotesque", Oates évoque un certain nombre d'œuvres qui, de par la "présence physique brutale" des images qu'elles ont, pour trait commun, de contenir, aideront,  pense-t-elle, à définir les contours de ce qu'elle appelle "grotesque" dans les arts narratifs:  œuvres de Kafka, Bosch, Murnau, Goya, Dali, Dinesen, Grimm, Faulkner, Beckett, Gogol, Bowles, Klinger, Münch, Klimt, Schiele, Bacon, Fischl, Gober;  et, avant de revenir sur la naissance du "grotesque"  en tant que genre, convoquant cette fois Walpole, Radcliffe, Hoffmann et Hawthorne aux côtés de Poe, elle avance (peut-être avec soulagement?) l'idée que: "de Jeremias Gotthelf (L'Araignée noire, 1842) à des auteurs fantastiques postmodernes tels qu'Angela Carter, Thomas Ligotti, Clive Barker, Lisa Tuttle et à des auteurs de best-sellers grand public tels que Stephen King, Peter Straub, Anne Rice… nous reconnaissons la touche puissante du grotesque, si large que soit l'éventail des styles" .
Si utile que soit cette liste, elle nous laisse sur notre faim.
Pas seulement parce qu'on pourrait la prolonger encore longtemps, et dans bien des directions (et  si on ajoutait Apulée? et Wu Cheng'en? et Burroughs (William, pas E. R.)? et San Antonio?) mais surtout parce que, bien que nous reconnaissions très bien l'air de famille sur tous les portraits de cette galerie d'ancêtres, nous nous demandons indiscrètement ce qu'ils ont bien pu faire ensemble, et nous voilà dans le rôle ingrat de l'enfant qui pose des questions auxquelles il se doute un peu qu'il n'aura pas de réponse (pourquoi grand-papa William il ressemble plus à son tonton Edgar Allan qu'à son papa Nathaniel, hein? Et tata Karen, c'est vrai qu'avant on l'appelait Isak?)
Plus révélatrices sont certaines exclusions qu'elle formule: "Une histoire de fantômes appartient-elle inévitablement au genre grotesque? Non. Les histoires de fantômes de l'époque victorienne sont, dans l'ensemble, trop "bien élevées", trop "ouvrages de dames" quel que soit le sexe de leurs auteurs.Une bonne partie des récits fantastiques de Henry James, ainsi que de ceux de ses contemporaines Edith Wharton et Gertrude Atherton, bien qu'élégamment écrits, sont trop distingués pour en faire partie." et plus loin "on pourrait définir [le grotesque] comme l'antithèse exacte du 'bien élevé' ".
C'est, peut-on supposer, ce qui l'a poussé à cette expérience, écrire l'"envers", l'"antithèse" d'un récit d'Henry James (Les habitants maudits de la maison de Bly).
Si elle indique une piste intéressante ("la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?") elle ne la développe pas. Quel dommage! On touchait là, pourtant, à quelque chose; la notoirement mal élevée Patrica Highsmith aurait,  je pense, approuvé, au moins d'un claquement de langue.

La forme de l'essai n'est sans doute pas celle qui convient le mieux pour explorer les limites de ce genre: le genre qui parle des choses dont on ne parle pas à table. Si vous vous demandez encore si la mention de la nécessaire "brutalité" sans laquelle l'art est trop bien élevé pour se commettre avec le grotesque, est ou n'est pas à prendre au sens littéral, peut-être pourrait-on vous recommander de lire, non pas avant, mais après cette postface bien élevée - une vraie dissertation, qui, au lycée, aurait valu à l'élève Oates une bonne note -  la dernière nouvelle du recueil, Martyre: c'est probablement la moins fréquentable, la plus grotesque, celle qui se rapproche le plus de la définition que Oates, dans sa sage postface, a eu tant de mal à formuler.

Attention: sous votre pied une marche vient de se dérober.
Et, pas de chance, vraiment: quand l'escalier s'est affaissé quelque chose, aussi, s'est affaissé dans le bâti, et la porte de la cave, libérée d'on ne sait quoi qui la retenait dans son cadre gauchi,
s'est refermée en claquant.

Joyce Carol Oates,  Hantises: Histoires grotesques
(Haunted: Tales of the Grotesque,1994) 
traduit par Claude Seban, Stock, 1995;
et Le livre de poche (n°30742), 2007

lundi 12 septembre 2016

Avec Maurice Pons, découvrons de nouvelles étoiles dans la nuit d'été




C'est plus tard, beaucoup plus tard, qu'on découvrit dans la neuvième constellation de la nébuleuse Aktar une nouvelle étoile que les astrologues  baptisèrent - allez savoir pourquoi? - Tchitché Alpha.
Maurice Pons, L'œil du chat
Le Dilettante, 2006

Dans la nouvelle L'œil du chat,  qui se passe dans un lointain futur  (ou peut-être pas), il est question d'un œil, d'une créature qui est peut-être un chat (ou peut-être pas) et d'une étoile nouvelle. En l'absence (provisoire?) d'étoile Tchitché Alpha dans notre ciel, je vous montre une étoile qui en ce moment passionne nos astrologues: Alpha du Centaure.


Maurice Pons n'était pas homme à encombrer inutilement les rayons des librairies: une vingtaine d'ouvrages en cinquante ans (auxquels il faut ajouter quelques traductions mémorables): il ne lui en a pas fallu davantage pour laisser dans la mémoire de ses lecteurs une impression ineffaçable. Des nouvelles, des romans brefs (des novellas comme disent les anglophones), et un roman différent, qui se singularise en prenant tout son temps pour installer un climat décidément néfaste à toute présence humaine: Les Saisons.
Son dernier recueil publié: Délicieuses frayeurs, paru en 2006, réunit des nouvelles écrites pendant une période assez longue (la plus ancienne est une sorte de premier jet du roman Les Saisons, la plus récente du début de ce siècle) mais qui ont la même saveur que celles de son premier recueil, Virginales (1955). Parmi ces nouvelles, qui comme celles des recueils précédents se rattachent au genre du conte cruel porté sur les fonts baptismaux par Villiers de L'Isle-Adam, il en est une, L'œil du chat, qui se rattache de façon assez surprenante à la weird fiction - si vous vous demandez ce que c'est, regardez dans le blogroll, il y a un site (appelé Weird Fiction Review, n'est-ce pas étrange?) qui s'évertue à  définir les contours de ce genre.
Et ce n'est pas si facile: le conte cruel, c'est simple, il faut que ce soit cruel (peu importe qu'il soit question d'un faux pas dans une soirée mondaine ou d'une orgie cannibale), la seule chose que le conteur doit s'interdire, c'est de laisser une porte de sortie à ses personnages.
Dans la weird fiction, c'est le lecteur que le conteur attire dans un piège, puis taquine à travers les barreaux: à la dernière ligne, il faut que le doute subsiste: l'investigateur a-t-il vu juste, ou s'est-il trompé sur toute la ligne? parmi les protagonistes, y en avait-il de gentils? de méchants? et si oui, lesquels? l'histoire appartient-elle au passé, au présent, au futur? la conclusion est-elle joyeuse ou amère? en un mot, qu'est-ce qu'on vient de lire?


mercredi 31 août 2016

Annoté en rouge dans la marge (Le livre des choses perdues, de John Connolly)

  
Vous l'avez compris à la lecture des billets précédents, je suppose, enfin j'espère: j'ai beaucoup, vraiment beaucoup, aimé Morwenna et L'Océan au bout du chemin. Que je rende compte du Livre des choses perdues à la suite de ces deux-là n'est pas le meilleur service à rendre à cet honnête petit bouquin, dont le plus grand défaut n'est, après tout, que de ne pas soutenir la comparaison avec les deux précédents, tant le thème du deuil/ de la résilience, central dans les trois ouvrages, est traité avec plus de subtilité, de sensibilité et de retenue par Walton et Gaiman. 
J'ai déjà laissé entendre (oui, je sais, c'est vache) qu'il y a dans le roman de Connolly un côté "devoir de fin de trimestre rendu par un premier de la classe qui a bien potassé les cours". Vous jugerez par vous-même, si le cœur vous en dit.
Pourtant il y a de bons morceaux dans ce livre, et même de très bons; ils ne sont pas toujours où on les attendrait. Ça tient peut-être, justement, à ce que John Connolly a tant réfléchi, avant de s'y mettre pour de bon, à ce qu'il voulait écrire: ces bons morceaux, ce sont ceux qui parlent de la façon dont nous nous y prenons pour raconter les histoires. 

La chambre de David était située tout en haut de la maison, dans une petite pièce basse de plafond que Rose lui avait attribuée parce qu'elle était remplie d'étagères et de livres. Les livres  de David ne tardèrent pas à se retrouver à côté d'autres livres plus anciens ou plus insolites.  David dut d'abord leur faire de la place puis décida de les classer par taille et par couleur.
[…] 
Le recueil de récits de la mythologie grecque appartenant à David ayant la même taille et la même couleur qu'un recueil de poèmes voisin, David prenait parfois les poèmes au lieu des récits mythologiques. Certains n'étaient pas trop mauvais, quand on faisait l'effort de s'y intéresser. L'un parlait d'une sorte de chevalier - sauf que le poète préférait l'appeler "Childe" - parti à la recherche d'une tour sombre et du secret qu'elle recelait. La fin du poème ne semblait pas très cohérente. Le chevalier trouvait enfin sa tour et… eh bien, c'était tout.  David aurait aimé savoir ce que contenait la tour, ce qui allait arriver au chevalier maintenant qu'il l'avait découverte, mais de toute évidence le poète considérait que ce n'était pas important. David en vint à s'interroger sur les gens qui écrivaient des poèmes. N'importe qui se serait rendu compte que le poème ne devenait intéressant qu'à partir du moment où le chevalier atteignait la tour, or c'était le moment qu'avait choisi le poète pour s'arrêter et écrire tout autre chose. Peut-être avait-il eu l'intention d'y revenir plus tard, mais cela lui était-il sorti de la tête? Peut-être n'avait-il pas réussi à inventer un monstre de la tour suffisamment impressionnant?
 David se représentait le poète, entouré de morceaux de papier où il avait écrit, puis rayé, toutes sortes d'idées de créatures:
   Loup-garou
   Dragon 
  Très gros dragon ?
   Sorcière
   Très grosse sorcière  
   Petite sorcière

David essaya à son tour de donner forme au monstre caché au cœur du poème, mais il s'aperçut qu'il n'y arrivait pas. C'était plus difficile qu'il l'avait cru, car rien ne semblait vraiment convenir. Tout juste parvint-il à entrevoir un être informe tapi dans les recoins tissés de toiles d'araignées de son imagination, là où toutes les choses dont il avait peur se lovaient et grouillaient les unes  sur les autres dans l'obscurité.

Ce passage m'a fait sourire (vous aussi?). Connolly se débrouille bien tant qu'il se contente de restituer sans artifice ce qui peut se passer dans la tête de son jeune héros. Quand il essaie de nous transporter au pays des contes, il devient trop visible qu'il se contente d'appliquer, et sans modération, des recettes que ses prédécesseurs (les détourneurs de contes traditionnels, de Tolkien à Gaiman en passant par Philip Pullmann et Tanith Lee) ont testées avec succès: rechercher la connivence avec le lecteur, en usant de clichés et en les signalant comme clichés, ou en introduisant des anachronismes; traiter de façon burlesque des situations tragiques et de façon tragique des situations burlesques; souligner l'ambiguïté morale de la position du conteur; bref prendre avec la matière brûlante du conte une prudente distance. Une distance qui s'accroît encore dans les dernières pages du livre, où Connolly donne l'impression de recadrer son récit en une sorte de moralité ou de cautionary tale, telle qu'auraient pu en écrire les grincheux pédagogues victoriens.

Allons, je ne vais pas m'acharner sur ce petit livre pas pire que tant d'autres: on le lit sans ennui, c'est déjà ça. 

Je me réjouis de pouvoir porter ceci au crédit de ses éditeurs, Hodder and Stoughton pour l'édition anglaise et L'Archipel pour l'édition française: ils ont fait, pour ce roman, le choix heureux d'une illustration de couverture originale dessinée par Rob Ryan (la couverture de l'édition française, dont la conception est créditée à Guylaine Moi, semble une variante de l'originale - je n'en sais pas plus), qui démontre que pour une fois des directeurs artistiques ont été sensibles à l'atmosphère d'un livre: John Connolly a eu plus de chance que Jo Walton! (vous voyez? j'étais sûr qu'en cherchant bien je pourrai trouver quelque chose de gentil à dire,  je n'aime pas les critiques uniformément négatives).
Cette couverture couleur de rouille (ou de sang séché!), au dessin sobre et pourtant riche en détails révélateurs (un jeune lecteur aventureux, les animaux de la forêt, des présences inquiétantes à peine suggérées) ne déparera pas vos étagères; c'est un point à prendre en considération, si, comme David, vous classez vos livres par taille et par couleur: une méthode pas plus mauvaise qu'une autre!




John Connolly, Le Livre des choses perdues 
(The Book of Lost Things, 2006), 
traduit par Pierre Brévignon, l'Archipel, 2009.

vendredi 12 août 2016

Grands Webcomics du XXI° siècle (6): Chloé Et Cochlea Et Delia Et Eustachia


Prudemment, wikipedia conclut la brève notice qu’elle consacre à Hans Rickheit sur ces mots ambigus: In early 2010, he returned to rural Massachusetts to live in a town so remote that it does not exist on most maps (début 2010, il revint vivre, dans son Massachussets natal, en une localité si loin de tout qu’elle ne figure sur aucune carte).  Des sources moins officielles, mais généralement bien informées, insinuent que Rickheit aurait été vu récemment poussant la porte du 25, Miskatonic Pond Road, Arkham, Massachussets (ou alors, si ce n'était pas cette porte-là, c'en était une qui lui ressemblait beaucoup).
Comment se fait-il que ça ne me surprenne pas? Je ne pense pas d'ailleurs que ça doive surprendre aucun de ses lecteurs. Il y a quelque chose dans les aventures de Cochlea et Eustachia qui suggère qu’elles pourraient avoir été dessinées du bout d’un tentacule légèrement visqueux, et que la chimie de l’organisme qui les a conçues est basée sur des substances qu’on ne trouve pas sur notre planète. Ce ne sont pas Chloé, Ectopiary et The Squirrel Machine, les autres séries que Rickheit a créées, qui risquent de dissiper cette impression: Chloé et Ectopiary,  oppressants récits d'enfermement subi par de jeunes protagonistes qui cherchent des moyens de s'évader, The Squirrel Machine, chronique familiale dysfonctionnelle (c'est la famille qui est dysfonctionnelle ou la chronique? me demandez-vous, un peu déconcertés par cette soudaine imprécision syntaxique, à laquelle je ne vous ai pas habitués; hé bien, un peu les deux).

Esteban Cayer, sur fangoria, présente ainsi Rickheit:
Cartoonist Hans Rickheit is somewhat of a mystery within the world of graphic novels. Elusive, unmistakably iconoclastic and producing works that obey their own, macabre, free-flowing logic, he has become better known for his web comics ECTOPIARY and COCHLEA AND EUSTACHIA, as well as his 2001 graphic novel CHLOE (le cartoonist Hans Rickheit est une figure énigmatique dans le monde des auteurs graphiques. Distant, iconoclaste, produisant des œuvres qui n'obéissent qu'à leur logique interne - macabre et proliférante - c'est par sa présence sur le web qu'il s'est fait connaître avec ses webcomics Ectopiary, Cochlea et Eustachia, venant après le roman graphique paru en 2001, Chloé).
Iconoclastic, sans doute, mais dans un sens bien particulier. Des formes iconiques, Rickheit ne cesse d'en produire, plus déroutantes les unes que les autres (un peu selon le même processus que Jim Woodring) et, dans le même instant, de les laisser se détruire ou se décomposer, tomber en pièces et se recomposer.
Cochlea et Eustachia sont d'abord apparues dans les pages du comic Chrome Fetus que Rickheit auto-édite depuis 2000. Ces premières aventures, elliptiques et énigmatiques, ont été reprises dans le recueil Folly.
 Cochlea et Eustachia sont agréables à regarder, s'il est une de leurs qualités qui saute aux yeux, c'est bien celle-là. 

 Mais.... mais que va-t-elle faire, là? 
(et d'abord, c'est Cochlea ou bien c'est Eustachia?)

Oh, non!
Ne se trouvera-t-il donc personne pour lui dire 
de ne pas toucher à ça?

La réponse est non, j'en ai bien peur.

La seule personne au monde qui serait (peut-être) capable de détourner le cours des pensées d'Eustachia lorsqu'elle prémédite une bêtise, ce serait (éventuellement) Cochléa; et la seule qui serait (hypothétiquement) en situation d'arrêter Cochléa avant qu'elle ne provoque une catastrophe, ce serait (théoriquement) Eustachia. Mais jusqu'à présent, le webcomic dont elles sont les héroïnes n'a pas encore consigné une seule occurrence d'une tentative réussie, de l'une ou de l'autre, pour limiter les dégâts causés par sa jumelle.
Hmmm...
Ne prenez pas pour argent comptant le mot "jumelle"
que je viens d'employer, faute de mieux:
ces deux créatures de pixels possèdent certes des attributs qui pourraient conduire un taxinomiste pressé à voir en elles deux êtres humains, de sexe féminin, d'une fratrie monozygote et dans la fleur de leur jeunesse. Mais les indices abondent dans le webcomic qui pourraient suggérer qu'elles sont... autre chose.
Non, tout bien pesé, je ne suis pas convaincu que décrire Cochléa et Eustachia comme un "couple de jumelles masquées et court-vêtues aussi dépourvues d'inhibitions que de sens commun" soit un choix pertinent. 
Dans quelle catégorie les ranger, dans ce cas? 
"Accidents industriels", peut-être.



Hans Rickheit est généreux. La publication en "version papier" de Chloé et de Cochlea et Eustachia ne l'a pas dissuadé de laisser en ligne la version webcomic de ces albums, ainsi que d'abondantes archives, en particulier les angoissants premiers chapitres d'Ectopiary (cette série est restée assez longtemps en stand-by, mais on dirait que quelque chose est en train de bouger de ce côté-là); et, dans un style qui a sans doute un peu surpris les fidèles de la première heure de Chrome Fetus,  un nouveau webcomic, Delia, réalisé en collaboration avec Krissy Dorn, vient de s'ajouter au menu de Comic Rocket.

Se pourrait-il que la curiosité soit fatale pour les écureuils?

Delia est une jeune écureuille venue tenter sa chance dans la grande ville des écureuils. Delia est charmante et pleine de bonne volonté, mais, vous l'avez sans doute compris, dans le monde de Hans Rickheit la vie n'est pas facile pour les écureuils... quelque chose me dit que Delia n'est pas au bout de ses peines.

Dessins de Hans Rickheit