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dimanche 22 août 2021

Un acte officiel


"Le contrat avec Bentley est signé le 22 août 1836: c'est en quelque sorte l'acte de naissance officiel d'Olivier Twist".

- L'enfant qu'on avait à moitié baptisé sous le nom d'Olivier Twist, il a neuf ans aujourd'hui.
- Le chéri! fit Mme Mann, en se frottant l'œil gauche pour le rougir avec le coin de son tablier.
_ Et malgré une offre de récompense de dix livres; même qu'elle avait été ensuite portée à vingt. Malgré les efforts les plus prodigieux, et, comme qui dirait, les plus surnaturels de la part de notre commune - dit Bumble - on n'a jamais pu découvrir qui est son père, ni quel était le nom de sa mère, ni sa situation de fortune ou de famille.
Mme Mann leva les bras, de stupeur; mais elle ajouta, après un instant de réflexion:
- Alors, comment que ça se fait qu'il ait un nom quand même?
L'appariteur se rengorgea, avec beaucoup de fierté, et dit: C'est moi qui l'a inventé.
- Vous, monsieur Bumble!
- Moi-même, madame Mann. Nous, on nomme nos enfants trouvés par ordre alphabétique. Le dernier, c'était un S: Swubble, que je l'ai appelé. Le prochain qui viendra, ce sera Unwin, et celui d'après Vilkins. J'ai des noms tout prêts jusqu'à la fin de l'alphabet, et de quoi recommencer encore d'un bout à l'autre quand on arrivera à Z.
- Ma parole, vous êtes un véritable homme de lettres, monsieur! dit madame Mann.
- Ma foi, ma foi, dit l'appariteur, manifestement enchanté de ce compliment, c'est bien possible. C'est bien possible, madame Mann.



Charles Dickens, Les aventures d'Olivier Twist,
traduction de Sylvère Monod,
Garnier 1957

 

Si quelqu'un méritait bien d'être appelé un véritable homme de lettres, c'est Charles Dickens: regardez tous les noms qu'il a inventés!

Bayham Badger
Cornelia Blimber
Mister Brownlow
Mister Bucket
Mister Bumble
Charles Cheeryble
Anne Chickenstalker
Canon Crisparkle
Bentley Drummle
Affery Flintwinch
Anthony Jeddler
Caroline “Caddy” Jellyby
Alfred Jingle
Abel Magwich
Charity Pecksniff
Clara Peggotty
Betsy Prig
Betsy Quilp
Barnaby Rudge
Cleopatra Skewton
Augustus Snodgrass
Adolphus Tetterby
Betsey Trotwood


Bon, parfois il les a empruntés à des gens qui existaient pour de vrai, il le confia lui-même, parmi d'autres souvenirs, à son premier biographe, John Forster:

Mon travail consistait à couvrir les pots de cirage, d'abord avec une feuille de papier huilé, puis avec une feuille de papier bleu; ensuite, lisser le papier et couper ce qui dépassait tout autour, bien net, pour qu'il ait l'air aussi chic qu'un pot de pommade de chez l'apothicaire. Quand un certain nombre de grosses de ces pots étaient bouchées à la perfection, je devais coller par-dessus des étiquettes imprimées, puis recommencer avec autant d'autres pots.
Dans ce sous-sol, deux ou trois autres garçons étaient affectés à la même tâche que moi, pour le même tarif. Au matin de mon premier lundi, l'un d'eux, avec un tablier loqueteux et un chapeau de papier, vint me montrer les tours de main pour enrouler la ficelle et pour serrer le nœud. Son nom était Bob Fagin, et bien plus tard je pris la liberté d'utiliser son patronyme, dans Oliver Twist.

My work was to cover the pots of paste-blacking; first with a piece of oil-paper, and then with a piece of blue paper; to tie them round with a string; and then to clip the paper close and neat, all round, until it looked as smart as a pot of ointment from an apothecary's shop. When a certain number of grosses of pots had attained this pitch of perfection, I was to paste on each a printed label, and then go on again with more pots. Two or three other boys were kept at similar duty down-stairs on similar wages. One of them came up, in a ragged apron and a paper cap, on the first Monday morning, to show me the trick of using the string and tying the knot. His name was Bob Fagin; and I took the liberty of using his name, long afterwards, in Oliver Twist.


Sois remercié, Bob Fagin au chapeau de papier, pour la transmission du tour de main qu'il fallut plus tard au petit Charles, pour coller sur ses personnages des étiquettes aussi seyantes que Bentley Drummle, Arthur Pickwick ou Anne Chickenstalker, contribuant à les rendre inoubliables!
 

Au fait: merci aussi Wikipedia, infatigable colleuse de petits bouts de papier!

samedi 31 décembre 2011

Rise, and walk with me


Encore une tranche de galette, encore un verre de vin chaud, et tout sera redevenu normal: nous nous serons souhaité la bonne année, nous aurons tiré les rois, la saison des fêtes sera derrière nous. Que nous en reste-t-il? Quand les douze coups de minuit ont emporté l'Esprit du Noël Présent, et dérobé la silhouette de l'Esprit des Noëls Futurs derrière une nuée sombre chaque année plus épaisse, seul l'Esprit des Noëls Passés, petit fantôme indistinct, s'attarde auprès de nous, à la limite de notre champ de vision, dans la fumée irritante des bougies soufflées, dans les débris pailletés des guirlandes dont l'éclat rappelle soudain celui des larmes.
Il y a quelques jours le talentueux John Coulthart nous a rappelé, dans ce billet de son blog feuilleton, que l'on devait à l'animateur britannique Richard Williams une adaptation, d'une inhabituelle fidélité à l'esprit comme à la lettre du conte, du Christmas Carol de Dickens.
La caractérisation de l'Esprit des Noëls Passés y est particulièrement réussie.
Rise, and walk with me

Richard Williams a produit une œuvre très diverse, et si sa notoriété n'est pas aujourd'hui aussi grande qu'elle pourrait l'être (franchement, si je vous dis Roger Rabbit, c'est à lui que vous pensez? c'est pourtant lui qui en a dirigé la partie animée), c'est sans doute qu'il a consacré ses années les plus fécondes à la production et à la réalisation d'un long métrage indépendant contre lequel le sort s'est acharné: The Thief and the Cobbler, dont seule une version mutilée et dénaturée connut une exploitation commerciale: la mésaventure même qui advint quelques années plus tôt à La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault. Moins chanceux que le film de Grimault, qui put après bien des vicissitudes être présenté à nouveau dans une version remontée d'une façon un peu plus conforme aux souhaits de son créateur (sous le titre Le Roi et l'Oiseau) The Thief and the Cobbler n'est visible dans une version complétée tant bien que mal avec des morceaux de story-board et des éléments, plus ou moins finalisés, tirés de copies de travail, que sur Youtube (où on peut la comparer avec la version commercialisée).
Mais Williams a laissé une autre curiosité, encore plus inclassable: les séquences animées qui viennent scander (et subvertir) la narration, par ailleurs très classique, du film de Tony Richardson, la Charge de la Brigade Légère, et lui apporter une touche montypythonesque avant l'heure (vous voulez des liens vers tout ça? Il y en a plein sur feuilleton, et plein d'autres choses intéressantes d'ailleurs, allez-y voir, vous ne le regretterez pas).
Sans amertume, Williams a intitulé The Animator's Survival Kit le volumineux coffret de DVD dans lequel il fait le bilan de ses expériences dans l'animation. L'Esprit de Noël ne me contredira pas (il est trop bien élevé) si je vous suggère que ce peut être un cadeau pour toutes les occasions et pour toutes les saisons.
Allons, au revoir, Esprit de Noël! Tu sais, tu peux revenir nous hanter quand tu veux: pas besoin d'attendre l'année prochaine.

L'illustration de ce billet est extraite du court-métrage d'animation A Christmas Carol (1971), de Richard Williams, produit par Chuck Jones.