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samedi 5 décembre 2015

Entre les tremblements de terre (Murakami Haruki, 12)



- Je l’ignore, répondit Crapaudin. Personne ne sait ce que pense Lelombric, dans les ténèbres de son cerveau. Ceux qui ont eu l’occasion de l’apercevoir sont fort peu nombreux. D’habitude, il passe son temps à hiberner. Il dort d’un long sommeil, pendant des dizaines et des dizaines d’années, dans les ténèbres et la tiédeur du fond de la Terre. Alors, naturellement, ses yeux s’atrophient, son cerveau se ramollit, se met à fondre dans son sommeil, et il se transforme en toute autre chose. Pour parler franchement, je suppose, moi, qu’il ne pense rien du tout. Je crois qu’il absorbe simplement des échos et des vibrations venus de très loin, et les emmagasine dans son corps. Ensuite, il en restitue la plupart sous forme de haine, après un processus de transformation chimique complexe. Je ne sais pas comment ça se produit exactement, je serais bien incapable de l’expliquer en détail.

Crapaudin regarda Katagiri un moment en silence, attendant que la teneur de ses propos pénètre bien dans le cerveau de son interlocuteur. Puis il poursuivit :

- Evitons tout malentendu : je ne ressens aucune animosité ou opposition personnelle envers Lelombric. Je ne vois pas non plus en lui une incarnation du mal. Je n’irais pas jusqu’à vouloir m’en faire un ami, mais l’existence d’êtres comme lui en ce monde ne me dérange pas outre mesure. Le monde est une sorte de grand pardessus, avec une multitude de poches de formes et de tailles différentes. En ce moment, cependant, Lelombric est trop dangereux pour qu’on continue à le laisser faire sans rien dire. Son esprit et son corps sont enflés comme ils ne l’ont jamais été, sous l’effet de haines diverses qu’il a absorbées et accumulées pendant des années. Et qui plus est, le tremblement de terre de Kobe le mois dernier l’a brutalement réveillé du sommeil profond et confortable où il était plongé. Sa rage lui a inspiré une sorte de révélation : il a décidé que son tour était venu de provoquer un tremblement de terre sur Tokyo, un énorme tremblement de terre…

Haruki Murakami, Crapaudin sauve Tokyo
traduction par Corinne Atlan
Editions 10/18

vendredi 10 août 2012

Improbables prothèses (Antonio Tabucchi, 1; Murakami Haruki, 11)



Le désir m'a souvent gagné de connaître les rêves des artistes que j'ai aimés. Malheureusement, ceux dont je parle dans ce livre ne nous ont pas laissé les parcours nocturnes de leur esprit. La tentation d'y remédier est grande, en appelant la littérature à remplacer ce qui s'est perdu. Je me rends pourtant compte que ces récits de substitution, imaginés par un nostalgique de rêves ignorés, ne sont que de pauvres suppositions, de pâles illusions, d'improbables prothèses. 
Qu'ils soient lus comme tels, et que les âmes de mes personnages, qui à présent rêvent de l'Autre Côté, soient indulgentes avec ce pauvre représentant de leur postérité.
Note liminaire à Rêves de rêves, Christian Bourgois Éditeur. 
Traduction de Bernard Comment.

Un exemple classique de prothèse improbable.


Antonio Tabucchi demeure discret sur la méthode qu'il a utilisée pour obtenir un aperçu des rêves des autres. 
Murakami Haruki se montre plus explicite, et ne nous cache pas que c'est une tâche qui demande un certain engagement physique; devant lequel il ne recule pas, ce qui n'est pas surprenant  de la part de ce coureur de fond. 
Et, le plus important, il faut des réceptacles à rêves, qui sont des crânes de licornes. Pourquoi? 
Parce que pourquoi pas.



Il y avait des paysages inconnus, des musiques jamais entendues, des échos de mots dont je ne comprenais pas le sens. Ces images venaient soudain flotter à la surface et replongeaient tout aussi soudainement  dans l'obscurité. Entre une parcelle et la suivante, il n'y avait rien de commun. Ce que je faisais ressemblait à tourner rapidement le bouton de fréquences d'une radio, passant d'une émission à l'autre. J'essayais, de différentes façons, de mettre encore plus de concentration dans les terminaisons nerveuses de mes doigts, mais j'avais beau m'efforcer, le résultat était toujours le même. J'avais beau comprendre que les vieux rêves essayaient de me transmettre quelque chose, je n'arrivais pas à déchiffrer l'histoire.

Peut-être manquait-il quelque chose dans ma façon de les lire. Ou alors, leurs paroles s'étaient-elles affaiblies au cours des ans et étaient maintenant désagrégées. Ou encore, entre leurs pensées et les miennes, y avait-il une trop grande différence de contexte et de temporalité. Toujours était-il que je pouvais seulement observer en silence ces parcelles hétéroclites qui s'élevaient puis disparaissaient. 

Évidemment, il y avait aussi quelques paysages normaux comme ceux que j'avais l'habitude de voir. Des paysages on ne peut plus communs: herbes vertes ondulant sous le vent, nuages blancs flottant dans le ciel, lumière tremblante du soleil à la surface d'une rivière.
Pourtant, ces paysages ordinaires emplissaient mon cœur d'une sorte d'étrange et inexprimable tristesse. Où, dans ces paysages, se cachaient les éléments qui suscitaient ma tristesse, je n'aurais su le dire. Comme des bateaux que l'on regarde passer de sa fenêtre, ils arrivaient et disparaissaient sans laisser de traces.



Ces visions duraient un certain temps, puis les crânes perdaient peu à peu de leur chaleur, comme une marée se retire, et redevenaient de simples crânes blancs et froids. Les vieux rêves étaient repartis dans leur sommeil. Et l'eau coulait du bout de mes doigts jusque sur le sol. Ma tâche de "lecteur de rêves" se répétait ainsi à l'infini.
La fin des temps, Editions du Seuil, 1992. 
Traduction de Corinne Atlan.



La prothèse reproduite ci-dessus est protégée par un brevet sans garantie du gouvernement.

jeudi 2 août 2012

Et elle parlait comme si elle récitait des titres de poèmes (Murakami Haruki, 10)



- Pardon? fit-elle.

- DE LA DOCUMENTATION SUR LES CRÂNES DE MAMMIFÈRES, répétai-je en insistant sur chaque syllabe.

- Crânes de mammifères? fit la fille d'un ton chantant.
Prononcé comme ça, on aurait dit le titre d'un poème.

Vous savez, comme un poète qui annonce au public le titre d'une œuvre avant de la réciter. Je me demandais si elle répétait toujours comme ça quand des gens la consultaient pour des références de livres.
Si elle prononçait de la même manière Histoire du théâtre de marionnettes ou bien Introduction à l'astrologie
Je me dis que ça serait super s'il existait des poèmes avec des titres pareils. 

Elle réfléchit profondément quelques instants en se mordillant la lèvre inférieure, puis sur un "Attendez un peu, je vais voir", elle me tourna complètement le dos, et se mit à taper sur le clavier de son ordinateur le mot MAMMIFÈRES. Les titres d'une vingtaine d'ouvrages apparurent sur l'écran. Elle en effaça les deux tiers. Puis, ayant mis le reste en mémoire, elle tapa cette fois le mot OSSATURE. Sept ou huit titres sortirent, elle en sélectionna deux et les aligna sous ceux mémorisés précédemment. Les bibliothèques ont bien changé. L'époque des cartes de prêt fixées au dos du livre dans une pochette plastique n'est plus qu'un rêve. 


crânes de mammifères


Murakami Haruki, La fin des temps, Editions du Seuil, 1992. Traduction de Corinne Atlan.



Photographe anonyme, vers 1870

mardi 31 juillet 2012

Un soir, à quelques jours de là, je poussai la porte de la bibliothèque (Murakami Haruki, 9)



Je restai longtemps à contempler son visage sans dire un mot. Il me semblait que son visage cherchait à me rappeler quelque chose. 
[…]
- Comme vous le savez, plus personne ne vient ici. Il n'y a plus ici que les vieux rêves, rien d'autre.

Je hochai légèrement la tête, sans quitter son visage des yeux. J'essayais de déchiffrer quelque chose  dans ses yeux, ses lèvres, son large front, ses cheveux noirs noués derrière, mais plus je fixais mes yeux sur ces détails, plus l'impression d'ensemble se dissipait. J'abandonnai et je fermai les yeux.

- Excusez-moi, mais vous ne vous seriez pas trompé de bâtiment? Ils se ressemblent tous dans le quartier, dit-elle, en posant son porte-documents sur le comptoir à côté des trombones. Le seul à pouvoir entrer ici et lire les rêves est le liseur de rêves. Personne d'autre ne peut entrer ici.


Murakami Haruki, La fin des temps, Editions du Seuil, 1992. Traduction de Corinne Atlan.



samedi 30 juin 2012

Les miettes, c'est le meilleur (I Wish, de Kore-Eda Hirokazu)


Je croque une groseille et, bien sûr, le goût de la petite baie 
me ramène quarante ans en arrière, dans le jardin 
de mes grands-parents, sur la rive de la Briance – il me 
semble que Proust a écrit quelque chose 
sur le pouvoir d’évocation 
des saveurs (à vérifier).


Depuis que j'ai vu I Wish, je ne parviens plus à imaginer Takahashi (le musicien que rencontre Mari, dans Le Passage de la Nuit de Murakami Haruki) autrement que sous les traits de Jo Odagiri, l'acteur qui interprète le rôle du père de Koichi et Ryunosuke (c'est un Odagiri un peu plus jeune qu'il faut que j'imagine: le Takahashi du Passage a encore l'âge d'aller à la fac, tandis qu'Odagiri... hé bien, il est crédible en père d'un garçon de neuf ans).
Je me demande ce qu'il devient, Takahashi, j'espère qu'il va bien.
J'espère que tous les personnages du Passage de la Nuit vont bien.
J'espère que j'aurai de leurs nouvelles un jour.
Mais ceci nous éloigne du sujet d'aujourd'hui, qui est: les friandises qui ont une saveur indéfinissable. 

Kore-eda prend son temps pour présenter ses personnages, il le fait à la manière d'Ozu, comme Katsuhito Ishii dans The taste of tea. On compare souvent Kore-eda à Ozu; à Truffaut aussi, et il semble qu'il s'en amuse: dans ces plans où, face caméra, les camarades de Ryu et de Koichi exposent et justifient leurs vœux (les "vœux secrets" du titre français), en prenant bien leur temps pour choisir leurs mots et en essayant de ne pas trop regarder l'équipe de tournage, il est tentant de voir un clin d'œil du cinéaste japonais au Truffaut de L'argent de poche.
Je crois que maintenant les personnages de I Wish vont bien, et que ça va continuer à aller bien pour eux - s'ils font bien attention en traversant, bien sûr, il ne faudrait pas qu'un train les écrase. Mais je pense, même si je n'en ai pas encore de nouvelles, que, oui, ça ira bien pour eux, que la carrière du papa va décoller, et que la maman reviendra avec lui (et avec Ryu). Je pense que Papa et Maman ne se bombarderont plus avec de la nourriture que pour rire, en souvenir du bon vieux temps.
Ah, oui, le bon vieux temps, parfois une saveur peu répandue le fait ressurgir - les saveurs difficiles à définir sont de bonnes candidates pour cette mission: voilà le rapport avec les friandises et les saveurs indéfinissables. C'est pour ça qu'on va en parler.

Pour accompagner le visionnage de I Wish avec vos amis, vous allez donc faire du karukan. Vous vous y prendrez à l'avance: il faut du temps pour que ça repose.
Le karukan, c'est une confiserie faite de yama-imo, de semoule de riz et de sucre. C'est une spécialité de la région de Kagoshima. Dans le film, c'est aussi une spécialité du grand-père de Koichi et Ryu.
Depuis que vous en avez noté la recette, le tororo shiru du vendredi soir est devenu chez vous un rite familial (le petit dernier, qui n'a pas sa langue dans sa poche, s'est mis à vous taquiner avec ça: "Lundi c'est ravioli, tororo shiru c'est vendredu").
Il vous reste donc de votre dernier festin de tororo shiru, un morceau de yamato imo (ou yama-imo, ou yam, comme vous voulez) soigneusement enveloppé dans du papier. Ça suffira: vous n'allez pas en faire des tonnes. Comme la dernière fois, vous le râpez (vous avez compris, bien sûr, pourquoi il faut râper, pas mixer ni hacher: une partie du fameux charme indéfinissable de ces mets à base de yam vient de la consistance du yam râpé).
 Il vous faut donc:
- 100 g de yama-imo
- 100 g de jyôshin-ko… ou joshin-ko… vous le verrez écrit des deux façons; c'est une des variétés de farine de riz qu'on utilise au Japon.
- 80 g de sucre
- 30 ml d'eau

Une fois râpé le yama-imo, dans un bol, vous le mélangez avec le sucre. Ajoutez l'eau petit à petit, toujours en mélangeant bien.
Ajoutez le jyôshin-ko et mélangez encore jusqu'à l'obtention d'une pâte lisse.
Disposez un papier sulfurisé dans un nagashikan. Versez-y la préparation. Placez le nagashikan dans un cuiseur à vapeur et faites cuire pendant 25 minutes, à feu vif.
Égouttez, laissez reposer. Découpez quand c'est froid.
Dans le film, le grand-père utilise du matériel de pro: il a un grand cuiseur à vapeur, et il fait reposer son karukan sur une plaque de la taille d'une plaque à pizza. Je doute que vous soyez aussi bien équipé: vous utiliserez le cuiseur à vapeur que vous avez sous la main (pour trouver un équivalent au nagashikan aussi, je vous fais confiance; un petit moule à manqué, ça pourrait faire l'affaire), et quand votre petite plaque de karukan aura reposé, vous la découperez, pas en gros rectangles comme dans le film, mais en petites bouchées.

Vous pouvez décorer, comme ici, 
votre karukan avec des haricots sucrés. Ou pas.

A la première bouchée, le goût surprendra vos invités, à la deuxième, ils auront eu le temps de chercher un mot pour en parler tant que la surprise dure encore, et ils n'auront pas le temps de s'y habituer (au risque de s'en lasser) parce qu'il n'y aura pas de troisième bouchée.
La famille Haruno aussi dans Cha no aji - Le goût du thé, mais oui, je vous en ai parlé au début, vous vous souvenez - on la trouve un peu bizarre au commencement, et puis, à la fin, pas si bizarre que ça.
Vous pourrez alors commencer sérieusement à parler du goût du karukan, parce qu'à partir de là ce ne sera plus d'un goût que vous parlerez, ce sera d'un souvenir.

 Qu'est-ce que je disais? Il n'y a pas que la saveur qui importe. Il y a aussi la consistance. Tenez, l'autre jour on parlait de Ray Bradbury. Lui non plus, vous ne l'avez pas oublié. Vous savez ce qu'il disait (dans une interview donnée en 2009)? When reminded some of his own works are available for Kindle download, he scowls, “That’s no way to read! It’s not the same. There’s got to be texture! Texture is part of love. You don’t look at a woman you love, you touch her.” Then he smiles, ever the incurable romantic. (On lui rappelle que certains de ses ouvrages sont disponibles au format Kindle: il se rembrunit. "Ce n'est pas une façon de lire! Ce n'est pas la même chose. Il y manque la texture - il y manque ce qu'on ressent au toucher! Le toucher, on ne peut pas le séparer de l'amour. On ne regarde pas la femme qu'on aime, on la touche". Et il sourit, l'incurable romantique).

Mais revenons aux friandises et à leurs saveurs. Vous aiderez discrètement vos invités à trouver des mots plaisants pour parler de cette saveur qui aura sans doute dérangé un peu leurs habitudes. Vous saurez que vous avez gagné s'il leur vient à l'esprit des mots comme "suave".
"Suave" n'est pas le mot qu'on emploie le plus fréquemment pour parler de ses expériences gustatives. On ne l'emploie pas spontanément, mais après mûre réflexion. C'est un mot long à venir en bouche. Un mot qui fait plaisir aux grand-pères, et qui impressionne les petits frères. Pour mettre à l'aise vos amis cinéphiles, vous rappellerez en passant que les films d'Ozu aussi sont longs en bouche.

Rire la bouche pleine et frotter son dos contre le dos 
d'une personne qu'on aime bien 
ne fait pas obligatoirement partie du rituel de 
dégustation du karukan, moins rigide que celui 
de la dégustation du cha. 
Mais, comme on dit en France, 
ça ne mange pas de pain.

La saveur incertaine, la texture inhabituelle… ça n'aura peut-être pas convaincu tout le monde. De toutes façons, ce n'était pas pour rassasier vos hôtes que vous avez préparé du karukan - cela n'a jamais été votre votre intention: ce que vous vouliez, c'était éveiller leur curiosité, et, avec de la chance, vous y aurez partiellement réussi. Réussir partiellement ce qu'on entreprend, c'est déjà bien, et éveiller la curiosité de quelqu'un, c'est encore mieux.
Alors vous aurez pris la précaution d'acheter, en plus, en prévision de votre soirée vidéo, un paquet de chips au poulpe, ou de crackers arôme tartare de cheval. Et si vous n'en avez pas trouvé, vous avez pris des tacos au paprika. Peu importe, c'était une bonne idée, c'est bien que vous y ayez pensé: chips, crackers, tacos, tout ce qui craque sous la dent et se brise en mille miettes, ça plaît à tout le monde, la preuve c'est que le moment où on fouille au fond du paquet pour attraper les derniers arrive toujours plus tôt qu'on ne pense.
Alors en attendant que la soirée se termine, tandis que tout le monde parle d'Ozu, de Truffaut, d'Ishii, de Paprika, faites passer, encore et encore, jusqu'à ce que le paquet ait l'air vide, et même après: c'est quand il aura l'air vide - tenez, vous voyez, il est arrivé, ce moment, plus tôt que vous ne pensiez - qu'il sera temps de regarder au fond, d'un seul œil, par le trou: un paquet passé de main en main, il y reste toujours des miettes au fond.

 Plus souvent il aura changé de mains, plus il y aura de miettes.

 Et les miettes, c'est le meilleur.


I Wish (titre international; au Japon: Kiseki, en France: Nos vœux secrets) est un film de Kore-Eda Hirokazu (2011) Il n'est pas encore disponible en vidéo. Oui, quand je vous annonce que vous allez le voir lors d'une soirée vidéo, c'est de la prospective. Ou de la futurologie, enfin ce genre de truc. Si vous ne l'avez pas vu quand il est sorti en salles, vous n'avez sans doute rien compris à mes histoires de bataille avec de la nourriture, de grand-père, de spécialités de Kagoshima et de crackers goût tartare de cheval. C'est dommage. 


Et la photo du karukan, comme la recette, elle vient de cuisine-japonaise.com
L'autre photo est tirée du film.


vendredi 11 février 2011

Ta Cathy t’a quitté: MURAKAMI Haruki, 8

Le sol où tu te trouves, tu imagines qu'il est solide,
mais pour un rien il peut s'effondrer et te faire sombrer très bas.


C’est, semble-t-il, une idée reçue que Murakami est plus à l’aise dans la forme longue que dans les formes courtes.
Et pourtant... et pourtant...
Peut-être pensez-vous, comme les naïfs explorateurs victoriens, qu’un éléphant, ça ne peut pas disparaître comme ça, que, leur destin dans l’au-delà fût-il de se réincarner en papillons, ils doivent bien laisser en quittant ce monde quelque colossale carcasse: si vous croyez ça, vous perdrez votre temps à chercher en vain toute votre vie le cimetière des éléphants.
Croyez plutôt Murakami: les éléphants s’évaporent.
La femme qui vous aimait, un jour, ne vous aime plus.
Vous vous rappelez soudain que vous aviez quelque chose à dire à votre père, et votre père n’est plus là.
Vous vous êtes peut-être réveillé, un matin, sans mémoire.
Quand vous lirez des rêves, ce seront les rêves de quelqu’un d’autre.
C’est dans Tony Takitani que cette expérience est décrite de la façon la plus dépouillée, la plus nue:
il y avait quelque chose,
et puis un jour,
il y a eu
plus rien.

La nouvelle de Murakami TONY TAKITANI peut être lue en ligne (en anglais) ici.
Jun Ichikawa a adapté cette nouvelle au cinéma.



jeudi 3 février 2011

Attendre le rêve: MURAKAMI Haruki, 7



- A vrai dire, commença-t-elle, j’ai un secret que je n’ai jamais avoué à personne jusqu’ici. J’ai vécu en le gardant seule. Mais aujourd’hui, je voudrais vous le confier. C’est sans doute parce que je ne vous reverrai probablement jamais. Mon père est mort soudainement alors que j’étais encore très jeune, et ma mère, sans m’en dire un mot, a aussitôt...

Nimit tendit ses deux paumes vers Satsuki, puis secoua la tête plusieurs fois:

- Docteur, je vous en prie, ne m’en dites pas davantage. Attendez le rêve, comme vous a dit la femme du village. Je comprends ce que vous ressentez, mais quand on met les émotions en mots, elles deviennent des mensonges.


Thaïlande, une des nouvelles du recueil Après le tremblement de terre

samedi 4 décembre 2010

De la littérature considérée comme un corps-à-corps avec de monstrueux vers de terre: MURAKAMI Haruki, 6


Quand la terre tremble, c’est à cause du Bonhomme Tremblement deTerre. C’est, au milieu de la nuit, ce que vient expliquer, à Junpei et à Sayoko (les protagonistes d’une des nouvelles du recueil Après le Tremblement de Terre), une petite fille nommée Sara: “Il est venu me réveiller et il m’a dit: ‘Va dire à ta maman que j’ai soulevé le couvercle de toutes les boîtes et que j’attends’. Il m’a dit de te dire ça et que tu comprendras.”

Cette information donne à Junpei matière à réflexion, d’autant qu’il a, à présent, du temps pour réfléchir, car la petite Sara est venue réclamer sa maman Sayoko juste au moment où Junpei et elle entreprenaient, dans la douceur de la nuit japonaise, de faire plus ample connaissance.


Chez Murakami, les histoires d’amour, si elles ne finissent pas nécessairement mal, ne sont jamais simples.


Et voici où le mènent les réflexions de Junpei (écrivain de son état):

“Maintenant, je vais écrire des nouvelles d’un autre genre, songea Junpei. Je raconterai par exemple l’histoire d’un homme qui attend que la nuit s’achève, en rêvant avec impatience du moment où le jour va se lever et où il va pouvoir prendre dans ses bras les êtres qu’il aime, dans la lumière claire de l’aube. Mais pour le moment, je dois rester ici et veiller sur ces deux femmes. Quel que soit celui qui veut leur faire du mal, je ne le laisserai pas les enfermer dans ces absurdes boîtes. Même si le ciel nous tombe dessus, même si la terre s’ouvre en deux dans un grondement. “


Je me demande si ça veut dire que Junpei va écrire le Passage de la Nuit.


mercredi 23 juin 2010

Vous êtes sur la boite vocale de la ligne de Dieu, veuillez laisser un message: MURAKAMI Haruki, 5

Selon un éminent spécialiste*, la langue mongole possède, pour désigner la condition clinique de celui qui, ayant un temps fait l’expérience - apparemment banale en Mongolie - d’être possédé par un mouton, s’aperçoit un jour qu’il ne l’est plus, un terme spécifique: manque-mouton.


Cela fait à présent plusieurs semaines que je n’ai pas eu de nouvel ouvrage de Murakami à me mettre sous la dent. Je commence, j’en ai bien peur, à présenter les symptômes de l’état de manque-Murakami.



*source: la course au mouton sauvage

mercredi 31 mars 2010

Les précurseurs de Kafuka: MURAKAMI Haruki, 4

Vous laissez derrière vous les rumeurs de la place. Vous entrez dans la Bibliothèque.

D’une manière presque physique, vous sentez le poids des livres, l’ambiance calme d’un ordre, le temps par magie disséqué et conservé. A droite et à gauche, absorbés dans leur rêve lucide, se profilent à la lumière des lampes studieuses, comme dans l’hypallage de Milton, les visages momentanés des lecteurs. En ce lieu, il m’est habituel de me rappeler cette image, puis cette autre épithète qui définit aussi l’alentour, cet “aride chameau” du Lunario et encore cet hexamètre de l’Eneide qui utilise et transcende le même artifice:
Ibant obscuri sola sub nocte per umbras

Et vous, quels sont les souvenirs qui vous accompagnent jusqu’à la porte de mon bureau?

Vous entrez. Nous échangeons quelques mots conventionnels et cordiaux. Vous me donnez ce livre. Vous ne vous trompez pas: j’étais loin de vous mésestimer, Murakami, et j’aurais aimé que quelqu’une de vos oeuvres me plût. Cela n’est jamais arrivé. Mais, cette fois, je tourne les pages et j’approuve au hasard tel miroir, tel labyrinthe, peut-être parce que j’y reconnais ma voix, peut-être parce que là où je suis il m’importe peu que...
A ce moment, le rêve se dilue, comme l’eau dans l’eau.
Nous ne sommes ni dans la bibliothèque de la rue Rodriguez Peña, ni dans celle de la rue Mexico, et moi, Borges, je suis mort en 1986.
Amour des livres (vanité entre les vanités!) et nostalgie (à votre avis, est-ce des vôtres que je parle, ou des miens, ou de ceux d'un autre rêveur encore?) ont construit une scène impossible. Assurément, me dis-je, mais demain vous aussi, Murakami, vous serez mort, nos durées seront confondues et la chronologie se fondra en un monde de symboles et, de quelque manière, il sera juste de prétendre que vous m’avez apporté cet ouvrage et que je l’ai accepté.


Aucune des ressemblances que présente ce texte avec certaine préface, en forme de dédicace, à certain recueil de Jorge-Luis Borges, n'est accidentelle. Aucune des différences non plus.



dimanche 7 mars 2010

Rêve lucide: MURAKAMI Haruki, 3


On peut être tenté de distinguer deux courants dominants dans l’oeuvre de Murakami, un courant “on s’est trompés d’histoire d’amour” (Au Sud de la frontière, Les amants du Spoutnik ...) et un courant “au secours, vous n’avez pas vu ma planète?” (Kafka, Chroniques, la Fin des Temps ...)

Ce qui permet le plus facilement de repérer l’appartenance d’un Murakami à l’un ou l’autre de ces deux courants, c’est moins une différence marquée de style ou de thématique qu’un clivage entre les lecteurs: parmi ceux qui apprécient Murakami, il y a ceux qui désignent comme leurs favoris les romans du premier groupe, et ceux qui disent préférer ceux de l’autre: “Trop bizarre”, disent les premiers; “j’ai pas retrouvé la magie”, disent les seconds...
Demandons aux personnages de Murakami comment ils se situent dans ce débat.

- J’ai refermé ce livre avec un sentiment bizarre, je me demandais ce que l’auteur avait voulu dire exactement. Mais c’est justement ce “je ne sais pas ce que l’auteur a voulu dire exactement“ qui m’a laissé la plus forte impression. J’ai du mal à l’expliquer....
- Tu veux dire que ce roman est très différent des romans d’initiation ou d’apprentissage tels que Sanshirô, par exemple?
Je hoche la tête.
- Hum. J’ai un peu de mal à m’y retrouver, mais c’est peut-être bien ça. Dans Sanshirô on voit le héros grandir. Il se heurte à des murs, réfléchit sérieusement, et parvient ainsi à surmonter les épreuves. Mais le héros du Mineur est complètement différent. Il se contente de regarder ce qu’il a sous les yeux et de l’accepter. Evidemment, de temps en temps, il donne son avis, mais ce n’est jamais très profond. Son introspection porte plutôt sur l’histoire d’amour qu’il ressasse. Et, du moins en apparence, il ressort de la mine tel qu’il y est entré.

(c'est dans Kafka sur le rivage que le fugueur Kafka et le bibliothécaire Oshima échangent ces remarques sur deux romans de Natsume Soseki, Sanshirô et Le Mineur)

Si le jeune Kafuka était un lecteur de Murakami (Haruki), peut-être formulerait-il sur Kafka sur le rivage les mêmes remarques qu'il fait sur Sanshirô, d’une part, et porterait-il, d’autre part, le même jugement que sur Le Mineur, sur Au Sud de la frontière, à l’Ouest du Soleil?...
Evidemment, il faut pour cela imaginer Kafuka Tamura s’installant dans une bibliothèque pour lire Kafka sur le rivage et ça, c’est peut-être un peu trop bizarre. Ou peut-être pas, ça dépend de ce que vous préférez chez Murakami.




mardi 23 février 2010

Savoir lire en rêve: MURAKAMI Haruki, 2

Vous savez, Monsieur Hoshino, Nakata fait souvent le même rêve. Dans ce rêve, Nakata sait lire et il est devenu intelligent. Alors il est tellement content qu’il va à la bibliothèque et qu’il lit des tas de livres. Il se dit que c’est merveilleux de savoir lire. Il dévore les livres les uns après les autres. Mais tout d’un coup, la salle est plongée dans le noir. Quelqu’un a éteint la lumière. Nakata n’y voit plus rien. Il ne peut plus lire... C’est à ce moment-là que je me réveille.


Même en rêve, c’est vraiment merveilleux de savoir lire.


(Kafka sur le rivage)



Dans les romans de Murakami (Haruki), il arrive souvent que des personnages soient plongés dans le noir. Il arrive souvent, aussi, qu’ils lisent des livres. D’autres fois encore il arrive qu’ils lisent des rêves, mais ceci est une autre histoire.

vendredi 19 février 2010

MURAKAMI Haruki, 1

- D'après mon expérience, quand on cherche désespérément quelque chose, on ne le trouve pas. Et quand on s'efforce d'éviter quelque chose, on peut être sûr que ça va venir vers nous tout naturellement. Bien sur, ce n'est qu'une théorie.
- Si vous appliquez cette théorie à mon cas, que va-t-il m'arriver si je cherche quelque chose et essaie de l'éviter en même temps?
- C'est une question difficile, dit Oshima en souriant. Puis il reprend après une petite pause: Si je peux me permettre de le donner, voilà mon avis. Peut-être que ce que tu cherches ne viendra pas sous la forme à laquelle tu t'attends.



De Kafka sur le rivage. J'espère que cette note sera la première d'une longue série de notes sur Haruki Murakami - je l'espère et à la fois je le crains, car en s'attaquant à ce Japonais mutant, on a affaire à forte partie.
Bref, je cherche et j'essaie en même temps d'éviter d'en parler... voyons, quelle influence cela pourra-t-il avoir sur la forme que cela va prendre?