mardi 25 avril 2017

Pendant ce temps, au pays des bûcherons géants



L'actualité est si riche en ce moment, 
on ne sait pas quoi chroniquer.
Ah! voilà, j'ai trouvé: le premier épisode de la saison 3 de Fargo, qui vient de commencer sur FX!   
"Le meilleur du pire", c'est comme ça que Pierre Sérisier, sur son blog Le Monde des Séries
a intitulé le billet enthousiaste qu'il vient de publier à propos de cette nouvelle saison - c'est de l'humour, bien sûr, puisqu'en vrai, Fargo, c'est le meilleur du meilleur
J'ai sauté dessus: moi aussi, j'attends avec impatience la suite de Fargo. Et puis, c'est rafraîchissant en ce moment de se pencher sur quelque chose avec quoi - même en cherchant bien - on ne peut trouver aucun point commun avec la déprimante actualité française.


Dans Fargo, rien n’est moral 
et rien ne peut l’être 
car les personnages sont placés 
– de leur point de vue – en situation de survie. 
N’ayant pas – contrairement à ce qu’ils pensent – évalué correctement la situation, ils se voient comme menacés dans leur existence même, ce qui aboutit à les mener à une descente aux enfers. C’était le cas pour l’agent d’assurance 
Lester Nygaard (Martin Freeman)* 
dans la saison 1, 
pour le boucher Ed Blumquist (Jesse Plemons)* 
dans la saison 2 et pour Ray Stussy*
dans la saison 3. 
C’était le point de départ de Jerry Lundegaard* dans le film des frères Coen.

[…]

Comme dans le film des frères Coen, 
Noah Hawley joue sur l’absurdité des situations. 
Sur une politique du pire. 
Les bourdes commises sont tellement énormes, le manque de jugeote est tellement dévastateur qu’on ne parvient pas à croire que cela puisse relever de la réalité. 
Tout le sel de la série tient au décalage entre ce qui est envisageable par le spectateur et ce qui se produit. Il y a un jeu constant impliquant le spectateur qui se dit : 
"non, ce n’est pas possible, 
ils ne vont pas faire ça". 
Et, si. 
C’est exactement ce qu’ils font.



Bienvenue à Fargo (saison 3).

*Disclaimer: At the request of the survivors, the names have been changed.

citations de: Pierre Sérisier - Le Monde des Séries

samedi 8 avril 2017

I looked in windows




I looked in windows, for the wealth
I could not hope to own.  
Emily Dickinson  
(I had been hungry all the years)


Éveillé trop brutalement ce matin, je n'ai gardé qu'un souvenir imprécis du rêve que je faisais à ce moment: pour je ne sais plus quelle raison, j'y demandais à des gens (je ne sais plus qui) de poser (pour des photos) devant des fenêtres. 

Peut-être ce rêve m'a-t-il été inspiré par la lecture, la veille, d'un article de  Peter Bradshaw dans le Guardian sur le film de Terence Davies romançant la vie d'Emily Dickinson? Les images, privées de contexte, qui me sont restées de mon rêve ressemblaient beaucoup, vraiment beaucoup, à celles-ci, publiées dans le Guardian:


Cynthia Nixon dans A Quiet Passion

Emma Bell dans A Quiet Passion


Lesquelles ont à leur tour éveillé le souvenir de tableaux de Vilhelm Hammershøi:


Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres (1913)

"Painterly" est un des adjectifs que Peter Bradshaw emploie pour parler de ce film: on comprend pourquoi. Sa chronique est plutôt positive: il dit grand bien de la distribution (ce seront successivement Emma Bell puis Cynthia Nixon qui incarneront Emily Dickinson à différentes époques de sa vie). Pourquoi pas?
J'attends impatiemment de voir ce film, avec, tout de même, un peu d'inquiétude. 
J'ai bien aimé les austères premiers films, autobiographiques et fauchés, que Terence Davies tourna il y a déjà un bon quart de siècle; plus récemment, il a réalisé quelques-uns de ces "films en costumes" auxquels ne manque pas un bouton de col, genre dont ses compatriotes se sont fait une spécialité.
Alors, que craindre? Si on ne se fiait qu'à la bande-annonce, on pourrait s'attendre à une bluette touristique du style Le Massachusetts, Terre de Contrastes, ce qui serait un moindre mal; mais qui sait si derrière cette façade rassurante ne se cache pas Un Embaumement de première classe pour Emily Dickinson? (sur IMDB, un spectateur qui a vu le film en avant-première fait part, en termes peu amènes, de sa déception, stigmatisant, en particulier, une séquence en grisaille dans laquelle Emily serait conduite au cimetière dans un sinistre corbillard qui aurait sa place dans un film de la Hammer, alors qu'il est notoire que la poétesse insista pour que son cercueil  - blanc - fût porté à travers champs sur les épaules de ses amis: parmi les inexactitudes qu'il épingle, certaines, dont celle-ci, pourraient faire contresens). Ou, plus spécieux encore,  La Malédiction de la Momie d'Emily Dickinson?

Le film sortira en France dans un mois. On verra bien.

Je vous dois cependant un aveu: j'aime tellement Emily Dickinson que si un jour les Américains - ils en seraient bien capables - nous proposaient un  Emily Dickinson, Vampire Hunter,  j'irais le voir, pour le principe.




Les photogrammes du film A Quiet Passion sont  © Allstar/Hurricane Films.
La reproduction du tableau de Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres, provient de Wikimedia commons (domaine public).

lundi 3 avril 2017

L'exercice engendre l'habitude



Peut-être l'avez-vous entendu dire: 
il y aura bientôt des élections (peut-être même près de chez vous, si ça se trouve).
Une élection, ça consiste, essentiellement, à glisser prestement une enveloppe dans un trou.


Il est impératif d'acquérir une certaine pratique pour ne pas manquer le trou.


"L'exercice engendre l'habitude" 
est une maxime d'Agénor Fenouillard
rapportée par son biographe Christophe

Illustration:  tous droits réservés pour toutes les planètes connues
(concrètement, ça veut dire que je n'ai pas réussi à identifier l'auteur de ce gif: 
qu'il se fasse connaître, pour que je puisse lui exprimer mon admiration!).

jeudi 30 mars 2017

La modernité est en Mars arrière


C’est dans l’arrière-fond du mois de Mars que la librairie Un regard Moderne renouera avec une tradition aussi ancienne que la boutique: on y exposera affiches et dessins de presse de Willem
Je n'étais pas loin de la vérité quand, il y a quelques jours, je m'interrogeais: Mars disposerait-il d'assez de journées pour faire éclore tous les bourgeons dont ses premiers moments avaient fait la promesse?
De justesse: on vient de terminer l'accrochage des panneaux, et le vernissage, c'était ce soir. Sans doute Monsieur Jacques Noël n'était-t-il 
pas tout à fait là, mais…
il fallait fréquemment regarder derrière son épaule pour en être sûr.


L'exposition est ouverte à partir de demain, et le restera jusqu'au 26 avril.



Un Regard Moderne, c'est au 10, rue Gît-le-cœur, 75006 Paris

vendredi 17 mars 2017

Le visiteur renfrogné



Tout, dans l'attitude de mon visiteur, semblait indiquer qu'il n'était que modérément satisfait (tout au plus) du résultat de sa visite…
Était-ce cela qu'il essayait, à mots couverts, de me faire sentir, en grommelant, au moment de prendre congé:
"Je vais m'en aller d'ici, 
sur une mule ou sur une vache, 
pourvu que ça trotte"
  ? 

"Sur une mule ou sur une vache?" 
Les gens qu'on rencontre en rêve,
ils ont de ces façons de parler,
tout de même, je vous jure.



samedi 11 mars 2017

Un jour aurait régné la plus profonde nuit



Deux de mes fidèles lecteurs, Monsieur et Madame Chat, m'ont fait part, à la suite d'un billet récent, de leur goût pour ces rêves dont Theodor W. Adorno prit note pendant près de quarante ans, et qui furent publiés après sa mort dans un ouvrage judicieusement intitulé Mes rêves (Stock, 2007); il n'en a pas fallu davantage pour que je me croie autorisé à vous en proposer un autre exemple, enrichi d'un illustration opportunément fournie par l'actualité.

Vienne, 26 juin 1960

Au cours de l'avant-dernière nuit j'ai rêvé: un jour aurait régné la plus profonde nuit, pour la première fois depuis la création du monde le soleil ne se serait pas levé. Il y aurait eu différentes explications, l'une liée à la fin du monde imminente, l'autre selon laquelle une bombe atomique aurait explosé au-dessus de Londres, la suie dégagée à cette occasion s'étant propagée à toute la Terre, la plongeant dans l'obscurité. 

Photo prise en 2016, un jour où, sur la province de Ninive (c'est en Irak) régnait
la plus profonde nuit.


Je sortis à l'air libre et découvris un vaste paysage vallonné, immensément paisible. Il était comme dans un crépuscule lunaire, mais on ne voyait aucune lune. Parfaitement consolateur. Le rêve était semble-t-il lié au fait que je me trouvais en compagnie d'Hélène Berg.


Theodor W. Adorno, Mes rêves
traduction d'Olivier Mannoni,
Stock, 2007 
(épuisé)

Photo © 2016 The New York Times

mercredi 8 mars 2017

Un départ manqué



Curieux rêve, très bref, à l'heure où l'on hésite entre s'éveiller tout à fait et se rendormir: je vois un jeune homme s'apprêter à monter dans un train avec son vélo: on lui refuse l'accès à cause d'un nouveau règlement qu'on lui détaille dans un jargon administratif auquel il ne comprend rien.
La dernière image de l'histoire,  dramatisée par des dominantes rouges et  de forts traits noirs (je réalise alors que cette image est un dessin: c'est une sorte de bande dessinée ou de comic que je suis en train de lire) le montre désemparé, à côté du vélo jeté à terre;
le train s'éloigne.



dimanche 5 mars 2017

Trois cent trente trois, trois cent trente quatre, et la suite


Je viens de me souvenir que ce blog s'est enrichi récemment d'un trois cent trente troisième billet, ce qui, me semble-t-il, aurait mérité une petite célébration (parce que c'est joli, 333)... au lieu de cela, que vois-je? Il a été suivi déjà d'un trois cent trente quatrième… d'un trois cent trente cinquième... et je n'ai toujours pas fêté l'événement comme il se devait! Au secours, Georges Perec!


333
Je me souviens de la bande à Baader.

334
Je me souviens de la Nouvelle Vague.

 Et la vie continue...

336
Je me souviens aussi que l'Express s'étant sous-titré L'Hebdomadaire de la Nouvelle Vague, le Canard Enchaîné avait fait remarquer qu'on aurait davantage attendu d'un organe de presse qu'il se vante de donner des nouvelles précises.


Georges Perec, Je me souviens


jeudi 2 mars 2017

En avant, Mars!



En ce début Mars il se passe des choses qui donnent envie d'aller de l'avant. 
Un signe qui ne trompe pas: Li-An, toujours avisé, vient d'intituler son dernier billet "Un coup de Mars et ça repart"

Matt Jones nous rappelle que demain, 3 Mars, ce sera l'anniversaire de la naissance de Ronald Searle: Matt célèbrera ça à sa façon, en dédicaçant (le lendemain) son livre Searle in America. Si vous voulez faire dédicacer votre exemplaire, il vous faudra prendre le train pour Burbank, mais ça ne vous fait pas peur, n'est-ce pas?

Avant-hier a vu une autre naissance: celle de la boutique Etsy d'Algésiras, itération de son autre boutique, Damalisca: Damalisca-chez-Etsy propose d'aussi jolis produits que Damalisca-point-bigcartel-point-com, et offre davantage de possibilités de paiement en ligne. Dépêchez-vous d'aller y acheter les aventures du Wendigo et de son ami Hannibal Lecter, il n'y en aura pas pour tout le monde!

S'il commence comme ça, je me demande si Mars aura assez de trente-et-un jours.

mardi 28 février 2017

Tu joues avec moi?


En lisant, dans le billet précédent, le texte extrait de ses microgrammes, devant ses choix - de vocabulaire, d'écriture, de ponctuation -  un peu inattendus, vous vous êtes peut-être dit qu'il avait un rapport un peu particulier avec les mots, Robert Walser.  Ma foi, si c'est le cas, vous n'aviez sans doute pas tort.


Comme mes mots 
bondissent devant moi! 
Mes petits mots 
sont des enfants 
 qui jouent avec moi.
Robert Walser


Vous ne vous trompez pas, petits mots:
on est venus là rien que pour jouer avec vous.


Robert Walser, L'enfant du bonheur 
traduction de Marion Graf, 
éditions Zoé, 2015
ISBN-10: 2881829570
ISBN-13: 978-2881829574

L'illustration provient de postsecret

dimanche 26 février 2017

Cher docteur (une aventure du Brigand racontée par Robert Walser)



Dans une pièce voûtée haute de plafond

Et le voici donc devant le médecin, qui lui parut bienveillant.
Le brigand aussi, du reste, était la bienveillance même.
Du moins ici, pour le moment, dans le cabinet du docteur.
Dans la salle d'attente il n'avait pas eu à attendre longtemps.
Quelques hommes et femmes attendaient là.
Et une folle, aussi.
"S'il était bien le brigand à la fameuse écharpe?" demanda alors en ouvrant brusquement la porte de la salle d'attente la servante du médecin. Il répondit affirmativement, sur quoi la domestique dit:
"Dans ce cas monsieur le docteur vous prie d'entrer",
sur quoi encore il posa la revue dans laquelle il avait lu et pénétra d'un pas vif dans une pièce voûtée haute de plafond, et assis devant lui il y avait donc monsieur le docteur, auquel il s'adressa ainsi:
"Je vous confesse sans détour que de temps en temps je me sens comme si j'étais une fille."
Il attendit après ces mots que le docteur voulût bien s'exprimer.
Mais celui-ci dit simplement à voix basse:

"Continuez."

Le brigand expliqua alors:
"Peut-être attendiez-vous que je vienne vous voir un jour. J'aimerais en premier lieu vous prier de voir en moi quelqu'un d'assez pauvre. Votre visage me dit que ce n'est pas grave, et ainsi donc apprenez, Monsieur, que je suis fermement persuadé d'être un homme tout comme un autre, mais que simplement, plusieurs fois déjà, c'est à dire dans le temps jamais, mais récemment oui, j'ai été frappé du fait que je ne ressentais en moi ni couver, ni se tramer, ni chercher son chemin le moindre désir d'agression ni de possession.
Au demeurant je me tiens pour un assez brave homme, un homme tout à fait valable. J'aime le travail bien que je ne fasse pas grand chose ces temps-ci. Votre calme m'encourage à vous confier encore ceci: je crois qu'il se pourrait bien que vive en moi une sorte d'enfant ou une sorte de petit garçon. J'ai un caractère peut-être un peu trop gai, d'où l'on peut conclure, n'est-ce pas, toutes sortes de choses. Quant à me prendre pour une fille, cela m'est arrivé quelquefois, parce que j'aime cirer les souliers et parce que les travaux du ménage m'amusent. Il y a eu un temps où je ne laissais à personne le soin de rapiécer un costume déchiré. Et c'est toujours moi qui allume les poêles en hiver, comme si ça allait absolument de soi. Mais une fille vraiment fille, naturellement, je n'en suis pas une. Laissez-moi, si vous voulez bien, réfléchir un instant sur les raisons de tout cela. En premier lieu  il me vient à l'esprit, là, maintenant, que la question de savoir si je ne serais pas par hasard une fille ne m'a jamais, mais jamais, pas un seul instant, inquiété, ni moi, ni le citoyen que je suis, ni non plus rendu malheureux. Vous n'avez aucunement affaire à un malheureux, j'insiste spécialement là-dessus, je n'ai jamais ressenti de souffrance ou de détresse à cause du sexe, car les possibilités très simples de me délivrer d'éventuelles pressions ne m'ont jamais fait défaut. Étonnante, c'est à dire importante à mes yeux, fut la découverte suivante que je fis sur moi: j'entrais dans une excitation amoureuse chaque fois que je m'imaginais en serviteur, peu importe de qui."

L'inimitié inexpliquée des pianistes virtuoses

"Naturellement ces prédispositions ne sont pas déterminantes à elles seules. Je me suis demandé beaucoup de fois quelles circonstances, relations, milieux pouvaient m'influencer, mais sans véritable résultat.
Les pianistes virtuoses, en particulier, se sont révélés mes ennemis, je ne sais naturellement pas comment cela se fait. Contre un certain désir de me soumettre à quelqu'un, femme ou homme, j'ai dû lutter très fort depuis toujours, c'est-à-dire non, pas depuis toujours, mais seulement ces derniers temps, principalement, comme si j'avais dû attendre  ces derniers temps pour sortir d'une espèce d'ignorance. À me voir  comme cela je jouis d'une santé parfaite. Sauf en une occasion où une bêtise d'enfant m'avait valu une blessure au visage, je n'avais encore jamais été chez un médecin, mais comme cela ne m'attirait jamais de passer la nuit avec une femme, je me suis dit que je devrais bien un jour demander l'avis d'un médecin, et une fois encore je vous prie d'être un tout petit peu patient pendant que je réfléchis, car je voudrais éviter de vous dire des choses qui ne sont pas vraies, et vous comprendrez qu'il est difficile de s'expliquer l'inexplicable. Je suis quelqu'un qu'on peut mettre où l'on veut, par exemple au fond d'un puits, dans la mine ou au sommet d'une montagne, dans une maison de maître ou dans une cabane. Je suis d'humeur très égale, ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt."

Je vous prie d'être un tout petit peu patient

"On m'a fait d'innombrables reproches. De tous ces reproches je me suis fait comme un lit sur lequel je m'étends, ceci est peut-être très injuste de ma part, mais je me suis dit que je devais me rendre la vie confortable parce que l'inconfort sous toutes ses formes pourrait bien m'accabler un jour et que je devrais alors faire le poids. D'une certaine façon, cher docteur, je peux tout faire, et peut-être que ma maladie, si l'on peut ainsi nommer mon état, consiste à trop aimer. J'ai en moi une provision d'énergie amoureuse effroyablement grande,et chaque fois que je mets le pied dans la rue, je me mets à aimer n'importe quoi, n'importe qui, et c'est la raison pour laquelle je passe en tout lieu pour un homme sans caractère, ce qui ne devrait pas manquer, s'il vous plaît, de vous faire un peu rire. Je vous remercie beaucoup de l'expression sérieuse que vous voulez bien garder malgré cela sur votre visage, et je vous assure qu'une fois à la maison, occupé à quelque chose qui réclame de l'intelligence, j'oublie tout cela, que je me sens loin, et content de l'être, de cette espèce d'amour du monde et des gens."
[…]

Naturellement il n'y a pas que cela, il s'en faut, mais cela éclaire quand même pas mal de choses

[…]
"Soyez comme vous êtes, continuez à vivre comme vous avez vécu jusqu'ici. Vous semblez très bien vous connaître, vous vous arrangez très bien de vous-même", dit le docteur en se levant de son siège. Puis il bavarda encore un peu avec le brigand sur d'autres sujets, lui dit qu'il était ravi de le connaître et l'invita à lui rendre visite de temps en temps, le conduisit dans sa bibliothèque et lui fit choisir un livre à emporter.
Comme le brigand lui demandait ce que coûtait la peine que le docteur avait prise, il dit: "Y pensez-vous!"…

Mais de quoi parlaient les deux filles dans la galerie des glaces?
Heureusement que nous y pensons.


Robert Walser, Le brigand 
(Der Räuber, Suhrkamp Verlag, 1978 et 1985), 
traduit par Jean Launay, Gallimard, 1994 ou 1993


Extrait de la postface du Brigand par Jean Launay:
Ce livre originellement sans titre ni rattachement explicite à un genre  est devenu par sa publication en 1972 Le brigand, quatrième et dernier roman de Robert Walser. […] Trois autres ne nous sont pas parvenus, détruits par leur auteur selon son témoignage ou portés disparus au cours de vaines tentatives pour les faire éditer. Un sort analogue paraissait promis au Brigand, et s'il y a finalement échappé, on le doit à la curiosité persévérante de l'éditeur des œuvres complètes, Jochen Greven, qui dix ans après la mort de Robert Walser (1956) et plus de quarante ans après la rédaction du livre (1925) exhume du fonds des manuscrits laissés à l'état de brouillon - soit plus de cinq cents feuillets de formats divers, écrits au crayon  en lignes serrées et en caractères ne dépassant pas deux millimètres - les vingt-quatre feuillets, à peine raturés, qui contiennent ans indication formelle d'un début ni d'une fin l'histoire dite du Brigand.
[…] Il faudra cependant plusieurs années à Jochen Greven assisté de Martin Jurgens pour déchiffrer la lettre difficilement lisible, voire illisible parfois, de ce qui devait être d'abord un document. Lorsqu'il prend place au volume VI des œuvres complètes publiées en 1978, son rang d'œuvre majeure est si bien reconnu qu'il lui vaudra au cours des années suivantes les soins d'une deuxième lecture, conduite par Bernhard Echte et Werner Morlang, modifiant par corrections, lacunes comblées, conjectures nouvelles, cent cinquante endroits du texte. 
Cette dernière version, peut-être encore améliorable, disent modestement ses auteurs, est celle qui a servi à la présente traduction.

jeudi 23 février 2017

Tout va bien.



Cette nuit, on m'a appris la mort d'une personne que j'aimais beaucoup. On venait de l'enterrer, et j'avais manqué l'occasion de la voir une dernière fois: dans le rêve, cela me bouleversait.
Encore sous le choc, je me suis éveillé à la réalité dans laquelle la personne en question est morte depuis des années.

Les quelques instants de réflexion qui m'ont été nécessaires pour m'ajuster à ce changement de paradigme m'ont aussi éclairé sur ce qui venait de provoquer mon réveil: de l'étage du dessus provenaient des séries de coups mats et rythmés.
Peut-être la tristesse ressentie en rêve avait-elle assombri mon imagination? L'idée m'est d'abord venue que mon voisin, tombé malade, paralysé, ou victime de quelque accident domestique pouvait être étendu sur son plancher et taper dessus pour attirer mon attention. J'ai tendu l'oreille et noté que ces séries de coups régulièrement espacés s'interrompaient parfois pour laisser la place à des bruits plus légers et moins inhabituels: des pas, des raclements de ferraille, des objets déplacés. Pas de doute: mon voisin avait choisi cette heure paisible (il était deux heures du matin) pour se livrer aux joies simples du bricolage.

Tout allait bien.




lundi 20 février 2017

Érudition onirique



Francfort, 18 septembre 1962
J'avais enfin en main un exemplaire imprimé 
des Passages de Benjamin
ou bien parce qu'il les avait tout de même achevés, 
ou bien parce que je les avais reconstitués à partir 
des brouillons. 
Je les lisais avec amour. 
Un titre annonçait "deuxième partie" 
ou "deuxième chapitre"
En-dessous, cet exergue:


"Quel wagon de tramway 
aurait l'insolence d'affirmer qu'il roule exclusivement 
pour l'amour du sable qui crisse?" 
                             Robert August Lange, 1839


Theodor W. Adorno, Mes rêves
Stock, 2007 
(épuisé)


Robert August Lange était un obscur professeur de l'université de Leipzig de l'œuvre de qui, j'en ai peur, on aurait du mal à exhumer beaucoup de formules aussi frappantes que celle dont se souvint Adorno, ce matin de septembre 1962, à son réveil.

mercredi 15 février 2017

Grands moments de solitude du XXI° siècle (9): Mélaka



Vous portez le deuil de la démocratie.  
Donald Trump a beau se décarcasser, même lui ne parvient plus à vous faire rire. 
Il y a si longtemps que vous ne trouvez plus nulle part de raison de vous réjouir, que vous avez même renoncé à en chercher. 
Vous n'avez pas réussi à déloger le corbeau qui a élu domicile sur le buste de Pallas, au-dessus de la porte de votre chambre: la seule solution que vous avez trouvé pour rendre sa présence un peu moins oppressante, ou simplement moins visible, c'est de peindre tout en noir, du sol au plafond. 
Pour que les éclaboussures ne se voient pas, vous avez sorti du placard toute la garde-robe rigoureusement achromatique que vous portiez jadis pour aller aux concerts de The Cure.


Je suis navré de vous interrompre, je sais que 
ça risque de casser un peu l'ambiance, 
mais pendant ce temps, sur le blog de Mélaka
il y a 
un rat qui déménage 
de la barbe à papa.


Je vous assure, je ne me moque pas de vous, allez-y voir si vous ne me croyez pas: le blog de Mélaka - les Mélakarnets - ce n'est plus seulement un blog, c'est devenu carrément un webcomic.
Et quel webcomic!
Ça avait pourtant bien commencé, dans une ambiance studieuse et recueillie.



Mais ça n'a pas duré: trois strips plus loin, patatras! 
Ça partait déjà en sucette. 
Et ça ne s'est pas arrangé depuis.
On n'y peut rien, Mélaka est une gaffeuse incorrigible, elle tient ça de famille.

Les chiens font pas des chats.


Vous ai-je dit que la scénariste de Mélaka, c'est Gudule?
Ça explique beaucoup de choses.
Vous pouvez peut-être vous connecter sur Tippee, et essayer, en usant au besoin d'incitations financières, de convaincre Mélaka de faire des BD sérieuses, positives, politiquement correctes, quelque chose dans l'air du temps, quoi...

Ou alors, allez-y simplement parce que vous avez envie de retrouver Gudule.




On ne jette pas un rêve, même brisé.

vendredi 10 février 2017

Grands webcomics du XXI° siècle (8): Sarah Andersen is a myth



S'il y a quelque chose que je déteste chez Sarah Andersen, c'est cette manie qu'elle a de grimper le long de la façade de l'immeuble où j'habite pour m'espionner par la fenêtre. Et comme si ça ne suffisait pas, ensuite, elle raconte ce qu'elle a vu, sous la forme de petits strips qu'elle publie sur internet. Elle doit prendre des croquis sur le vif, parce que des épisodes comme celui-ci, ça ne peut pas s'inventer! 


Ça, c'est une scène typique 
de ma vie quotidienne.

Bien sûr, elle ne dit pas que c'est moi sa source d'inspiration (elle a dû consulter un avocat - les Américains font toujours ça - pour éviter le procès pour atteinte à la vie privée): pour brouiller les pistes, elle attribue mes aventures à une petite bonne femme aux yeux exorbités qui se coiffe avec un pétard. L'astuce est un peu grosse: malgré ce travesti, les gens qui me connaissent me reconnaîtront.


Vous voyez? Qui d'entre vous ne se souvient pas de m'avoir entendu - et plus d'une fois - décrire exactement dans ces termes mon rapport à mon travail?


En plus, elle me suit 
quand je fais mes courses. 
Je la préviens, 
si elle continue j'appelle un agent.

Et que ses comics lui apportent la célébrité sur internet, ça ne lui suffit pas: elle en fait des albums (d'abord Adulthood is a Myth, et maintenant - en précommande jusqu'en mars - Big Mushy Happy Lump), et ces trucs-là se vendent comme des petits pains!
Soyons beau joueur et souhaitons-lui beaucoup de succès.


Sarah Andersen: sans plus attendre,
“Adulthood is a Myth”,
puis très bientôt,
Big Mushy Happy Lump,
et avec encore un peu de patience,
vous pourrez vous procurer le calendrier 
ou l'agenda  Sarah's  Scribbles pour 2017-2018
 - ou les deux! 


Dessins de Sarah Andersen.

mardi 7 février 2017

Avec la claire lumière de février



C'était seulement depuis qu'il habitait chez les Wanka que Land avait parfois le sentiment d'être chez lui. 
Il se sentait à l'aise dans sa chambrette. 
Il y passait ses dimanches, assis à sa grande table, perdu dans les lourds nuages de fumée de sa pipe, à lire de vieux livres aux pages jaunies, qui lui faisaient oublier hier et demain.
On ne s'étonnera donc pas qu'il n'eût point entendu ce léger coup frappé à sa porte, et qu'il fût très surpris de distinguer soudain, à travers des flots de fumée, Louisa qui venait d'entrer et qui se tenait là, pleine d'embarras. Elle était comme une image de rêve, avec sa robe bleue pâle et sans ornements, et ses grands yeux muets et elle tenait à la main trois petites roses blanches qui semblaient se serrer timidement contre elle.
- Oh! Pardonnez-moi, - dit-elle en allemand avec un léger accent slave - je croyais que vous étiez sorti pour déjeuner… Je voulais seulement…
Et elle alla placer les trois roses blanches derrière une photographie de Zdenko, suspendue près de la fenêtre.
Land avait souvent considéré ce portrait. Il regardait maintenant les mains de la jeune fille, qui tremblaient de douloureuse tendresse et, comme fasciné par ce spectacle, il fut incapable de dire un mot, de faire un geste, de rien penser. 
Il entendit encore la jeune fille qui disait: "C'est son premier anniversaire depuis qu'il n'est plus avec nous". Puis tout fut de nouveau comme avant. Il se retrouvait seul dans le silence dominical de sa petite chambre, et il n'avait rien d'autre à faire qu'à continuer sa lecture. Mais il n'y parvint pas. Il regardait sans cesse vers la porte, comme s'il eût attendu quelqu'un. La fumée commença à l'irriter et il ouvrit la fenêtre, par où pénétra un flot d'air frais, avec la claire lumière de février. 
Un instant, une humeur de fête l'envahit. 
Il songea: "J'ai reçu des visiteurs de haut rang: trois roses blanches…" et il sourit comme en rêve.

Rilke écrivait comme à présent on n'écrit plus. Aujourd'hui plus personne n'écrirait: elle se tenait là, pleine d'embarras, ni: elle était comme une image de rêve, ni: trois petites roses blanches qui semblaient se serrer timidement contre elle, ni: une humeur de fête l'envahit.
Pourtant, il arrive encore parfois que quelqu'un écrive: puis tout fut de nouveau comme avant.


Rainer Maria Rilke, Frère et sœur (1899), 
une des Histoires pragoises
traduction d'Hélène Zylberberg et Louis Desportes, 
Seuil, 1966 (indisponible); 
Points, 1997, 2013

mercredi 1 février 2017

Beaucoup d'un livre



« Beaucoup d'un livre est comme une clé pour inconnu chambres dans le château de sa propre auto. »
Franz Kafka, traduit par Microsoft


Kafka ne dédaignait pas de se payer à l'occasion une bonne tranche de rigolade: ses amis  se souvenaient qu'il était parfois pris de fou-rire  en leur lisant à haute voix ses dernières pages.  S'il était encore parmi nous, il serait sûrement ravi de découvrir ce qui peut sortir d'un logiciel de traduction automatique (surtout si on retraduit de l'anglais en français un texte traduit de l'allemand en anglais).



Information à caractère informatif: 
sur le blog L'ŒIL DES CHATS,  venant après une semaine de lecture, une semaine Annenkov et 
une semaine dans les oreilles
vient de commencer 

dimanche 29 janvier 2017

Saison des masques


Sur le blog Les Ruines Circulaires, on a  pu lire ces jours-ci une jolie contribution au débat - qui a encore de beaux jours devant lui - sur le bon usage de la caricature.


Si cette anecdote rapportée par Marcel Griaule vous a donné envie - ce serait bien naturel - de voir de beaux masques, vous avez jusqu'au 2 avril pour visiter l'exposition Éclectique, au musée du Quai Branly.
Qui remercier? Mais voyons, Messieurs Jacques Chirac et Marc Ladreit de Lacharrière dont les efforts conjoints ont rendu possible cette exposition.
Et comment les remercier? Ne vous mettez pas en peine, je suis sûr qu'en ce moment même, sous l'herminette d'un sculpteur fang, ou baoulé, ou dogon, sont en train de prendre forme les masques qui permettront à ces deux mécènes de rejoindre les figures des ancêtres, d'entrer en effigie dans le monde des morts et des croque-morts: quel remerciement serait plus approprié?

Image © Musée du Quai Branly

mercredi 25 janvier 2017

Joyce Carol Oates en des domaines hantés


Avant que la lumière de l'aube n'éclaire la chambre, 
Julia avait oublié l'essentiel de son rêve.
Joyce Carol Oates,
Changement de phase,
dans Hantises



Elles sont décalées, légèrement biaisées, les histoires que nous raconte Joyce Carol Oates. C'est donc de biais qu'on y entre, comme par une porte au cadre faussé, bloquée dans une position ni vraiment fermée ni vraiment ouverte.
Il en est ainsi dans ses romans comme dans ses nouvelles; mais, dans les histoires courtes, le décalage est plus vite mis en évidence, les éléments en déséquilibre basculent plus vite: la brièveté de la nouvelle l'impose.

Dans les récits qui composent le recueil Hantises, bon nombre d'éléments d'atmosphère  proviennent directement du bric-à-brac accumulé au grenier en deux siècles de littérature gothique: façades lézardées et pignons pointus!  Toits d'ardoise! Fenêtres à vitraux! Granges à l'abandon! Mares croupies! Cauchemars! Sueurs! Terreurs nocturnes!

Maisons hantées, maisons interdites. 
La vieille ferme des Medlock. La ferme des Erlich. 
La ferme des Minton au bord d'Elk Creek. 
DÉFENSE D'ENTRER disaient les panneaux
mais nous entrions quand ça nous chantait. 

DÉFENSE D'ENTRER 
INTERDIT DE CHASSER        

INTERDIT DE PÊCHER 
SOUS PEINE DE POURSUITES 

mais nous faisions comme il nous plaisait 
car qui était là pour nous en empêcher?

Hantées (Haunted, 1987)



Quelques années avant que ces nouvelles, rédigées entre 1987 et 1993 et prépubliées dans diverses revues, soient réunies dans ce recueil, Oates avait contribué à allonger la liste des classiques du style gothique avec Bellefleur (1980), A Bloodsmoor Romance (1982), Mysteries of Winterthurn (1984); aucun des accessoires susmentionnés n'y manquait, et même les points d'exclamation étaient régulièrement mis à contribution, pour ponctuer des phrases qui auraient pu être empruntées à des penny dreadful. Mais plus le lecteur progresse dans ces vastes romans, plus il lui devient clair que c'est par jeu que l'auteur a eu recours à ces artifices, et que c'est par d'autres prestiges que Madame Oates entend l'étonner.

Nos parents nous interdisaient d'explorer ces propriétés abandonnées: les maisons et les granges étaient dangereuses, disaient-ils. 
Nous risquions de nous blesser, disaient-ils. 
Je demandais à ma mère si les maisons étaient hantées et elle répondait 
Bien sûr que non, les fantômes ça n'existe pas, 
tu le sais parfaitement. 
Je l'agaçais: elle devinait que je faisais semblant de croire à des choses auxquelles je ne croyais pas, auxquelles j'avais cessé de croire depuis des années. 
C'était une habitude d'enfant: faire semblant d'être plus jeune, plus puérile que je ne l'étais réellement. Ouvrir de grands yeux et prendre l'air perplexe, inquiet. Les filles sont portées à ce genre de ruse, c'est une forme de camouflage, quand une de vos pensées sur deux est une pensée interdite, et que les yeux ouverts regardant sans voir vous pouvez glisser dans des rêves qui laissent la peau moite et le cœur battant - des rêves qui ne semblent pas les vôtres qui doivent vous venir d'ailleurs de quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît.

Hantées (Haunted, 1987)


Sur courte distance, Oates fait preuve de plus d'économie: les accessoires empruntés au roman-feuilleton ne sont là que pour brouiller les pistes. Si des ruines mal famées se dressent bien là où l'on s'attend à les voir, ce ne sont pas des goules qui les hantent; si dans un coin brille la lame d'un couteau, ce n'est pas nécessairement un serial killer qui l'a affûtée; si un personnage craint le retour d'un rêve récurrent, ce n'est pas forcément parce que c'est un cauchemar. Chaque nouvelle de Hantises réserve à son protagoniste une mauvaise surprise, sans jamais que la narratrice tombe dans le piège des conventions de l'histoire à chute: parfois, la chute n'est pas là où on l'attend, parfois le lecteur s'aperçoit en revenant en arrière que la fin - ou la catastrophe - s'est produite bien plus tôt qu'il ne l'avait pensé. Parfois, il n'y a d'élément horrifiques ni au début, ni à la fin, ni même au milieu: mais où, alors? Le malaise est pourtant bien là. Parfois on comprend que c'est simplement dans l'écoulement des années (La Poupée, Le Maître de bingo) que s'est cachée l'horreur.  Parfois, sans qu'on nous ait prévenu, c'est avant même que l'histoire commence (Thanksgiving) que le monde des personnages s'est effondré.

Les fantômes, ça n'existe pas, nous disait-on. Ce n'était que de la superstition. Mais nous pouvions nous blesser en traînant là où nous n'avions rien à faire - les planchers et les escaliers de ces vieilles maisons étaient sûrement pourris, les toits prêts à s'effondrer, nous risquions de nous couper sur des clous et des éclats de verre, de tomber dans des puits non scellés - et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides.

Hantées (Haunted, 1987)



Les faits avérés - Joyce Carol Oates prend le temps de les relater par le menu - sont extrêmement prosaïques, tout s'explique, tout s'emboite (une femme d'âge mûr, qui a une carrière sans faute derrière elle, occupant un poste à responsabilités, appréciée par ses collègues, oublie dans un moment de distraction - ça ne lui ressemble pas - son sac sur le siège avant de sa voiture, et les clés sur le contact. Ouf! Quand elle revient sur ses pas, elle constate que son oubli n'a eu aucune conséquence. Aucune. Tout est comme s'il ne s'était rien passé… pourtant, un doute minuscule s'est installé…). Et voilà.  Dès que c'est la subjectivité des personnages qui prend le dessus plus rien n'est banal ni rassurant, aucune explication ne semble plus convaincante, plus rien ne s'emboite, une voix aigre se mêle au ronron des compliments conventionnels ( - non, ça ne lui ressemble pas: que lui arrive-t-il donc?) et le rythme de la phrase de s'affoler, l'écriture change comme si on venait d'apporter à celle qui écrit de mauvaises nouvelles.

Quelle nouvelle est pire que cette prise de conscience soudaine: que les nouvelles reçues précédemment, qui avaient été, par réflexe conditionné, rangées dans la catégorie des bonnes nouvelles, en fait, elles n'étaient pas si bonnes que ça?

Un des récits les plus sèchement réalistes du recueil (qui porte le titre trompeur de Prémonition) joue uniquement sur la façon dont sont perçus, dans la classe moyenne américaine, la position, le rôle social de chacun. Tout est bien à sa place: alors, qu'est-ce qui pourrait mal tourner?  
Un oncle préféré. 
[...] 
Personne n'avait parlé de l'incident.
[...] 
Un fils dont ses parents sont fiers.
[...] 
Cela ressemblait bien aux femmes! 
[...]
Un homme dans une certaine position ne peut pas, enfin, c'est plus difficile pour lui, plus délicat. 
[...]
... on ne peut pas comparer l'urgence  de telle et telle chose, il y a des priorités…
La prémonition (Premonition, 1987) 
Sous chacun de ces clichés en apparence inoffensifs se cachent des réalités si déplaisantes qu'on ne parvient pas à y croire même quand on a le nez dessus.

… et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides. Tu veux parler de clochards? … de ceux qui font du stop sur la route? demandais-je. Ça peut être des clochards ou des gens que tu connais, répondait évasivement ma mère. Un homme ou un garçon que tu connais… elle se taisait, gênée, et je savais qu'il était inutile de poser d'autres questions. Il y a des choses dont on ne parlait pas, à cette époque. Je n'en ai jamais parlé à mes propres enfants, il n'y avait pas de mots pour les dire. 
Hantées (Haunted, 1987)

C'est en cela que les textes courts de Oates sont proches parents (malgré les apparences) de ses romans les plus touffus: entre ses personnages et la réalité quelque chose s'interpose, ils n'arrivent à se reconnaître que dans les miroirs déformants.


Le recueil Hantises se compose des nouvelles:
Hantées; 
La Poupée; 
Le Maître de bingo; 
La chatte blanche; 
Le modèle; 
Circonstances atténuantes; 
Vous ne me faites pas confiance?; 
Le coupable; 
La prémonition; 
Changement de phase; 
Pauvre Bibi (Poor Thing); 
Thanksgiving; 
Aveugle; 
Le radioastronome; 
Les habitants maudits de la maison de Bly; 
Martyre;

et en manière de postface d'un court essai intitulé:

"Réflexions sur le grotesque"

... la simplicité fataliste des contes de fées de Grimm 
et la complexité de vision dont la Rose pour Emily 
de William Faulkner offre un exemple suprême... 
Joyce Carol Oates


Dans la postface qu'elle intitule (de façon un peu trop prometteuse?) "Réflexions sur le grotesque", Oates évoque un certain nombre d'œuvres qui, de par la "présence physique brutale" des images qu'elles ont, pour trait commun, de contenir, aideront,  pense-t-elle, à définir les contours de ce qu'elle appelle "grotesque" dans les arts narratifs:  œuvres de Kafka, Bosch, Murnau, Goya, Dali, Dinesen, Grimm, Faulkner, Beckett, Gogol, Bowles, Klinger, Münch, Klimt, Schiele, Bacon, Fischl, Gober;  et, avant de revenir sur la naissance du "grotesque"  en tant que genre, convoquant cette fois Walpole, Radcliffe, Hoffmann et Hawthorne aux côtés de Poe, elle avance (peut-être avec soulagement?) l'idée que: "de Jeremias Gotthelf (L'Araignée noire, 1842) à des auteurs fantastiques postmodernes tels qu'Angela Carter, Thomas Ligotti, Clive Barker, Lisa Tuttle et à des auteurs de best-sellers grand public tels que Stephen King, Peter Straub, Anne Rice… nous reconnaissons la touche puissante du grotesque, si large que soit l'éventail des styles" .
Si utile que soit cette liste, elle nous laisse sur notre faim.
Pas seulement parce qu'on pourrait la prolonger encore longtemps, et dans bien des directions (et  si on ajoutait Apulée? et Wu Cheng'en? et Burroughs (William, pas E. R.)? et San Antonio?) mais surtout parce que, bien que nous reconnaissions très bien l'air de famille sur tous les portraits de cette galerie d'ancêtres, nous nous demandons indiscrètement ce qu'ils ont bien pu faire ensemble, et nous voilà dans le rôle ingrat de l'enfant qui pose des questions auxquelles il se doute un peu qu'il n'aura pas de réponse (pourquoi grand-papa William il ressemble plus à son tonton Edgar Allan qu'à son papa Nathaniel, hein? Et tata Karen, c'est vrai qu'avant on l'appelait Isak?)
Plus révélatrices sont certaines exclusions qu'elle formule: "Une histoire de fantômes appartient-elle inévitablement au genre grotesque? Non. Les histoires de fantômes de l'époque victorienne sont, dans l'ensemble, trop "bien élevées", trop "ouvrages de dames" quel que soit le sexe de leurs auteurs.Une bonne partie des récits fantastiques de Henry James, ainsi que de ceux de ses contemporaines Edith Wharton et Gertrude Atherton, bien qu'élégamment écrits, sont trop distingués pour en faire partie." et plus loin "on pourrait définir [le grotesque] comme l'antithèse exacte du 'bien élevé' ".
C'est, peut-on supposer, ce qui l'a poussé à cette expérience, écrire l'"envers", l'"antithèse" d'un récit d'Henry James (Les habitants maudits de la maison de Bly).
Si elle indique une piste intéressante ("la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?") elle ne la développe pas. Quel dommage! On touchait là, pourtant, à quelque chose; la notoirement mal élevée Patrica Highsmith aurait,  je pense, approuvé, au moins d'un claquement de langue.

La forme de l'essai n'est sans doute pas celle qui convient le mieux pour explorer les limites de ce genre: le genre qui parle des choses dont on ne parle pas à table. Si vous vous demandez encore si la mention de la nécessaire "brutalité" sans laquelle l'art est trop bien élevé pour se commettre avec le grotesque, est ou n'est pas à prendre au sens littéral, peut-être pourrait-on vous recommander de lire, non pas avant, mais après cette postface bien élevée - une vraie dissertation, qui, au lycée, aurait valu à l'élève Oates une bonne note -  la dernière nouvelle du recueil, Martyre: c'est probablement la moins fréquentable, la plus grotesque, celle qui se rapproche le plus de la définition que Oates, dans sa sage postface, a eu tant de mal à formuler.

Attention: sous votre pied une marche vient de se dérober.
Et, pas de chance, vraiment: quand l'escalier s'est affaissé quelque chose, aussi, s'est affaissé dans le bâti, et la porte de la cave, libérée d'on ne sait quoi qui la retenait dans son cadre gauchi,
s'est refermée en claquant.

Joyce Carol Oates,  Hantises: Histoires grotesques
(Haunted: Tales of the Grotesque,1994) 
traduit par Claude Seban, Stock, 1995;
et Le livre de poche (n°30742), 2007