dimanche 21 mai 2017

Zootopia: une tragédie toute mignonne




    “We desire our present civilization to advance steadily 
toward some kind of Utopia. 
The thought that it may decay and collapse, 
and that all its spiritual treasure may be 
lost irrevocably, is repugnant to us. 
Yet this must be faced as at least a possibility. 
And this kind of tragedy, 
the tragedy of a race, must, I think, 
be admitted in any adequate myth.” 

Nous voulons que notre civilisation se fixe 
comme objectif de parvenir à une forme d'utopie. 
L'idée nous répugne que puissent être inscrits, 
dans le destin de cette entreprise, sa corruption 
et son effondrement, la perte de ses trésors spirituels. 
Cependant, cette perspective doit rester présente 
à notre esprit, au moins comme une éventualité. 
Ce motif tragique, la tragédie 
de la transmission d'un destin
ne doit jamais être absent lorsque nous 
essayons de créer un mythe.



Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Quelle catégorie, pour Zootopia? Méfions-nous des évidences.

Aux nombreuses attractions qu'offre, à ceux qui le rêvent,
ce rêve agité qu'est le Rêve Américain
s'est ajoutée récemment cette variante du Palais des Miroirs (également connu, dans quelques luna-parks, sous le nom de Palais des Illusions): la vision, située dans un futur proche, d'une société "color-blind". Une société dans laquelle, non seulement on aurait cessé de classer par réflexe ses concitoyens selon la nuance de leur épiderme, mais on prêterait moins d'attention à ce détail qu'à la marque de leur smartphone (il y a des limites à la suspension d'incrédulité: on aurait, je le crains, beaucoup de mal à convaincre nos contemporains  de la possibilité d'une société dans laquelle le choix d'un smartphone ne serait pas un marqueur social. Chassez l'esprit de discrimination par la porte, il revient par la fenêtre).


Zootopia nous emmène dans une utopie qui ressemble fortement au pays de rêveurs mentionné plus haut (c'est une utopie pleine de gratte-ciels). Peaux, poils et carapaces s'y parent de toutes les couleurs du spectre, mais on ne se permet pas d'en déduire quoi que ce soit sur le caractère de leurs porteurs (il y a des ours blancs et des moutons blancs, et, la nuit, les éléphants ne sont pas moins gris que les souris): ce n'est donc pas, dans ce pays-ci, la couleur (au sens littéral) qui compte* : la difficulté initiale que les Pères Fondateurs de Zootopia ont dû surmonter, c'est que certains des pèlerins multicolores qui l'ont construite étaient des prédateurs qui considéraient d'autres pèlerins tout aussi multicolores comme leurs proies.
L'idéal vers lequel tend la société zootopique n'est donc pas la "color-blindness" mais la, euh… blindness, ça veut dire cécité… la "cécité à la position dans la chaîne alimentaire", c'est un peu long, mais je ne sais pas faire plus court. La difficulté à le nommer, cet idéal, rend manifeste son rattachement  à la tradition anglo-saxonne du nonsense, non? Pour trouver un meilleur mot, il faudrait faire appel à un spécialiste de la chose, par exemple Humpty-Dumpty (je l'ai appelé, mais je n'ai eu que sa boite vocale: il était en conférence). À première vue, une telle société ne peut trouver naturellement sa place que dans les contrées brillamment colorées de la nursery-rhyme et de la whimsy (depuis longtemps annexées par le royaume enchanté de Disney Productions: ça tombe bien, c'est un film Disney).
Pour le vérifier, voyons si, en re-transposant  la situation décrite dans Zootopia dans le monde dominé par les humains, on obtient quelque chose d'absurde: ça donnerait: une société dans laquelle tout le monde aurait renoncé à se demander s'il est désirable que l'homme soit exploité par l'homme, ou s'il vaudrait mieux que ce soit le contraire...
Euh... j'ai dit une bêtise (ça m'arrive): 
en fait, on n'a pas tellement besoin de transposer.
Il nous suffit de jeter un coup d'œil autour de nous 
pour y voir des homo sapiens qui souhaiteraient construire 
exactement cette utopie-là.

Zootopia,  sous l'apparence d'une silly symphony hypertrophiée, serait donc une allégorie transparente? réductrice? naïve?
Transparente: oui.
Réductrice: pas tant que ça, car le scénario fait bon usage de la complexité de la nature: il y a de très gros herbivores au caractère pas commode, et les carnassiers les plus petits ne sont pas les moins teigneux: voyez les musaraignes.
Et naïve...
... posons une question naïve, pour voir: mais qu'est-ce qu'ils mangent, tous ces animaux dont les habitudes alimentaires ataviques sont si contrastées?

La réponse est dans le film, et elle n'est pas naïve:
ils mangent de la junk food.

Hmmmmmm... pas comme dans Soleil Vert, quand même? Non? Sûrement pas? ça passerait encore pour des carnivores, mais des herbivores, disons au hasard des ovins et des bovins qu'on nourrirait de sous-produits de carcasses d'animaux réduits en farine, ça ne pourrait exister nulle part, même au royaume des fables, ce serait encore plus absurde que des renards en chemise hawaïenne ou des dromadaires en jogging?
Oh.
Flûte, j'ai encore dit une bêtise 
(qu'est-ce que j'ai en ce moment?):
en fait, nous n'avons même pas besoin de nous forcer 
pour avaler cette énormité, 
nous sommes déjà en train de la digérer.

Ici, Joyce Carol Oates a envie de s'inviter dans le débat: dans la postface, intitulée "Réflexions sur le grotesque", de ce recueil de nouvelles dont nous parlions justement il y a quelques semaines, elle insinue: "la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?"

... Supposons que nous sommes des gnous ou des oryctéropes, et remplaçons "la place de l'humanité dans la chaîne" par "la place dans la chaîne de notre voisin de palier qui laisse des poils partout", et nous réalisons que la question soulevée par Oates vaut pour les zootopiens comme pour les humains.
Dès qu'on se demande "que mangent-ils, les zootopiens? d'où viennent les additifs dans leurs ice-creams, dans leurs pâtisseries, dans les délicieux entremets qu'on sert dans les mariages de musaraignes?" on s'aperçoit que la question que la scène d'ouverture du film (le spectacle de fin d'année de l'école primaire de Bunnyburrow) a évacuée d'une façon badine n'a jamais cessé de se poser.
Et on saisit mieux que la position la plus ambiguë, dans cette fameuse chaîne alimentaire, ce n'est pas celle des lions (qui sont prêts à beaucoup de concessions pour qu'on ne les dérange pas dans leur occupation la plus importante: la sieste), ni celle des lapins (qui ont tendance à préférer, à tout bouleversement social, la préservation même inconfortable du statu quo), c'est celle des moutons et des cochons.
Je n’ai rien contre les moutons et les cochons, notez bien: j’ai pour voisins plusieurs familles de moutons et de cochons, et, je peux en témoigner, ce sont de très braves gens, le coeur sur la patte et tout; mais  écoutons-les parler, il ne faut pas les encourager beaucoup pour qu’ils se laissent aller à dire, par exemple,  c’est pas normal qu’on ait créé des emplois réservés aux, comment on dit déjà, aux mammifères dotés d’un métabolisme différent, même que dans le temps, on ne disait pas ça, mammifères au métabolisme différent, avant on employait un mot plus facile à retenir et qui disait bien ce qu’il voulait dire, mais maintenant soi-disant que c’est pas zoologiquement correct, c’est comme ces lapins qui vous regardent de travers si vous leur dites qu’ils sont mignons, on se demande où ça va s’arrêter, groïnk.
D'où vient cette insécurité qui transparaît si fréquemment dans leur discours? Être mouton ou cochon, en zootopie, ça correspondrait, chez les humains, à faire partie d'une classe moyenne qui ressent intimement la fragilité des douteux privilèges à elle concédés par la méga-faune.
Et, songez-y: ce qui, dans une telle société, permet à des musaraignes de devenir big boss, c'est leur habitude de - leur aptitude à - manger sans discrimination tout ce qui n'aura pas eu la possibilité de les manger avant.
Ce sont les omnivores qui, à Zootopia, ont fixé les règles tant sociales qu'économiques: le choix qu'ont fait les Mister Big étant moins de les transgresser que de les appliquer sans prendre de gants. Peu importe qu'une musaraigne pèse moins d'un pour cent du poids du plus petit des ours; dès lors que la loi reconnaît à la musaraigne le droit de manger chaque jour trois fois son poids de protéines, la capacité de la musaraigne à amasser des victuailles fait suffisamment rêver les ours pour qu'ils la prennent pour role model et pour maître à penser: pour qu'ils adhèrent à un modèle économique qui donne la préséance à ceux qui ont vocation à accumuler de la richesse sur ceux qui ont vocation à en créer (le raccourci scénaristique qui nous fait passer des champs de carottes de Bunnyburrow à la barquette de plastique des carrots for one évoque ce modèle avec un réalisme réfrigérant saisissant).

Ouvrons une parenthèse:
saviez-vous que le talentueux Peter De Sève
a été un des principaux contributeurs
au character design de Zootopia?
Fin de la parenthèse.

En Zootopie, ce n'est pas le fait d'être doté de cornes, de ramures, de défenses, de canines, de carnassières qui assure l'intégration des mammifères dans la société: c'est leur capacité à adhérer à (et à tirer le meilleur parti de) ce système  de production globalisé dans lequel une protéine est une protéine, peu importe d'où elle vient.

On a beaucoup parlé d'économie ces derniers temps; il n'est pas inopportun qu'un dessin animé plein de mignonnes créatures aux grands yeux nous rappelle (à nous mammifères superlatifs, pardon supérieurs) que notre choix d'un système économique dépend de ce que nous sommes, au sens propre comme au sens figuré, disposés à avaler.

Il y a deux cents ans William Blake notait sévèrement: Même Loi pour le Lion et le Bœuf, c'est Oppression.
Je me demande si c'est la lecture de William Blake (si les Indiens lisent William Blake, pourquoi les buffles du Cap ne le liraient-ils pas?) qui a inspiré au capitaine Bogo la réflexion désabusée: Ce n'est pas vous qui avez cassé le monde, Hopps. Il a toujours été cassé
Je suis sûr d'avoir déjà entendu ce genre de maxime sortir du mufle d'officiers de police à l'oreille fendue, dans nombre de classiques (des cinéphiles plus méthodiques que moi trouveront sûrement une foule de références, pour l'instant il ne m'en vient qu'une ou deux, pas toutes neuves, à l'esprit): les "capitaine Bogo", ces officiers no-nonsense, bourrus, cachant un cœur énorme sous d'épaisses couches de lard et de cuir tanné, on les a déjà vu dans un tas de films et de feuilletons… n'est-ce pas, capitaine Dobey?

Et que dire des demi-sels qui vous jettent, d'une pichenette, leur cure-dent à la face, des seconds couteaux qui font le signe de croix, des gentilles fliquettes qui rosissent comme des éléphantes quand leur chef leur souhaite un bon anniversaire, et de l'appartement triste où l'on entend tout ce que beuglent les voisins...
Au détour d'un couloir de commissariat, nous croisons un guépard**, un représentant de l'ordre… euh, non, de l'espèce la plus rapide (sur courte distance) de tous les mammifères terrestres… mais c'est un guépard obèse.
Un guépard obèse. Vous commencez à comprendre pourquoi, dans le titre de ce billet, j'ai appelé Zootopia "une tragédie"? J'aurais dû plutôt dire un mythe tragique, imaginé par des gens qui ont médité l'avertissement d'Olaf Stapledon. Une utopie qui transforme les guépards en boules de suif est déjà bien lézardée***.

Le scénario fait passer ça en jouant sur le cliché immédiatement reconnaissable du flic accro aux donuts (qui doit être présent, la tradition l'exige - à moins que ce ne soit inscrit dans une convention syndicale? - dans tous les polars américains). Zootopia, c'est vrai, fait un usage abondant - surabondant même, aux yeux de certains critiques - de clichés empruntés aux crime movies, aux noir, aux police procedurals, à l'urban fiction...
Mais justement, cette accumulation de clichés n'a pas qu'une vocation comique.

Ses ressorts comiques, Zootopia va les chercher  très loin des inoffensives petites blagues anthropomorphiques qui parsemaient les précédents films Disney, et beaucoup plus près des cruautés balzaciennes de la comédie animale de Grandville. Dans les "classiques" de Disney, l'attribution occasionnelle à des animaux d'un comportement caricaturalement humain sonnait toujours un peu faux: le vieux Saint-Hubert, dans Les 101 Dalmatiens, qui parlait comme un général en retraite, pour ne rien dire du colonel Hathi dans le Livre de la Jungle (version  1966), étaient en décalage avec les autres personnages. Ces grossières tentatives de satire alourdissaient des films qui devaient l'essentiel de leur charme à la légèreté de leurs protagonistes. Tandis que des dromadaires qui font du jogging...  on en croise tous les jours, n'est-ce pas?

Même l'échange, dans l'avant-dernière séquence, entre Judy et son partenaire,  la fameuse réplique  digne d'une comédie de Lubitsch ou de Wilder ("Do I know that? Yes. Yes I do"), remplit une fonction bien précise (en plus de celle de faire fondre le cœur de tout spectateur normalement constitué comme fond un Jumbo Pop sur un toit brûlant): celle de nous confirmer (en tirant définitivement un trait sur l'impossibilité, jusque-là supposée, d'une romance entre nos deux peluches favorites) que les personnages de Zootopia sont bien, en réalité, des humains. Des humains avec de grandes oreilles, mais des humains quand même****.






Oui, décidément, j'aimerais bien lire un essai de Joyce Carol Oates sur Zootopia. Respectueusement, je lui proposerais pour épigraphe une citation de son cher Edgar Poe:
... Une tragédie qui s'appelle L'Homme
Et dont le héros est le Ver conquérant.


Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Pour moi, Zootopia, c'est… au moins jusqu'à un certain point, le parc mémorial de Ground Zero. Un mémorial, un mémento du prix payé pour ce que nous appelons la civilisation*****.





Dans une scène de Zootopia coupée au montage (mais visible sur youtube), on entend le grand-papa Hopps s'exclamer "Foxes are red because the Devil made them!". Mais bon, c'est un lapin.

** Si, si, regardez-le bien, regardez ses taches: ce n'est pas un léopard, c'est bien un guépard.

*** Cette locution imagée ne doit en aucune façon être interprétée comme impliquant un appel à la ségrégation ou à la discrimination envers les lézards.

**** Il ne reste plus, à nos détectives au poil soyeux, qu'une vérité choquante à révéler à leurs concitoyens:  Carrots for one are people!

***** Puisque depuis un certain temps déjà vous tolérez sans protester que je déballe ici mes récits de rêves, je peux bien vous en raconter un tout récent: j'ai rêvé l'autre nuit que je lisais les news sur allo ciné ou un autre site web de ce genre-là, et j'apprenais qu'une suite de Zootopia est prévue. Même que (spoiler) dans une des intrigues secondaires, nos mammifères préférés enquêteront sur un mystère dans lequel Gazelle sera impliquée: vous n'avez donc pas fini de l'entendre, il faudra vous faire une raison.
A moins bien sûr que ce rêve n'ait eu aucun caractère prémonitoire.
Et vous savez quoi? Sur le caractère prémonitoire (ou non) des rêves, je ferai comme Confucius: je me garderai bien d'émettre une opinion.


Illustrations © Disney, Amblinn, Peter de Sève et The New Yorker. 

vendredi 19 mai 2017

Ectopie d'un rêve qui est fatigué



Cette nuit, je dois partir à la recherche d'Atom Egoyan, pour l'interviewer. J'ai, pour retrouver sa trace, une piste semée, non de petits cailloux, mais de feuilles dactylographiées jetées sur le macadam à intervalles réguliers. Les feuillets sont passés, cornés, froissés, salis par des traces de pas; sans doute attendent-ils depuis longtemps que quelqu'un les remarque.
Soudain la piste s'arrête, devant un de ces cylindres de métal qu'on plante au bord des trottoirs pour empêcher les voitures de s'y garer. Quelqu'un a fait un rouleau du reste des feuillets et l'a fourré - comme dans une corbeille à papiers - dans l'ouverture en haut du cylindre: il en dépasse assez pour que je puisse l'en sortir et le réunir à la liasse que j'ai déjà ramassée.
Ceci fait, quand je lève les yeux, Atom Egoyan est devant moi.
Il regarde dans le vide, et quand il se met à parler, c'est avec un fort accent marseillais.
Pour être précis, il parle avec la voix de Robert Guédiguian.
D'ailleurs, il a aussi le visage de Robert Guédiguian.
Pourtant, je ne doute pas que ce soit Atom Egoyan.
Cela me surprend un peu, mais pas trop. Sans doute les gens qui habitent dans les rêves forment-ils une sorte de grande famille: quoi d'étrange à ce qu'ils aient, précisément, un air de famille? Rien n'arrive à me surprendre dans ce rêve, même pas le fait que je reconnais le décor autour de nous. Mon enquête ne m'a pas entraîné très loin: la rue dans laquelle nous nous trouvons, facilement identifiable, se trouve à cent mètres de chez moi.

"Ce projet-ci, j'y ai travaillé longtemps".

Il parle doucement, comme pour lui-même.
L'Atom Egoyan de mon rêve semble fatigué.
Peut-être ce rêve est-il fatigué.
Ou alors, c'est moi qui suis fatigué.


mardi 16 mai 2017

Une maxime pour les hommes du jour



Nous avons coutume, sur ce blog, chaque fois que le joli Mai, en revenant parmi nous, apporte avec lui quelque changement notable, de demander à notre ami Bernard Shaw ce que ces nouvelles lui inspirent; et, vous en souvenez, fidèles lecteurs, en 2007 comme en 2012, la pertinence de ses commentaires nous a laissé sans voix. 

Cette-fois-ci, au moment où nous nous apprêtions à le convoquer, un de ses compatriotes nous fit entendre, d'un coup sec frappé sur la table, qu'il souhaitait intervenir.

Après s'être présenté, il énonça posément:

- Treason doth never prosper: 
what’s the reason? 
Why, if it prosper, 
none dare call it treason.

- Vous plairait-il, Sir John (osâmes-nous dire), traduire pour nos amis de la langue de France?

- La trahison jamais ne prospère; 
raison comment? 
Hé quoi, si elle prospère, 
nul n'ose plus l'appeler trahison.

- Grand merci, sir John.

Et nous soufflâmes la chandelle.


L'avez-vous reconnu? C'était Sir John Harington
Vous retrouverez cette forte maxime dans ses Épigrammes (Epigrams, Book IV, Epistle 5). 

Ce qui ne manque pas de sel, c'est que sir John, humaniste, lecteur de Rabelais et traducteur de l'Arioste, soit resté dans l'Histoire comme l'inventeur de la chasse d'eau. De sa fréquentation, les hommes du jour ont certainement beaucoup à apprendre.


vendredi 12 mai 2017

Owl and Pussycat Day


Aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire: 
c'est l'anniversaire d'Edward Lear!
Il est né il y a deux cent cinq ans*.

Et il n'a pas vieilli d'un poil.

Enfin, si, pour être honnête,
mais juste de quelques poils.

Levons, à sa mémoire, un verre de vin de Marsala.


*Outre-Manche, ce jour est célébré sous le nom de "Owl and Pussycat day".
Exigeons du nouveau président de la République qu'il instaure en France une Journée Nationale du Hibou et de la Minouchette!



Origine des illustrations: 
(pour le Portrait d'Edward Lear à l'âge de cinq ans par sa sœur Ann)
(pour la photographie d'Edward Lear 
vers l'âge de cinquante-cinq ans - tirage albuminique, circa 1860)

mardi 9 mai 2017

Puisqu'on parle de changements subtils



Submergés 
- nous l'avons tous été ces derniers temps - 
de balivernes entre lesquelles il était bien difficile de faire le tri, vous seriez (presque) excusables d'avoir omis de noter que Jo Walton sera présente aux Imaginales, à Épinal, pendant toute la durée du festival (du 18 au 21 mai), et qu'elle participera à 
une rencontre-débat le 20! 
Et elle ne repartira pas tout de suite: 
elle sera à la librairie La Dimension Fantastique 
(106, rue La Fayette, à Paris) 
le 23 mai à partir de 18.30!

Si vous lui parlez gallois, ça la fera sûrement sourire.


vendredi 5 mai 2017

Une brève citation pour un long week-end


La sensation misérable qui précède le vomissement est toujours plus désagréable que le vomissement lui-même. 



dimanche 30 avril 2017

Be Certain to Find Uncertain (signalisation, 2)



Si Uncertain est l'endroit où vous vous avez envie d'aller passer, histoire de vous changer les idées, quelques jours, là, tout de suite, c'est très simple: vous sortez de Jefferson (Texas) par la FM-134 dans la direction de la verdoyante Louisiane, une fois dans le comté de Harrison vous ne pourrez plus vous perdre, à partir de là c'est bien signalé.


Une fois de plus, merci à l'œil des chats dont on ne compte plus les initiatives pertinentes: en ce moment même, ils offrent leur concours à ceux qui se sentiraient perdus durant la présente semaine quinzaine tribulation.

Photo © Uncertain

mardi 25 avril 2017

Pendant ce temps, au pays des bûcherons géants



L'actualité est si riche en ce moment, 
on ne sait pas quoi chroniquer.
Ah! voilà, j'ai trouvé: le premier épisode de la saison 3 de Fargo, qui vient de commencer sur FX!   
"Le meilleur du pire", c'est comme ça que Pierre Sérisier, sur son blog Le Monde des Séries
a intitulé le billet enthousiaste qu'il vient de publier à propos de cette nouvelle saison - c'est de l'humour, bien sûr, puisqu'en vrai, Fargo, c'est le meilleur du meilleur
J'ai sauté dessus: moi aussi, j'attends avec impatience la suite de Fargo. Et puis, c'est rafraîchissant en ce moment de se pencher sur quelque chose avec quoi - même en cherchant bien - on ne peut trouver aucun point commun avec la déprimante actualité française... 
n'est-ce pas?


Dans Fargo, rien n’est moral 
et rien ne peut l’être 
car les personnages sont placés 
– de leur point de vue – en situation de survie. 
N’ayant pas – contrairement à ce qu’ils pensent – évalué correctement la situation, ils se voient comme menacés dans leur existence même, ce qui aboutit à les mener à une descente aux enfers. C’était le cas pour l’agent d’assurance 
Lester Nygaard (Martin Freeman)* 
dans la saison 1, 
pour le boucher Ed Blumquist (Jesse Plemons)* 
dans la saison 2 et pour Ray Stussy*
dans la saison 3. 
C’était le point de départ de Jerry Lundegaard* dans le film des frères Coen.

[…]

Comme dans le film des frères Coen, 
Noah Hawley joue sur l’absurdité des situations. 
Sur une politique du pire. 
Les bourdes commises sont tellement énormes, le manque de jugeote est tellement dévastateur qu’on ne parvient pas à croire que cela puisse relever de la réalité. 
Tout le sel de la série tient au décalage entre ce qui est envisageable par le spectateur et ce qui se produit. Il y a un jeu constant impliquant le spectateur qui se dit : 
"non, ce n’est pas possible, 
ils ne vont pas faire ça". 
Et, si. 
C’est exactement ce qu’ils font.



... Bienvenue à Fargo (saison 3).

*Disclaimer: At the request of the survivors, the names have been changed.

citations de: Pierre Sérisier - Le Monde des Séries

samedi 8 avril 2017

I looked in windows




I looked in windows, for the wealth
I could not hope to own.  
Emily Dickinson  
(I had been hungry all the years)


Éveillé trop brutalement ce matin, je n'ai gardé qu'un souvenir imprécis du rêve que je faisais à ce moment: pour je ne sais plus quelle raison, j'y demandais à des gens (je ne sais plus qui) de poser (pour des photos) devant des fenêtres. 

Peut-être ce rêve m'a-t-il été inspiré par la lecture, la veille, d'un article de  Peter Bradshaw dans le Guardian sur le film de Terence Davies romançant la vie d'Emily Dickinson? Les images, privées de contexte, qui me sont restées de mon rêve ressemblaient beaucoup, vraiment beaucoup, à celles-ci, publiées dans le Guardian:


Cynthia Nixon dans A Quiet Passion

Emma Bell dans A Quiet Passion


Lesquelles ont à leur tour éveillé le souvenir de tableaux de Vilhelm Hammershøi:


Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres (1913)

"Painterly" est un des adjectifs que Peter Bradshaw emploie pour parler de ce film: on comprend pourquoi. Sa chronique est plutôt positive: il dit grand bien de la distribution (ce seront successivement Emma Bell puis Cynthia Nixon qui incarneront Emily Dickinson à différentes époques de sa vie). Pourquoi pas?
J'attends impatiemment de voir ce film, avec, tout de même, un peu d'inquiétude. 
J'ai bien aimé les austères premiers films, autobiographiques et fauchés, que Terence Davies tourna il y a déjà un bon quart de siècle; plus récemment, il a réalisé quelques-uns de ces "films en costumes" auxquels ne manque pas un bouton de col, genre dont ses compatriotes se sont fait une spécialité.
Alors, que craindre? Si on ne se fiait qu'à la bande-annonce, on pourrait s'attendre à une bluette touristique du style Le Massachusetts, Terre de Contrastes, ce qui serait un moindre mal; mais qui sait si derrière cette façade rassurante ne se cache pas Un Embaumement de première classe pour Emily Dickinson? (sur IMDB, un spectateur qui a vu le film en avant-première fait part, en termes peu amènes, de sa déception, stigmatisant, en particulier, une séquence en grisaille dans laquelle Emily serait conduite au cimetière dans un sinistre corbillard qui aurait sa place dans un film de la Hammer, alors qu'il est notoire que la poétesse insista pour que son cercueil  - blanc - fût porté à travers champs sur les épaules de ses amis: parmi les inexactitudes qu'il épingle, certaines, dont celle-ci, pourraient faire contresens). Ou, plus spécieux encore,  La Malédiction de la Momie d'Emily Dickinson?

Le film sortira en France dans un mois. On verra bien.

Je vous dois cependant un aveu: j'aime tellement Emily Dickinson que si un jour les Américains - ils en seraient bien capables - nous proposaient un  Emily Dickinson, Vampire Hunter,  j'irais le voir, pour le principe.




Les photogrammes du film A Quiet Passion sont  © Allstar/Hurricane Films.
La reproduction du tableau de Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres, provient de Wikimedia commons (domaine public).

lundi 3 avril 2017

L'exercice engendre l'habitude



Peut-être l'avez-vous entendu dire: 
il y aura bientôt des élections (peut-être même près de chez vous, si ça se trouve).
Une élection, ça consiste, essentiellement, à glisser prestement une enveloppe dans un trou.


Il est impératif d'acquérir une certaine pratique pour ne pas manquer le trou.


"L'exercice engendre l'habitude" 
est une maxime d'Agénor Fenouillard
rapportée par son biographe Christophe

Illustration:  tous droits réservés pour toutes les planètes connues
(concrètement, ça veut dire que je n'ai pas réussi à identifier l'auteur de ce gif: 
qu'il se fasse connaître, pour que je puisse lui exprimer mon admiration!).

jeudi 30 mars 2017

La modernité est en Mars arrière


C’est dans l’arrière-fond du mois de Mars que la librairie Un regard Moderne renouera avec une tradition aussi ancienne que la boutique: on y exposera affiches et dessins de presse de Willem
Je n'étais pas loin de la vérité quand, il y a quelques jours, je m'interrogeais: Mars disposerait-il d'assez de journées pour faire éclore tous les bourgeons dont ses premiers moments avaient fait la promesse?
De justesse: on vient de terminer l'accrochage des panneaux, et le vernissage, c'était ce soir. Sans doute Monsieur Jacques Noël n'était-t-il 
pas tout à fait là, mais…
il fallait fréquemment regarder derrière son épaule pour en être sûr.


L'exposition est ouverte à partir de demain, et le restera jusqu'au 26 avril.



Un Regard Moderne, c'est au 10, rue Gît-le-cœur, 75006 Paris

vendredi 17 mars 2017

Le visiteur renfrogné



Tout, dans l'attitude de mon visiteur, semblait indiquer qu'il n'était que modérément satisfait (tout au plus) du résultat de sa visite…
Était-ce cela qu'il essayait, à mots couverts, de me faire sentir, en grommelant, au moment de prendre congé:
"Je vais m'en aller d'ici, 
sur une mule ou sur une vache, 
pourvu que ça trotte"
  ? 

"Sur une mule ou sur une vache?" 
Les gens qu'on rencontre en rêve,
ils ont de ces façons de parler,
tout de même, je vous jure.



samedi 11 mars 2017

Un jour aurait régné la plus profonde nuit



Deux de mes fidèles lecteurs, Monsieur et Madame Chat, m'ont fait part, à la suite d'un billet récent, de leur goût pour ces rêves dont Theodor W. Adorno prit note pendant près de quarante ans, et qui furent publiés après sa mort dans un ouvrage judicieusement intitulé Mes rêves (Stock, 2007); il n'en a pas fallu davantage pour que je me croie autorisé à vous en proposer un autre exemple, enrichi d'un illustration opportunément fournie par l'actualité.

Vienne, 26 juin 1960

Au cours de l'avant-dernière nuit j'ai rêvé: un jour aurait régné la plus profonde nuit, pour la première fois depuis la création du monde le soleil ne se serait pas levé. Il y aurait eu différentes explications, l'une liée à la fin du monde imminente, l'autre selon laquelle une bombe atomique aurait explosé au-dessus de Londres, la suie dégagée à cette occasion s'étant propagée à toute la Terre, la plongeant dans l'obscurité. 

Photo prise en 2016, un jour où, sur la province de Ninive (c'est en Irak) régnait
la plus profonde nuit.


Je sortis à l'air libre et découvris un vaste paysage vallonné, immensément paisible. Il était comme dans un crépuscule lunaire, mais on ne voyait aucune lune. Parfaitement consolateur. Le rêve était semble-t-il lié au fait que je me trouvais en compagnie d'Hélène Berg.


Theodor W. Adorno, Mes rêves
traduction d'Olivier Mannoni,
Stock, 2007 
(épuisé)

Photo © 2016 The New York Times

mercredi 8 mars 2017

Un départ manqué



Curieux rêve, très bref, à l'heure où l'on hésite entre s'éveiller tout à fait et se rendormir: je vois un jeune homme s'apprêter à monter dans un train avec son vélo: on lui refuse l'accès à cause d'un nouveau règlement qu'on lui détaille dans un jargon administratif auquel il ne comprend rien.
La dernière image de l'histoire,  dramatisée par des dominantes rouges et  de forts traits noirs (je réalise alors que cette image est un dessin: c'est une sorte de bande dessinée ou de comic que je suis en train de lire) le montre désemparé, à côté du vélo jeté à terre;
le train s'éloigne.



dimanche 5 mars 2017

Trois cent trente trois, trois cent trente quatre, et la suite


Je viens de me souvenir que ce blog s'est enrichi récemment d'un trois cent trente troisième billet, ce qui, me semble-t-il, aurait mérité une petite célébration (parce que c'est joli, 333)... au lieu de cela, que vois-je? Il a été suivi déjà d'un trois cent trente quatrième… d'un trois cent trente cinquième... et je n'ai toujours pas fêté l'événement comme il se devait! Au secours, Georges Perec!


333
Je me souviens de la bande à Baader.

334
Je me souviens de la Nouvelle Vague.

 Et la vie continue...

336
Je me souviens aussi que l'Express s'étant sous-titré L'Hebdomadaire de la Nouvelle Vague, le Canard Enchaîné avait fait remarquer qu'on aurait davantage attendu d'un organe de presse qu'il se vante de donner des nouvelles précises.


Georges Perec, Je me souviens


jeudi 2 mars 2017

En avant, Mars!



En ce début Mars il se passe des choses qui donnent envie d'aller de l'avant. 
Un signe qui ne trompe pas: Li-An, toujours avisé, vient d'intituler son dernier billet "Un coup de Mars et ça repart"

Matt Jones nous rappelle que demain, 3 Mars, ce sera l'anniversaire de la naissance de Ronald Searle: Matt célèbrera ça à sa façon, en dédicaçant (le lendemain) son livre Searle in America. Si vous voulez faire dédicacer votre exemplaire, il vous faudra prendre le train pour Burbank, mais ça ne vous fait pas peur, n'est-ce pas?

Avant-hier a vu une autre naissance: celle de la boutique Etsy d'Algésiras, itération de son autre boutique, Damalisca: Damalisca-chez-Etsy propose d'aussi jolis produits que Damalisca-point-bigcartel-point-com, et offre davantage de possibilités de paiement en ligne. Dépêchez-vous d'aller y acheter les aventures du Wendigo et de son ami Hannibal Lecter, il n'y en aura pas pour tout le monde!

S'il commence comme ça, je me demande si Mars aura assez de trente-et-un jours.

mardi 28 février 2017

Tu joues avec moi?


En lisant, dans le billet précédent, le texte extrait de ses microgrammes, devant ses choix - de vocabulaire, d'écriture, de ponctuation -  un peu inattendus, vous vous êtes peut-être dit qu'il avait un rapport un peu particulier avec les mots, Robert Walser.  Ma foi, si c'est le cas, vous n'aviez sans doute pas tort.


Comme mes mots 
bondissent devant moi! 
Mes petits mots 
sont des enfants 
 qui jouent avec moi.
Robert Walser


Vous ne vous trompez pas, petits mots:
on est venus là rien que pour jouer avec vous.


Robert Walser, L'enfant du bonheur 
traduction de Marion Graf, 
éditions Zoé, 2015
ISBN-10: 2881829570
ISBN-13: 978-2881829574

L'illustration provient de postsecret

dimanche 26 février 2017

Cher docteur (une aventure du Brigand racontée par Robert Walser)



Dans une pièce voûtée haute de plafond

Et le voici donc devant le médecin, qui lui parut bienveillant.
Le brigand aussi, du reste, était la bienveillance même.
Du moins ici, pour le moment, dans le cabinet du docteur.
Dans la salle d'attente il n'avait pas eu à attendre longtemps.
Quelques hommes et femmes attendaient là.
Et une folle, aussi.
"S'il était bien le brigand à la fameuse écharpe?" demanda alors en ouvrant brusquement la porte de la salle d'attente la servante du médecin. Il répondit affirmativement, sur quoi la domestique dit:
"Dans ce cas monsieur le docteur vous prie d'entrer",
sur quoi encore il posa la revue dans laquelle il avait lu et pénétra d'un pas vif dans une pièce voûtée haute de plafond, et assis devant lui il y avait donc monsieur le docteur, auquel il s'adressa ainsi:
"Je vous confesse sans détour que de temps en temps je me sens comme si j'étais une fille."
Il attendit après ces mots que le docteur voulût bien s'exprimer.
Mais celui-ci dit simplement à voix basse:

"Continuez."

Le brigand expliqua alors:
"Peut-être attendiez-vous que je vienne vous voir un jour. J'aimerais en premier lieu vous prier de voir en moi quelqu'un d'assez pauvre. Votre visage me dit que ce n'est pas grave, et ainsi donc apprenez, Monsieur, que je suis fermement persuadé d'être un homme tout comme un autre, mais que simplement, plusieurs fois déjà, c'est à dire dans le temps jamais, mais récemment oui, j'ai été frappé du fait que je ne ressentais en moi ni couver, ni se tramer, ni chercher son chemin le moindre désir d'agression ni de possession.
Au demeurant je me tiens pour un assez brave homme, un homme tout à fait valable. J'aime le travail bien que je ne fasse pas grand chose ces temps-ci. Votre calme m'encourage à vous confier encore ceci: je crois qu'il se pourrait bien que vive en moi une sorte d'enfant ou une sorte de petit garçon. J'ai un caractère peut-être un peu trop gai, d'où l'on peut conclure, n'est-ce pas, toutes sortes de choses. Quant à me prendre pour une fille, cela m'est arrivé quelquefois, parce que j'aime cirer les souliers et parce que les travaux du ménage m'amusent. Il y a eu un temps où je ne laissais à personne le soin de rapiécer un costume déchiré. Et c'est toujours moi qui allume les poêles en hiver, comme si ça allait absolument de soi. Mais une fille vraiment fille, naturellement, je n'en suis pas une. Laissez-moi, si vous voulez bien, réfléchir un instant sur les raisons de tout cela. En premier lieu  il me vient à l'esprit, là, maintenant, que la question de savoir si je ne serais pas par hasard une fille ne m'a jamais, mais jamais, pas un seul instant, inquiété, ni moi, ni le citoyen que je suis, ni non plus rendu malheureux. Vous n'avez aucunement affaire à un malheureux, j'insiste spécialement là-dessus, je n'ai jamais ressenti de souffrance ou de détresse à cause du sexe, car les possibilités très simples de me délivrer d'éventuelles pressions ne m'ont jamais fait défaut. Étonnante, c'est à dire importante à mes yeux, fut la découverte suivante que je fis sur moi: j'entrais dans une excitation amoureuse chaque fois que je m'imaginais en serviteur, peu importe de qui."

L'inimitié inexpliquée des pianistes virtuoses

"Naturellement ces prédispositions ne sont pas déterminantes à elles seules. Je me suis demandé beaucoup de fois quelles circonstances, relations, milieux pouvaient m'influencer, mais sans véritable résultat.
Les pianistes virtuoses, en particulier, se sont révélés mes ennemis, je ne sais naturellement pas comment cela se fait. Contre un certain désir de me soumettre à quelqu'un, femme ou homme, j'ai dû lutter très fort depuis toujours, c'est-à-dire non, pas depuis toujours, mais seulement ces derniers temps, principalement, comme si j'avais dû attendre  ces derniers temps pour sortir d'une espèce d'ignorance. À me voir  comme cela je jouis d'une santé parfaite. Sauf en une occasion où une bêtise d'enfant m'avait valu une blessure au visage, je n'avais encore jamais été chez un médecin, mais comme cela ne m'attirait jamais de passer la nuit avec une femme, je me suis dit que je devrais bien un jour demander l'avis d'un médecin, et une fois encore je vous prie d'être un tout petit peu patient pendant que je réfléchis, car je voudrais éviter de vous dire des choses qui ne sont pas vraies, et vous comprendrez qu'il est difficile de s'expliquer l'inexplicable. Je suis quelqu'un qu'on peut mettre où l'on veut, par exemple au fond d'un puits, dans la mine ou au sommet d'une montagne, dans une maison de maître ou dans une cabane. Je suis d'humeur très égale, ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt."

Je vous prie d'être un tout petit peu patient

"On m'a fait d'innombrables reproches. De tous ces reproches je me suis fait comme un lit sur lequel je m'étends, ceci est peut-être très injuste de ma part, mais je me suis dit que je devais me rendre la vie confortable parce que l'inconfort sous toutes ses formes pourrait bien m'accabler un jour et que je devrais alors faire le poids. D'une certaine façon, cher docteur, je peux tout faire, et peut-être que ma maladie, si l'on peut ainsi nommer mon état, consiste à trop aimer. J'ai en moi une provision d'énergie amoureuse effroyablement grande,et chaque fois que je mets le pied dans la rue, je me mets à aimer n'importe quoi, n'importe qui, et c'est la raison pour laquelle je passe en tout lieu pour un homme sans caractère, ce qui ne devrait pas manquer, s'il vous plaît, de vous faire un peu rire. Je vous remercie beaucoup de l'expression sérieuse que vous voulez bien garder malgré cela sur votre visage, et je vous assure qu'une fois à la maison, occupé à quelque chose qui réclame de l'intelligence, j'oublie tout cela, que je me sens loin, et content de l'être, de cette espèce d'amour du monde et des gens."
[…]

Naturellement il n'y a pas que cela, il s'en faut, mais cela éclaire quand même pas mal de choses

[…]
"Soyez comme vous êtes, continuez à vivre comme vous avez vécu jusqu'ici. Vous semblez très bien vous connaître, vous vous arrangez très bien de vous-même", dit le docteur en se levant de son siège. Puis il bavarda encore un peu avec le brigand sur d'autres sujets, lui dit qu'il était ravi de le connaître et l'invita à lui rendre visite de temps en temps, le conduisit dans sa bibliothèque et lui fit choisir un livre à emporter.
Comme le brigand lui demandait ce que coûtait la peine que le docteur avait prise, il dit: "Y pensez-vous!"…

Mais de quoi parlaient les deux filles dans la galerie des glaces?
Heureusement que nous y pensons.


Robert Walser, Le brigand 
(Der Räuber, Suhrkamp Verlag, 1978 et 1985), 
traduit par Jean Launay, Gallimard, 1994 ou 1993


Extrait de la postface du Brigand par Jean Launay:
Ce livre originellement sans titre ni rattachement explicite à un genre  est devenu par sa publication en 1972 Le brigand, quatrième et dernier roman de Robert Walser. […] Trois autres ne nous sont pas parvenus, détruits par leur auteur selon son témoignage ou portés disparus au cours de vaines tentatives pour les faire éditer. Un sort analogue paraissait promis au Brigand, et s'il y a finalement échappé, on le doit à la curiosité persévérante de l'éditeur des œuvres complètes, Jochen Greven, qui dix ans après la mort de Robert Walser (1956) et plus de quarante ans après la rédaction du livre (1925) exhume du fonds des manuscrits laissés à l'état de brouillon - soit plus de cinq cents feuillets de formats divers, écrits au crayon  en lignes serrées et en caractères ne dépassant pas deux millimètres - les vingt-quatre feuillets, à peine raturés, qui contiennent ans indication formelle d'un début ni d'une fin l'histoire dite du Brigand.
[…] Il faudra cependant plusieurs années à Jochen Greven assisté de Martin Jurgens pour déchiffrer la lettre difficilement lisible, voire illisible parfois, de ce qui devait être d'abord un document. Lorsqu'il prend place au volume VI des œuvres complètes publiées en 1978, son rang d'œuvre majeure est si bien reconnu qu'il lui vaudra au cours des années suivantes les soins d'une deuxième lecture, conduite par Bernhard Echte et Werner Morlang, modifiant par corrections, lacunes comblées, conjectures nouvelles, cent cinquante endroits du texte. 
Cette dernière version, peut-être encore améliorable, disent modestement ses auteurs, est celle qui a servi à la présente traduction.

jeudi 23 février 2017

Tout va bien.



Cette nuit, on m'a appris la mort d'une personne que j'aimais beaucoup. On venait de l'enterrer, et j'avais manqué l'occasion de la voir une dernière fois: dans le rêve, cela me bouleversait.
Encore sous le choc, je me suis éveillé à la réalité dans laquelle la personne en question est morte depuis des années.

Les quelques instants de réflexion qui m'ont été nécessaires pour m'ajuster à ce changement de paradigme m'ont aussi éclairé sur ce qui venait de provoquer mon réveil: de l'étage du dessus provenaient des séries de coups mats et rythmés.
Peut-être la tristesse ressentie en rêve avait-elle assombri mon imagination? L'idée m'est d'abord venue que mon voisin, tombé malade, paralysé, ou victime de quelque accident domestique pouvait être étendu sur son plancher et taper dessus pour attirer mon attention. J'ai tendu l'oreille et noté que ces séries de coups régulièrement espacés s'interrompaient parfois pour laisser la place à des bruits plus légers et moins inhabituels: des pas, des raclements de ferraille, des objets déplacés. Pas de doute: mon voisin avait choisi cette heure paisible (il était deux heures du matin) pour se livrer aux joies simples du bricolage.

Tout allait bien.




lundi 20 février 2017

Érudition onirique



Francfort, 18 septembre 1962
J'avais enfin en main un exemplaire imprimé 
des Passages de Benjamin
ou bien parce qu'il les avait tout de même achevés, 
ou bien parce que je les avais reconstitués à partir 
des brouillons. 
Je les lisais avec amour. 
Un titre annonçait "deuxième partie" 
ou "deuxième chapitre"
En-dessous, cet exergue:


"Quel wagon de tramway 
aurait l'insolence d'affirmer qu'il roule exclusivement 
pour l'amour du sable qui crisse?" 
                             Robert August Lange, 1839


Theodor W. Adorno, Mes rêves
Stock, 2007 
(épuisé)


Robert August Lange était un obscur professeur de l'université de Leipzig de l'œuvre de qui, j'en ai peur, on aurait du mal à exhumer beaucoup de formules aussi frappantes que celle dont se souvint Adorno, ce matin de septembre 1962, à son réveil.