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mercredi 18 août 2021

L'ignorance du basilic

 

Je l'aime bien, ce petit livre d'Olivier Dubouclez,  Histoire du basilic. Vous avez déjà noté qu'on y parle de Sir Thomas Browne; on s'y intéresse à bien d'autres sujets, on va jusqu'à inviter le basilic à se regarder en face. 


"Me regarder en face? Si je le faisais,
ne serais-je pas jugé un peu présomptueux?"
se demande la créature.
 

Il ne s'agissait pas de lui pourtant, enfoui dans les profondeurs de la terre. Il s'agissait d'un être de fiction, d'une chimère qui lui avait peut-être emprunté certains traits, mais qui à bien y regarder n'entretenait aucun rapport avec les membres de son espèce. On disait qu'il était né d'un œuf de coq et qu'il avait un bec acéré. On disait aussi qu'il était couvert de plumes. On mettait en garde contre son regard injecté de sang. On ajoutait que ses griffes étaient plus tranchantes qu'une épée.
Ne possédant aucune image de lui-même, le basilic ignorait quelle part de vérité était contenue dans de telles descriptions.

Olivier Dubouclez, Histoire du basilic

Actes Sud, 2015

mardi 22 octobre 2019

Cheval su par cœur (choses pas vues, 6)


Nous marchions jusqu'au coin de la rue où elle me laissait, elle revenait alors sur ses pas, s'attardait dans la rue qui menait au fleuve en face de notre maison de campagne, en jouant, me disait-elle, avec un cheval appelé Brinco; de mon côté, occupée à jouer aux billes ou à manger des fruits, je passais le temps sans m'occuper de ce que faisait ma sœur. 
Parfois, il pleuvait, mais cela n'empêchait pas que la scène se répétât. 
Nous rentrions à la maison trempées et notre mère nous mettait en pénitence. Parfois, le visage collé aux barreaux de la grille, j'essayais d'apercevoir Brinco. Je savais qu'il était noir et avait une tache blanche sur le front, je savais qu'il était sauvage et qu'il  avait une queue et une crinière ondulées.

(Ejércitos de la oscuridad, date de rédaction 1969-1970, 
première publication Editorial Sudamericana, 2008) 
traduction d'Anne Picard, 
Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2018
ISBN 9752721006813

jeudi 7 novembre 2013

Choses pas vues, 5


Sur une grande route,
il n’est pas rare de voir une vague,
une vague toute seule,
une vague à part de l’océan.
Elle n’a aucune utilité, ne constitue pas un jeu.



C’est un cas de spontanéité magique.


Henri Michaux
Au pays de la magie 
dans Ailleurs (1948)

Photo: !!!!!


mercredi 21 août 2013

Choses pas vues (4)


Depuis un mois que j'habitais Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu'à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.

Un murmure vint de  droite. 
C'était un homme assis comme moi les jambes ballantes, et qui regardait la mer. "À présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis depuis des années."
Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. 
Il en tirait des capitaines d'un autre âge en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s'habillent plus. Et chaque être ou chose qu'il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s'éteignait, il poussait ça derrière lui.

Nous remplîmes ainsi toute l'estacade.

Ce qu'il y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire, mais visiblement ce n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui était fané.

Alors il se mit à rejeter tout à la mer.


Un long ruban ce qui tomba et qui,
vous mouillant,
vous glaçait.

Un dernier débris qu'il poussait 
l'entraîna 
lui-même.


Quant à moi, grelottant de fièvre, 
comment je pus regagner mon lit,
je me le demande.


Henri Michaux, La jetée
(édition revue, 1967), Gallimard.

Photo: Matthias Heiderich. 

lundi 8 juillet 2013

Choses pas vues (3)



[…] pero una cosa, o un numero infinito de cosas, muere en cada agonia, salvo que exista una memoria del universo, como han conjeturado los teosofos.
En el tiempo hubo un dia que apago los ultimos ojos que vieron a Cristo; la batalla de Junin y el amor de Helena murieron con la muerte de un hombre.
Qué morira commigo cuando yo muera, qué forma patética o deleznable perdera el mundo? La voz de Macedonio Fernandez, la imagen de un caballo colorado en el baldio de Serrano y de Charcas, una barra de azufre en el cajon de un escritorio de caoba?

Un choix intéressant d'illustration de couverture,
par les éditions Emecé, pour une édition de poche de El Hacedor.
"Les miroirs et la copulation sont abominables."
Ha ha!

[…]  cependant une chose ou une infinité de choses meurent dans chaque agonie, à moins qu'il n'existe une mémoire de l'univers, comme l'ont supposé les théosophes.
Le temps connut un jour qui ferma les derniers yeux qui virent Jésus-Christ.
La bataille de Junin et l'amour d'Hélène moururent avec la mort d'un homme.
Qu'est-ce qui mourra avec moi, quand je mourrai? Quelle forme pathétique ou insignifiante perdra le monde? La voix de Macedonio Fernandez, l'image d'un cheval roux dans le terrain vague entre Serrano et Charcas, une barre de soufre dans le tiroir d'un bureau d'acajou?



Le Témoin, dans L'Auteur et autres textes
Traduction de Roger Caillois

mercredi 8 mai 2013

Choses pas vues (2)



Quand nul ne la regarde,
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autres poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.

La mer secrète, dans 
La Fable du monde (1938)




Pas toujours les mêmes vagues.


La photo de mer est de Vanessa Winship.

jeudi 18 avril 2013

Choses pas vues (1)



Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n'a jamais vu
Puis il continua de paître
A l'ombre des eucalyptus.

Ça n'a pas duré longtemps.
Après, il s'est remis à paître, comme si de rien  n'était.


Ce n'était ni homme ni arbre
Ce n'était pas une jument
Ni même un souvenir de vent 
Qui s'exerçait sur le feuillage.

C'était ce qu'un autre cheval
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci,

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu'à ce que le sol ne soit
Que le reste d'une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.


Mouvement, 
dans Gravitations, 1925


La photo du cheval est d'Alen MacWeeney.