Et pendant ce temps, François Bon explique des choses. Et il explique bien.
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jeudi 1 septembre 2022
jeudi 8 mars 2018
Celles qui partent d'Ulthar (Kij Johnson, La Quête onirique de Vellitt Boe)
Certains changent le monde.
Et certains changent les gens qui peuvent
changer le monde.
Vous, par exemple.
Kij Johnson,
La Quête onirique de Vellitt Boe
Dans la septième galerie
Le ciel, comprit-elle soudain.
Le ciel, représenté par des êtres qui ne l'avaient jamais vu, mais à qui on avait décrit ses motifs changeants.
Ce n'était pas une cité gug, mais celui qui guidait Vellitt semblait connaître cet endroit: dans la septième galerie, il emprunta un passage creusé dans la roche dont toutes les crevasses avaient été scellées par des murs en pierre de taille. Le passage se mit à grimper, à s'incurver en spirale. Des marches apparurent, ici et là, puis de plus en plus fréquemment, jusqu'au moment où Vellitt s'avisa qu'elle gravissait un escalier cyclopéen en colimaçon.
Vous vous sentez en terrain familier, sans doute? Vous avez déjà exploré ces galeries cyclopéennes, ou d'autres qui leur ressemblaient comme deux gouttes d'eau glaciale et fétide. Un inédit de Lovecraft, sans doute, exhumé de quelque boite d'archives couverte de moisissures fongoïdes, par quelque doctorant en études lovecraftiennes en mal de notoriété?
Hé bien non, vous êtes bien dans le monde des rêves de la Terre, celui où on accède par un escalier de sept cents marches taillées dans l'onyx et polies par les pas de millions de rêveurs, mais votre compagnon d'aventures ne s'appelle ni Pickman ni Trevor ni Carter, mais Boe.
Vellitt Boe (Vellitt - Véline, pour les intimes - dans le monde des rêves c'est un prénom féminin).
Et, croyez-moi, ça fait une certaine différence.
Après avoir voyagé en sa compagnie, vous ne regarderez plus tout à fait du même œil - quand il vous arrivera encore, inévitablement, d'en côtoyer - les minarets de quartz rose coiffés de bulbes de calcédoine ou de rubis du pays des rêves. Non plus, sans doute, que les calandres des Buick. Et vous vous surprendrez peut-être à chercher un visage familier, un peu pâli, dans la foule de la place de l'Horloge, à Avignon, sur une vieille carte postale.
Une des bonnes surprises de ce début d'année - il fallait bien qu'il y en eût, à côté des mauvaises - ce fut la lecture de La quête onirique de Vellitt Boe, paru mi-février aux éditions du Bélial. Je l'attendais avec impatience; Gromovar Wolfenheir et Jeff Grubb en avaient dit, tous les deux, dès sa parution aux USA (chez Tor Books) il y a deux ans, beaucoup de bien: j'en avais pris note.
"Kij Johnson a un don sans pareil
pour rendre l'irréel réel et le réel irréel"
et signé:
Ursula Le Guin
Ce qui n'était pas une mince recommandation.
Ursula Le Guin n'a pas coutume (comme certains de ses confrères et consœurs - non, je ne pense à personne en particulier) d'écrire sur commande pour les quatrièmes de couverture des éloges de complaisance. "When I wrote my first novel, The Fox Woman, - se souvient Kij Johnson - I took my courage in my hands and wrote her asking for a blurb. She sent a polite typed letter back, explaining that she wasn't doing blurbs at the moment, but wishing me well. A few months later, I received a hand-written postcard telling me that she had loved the book, ending, ‘‘I am so proud of you, fox girl!’’"
(‘‘Quand j'eus terminé mon premier roman, The Fox Woman, je pris mon courage à deux mains et je lui écrivis pour lui demander un blurb. Elle répondit par une lettre dactylographiée, expliquant poliment qu'elle ne faisait pas de blurbs pour le moment, mais qu'elle me souhaitait tout ce qu'on peut souhaiter de mieux. Quelques mois plus tard, je reçus une carte de sa main, pour me dire qu'elle avait aimé le livre, et se terminant ainsi: "Je suis si fière de toi, fox girl!"’’)
Ursula Le Guin n'a pas coutume (comme certains de ses confrères et consœurs - non, je ne pense à personne en particulier) d'écrire sur commande pour les quatrièmes de couverture des éloges de complaisance. "When I wrote my first novel, The Fox Woman, - se souvient Kij Johnson - I took my courage in my hands and wrote her asking for a blurb. She sent a polite typed letter back, explaining that she wasn't doing blurbs at the moment, but wishing me well. A few months later, I received a hand-written postcard telling me that she had loved the book, ending, ‘‘I am so proud of you, fox girl!’’"
(‘‘Quand j'eus terminé mon premier roman, The Fox Woman, je pris mon courage à deux mains et je lui écrivis pour lui demander un blurb. Elle répondit par une lettre dactylographiée, expliquant poliment qu'elle ne faisait pas de blurbs pour le moment, mais qu'elle me souhaitait tout ce qu'on peut souhaiter de mieux. Quelques mois plus tard, je reçus une carte de sa main, pour me dire qu'elle avait aimé le livre, et se terminant ainsi: "Je suis si fière de toi, fox girl!"’’)
Polaris
Quand c'est elle qui parle d'Ursula LeGuin, Kij Johnson ne voit pas de raison de faire preuve d'autant de réserve:
"Elle était mon étoile polaire",
écrit-elle dans le journal qu'elle tient sur sa page Patreon.
And later, too, after I did become a writer. I never wrote without thinking of her. Ever. What would Ursula say if she read this? What about that? I hope she would like what I am doing here. I thought about her when I wrote flash about mantises, a novella about a middle-aged woman questing, tales of dogs and cats and cephalopods and aliens -- even "Spar." Especially "Spar." I knew she would get it. She never wrote me directly about my writing, but every so often I would find out she had said something generous and exciting about my work, and then I would try even harder, to deserve it.
Et plus tard, quand écrire fut devenu mon métier, je n'ai jamais écrit sans penser à elle. Jamais. Qu'est-ce qu'elle dirait, Ursula, si elle lisait ça? Et ça? J'espère qu'elle va aimer ce que je suis en train de faire. Je pensais à elle pendant que j'écrivais des brèves sur des mantes religieuses, une novella avec une femme d'âge mûr qui part pour une quête, des histoires de chiens et de chats et de céphalopodes et d'aliens et même "Spar". En particulier Spar*. Je savais qu'elle, elle le comprendrait. Elle ne m'a jamais écrit directement à propos de mes textes, mais de temps en temps je découvrais qu'elle avait dit, sur l'un d'eux, quelque chose de généreux et de stimulant, et ça me poussait à travailler encore plus dur, à mériter ce qu'elle avait dit.
Et plus tard, quand écrire fut devenu mon métier, je n'ai jamais écrit sans penser à elle. Jamais. Qu'est-ce qu'elle dirait, Ursula, si elle lisait ça? Et ça? J'espère qu'elle va aimer ce que je suis en train de faire. Je pensais à elle pendant que j'écrivais des brèves sur des mantes religieuses, une novella avec une femme d'âge mûr qui part pour une quête, des histoires de chiens et de chats et de céphalopodes et d'aliens et même "Spar". En particulier Spar*. Je savais qu'elle, elle le comprendrait. Elle ne m'a jamais écrit directement à propos de mes textes, mais de temps en temps je découvrais qu'elle avait dit, sur l'un d'eux, quelque chose de généreux et de stimulant, et ça me poussait à travailler encore plus dur, à mériter ce qu'elle avait dit.
Ailleurs, elle note:
I also remember her creeping through the halls of the dormitory where we were staying, clutching a battery-powered water-gun, but that's another story.
Je me souviens aussi d'elle, se faufilant dans les couloirs du foyer où nous (ses étudiantes de Clarion West en 1987) étions logées, armée d'un pistolet à eau (à piles), mais ça, c'est une autre histoire.
Ces précisions apportées par Kij Johnson devraient balayer toutes les fantaisies qui pourraient venir hanter l'imagination des lecteurs, au sujet de possibles similitudes entre le personnage rêvé de Vellitt Boe, professeur de mathématiques à l'université d'Ulthar, et l'Ursula LeGuin qui enseignait l'écriture dans le monde de l'éveil: non, la seconde n'a pas servi de modèle à la première, en aucune façon! la preuve: l'arme favorite de Vellitt était la machette, celle d'Ursula le pistolet à eau (à piles). Rien à voir, n'est-ce pas?
Ces précisions apportées par Kij Johnson devraient balayer toutes les fantaisies qui pourraient venir hanter l'imagination des lecteurs, au sujet de possibles similitudes entre le personnage rêvé de Vellitt Boe, professeur de mathématiques à l'université d'Ulthar, et l'Ursula LeGuin qui enseignait l'écriture dans le monde de l'éveil: non, la seconde n'a pas servi de modèle à la première, en aucune façon! la preuve: l'arme favorite de Vellitt était la machette, celle d'Ursula le pistolet à eau (à piles). Rien à voir, n'est-ce pas?
![]() |
| Officially cat-approved edition. |
*Si vous vous demandez ce que c'est que Spar: c'est une nouvelle parue dans le magazine Clarkesworld, que Kij décrit comme "about the most NSFW thing that was ever NSFWed" (à peu près la chose la plus NSFW sur quoi on ait jamais apposé l'étiquette NSFW), vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus.
Kij Johnson, La quête onirique de Vellitt Boe,
traduit par Florence Dolisi et illustré par Nicolas Fructus,
éditions Le Bélial, 2018
ISBN 978-2-84344-929-1
La photo de Jurat-la-Tachetée présentant l'édition française de
La quête onirique de Vellitt Boe est © Kij Johnson 2018.
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mardi 29 août 2017
On va tout retrouver comme avant.
Bientôt la rentrée?
Allons-nous tout retrouver comme avant?
Aurons-nous la même chance qu'Howard Phillips Lovecraft?
Si nous lui posions la question, il répondrait sans doute:
"On peut toujours rêver".
J’étais en train de marcher ou plutôt de patauger dans un marécage sans aucun arbre, qui semblait interminable, sous un ciel de plomb.
Mon compagnon était un vieil homme – un homme si vieux que j’en avais peur, même si je savais que je le connaissais, ou l’avais connu autrefois. Ses cheveux blancs lui tombaient sur les épaules, et sa barbe traînait presque par terre. En dépit de son âge il était plus fort que moi, et tenait un pas que j’avais du mal à suivre.
Alors soudain j’aperçus une maison isolée sur l’horizon tout devant. C’était une très vieille maison – une ferme typique de Nouvelle-Angleterre du type qui se construisait vers 1640 ou 1680, avec un toit pointu et excessivement compliqué, et des bardeaux sur toute sa surface. Elle semblait être en état épouvantable, au dernier degré de l’abandon.
Comme nous approchions, le vieil homme me dit:
– Ça n’a pas changé.
Je ne répondis pas.
Alors il dit:
– Ça fait deux cents ans, que ça n’a pas changé.
Je restai silencieux.
Alors il dit:
– Tu étais idiot d’attendre et de renaître, je suis moins bête, je suis resté vivant tout ce temps.
Et comme il me disait cela, je pensai que je me souvenais de lui.
Il était maintenant habillé d’un vêtement si décoloré et indescriptible que je ne peux l’analyser – cela aurait pu être un genre de robe faite de vieux sacs en toile cousus ensemble – mais je me souvenais de lui quand il était jeune, portant de hautes bottes et un manteau rouge, avec une grande perruque noire et un tricorne.
Dans ce vague souvenir, son visage était lisse, même si la forte poussée de sa barbe lui donnait un aspect bleuté.
Alors je dis:
– Ça n’a pas changé.
Nous approchâmes et entrâmes dans la maison, trouvant à l’intérieur une masse de plâtre écroulé et une ruine générale.
Nous commençâmes de grimper un escalier pourri, et le vieil homme dit:
– On va tout retrouver comme avant.
Et je répondis:
– Tout ça est pareil qu’il y a deux siècles, on va le retrouver en haut.
Et nous continuions de grimper. La maison n’avait qu’un étage, mais le haut du vieil escalier n’en semblait pas plus proche. Monter, monter, monter – jusqu’à ce que les murs autour de nous se transforment en brume et nuages tourbillonnants – et encore nous montions, montions.
– On va trouver ça comme c’était autrefois, ça n’a pas changé.
Et nous montions, et nous montions,
et là s’arrête le rêve.
H. P. Lovecraft
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jeudi 19 septembre 2013
Des légendes et des automnes
Howard Philips Lovecraft died September 17, 1991, aged one hundred and one years. He was one of the greatest Science Fiction writers of our time, and also one of the lesser known, maybe because he was struck all his life with a horror writer reputation which didn't go well with the statute of a SF great. His output was still occasionally worthy of a Heinlein or a Sturgeon, and it is hard to imagine how the field would have evolved without his discrete but undeniable presence.
Howard Philips Lovecraft vient de mourir le 17 septembre 1991, à l'âge de cent un ans. Il était l'un des plus grands écrivains de Science-Fiction - mais aussi le plus méconnu parmi les grands, peut-être parce qu'il conserva toute sa vie une image d'auteur de textes d'horreur peu compatible avec le statut d'un géant de la SF. Il sut pourtant se hisser parfois au niveau d'un Heinlein ou d'un Sturgeon, et il est difficile d'imaginer ce qu'aurait été l'évolution du genre sans sa présence, occulte mais indéniable.
Roland C. Wagner,
éditions Actu SF, Les Trois Souhaits, 2007
(initialement paru dans le recueil
Musique de l'Energie, éditions Nestiveqnen)
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