jeudi 1 décembre 2022

Couleur de la cannelle

 La date du 19 novembre, je n'avais pas envie de l'appeler un anniversaire, parce qu'un anniversaire ça devrait être gai, et le 19 novembre c'est une date triste, c'est ce jour-là qu'est mort  Bruno Schulz. Mais John Coulthart, dont l'attention est toujours en éveil, vient  juste de nous signaler que les frères Quay, qui travaillent depuis des années à l'adaptation en animation image-par-image du livre de Bruno Schulz, Sanatorium pod Klepsydrą (que son éditeur français a préféré appeler Le Sanatorium au croque-mort, pourquoi? je ne sais pas), viennent de terminer un court métrage - pas en animation: à partir d'images d'archives - sur la vie trop brève de Bruno Schulz. Merci John Coulthart! Et il nous a fourni les liens vers ce court métrage, ainsi que vers un extrait prometteur (et déjà un peu ancien) du film d'animation.

Un jour on le verra, ce long métrage animé (longues ou courtes, les animations des frères Quay sont toutes de petites merveilles - je suppose que vous en avez vu - mais il leur faut du temps, aux frères Quay, pour les faire,  c'est long, l'animation image-par-image) et ce jour-là on sera contents: le temps sera aboli, comme dans le rêve de Jerzy Ficowski (vous vous souvenez?). Vous remarquerez, d'ailleurs, que le documentaire, les frères l'ont dédié à Jerzy Ficowski, pour des raisons évidentes.


mercredi 30 novembre 2022

Frimaire

 Commencement du mois des frimas, dernier jour de novembre.

Novembre est, on nous l'a appris à l'école, un mois propice aux Révolutions d'Octobre.  Bon, c'est râpé pour cette année.  Peut-être peut-on espérer, en mars de l'année prochaine, une Révolution de Février, qui sait?


samedi 26 novembre 2022

Il est toujours joli, le temps passé

 C'est l'annonce de la mort de Jean Teulé qui m'a ramené à l'époque où, dans des journaux en papier, on découvrait tous les mois des BD qui ne ressemblaient à rien de déjà vu. C'est ce qui m'a fait m'écrier, l'autre jour: Tudieu, mécréant, tu n'as toujours pas parlé d'Alex Barbier! J'ai donc parlé d'Alex Barbier d'abord, pour respecter tant bien que mal la chronologie nécrologique, mais j'avais le coeur gros pour Jean Teulé,  qui avait débuté presque en même temps que Barbier - mais pas dans le même journal: Barbier est resté très longtemps à Charlie (aux éditions du Square), Teulé, il était plutôt Éditions du Fromage.  Teulé doutait-il d'avoir l'étoffe d'un dessinateur?  (pourtant, on pourrait dire qu'il a inventé, ou contribué à inventer, un genre: la BD-collage) ce qui est sûr, c'est qu'il s'est senti plus à son aise quand il a commencé à écrire des livres... alors il ne s'est plus arrêté, il a continué à en écrire jusqu'à... il n'y a pas longtemps.

Et je devrais parler davantage de Teulé et de l'Écho des Savanes, mais aujourd'hui c'est de Charlie que j'aurais envie de parler, parce qu'on ne peut pas parler de Charlie sans dire qu'aujourd'hui c'était le centième anniversaire de Charles Schulz: sans Schulz, pas de Linus, pas de Charlie...

Il aurait bien mérité de souffler cent bougies sur un gâteau au chocolat assez gros pour les héberger toutes, et de recevoir en même temps plein de cartes de voeux, de Noël, de nouvel an et de Saint Valentin.

Alors on va lui laisser le dernier mot.

All you need is love.

But a little chocolate now and then doesn't hurt.

Charles Schulz, 1922-2000


mercredi 23 novembre 2022

Un murmure de marquise

 "Les apparentements terribles", c'était naguère le titre  d'une rubrique du  Canard Enchaîné.

On peut aussi appeler ça synchronicité: quelque temps après avoir refermé le roman d'Iegor Gran dont je vous parlais il y a quelques jours, je rouvre (j'éprouvais le besoin d'un peu de légèreté) le petit volume de chroniques parisiennes de la chère Nancy Mitford, et le hasard veut que j'y lise:

Avril 1953

Après le portrait de Staline peint par Picasso, nous avons eu droit, dans l'Humanité, au poème d'Aragon sur le retour de Russie de Maurice Thorez:

Il revient! Les vélos, sur le chemin des villes,

Se parlent, rapprochant leur nickel ébloui.

Tu l'entends, batelier? Il revient. Quoi? Comment? Il

Revient! Je te le dis, docker. Il revient. Oui,

Il revient...

Un texte charmant. Le Canard Enchaîné a écrit à son propos:

"Vous dites qu'il revient", murmure la marquise...


Les discussions au plus haut niveau (des services compétents) sur le portrait de Staline peint par Picasso occupent une place non négligeable dans le roman de Gran; il y est aussi question, de façon plus cursive, des différents séjours de Maurice Thorez en URSS, et le camarade Aragon y est mentionné en des termes flatteurs. En revanche, si on y évoque à plusieurs reprises l'humour du Krokodil de l'ère  khrouchtchévienne, on y parle peu du Canard Enchaîné.


Nancy Mitford: Une Anglaise à Paris (chroniques), traduit par Jean-Noël Liaut

Payot Documents     ISBN: 978-2-228-90287-8

Petite Bibliothèque Payot     ISBN: 978-2-228-90524-4

lundi 21 novembre 2022

Sans espace blanc entre les cases

 Vous n'avez plus que quelques jours pour aller voir l'exposition Alex Barbier à la Galerie Martel: elle sera décrochée le 26. J'aurais dû vous en parler beaucoup plus tôt; j'aurais dû vous parler d'Alex Barbier  quand j'ai appris sa mort en 2019... mais c'est comme ça, j'aime bien quand les gens restent vivants et je n'aime pas quand les gens meurent. À la limite, je préfèrerais que les gens ne meurent pas, mais il paraît que ce n'est pas envisageable. Alex Barbier aussi, je crois, préférait les petites morts aux grandes; des érudits l'ont comparé à Francis Bacon, à Lucian Freud... pourquoi pas? Mais quand ses premières planches sont parues dans Charlie (mensuel), nous, ses lecteurs, ne trouvions personne à qui le comparer: ça ne ressemblait à rien de ce dont nous avions l'habitude (et pourtant, Charlie, c'était le seul journal de bandes dessinées lu par des gens capables de lire autre chose que des bandes dessinées, avait l'habitude d'insister Wolinski). Allez vous-même vous faire une idée, si vous pouvez, à la Galerie Martel (17, rue Martel - 75010 Paris; ouvert de 14h30 à 19h, du mardi au samedi).


jeudi 17 novembre 2022

Les règles de l'été valent-elles aussi pour l'hiver?

 Les images de Shaun Tan sont lumineuses; mieux que ça, illuminantes.

Quand il dessine l'été, c'est l'été, c'est comme ça et pas autrement.

Ça sert à rien de discuter avec l'arbitre.

Parmi les règles de l'été, il y en a qui sont, quand on y réfléchit, des règles de bon sens: par exemple, pour jouer du tambour, il faut taper fort, c'est évident, mais pas fort au point que le rebond du maillet vous le fait lâcher et qu'il tombe par terre: après, il peut rouler hors de votre portée, et alors pour jouer du tambour vous faites comment?

C'est le genre de règle qu'on apprend par l'expérience: une règle comme ça, ce n'est même pas la peine de la formuler. Mais en plus, il y a des règles que les grands connaissent, et les petits pas (et, pas de chance, ce sont justement des règles qu'il ne faut SURTOUT PAS enfreindre, à cause des Conséquences); entendre répéter toutes ces règles, il ya de quoi énerver les petits, comme si ça ne suffisait pas que les grands soient grands, et pas faciles à battre à la bagarre.

"For the little and the big", nous dit la dernière page de ce livre de Shaun Tan.


Qu'est-ce qui est mieux, être un grand frère ou un petit frère? Jouer du tambour ou de la trompette? Pour ça, y a pas de règle. Il y a des règles pour presque tout, mais pas pour tout. C'est important de savoir s'il y a une règle pour ci, ou pas de règle pour ça.

"Ne jamais donner les clés de la maison à un étranger", pourquoi les grands savent ça, et pas les petits? C'est pas juste.

Que la couleur rouge est une couleur spéciale, on le sent confusément, sans vraiment comprendre pourquoi; une couleur qu'il faut prendre au sérieux. On ne doit pas faire n'importe quoi avec le rouge.

Quand Shaun Tan a pressé jusqu'au bout tous les tubes où il y a les plus jolies couleurs - tiens, ce sont justement les plus rouges - pour peindre comme il faut des pastèques, des fraises, des cerises et des gâteaux, tout à coup le monde devient gris et froid, comme quand c'est l'hiver.

Et quand dans une image grise et froide comme l'hiver le rouge réapparaît tout à coup - même si ce n'est qu'une petite tache - on comprend mieux en quoi le rouge est une couleur spéciale.

La règle qui dit qu'il ne faut pas marcher sur les escargots, elle cessera à jamais de vous sembler arbitraire au moment vous frissonnerez en réalisant qu'il y a des affinités mystérieuses entre toutes les spirales de l'univers, depuis l'eau qui tourbillonne au fond du lavabo jusqu'aux tornades et aux galaxies.

Ne vous méprenez pas sur l'air sérieux de grand frère donneur de leçons que prend parfois Shaun Tan: il est exactement comme vous, il rit quand on le chatouille.

Quand on a fini de dessiner les robots, les dinosaures, les dinosaures-robots, les lapins rouges et les bons desserts, on peut poser ses crayons et se reposer en mangeant des popcorns, on a compris pourquoi même dans les tableaux les plus colorés de Van Gogh il y a des corbeaux tout noirs. C'est ça aussi, l'expérience.

Et on sait que si l'échelle est un peu trop courte, Shaun Tan sera là pour vous tendre la main et vous aider à grimper tout en haut de l'image.

Je crois que j'aimerais bien avoir un grand frère comme Shaun Tan.


Les lois de l'été, c'est un de ces livres que Shaun Tan "conçoit comme des œuvres destinées à un public d'adultes", et qui sont cependant souvent "catégorisés de par leur format en ouvrages jeunesse"; Shaun Tan, ça ne le dérange pas, il n'y a pas de raison que ça vous dérange vous non plus, vous êtes grand? vous êtes petit? lisez-les.

Shaun Tan, Les lois de l'été (Rules of Summer; Lothian Books, 2013; Arthur A. Levine Books, 2014) traduit par Anne Krief, Gallimard jeunesse,  2014 

 ISBN 978-2-07-065242-6


dimanche 13 novembre 2022

Et un berceau pour le chat

 Il s'en est passé des choses le 11 novembre (il y a des dates comme ça, qui ont un agenda chargé... ce n'est pas Didier Da Silva qui dirait le contraire). Par exemple, c'était l'anniversaire de Kurt Vonnegut: il est né le 11 novembre 1922, il y a juste cent ans! Ces dernières années, j'avais un peu perdu l'habitude de lui souhaiter son anniversaire; il faut dire que depuis qu'en avril 2007, il est parti, appelé par des affaires urgentes, pour la planète Tralfamadore (d'où viennent les soucoupes volantes), il ne peut plus guère répondre aux cartes de voeux. Heureusement, un de nos blogs préférés, feuilleton, est là pour nous rafraîchir la mémoire! Alicia Raitt (merci, John Coulthart, pour le lien) a relu tous les romans de Kurt Vonnegut (ce qui est déjà une très bonne idée: vous devriez en faire autant) et leur a imaginé des couvertures toutes neuves. Bravo Alicia, et bon anniversaire Kurt! Je suis un peu en retard, mais un centième anniversaire, on peut l'étaler sur quelques jours, non?

samedi 12 novembre 2022

Bien sûr, mon gros bêta

 Les P'tits bateaux étaient une des dernières émissions de France-Inter que j'écoutais encore (régulièrement: j'essayais même de ne pas en rater une).

Sa pétulante animatrice, Noëlle Bréham, "vient d'être brutalement licenciée après 40 années de CDD successifs imposés" pour "avoir osé demander un CDI en application du Code du travail", selon un communiqué de son avocat Maître Yoann Sibille.

"La décision d'une séparation s'est faite à regret, après avoir constaté que Noëlle Bréham n'avait pas souhaité régulariser sa situation contractuelle deux mois après le début de la saison en cours, malgré plusieurs rappels",  a indiqué Radio France dans un communiqué. Radio France ne souhaite "pas commenter la procédure en cours par ailleurs devant la justice mais simplement souligner que cela n'avait pas eu de conséquence sur le souhait de part et d'autre de continuer à travailler ensemble". "France Inter a en effet proposé à Noëlle Bréham de poursuivre son émission sur la grille de France Inter cette année, et elle l'avait accepté et produisait son émission normalement depuis la rentrée",  conclut Radio France.

Bien joué, Radio France. Voilà une explication lumineuse: pas de jambes, pas de contrat, ça vaut bien pas de bras, pas de chocolat.


vendredi 4 novembre 2022

Les missions des services compétents sont claires: Iegor Gran

Nous avons donné, en vérité, un admirable exemple de résignation. L'ancien temps avait vu jusqu'où pouvait aller la liberté, mais nous avons vu, nous, jusqu'où peut aller la servitude, quand les espions nous confisquaient jusqu'à la possibilité d'échanger des paroles. Nous aurions même perdu la mémoire avec la voix, s'il était autant en notre pouvoir d'oublier, que de nous taire.

Tacite, Vie d'Agricola, II, 3


Iegor Gran est un nom de plume. Pour l'état-civil, il s'appelle... mais je vais vous le laisser deviner, ça vous mettra dans le bain, après tout, le thème de ce roman policier, c'est la découverte d'une identité cachée. Je vous donne un indice: Iegor Gran apparaît sous son vrai nom (Iegorouchka!) dans le roman, pour quelques instants seulement, ce n'est pas lui le protagoniste. Gran n'a pas choisi la facilité en racontant l'histoire de son point de vue, ou de celui de gens dont il a été proche: ç'aurait été faire preuve d'un individualisme bourgeois, ce qui, justement, est fortement déconseillé par les services compétents. Au lieu de cela, il donne la place principale dans son livre à un personnage dont les principaux attributs sont la compétence, et le dévouement au service auquel il appartient: le KGB. 

Les missions des services compétents sont claires. 

Elles ont été rappelées noir sur blanc dans le protocole n° 200 du 9 janvier 1959, rédigé après la réunion du Comité Central du Parti communiste de l'Union Soviétique. "Le KGB est un organe réalisant les décisions  du Comité Central du Parti relatives à la sécurité de l'état socialiste confronté aux attaques de ses ennemis extérieurs et intérieurs. Cet organe se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets, de mettre au jour leurs projets et de mettre un terme aux agissements crapuleux des agences de renseignement impérialistes." 

Il en découle une attitude saine de défiance envers tout le monde.

Iegor Gran, Les services compétents

Le lieutenant Ivanov (du KGB, donc) est jeune encore, un sujet prometteur, quand on le met sur une piste:  on signale la parution en Occident d'un détestable pamphlet: Le Réalisme Socialiste, ça s'appelle. D'un certain Abram Terz. Inconnu, aucune fiche à ce nom. Serait-ce un  nom de plume? Tout est ambigu dans cette affaire: les motivations de l'auteur du livre ne sont pas claires, le Réalisme Socialiste, cette révolution dans la Révolution, y reçoit de nombreux éloges, mais formulés d'une façon telle qu'on peut se demander si l'auteur n'a pas voulu dissimuler ses intentions véritables - des intentions contre-révolutionnaires! Comme si le KGB n'avait pas assez de travail avec l'affaire Pasternak (le Docteur Jivago: encore un livre publié à l'étranger, sans autorisation!).

- Et si cet Abram Terz était...  Pasternak? lance le lieutenant-colonel Pakhomov pendant une réunion de service. Pakhomov venait de lire (en anglais, dans un livre confisqué lors d'une perquisition) une enquête d'Agatha Christie, où le coupable était le narrateur, et, pour cette raison, personne ne pouvait y songer. L'astucieuse hypothèse est discutée.

Et bien d'autres hypothèses seront discutées pendant cette enquête qui durera six ans (cet Abram Terz est une anguille! s'indignera un enquêteur; un ténia! suggèrera un autre). Bref, l'enquête sera riche en rebondissements; les services compétents en viendront même (un moment) à soupçonner un de leurs indics les plus zélés! Quand on vous le dit, qu'il faut se méfier de tout le monde.

L'intérêt du roman ne réside pas seulement dans l'exposition des méthodes du KGB pour distinguer le bon grain de l'ivraie et, en parallèle, de celles des dissidents pour se fondre dans le paysage. L'auteur évoque avec ce qui ressemble bien à de la tendresse les ressources inépuisables de bonne humeur qui ont permis à ses compatriotes d'affronter les innombrables petites difficultés de la vie quotidienne dans un pays qui en dépit de bien des obstacles ne perdait jamais de vue son objectif: construire un avenir radieux; oui, il est difficile de se procurer des pommes et des oranges, et alors? Quand on en trouve, ça embellit les fêtes. Oui, il faut parfois détonner (discrètement) une petite charge nucléaire pour étouffer un incendie incontrôlable dans un puits de mine: heureusement il y a des services compétents pour empêcher les fuites. À chaque page abondent les détails sur les particularités de la vie quotidienne dans la Russie du temps de Khrouchtchev. Certaines de ces particularités seront utiles aux enquêteurs du KGB (la vie quotidienne en URSS est la meilleure des écoles de patience), d'autres (les mêmes, en fait) permettront à ceux qu'ils traquent de ne jamais perdre espoir  (la vie quotidienne en URSS est la meilleure des écoles de patience).

Où sont les héros positifs? Les victoires?  Où est la morale de l'histoire?                 

se demande le lieutenant Ivanov, après avoir refermé un de ces livres dépourvus d'utilité pour la construction du socialisme qu'il était obligé de lire, dans le cadre de ses missions pour le Service. La morale du roman de Iegor Gran, elle, est claire (enfin... il me semble). Les mérites du lieutenant Ivanov seront reconnus: en fin de carrière, il parviendra au grade de général et dirigera la Cinquième Section du KGB. Une carrière exemplaire. Quant à Terz, démasqué (Abram Terz, c'était bien un nom de plume!), après un procès qui aura un certain retentissement (ça vous rappelle quelque chose, le procès Siniavski?) il fera cinq ans de camp, puis s'exilera à Paris, avec sa femme Maria et leur petit Iegorouchka, qui, devenu grand, écrira lui aussi des livres aux intentions ambiguës. La pomme ne tombe jamais loin du pommier.

Iegor Gran, Les services compétents (aucun nom de traductrice ne figure dans l'édition que j'ai sous la main: c'est peut-être prudent, on ne sait jamais);  POL, 2020: Folio n°6975, 2021


Si passionné qu'il soit par l'Histoire ancienne (celle du vingtième siècle), Iegor Gran est un homme de son temps. Son dernier ouvrage traite d'une actualité brûlante; la pandémie récente qui a transformé des populations entières en zombies: il s'appelle   "Z comme zombie", on ne peut pas faire plus clair.

 

mardi 18 octobre 2022

Le secret de Sebastian Knight? (Sebastian Knight, 1)

 Oui, Sebastian aimait beaucoup à se prélasser dans un bateau plat sur la Cam. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de rouler à bicyclette à la brune le long d'un certain sentier longeant des prairies. Et il s'asseyait sur une barrière pour regarder les traînées de nuages rose-saumon virer au cuivre terne dans le ciel pâle du soir, et réfléchir à des choses. À quelles choses? À cette jeune fille à l'accent vulgaire qui portait encore en nattes ses cheveux flous, qu'une fois il avait suivie  à travers le pré communal, abordée et embrassée, et qu'il n'avait jamais revue? À la forme d'un certain nuage? À quelque coucher de soleil brumeux par delà un noir bois de sapins, en Russie (oh! que n'aurais-je pas donné pour que ce fût un tel souvenir qui lui revînt!)?  À la raison d'être profonde du brin d'herbe et de l'étoile? Au langage ignoré du silence? À l'effrayante pesanteur d'une goutte de rosée? À la beauté déchirante d'un caillou parmi des millions et des millions de cailloux, tout cela ayant un sens, mais quel sens? À la vieille, vieille, question: Qui suis-je? À son propre moi se défaisant étrangement dans le crépuscule, et, tout autour, à l'univers de Dieu que personne ne connaît? À moins que nous ne soyons plus proches de la vérité en supposant que, tandis que Sebastian était assis sur cette barrière, son esprit était un chaos de mots et d'idées, d'idées incomplètes et de mots insuffisants; mais déjà il savait que cela, et cela seulement, était le réel de sa vie et que sa destinée l'attendait au-delà de ce champ de bataille spirituel par lequel il passerait au temps voulu.  

Vladimir Nabokov: La vraie vie de Sebastian Knight 

(The Real Life of Sebastian Knight, New Directions Publishing, 1941)

Traduit par Yvonne Davet, Gallimard (Du monde entier, 1962);

Folio n° 1081, 1979

mardi 11 octobre 2022

Une saga commence

 Les indices ne vous manquaient pas,  amis lecteurs férus de déductions: vous saviez que j'aimais bien Zach Weiner, vous saviez que j'aimais bien Boulet, vous saviez que j'aimais bien la mythologie scandinave, et après ce que je vous ai confié dans le dernier post au sujet de mes préférences littéraires, vous connaissez mon âge mental. Vous ne serez pas surpris que je consacre un billet à cette nouvelle nouvelle: Weiner et Boulet, complices de longue date, qui avaient déjà secoué la légende arthurienne en co-signant Augie et le Chevalier Vert, secouent maintenant rien de moins que l'Arbre du Monde en le mettant au centre (forcément) de leur relecture de la saga de Beowulf! Ça s'appellera Bea Wolf et on peut s'attendre à ce que ça bouge au moins autant que dans les aventures d'Augie (probablement même plus). Ils s'y prennent à l'avance pour en annoncer la sortie chez Macmillan / ‎First Second en février prochain (il vous faudra attendre encore un peu pour une édition française): c'est une attention délicate, ça vous laisse du temps pour faire des économies le précommander.

jeudi 6 octobre 2022

"Dans la splendeur du désert"...

 Qu'ai-je lu récemment? Un roman de Susan Fletcher: L'alphabet des rêves, paru dans la collection Gallimard jeunesse. J'avais besoin, pour garder le moral en ces temps troublés,  d'une lecture un peu "feel good" (alors spoiler: ça finit bien). Sur la quatrième de couverture, sous un résumé succinct - comme c'est souvent le cas pour les 4 de couv', celle-ci survend un peu l'histoire: "... un conte envoûtant dans la splendeur du désert"; en fait, vous découvrirez que, splendeur mise à part, le désert, c'est chaud (le jour), froid (la nuit) et ça fait mal aux pieds (tout le temps) - figure la mention: à partir de 10 ans. Ça va, je les ai les dix ans, et même un peu plus: je peux le lire. En plus, il y sera question de rêves, d'aventures et de voyages: ceux de mes lecteurs qui me connaissent bien savent que ça suffit à me mettre en appétit. 

Quand nous vivions dans la Cité des Morts, chaque nuit ou presque, mon frère rêvait de choses à manger. Roulé en boule sur le sol de pierre au milieu des ossements, il imaginait des banquets, avec des melons et des olives, des pois chiches et des dattes, des lentilles et du pain. Rien n'était trop beau pour ses rêves nocturnes, pas même ces mets rares qui faisaient les délices des nobles - zestes de citron enrobés de miel, amandes, viande d'agneau rôtie dans le safran.

Je me demandais comment il avait entendu parler de ces nourritures. À moins que notre nature profonde ne remonte à la surface pour se révéler dans nos songes? La dernière fois que nous avions mangé comme des nobles, c'était trois ans plus tôt, alors que Babak avait à peine deux ans.

En plus, bizarrement, ces repas rêvés semblaient le rassasier. Quand il s'éveillait, il n'était pas affaibli ni rendu grognon par la faim, comme je l'étais, moi. L'arrière-goût de ses festins nocturnes semblait l'illuminer et son visage rayonnait de joie.

- Grande soeur! Le rêve que j'ai fait! Des pois chiches rôtis! J'en ai mangé à m'en faire éclater le ventre! et des oranges, toutes pelées pour moi et saupoudrées de feuilles de menthe! Et des tartines chaudes avec des graines de sésame!

Mais l'évocation de ces festins ne faisait que me donner plus faim encore et me rendre plus grincheuse. Je finissais par le rabrouer:

- Bouge-toi, Babak!

Je l'entraînais dans le dédale de couloirs souterrain et nous sortions pour aller aux portes de Rhagae.

- Les rêves, ça ne se mange pas, avais-je coutume de lui rappeler.

Mais là, j'avais tort. Les rêves peuvent vraiment vous nourrir et vous permettre aussi de faire dans la vie réelle des voyages lointains vers des endroits qui passent l'imagination.

Je le sais bien, car c'est ce qui nous  est arrivé.

Hé bien voilà un premier paragraphe qui nous en dit juste assez mais pas trop (comme une bonne bande-annonce): on va nous raconter les aventures d'un petit frère (Babak) et d'une grande soeur (Mitra, mais il ne faut pas oublier de l'appeler Ramin, parce qu'elle fait semblant d'être un garçon - elle s'est rasé la tête, et porte des habits de garçon; comme en plus elle est toute maigre, ça ne se voit pas que c'est une fille, ça vaut mieux parce que ça pourrait lui causer des problèmes). Et puis c'est plus pratique pour courir, se cacher et voler de quoi manger. On n'a pas toujours des melons et des olives:

Le vin était amer, le pain rassis et le fromage commençait à moisir. Je m'en moquais bien. Ça étanchait ma soif et me remplissait le ventre.

Il y a des méchants très très méchants, mais ils n'occupent pas trop de place. Il y a des gentils très gentils, mais pas le genre de gentil qui se la raconte "je suis le gentil, alors c'est à moi que les choses les plus intéressantes doivent arriver": sagement, l'auteur place certaines de ces choses les plus intéressantes un peu en retrait, à la limite du champ de vision des protagonistes. Entre gentils et méchants, beaucoup de personnages se situent dans la fameuse zone grise (même l'héroïne, en fait): ça rend certaines choses moins évidentes: ça aussi ça contribue à rendre l'histoire intéressante.

Y a-t-il des éléments qui enferment ce livre dans la catégorie "roman pour la jeunesse"? Bon, parfois des préoccupations didactiques (ce n'est pas de la pure fantasy; ça se passe dans un pays et à une époque qui ont vraiment existé, et l'auteur ne nous laisse pas oublier qu'elle s'est documentée!) ralentissent un peu le rythme du récit, mais pas trop. Parfois aussi, ce sont des ficelles un peu grosses qui mettent en mouvement le mécanisme de l'histoire: mais quand on a dix ans (j'ai, en fait, un peu plus de dix ans, mais je me souviens parfaitement de ce que j'aimais à cet âge) ça ajoute au charme de la lecture, de pouvoir se dire de temps en temps; "oh, là, je devine tout seul comme un grand ce qui va arriver au prochain chapitre!"...

Une des choses les plus réussies du livre, c'est la façon dont le monologue intérieur de Mitra nous laisse deviner, progressivement, par très petites touches, par quels changements elle passe entre la première et la dernière page. Mitra est-elle un "narrateur fiable"? À peu près, mais ses perceptions sont faussées par la présence d'un gros "point aveugle" (et le "point aveugle", qu'on emploie ce terme au sens propre ou au sens figuré, il se trouve toujours au milieu du champ de vision).

Une autre réussite (euh... vous avez sans doute déjà compris, attentifs lecteurs, que j'ai pris plaisir à la lecture de ce petit livre sans prétention?): les passages où l'on trouve du réconfort dans  des choses simples.

Des melons de deux sortes: verte et orange. Trois variétés d'olives. De l'agneau rôti et des perdrix. Toute une pile de pains sortant du four. Un plateau sur lequel s'amoncelaient des carrés de fromage de chèvre. Des pâtisseries dégoulinant de miel.

Bon appétit.


Susan Fletcher: L'alphabet des rêves (Alphabet of Dreams, Simon & Schuster 2006) traduction de Philippe Morgaut, Gallimard jeunesse 2007  ISBN: 978-2-07-057779-8


mardi 4 octobre 2022

Deux cent vingt deux jours en deux mille vingt deux

 Jusqu'à présent, 222 journées de 2022 ont été suivies de nuits de mauvais sommeil. Dès ce soir,  ça devrait commencer à aller mieux pour tous les gens qui ont la chance de ne savoir compter que jusqu'à deux; les autres devront attendre encore un peu.


samedi 1 octobre 2022

Se promener dans les bois

Touchez mon blog, Monseigneur vient de signaler la réédition récente (chez L'Arbre Vengeur, vous pensez!) d'un bon vieux recueil d'Abraham Merritt: La femme du boisQuant au Bison, il vous recommande un livre québécois intitulé Femme-forêt,  d’Anaïs Barbeau-Lavalette; livre dans lequel, dit-il, "on devient forêt" (vous voyez se dessiner une tendance?).

Que dites-vous? Vous aussi vous aimeriez vous promener dans les bois et vous ne pouvez pas, parce que ceci, parce que cela?... D'accord, voici une micro-liste de promenades dans les bois que vous pourrez faire sans quitter votre cocon.


Mon préféré dans ce lot: Sur les ossements des morts, d'Olga Tokarczuk.

Dans cet extrait, voici Madame Doucheyko qui parle à une écrivaine que le hasard a mis sur son chemin:

Je pensais pourtant qu'en tant qu'écrivaine, vous aviez de l'imagination et une capacité à voir plus loin que la réalité, et que vous ne réfutiez pas d'emblée ce qui, à première vue, peut paraître invraisemblable. Vous devriez savoir que tout ce que nous pouvons croire est déjà une sorte de vérité, ai-je conclu en citant Blake de mémoire, et il m'a semblé que cela avait produit son effet.

Madame Doucheyko, la narratrice de Sur les ossements des morts, n'aime pas qu'on prononce mal son nom: c'est Doucheyko pas Douchenko. Entraînez-vous à bien prononcer le nom de Madame Tokarczuk, au cas où vous la rencontreriez, ce sera mieux. Car il était temps qu'on s'aperçoive de l'existence d'Olga Tokarczuk, elle a de l'imagination et une capacité à voir plus loin que la réalité, et ce qu'elle voit elle l'écrit drôlement bien. Des livres, elle en a écrit de toutes sortes; là, elle nous offre un récit... policier, si on veut: c'est un roman policier à peu près autant que Dead Man, de Jim Jarmush, était un western (et dans ces deux récits on cite beaucoup William Blake: ça leur fait plusieurs points communs - outre les grands bois traversés). On y éclaircit des mystères d'une façon pas très conventionnelle: les policiers assermentés en restent baba. J'ai été enchanté de faire la connaissance de Madame Doucheyko, j'adorerais la voir, dans d'autres livres, s'attaquer à d'autres énigmes... mais c'est peu probable, je le crains, elle est passée à autre chose.

Un blogueur a aimé!

Dans les bois, de Harlan Coben, c'est l'exact opposé de Sur les ossements des morts: un polar on ne peut plus classique, qui offre exactement ce qu'on a l'habitude d'attendre des polars de Harlan Coben, si vous en avez déjà lu vous ne serez que modérément surpris (et si vous aimez Coben, vous ne serez donc pas déçu). On n'y cite pas William Blake, l'écriture est beaucoup plus plate (on va dire neutre, c'est plus gentil) mais le titre n'est pas trompeur: il y est question de bois.

La forêt d'Iscambe... ah! La forêt d'Iscambe. C'est un livre de Christian Charrière que, dans ma jeunesse, tous mes copains amateurs de jeux de rôles se recommandaient chaudement les uns aux autres: c'est ainsi qu'on me l'a recommandé plusieurs fois et que j'ai fini par le lire. J'y ai pris plaisir... mais un petit peu moins,  je dois l'avouer, que je ne m'y attendais. Le conseil était bon cependant, et si le livre intéresse tant les rôlistes, c'est qu'il raconte un long et sinueux voyage (dans une forêt) où l'on fait des rencontres surprenantes: presque comme dans une campagne de jeu de rôles, et les meneurs de jeu peuvent y puiser des idées à volonté. Et c'est peut-être parce que je ne l'ai lu qu'après beaucoup de parties (de jeux de rôles) que j'ai trouvé certaines des surprises que Charrière a préparées pour ses lecteurs un peu moins imprévisibles qu'il ne souhaitait, visiblement, qu'elles le soient.

Les grands bois, d'Adalbert Stifter, c'est une autre affaire: si c'est du style que vous cherchez, c'est là que vous le trouverez. Un style travaillé, ciselé, chantourné comme on n'en fait plus. Et une intrigue aussi romantique que le style.

Dans une vallée aux vertes prairies se dressait une puissante tour quadrangulaire, environnée des ruines des bâtiments qui l'avaient entourée. Elle  n'avait plus de toit, et les portes dans ses murs d'enceinte étaient détruites; elle était telle qu'on la voit de nos jours, si ce n'est que les pierres dénudées de ses murailles n'avaient pas pris encore la couleur grise et vétuste qu'elles ont maintenant; elles étaient encore revêtues de chaux et de crépi, mais leur blancheur était salie par les affreuses marques de l'incendie, qui, partant des fenêtres, se dirigeaient vers le haut, semblables à des panaches de comètes.

Des paysages en parfait accord avec des sentiments nobles et véhéments, semblables, eux aussi, à des panaches de comètes. C'est ce que nous aimons, n'est-ce pas? 

Dans la forêt, de Jean Hegland. Là, ça se passe entièrement dans la forêt, comme l'annonce le titre. Ça se met en place lentement, il y a peu de ruptures de rythme, mais une fois que ça vous tient, ça vous tient bien. Et, d'une certaine façon, ce livre dialogue avec celui d'Olga Tokarczuk: il y est aussi question de la façon dont les humains interagissent avec le reste des êtres vivants,  vous verrez. Le choix de la forêt comme décor unique est judicieux: dans une forêt, il se passe des choses qu'on ne voit pas et qui ont des conséquences qu'on ne constate que longtemps après (par exemple il pousse des champignons - mais c'est juste un exemple; il y a d'autres choses)... et puisque ce roman a été adapté en BD aux éditions Sarbacane, avec des dessins pleins de sensibilité de Lomig (vous avez donc le choix: roman, bande dessinée, ou les deux - moi je dirais les deux) pourquoi ne pas terminer ces recommandations par un livre dessiné - pas tout à fait une BD, mais presque:

Bois profonds de Raphaële Frier et Amélie Jackowski: Bois profonds est un petit livre d'images qui peut se lire, littéralement, dans les deux sens, car il est en français et en arabe. En principe, le français, ça se lit de gauche à droite, et l'arabe de droite à gauche: c'est pour ça qu'il y a "deux premières pages", une de chaque côté du livre. Mais la version française comme la version arabe peuvent se lire dans un sens ou dans l'autre: selon qu'on tourne les pages dans un sens ou dans l'autre, on lit deux histoires légèrement différentes, racontées avec les mêmes images en lavis gris-bleuté.

Alors, on avance, / on s'enfonce sans se retourner / le coeur à l'épreuve / dans la sombre forêt...

Jusqu'au moment où / jusqu'à l'endroit qui / pourquoi, comment, on ne sait pas / mais on y est.

Celui-là, vous aurez peut-être un peu plus de mal à le trouver en librairie que les autres (tous les autres sont disponibles en poche, certains dans plusieurs éditions, neufs ou d'occase): mais vous pouvez le découvrir sur le site de son éditeur, le port a jauni!

Et savez-vous qu'Emily Carroll aussi a écrit (et dessiné) un album intitulé, lui aussi,  Dans les bois? Que voulez-vous, c'est un titre qui dit bien ce qu'il a à dire, pas étonnant qu'on en trouve autant de variantes. Il faudra que je vous en parle...peut-être en même temps que de cet autre album d'Emily Carroll, Quand je suis arrivée au château...  Emily Carroll mérite au moins un billet pour elle toute seule!

Récapitulons:

La femme du bois d'Abraham Merritt, traduit par France-Marie Watkins, L'arbre vengeur, 2022.  ISBN: ‎ 978-2379411380

Sur les ossements des morts d'Olga Tokarczuk,  traduit par Margot Carlier, Libretto, 2020.  ISBN: ‎ 978-2369145714

Dans les bois, de Harlan Coben, traduit par Roxane Azimi, Pocket, 2009.  ISBN: ‎ 978-2266207638

La forêt d'Iscambe de Christian Charrière, Points (réédition) ISBN: ‎ 978-2757814314

Les grands bois, d'Adalbert Stifter, traduit par Henri Thomas, Gallimard. ISBN: 978-2070143283

Dans la forêt, de Jean Hegland, traduit par Josette Chicheportiche, Gallmeister.  ISBN: ‎ 978-2782351786444

Bois profonds de Raphaële Frier (texte) et Amélie Jackowski (dessin),  texte arabe de Nada Issa,  Le port a jauni, 2021.     ISBN:  978-2919511815

Le loup n'est pas là, il est très occupé ailleurs: on ne sait pas si ça va durer, profitez bien de vos promenades (virtuelles ou pas) dans les bois.


jeudi 22 septembre 2022

Vous ferez ce que vous voudrez...

... mais si j'étais à votre place, je prendrais le train pour Clermont-Ferrand.

Jo Walton, qu'on aime bien ici (vous aviez remarqué?), sera ce week-end (les 23, 24 et 25) aux Aventuriales (à Ménétrol: c'est en Averoigne - pardon, en Auvergne, pas loin de Riom):  un festival comme on les aime, plein de bouquins bizarres. Vous avez jusqu'à ce dimanche pour lui présenter timidement votre exemplaire de son dernier roman, dont la traduction française vient tout juste de paraître: ça s'appelle Ou ce que vous voudrez; vous verrez, elle écrira dessus tout ce que vous voudrez (ou à peu près tout) et signera avec un large sourire. 

J'ai pensé que ça vous intéresserait. 


samedi 17 septembre 2022

Un roi est mort, un phénix ne reviendra pas

 Deuxième semaine de septembre. Toujours peu d'occasions de se réjouir.

Vous n'avez pas oublié, lecteurs attentifs, l'académicien don Gregorio Salvador faisant la leçon à Arturo Pérez-Reverte: Julián Marías, qui a été notre collègue à l'Académie, le père de Javier Marías, le romancier... Et voilà qu'il est mort, Javier Marías, le romancier...

Je dois confesser mon ignorance totale de l'oeuvre de Marías père et, presque totale, de celle de Marías fils; et, ne connaissant pas davantage l'opinion du professeur Salvador sur les institutions monarchiques, je ne saurais vous dire pour quelle raison il omettait de mentionner la dignité singulière dont avait été revêtu Javier Marías: il avait reçu la récompense traditionnellement promise par les chevaliers errants à leurs écuyers: une île pour royaume. Ça, au moins (vous connaissez mon intérêt pour la préservation des moeurs chevaleresques) j'en avais entendu parler. Le 6 juillet 1997, Javier Marías devint roi d’un îlot des Caraïbes, quand le monarque du royaume de Redonda, Juan II (l’écrivain John Wynne-Tyson, ardent défenseur des droits des animaux) abdiqua en sa faveur. Le titre de roi de Redonda (nous dit Wikipedia) se transmet dans la sphère des lettres pour perpétuer l’héritage littéraire des rois précédents (n'est-ce pas joliment tourné?): Felipe Premier (Matthew Phipps Shiel, l'auteur azimuté du Nuage pourpre) et Juan Premier (John Gawsworth, un des biographes d'Arthur Machen). Javier Marías accepta de perpétuer la légende et prit le nom de Xavier Premier. C'est une tradition, chez les souverains redondiens, d'afficher des préférences qui ne sont pas celles de tout le monde. Interprétant cette tradition à sa manière, Marías créa sa propre maison d’édition, Reino de Redonda (Royaume de Redonda) spécialisée dans la littérature fantastique.

La popularité de l'idée de monarchie connaît des hauts et des bas, en l'île Redonda comme ailleurs (cette île ronde n'a-t-elle pas été facétieusement surnommée "l'île de trop de rois", alors même que ses seuls habitants permanents sont des oiseaux de mer?); il reste cependant communément admis qu'au moment de la mort d'un roi il convient de crier "Vive le roi!".

 Mais que convient-il de crier quand meurt Axel Jodorowsky, éphémère phénix dans le Santa Sangre de son père Alejandro?


mardi 13 septembre 2022

Deux ou trois choses que nous savions de lui

photo, par William Klein

 Jean-Luc Godard (1930-2022) tenait un petit commerce de cinéma. De cinématographe. Quand il en avait le temps, il aimait faire des tours et des détours.

vendredi 9 septembre 2022

As he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers

 

The wide-eyed mess sergeant filled the glasses in dead silence. Once more the colonel rose, but his hand shook, and the port spilled on the table as he looked straight at the man in Little Mildred's chair and said, hoarsely, "Mr. Vice*, the Queen." There was a little pause, but the man sprang to his feet and answered, without hesitation, "The Queen, God bless her!" and as he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers.

Long and long ago, when the Empress of India was a young woman, and there were no unclean ideals in the land, it was the custom in a few messes to drink the Queen's toast in broken glass, to the huge delight of the mess contractors. The custom is now dead, because there is nothing to break anything for, except now and again the word of a government, and that has been broken already.

Rudyard Kipling, The Man Who Was (1889) 

repris dans le recueil Mine Own People (1891)


*Clarification pour le lecteur français: le colonel, présidant la tablée du haut bout de la table, s'adresse au personnage assis à l'opposée, au bas bout, comme à son "vice-président", Mr. Vice.

jeudi 8 septembre 2022

La ronde des saisons

 On dirait que la canicule est rentrée dans sa niche (jusqu'à l'année prochaine?). Qu'est-ce qui vient après l'été? L'automne, non?

Sans attendre l'arrivée officielle de l'automne, et après avoir pris de très brèves vacances, Rachel Smythe a entrepris de nous raconter la suite des aventures de Perséphone et Hadès: la troisième saison de Lore Olympus commence. Et les débuts sont encourageants; notre couple bicolore échange des serments solennels: 

     "I will love you, even when all the mortals have forgotten about us and we are nothing but stardust..."

Ouf! On avait eu chaud, dans la deuxième saison (n'est-ce pas?).

Mais déjà des complications apparaissent à l'horizon...

Dans les librairies, vous pouvez déjà trouver (au choix, en français ou en anglais) les deux premiers volumes de la version "papier". Comme on pouvait s'y attendre, il y a quelques petites choses qui se sont perdues, lors de la transition webcomic-papier; les couleurs ne sont évidemment pas aussi lumineuses que sur écran, les responsables de l'édition ayant choisi de ne pas les désaturer (la décision était sûrement difficile); manque aussi le rythme syncopé que seul pouvait permettre le défilement vertical... mais c'est quand même une belle édition! Et la version "série animée",  me demanderez-vous? Hé bien... rien de nouveau pour le moment.


jeudi 1 septembre 2022

Sur la falaise noire vivait le Vieil Homme Terrible...


 Et pendant ce temps, François Bon explique des choses. Et il explique bien.





mercredi 31 août 2022

Sur le Mai de son âge, et sur son trente-et-un

Quand je pense que si j’étais mort le 31 août 1992, on célébrerait aujourd’hui le trentième anniversaire de ma disparition ! Le trentième, vous vous rendez compte ?! Pleurons ensemble, mes amis.

 Éric Chevillard


Synchronicité. On raconte que ces derniers temps, Mikhail Gorbatchev, ancien Secrétaire Général de comité, se parlait à lui-même à voix basse: "Où en serions-nous si j'étais mort, par exemple, le 31 août 1991? Irait-on déposer des fleurs devant mes statues?"

lundi 29 août 2022

Comment calculer la racine d'une citation


Gilbert Lascault, qui aime bien promener ses lecteurs (vous vous souvenez?) entrelarde de copieuses épigraphes — qu'il intitule "Contrepoints" — son recueil d'Écrits timides sur le visible (Le Félin, 2008). La plupart non moins instructives que savoureuses :

UN CHIFFRE
J'ai pris (disait G.H. Hardy à Ramanujan malade), pour venir, un taxi portant le numéro 1729; c'est là, me semble-t-il, un nombre bien peu intéressant.
— Pas du tout, répliqua Ramanujan après quelques instants de réflexion. C'est le plus petit nombre décomposable de deux façons différentes en une somme de deux cubes. 
(Raymond Queneau, Bords, Hermann, 1963, p.34)

Vous venez de lire une citation de Constantin Copronyme citant Gilbert Lascault citant Raymond Queneau citant Godfrey Harold Hardy citant Ramanujan.
Libre à vous de l'ajouter à votre collection de citations favorites; si vous êtes mathématicien, elle en fait probablement déjà partie, comme en témoigne ce récent article d'En attendant Nadeau.

samedi 27 août 2022

Une image pour Morwenna


Je me suis avisé d'une chose: quand je rends visite à Mori, mon amie imaginaire, ou quand c'est elle qui me rend visite, on transporte avec nous une petite bulle de notre continuum. Pas grosse, mais si par exemple j'ai un truc sur les genoux, elle le voit comme si elle était avec moi dans la pièce. Et réciproquement. Ça fait que non seulement on peut se montrer ce qu'on est en train de lire (ce qui résout au moins en partie le problème de partage que je mentionnais ) mais en plus je peux lui montrer tout ce que j'ai sur mon laptop, même dans une salle d'attente: c'est pratique!
(Ça vous paraît dangereux que je lui montre un artefact du vingt-et-unième siècle? Vous pensez bien qu'on a eu plus d'une discussion sur l'éthique de la communication entre personnes qui vivent à des époques différentes, et on a convenu que dès lors que je ne lui donnais pas de plans qui lui permettraient de fabriquer
 dès 1980 un ordinateur portable de 2022, on ne risquait pas de créer de paradoxe temporel. Mori a ajouté en prenant cet air sérieux qu'elle prend des fois: "De toute façon je te rappelle que nous avons une relation IMAGINAIRE, alors si l'un de nous deux montrait à l'autre les plans d'une machine, ce serait une machine imaginaire aussi, non?" ... Ma foi, c'est un raisonnement qui tient debout, on dirait.).
 Je viens de lui montrer cette image:


Et elle est restée un petit moment sans rien dire, à examiner tous les détails de la photo, avec un sourire jusqu'aux oreilles (elle ne connaissait pas le film). Ne me demandez pas pourquoi (il vaudrait mieux demander à Mori, elle est plus forte que moi pour expliquer comment fonctionnent les choses, surtout les choses imaginaires), mais quand Mori me gratifie, donc, de sa présence imaginaire, même si elle reste un peu en retrait derrière moi pour regarder par-dessus mon épaule, même si je ne tourne pas la tête pour voir son visage, quand elle sourit, je le sens.


L'image provient d'un plan du film Sayat Nova (1969), de Sergei Paradjanov.

jeudi 25 août 2022

Rêve à tiroirs

Cette nuit, je me retourne dans mon lit, avec précaution car je sens la présence de Lila qui dort à côté de moi. J'émerge d'un rêve confus, avec voyage en train où il faut monter sur les wagons puis passer en-dessous avant de pouvoir monter dedans, tout ça sur un arrière-plan de guerre (toute ressemblance avec des événements existant ou ayant existé ne pouvant être que fortuite); le jour point, il fait assez clair pour que je constate le désordre que, dans mon sommeil, j'ai mis dans la literie: draps et couvertures traînent à moitié par terre. Heureusement, Lila dort toujours paisiblement, à moitié couverte par un bout de drap. Je me lève, très lentement pour ne pas la déranger, et j'essaie de remettre très approximativement la literie en place, en boule, aussi loin que possible de Lila, toujours pour ne pas troubler son sommeil.

Et c'est là que je me réveille pour de bon, seul dans un lit aux draps bien lissés.

Bigre, j'ai fait un rêve-gigogne, comme dans Inception.


Tu vis dans un autre temps, tu règnes en ton royaume,

Monde aussi clos et aussi distant qu'un rêve.

Jorge Luis Borges, À un chat, dans L'Or des Tigres 

mardi 23 août 2022

Théodore de Bèze: le diable entre dans les détails

 À Théodore (ou Dieudonné) de Bèze (1519-1605) une grave maladie offrit l'occasion d'une conversion ("L'image de la mort - écrivit-il à son mentor Melchior Wolmar - gravement présentée devant mon âme assoupie et comme ensevelie, éveilla l'aspiration à une vraie vie" et "cette maladie fut le début de ma guérison") si complète qu'il quitta sa riante Bourgogne pour la sévère Genève où, attentif aux conseils de Calvin, il donna à sa carrière littéraire une nouvelle direction: loin des facéties et fatrasies de sa jeunesse, il se consacra, à Genève puis à Lausanne, à édifier ses contemporains: traduire les Psaumes, composer des ouvrages apologétiques, et, ce qui est plus inattendu, écrire pour le théâtre sur des sujets religieux. Il y employa nombre des procédés qui lui avaient valu de réussir comme poète mondain; il essaya de concilier poésie savante et poésie populaire, innovation théâtrale et rigueur calviniste. Ainsi dans le drame paru en 1550 Abraham sacrifiant  (est-il utile que je vous en explique l'argument?) n'hésite-t-il pas à placer sur la scène (invisible aux autres acteurs) un Satan prompt au sarcasme; la responsable de l'édition à laquelle j'emprunte le passage (en orthographe modernisée) ci-dessous, Marguerite Soulié, n'hésite pas à qualifier le ton de celui-ci de "rabelaisien":

Satan (en habit de moine) :

Je vais, je viens, jour et nuit je travaille,

Et m'est avis, en quelque part que j'aille,

Que je ne perds ma peine aucunement.

Règne le Dieu en son haut firmament,

Mais pour le moins la terre est toute à moi,

Et n'en déplaise à Dieu ni à sa loi.

Dieu est aux cieux par les siens honoré;

Des miens je suis en la terre adoré;

Dieu est au ciel; et bien, je suis en terre.

Dieu fait la paix, et moi je fais la guerre.

Dieu règne en haut, et bien, je règne en bas.

Dieu fait la paix, et je fais les débats.

Dieu a créé et la terre et les cieux,

J'ai bien plus fait, car j'ai créé les dieux.

Dieu est servi par ses Anges luisants,

Ne sont aussi mes Anges reluisants?

Il n'y a pas jusques à mes pourceaux

À qui je n'aye enchâssé les museaux.

Tous ces paillards, ces gourmands, ces ivrognes

Qu'on voit reluire avec leurs rouges trognes,

Portant saphirs et rubis des plus fins,

Sont mes suppôts, sont mes vrais Chérubins.

Dieu ne fit onc chose tant soit parfaite

Qui soit égale à celui qui l'a faite,

Mais moi j'ai fait, dont vanter je me puis,

Beaucoup de gens pires que je ne suis.


Théodore de Bèze, Abraham sacrifiant, éditions José Feijoo, 1990


Satan qui se félicite qu'on puisse trouver "des gens" pires que lui ("et c'est moi qui les ai faits!"), n'est-ce pas une jolie trouvaille? Bon, d'accord, on est loin de l'humour bienveillant de Sempé. Pour tenir à distance les ruminations inspirées par le diable, je vais tester un procédé que je pense efficace: me replonger dans la lecture de Catherine Certitude.


samedi 13 août 2022

Où sont-elles, les lumières d'août?

 Oh que j'aimerais recevoir de bonnes nouvelles: après je pourrais les partager avec vous, le plaisir serait redoublé. Mais voilà, des nouvelles, en ce moment, je n'en entends que de mauvaises. Début août, j'apprends la mort de Frédérick Tristan (avec beaucoup de retard: il est mort en mars, mais on en a peu parlé). Il me manquera. J'ai déjà mentionné quelques-uns de ses livres, choisis parmi les plus bizarres de sa bibliographie - il était très fort pour écrire des choses bizarres; n'a-t-il pas publié une somme (illustrée) sur le thème du Monde-à-l'envers? Il a aussi écrit des romans si goncourables que l'un d'eux a eu le Goncourt, c'est vous dire si c'était un auteur éclectique.

Et coup sur coup, c'est Raymond Briggs qui meurt, puis Sempé.

Sempé.


Privés de Sempé, retrouverons-nous notre chemin quand nous partirons en promenade à vélo? "En fait, il n’y a pas d’équivalent à Sempé", remarque Li-An.

Li-An a raison, comme toujours; mais à Raymond Briggs non plus, n’y a pas d’équivalent, et c'est bien dommage, s'il était parmi nous et au mieux de sa forme, il pourrait ajouter un spin-off à l'historiette qu'il avait publiée en 1984 (juste après la Grande Guerre Patriotique des Malouines), The Tin-Pot Foreign General and the Old Iron Woman, puisqu'à présent les croquemitaines en fer-blanc semblent avoir trouvé le moyen de se reproduire en série.

samedi 30 juillet 2022

Un détective chevronné


 Cette année est comme toutes les autres, n'est-ce pas? Voilà l'été, et vous vous demandez ce que vous pourriez bien lire sous votre parasol.

Et pourquoi pas un roman russe? On s'y déplacera dans les rues d'une Moscou enneigée (ça nous rafraîchira un peu!), sur les pas d'un enquêteur lui aussi un peu exotique, avec son uniforme couvert de chevrons et son épée de parade: le conseiller Éraste Pétrovitch Fandorine.

Boris Akounine (pseudonyme de Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili - il lui arrive de signer simplement B.Akounine), pendant les loisirs que lui laisse son activité principale (il traduit - en russe - de la poésie japonaise et en édite des anthologies) a écrit une vingtaine d'aventures de ce personnage (douze romans et dix nouvelles) au cours desquelles il lui en a fait voir de toutes les couleurs.

Ouvrons, par exemple, Le Conseiller d'État (Статский советник, 1999), traduit en 2003 pour les Presses de la Cité par Paul Lequesne. Le conseiller d'État que désigne la couverture du livre, c'est justement notre Fandorine; il vaut mieux le préciser, car ce titre de conseiller se porte beaucoup dans ce pays et à cette époque: comptez-les dans les nouvelles de Gogol, de Tchékhov... 

Un général a été assassiné! Fandorine  est, dans les premiers chapitres,  le suspect n° 1, car l'assassin, expert en déguisements, s'est fait passer pour lui (heureusement, Eraste Pétrovitch a un alibi). Mais ce n'est,  pour notre détective chamarré, que la première d'une longue série de tribulations...

Fandorine est flanqué (pour cette enquête seulement: c'est plutôt un héros solitaire) d'un assistant, le jeune Smolianinov qui ne jouera pas un grand rôle dans l'affaire, mais qui, à l'occasion, exprime des vues intéressantes sur son pays et sur ce qui l'attend dans le futur: 

- ... Savez-vous combien d'examens j'ai dû passer? Une horreur! J'ai reçu la meilleure note pour une dissertation ayant pour sujet "La Russie du XXe siècle", et néanmoins il m'a fallu patienter presque un an avant d'être admis aux cours, et attendre quatre mois encore à la fin du stage pour qu'un poste se libère. Il est vrai que c'est papa qui m'a fait entrer à la Direction du gouvernement de Moscou...

Smolianinov eût fort bien pu se dispenser de cette précision, et Eraste Pétrovitch apprécia à sa juste valeur l'honnêteté du jeune homme.

- Bon, et quel avenir attend la Russie au XXe siècle? demanda Fandorine en considérant à la dérobée le défenseur du trône avec une sympathie manifeste.

- Le plus grand! Il suffirait de détourner de la subversion la partie la plus éclairée de la société, pour lui faire adopter au contraire un esprit constructif, et dans le même temps éduquer la partie la plus ignorante et cultiver progressivement chez elle les sentiments de dignité et de respect de soi-même. C'est le plus important! Si on s'en abstient, la Russie connaîtra les épreuves les plus atroces...

Cependant, Éraste Pétrovitch ne put savoir quelles épreuves, précisément, guettaient la Russie, car car ils venaient déjà de tourner dans la grande rue Gnezdnikov et devant eux se dressait la façade verte du modeste bâtiment à un étage où siégeait la Section de sécurité du gouvernement de Moscou.

Le lecteur l'a compris, c'est dans la Russie des tsars (précisément en 1891) que se déroule cette intrigue policière.

La carrière d'Éraste Pétrovitch Fandorine s'étale sur une quarantaine d'années, à cheval sur le dix-neuvième et ce vingtième siècle gros de tant de promesses: une période sur laquelle Akounine semble s'être sérieusement documenté. L'enquête du Conseiller d'État marque un tournant dans la vie de Fandorine: à la fin de celle-ci (vous comprendrez alors le choix du titre), il prend une décision qui en changera le cours.

Car ce n'a pas été une année sereine que cette année 1891! Voici ce qu'on pouvait lire dans les journaux:

Esther suffoquait d'indignation.

- Mais... mais... tiens!

Elle s'empara d'un journal qui traînait sur le lit.

- Tiens, Les nouvelles de Moscou.  Je l'ai lu en t'attendant.

[...] "Enfin, le ministère de l'Instruction a invité à observer strictement la règle qui interdit d'admettre dans les universités les individus de confession israélite qui n'auraient pas droit à résider en dehors des zones de peuplement, et dans tous les cas à s'abstenir de dépasser le pourcentage fixé. Les juifs en Russie constituent le plus lourd héritage que nous ait laissé l'ex-Royaume de Pologne. L'Empire compte quatre millions de juifs, représentant près de quatre pour cent de la population, or les miasmes qui émanent de ce chancre empoisonnent de leur puanteur..." Je lis plus loin? Ça te plaît? Ou tiens encore: "Les mesures prises pour combattre la disette dans les quatre districts de la province de Saratov n'ont pas apporté pour l'instant le résultat souhaité. On s'attend qu'aux mois d'automne le fléau s'étende aux provinces limitrophes. Son Éminence Aloizi, archevêque de Saratov et de Samara, a ordonné de faire dire, dans les églises, des prières solennelles d'intercession pour vaincre le malheur."

[...] Ou bien cette dépêche de Varsovie, à propos du procès du cornette Barachov:

"La cour a refusé d'entendre la déposition du témoin Pchémylskaïa, du fait que celle-ci ne consentait pas à parler russe, alléguant une insuffisante maîtrise de cette langue." Et ça dans un tribunal polonais!

Cette dernière citation rappela à Fandorine une piste interrompue: celle du défunt Arséni Zimine, dont le père justement était à Varsovie pour défendre le malheureux cornette. Ce souvenir contrariant acheva de l'écœurer tout à fait.

- Oui, bien des serviteurs de l'État ne sont que des canailles ou des imbéciles, reconnu-t-il de mauvais gré. 

Ce jugement vous semble sévère? Exception faite pour le candide Smolianinov, Fandorine n'est entouré que de traîtres, d'imposteurs, d'agents doubles (parfois triples) et l'essentiel de son enquête consistera à découvrir qui manipule qui et qui trahit qui (spoiler: tout le monde).

Ayant démasqué un des plus comploteurs de ces experts en complots, Fandorine ne peut s'empêcher de lui demander:

- Et vous avez fait tout cela pour le salut de la Russie?

Mais son sarcasme n'eut aucun effet sur son interlocuteur. 

- Oui. Et aussi, bien entendu, pour moi. Je me considère comme partie intégrante de la Russie. 

Une lecture doublement rafraîchissante donc: elle nous permet de nous rouler dans la neige (éventuellement tout nu, comme il advient - accidentellement - à Fandorine) et de rafraîchir nos connaissances sur la Russie éternelle.

Le Conseiller d'État a été écrit en 2003. La plus récente des enquêtes de la série Fandorine a été écrite en 2015: il semble que depuis son auteur donne la priorité à ses travaux de traduction.

Je me demande ce qu'il fait, ce qu'il pense, Boris Akounine, en ce moment (un indice, ici).



Boris Akounine, Le Conseiller d'État (Статский советник, 1999)

traduit du russe par Paul Lequesne

Presses de la Cité, 2003; 10/18, 2005

ISBN 2-264-03941-8


mardi 19 juillet 2022

C'est quoi le féminin de challenge?

 Vert (de Nevertwhere) a proposé un(e?) challenge dont "le principe est simple: présenter soit dix ouvrages écrits par des autrices et appartenant aux littératures de l’imaginaire (SF, fantasy, fantastique) soit dix autrices de littératures de l’imaginaire qui sont pour vous incontournables, quelle qu’en soit la raison". Et le défi a déjà été relevé des dizaines de fois, bientôt une centaine: allez voir la liste ici.

On va dire que Mary Shelley est hors concours, parce que ce serait un peu comme si, dans une course de trottinettes électriques, on inscrivait une De Lorean gonflée au plutonium, non?

Dans la catégorie "Incontournables de tous les temps toutes catégories confondues", il y aurait évidemment Ursula K. Le Guin, Leigh Brackett, Catherine L. Moore: tout le monde (ou presque) est d'accord là dessus, moi le premier: ça m'en fait trois.

Dans la catégorie "Petites Nouvelles" (pas si petites ni forcément si nouvelles que ça, mais vous voyez ce que je veux dire) il y a plus de choix: souvent citées (mais moins souvent que les Grandes Anciennes, en raison de la concurrence), Emily St. John Mandel, Octavia Butler, Becky Chambers, Nnedi Okorafor, Martha Wells, Emma Newman (des choix auxquels j'adhère tout à fait), plus celles dont je n'ai jamais rien lu alors je m'abstiens; je vais donc me limiter à mes chouchoutes préférées (celles dont je n'ai pas pu m'empêcher de vous parler déjà sur ce blog - cherchez, vous verrez!), Kij Johnson, Jo Walton, Claire Duvivier; encore trois.

Ça ne vous a pas échappé, bien sûr: entre la première et la deuxième catégorie il y a un vide de pas mal d'années. Pour ces incontournables des années 1960-2000, j'ai passé mon tour parce qu'il y en a vraiment trop et elles ont toutes trouvé au moins un champion ou une championne pour les défendre.

La troisième catégorie...  Au moment de définir un champ de recherche, j'avais été vaguement tenté par l'idée d'une catégorie "Marginales, aux frontières de la SFF un pied dehors un pied dedans": Doris Lessing, Léonora Carrington... peut-être même Catherine Dufour, qui met les pieds un peu partout? Puis je me suis dit que ce n'était pas ça qu'on attendait, et qu'il valait mieux rester dans la SFF pure et dure. La troisième catégorie, donc, sera celle des "Pas assez souvent citées à mon goût dans les autres listes": mon choix, ce sera Angelica Gorodischer, James Tiptree (Junior!), et Tanith Lee. Regardez fixement mon pendule et allez voter pour elles!

Mais on en est déjà à neuf, et je n'ai encore cité que des noms sur lesquels existe déjà un consensus... ça ne me ressemble pas! Il est temps d'ajouter un greffon à cet arbre généalogique, au moins une autrice dont personne n'a encore parlé, sinon à quoi bon?

Plongeons dans l'abîme du temps. Il y a quarante ans et des poussières, je découvrais dans un fanzine (polycopié, comme on faisait à l'époque!), une nouvelle brève, mais marquante: Roubia. Il y avait certes de nombreux points communs entre ce texte et le fameux Journal d'un monstre, de Richard Matheson (que justement j'avais lu peu de temps avant). Mais le ton et le rythme étaient suffisamment originaux pour que je ne sois pas tenté d'y voir une volonté de pastiche ou même d'hommage; une influence, tout au plus. L'auteur? Une certaine Josiane Bala.... Balala... Balaskowitz, voilà. On commençait alors à parler d'une quasi-homonyme, une comédienne nommée Josiane Balasko, mais, sûrement, aucun rapport (les comédiennes n'écrivent pas de nouvelles de SFF, n'est-ce pas?). Je m'attendais à revoir un jour cette signature, car Roubia c'était un bon début; mais le temps passa, et je n'entendis plus jamais parler d'une écrivaine de SFF nommée Balaskowitz. Et puis, l'année dernière, surprise: Josiane Balasko, ne trouvant plus assez de cabines téléphoniques pour se changer (le monde change, les super-héroïnes doivent s'adapter), décide de révéler son identité secrète: c'est elle, la mystérieuse Josiane Balaskowitz! Elle vient de publier un recueil de nouvelles ("fantastiques" au sens large) intitulé Jamaiplu.

Pourquoi l'ajouter à ma liste? La réponse est évidente: la nostalgie, camarade (pour l'odeur de l'encre des fanzines polycopiés). Et puis, Vert a dit "quelle qu’en soit la raison", alors j'ai le droit. Et ça fait dix.


mardi 12 juillet 2022

Un rêve déplacé

 C'est pas toujours très clair, quelle personne on est, dans les rêves.

Dans ce rêve-ci, je dois être quelqu'un d'autre que moi, car on m'a convoqué dans un lieu où j'ai vécu une partie de mon enfance et ce lieu est une sorte d'orphelinat... ou de pensionnat... ou de centre d'accueil pour personnes déplacées: oui, c'est plutôt ça, un centre d'accueil pour personnes déplacées: dans le passé du personnage rêvé que je suis cette nuit il doit y avoir eu une guerre, et il (je) a (ai) été séparé de sa (ma) famille (mais, comme il arrive souvent, le souvenir du début du rêve est flou, seules les dernières images sont nettes). Se pourrait-il que des fragments des récits, qui abondent ces temps-ci dans les media, au sujet de personnes déplacées, se soient faufilés dans mes rêves? Je suis convoqué comme témoin, à ce qu'il semble; mais qui m'a convoqué? Des magistrats, des enquêteurs d'une ONG, des cinéastes documentaristes? Des gens sérieux, ils ont plutôt l'air de fonctionnaires (ils emploient un langage très administratif); ils veulent savoir à quoi ressemblait la vie dans cet internat quand j'y vivais, des années plus tôt. Je ne parviens à donner que des réponses vagues; pour raviver mes souvenirs, on m'invite à visiter les bâtiments qui entourent une immense cour rectangulaire. Je parcours de grandes pièces qui se ressemblent toutes: grises, tristes, aux murs lépreux, et en effet mes souvenirs se précisent: les bâtiments n'étaient alors ni plus ni moins froids et décrépits qu'ils ne le sont aujourd'hui, ce qui a changé c'est que les pièces que je traverse sont à présent totalement vides de mobilier, mais je me souviens qu'au second étage se trouvaient les dortoirs - les lits de fer ont disparu - au premier les salles de classe - les pupitres, aussi, manquent.  Mais, en regardant par les fenêtres, je remarque, non sans surprise, que les salles du rez-de-chaussée sont encore équipées comme les salles d'une école, et qu'elles sont pleines d'enfants... je ne m'attendais pas à ce que le "centre" (il me semble qu'on l'appelait comme ça) soit encore en activité: je commençais, au contraire, à me douter que les questions qu'on m'a posées au début, bien que formulées de la façon la plus neutre possible, étaient orientées de façon à m'inciter à parler des événements qui ont eu pour conséquence  la fermeture du "centre"...  Quel est cet endroit, en réalité? Qu'est-ce qu'on y faisait de particulier?

Je me réveille sans que le personnage de mon rêve ait complètement retrouvé la mémoire.