vendredi 17 mars 2017

Le visiteur renfrogné



Tout, dans l'attitude de mon visiteur, semblait indiquer qu'il n'était que modérément satisfait (tout au plus) du résultat de sa visite…
Était-ce cela qu'il essayait, à mots couverts, de me faire sentir, en grommelant, au moment de prendre congé:
"Je vais m'en aller d'ici, 
sur une mule ou sur une vache, 
pourvu que ça trotte"
  ? 

"Sur une mule ou sur une vache?" 
Les gens qu'on rencontre en rêve,
ils ont de ces façons de parler,
tout de même, je vous jure.



samedi 11 mars 2017

Un jour aurait régné la plus profonde nuit



Deux de mes fidèles lecteurs, Monsieur et Madame Chat, m'ont fait part, à la suite d'un billet récent, de leur goût pour ces rêves dont Theodor W. Adorno prit note pendant près de quarante ans, et qui furent publiés après sa mort dans un ouvrage judicieusement intitulé Mes rêves (Stock, 2007); il n'en a pas fallu davantage pour que je me croie autorisé à vous en proposer un autre exemple, enrichi d'un illustration opportunément fournie par l'actualité.

Vienne, 26 juin 1960

Au cours de l'avant-dernière nuit j'ai rêvé: un jour aurait régné la plus profonde nuit, pour la première fois depuis la création du monde le soleil ne se serait pas levé. Il y aurait eu différentes explications, l'une liée à la fin du monde imminente, l'autre selon laquelle une bombe atomique aurait explosé au-dessus de Londres, la suie dégagée à cette occasion s'étant propagée à toute la Terre, la plongeant dans l'obscurité. 

Photo prise en 2016, un jour où, sur la province de Ninive (c'est en Irak) régnait
la plus profonde nuit.


Je sortis à l'air libre et découvris un vaste paysage vallonné, immensément paisible. Il était comme dans un crépuscule lunaire, mais on ne voyait aucune lune. Parfaitement consolateur. Le rêve était semble-t-il lié au fait que je me trouvais en compagnie d'Hélène Berg.


Theodor W. Adorno, Mes rêves
traduction d'Olivier Mannoni,
Stock, 2007 
(épuisé)

Photo © 2016 The New York Times

mercredi 8 mars 2017

Un départ manqué



Curieux rêve, très bref, à l'heure où l'on hésite entre s'éveiller tout à fait et se rendormir: je vois un jeune homme s'apprêter à monter dans un train avec son vélo: on lui refuse l'accès à cause d'un nouveau règlement qu'on lui détaille dans un jargon administratif auquel il ne comprend rien.
La dernière image de l'histoire,  dramatisée par des dominantes rouges et  de forts traits noirs (je réalise alors que cette image est un dessin: c'est une sorte de bande dessinée ou de comic que je suis en train de lire) le montre désemparé, à côté du vélo jeté à terre;
le train s'éloigne.



dimanche 5 mars 2017

Trois cent trente trois, trois cent trente quatre, et la suite


Je viens de me souvenir que ce blog s'est enrichi récemment d'un trois cent trente troisième billet, ce qui, me semble-t-il, aurait mérité une petite célébration (parce que c'est joli, 333)... au lieu de cela, que vois-je? Il a été suivi déjà d'un trois cent trente quatrième… d'un trois cent trente cinquième... et je n'ai toujours pas fêté l'événement comme il se devait! Au secours, Georges Perec!


333
Je me souviens de la bande à Baader.

334
Je me souviens de la Nouvelle Vague.

 Et la vie continue...

336
Je me souviens aussi que l'Express s'étant sous-titré L'Hebdomadaire de la Nouvelle Vague, le Canard Enchaîné avait fait remarquer qu'on aurait davantage attendu d'un organe de presse qu'il se vante de donner des nouvelles précises.


Georges Perec, Je me souviens


jeudi 2 mars 2017

En avant, Mars!



En ce début Mars il se passe des choses qui donnent envie d'aller de l'avant. 
Un signe qui ne trompe pas: Li-An, toujours avisé, vient d'intituler son dernier billet "Un coup de Mars et ça repart"

Matt Jones nous rappelle que demain, 3 Mars, ce sera l'anniversaire de la naissance de Ronald Searle: Matt célèbrera ça à sa façon, en dédicaçant (le lendemain) son livre Searle in America. Si vous voulez faire dédicacer votre exemplaire, il vous faudra prendre le train pour Burbank, mais ça ne vous fait pas peur, n'est-ce pas?

Avant-hier a vu une autre naissance: celle de la boutique Etsy d'Algésiras, itération de son autre boutique, Damalisca: Damalisca-chez-Etsy propose d'aussi jolis produits que Damalisca-point-bigcartel-point-com, et offre davantage de possibilités de paiement en ligne. Dépêchez-vous d'aller y acheter les aventures du Wendigo et de son ami Hannibal Lecter, il n'y en aura pas pour tout le monde!

S'il commence comme ça, je me demande si Mars aura assez de trente-et-un jours.

mardi 28 février 2017

Tu joues avec moi?


En lisant, dans le billet précédent, le texte extrait de ses microgrammes, devant ses choix - de vocabulaire, d'écriture, de ponctuation -  un peu inattendus, vous vous êtes peut-être dit qu'il avait un rapport un peu particulier avec les mots, Robert Walser.  Ma foi, si c'est le cas, vous n'aviez sans doute pas tort.


Comme mes mots 
bondissent devant moi! 
Mes petits mots 
sont des enfants 
 qui jouent avec moi.
Robert Walser


Vous ne vous trompez pas, petits mots:
on est venus là rien que pour jouer avec vous.


Robert Walser, L'enfant du bonheur 
traduction de Marion Graf, 
éditions Zoé, 2015
ISBN-10: 2881829570
ISBN-13: 978-2881829574

L'illustration provient de postsecret

dimanche 26 février 2017

Cher docteur (une aventure du Brigand racontée par Robert Walser)



Dans une pièce voûtée haute de plafond

Et le voici donc devant le médecin, qui lui parut bienveillant.
Le brigand aussi, du reste, était la bienveillance même.
Du moins ici, pour le moment, dans le cabinet du docteur.
Dans la salle d'attente il n'avait pas eu à attendre longtemps.
Quelques hommes et femmes attendaient là.
Et une folle, aussi.
"S'il était bien le brigand à la fameuse écharpe?" demanda alors en ouvrant brusquement la porte de la salle d'attente la servante du médecin. Il répondit affirmativement, sur quoi la domestique dit:
"Dans ce cas monsieur le docteur vous prie d'entrer",
sur quoi encore il posa la revue dans laquelle il avait lu et pénétra d'un pas vif dans une pièce voûtée haute de plafond, et assis devant lui il y avait donc monsieur le docteur, auquel il s'adressa ainsi:
"Je vous confesse sans détour que de temps en temps je me sens comme si j'étais une fille."
Il attendit après ces mots que le docteur voulût bien s'exprimer.
Mais celui-ci dit simplement à voix basse:

"Continuez."

Le brigand expliqua alors:
"Peut-être attendiez-vous que je vienne vous voir un jour. J'aimerais en premier lieu vous prier de voir en moi quelqu'un d'assez pauvre. Votre visage me dit que ce n'est pas grave, et ainsi donc apprenez, Monsieur, que je suis fermement persuadé d'être un homme tout comme un autre, mais que simplement, plusieurs fois déjà, c'est à dire dans le temps jamais, mais récemment oui, j'ai été frappé du fait que je ne ressentais en moi ni couver, ni se tramer, ni chercher son chemin le moindre désir d'agression ni de possession.
Au demeurant je me tiens pour un assez brave homme, un homme tout à fait valable. J'aime le travail bien que je ne fasse pas grand chose ces temps-ci. Votre calme m'encourage à vous confier encore ceci: je crois qu'il se pourrait bien que vive en moi une sorte d'enfant ou une sorte de petit garçon. J'ai un caractère peut-être un peu trop gai, d'où l'on peut conclure, n'est-ce pas, toutes sortes de choses. Quant à me prendre pour une fille, cela m'est arrivé quelquefois, parce que j'aime cirer les souliers et parce que les travaux du ménage m'amusent. Il y a eu un temps où je ne laissais à personne le soin de rapiécer un costume déchiré. Et c'est toujours moi qui allume les poêles en hiver, comme si ça allait absolument de soi. Mais une fille vraiment fille, naturellement, je n'en suis pas une. Laissez-moi, si vous voulez bien, réfléchir un instant sur les raisons de tout cela. En premier lieu  il me vient à l'esprit, là, maintenant, que la question de savoir si je ne serais pas par hasard une fille ne m'a jamais, mais jamais, pas un seul instant, inquiété, ni moi, ni le citoyen que je suis, ni non plus rendu malheureux. Vous n'avez aucunement affaire à un malheureux, j'insiste spécialement là-dessus, je n'ai jamais ressenti de souffrance ou de détresse à cause du sexe, car les possibilités très simples de me délivrer d'éventuelles pressions ne m'ont jamais fait défaut. Étonnante, c'est à dire importante à mes yeux, fut la découverte suivante que je fis sur moi: j'entrais dans une excitation amoureuse chaque fois que je m'imaginais en serviteur, peu importe de qui."

L'inimitié inexpliquée des pianistes virtuoses

"Naturellement ces prédispositions ne sont pas déterminantes à elles seules. Je me suis demandé beaucoup de fois quelles circonstances, relations, milieux pouvaient m'influencer, mais sans véritable résultat.
Les pianistes virtuoses, en particulier, se sont révélés mes ennemis, je ne sais naturellement pas comment cela se fait. Contre un certain désir de me soumettre à quelqu'un, femme ou homme, j'ai dû lutter très fort depuis toujours, c'est-à-dire non, pas depuis toujours, mais seulement ces derniers temps, principalement, comme si j'avais dû attendre  ces derniers temps pour sortir d'une espèce d'ignorance. À me voir  comme cela je jouis d'une santé parfaite. Sauf en une occasion où une bêtise d'enfant m'avait valu une blessure au visage, je n'avais encore jamais été chez un médecin, mais comme cela ne m'attirait jamais de passer la nuit avec une femme, je me suis dit que je devrais bien un jour demander l'avis d'un médecin, et une fois encore je vous prie d'être un tout petit peu patient pendant que je réfléchis, car je voudrais éviter de vous dire des choses qui ne sont pas vraies, et vous comprendrez qu'il est difficile de s'expliquer l'inexplicable. Je suis quelqu'un qu'on peut mettre où l'on veut, par exemple au fond d'un puits, dans la mine ou au sommet d'une montagne, dans une maison de maître ou dans une cabane. Je suis d'humeur très égale, ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt."

Je vous prie d'être un tout petit peu patient

"On m'a fait d'innombrables reproches. De tous ces reproches je me suis fait comme un lit sur lequel je m'étends, ceci est peut-être très injuste de ma part, mais je me suis dit que je devais me rendre la vie confortable parce que l'inconfort sous toutes ses formes pourrait bien m'accabler un jour et que je devrais alors faire le poids. D'une certaine façon, cher docteur, je peux tout faire, et peut-être que ma maladie, si l'on peut ainsi nommer mon état, consiste à trop aimer. J'ai en moi une provision d'énergie amoureuse effroyablement grande,et chaque fois que je mets le pied dans la rue, je me mets à aimer n'importe quoi, n'importe qui, et c'est la raison pour laquelle je passe en tout lieu pour un homme sans caractère, ce qui ne devrait pas manquer, s'il vous plaît, de vous faire un peu rire. Je vous remercie beaucoup de l'expression sérieuse que vous voulez bien garder malgré cela sur votre visage, et je vous assure qu'une fois à la maison, occupé à quelque chose qui réclame de l'intelligence, j'oublie tout cela, que je me sens loin, et content de l'être, de cette espèce d'amour du monde et des gens."
[…]

Naturellement il n'y a pas que cela, il s'en faut, mais cela éclaire quand même pas mal de choses

[…]
"Soyez comme vous êtes, continuez à vivre comme vous avez vécu jusqu'ici. Vous semblez très bien vous connaître, vous vous arrangez très bien de vous-même", dit le docteur en se levant de son siège. Puis il bavarda encore un peu avec le brigand sur d'autres sujets, lui dit qu'il était ravi de le connaître et l'invita à lui rendre visite de temps en temps, le conduisit dans sa bibliothèque et lui fit choisir un livre à emporter.
Comme le brigand lui demandait ce que coûtait la peine que le docteur avait prise, il dit: "Y pensez-vous!"…

Mais de quoi parlaient les deux filles dans la galerie des glaces?
Heureusement que nous y pensons.


Robert Walser, Le brigand 
(Der Räuber, Suhrkamp Verlag, 1978 et 1985), 
traduit par Jean Launay, Gallimard, 1994 ou 1993


Extrait de la postface du Brigand par Jean Launay:
Ce livre originellement sans titre ni rattachement explicite à un genre  est devenu par sa publication en 1972 Le brigand, quatrième et dernier roman de Robert Walser. […] Trois autres ne nous sont pas parvenus, détruits par leur auteur selon son témoignage ou portés disparus au cours de vaines tentatives pour les faire éditer. Un sort analogue paraissait promis au Brigand, et s'il y a finalement échappé, on le doit à la curiosité persévérante de l'éditeur des œuvres complètes, Jochen Greven, qui dix ans après la mort de Robert Walser (1956) et plus de quarante ans après la rédaction du livre (1925) exhume du fonds des manuscrits laissés à l'état de brouillon - soit plus de cinq cents feuillets de formats divers, écrits au crayon  en lignes serrées et en caractères ne dépassant pas deux millimètres - les vingt-quatre feuillets, à peine raturés, qui contiennent ans indication formelle d'un début ni d'une fin l'histoire dite du Brigand.
[…] Il faudra cependant plusieurs années à Jochen Greven assisté de Martin Jurgens pour déchiffrer la lettre difficilement lisible, voire illisible parfois, de ce qui devait être d'abord un document. Lorsqu'il prend place au volume VI des œuvres complètes publiées en 1978, son rang d'œuvre majeure est si bien reconnu qu'il lui vaudra au cours des années suivantes les soins d'une deuxième lecture, conduite par Bernhard Echte et Werner Morlang, modifiant par corrections, lacunes comblées, conjectures nouvelles, cent cinquante endroits du texte. 
Cette dernière version, peut-être encore améliorable, disent modestement ses auteurs, est celle qui a servi à la présente traduction.

jeudi 23 février 2017

Tout va bien.



Cette nuit, on m'a appris la mort d'une personne que j'aimais beaucoup. On venait de l'enterrer, et j'avais manqué l'occasion de la voir une dernière fois: dans le rêve, cela me bouleversait.
Encore sous le choc, je me suis éveillé à la réalité dans laquelle la personne en question est morte depuis des années.

Les quelques instants de réflexion qui m'ont été nécessaires pour m'ajuster à ce changement de paradigme m'ont aussi éclairé sur ce qui venait de provoquer mon réveil: de l'étage du dessus provenaient des séries de coups mats et rythmés.
Peut-être la tristesse ressentie en rêve avait-elle assombri mon imagination? L'idée m'est d'abord venue que mon voisin, tombé malade, paralysé, ou victime de quelque accident domestique pouvait être étendu sur son plancher et taper dessus pour attirer mon attention. J'ai tendu l'oreille et noté que ces séries de coups régulièrement espacés s'interrompaient parfois pour laisser la place à des bruits plus légers et moins inhabituels: des pas, des raclements de ferraille, des objets déplacés. Pas de doute: mon voisin avait choisi cette heure paisible (il était deux heures du matin) pour se livrer aux joies simples du bricolage.

Tout allait bien.




lundi 20 février 2017

Érudition onirique



Francfort, 18 septembre 1962
J'avais enfin en main un exemplaire imprimé 
des Passages de Benjamin
ou bien parce qu'il les avait tout de même achevés, 
ou bien parce que je les avais reconstitués à partir 
des brouillons. 
Je les lisais avec amour. 
Un titre annonçait "deuxième partie" 
ou "deuxième chapitre"
En-dessous, cet exergue:


"Quel wagon de tramway 
aurait l'insolence d'affirmer qu'il roule exclusivement 
pour l'amour du sable qui crisse?" 
                             Robert August Lange, 1839


Theodor W. Adorno, Mes rêves
Stock, 2007 
(épuisé)


Robert August Lange était un obscur professeur de l'université de Leipzig de l'œuvre de qui, j'en ai peur, on aurait du mal à exhumer beaucoup de formules aussi frappantes que celle dont se souvint Adorno, ce matin de septembre 1962, à son réveil.

mercredi 15 février 2017

Grands moments de solitude du XXI° siècle (9): Mélaka



Vous portez le deuil de la démocratie.  
Donald Trump a beau se décarcasser, même lui ne parvient plus à vous faire rire. 
Il y a si longtemps que vous ne trouvez plus nulle part de raison de vous réjouir, que vous avez même renoncé à en chercher. 
Vous n'avez pas réussi à déloger le corbeau qui a élu domicile sur le buste de Pallas, au-dessus de la porte de votre chambre: la seule solution que vous avez trouvé pour rendre sa présence un peu moins oppressante, ou simplement moins visible, c'est de peindre tout en noir, du sol au plafond. 
Pour que les éclaboussures ne se voient pas, vous avez sorti du placard toute la garde-robe rigoureusement achromatique que vous portiez jadis pour aller aux concerts de The Cure.

Je suis navré de vous interrompre, je sais que 
ça risque de casser un peu l'ambiance, 
mais pendant ce temps, sur le blog de Mélaka
il y a 
un rat qui déménage 
de la barbe à papa.

Je vous assure, je ne me moque pas de vous, allez-y voir si vous ne me croyez pas: le blog de M&laka - les Mélakarnets - ce n'est plus seulement un blog, c'est devenu carrément un webcomic.
Et quel webcomic!
Ça avait pourtant bien commencé, dans une ambiance studieuse et recueillie.


Mais ça n'a pas duré: trois strips plus loin, patatras! 
Ça partait déjà en sucette. 
Et ça ne s'est pas arrangé depuis.
On n'y peut rien, Mélaka est une gaffeuse incorrigible, elle tient ça de famille.

Les chiens font pas des chats.

Vous ai-je dit que la scénariste de Mélaka, c'est Gudule?
Ça explique beaucoup de choses.
Vous pouvez peut-être vous connecter sur Tippee, et essayer, en usant au besoin d'incitations financières, de convaincre Mélaka de faire des BD sérieuses, positives, politiquement correctes, quelque chose dans l'air du temps, quoi...

Ou alors, allez-y simplement parce que vous avez envie de retrouver Gudule.




On ne jette pas un rêve, même brisé.