mardi 21 juin 2022

Polka

Oh, la Fête de la Musique! On l'avait presque oubliée, celle-là. Abandonnons-nous donc sans arrière-pensée au plaisir simple d'une bonne vieille polka autour du feu de camp.

Jona Lewie: Stop The Cavalry (1980)


Après la Grande Guerre, les poilus racontaient: "ceux qui ont craqué les premiers, ce sont les optimistes, ceux qui répétaient 'nous serons à la maison pour Noël'; quand ils ont vu que Noël arrivait et qu'on était toujours là..." Entraînons-nous, alors, à être des pessimistes gais plutôt que des optimistes tristes, pour être prêts à toute éventualité. 


samedi 18 juin 2022

Une journée bien remplie

 Une biographie de Jean-Louis Trintignant, il serait plus facile de lui trouver un titre que d'en noircir les pages, car il était assez secret, ce bourreau de travail, il ne se livrait pas beaucoup: toujours fit plus qu'il ne dit (comme le chevalier Gauvain - celui de Chrétien de Troyes, pas celui d'Alexandre Astier!): on pourrait appeler cette biographie Le Non-conforme, par exemple (j'ai entendu hier à la radio quelqu'un qui l'a connu le surnommer "l'inconformiste")... Une journée bien remplie, ce serait tentant aussi, si ce titre n'était déjà pris, et bien pris, par un des deux films que Trintignant a réalisés. Ils sont très bons tous les deux (l'autre, c'est Le Maître-Nageur) et tous les deux ont été très sous-estimés à leur sortie (eux non plus n'étaient pas conformes aux canons de l'époque) et, longtemps, difficiles à trouver (mais rassurez-vous, en cherchant un peu on les trouve). Ils sont aussi barrés, aussi inclassables l'un que l'autre mais j'avoue une nette préférence pour le premier et la bonne odeur de pain chaud qui embaume cette  journée particulière. Le film, comme les fables, a même une sorte de moralité: après une journée bien remplie on a le droit de se reposer. 



lundi 23 mai 2022

Je laisse à désirer

 Le même jour, j'apprends (par kwarkito, encore) à la fois l'effacement de Miss.Tic, et l'âge qu'elle venait d'atteindre (le mien): la deuxième information me trouble autant que la première m'attriste; depuis des années que chaque rencontre avec les pochoirs dont elle nous faisait la surprise avec la régularité du tic-tac d'une horloge me réjouissait, chaque nouvelle image aussi fraîche que les précédentes, non seulement je la croyais beaucoup, mais vraiment beaucoup, plus jeune que moi, mais surtout je n'avais n'avais pas eu de mal à me convaincre qu'un sort d'éternelle jeunesse devait la protéger.


mardi 10 mai 2022

Ne plus répondre de rien

 

Pendant que les présidents du monde jouaient à qui ferait le plus de bruit avec sa bouche,  Linda Lê s'en allait sans faire, elle, aucun bruit. Elle nous manquera plus que ne nous manqueraient ces présidents  

(à supposer qu'ils se décident un jour à s'en aller, ou, à défaut, à faire un peu moins de tapage).


(Je ne répondrai plus jamais de rien est le titre du dernier roman paru de Linda Lê)

(et une présentation de Linda Lê, sur le site En attendant Nadeau)

vendredi 6 mai 2022

Né sans ailes


Le fils de Golkar Omonenko était né sans ailes. Ce sont des choses qui arrivent. Les médecins font la grimace et parlent d’un être aptère, et, dans la foulée, ils le tuent. Il était né aptère, et il n’avait même pas dans le dos les moignons qui auraient pu annoncer une promesse d’ailes. Sur le plan physique, c’était son seul problème. Pour le reste, par exemple sur le plan psychologique, il ne présentait aucun trouble. Et pourtant sa naissance ne s’était pas déroulée dans des conditions optimales de normalité et de confort, c’est le moins qu’on puisse dire.
[…]
Le cri primal du bébé avait été couvert par le grondement du sol, les détonations des bouteilles de gaz dans les étages, le vacarme des murs d’immeubles qui se couchaient sur la chaussée. L’absence de sage-femme avait été fatale pour Yaïcha Omonenko que la misère et la clandestinité avaient affaiblie. Mais, d’un autre côté, cette absence avait eu quelque chose de positif. Elle avait permis au bébé de voir le jour sans être aussitôt éliminé pour monstruosité. Les épaules du nouveau-né étaient en effet parfaitement lisses, et il n’aurait pas été possible de prétendre que les ailes étaient là, seulement repliées et embryonnaires à l’intérieur du dos, et qu’elle finiraient bien par éclore quand l’enfant aurait grandi. Si un membre du corps médical avait été là, il aurait à peine palpé la chair du bébé au niveau de ses clavicules, et la discussion n‘aurait même pas pu se tenir. On était à un moment de l’histoire humaine où, sur la question de la conformité raciale, aucune blouse blanche ne se laissait fléchir. En cas de non-appartenance flagrante à la race dominante, l’euthanasie était automatique et immédiate. L’affaire aurait été traitée sans délai ni recours. La sage-femme aurait invité le père à aller fumer une cigarette à l’écart, elle aurait retiré le bébé des mains ensanglantées de la mourante, elle aurait une dernière fois, rapidement et par acquit de conscience, vérifié qu’il avait bien les omoplates anormales, et elle lui aurait tapé sur la nuque pour le faire taire de façon définitive.
A la polyclinique, c’était même quelque chose qu’on facturait, cette frappe mortelle.


A la mémoire de Golkar Omonenko, 
Verdier, 2010

dimanche 1 mai 2022

Musique in(in)terrompue

 

Qui, déjà, se plaignait l'autre jour de l'omniprésence des mauvaises nouvelles et de la rareté des bonnes? Klaus Schulze, qui n'avait pas choisi sans une arrière-pensée malicieuse, pour une série d'œuvres récentes, un titre collectif en forme de clin d'œil, Dark Side of the Moog, a attendu que la lune soit noire pour décoller vers l'astre. On pensera donc à lui très fort chaque fois que la lune sera noire, ce qui pourrait arriver souvent en cas d'hiver nucléaire. Il est difficile, même en trichant un peu, de ranger ça dans la catégorie des bonnes nouvelles. Mais merci Klaus Schulze, d'avoir pensé à nous laisser pas mal de titres qu'on peut écouter en boucle quand on a un peu de vague à l'âme.



Photo: Smithsonian

jeudi 28 avril 2022

Un nom à ne pas laisser un chien dehors

 Vous en avez entendu parler, vous, de ce chien qui hante depuis qui sait combien de temps un quartier de Londres, la nuit, toujours la nuit? Le quartier j'ai oublié son nom: il y en a tant, de ces quartiers, qui ont des noms bizarres - anglais, quoi: vous l'avez sans doute remarqué, les noms anglais sont bizarres - mais c'est un de ces quartiers avec de vieilles maisons penchées, des pavés graisseux, et du brouillard, surtout la nuit. En tout cas j'en avais entendu parler, du chien, quelque part au début du rêve: il était facile à reconnaître, ce chien, parce qu'il avait une tête d'homme, et dès qu'il apparaissait à quelqu'un il se mettait à le suivre, comme s'il avait voulu lui parler, sauf que parler il ne pouvait pas: voilà ce qu'on racontait, une sorte de légende urbaine, comme on dit. 

Et ça ne ratait pas: sitôt arrivé dans ce drôle de quartier au  nom bizarre, voilà le chien, et il se met à me suivre, à me tourner autour, sans me quitter des yeux, comme s'il avait voulu me parler, mais sans rien dire. J'étais bien embarrassé, je ne savais pas trop quoi faire, en lui rendant son regard je lui ai répété à plusieurs reprises: thou hast a human face! comme si c'était une façon d'engager la conversation (ce n'était pas très approprié, je m'en rends bien compte à présent, il aurait très bien pu trouver ça déplacé, insister ainsi sur une particularité physique, en principe ça ne se fait pas; mais sur le moment, j'étais assez fier d'avoir trouvé les quelques mots anglais qui me semblaient convenir à la situation). 

La légende ne mentait pas: le chien ne m'a jamais répondu. 

Pourquoi je lui parlais comme ça, dans un vieil anglais approximatif? Je me suis demandé, au réveil, si j'avais supposé que ça m'aiderait à me faire comprendre d'un chien anglais qui était là, sûrement, depuis le Moyen Âge, ou bien si ça voulait dire que c'était au Moyen Âge que le rêve se passait et que dans le rêve j'étais Anglais moi aussi.

C'est pas toujours très clair, quelle personne on est, dans les rêves.


lundi 25 avril 2022

... un limonaire, avec un vieil air du tonnerre à vous faire chialer tant et plus...

 

Bon, les mauvaises nouvelles continuent à tomber. Cette fois, c'est Arno qui casse sa chope. Et ne parlons même pas de... non, ça, n'en parlons pas, on en a déjà assez parlé.

Sérieusement, il ne pourrait pas y avoir de bonnes nouvelles de temps en temps? Par exemple: une voyante certifiée prévoit pour Juin la naissance de la future nouvelle Maria Callas dans un petit village du Maramures? Ou bien: des savants chinois ont mis à profit leurs deux années de confinement dans leur laboratoire secret pour mettre au point le remède définitif contre l'herpès?

Oui, c'est vachement bien d'être Européens, mais quand même moins vachement si Arno n'est plus là pour nous le rappeler. De temps en temps. Putain, putain.


jeudi 21 avril 2022

Attention les doigts

 Hé bien, on dirait qu'on y va tout droit, non?


Une fois de plus, sur notre petit bonhomme de chemin, il se pourrait bien que nous rencontrions un trou. Attention si vous avez  envie de vous amuser à y déposer quelque chose: les trous, des fois, ça mord.


Orifice sans nom


mercredi 13 avril 2022

Quand le roi se meurt


Je n'ai vu Michel Bouquet sur scène qu'une seule fois: c'était dans No Man's Land d'Harold Pinter, pendant l'hiver 79, il y a, donc... quelques années... si longtemps déjà?

Au cinéma ou à la télévision, Bouquet était capable si son rôle le demandait de se fondre dans le paysage, mais sur scène il occupait tout l'espace, la présence, pourtant impressionnante, de son partenaire Raymond Gérôme n'y changeait rien.

À la fin de la pièce, juste avant qu'un petit artifice de mise en scène ne rende manifeste l'arrière-plan sinistre de cette comédie noire, Gérôme et Bouquet levaient leurs verres et, d'une seule voix, portaient un toast: "Au No Man's Land!"

C'est le moment, je crois, pour lever les nôtres: le rideau tombe. 


1925-2022