mercredi 11 avril 2018

Les moutons électriques rêvent-ils de F'murrr?


Qui était plus qualifié que F'murrr pour dessiner des moutons électriques, hein, je vous le demande?

Dessin de F'murrr pour le n° 2 de la nouvelle série de Fiction, 2005
(Les  Moutons Électriques, éditeur)

Qui va les dessiner maintenant?

La vie ne nous sert que des tartines de clous, 
et en plus les portions ne sont pas grosses.


Dessin © F'murrrrrrr et Les  Moutons Électriques

vendredi 6 avril 2018

Cocher lugubre et bossu, conduisez-moi au manoir



Et ne secouez pas le champagne.

06/04/2018


illustration © American Zoetrope, Columbia

vendredi 30 mars 2018

Martel en tête


Entracte.
Tout le mois d'Avril, à la galerie Martel, vous trouverez toutes les pièces, les matériaux et l'outillage nécessaires à la fabrication d'un Chris Ware (avec ses nombreuses options), ainsi que la notice de montage officielle.


À vos tournevis!


Exposition au 17, rue Martel  (75010)
du mardi au samedi de  14 h 30 à 19 h
du 29 mars au 19 mai 2018

Illustration © Chris Ware

jeudi 22 mars 2018

Pour naviguer avec Ursula Le Guin



J'avais suggéré, dans un billet récent, que Le Livre d'or d'Ursula Le Guin, chez Pocket, était une des portes d'entrée les plus accessibles à l'univers de la romancière, tout en déplorant qu'on ne le trouve plus que chez les bouquinistes.
Pas de panique!
Les éditions du Bélial ont annoncé pour Mai la parution d'Aux douze vents du monde, traduction de The Winds Twelve Quarters, dont Le Livre d'or n'était à vrai dire, qu'une version abrégée, Pocket ayant privilégié la veine la plus "science-fictionneuse" de Le Guin (cette édition contiendra "17 textes au lieu de 11, + la préface et les présentations des récits, avec des traductions révisées",  précise le french editor, Pierre-Paul Durastanti).
Vous y trouverez Le collier de Semlé (première incursion dans l'Ekumen, première nouvelle de ce qu'on appellera plus tard "le cycle de Hain"), ainsi que Ceux qui partent d'Omelas et À la veille de la révolution, deux des nouvelles d'Ursula Le Guin qui ont laissé a leurs lecteurs l'impression la plus durable.
Ce sera, cette année, un des principaux Événements de Mai: le 22 Mars était donc le moment le plus approprié pour vous le signaler.


dimanche 18 mars 2018

Une aventure de salamandre



Peut-être vous demandez-vous, lecteurs curieux, si en ce moment je rêve à Ursula Le Guin.
Eh bien non: mes derniers rêves exploraient d'autres allées.

Cette nuit, dans la nursery du monde des rêves, je ramasse un livre, manifestement destiné aux 4-6 ans.
La couverture montre un petit reptile orange essayant devant son miroir, avec un large sourire, un chapeau de sorcière.
Sip-sip Dorofeu (c'est écrit sur la couverture: sûrement c'est son nom), une petite salamandre, semble manifester un certain intérêt pour la sorcellerie, ou alors, se préparer pour quêter des bonbons à Halloween: je ne le saurai pas, car le rêve est très court, et se termine sans me donner l'occasion de feuilleter le livre plus avant.

Bonnes lectures, amis rêveurs.



mardi 13 mars 2018

L'anniversaire du Lear



Tout à mes préoccupations actuelles, j'ai omis de vous rappeler qu'hier 12 mars était la Journée Internationale du Hibou et de la Minouchette, instituée en 2012 par la Reine pour commémorer la naissance d'Edward Lear.
J'espère que vous n'avez pas oublié de la célébrer.
Voici, en réparation de ma négligence, un poster à suspendre au-dessus de votre table à thé.

Vous pouvez trouver cette image à une
plus haute définition sur le site du
Bélial.

Où est le hibou, me demandez-vous? Ma foi, ne perdez pas de vue que tous les hiboux ne sont pas ce qu'ils ont l'air d'être - et inversement.


Illustration de Nicolas Fructus 
Le Bélial 2018

jeudi 8 mars 2018

Celles qui partent d'Ulthar (Kij Johnson, La Quête onirique de Vellitt Boe)



Certains changent le monde. 
Et certains changent les gens qui peuvent 
changer le monde. 
Vous, par exemple. 
Kij Johnson
La Quête onirique de Vellitt Boe



Dans la septième galerie

Après une marche qui lui parut durer une éternité, ils traversèrent plusieurs galeries gigantesques, creusées par d'énormes mains - ou pattes - mystérieuses. Ces salles, toutes identiques, mesuraient des centaines de mètres de long et une cinquantaine de large. Elles contenaient des structures en ruine, des rochers, des blocs de construction, du bois pétrifié - et partout, sous ce chaos, de vastes flaques d'une eau glaciale fétide. On avait sculpté chaque voûte sur toute sa superficie: guilloches veinées d'une incroyable minutie dans une salle, hératis et botehs irrégulières dans la suivante, motifs chantournés évoquant un immense nid de serpents dans la troisième…
Le ciel, comprit-elle soudain.
Le ciel, représenté par des êtres qui ne l'avaient jamais vu, mais à qui on avait décrit ses motifs changeants.
Ce n'était pas une cité gug, mais celui qui guidait Vellitt semblait connaître cet endroit: dans la septième galerie, il emprunta un passage creusé dans la roche dont toutes les crevasses avaient été scellées par des murs en pierre de taille. Le passage se mit à grimper, à s'incurver en spirale. Des marches apparurent, ici et là, puis de plus en plus fréquemment, jusqu'au moment où Vellitt s'avisa qu'elle gravissait un escalier cyclopéen en colimaçon.

Vous vous sentez en terrain familier, sans doute? Vous avez déjà exploré ces galeries  cyclopéennes, ou d'autres qui leur ressemblaient comme deux gouttes d'eau glaciale et fétide. Un inédit de Lovecraft, sans doute, exhumé de quelque boite d'archives couverte de moisissures fongoïdes, par quelque doctorant en études lovecraftiennes en mal de notoriété?
Hé bien non, vous êtes bien dans le monde des rêves de la Terre, celui où on accède par un escalier de sept cents marches taillées dans l'onyx et polies par les pas de millions de rêveurs, mais votre compagnon d'aventures ne s'appelle ni Pickman ni Trevor ni Carter, mais Boe.
Vellitt Boe (Vellitt - Véline, pour les intimes - dans le monde des rêves c'est un prénom féminin).
Et, croyez-moi, ça fait une certaine différence.
Après avoir voyagé en sa compagnie, vous ne regarderez plus tout à fait du même œil - quand il vous arrivera encore, inévitablement, d'en côtoyer - les minarets de quartz rose coiffés de bulbes de calcédoine ou de rubis du pays des rêves. Non plus, sans doute, que les calandres des Buick. Et vous vous surprendrez peut-être à chercher un visage familier, un peu pâli, dans la foule de la place de l'Horloge, à Avignon, sur une vieille carte postale.

Une des bonnes surprises de ce début d'année - il fallait bien qu'il y en eût, à côté des mauvaises - ce fut la lecture de La quête onirique de Vellitt Boe, paru mi-février aux éditions du Bélial. Je l'attendais avec impatience; Gromovar Wolfenheir et Jeff Grubb en avaient dit, tous les deux, dès sa parution aux USA (chez Tor Books) il y a deux ans, beaucoup de bien: j'en avais pris note.
J'avais noté, aussi, que l'éditeur avait fait figurer sur la couverture un blurb (les Américains appellent ça comme ça) ainsi rédigé:
"Kij Johnson a un don sans pareil 
pour rendre l'irréel réel et le réel irréel" 
et signé:
Ursula Le Guin

Ce qui n'était pas une mince recommandation.
Ursula Le Guin n'a pas coutume (comme certains de ses confrères et consœurs - non, je ne pense à personne en particulier) d'écrire sur commande pour les quatrièmes de couverture des éloges de complaisance. "When I wrote my first novel, The Fox Woman,  - se souvient Kij Johnson - I took my courage in my hands and wrote her asking for a blurb. She sent a polite typed letter back, explaining that she wasn't doing blurbs at the moment, but wishing me well. A few months later, I received a hand-written postcard telling me that she had loved the book, ending, ‘‘I am so proud of you, fox girl!’’" 

(‘‘Quand j'eus terminé mon premier roman, The Fox Woman, je pris mon courage à deux mains et je lui écrivis pour lui demander un blurb. Elle répondit par une lettre dactylographiée, expliquant poliment qu'elle ne faisait pas de blurbs pour le moment, mais qu'elle me souhaitait tout ce qu'on peut souhaiter de mieux. Quelques mois plus tard, je reçus une carte de sa main, pour me dire qu'elle avait aimé le livre, et se terminant ainsi: "Je suis si fière de toi, fox girl!"’’)


Polaris

Quand c'est elle qui parle d'Ursula LeGuin, Kij Johnson ne voit pas de raison de faire preuve d'autant de réserve: 
"Elle était mon étoile polaire"
écrit-elle dans le journal qu'elle tient sur sa page Patreon
And later, too, after I did become a writer. I never wrote without thinking of her. Ever. What would Ursula say if she read this? What about that? I hope she would like what I am doing here. I thought about her when I wrote flash about mantises, a novella about a middle-aged woman questing, tales of dogs and cats and cephalopods and aliens -- even "Spar." Especially "Spar." I knew she would get it.  She never wrote me directly about my writing, but every so often I would find out she had said something generous and exciting about my work, and then I would try even harder, to deserve it. 
Et plus tard, quand écrire fut devenu mon métier, je n'ai jamais écrit sans penser à elle. Jamais. Qu'est-ce qu'elle dirait, Ursula, si elle lisait ça? Et ça? J'espère qu'elle va aimer ce que je suis en train de faire. Je pensais à elle pendant que j'écrivais des brèves sur des mantes religieuses, une novella avec une femme d'âge mûr qui part pour une quête, des histoires de chiens et de chats et de céphalopodes et d'aliens et même "Spar". En particulier Spar*. Je savais qu'elle, elle le comprendrait. Elle ne m'a jamais écrit directement à propos de mes textes, mais de temps en temps je découvrais qu'elle avait dit, sur l'un d'eux, quelque chose de généreux et de stimulant, et ça me poussait à travailler encore plus dur, à mériter ce qu'elle avait dit.


Ailleurs, elle note:
I also remember her creeping through the halls of the dormitory where we were staying, clutching a battery-powered water-gun, but that's another story.
Je me souviens aussi d'elle, se faufilant dans les couloirs du foyer où nous (ses étudiantes à Clarion West en 1987) étions logées, armée d'un pistolet à eau (à piles), mais ça, c'est une autre histoire.

Ces précisions apportées par Kij Johnson devraient balayer toutes les fantaisies qui pourraient venir hanter l'imagination des lecteurs, au sujet de possibles similitudes entre le personnage rêvé de Vellitt Boe, professeur de mathématiques à l'université d'Ulthar, et l'Ursula LeGuin qui enseignait la littérature dans le monde de l'éveil: non, la seconde n'a pas servi de modèle à la première, en aucune façon! la preuve: l'arme favorite de Vellitt était la machette, celle d'Ursula le pistolet à eau (à piles). Rien à voir, n'est-ce pas?

Rien ne vous oblige donc à approuver mon choix de faire figurer ce billet dans ce que nous appellerons provisoirement "Le Printemps Ursula LeGuin"; rien ne vous oblige non plus à lire  La quête onirique de Vellitt Boe , si ce n'est que c'est un bon roman, avec des tas de bons morceaux dedans, et même des monstres marins d'une taille vraiment inhabituelle; qu'il contient un hommage à la fois sensible et sensé à Lovecraft, ainsi qu'à quelqu'un d'autre qui fut une source d'inspiration constante pour celles et ceux qui la connurent, ou, simplement, qui la lurent; et, ce qui n'est pas à négliger, que l'édition française a été exquisement illustrée par Nicolas Fructus, et qu'elle ajoutera une touche de raffinement appréciable sur vos étagères. Ou, éventuellement, sur vos tapis. Ou dans votre panier,  je ne sais pas où vous vous installez pour lire. Voyez vous-même:

Officially cat-approved edition.


*Si vous vous demandez ce que c'est que Spar: c'est une nouvelle parue dans le magazine Clarkesworld, que Kij décrit comme "about the most NSFW thing that was ever NSFWed" (à peu près la chose la plus NSFW sur quoi on ait jamais apposé l'étiquette NSFW),  vous ne pourrez pas dire qu'on ne vous a pas prévenus.

traduit par Florence Dolisi et illustré par Nicolas Fructus
éditions Le Bélial, 2018
ISBN 978-2-84344-929-1

La photo de Jurat-la-Tachetée présentant l'édition française de 
La quête onirique de Vellitt Boe est © Kij Johnson 2018.

lundi 5 mars 2018

L’image a détourné la tête (Ursula LeGuin, 7; L'Anniversaire du monde, 6)

Nous retrouvons une dernière fois L'Anniversaire du Monde, et ses Paradis perdus.
Bien sûr, le titre de la nouvelle se réfère à l'œuvre de Milton; mais est-il interdit (Ursula LeGuin ayant une connaissance étendue des lettres françaises) d'y voir aussi un souvenir de celle de Baudelaire?


"The Tiger"
Of course there are pictures of moons and suns and animals, all labelled with names. In the Library on the bookscreens you can watch big things running on all fours over some kind of hairy carpet and the voices say, "horses in wyoming," or "llamas in peru." Some of the pictures are funny. Some of them you wish you could touch. Some are frightening. There's one with bright hair all gold and dark, with terrible clear eyes that stare at you without liking you, without knowing you at all. "Tiger in zoo," the voice says. Then children are playing with some little "kittens" that climb on them and the children giggle and the kittens are cute, like dolls or babies, until one of them looks right at you and there are the same eyes, the round, clear eyes that do not know your name.
"I am Hsing," Hsing said loudly to the kitten-picture on the bookscreen.
The picture turned its head away, and Hsing burst into tears.
Teacher was there, full of comfort and queries. "I hate it, I hate it!" the five-year-old wailed.
"It's only a movie. It can't hurt you. It isn't real," said the twenty-five-year old.
Only people are real. Only people are alive. Father's plants are alive, he says so, but people are really alive. People know you. They know your name. They like you. Or if they don't, like Alida's cousin's little boy from School Four, you tell them who you are and then they know you.
"I'm Hsing."
"Shing," the little boy said, and she tried to teach him the difference between saying Hsing and saying Shing, but the difference didn't matter unless you were talking Chinese, and it didn't matter anyway, because they were going to play Follow-the-Leader with Rosie and Lena and all the others. And Luis, of course.

"Le Tigre"
Bien sûr, il y a des images de lunes et de soleils et d’animaux, toutes avec des noms écrits sur des étiquettes. Dans la Bibliothèque, sur les livrécrans, on peut voir de grosses créatures qui courent à quatre pattes sur une sorte de tapis avec des poils, et les voix disent "chevaux dans le wyoming" ou "lamas au pérou". Quelques-unes des photos sont drôles. Il y a des créatures qu’on aimerait bien toucher. Il y en a qui font peur. Il y en a une qui a des poils brillants, dorés et noirs, avec des yeux clairs terrifiants qui vous regardent sans vous aimer, sans vous connaître du tout. "Tigre au zoo", dit la voix. Ensuite, on voit des enfants qui jouent avec des petits "chatons" qui leur grimpent dessus, et les enfants gloussent et les "chatons" sont adorables, comme des poupées ou des bébés, jusqu’à ce que l’un d’eux vous regarde directement et ce sont les mêmes yeux, les yeux ronds et clairs qui ne connaissent pas votre nom.
- Je m’appelle Xing, a dit Xing d’une voix forte à l’image du chaton sur le livrécran.
L’image a détourné la tête, et Xing a fondu en larmes.
La maîtresse a tout de suite été là, pleine de réconfort et de questions.
- Je le déteste, je le déteste, a hurlé la petite fille de cinq ans.
- Ce n’est qu’un film. Il ne peut pas te faire de mal. Il n’est pas réel, a dit la jeune femme de vingt-cinq ans.
Seuls les gens sont réels. Seuls les gens sont vivants. Les plantes de Père sont vivantes, c’est ce qu’il dit, mais les gens sont vraiment vivants. Les gens vous connaissent. Ils vous connaissent par votre nom. Ils vous aiment. Ou s’ils ne vous connaissent pas, comme le petit garçon de la cousine d’Alida, à l’École Quatre, vous leur dites qui vous êtes et alors ils vous connaissent.
- Je m’appelle Xing.
- Shing, a dit le petit garçon, et elle a essayé de lui expliquer la différence entre dire Xing et dire Shing, mais la différence n’avait aucune importance à moins de parler chinois, et ça n’avait aucune importance après tout puisqu’ils allaient jouer à Jacques-a-dit avec Rosie et Léna et tous les autres. Et Luis, bien sûr.



Les malentendus culturels ne guettent pas que les anthropologues futurs qui partiront un jour explorer la galaxie.
Alexeï Panshin, lui-même auteur d'une ces "histoires de vaisseau où vivent des générations successives" - qui, nous rappelait Le Guin, ont fini par constituer un des sous-genres de la SF - et non une des moins mémorables, puisqu'il s'agit de l'excellent Rite de Passage (prix Nebula du meilleur roman 1968), avait rédigé une critique, sinon totalement négative, du moins très réservée de La Main Gauche de la Nuit à l'époque de sa parution: il s'était dit choqué par les libertés que LeGuin y prenait avec la grammaire, aussi bien en accordant au masculin des substantifs féminins qu'en usant uniformément de pronoms masculins pour les appliquer à des personnages décrits dans des "rôles" féminins; plus précisément, il y voyait un pur artifice maniériste, contre-productif en ce qu'il distrayait inutilement le lecteur (il semble loin, le temps où un critique pouvait, si chevronné fût-il, être déconcerté par cette timide audace).
Il n'est pas douteux, cependant, qu'Ursula LeGuin avait des idées très claires sur les rapports qu'entretiennent les différences - ou les similitudes - biologiques et l'affectivité.




"If nothing is very different from you, 
what is a little different from you 
is very different from you."

Luis was very different from Hsing. For one thing, she had a vulva and he had a penis. As they were comparing the two one day, Luis remarked that he liked the word vulva because it sounded warm and soft and round. And vagina sounded rather grand. But "Penis, peee-niss," he said mincingly, "pee-piss! It sounds like a little dinky pissy sissy thing. It ought to have a better name." They made up names for it. Bobwob, said Hsing. Gowbondo! said Luis. Bobwob when it was lying down and Gowbondo when it stood up, they decided, aching with laughter. "Up, up, Gowbondo!" Luis cried, and it raised its head a little from his slender, silky thigh. "See, it knows its name! You call it." And she called it, and it answered, although Luis had to help it a little, and they laughed until not only Bobwob-Gowbondo but both of them were limp all over, rolling on the floor, there in Luis's room where they always went after school unless they went to Hsing's room.

Si rien n’est très différent de vous, 
ce qui est un peu différent de vous 
est très différent de vous

Luis était très différent de Xing. Par exemple, elle avait une vulve et il avait un pénis. Alors qu’ils comparaient les deux, un jour, Luis lui a fait remarquer qu’il aimait le mot vulve parce que le son évoquait quelque chose de chaud, doux et rond. Et vagina avait un son assez impressionnant. Mais pénis, pinisse, dit-il en prenant des airs, pipisse! On dirait un tout petit machin pisseux. On devrait lui trouver un meilleur nom. Ils ont inventé des noms. Bobwob, a dit Xing. Gobwondo! a dit Luis. Bobwob, ce serait quand il se reposait, et Gobwondo, quand il se relevait, décidèrent-ils, en se tordant de rire. Allez, debout, debout, Gobwondo! criait Luis, et la tête se levait légèrement en s’écartant de la mince cuisse soyeuse de Luis. Tu vois, il reconnaît son nom! Appelle-le, toi. Et elle l’appelait, et il répondait, même s’il fallait que Luis l’aide un peu, et ils ont ri jusqu’à ce que non seulement Bobwob-Gobwondo devienne tout à fait flasque, mais qu’eux aussi se retrouvent sans force, à se rouler par terre de rire, là, dans la chambre de Luis où ils allaient toujours après l’école, à moins qu’ils n’aillent dans la chambre de Xing.

 Les choix typographiques et orthographiques de la traduction française sont légèrement différents de ceux du texte anglais: tirets au lieu de guillemets, etc; le prénom chinois de la petite fille est transcrit selon le système pinyin, au lieu de l'être, comme dans l'anglais,selon le système Wade. Dans les paragraphes ci-dessus, j’ai respecté ces choix; je ne suis revenu que sur un des choix de traduction parce que bon, vagina, je veux bien qu’à des oreilles anglaises ce mots sonne "rather grand" mais  dire en français que "vagin a un son assez impressionnant" ce serait, au minimum, un peu exagéré, non? Alors j’ai remis le mot employé dans le texte anglais, il a au moins la majesté fanée des termes latins.

Comme L’Anniversaire du monde, Paradis perdus a pour sujet un changement de paradigme. Changement de paradigme c’était une expression qui avait l’air un peu savant et même un peu prétentieux jusqu’à ce que, depuis quelques années, tout le monde se mette à l’employer; ça désigne pourtant quelque chose qui n’a rien de nouveau, c’est même, depuis toujours, le sujet principal des récits d’anticipation, scientifiques ou pas; pendant longtemps, il a fallu du temps pour qu’on les remarque, ces changements, mais maintenant que les paradigmes changent tout le temps on s’est mis à ressentir le besoin d’aller chercher dans des pages pas trop fréquentées des dictionnaires le mot pour les désigner.
Dans Solitude, une mère ne prend que tardivement conscience que pour ses enfants, l’éducation qu’ils recevront sur une planète dont les habitants ont délibérément tourné le dos à la civilisation que leurs ancêtres avaient bâtie ne leur apprendra pas seulement des mots nouveaux et des techniques artisanales autochtones, mais façonnera aussi, chez eux, une vision du monde totalement différente de la sienne.
Ce changement de paradigme dont elle est exclue, nous percevons, en creux, à travers le récit serein de sa fille, Sérénité, si bien nommée, la souffrance qu’il lui a causé:
Ce n’était pas facile pour ma mère. C’était difficile pour elle, et compliqué. Elle était forcée de faire semblant de connaître des détails alors même qu’elle était en train de les apprendre, et elle était obligée de penser à le façon d’écrire et d’expliquer cette façon de vivre dans des rapports adressés à des gens d’ailleurs qui ne la comprenaient pas.

La souffrance liée au changement de paradigme est présente dans toutes les nouvelles de LeGuin.
Dans L’anniversaire du monde, un enfant élevé pour être le dieu vivant de son peuple se retrouve, à l’âge adulte, sans peuple pour le vénérer.
Dans Solitude, c'est l'adulte, pas l'enfant, qui est confrontée à des "images qui détournent la tête", et qui ne comprend pas.
Dans les récits qui se passent sur Yeowe et Werel (Musique Ancienne... et les quatre de Quatre chemins vers le pardon), les artisans du renversement de l’ordre ancien vivent assez vieux pour se retrouver veufs et veuves de la Révolution, morte en accouchant d’un nouvel ordre.
Et dans Paradis perdus...
... il arrive aux protagonistes une chose presque aussi étrange que de devenir vieux après avoir été jeunes: après avoir été petits, ils deviennent grands. Gobwondo!

Voilà, je referme L'Anniversaire du Monde; je serais ravi que vous le rouvriez quand vous en aurez l'occasion, surtout si vous vous demandiez par quel bout aborder les fictions d'Ursula Le Guin, car ce recueil, par la diversité des textes qui le composent, me semble une bonne introduction à son œuvre (Le Livre d'or d'Ursula Le Guin, chez Pocket, en est une autre: mais attention, je crois qu'on ne le trouve plus que chez les bouquinistes!).
Dans les semaines à venir, peut-être trouverons-nous d'autres façons de nous rapprocher d'elle, qui sait?

À suivre...


L'Anniversaire du Monde, nouvelles 
(The Birthday of the World, Harper Collins, 2002; 
traduction française de Patrick Dusoulier, 
Robert Laffont, 2006)


jeudi 1 mars 2018

Et les parties avec d'autres couleurs (Ursula Le guin, 6; L'anniversaire du Monde, 5)


Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je dois faire court aujourd'hui encore.
Nous nous contenterons, si vous le voulez, à l'abri des vents solaires dans notre arche interplanétaire bien calfeutrée, de contempler le modèle réduit en plastique d'une planète, que nous venons de sortir de sa boite (on appelle ça un globe terrestre, de Terra, planète-mère). Quelle drôle de chose, un corps céleste avec de l'air autour, pas dedans! Comment ça tient, sans colle? Comment ils faisaient les Terriens pour empêcher leur paradis de fuir comme une passoire?

Les parties bleues, c'était de l'eau, beaucoup d'eau, comme dans les hydrofuges, mais en plus profond, et les parties avec d'autres couleurs, c'était de la terre, comme dans les jardins mais en plus grand. Le ciel, ça elle n'arrivait pas à comprendre. Le ciel était une autre boule qui s'ajustait sur la boule de terre, avait dit Père, mais on ne pouvait pas le montrer sur le globe en modèle réduit, parce qu'on ne pouvait pas le voir. Le ciel était  transparent, comme de l'air. C'était de l'air. Mais bleu. Une boule d'air, et elle paraissait bleue quand on la regardait par en-dessous, et elle était à l'extérieur de la boule de terre. 
De l'air à l'extérieur. 
C'était vraiment bizarre.

Paradis perdus, dans L'Anniversaire du Monde


À suivre...


dimanche 25 février 2018

Petits poucets de l'espace (Ursula Le Guin, 5; L'anniversaire du Monde, 4)




Il faut une bonne quantité de cailloux pour faire un monde. Mais, de même qu'un premier pas est un bon début pour le proverbial voyage de dix mille lis, un caillou, quand on commence un monde, c'est aussi un bon début.
Si ce n'est pas la création d'un monde qu'on entreprend, mais un voyage, surtout s'il est de dix mille lis ou plus, une poche pleine de cailloux peut suffire: il est important, aussi, de regarder où l'on met les pieds.


En épigraphe de Paradis perdu, Le Guin a placé le quatrain final du poème de Théodore Roethke,  The Waking. Un poème fermement ancré dans le sol; 
"God bless the Ground!   I shall walk softly there"
dit un autre vers, qui, lui aussi, n'est pas sans écho dans la nouvelle. Mais ce n'est pas celui-ci que Le Guin a choisi de citer:

This shaking keeps me steady. I should know.  
What falls away is always. And is near.  
I wake to sleep, and take my waking slow.  
I learn by going where I have to go.

Ce tremblement me maintient ferme. Je le sais bien.
Ce qui s’éloigne est  toujours. Et proche.
Je m’éveille pour dormir, et m’éveille lentement.
J’apprends, en allant, où il me faut aller.

La traduction ci-dessus est celle qu'offre l'édition française.
Je ne la trouve pas très satisfaisante: son principal mérite est de tenter de trouver une équivalence française approximative au mètre de l'original: ce choix est louable, le rythme étant essentiel dans une pièce qui joue, comme la villanelle de Roethke, sur une répétition obsédante. Mais essayer de rendre à la fois le rythme ET le sens d'un vers anglais, n'est-ce pas une entreprise chimérique? Ici c'est le sens qui est sacrifié à la forme. Ce tremblement me maintient ferme, ça ne veut rien dire. Et  Je m’éveille pour dormir, ça pourrait fâcheusement suggérer un contresens. Or je soupçonne Le Guin d'avoir isolé ces vers du poème pour la leçon (un coup de sonde vers une région où l'explorateur n'est pas bienvenu) qu'ils contiennent, plus encore que pour leur sonorité (quelque amour qu'elle ait témoigné, à mainte reprise, pour la musique des vers).
Jetant le mètre par-dessus les moulins, je suis tenté de proposer cette interprétation-ci:

C'est ce vacillement qui me permet de garder mon équilibre.
[J'ai de bonnes raisons de le savoir.
Ce qui tombe ne disparaît pas, ne s'en va pas loin.
Je m'éveille au sommeil: pour cet éveil, je prends mon temps.
C'est en allant que j'apprends où je dois aller.


Rassurez-vous, je ne disparais pas, je ne m'en vais pas loin; je vais bientôt revenir!
Je dois faire court aujourd'hui, parce qu'un travail m'attend (le genre de travail qu'on n'apprend à faire qu'en le faisant).

À suivre...

Et, toujours, le site officiel d'Ursula Le Guin
dont les liens sont mis à jour régulièrement envers et contre tout
par des gens (euh, des personnes) qui l'aimaient bien.