mercredi 18 janvier 2017

The city and the city: le critique et la critique



J, la célèbre écrivaine, regarde dans le vague, suce son porte-plume, le pose et le reprend.
Assis à angle droit par rapport à elle, je la vois de profil:
elle me donne l'impression de prendre ce petit travail d'écriture - commencé presque comme une plaisanterie à usage privé entre nous deux - très au sérieux.

Il faut peut-être que je vous donne une précision: la présence de J à cette table, entre une fenêtre et un miroir, est un peu inattendue. Nous nous connaissons depuis quarante ans, pourtant elle a, jusqu'à présent, passé peu de temps dans mes rêves (c'est un euphémisme: je ne me souviens pas d'un autre rêve qu'elle ait visité).
Pourtant le temps d'une sieste la voilà devenue quasiment mon alter ego: nous nous sommes mis d'accord, elle va m'aider à rédiger la critique que je compte publier bientôt, sur ce blog, de The City & The City, le roman de China Miéville. Elle m'a montré le premier jet de ses notes, et il m'a semblé y reconnaître des phrases que je croyais avoir déjà écrites: "Le monde est bizarre: deux villes peuvent s'y ressembler au point de se confondre dans le souvenir, alors qu'elles sont séparées par des milliers de kilomètres…  
 tandis que deux autres villes, séparées seulement par quelques dizaines de centimètres… "

Que nous ayons, sur la façon de rendre compte de ce roman, des vues aussi proches me semble de bon augure pour notre collaboration.

Une autre précision: dans la vie de tous les jours, J n'est pas une célèbre écrivaine, et jusqu'à l'été dernier où je l'ai accompagnée dans une librairie dont elle a longuement fouillé les rayons à la recherche du Lecteur de cadavres, d'Antonio Garrido, qu'elle voulait absolument lire dans l'avion pendant son long voyage de retour, je n'avais qu'une idée très vague de ses préférences littéraires. Le rêve se joue de ces petites difficultés; nous voilà associés dans cette audacieuse entreprise: rendre compte à quatre mains d'un roman à l'intrigue tarabiscotée, et, ma foi, il me semble que ça ne commence pas mal.

Pendant ce temps, le miroir et la fenêtre nous regardent 
avec une froide hostilité.

samedi 14 janvier 2017

Krazy Kat sort des archives


Chers lecteurs, si le Père Noël a bien fait son travail, il vous a sans doute apporté le volume qui vous manquait encore de la collection, parue aux éditions Les Rêveurs, des planches du dimanche de Krazy Kat? Si vous appartenez à la même génération que Tororo, vous avez découvert Krazy Kat dans les pages de Charlie Mensuel, et dans la traduction de Michel Pérez; aussi, dépaysés (mais pas désagréablement!) par les innovations de la traduction de Marc Voline, vous vous êtes précipités sur l'interview que celui-ci a donné à DU9, et vous l'avez lue  en français ou en anglais, selon vos préférences.

Vous brûlez donc à présent d'en savoir plus sur George Herriman, l'homme derrière le Kat.

Or, juste avant Noël, sur le blog Dreamers Rise, un billet de Chris Kearin a salué la biographie récemment parue (Krazy: George Herriman, A Life in Black and White) que Michael Tisserand a consacrée au cartoonist.
Chris Kearin a bien voulu me permettre de reproduire ici ce billet, et en relire la traduction d'un œil bienveillant. Je fais miens les mots de Chris: "des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable".
Laissons-lui maintenant la parole:


Pour célébrer la publication de l'excellente biographie: Krazy: George Herriman, Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, il m'a semblé qu'il était temps de secouer la poussière d'un manuscrit que j'avais écrit il y a plus de quinze ans. J'ai procédé à quelques révisions pour prendre en compte les recherches de Tisserand: des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable. Vous pouvez lire, ici et ici, les deux parties d'une excellente interview de Tisserand recueillie par The Comics Journal.
George Herriman naquit à la Nouvelle Orléans le 22 aout 1880. Comme son contemporain (de quelques années plus jeune) Ferdinand Joseph La Menthe* - plus connu sous le nom de Jelly Roll Morton - Herriman était un créole de la Nouvelle Orléans, un produit du mélange, particulier à cette cité, d'ascendances françaises, espagnoles et africaines.
À la différence de Morton, George Herriman quitta très jeune sa ville natale: ses parents s'installèrent à Los Angeles, peut-être pour y chercher un environnement dans lequel leur origine passerait plus facilement inaperçue. Dès lors les Herriman "passèrent pour blancs". George Herriman avait l'habitude de rester couvert, dedans comme dehors, pour éviter, pense-t-on, d'attirer l'attention sur ses cheveux frisés.

Par la suite Herriman se fixa à New York, où l'art du cartoon connaissait, dans la presse, un premier âge d'or. Dans les pages des quotidiens new-yorkais, entre lesquels une concurrence acharnée faisait rage, paraissaient les travaux de Winsor McCay, F. W. Outcault, et d'autres brillants artistes dont Herriman vint bientôt grossir les rangs. Même dans ses premiers strips, qui portaient des titres comme "Professor Otto And His Auto" ou "Acrobatic Archie", l'originalité et la vigueur de son trait ne pouvaient passer inaperçues et même si la carrière d'Herriman avait pris fin, par exemple, en 1918, il figurerait encore parmi les cartoonists les plus intéressants de cette période. Mais tandis que la production de certains de ses pairs - tel le prodigieusement doué McCay - finit par perdre, avec le temps, en originalité et en maîtrise technique, Herriman n'allait pas tarder à faire un grand pas en avant avec la création de Krazy Kat, sublime et inestimable achèvement de l'art des comics, qui parvint miraculeusement à préserver sa fraîcheur, son astuce, et son caractère unique, de ses origines en 1910-1913 jusqu'à ce qu'Herriman, en 1944, meure en laissant des dessins inachevés sur sa table.

On ne peut vraiment parler de naissance pour Krazy Kat (sans doute de tels archétypes existent-ils de toute éternité, attendant la formule magique qui les profèrera à l'existence): le Kat émergea graduellement des marges des autres séries d'Herriman. 
Selon Krazy Kat: The Comic Art of George Herriman, de Patrick McDonnell, Karen O'Connell et Georgia Riley de Havenon, la première "imbrication" du Kat par la Mouse se produisit au premier plan d'une case du strip de Herriman The Dingbat family, le 26 juillet 1910, volant silencieusement la vedette à la comédie domestique qui suivait son cours à l'arrière-plan. En l'espace de quelques mois, ces esquisses encore rudimentaires se séparèrent du cartoon titulaire, et s'approprièrent l'espace parallèle d'un strip étroit, mais bien à elles, fournissant un contrepoint et parfois un commentaire à l'intrigue principale qui se poursuivait au-dessus d'elles.

Ce n'est qu'en octobre 1913  que Krazy Kat devint une série à part entière; bien qu'Herriman ait continué à dessiner d'autres séries pendant des années, c'était désormais Krazy Kat qui serait durablement associé à son nom.

Qu'est-ce qui a donc fait de Krazy Kat une série si spéciale?
L'argument ne saurait être plus mince, ni, (en apparence) moins prometteur. Krazy Kat aime Ignatz Mouse, qui, de son côté, déteste le félidé, et le lui fait savoir par brique interposée. Ces briquages ("beanings", dans le texte original) n'entament en rien l'affection de Krazy - en fait, Krazy voit en chaque brique un nouveau gage d'amour. L'officier Pupp (Offissa Pupp), le troisième côté du triangle, se donne entièrement à la mission de protéger la boîte crânienne de Krazy, et ne cesse d'ouvrir et de refermer la porte de sa prison, tantôt pour prévenir, tantôt pour sanctionner les débordements d'Ignatz.
Il n'y a rien d'inhabituel à ce type d'intrigue répétitive: invariablement, dans chaque page de Little Nemo, le chef-d'œuvre de McCay, si ambitieux visuellement, la dernière case voit le héros tomber de son lit en poussant un cri qui alarme ses parents (Maurice Sendak fait, dans Cuisine de Nuit, un clin d'œil affectueux à cette chute récurrente). Et bien qu'il introduisît à l'occasion de subtiles variantes dans les péripéties et que parfois même il se passât complètement de briques, Herriman, pour sa part, utilisa le même canevas pendant trente ans.

Ce qui distingue Krazy Kat est une combinaison de particularités uniques.
Tout d'abord, le talent d'Herriman pour les permutations, les décalages, les dérapages à partir de la situation qu'il a prise pour prétexte, et sa capacité à imbriquer dans cette construction toutes sortes de matériaux tirés du quotidien de l'Amérique de ce début de XX° siècle.
Les personnages (en particulier Krazy) emploient un inimitable patois fait d'argot, de Brooklynese (“dissiving” pour “deserving”), de Yinglish (“dahlink”), d'espagnol, de français, peut-être de ce dialecte de la Nouvelle-Orléans qu'on appelle "Yat", d'emprunts (souvent mal prononcés ou utilisés à contre-emploi) au jargon des précieuses - et des Trissotins (“cerulean”, “purveyor”, “somniferous”, “obstikil dillusion”), mots inventés (“windage”, “adenoiding”), plus tout ce qui pouvait passer par la tête d'Herriman sous l'inspiration du moment (il semblerait, et ce n'est pas sans intérêt, que la langue maternelle d'Herriman ait été le français). Bien sûr, l'emploi d'expressions dialectales a été commun dans la littérature de divertissement américaine au moins depuis Mark Twain, et un de ses usages habituels est de marquer, entre différents locuteurs, une distance sociale. Ce n'est pas le cas dans Krazy Kat où c'est sans condescendance qu'Herriman place dans les bulles de son Kat ces inventions fantaisistes qui témoignent de sa fascination pour le caractère hybride de la langue vernaculaire américaine, ses possibilités de variations harmoniques inédites. Herriman, comme Joyce, est un fresquiste qui sur sa large palette mélange voix, accents, et néologismes.

   
Les habitants du comté de Coconino se penchent sur leur passé
"And the most wundafil part of it fellas,
is that it's all wolcennic ection - that's
what makes it the sensation what it is."


Ensuite il y a l'abondance, dans le strip, de choses indéterminées. Les drames minuscules que vivent les personnages d'Herriman  ont pour toile de fond le grandiose, l'irréel décor lunaire du comté de Coconino, né de l'amour d'Herriman pour les paysages du Sud-Ouest des États-Unis, qu'il parcourut souvent. Un paysage toujours changeant: d'une case à l'autre, champignons, buttes, pyramides, citadelles et arbres s'en vont à la dérive derrière les acteurs, sans souci de permanence ou de continuité. Même le genre du héros (de l'héroïne?) reste curieusement indéfini. Krazy est habituellement (mais pas de façon constante) désigné par des pronoms masculins, pourtant il semble se comporter en partenaire féminin dans sa relation avec le mâle Ignatz. 
Chaque fois qu'on lui demande ce qu'il en est, Herriman répond de façon caractéristique: "Je ne sais pas". Une question qui - ailleurs - semblerait aussi fondamentale que l'identité sexuelle d'un personnage de premier plan est laissée bienheureusement fluide, flottant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Il serait tentant (et cela n'aurait rien de neuf) de chercher à décoder, dans la désinvolture avec laquelle Herriman traite paysage, langage et genre, un message lié aux ambiguïtés de son héritage ethnique. Pour autant qu'on puisse le savoir, il semble qu'Herriman ait su qu'il avait des ancêtres africains et qu'il l'ait gardé pour lui - un choix qui n'aurait rien de surprenant au vu des exclusions sociales et professionnelles appliquées aux noirs américains à cette époque. Il est plus que probable que la carrière d'Herriman dans la presse aurait souffert si son ascendance avait été rendue publique.
Par certains sans doute, le choix d'Herriman de "passer pour blanc" pourra être jugé malhonnête; mais face à l'absurdité de lois qui instituaient de rigoureuses catégories raciales selon lesquelles "une seule goutte" de sang africain suffisait à séparer ceux définis comme "blancs" de ceux définis comme "noirs", le refus d'Herriman de se laisser définir par d'autres que lui, qui peut se permettre de dire qu'il n'était pas justifié? 
Cette fluidité si caractéristique des strips d'Herriman n'invitait-elle pas à envisager une conception plus fluide de l'identité américaine?

En somme, Krazy Kat ne se sent tout simplement pas d'humeur à rendre des comptes. Une œuvre si généreuse, si intègre, si simple dans ses infinies variations, n'aurait dû, en toute logique, jamais voir le jour, encore moins survivre dans la presse quotidienne pendant plus de trente ans. Qu'elle l'ait pu, elle le doit en partie à William Randolph Hearst qui (quoi qu'on ait pu lui reprocher par ailleurs) était sincère dans son amour pour les cartoons; en partie à l'accueil du public américain, qui pourrait bien n'avoir pas été aussi stupide qu'on aurait pu le penser; mais surtout, elle le doit à Herriman, à qui il convient de laisser le dernier mot.

En 1917 il dessina un strip dans lequel Krazy trouve un ouijà oublié sur le sable. On lui dit que la planchette peut deviner qui sont les amis et les ennemis de qui la consulte; Krazy demande: “Weeja, weeja, who is it I got for a 'enemies'?” (Uizza, uizza, c'est qui que j'ai comme des ennemis?) et l'oracle, naturellement, épelle: 
I—G—N—A—T—Z. 
Indigné par cette calomnie, Krazy piétine la planchette et tourne les talons. Entre Ignatz qui découvre le ouijà ainsi maltraité - nous apprenons que c'est à lui qu'il appartient - et il n'a pas de mal à deviner que c'est Krazy qui l'a mis dans cet état. Conclusion inévitable: une brique vole vers Krazy, qui s'exclame: “See!! Didn't I tell you he was my friend? That 'Weeja' is a fibba!!!” (Voyez? Je vous l'avais pas dit que c'était mon ami? Ce uizza, il est gaga!!!).  

Herriman conclut le strip par une adresse aux esprits de l'autre monde:

"Vous avez répondu en toute sincérité, amis du monde des ombres: mais ne jugez pas sévèrement notre Krazy. Ce n'est, lui aussi, qu'une ombre, prisonnier de la trame embrouillée de l'existence. Nous l'appelons "Cat", nous l'appelons "Crazy", mais il n'est ni l'un ni l'autre. Quand son tour viendra de vous rejoindre, peuple du crépuscule, il aura pour passeport l'écho de l'angélus, pour guide, la brise du couchant. 
Soyez indulgents pour lui, car vous ne serez pas plus à même de le comprendre que nous, mortels qui nous attardons sur cette rive."


*On rencontre plusieurs variantes du nom de naissance de Jelly Roll Morton, selon les documents qu'on consulte: LaMothe, Lemott, LaMotte, LaMenthe... LaMenthe, c'est incontestablement la plus rafraîchissante!

Merci à Chris Kearin pour l'aide qu'il m'a apportée 
pour mon petit "brique-olage" à partir de son texte! 




Michael Tisserand, 
HarperCollins, 2016.



Patrick McDonnell, Karen O'Connell, Georgia Riley de Havenon, 
Harry N. Abrams, première édition 1986,  nouvelle édition 2004



Krazy Kat (les planches du dimanche), 
traduit par Marc Voline, 
éditions Les Rêveurs
volume 1 - 1925 à 1929
volume 2 - 1930 à 1934
volume 3 - 1935 à 1939
volume 4 - 1940 à 1944
(cette édition reprend en 4 volumes les 12 volumes parus chez Fantagraphics)

vendredi 13 janvier 2017

Au sauconduit des mistes sansonnetz


Traduire en français les bulles de Krazy Kat, c'est pas de la tarte (ce n'est pas l'auteur de la plus récente de ces traductions qui dirait le contraire).

Pour voir en plus grand: clic!

Il est grand dommage que l'adjectif "miste" soit sorti de l'usage, depuis l'époque de Rabelais (à qui j'ai emprunté, au cas où vous auriez eu besoin d'un exemple, le titre de ce billet) : il nous aurait permis de tenter une approximation très à peu-proximativement approximative de cet échange entre Ignatz et Krazy.



Tant pis, nous suivrons l'exemple de Krazy: de toutes façons, vendredi 13 est une journée où il est recommandé de faire le gros dos et d'espérer que les briques, comme les questions-pièges (sans oublier, bien sûr, les tartes) nous passeront juste au-dessus de la tête.


Merci à Chris Kearin d'être allé chercher, pour nous présenter ses vœux,  cette planche de Krazy Kat, si parfaitement en phase avec l'air du temps!

mercredi 11 janvier 2017

Et nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos


2017, on ne sait toujours pas comment elle finira, mais ce qu'on sait déjà, c'est qu'il faudra la continuer sans John Berger.


Ce n'est pas un bon commencement.


On peut toujours lire des livres de John Berger...

samedi 31 décembre 2016

And now for something completely different



Quand on se dit, un 31 décembre 
"l'année prochaine ne pourra pas être pire que celle qui vient de finir, donc elle sera forcément meilleure, même si c'est juste un peu", il suffit que l'année suivante soit juste un peu moins meilleure qu'on ne s'y attendait pour qu'à la fin on soit déçu.

Quand on se dit un 31 décembre 
"l'année prochaine pourra être: 
soit pire que celle qui vient de finir, 
soit beaucoup pire, 
soit beaucoup beaucoup pire"
il suffit que l'année suivante soit juste un petit peu moins pire que prévu pour qu'à la fin on ne soit pas déçu.

Mais c'est quoi qui est mieux?
Je ne sais pas.

Alors vous savez quoi? On va faire simple: je vous souhaite que votre année 2017 soit si bonne que vous ne pensiez même pas,
quand viendra son 31 décembre, 
à vous poser ce genre de question 
à propos de 2018.


Au fait, s'il y en a parmi vous qui ne sont pas contents de l'année 2016: veuillez adresser vos réclamations à David Madore.

jeudi 29 décembre 2016

L'apprentissage de la ville, 4: le Maître et Kupifam



UNDERWATER fut publié en fascicules, un peu difficiles à trouver aujourd'hui*, et qui n'ont pas, à ma connaissance, été réunis en album, pas plus en anglais qu'en français.
Les dernières pages de chaque fascicule, à partir du numéro 2, sont occupées par un épisode d'une autre série (la suite d'une histoire à suivre dont la publication avait commencé en 1987 dans le précédent comic auto-édité par Chester Brown: Yummy Fur). Cette histoire s'appelle Matthew. Pourtant, le protagoniste n'est pas le nommé Matthew (qui n'y joue qu'un rôle effacé), c'est un grand type baraqué, au visage osseux, aux longs membres nerveux et à l'air pas commode que ses "disciples" (dont le nommé Matthew fait partie) appellent Seigneur, ou Maître, ou Jésus. Il est grand, ai-je dit, mais vraiment, nettement plus grand que tous les autres personnages, un peu comme s'il sortait d'une autre histoire et se retrouvait, dans celle-ci, un peu à l'étroit.
Et on a un peu l'impression, aussi, qu'il parle une autre langue que les gens auxquels il s'adresse.


Extrait de Yummy Fur n° 21.

Parfois, il dit ou il fait des choses qui font un peu peur.

Extrait de Underwater n° 2.

Parfois, les choses qu'il dit sont simplement incompréhensibles.


La plupart des événements rapportés dans cette histoire sont aussi étranges, aussi déroutants pour nous, qui sommes pourtant des grandes personnes, que peuvent l'être pour Kupifam les changements d'humeur de sa yuy ou de son kufur, les exigences bizarres de yonon Trod.


Les "disciples" du "Maître" sont, comme nous, intrigués, un peu inquiets, devant le comportement de leur "Seigneur". "Puis-je vous dire un mot en privé, Maître? Voilà, vous ne devriez pas parler comme ça, les gens vont croire que..." chuchote un de ceux-ci au détour d'une planche. La façon dont Brown les représente tous, Simon, Matthew et leurs contemporains (ai-je mentionné que l'histoire se passe au Moyen-Orient il y a environ deux mille ans?) est résolument anti-héroïque: ils sont malingres, contrefaits, timides, maladroits... ce sont des personnages typiques de Chester Brown. Cependant, Matthew est probablement (avec l'essai publié dans Underwater n° 4: My mother was a schizophrenic) une des séries de Brown dans lesquelles son traitement de l'image se rapproche le plus d'un certain "réalisme".

UNDERWATER, c'est une autre affaire.

La plupart des commentateurs décrivent le style de Chester Brown comme "minimaliste": il a délibérément accentué ce minimalisme dans UNDERWATER, et y a ajouté une dose de bizarrerie tout aussi délibérée.
Les dialogues inintelligibles, c'est ce qui surprend d'abord le lecteur, et, parfois, l'arrête dans sa lecture.  Mais Chester Brown n'a pas voulu en rester là; il s'est aussi demandé: comment traduire en dessins le sentiment d'étrangeté qui envahit l'enfant quand elle voit des choses pour la première fois?
Il a essayé d'y parvenir en brouillant les repères visuels familiers aux lecteurs de comics.
Décors et mobilier sont dessinés dans un style, à première vue, "générique": ils ne sembleraient pas déplacés dans beaucoup de daily strips du XX° siècle (disons, Mutt and Jeff, Beetle Bailey, Peanuts ou les Katzenjammer Kids). Mais  de temps à autre, apparaît un objet non-identifiable qui pourrait provenir d'une série de science-fiction, certains vêtements pourraient sortir de la garde-robe de La Petite Annie et d'autres de celle des Jetsons: nous ne sommes pas vraiment "chez nous".
Plus radical, le traitement des personnages, encore moins réaliste qu'il n'est habituel chez Brown: aucun n'a de cheveux, chacun possède au moins un trait physique excessif (nez ou oreilles hors de proportions, peau striée de ratures qui ressemblent à des cicatrices), quelques-uns pourraient aussi bien être des dinosaures humanisés (ou des élèves de la Supermutant Magic Academy); aucun n'est dessiné d'une façon qui puisse inspirer la sympathie ou inviter à l'identification.
Plus déroutant encore est le rythme auquel avance la narration. Aucun repère temporel ne nous est donné: ils n'auraient pas de sens pour Kupifam (on l'a posée dans son berceau, puis on l'a laissée seule longtemps - c'est à dire, le temps de plusieurs pages de comics; plus tard (à la page suivante, mais cela veut-il dire des heures, des semaines ou des mois?), on l'a emmenée dans un endroit qu'elle ne connaissait pas: voilà ce qui est important pour elle, voilà ce qui est donné au lecteur). De plus, il n'y a pas de démarcation entre ce que vit Kupifam et ce qu'elle rêve. Quand quelqu'un prend Kupifam à bout de bras et la soulève très haut, elle est tout excitée par cette nouveauté et elle en redemande; plus tard, dans un rêve, elle ne retrouve que l'anxiété diffuse causée par cette sensation: intrépide dans ses expériences diurnes, en rêve elle peut se permettre d'avoir un peu peur. Un jour, sa grand-mère, qui lui faisait la lecture, s'interrompt, tombe par terre et ne bouge plus. Dans un rêve qu'elle fait plus tard, en passant de pièce en pièce dans la maison, Kupifam trouve tous les gens qu'elle connaît (sa mère, sa grande sœur, sa jumelle…) couchés par terre: ils ne bougent plus. Okay. Apparemment, tomber par terre et ne plus bouger, ce sont des choses qui arrivent aux gens.
C'est ainsi qu'à chaque page, quelque chose vient nous rappeler que nous sommes entrés avec Kupifam dans un univers dont on ne nous a pas donné le mode d'emploi.

Un de mes plus vieux souvenirs: un matin je me penche à la fenêtre de la cuisine et je découvre que le paysage a radicalement changé depuis la veille: une mer sans limite miroite devant la maison, un océan semé de petites îles verdoyantes (j'ai déjà vu les mêmes dans un livre d'images).
Pendant la nuit, le Rhône est sorti de son lit et a pris ses aises sur des kilomètres; au pied de l'immeuble, la hauteur de l'eau doit être d'une vingtaine de centimètres. Les îles verdoyantes, ce sont les têtes frisées des choux et des laitues dans le potager en contrebas. J'ai trois ans: je suis étonné, mais pas trop. Je me demande ce qui pourra bien arriver ensuite.
Je cite ce souvenir comme un exemple de ce que, depuis que j'ai lu UNDERWATER,  j'ai envie d'appeler "a Kupifam moment".


*Les numéros  1 à  9 d'Underwater peuvent encore être commandés, si le cœur vous en dit, chez l'éditeur canadien DRAWN AND QUARTERLY; les numéros 10 et 11 sont actuellement indisponibles. 
Dessins © Chester Brown
(Yummy Fur n° 21 et Underwater n° 2)

mardi 27 décembre 2016

L'apprentissage de la ville, 3: Kupifam à l'école


Ce billet est la suite de celui-là et de celui-là.


Un jour (UNDERWATER en était déjà à son numéro 9: comme le temps passe) on a amené Kupifam dans une grande pièce où il y avait d'autres petites personnes de sa taille, ou presque (en fait, Kupifam était la plus petite). Une grande et grosse dame est arrivée (elle avait une grosse voix, aussi) et s'est mise à faire le genre de choses bizarres que font toutes les grandes personnes, on commence à en avoir l'habitude (entre autres: dire des tas de mots qu'on ne connait pas).


Dites bonjour à yonon Trod.


Vous aussi, apprenez l'elkepeesh. Vous allez voir, c'est très barshesh.


Vous trouvez que ces petits gribouillis, que la dame fait sur le mur, ne ressemblent à rien? Hé bien, ils ont chacun un nom (comme les personnes): oow, uh, uw, beh, deh, geh… répétez après yonon Trod.


On recommencera jusqu'à ce que vous les sachiez par cœur.

Oh, il faudra aussi que vous appreniez à faire pipi dans un endroit spécial (il faudra demander la permission avant).

Dessins © Chester Brown.

samedi 24 décembre 2016

Embrasse-moi


C'est de nouveau cette époque de l'année.


En cette saison il ne serait pas surprenant que vous rencontriez un renne. Ne le mettez pas dans l'embarras en le complimentant sur ses beaux yeux (vous les verriez s'embuer au souvenir de la réplique fameuse du Quai des brumes: les rennes sont des animaux très sensibles): sans plus de cérémonies, embrassez-le, sur le bout du nez, rien ne saurait lui faire plus plaisir.


Illustration d' Edmund Dulac 
pour La Reine des neiges (1911)
Merci Terri Windling!

mardi 20 décembre 2016

L'apprentissage de la ville, 2: le prestige


Ce billet-ci est la suite de celui-là.

UNDERWATER  ne rencontra pas, c'est le moins qu'on puisse dire, un grand succès, même auprès des anciens abonnés de Yummy Fur  (le précédent comic auto-édité par Chester Brown), qu'on pouvait pourtant supposer habitués aux bizarreries de ce cher Chester. Le fait que les personnages y parlent un charabia incompréhensible déplut fort aux lecteurs nord-américains, qui aiment bien que dans les comics, même s'ils sont indépendants, tout soit bien clair et carré.
Voici quelques réactions de lecteurs au n°1, publiées dans le n° 2:

Si vous trouvez que c'est trop petit,
vous pouvez les voir en plus grand
en cliquant dessus.

Si vous avez bonne mémoire, amis lecteurs de comics, vous vous souvenez que dans les années 60-70 Richard Corben (qui avait pourtant une base de fans bien plus étendue que Brown) s'était brouillé avec certains de ses lecteurs en employant des procédés plus ou moins analogues: dans son comic Rowlf, par exemple, les personnages "gentils" parlaient en bon anglais; les "démons", en revanche, (les méchants de l'histoire: une armée de mutants contrefaits), Corben, pour suggérer l'existence, entre les deux camps, d'un fossé linguistique, avait choisi de les faire s'exprimer...
... en espéranto (!).
Ça vous paraît bien innocent, sans doute?
Hé bien, comme Chester Brown, Corben reçut des lettres de lecteurs indignés: "Qu'est-ce que c'est que ça? On ne comprend rien!"...

Pourtant, le jeu avec le langage dans Underwater n'est pas gratuit, tout au contraire: c'est même, pour une bonne part, ce qui fait l'intérêt de cette mini-série.
Les premiers strips montrent un accouchement difficile: les intervenants semblent parler une langue inconnue.
Puis l'image devient subjective: un enfant nous est né, de vagues formes mouvantes l'entourent, dans les bulles de dialogue s'inscrivent des lignes qui ne sont, cette fois, même plus organisées en phrases, comme pour transcrire des sons brouillés.
Peu à peu, dans cette bouillie sonore, Kupifam remarque que certains mots reviennent souvent (oh no), ou qu'ils sont plus faciles que d'autres à prononcer, et elle apprend à les utiliser.


Quand elle dit "okay", par exemple, ça semble mettre de bonne humeur les grandes personnes qui s'occupent d'elle.


Quand elle dit "no!", en revanche, ça ne les met pas de bonne humeur, pas du tout. C'est dommage, parce qu'elle trouve beaucoup d'occasions de l'employer, ce "no!".


Ne me dites pas que cette situation n'éveille en vous aucun souvenir?


A suivre....


Dessins © Chester Brown.

samedi 17 décembre 2016

L'ingrédient secret de la recette secrète de sandwich de Richard Brautigan



Après le divorce de mes parents, lui et moi nous nous rendions parfois à la librairie City Light pour récolter auprès de Shig Murao les minuscules recettes de ses ventes. Puis nous remontions Columbus Avenue pour aller acheter des sandwichs à l'épicerie Molinari de North Beach. 
Après quoi nous aimions nous arrêter dans le parc de Washington Square. 
Il y avait là une petite aire de jeux. 
Très jeune, j'ai appris 
à associer la poésie à la nourriture.

Ianthe Brautigan, Introduction à 
traduit par Thierry Beauchamp, 
Frédéric Lasaygue et Nicolas Richard,