mardi 3 août 2021

Scarabées durs

 

Le billet précédent vous a-t-il donné des envies de scarabées d'or?
Laissez tranquilles les scarabées que vous croiserez dans vos promenades estivales à travers la campagne, ils ont assez de soucis avec les pesticides et autre chose à faire que vous conduire à des trésors.
Trouvez vos trésors vous-mêmes, ou mieux, fabriquez-les: comme ces artistes qui, de par le monde, se spécialisent en création d'insectes artificiels.

D. Allan Drummond (bronze)

D. Allan Drummond (bronze)

Dashi Namdakov
(bronze, émail, or, perles de verre)

Jordan Sprigg
(fer et bronze)

Julie-Alice-Chappell
(assemblage)

Richard Wilkinson (dessin)

Justin Gershenson-Gates
(assemblage)

Sasha Vinogradova
(émail sur laiton et verre)


Ou alors, rêvez-en.

dimanche 1 août 2021

Îles, trésors: scarabées d'or


Paul Auster:
When I was 9 or 10, my grandmother gave me a six-volume collection of books by Robert Louis Stevenson, which inspired me to start writing stories that began with scintillating sentences like this one: “In the year of our Lord 1751, I found myself staggering around blindly in a raging snowstorm, trying to make my way back to my ancestral home.”
 First book bought with my own money: “The Complete Tales and Poems of Edgar Allan Poe” (a Modern Library Giant) at age 10 or 11.


Quand j'eus 9 ou 10 ans, ma grand-mère m'offrit une collection (en six volumes) des romans de Robert Louis Stevenson, ce qui me poussa à me lancer dans la confection d'histoires au début desquelles scintillaient des phrases telles que: "En l'an de Notre Seigneur 1751, il m'advint qu'en route pour rejoindre ma demeure ancestrale, je me vis cerné par les tourbillons d'une sauvage tempête de neige…"
Premier livre que j'achetai tout seul avec mon argent: "Les contes et poèmes d'Edgar Allan Poe" (collection: Modern Library Giants) quand j'avais dix ans, peut-être onze.


Romain Gary:
Un autre de mes ouvrages favoris était L'île au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis.
L'image d'un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d'émeraudes et de turquoises - je ne sais pourquoi, les diamants ne m'ont jamais tenté - est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu'il suffit de bien chercher. J'espère encore, j'attends encore, je suis torturé par la certitude que c'est là, qu'il suffit de connaître la formule, le chemin, l'endroit.
Ce qu'une telle illusion peut réserver de déceptions et d'amertume, seuls les très vieux mangeurs d'étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n'ai jamais cessé d'être hanté par le pressentiment d'un secret merveilleux et j'ai toujours marché sur la terre avec l'impression de passer à côté d'un trésor enfoui.
Lorsque j'erre parfois sur les collines de San Francisco, Nob Hill, Russian Hill, Telegraph Hill, peu de gens soupçonnent que ce monsieur aux cheveux grisonnants est à la recherche d'un Sésame, ouvre-toi, que son sourire désabusé cache la nostalgie du maître-mot, qu'il croit au mystère, à un sens caché, à une formule, à une clé; je fouille longuement du regard le ciel et la terre, j'interroge, j'appelle et j'attends. Je sais naturellement dissimuler tout cela sous un air courtois et distant : je suis devenu prudent, je feins l'adulte, mais, secrètement, je guette toujours le scarabée d'or, et j'attends qu'un oiseau se pose sur mon épaule, pour me parler d'une voix humaine et me révéler enfin le pourquoi et le comment.

Gallimard 1960, édition définitive 1980

jeudi 29 juillet 2021

La complainte des mal-tués (David B: Le Mort Détective)

Le Mort Détective et la Fille aux Mille Poignards:
a match made in Heaven! (or is it perhaps Hell???)
  


Quand j'aurai du vent dans mon crâne,
Quand j'aurai du vert sur mes osses,
P't'êt' qu'on croira que je ricane,
Mais ce sera qu'une impression fosse.
Boris Vian


Si vous estimez avoir besoin d'une peau de nain (je ne veux pas savoir dans quel dessein), ce n'est pas vers le Mort Détective que je vous conseille de vous tourner: au mieux, il ne pourra que vous confirmer que toutes les peaux de nain disponibles ont été monopolisées par le Grand Vieillard (et, à cette idée, en dépit de son flegme de détective, il ne pourra dissimuler un rictus de dégoût).
Vous vous souvenez de l'anecdote selon laquelle Jean Ray, pressé par son éditeur de lui livrer des traductions des Aventures de Harry Dickson (le Sherlock Holmes américain!), se lassa au bout de quelques tentatives de lire les textes originaux qu'il trouvait insipides, et se lança, pour chaque fascicule, dans une improvisation débridée, à partir des illustrations de couverture (en chromolithographie! elles dataient de plus de quarante ans) de l'édition originale allemande, dont l'éditeur avait acheté les droits en lot en même temps que ceux des textes. Et Jean Ray ne craignait pas d'ajouter du grotesque au grotesque! C'est ainsi qu'une image représentant de façon banalement théâtrale la découverte (littérale) d'un cadavre dans un placard donna naissance à la saga du Mort en Habit, passe-murailles qui s'écriait triomphalement "Cric-croc!" en commettant les pires méfaits.
C'est à ce petit jeu que vous invite l'album
de David B. (ce n'est pas une BD "classique": c'est une collection d'images reliées, par un fil narratif un peu lâche, et surtout par un univers dans lequel on entrera tout de suite si on est déjà fan du Nain Jaune ou des Incidents de la Nuit: on n'est pas très loin, non plus, des Mystères de Harris Burdick) : un titre de chapitre, une image, un court extrait du chapitre que l'image est supposée illustrer, et laissez votre imagination galoper! À vous d'improviser, dans votre tête, pour combler les vides entre les images, les tirades grandiloquentes du Grand Vieillard, les sarcasmes de la Fille aux Mille Poignards, les répugnants bruits de succion émis par le Poulpe Géant et les ricanements de hyènes des adversaires improbables qui guettent le tout aussi improbable tandem de héros au détour de chaque page (attention en tournant les pages! ce livre mord!).
Cet album, vous l'avez compris, s'est échappé de la camisole de force dans laquelle on a coutume d'enfermer (juste par précaution) les albums de BD et les comics: c'est l'album qu'il vous faut si vous êtes en manque de David B. - il se faisait rare ces derniers temps (hé, Monsieur Dargaud, vous déciderez-vous un jour à lui demander la suite de la série Les Chercheurs de Trésors?).


Note pour les connaisseurs: David B. et s
es Incidents de la Nuit, tonton Alias en parle bien aussi.

David B.,  Le Mort Détective
L'association, Hors Collection, 2020
ISBN : 9782844147486

Image © David B. / L'Association

dimanche 18 juillet 2021

In illo tempore (les Grands Webcomics, la vie, et tout le reste)

 

Three Gods, one nymph, and one mortal woman enchanted to look like a nymph…  were about to unknowingly embark on separate but simultaneous journeys to the Mortal Realm. On any other occasion, such a mundane trip would be harmless and altogether unmemorable.
However, the combination of these specific individuals fated to cross paths on this particular day would prove to have disastrous results.
And one of these five souls would not be returning to Olympus.

Lore Olympus (épisode 166)



Sur l'Olympe, tout baigne dans le nectar et l'ambroisie: Arès, Dieu des triomphes et des carnages, joue gentiment avec le favori (un hamster) de l'adorable benjamin de sa compagne Aphrodite, sous le regard béat de celui-ci… Zeus et Héra ruminent, chacun de son côté: tout baigne, je vous dis…
Et pendant ce temps:

"Trois Dieux, une nymphe et une mortelle déguisée en nymphe par un puissant enchantement, sont sur le point de rendre, séparément mais simultanément, visite au Domaine des Mortels. En toute autre journée, ce n'eût été qu'un concours de circonstances tout à fait anodin, sans rien qui justifie qu'on en préserve la mémoire.
Et pourtant, les interactions qui se produiront entre ces cinq individus (
en grec: idiota) quand, ce jour d'entre les jours, leurs chemins se croiseront auront de désastreuses conséquences.
Et un des cinq ne retournera pas sur l'Olympe
."


C'est Rachel Smythe qui le dit, alors ça doit être vrai, non?

Thanatos, moissonneur des âmes attaché à sa routine quotidienne, pour qui une journée parmi les mortels ne saurait être qu'une journée comme les autres: qu'est-ce qui pourrait tourner mal? hein? tourner mal pour QUI?

Daphné, la nymphe qui croit encore qu'un flirt avec Apollon peut n'être qu'une bagatelle sans conséquences…

Psyché, la mortelle que les Parques dans leur insondable sagesse destinaient dès sa naissance à partager l'immortalité d'une certaine divinité dont le caractère un peu trop frivole avait besoin d'être tempéré (mais parfois, Dieux et mortels emmêlent sans même s'en apercevoir le fil des Parques, en trébuchant dessus; pas étonnant: c'est un fil invisible)…

Artémis, chasseresse solitaire dont le cœur déborde de sentiments contradictoires qu'elle ne sait comment exprimer…
 
Apollon, le Dieu qui inspire aux Sibylles des oracles qui ne sont jamais que, justement, euh… sibyllins… se pourrait-il qu'en mainte occasion, comme le premier venu des gros lourds de chez lourd, il dise et fasse n'importe quoi?

Ah… vous l'avez entendu vous aussi, le grincement du rouet des Parques? Vous vous dites que ça sent la fin de deuxième saison, pour ce passionnant feuilleton de mystère, de suspense (et de romance!) signé Rachel Smythe?

Si tout va bien (par précaution, faites une offrande de lait et de miel à Tyché, déesse qui n'a pas encore été mentionnée dans Lore Olympus, mais qui a peut-être son mot à dire dans tout ça, comme dans tout le reste) le gros volume qui regroupera les saisons 1 et 2 sera prêt à temps pour,  à la fin de l'année, se retrouver au pied d'un certain arbre… Transposer sur le papier une histoire comme celle que Rachel Smythe a si brillamment adaptée au format webtoon, se jouant de ses contraintes et de ses limites, et les transformant en points forts, cela veut dire affronter un nouveau bataillon de limites et de contraintes tout aussi traîtresses… comment Rachel (et sa fidèle équipe, car, ne l'oublions pas, c'est un travail qui a déjà fait appel à trop de collaboratrices pour que je puisse les citer toutes) s'en sortira-t-elle? (et après, on attend avec impatience la troisième saison, n'oublie pas, Rachel!)

Quant à l'adaptation en série animée… tenez, à la réflexion, faites une deuxième offrande de lait et de miel… 


vendredi 16 juillet 2021

Nimona niée

Ça ne peut pas être tous les jours fête, malheureusement.

Depuis des années, vous détestiez les gens qui dirigent* Disney™, et c'est bien normal, puisque ce sont des gens détestables, qui commettent des actes détestables au service d'une vision du monde détestable. Vous avez depuis février dernier une raison de plus de les détester, puisqu'ils ont ouvert la trappe sous les pieds de Patrick Osborne, de Noelle Stevenson et de tous les gens impliqués dans le projet d'adaptation de Nimona en film d'animation qui, nous disait-on en début d'année, aurait déjà été achevé "à 75%".  

Nimona.

Notre Nimona.

Une petite lueur d'espoir en mars: d'autres "gens" seraient intéressés par le rachat des projets de Blue Hour Studio...


Nimona, elle s'en sort toujours, pas vrai? Pas vrai?


 

* Je parle, bien sûr, des gens de tout en haut de la pile, puisque au contraire, parmi les gens qui triment dans les soutes pour enrichir Disney™, il y en a de très bien, qu'on aimerait serrer sur son cœur.

mercredi 14 juillet 2021

C'est la fête

 
Qu'est-ce qu'on fête le 14 juillet?
 
FetNat. 
 
Bonne fête à tous les FetNat!
 
 
 
 
  Flûte alors, on dirait que je n'ai pas pensé à souhaiter un bon anniversaire, le 10 juillet,  à Marcel Proust:  c'était pourtant un anniversaire à ne pas oublier, il a eu tout juste 150 ans!

dimanche 4 juillet 2021

Un ouvrage très complet

 
Cette nuit, je suis dans un taxi. Depuis un moment, je suis engagé dans une conversation animée avec le chauffeur du taxi: nous comparons nos souvenirs d'un vieux feuilleton de la RTF qui nous a, l'un et l'autre, marqués dans notre enfance; quelques-uns de ces souvenirs se contredisent.
Le chauffeur me dit avec assurance: "Pour vérifier ça, vous devriez lire THIERRY LA FRONDE: liste de tous les épisodes, c'est un ouvrage très complet."

Désolé, je ne peux vous donner ni l'auteur, ni l'éditeur, ni l'ISBN: les rêves sont comme ça.

 

mardi 29 juin 2021

Jusqu’à devenir le plus beau du monde

 

Y a-t-il quelque chose de plus affreux que de perdre quelque chose? Posséder quelque chose? Retrouver ce qu’on a perdu? Posséder à nouveau ce qu’on a perdu?
Tout, par moments, semble terrible mais, pour l’instant, il s’agit de la perte de quelque chose qui n’a aucune valeur: j’ai perdu un conte et c’est devenu si important que j’en oublie l’infinité de contes que j’ai déjà perdus. Perdre quelque chose c’est un peu comme prendre des vacances, à condition d’oublier l’inquiétude que cela provoque. Le plus terrible c’est  de sentir au cours de notre existence, où tout semble se répéter, qu’on est incapable de récrire un conte qu’on a perdu. Ce qui est perdu est inexorablement perdu, parce que la lumière qui entre par la fenêtre est autre, parce que la peine ou la joie de vivre est autre, parce que les gens que nous aimons et qui nous entourent sont autres, et, même si ce n’est pas le cas, parce que notre petite chienne est morte et que nous aurions pu trouver un autre mot pour la consoler,  parce que le désordre de la pièce où nous la regardons est autre, parce que le pain et le fruit qu’on nous apporte sont autres. Mais notre conte se modifie lui aussi dans notre mémoire jusqu’à devenir le plus beau du monde. Quelle nostalgie éveille en nous son souvenir! Comme paraissent fades, par comparaison, les contes des Mille et une nuits, les romans policiers de Chesterton, les nouvelles si subtiles de Stevenson, celles de Dino Buzzati, qui ne me plaisent pas toutes, et celles de Kafka. Non! Celles de Kafka ne cessent jamais d’être les plus belles du monde, elles pourraient rivaliser avec n’importe lequel de mes contes que j’aurais perdu dans un coffre magique qui accentue son mérite, comme certaines photographies où nous paraissons mieux que nous ne sommes, non parce que nous étions plus jeunes alors mais parce que nous n’avions pas encore pris la mauvaise habitude de nous ressembler à nous-même, par paresse, par une incroyable paresse, bien qu’on puisse croire que c’est volontairement et par convenance, car avoir de la personnalité est à la mode et nous suivons celle-ci involontairement, en galvaudant tant soit peu notre innocence. 

Silvina Ocampo, Du verre de toutes les couleurs,
dans Mémoires secrètes d’une poupée
(Y asì sucesivamente, 1987; Cornelia frente al espejo, 1988)
traduction de Françoise Rosset, Gallimard 1993

 

Tous les contes ne sont pas perdus!
Justement, Terri Windling nous en donne des nouvelles, ici.


 

jeudi 24 juin 2021

Les vacances

Ah, les vacances! Les Vacances! C'est une époque de l'année très spéciale, une époque où les murs qui séparent les mondes sont plus minces, où l'on peut partir au hasard, droit à travers prés et bois, et se retrouver dans une clairière qu'on ne retrouvera pas, quand on la cherchera, plus tard, même muni d'une carte et d'une boussole... Mais je souvenir de la clairière ne se perdra pas, lui, on le retrouvera intact, un autre été; intact, comme peut demeurer intact le souvenir plein de perroquets, de singes, d'une ville sans nom (mais une ville pleine de perroquets, de singes n'a pas vraiment besoin d'un nom, n'est-ce pas?)...


Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à Sophie de leur raconter son naufrage.

« J’étais bien petite, car j’avais à peine quatre ans, et j’avais tout oublié; mais à force de chercher à me rappeler,  je me suis souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d’adieu que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et ma tante d’Aubert.

CAMILLE.
Ton papa était parti, je crois ?

SOPHIE.
Il nous attendait à Paris. J’étais contente de partir, de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un vaisseau. Je n’en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j’aimais beaucoup Paul, et j’étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous n’y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en chemin de fer ; nous avons couché dans une auberge, à Rouen, je crois, et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui était pleine de perroquets, de singes. J’ai demandé à maman de m’en acheter un; elle n’a pas voulu.

Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me souviens seulement d’un excellent capitaine, qui était, à ce qu’il paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour Paul aussi; il nous disait qu’il nous aimait beaucoup, et que nous devrions bien rester avec lui, et le prendre pour notre papa. Il y avait aussi ce matelot que j’ai reconnu, et qu’on appelait le Normand ; je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout le monde l’appelait le Normand.

[...]
Depuis deux jours, il faisait un vent terrible; tout le monde avait l’air inquiet; ni le capitaine ni le Normand ne s’occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d’elle; ma tante d’Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j’entendis un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j’entendis des cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls, et nous montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine, et s’accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait l’air très agité; il donnait des ordres. J’entendis qu’on criait: Les chaloupes à la mer! Le capitaine nous vit. Il me saisit dans ses bras, m’embrassa, et me dit: « Pauvre petite, va avec ta maman. »

Puis il embrassa Paul, et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait pas le lâcher. « Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi près de vous. »

Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint me prendre dans ses bras, et qu’il cria : «Arrêtez arrêtez! la voici, je l’ai trouvée»... Il courait, et il voulut sauter avec moi dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il n’en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais : «Maman, maman, attendez-nous! »...  Papa restait là sans dire un mot. 

Il était si pâle que j’eus peur de lui. Il est toujours resté pâle depuis, et il me faisait peur quand il me regardait de son air triste. 

Je n’ai pas oublié les cris de ma pauvre maman et de ma tante d’Aubert quand la chaloupe est partie. J’entendais crier : « Sophie! Paul! mon enfant mon mari! »... Mais cela ne dura pas longtemps, car tout d’un coup une grosse vague vint les couvrir. J’entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. 

Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.

Sophie de Ségur, Les vacances, 1859

 

Le monde de l'édition n'oublie pas la comtesse de Ségur!
Si votre grand-mère ne vous a pas légué son exemplaire relié en percaline
rose (illustré par Charles Bertall) vous pouvez retrouver Les Vacances,
soit dans des éditions "mises au goût du jour", par exemple
chez Gallimard, en Folio Junior (illustré par Pénélope Bagieu)
ou chez Hachette, dans La pochothèque Rose (illustré par Margaux Motin)…
ou dans son texte intégral et en bonne compagnie, chez Robert Laffont,
dans le tome I de l'édition omnibus de la collection Bouquins… 

mercredi 16 juin 2021

Le crépuscule des berduleux

 Hé! Vous! heures féroces,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les radis peu véloces
Des plus beaux de nos jours!
Autant sucer pendant qu'on vole, poème végétatif
(Concombre, Œuvre potagère complète,
tome XXXII, éditions du Masque)

 

Quand j'ai émergé de la béatitude où m'avaient plongé les libations faites toute la journée du 16 en l'honneur de J. C. Oates et de Harold Bloom, ce qui m'a surpris d'abord, c'était le silence. Le soir était tombé, sans faire le vacarme habituel, et même en tendant l'oreille, je n'ai pas entendu, comme tous les soirs, l'aigre kêk-kêk des berduleux monter au-dessus des joncs. Comme si quelqu'un avait fait un trou dans l'eau, provoquant une panique générale chez les poiscails. Pantoufle à bras, me suis-je dit, ce que c'est que de nous, un son aigre nous manque et tout est dépeuplé. Et puis j'ai ouvert mon filet, et j'ai vu que ce qui manquait, en fait, c'était Mandryka.
Berdule alors, et huile à pneus.  

La presse unanime:
Mandryka était spécial.

On en parlait dans toutes les feuilles de chou. Les chroniqueurs pour une fois étaient d'accord sur un point: les aventures où pataugèrent des années durant Chourave et le Concombre eurent sur toute une génération un effet thérapeutique. J'en fis partie, des patients du Concombre. C'est grâce au justicier végétal que j'ai trouvé les mots que j'avais sur le bout de la langue pour dire aux amis bien intentionnés qui me proposaient d'aller avec eux à la pêche: "Je préfère faire la sieste". Une thérapie, je vous dis.
Pour me remettre, je ne vois qu'une solution: je retourne faire la sieste.

 

Sentinelle infatigable du désert
de la Mort Lente, le Concombre avait
tout vu venir de loin: la G,
la 1G, la 2G, la 3G, la 4G, la 5G,
et la suite.


Nikita Mandryka, 1940-2021