dimanche 14 janvier 2018

Nouvelle mouture



Cette nuit j'ai appris - en rêve - qu'on moulait désormais deux variétés de présent, le présent incessant et le présent inincessant.
La mouture du présent incessant étant ordinairement plus fine.
Puis je me suis réveillé: c'était le matin.
L'heure de moudre le café.

lundi 8 janvier 2018

Qu'est-ce qui est rond? qu'est-ce qui est esquinté?


Didier Da vient de nous rappeler que le 7 janvier était l'anniversaire de la naissance de Roland Topor (il y a soixante-dix-neuf ans de cela).

Les éditeurs se souviennent à présent de Topor, il était temps ( Les Cahiers Dessinés ont sorti, trois ans de suite, trois recueils de ses dessins: je vous en ai déjà parlé; ah, non? Je croyais).

C'est ainsi qu'à peine débarqué de la hotte du Père Noël - il y a quinze jours, donc - The Milk of Dreams de Léonora Carrington s'est trouvé un petit copain: Un Monsieur Tout Esquinté de Nicolas et Roland Topor, édition nouvelle, sapée façon peau-rouge.



Ils se sont tout de suite bien entendus, c'est rien de le dire.
Depuis, ils font les quatre cents coups parmi les autres livres, ils jouent à cache-cache et à le Père Noël sait quoi d'autre encore.
Ils donnent un peu le tournis à Rose qui est arrivée en même temps qu'eux et qui essaie de les convaincre de lui donner la main pour qu'ils dansent tous les trois une ronde, ça va bien un moment, mais ce divertissement paraît décidément trop sage pour les deux petits sacripants qui ne tardent pas à repartir au galop. 
Et Rose reste toute seule. 
À danser sa ronde.
C'est dans l'ordre des choses puisque le monde est rond.


Léonora CarringtonThe Milk of Dreams 
(Leche del Sueño
dessins de Léonora Carrington légendés par elle-même), 
(New York Review Children Collection), 2013


Nicolas et Roland ToporUn Monsieur Tout Esquinté 
(dessins de Nicolas avec un petit coup de main de Roland ici et là, 
surtout pour écrire bien proprement les légendes, 
et en introduction un entretien exclusif avec Nicolas, par Roland)
première édition André Balland 1972;
nouvelle édition United Dead Artists, 2017

Gertrude Stein, Le monde est rond 
(The World  Is Round, Scott Books, 1939
avec des illustrations de Clement Hurd)
traduction nouvelle de Martin Richet 
(avec des illustrations d'Alice  Lorenzi), 
éditions Cambourakis, 2017
(il y a aussi une édition bilingue, 
aux Éditions Esperluète, 2011; 
c'est pas celle-là que j'ai eue pour Noël) 



lundi 1 janvier 2018

Bonnes résolutions pour… voyons… on est en quelle année, déjà?




Même bonne, une loi est forcément maladroite. 
C'est pourquoi il faut toujours questionner ou contester son application. Ce questionnement ou cette contestation corrigeront sa maladresse et serviront donc la justice.

Il existe de mauvaises lois qui légitiment l'injustice. Ces lois-là ne sont pas maladroites, car leur application renforce précisément ce qu'elles étaient censées renforcer. Ces lois-là, il faut les combattre, les ignorer, les braver. 
Mais il va de soi, compañeros, que notre opposition à ces lois sera forcément maladroite! 
John Berger, 
De A à X, (From A to X, Verso, 2008) 
traduit par Katya Berger Andreadakis,  
éditions de l'Olivier, 2009,
ISBN 978 2 87929 630 2

lundi 25 décembre 2017

Inspectons le contenu des boites



Aujourd'hui 25 décembre, 
journée internationale de l'ouverture des boites.
Que trouverons-nous à l'intérieur?



Leonora Carrington
The Milk of Dreams
New York Review Books 
(New York Review Children Collection), 2013
ISBN 978 1 68137 094 1



lundi 4 décembre 2017

Le facteur est passé



Et j'ai trouvé ça dans ma boite aux lettres.



Je partage cette information avec vous, car (qui sait?) vous n'avez peut-être pas eu le temps d'aller au salon du livre de jeunesse de Montreuil, qui vient de décerner à Blexbolex sa Pépite d'or; et comme ça, vous aurez peut-être, quand même, une occasion de rencontrer Blexbolex, dont vous avez sûrement retenu le nom si, il y a quelques années, vous lisiez Ferraille (facile; Blexbolex, ce n'est pas un nom si répandu que ça).



vendredi 24 novembre 2017

Suspension et incrédulité


Un clin d'œil à une lectrice fidèle (se reconnaîtra-t-elle?):





Où sont passés janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre et octobre? 
Il paraît que lorsqu'on a éliminé les explications impossibles à une énigme, il faut se tourner sans un regard en arrière vers les explications possibles, seraient-elles même improbables.


Images © Warner bros (and others).

lundi 23 octobre 2017

Aussitôt, plongeant dans l'espace-temps...



Je l'ai finalement vue, cette fameuse adaptation de Valérian par Luc Besson.
L'accueil fait à ce film, par les gens qui aiment la BD, n'était pas des plus encourageants. Tous s'accordaient pour dire, en des termes plus ou moins vigoureux, "pour le rôle de Valérian, Dane De Haan est une énorme et incompréhensible erreur de casting".
Même le très sage Phersv 
(philosophe jusqu'au fatalisme, il résume ainsi ses impressions sur le film: 
"Pour aller vite, ce n'est pas si mal"), 
sur son blog Anniceris, ne peut s'empêcher de remarquer: 
"Le principal défaut me paraît être le manque de "chimie" visible à l'écran entre les deux personnages."

Il n'aurait sans doute pas été évident pour Besson de trouver un acteur ressemblant physiquement au personnage dessiné par Mézières (qui se souvient que Mézières quand il avait créé Valérian il y a un demi-siècle, s'était inspiré de photos d'Hugues Aufray? J'ai entendu quelqu'un au fond de la salle demander "c'est qui Hugues Auffray?" Bon, c'était un chanteur des années 60 qui avait un petit peu, à l'époque, la tête qu'a Vincent Cassel aujourd'hui. Vincent Cassel aurait peut-être été un choix envisageable, mais il était déjà pris pour jouer le lieutenant Blueberry).

Mon impression? Hé bien... ce n'est pas encore ici et maintenant que vous lirez que Dane De Haan dans Valérian n'était pas une énorme et incompréhensible erreur de casting. Incompréhensible, ou du moins inattendue: Besson a des talents divers (mais si!), au nombre desquels on a pu compter une certaine aptitude à réunir à l'écran des couples improbables et qui pourtant marchaient comme sur des roulettes.

Je me permets cependant de hasarder une hypothèse: Dane De Haan était peut-être, parmi les acteurs interviewés pour le rôle, celui qui, physiquement (en dépit de l'âge qui est inscrit sur ses papiers d'identité), ressemblait le plus à ce à quoi Besson ressemblait quand il avait huit ans, l'âge où il envisageait ainsi son avenir: "Quand je sera grand je me marierai avec Laureline, d'abord. Et puis je ferai agent spatio-temporel comme métier, aussi".
Il se trouvait des petits malins, dans la cour de l'école, pour lui répondre:
"D'abord même pas t'es cap de faire agent spatio-temporel, d'abord".
Ce qui le poussait à renchérir:
"Si je suis cap. Et puis aussi je me marierai avec Laureline, d'abord".
Les malins ricanaient encore plus fort, et un petit garçon de huit ans se retrouvait par terre.
Distribuer à Dane De Haan le rôle de Valérian était peut-être, pour Luc, une façon civile de réaliser la promesse qu'il avait faite à ces petits caïds de bac à sable et que des circonstances indépendantes de sa volonté l'avaient empêché de mettre à exécution: "Tu vas voir ta gueule à la prochaine récré".

Luc Besson est un grand garçon maintenant,
cette photo sans trucage en apporte la preuve.

J'espère sincèrement pour Luc Besson qu'en visionnant les rushes de son film, il a eu la joie de se reconnaitre dans le personnage, et de voir se matérialiser ce vieux rêve.

Ça, au moins, c'est une motivation que je peux admettre. Il y a des rêves auxquels il ne faut pas renoncer.
Pour ma part j'ai récemment décidé que quand je serai grand je me marierai avec Judy Hopps.
Et rien ne m'y fera renoncer.

mercredi 11 octobre 2017

Sonnent les matines



Allons bon, j'avais perdu de vue un instant que dans ce rêve c'était la guerre, et que dans cette guerre j'avais à jouer un rôle bien précis: faire redémarrer ce fichu engin! Et (fichu rêve, dans lequel je me trouvais être le seul mécano du commando) mes quatre équipiers n'avaient rien trouvé de mieux, pour m'encourager, que de se mettre à chanter.
Adossés au mur en ruine, alignés et souriants comme pour une photo, ils répétaient:

FRÈRES JACQUES! FRÈRES JACQUES!
Doo-dee-doo… Doo-dee-doo…
Doone, done, deene…  Doone, done, deene…
Doo-dee-dong! Doo-dee-dong!

C'était, apparemment, ce qui, dans leur répertoire, approchait le plus d'une chanson en français.
Il faut le reconnaître, pour des Alliés, ils prononçaient ce qu'ils en avaient retenu, "frères Jacques"  (le reste, ils l'improvisaient) d'une façon assez  convaincante, malgré leurs accents aussi exotiques qu'indéfinissables. Étaient-ils néo-zélandais? écossais? australiens? gallois? cockneys? irlandais? un peu de tout cela? La couleur sable de leurs uniformes devait au moins autant à la poussière accumulée pendant des heures de route dans le désert qu'à aucun règlement militaire; quand je les observais du coin de l'œil, il me semblait bien que l'un d'eux portait un kilt - ou s'agissait-il de jodhpurs en tartan? - un autre, un couvre-chef bizarre… mais bon, c'était des alliés, c'est toujours ça.
Et ces couleurs… elles ressemblaient de plus en plus à celles d'une photo sépia. Fichu sable! Et fichue guerre. On nous avait expliqué que si cette guerre était nécessaire, c'était parce qu'elle devait être la dernière, plus jamais d'autre guerre après ça: cela voulait-il dire que c'était la première? La deuxième? La prochaine?
Et fichue mécanique aussi. 
Le rêve s'achevait, et je n'avais toujours pas fini de la réparer. 
Je n'entendais plus chanter FRÈRES JACQUES.  
Depuis combien de temps? 
En levant les yeux, devant le mur lézardé, je ne voyais plus personne.

vendredi 22 septembre 2017

Des cartoons pour les kids


Vous avez vu le dernier cartoon de Liniers
(bon anniversaire Stephen King!)? 
Il est tellement bien que je l'emprunte sans hésitation, pour vous le montrer, au blog de Dan Wagstaff the casual optimist 
("spread the love", c'est ma devise):

- Je lis une histoire qui fait peur...
- "ÇA", de Stephen King.
Ça parle d'un monstre qui ressemble à un clown
avec des dents pointues, qui apparaît à un enf...
- ...
- Ne te vexe pas!
J'aime bien Liniers, j'aurais dû vous en parler plus tôt. 
Il remplit des albums entiers de jolis dessins, par exemple, la série Macanudo, en français (du Québec) aux Éditions de la Pastèque, ou les leçons de coloriage d'Enriqueta, en français (de France) aux éditions Ici Même qui publient aussi Hans Rickheit et Caro, le monde est petit. Et son dernier album s'appelle Good night, planet, mais il n'est pas encore traduit chez nous, alors il vous faudra le lire en argentin d'Argentine ou en anglais des Amériques.




Et ce n'est pas tout, vous vous en souvenez, 
je vous avais annoncé "pour la fin de l'année" 
la version française de 
Don't get eaten by anything de Dakota McFadzean,  
sous le titre Soudain l'univers prend fin? Hé bien ça y est, soudain, il est apparu sur les rayons de toutes les bonnes librairies! Publié, lui, par les éditions Çà et là. Et la traduction n'est pas mal (par exemple, "boo" est traduit astucieusement par "bou").

Alors? Comment vous situez-vous? 
Vous êtes plutôt "çà et là" ou plutôt "ici même"? 
Plutôt pastèque, vous êtes sûrs?


Illustrations: dessins de Liniers.

mardi 12 septembre 2017

Une bonne idée


Pochée est un court roman de Florence Seyvos, pour lequel j'ai une tendresse toute particulière (en voilà un, de ces livres pas tout jeunes dont je parlais dans mon précédent billet). Son héroïne est une tortue très douée pour la décoration d'intérieur: c'est peut-être pour cette raison que ce roman est paru chez un éditeur labellisé "jeunesse", l'école des loisirs. Vous l'avez sans doute remarqué: les biographies de tortues au tempérament d'artiste peinent à trouver place dans les collections de "littérature blanche", on en chercherait en vain à la NRF, chez POL, dans la Pléiade, aux éditions de Minuit...
 Si je rencontrais Pochée, j'aurais envie de la serrer contre mon cœur. Je m'abstiendrais sans doute, raisonnablement, de le faire: pour une tortue, ce ne serait pas très agréable d'être pressée contre la poitrine d'un grand machin maladroit et vertical, une sorte d'échafaudage ambulant qui contrôle mal ses émotions, pas plus que, pour vous ou moi, de recevoir l'accolade d'un rhinocéros ou d'un hippopotame. À la place, je suppose que, pour manifester ma sympathie, je ramasserais un caillou bleu et que je le ferais briller, en silence, avec ma manche, en espérant qu'elle comprendrait l'intention (est-ce que ce serait une bonne idée? je ne sais pas, il m'arrive, à moi aussi, d'être maladroit quand je m'essaie à la communication inter-espèces).
Pochée, jeune tortue, a tout pour être heureuse. Elle a un ami (il était assis à côté d'elle à l'école) très beau, très gentil, et très intelligent. Ils prévoient de rester toujours ensemble, et de faire des grands voyages tout le temps. Un accident stupide (la chute d'un caillou) les sépare. Souvenez-vous, lecteurs, de ne pas jeter vos cailloux n'importe où, ça peut faire très mal à une tortue. Pochée mettra longtemps, disons la moitié d'une vie (c'est long, une vie de tortue) à se reconstruire, comme on dit. Longtemps, elle aura du mal  à nouer des relations sereines avec les gens qu'elle rencontrera, même quand ce seront de gentils escargots ou de gentils hérissons.  Florence Seyvos en parle avec le vocabulaire des "livres pour enfants", mais avec un sérieux dépourvu de pathos que pourraient lui envier bien des romans "pour adultes". Claude Ponti a dessiné minutieusement le cadre des aventures de Pochée: d'amples paysages de forêt et de montagne, dans lesquels Pochée paraît toute petite (c'est un peu normal: elle n'est pas bien grande), petite... aussi petite qu'Icare dans le tableau de Brueghel, La chute d'Icare.

Le monde est grand, Pochée est toute petite.


Puis... il y a une ellipse, une longue ellipse (je vous l'ai dit, c'est long, une vie de tortue) et quand nous retrouvons Pochée, elle est grand-mère. Elle raconte ses aventures à ses nombreux petits-enfants: comment elle a vécu longtemps toute seule dans une grotte, comment elle a rencontré un escargot azimuté, un hérisson timide... elle raconte avec verve, c'est une bonne conteuse, et les petits tortillons rient beaucoup. Sauf une de ses petites-filles: Bulle.

Au bout d'un moment, Bulle dit:
- Moi, Grand'mère, quand je serai grande, je ne ferai rien comme toi.
- Ah bon? dit Pochée.
- Non, dit Bulle. Moi j'aurai un ami. Il sera assis à côté de moi à l'école. Il sera très très beau, très très gentil, et très très intelligent. Il sera tout comme je veux. Et après on fera des grands voyages tout le temps. Et je serai toujours très heureuse. Et il ne m'abandonnera jamais, ajouta-t-elle en jetant dans l'eau un petit caillou bleu.
- Quelle bonne idée, ma petite fille, dit Pochée en regardant le caillou descendre au fond de la rivière, 

FIN
(illustrations de Claude Ponti), 
l'école des loisirs 1994, 1997 


Illustration de Claude Ponti.