lundi 23 octobre 2017

Aussitôt, plongeant dans l'espace-temps...



Je l'ai finalement vue, cette fameuse adaptation de Valérian par Luc Besson.
L'accueil fait à ce film, par les gens qui aiment la BD, n'était pas des plus encourageants. Tous s'accordaient pour dire, en des termes plus ou moins vigoureux, "pour le rôle de Valérian, Dane De Haan est une énorme et incompréhensible erreur de casting".
Même le très sage Phersv 
(philosophe jusqu'au fatalisme, il résume ainsi ses impressions sur le film: 
"Pour aller vite, ce n'est pas si mal"), 
sur son blog Anniceris, ne peut s'empêcher de remarquer: 
"Le principal défaut me paraît être le manque de "chimie" visible à l'écran entre les deux personnages."

Il n'aurait sans doute pas été évident pour Besson de trouver un acteur ressemblant physiquement au personnage dessiné par Christin (qui se souvient que Christin quand il avait créé Valérian il y a un demi-siècle, s'était inspiré de photos d'Hugues Aufray? J'ai entendu quelqu'un au fond de la salle demander "c'est qui Hugues Auffray?" Bon, c'était un chanteur des années 60 qui ressemblait un petit peu, à l'époque, à Vincent Cassel aujourd'hui. Vincent Cassel aurait peut-être été un choix envisageable, mais il était déjà pris pour jouer le lieutenant Blueberry).

Mon impression? Hé bien... ce n'est pas encore ici et maintenant que vous lirez que Dane De Haan dans Valérian n'était pas une énorme et incompréhensible erreur de casting. Incompréhensible, ou du moins inattendue: Besson a des talents divers (mais si!), au nombre desquels on a pu compter une certaine aptitude à réunir à l'écran des couples improbables et qui pourtant marchaient comme sur des roulettes.

Je me permets cependant de hasarder une hypothèse: Dane De Haan était peut-être, parmi les acteurs interviewés pour le rôle, celui qui, physiquement (en dépit de l'âge qui est inscrit sur ses papiers d'identité), ressemblait le plus à ce à quoi Besson ressemblait quand il avait huit ans, l'âge où il envisageait ainsi son avenir: "Quand je sera grand je me marierai avec Laureline, d'abord. Et puis je ferai agent spatio-temporel comme métier, aussi".
Il se trouvait des petits malins, dans la cour de l'école, pour lui répondre:
"D'abord même pas t'es cap de faire agent spatio-temporel, d'abord".
Ce qui le poussait à renchérir:
"Si je suis cap. Et puis aussi je me marierai avec Laureline, d'abord".
Les malins ricanaient encore plus fort, et un petit garçon de huit ans se retrouvait par terre.
Distribuer à Dane De Haan le rôle de Valérian était peut-être, pour Luc, une façon civile de réaliser la promesse qu'il avait faite à ces petits caïds de bac à sable et que des circonstances indépendantes de sa volonté l'avaient empêché de mettre à exécution: "Tu vas voir ta gueule à la prochaine récré".

Luc Besson est un grand garçon maintenant,
cette photo sans trucage en apporte la preuve.

J'espère sincèrement pour Luc Besson qu'en visionnant les rushes de son film, il a eu la joie de se reconnaitre dans le personnage, et de voir se matérialiser ce vieux rêve.

Ça, au moins, c'est une motivation que je peux admettre. Il y a des rêves auxquels il ne faut pas renoncer.
Pour ma part j'ai récemment décidé que quand je serai grand je me marierai avec Judy Hopps.
Et rien ne m'y fera renoncer.

mercredi 11 octobre 2017

Sonnent les matines



Allons bon, j'avais perdu de vue un instant que dans ce rêve c'était la guerre, et que dans cette guerre j'avais à jouer un rôle bien précis: faire redémarrer ce fichu engin! Et (fichu rêve, dans lequel je me trouvais être le seul mécano du commando) mes quatre équipiers n'avaient rien trouvé de mieux, pour m'encourager, que de se mettre à chanter.
Adossés au mur en ruine, alignés et souriants comme pour une photo, ils répétaient:

FRÈRES JACQUES! FRÈRES JACQUES!
Doo-dee-doo… Doo-dee-doo…
Doone, done, deene…  Doone, done, deene…
Doo-dee-dong! Doo-dee-dong!

C'était, apparemment, ce qui, dans leur répertoire, approchait le plus d'une chanson en français.
Il faut le reconnaître, pour des Alliés, ils prononçaient ce qu'ils en avaient retenu, "frères Jacques"  (le reste, ils l'improvisaient) d'une façon assez  convaincante, malgré leurs accents aussi exotiques qu'indéfinissables. Étaient-ils néo-zélandais? écossais? australiens? gallois? cockneys? irlandais? un peu de tout cela? La couleur sable de leurs uniformes devait au moins autant à la poussière accumulée pendant des heures de route dans le désert qu'à aucun règlement militaire; quand je les observais du coin de l'œil, il me semblait bien que l'un d'eux portait un kilt - ou s'agissait-il de jodhpurs en tartan? - un autre, un couvre-chef bizarre… mais bon, c'était des alliés, c'est toujours ça.
Et ces couleurs… elles ressemblaient de plus en plus à celles d'une photo sépia. Fichu sable! Et fichue guerre. On nous avait expliqué que si cette guerre était nécessaire, c'était parce qu'elle devait être la dernière, plus jamais d'autre guerre après ça: cela voulait-il dire que c'était la première? La deuxième? La prochaine?
Et fichue mécanique aussi. 
Le rêve s'achevait, et je n'avais toujours pas fini de la réparer. 
Je n'entendais plus chanter FRÈRES JACQUES.  
Depuis combien de temps? 
En levant les yeux, devant le mur lézardé, je ne voyais plus personne.

vendredi 22 septembre 2017

Des cartoons pour les kids


Vous avez vu le dernier cartoon de Liniers
(bon anniversaire Stephen King!)? 
Il est tellement bien que je l'emprunte sans hésitation, pour vous le montrer, au blog de Dan Wagstaff the casual optimist 
("spread the love", c'est ma devise):

- Je lis une histoire qui fait peur...
- "ÇA", de Stephen King.
Ça parle d'un monstre qui ressemble à un clown
avec des dents pointues, qui apparaît à un enf...
- ...
- Ne te vexe pas!
J'aime bien Liniers, j'aurais dû vous en parler plus tôt. 
Il remplit des albums entiers de jolis dessins, par exemple, la série Macanudo, en français (du Québec) aux Éditions de la Pastèque, ou les leçons de coloriage d'Enriqueta, en français (de France) aux éditions Ici Même qui publient aussi Hans Rickheit et Caro, le monde est petit. Et son dernier album s'appelle Good night, planet, mais il n'est pas encore traduit chez nous, alors il vous faudra le lire en argentin d'Argentine ou en anglais des Amériques.




Et ce n'est pas tout, vous vous en souvenez, 
je vous avais annoncé "pour la fin de l'année" 
la version française de 
Don't get eaten by anything de Dakota McFadzean,  
sous le titre Soudain l'univers prend fin? Hé bien ça y est, soudain, il est apparu sur les rayons de toutes les bonnes librairies! Publié, lui, par les éditions Çà et là. Et la traduction n'est pas mal (par exemple, "boo" est traduit astucieusement par "bou").

Alors? Comment vous situez-vous? 
Vous êtes plutôt "çà et là" ou plutôt "ici même"? 
Plutôt pastèque, vous êtes sûrs?


Illustrations: dessins de Liniers.

mardi 12 septembre 2017

Une bonne idée


Pochée est un court roman de Florence Seyvos, pour lequel j'ai une tendresse toute particulière (en voilà un, de ces livres pas tout jeunes dont je parlais dans mon précédent billet). Son héroïne est une tortue très douée pour la décoration d'intérieur: c'est peut-être pour cette raison que ce roman est paru chez un éditeur labellisé "jeunesse", l'école des loisirs. Vous l'avez sans doute remarqué: les biographies de tortues au tempérament d'artiste peinent à trouver place dans les collections de "littérature blanche", on en chercherait en vain à la NRF, chez POL, dans la Pléiade, aux éditions de Minuit...
 Si je rencontrais Pochée, j'aurais envie de la serrer contre mon cœur. Je m'abstiendrais sans doute, raisonnablement, de le faire: pour une tortue, ce ne serait pas très agréable d'être pressée contre la poitrine d'un grand machin maladroit et vertical, une sorte d'échafaudage ambulant qui contrôle mal ses émotions, pas plus que, pour vous ou moi, de recevoir l'accolade d'un rhinocéros ou d'un hippopotame. À la place, je suppose que, pour manifester ma sympathie, je ramasserais un caillou bleu et que je le ferais briller, en silence, avec ma manche, en espérant qu'elle comprendrait l'intention (est-ce que ce serait une bonne idée? je ne sais pas, il m'arrive, à moi aussi, d'être maladroit quand je m'essaie à la communication inter-espèces).
Pochée, jeune tortue, a tout pour être heureuse. Elle a un ami (il était assis à côté d'elle à l'école) très beau, très gentil, et très intelligent. Ils prévoient de rester toujours ensemble, et de faire des grands voyages tout le temps. Un accident stupide (la chute d'un caillou) les sépare. Souvenez-vous, lecteurs, de ne pas jeter vos cailloux n'importe où, ça peut faire très mal à une tortue. Pochée mettra longtemps, disons la moitié d'une vie (c'est long, une vie de tortue) à se reconstruire, comme on dit. Longtemps, elle aura du mal  à nouer des relations sereines avec les gens qu'elle rencontrera, même quand ce seront de gentils escargots ou de gentils hérissons.  Florence Seyvos en parle avec le vocabulaire des "livres pour enfants", mais avec un sérieux dépourvu de pathos que pourraient lui envier bien des romans "pour adultes". Claude Ponti a dessiné minutieusement le cadre des aventures de Pochée: d'amples paysages de forêt et de montagne, dans lesquels Pochée paraît toute petite (c'est un peu normal: elle n'est pas bien grande), petite... aussi petite qu'Icare dans le tableau de Brueghel, La chute d'Icare.

Le monde est grand, Pochée est toute petite.


Puis... il y a une ellipse, une longue ellipse (je vous l'ai dit, c'est long, une vie de tortue) et quand nous retrouvons Pochée, elle est grand-mère. Elle raconte ses aventures à ses nombreux petits-enfants: comment elle a vécu longtemps toute seule dans une grotte, comment elle a rencontré un escargot azimuté, un hérisson timide... elle raconte avec verve, c'est une bonne conteuse, et les petits tortillons rient beaucoup. Sauf une de ses petites-filles: Bulle.

Au bout d'un moment, Bulle dit:
- Moi, Grand'mère, quand je serai grande, je ne ferai rien comme toi.
- Ah bon? dit Pochée.
- Non, dit Bulle. Moi j'aurai un ami. Il sera assis à côté de moi à l'école. Il sera très très beau, très très gentil, et très très intelligent. Il sera tout comme je veux. Et après on fera des grands voyages tout le temps. Et je serai toujours très heureuse. Et il ne m'abandonnera jamais, ajouta-t-elle en jetant dans l'eau un petit caillou bleu.
- Quelle bonne idée, ma petite fille, dit Pochée en regardant le caillou descendre au fond de la rivière, 

FIN
(illustrations de Claude Ponti), 
l'école des loisirs 1994, 1997 


Illustration de Claude Ponti.

dimanche 10 septembre 2017

Mois doux, mois de s'étendre


Je vous avais promis il y a quelques semaines, chers visiteurs, de vous guider dans vos lectures d'été, et j'avais commencé (avec une sage lenteur) à mettre ce plan à exécution... Mais, peut-être l'avez-vous déjà entendu dire (un certain Robert Burns l'a affirmé avec force, et par la suite un  John Steinbeck non moins certain l'a approuvé sans réserve): "même les plans les plus velus, qu'ils eussent été ourdis par des souris ou par des hommes, finissent souvent en queue de rat";  des circonstances indépendantes de ma volonté ont fait qu'en ce mois d'août 2017, j'ai lu plutôt moins que d'habitude, moins en tout cas qu'en aucun mois d'août dont je garde le souvenir… et, en tous cas, j'ai lu moins de nouveautés.  J'espère que ce mois de septembre sera plus propice à la lecture, et que vous ne m'en voudrez pas si, dans les jours qui viennent, au lieu de vous soumettre mes pronostics pour les prix littéraires de la rentrée, je vous parle de quelques lectures pas vraiment récentes, mais qui ont bien supporté les épreuves du passage du temps et de la confrontation aux souvenirs?



mardi 29 août 2017

On va tout retrouver comme avant.



Bientôt la rentrée? 
Allons-nous tout retrouver comme avant? 
Aurons-nous la même chance qu'Howard Phillips Lovecraft
Si nous lui posions la question, il répondrait sans doute: 
"On peut toujours rêver".


J’étais en train de marcher ou plutôt de patauger dans un marécage sans aucun arbre, qui semblait interminable, sous un ciel de plomb. 
Mon compagnon était un vieil homme – un homme si vieux que j’en avais peur, même si je savais que je le connaissais, ou l’avais connu autrefois. Ses cheveux blancs lui tombaient sur les épaules, et sa barbe traînait presque par terre. En dépit de son âge il était plus fort que moi, et tenait un pas que j’avais du mal à suivre. 
Alors soudain j’aperçus une maison isolée sur l’horizon tout devant. C’était une très vieille maison – une ferme typique de Nouvelle-Angleterre du type qui se construisait vers 1640 ou 1680, avec un toit pointu et excessivement compliqué, et des bardeaux sur toute sa surface. Elle semblait être en état épouvantable, au dernier degré de l’abandon. 
Comme nous approchions, le vieil homme me dit: 
– Ça n’a pas changé. 
Je ne répondis pas. 
Alors il dit: 
– Ça fait deux cents ans, que ça n’a pas changé. 
Je restai silencieux. 
Alors il dit: 
– Tu étais idiot d’attendre et de renaître, je suis moins bête, je suis resté vivant tout ce temps. 
Et comme il me disait cela, je pensai que je me souvenais de lui. 
Il était maintenant habillé d’un vêtement si décoloré et indescriptible que je ne peux l’analyser – cela aurait pu être un genre de robe faites de vieux sacs en toile cousus ensemble – mais je me souvenais de lui quand il était jeune, portant de hautes bottes et un manteau rouge, avec une grande perruque noire et un tricorne. 
Dans ce vague souvenir, son visage était lisse, même si la forte poussée de sa barbe lui donnait un aspect bleuté. 
Alors je dis: 
– Ça n’a pas changé. 
Nous approchâmes et entrâmes dans la maison, trouvant à l’intérieur une masse de plâtre écroulé et une ruine générale. 
Nous commençâmes de grimper un escalier pourri, et le vieil homme dit: 
– On va tout retrouver comme avant. 
Et je répondis: 
– Tout ça est pareil qu’il y a deux siècles, on va le retrouver en haut. 
Et nous continuions de grimper. La maison n’avait qu’un étage, mais le haut du vieil escalier n’en semblait pas plus proche. Monter, monter, monter – jusqu’à ce que les murs autour de nous se transforment en brume et nuages tourbillonnants – et encore nous montions, montions. 
– On va trouver ça comme c’était autrefois, ça n’a pas changé. 
Et nous montions, et nous montions, 
et là s’arrête le rêve.
H. P. Lovecraft  

vendredi 18 août 2017

Monsieur Sanday était-il toujours Edgar à lui-même?



Ils me reprochaient d'être inégal, les imbéciles! 
S'ils savaient quel éloge ils me font, car 
cela a été ma constante préoccupation 
que de ne pas être égal à moi-même
de ne jamais recommencer ce que j'avais déjà fait.  



Grande est la frustration du lecteur du XXI° siècle face à ces romans policiers signés, tantôt Ed Faure, tantôt Edgar Sanday.  Avouons-le: écrits entre la fin des années 30 et celle des années 40,  chacune de leurs pages affiche sans équivoque sa date de rédaction. Il faut aimer l'odeur un peu âcre de la poussière des vieilles bibliothèques pour bien les apprécier.
Pour une bonne part, leur coloration désuète est sans doute intentionnelle; ils fourmillent de références à un genre qui, à l'époque où ils ont été écrits, avait déjà connu son âge d'or: celui des romans à énigmes où des mystères élégants sont résolus par des gens de bonne compagnie enfoncés dans de profonds fauteuils. On devine un hommage amusé  à cette tradition du mystère à l'anglaise; clin d'œil parmi d'autres: ces romans situés dans la bourgeoisie française la plus conventionnelle, dans les paysages de la province française la plus torpide, sont incongrument émaillés de noms à consonance anglo-saxonne; c'est à l'anglaise aussi qu'on y flirte comme dans les romans d'Agatha Christie (ceux du moins qui mettent en scène des Tommy, des Tuppence et autres jeunes couples attendrissants).

Autre sujet d'irritation pour le lecteur: le caractère abrupt, et dirait-on, tronqué, des dénouements.
Jamais de scène triomphale de révélation à la Hercule Poirot ou à la Ellery Queen; au lieu de cela, des confessions étouffées dans l'œuf, des révélations qui ne seront pas rendues publiques, bref, des victoires sans lendemain…

Non que l'auteur néglige de renouer les fils épars de l'intrigue - il le fait, même si c'est au prix de contorsions assez acrobatiques - non, on pourrait croire que c'est à dessein qu'après avoir tourné et retourné l'intrigue comme un rébus autour d'un mirliton, il se dispense de servir à point le genre de dénouement bien cuit auquel le lecteur des bibliothèques de gare a été habitué. Le facétieux juriste se joue de ses lecteurs, il se moque de leurs attentes.
Ici, un personnage longtemps cru victime d'une impitoyable persécution est découvert responsable (involontaire!) de la série de morts peu naturelles qui, justement, avait fait croire à un vaste complot dont il aurait été la cible ultime; là, un "détective" improvisé, juste après avoir désigné un coupable par un raisonnement classique, est accusé à son tour par un autre "détective" d'occasion usant exactement du même raisonnement, avant que les deux hypothèses ne soient renvoyées dos à dos…

Le caractère déceptif de la solution de ces romans n'est pas accidentel: à l'époque où ils furent écrits, on l'a vu, le genre "détective en chambre" semblait avoir joué toutes ses cartes, et ne plus pouvoir se renouveler que par la parodie et la mystification. C'est précisément à cette époque (1942) que Borges et Bioy Casares imaginaient leur détective paradoxal, Don Isidro Parodi, dans un autre jeu littéraire référentiel. Curieusement, une des premières énigmes résolues par le reclus portègne concerne un homme qui, résolu à mettre fin à ses jours mais craignant de manquer de fermeté au dernier moment,  multiplie les précautions pour ne pas se rater, causant involontairement une cascade  d'incidents bizarres qui brouillent tous les indices recueillis par les enquêteurs: justement comme dans un des romans de Monsieur Ed…
Les dates de conception des deux œuvres sont si proches qu'une influence dans un sens ou dans l'autre est peu probable: à l’époque, Borges et Bioy ne devaient pas avoir entendu parler de Monsieur Ed plus que Maître Faure ne devait connaître Don Bustos (en revanche, un débat était dans l'air du temps: le suicide est-il une manifestation de courage, ou de lâcheté? il n'est pas impossible que ce qu'on retrouve, dans l'un et l'autre cas, ce soit un écho de ce débat, mais tiraillé du côté du burlesque ou de l'absurde).



Pour rencontrer M. Marshes

Jamais nommée, à peine évoquée à mots couverts, l'ombre d'une passion interdite plane sur Pour rencontrer Monsieur Marshes. Une confession autographe, nous assure-t-on très tôt dans le roman, contient la clé de toute l'affaire; vous imaginez déjà que cette confession sera lue au dernier chapitre, à la lueur des bougies, dans la bibliothèque de l'indispensable château qui est un des décors de l'histoire, devant une assistance pétrifiée?  Que, d’une façon ou d’une autre, ce document (qui, comble d'ironie, a été déposé sous pli scellé dès l'un des premiers chapitres dans le bureau du juge d'instruction qui joue plus ou moins, à son corps défendant, le rôle du détective occasionnel) sera un élément-clé de l'intrigue?
Sans doute  l’a-t-on mentionné de bonne heure pour qu'il serve (comme un MacGuffin) de prétexte à un dérapage inattendu dans ce récit à l'ambiance douillette: cambriolage, substitution, acte de violence, chantage?
Non. Les dernières lignes nous assurent que le secret demeurera un secret pour le monde comme pour le lecteur. Ce final est si abrupt qu'on ne peut exclure totalement qu'une forme de censure ou d'autocensure en soit en partie responsable, tant le secret effleuré pouvait paraître scabreux dans les années 40 (de nos jour, au contraire, peu d'auteurs de polars se priveraient de tartiner, sur ce thème, des pages et des pages de psychologie de supermarché)… mais c'est plutôt l'hypothèse de la mise à distance des convention du genre que confirment les romans suivants, dont la fin est presque aussi frustrante.

Pour rencontrer M. Marshes, première parution: Sequana Éditeur, 1942 (roman policier publié sous le pseudonyme Ed Faure, réédité en 1987 chez 10/18 dans la collection Grands Détectives)



L'installation du Président Fitz-Mole

Son action étant très précisément datée (l'été 1937), Pour rencontrer Monsieur Marshes est probablement le roman dont la rédaction est la plus ancienne dans l'ordre chronologique. Mais ce qui en témoigne encore plus clairement, c'est l'évolution de l'écriture, dès le second roman, vers plus de "professionnalisme": intrigue tout aussi alambiquée, mais articulée de façon plus rigoureuse; en outre, personnages moins conventionnels, rapports moins schématiques... 
On pourrait en conclure que les bizarreries du premier roman témoignaient d'une maladresse de débutant qui aurait été amendée par la suite? On aurait tort: la fin du deuxième roman témoigne de la même désinvolture envers les codes que celle du premier et nous montre la principale  figure féminine impliquée dans l'affaire, si peu intéressée par sa résolution (alors qu'elle  figure en bonne place sur la liste des suspects)… qu'elle pose, au dernier chapitre, un lapin à l'aspirant détective (lequel, comme il se doit, en pince pour elle),  le privant de l'occasion de jouer devant elle les Hercule Poirot! (ce qui amène presque inévitablement le lecteur à se demander pourquoi elle est si pressée de disparaître, et si, par hasard, un détail n'aurait pas échappé à l'apprenti-détective... et à lui-même).

Sur le plan de l’écriture, l'auteur a gagné en expérience: les scènes de marivaudage entre un jeune juriste un peu dépassé par les événements et une jeune femme mystérieuse au passé tourmenté (encore des éléments récurrents dans l'œuvre de Monsieur Edgar) sont écrites avec plus de naturel, et mieux insérées dans la trame du roman.
Sans doute le choix du cadre est-il aussi plus judicieux.
M. Marshes était situé dans le milieu des "rois du pétrole", pour parler comme la feuille de chou dont un des personnages découvre la "une" dans un des premiers chapitres, et la description qui y était faite de ces personnages mythiques devait sans doute davantage à l'image qu'en donnait alors la presse à sensation, ou le roman feuilleton, qu'à aucune réalité contemporaine.

Tout au contraire, c'est dans un cadre que connaissait bien certain jeune avocat que se déroule L'installation du Président Fitz-Mole: Aix-en-Provence, et son microcosme judiciaire.
En dépit de sa date de publication et de l'absence de repère temporel dans le récit, l'action de ce deuxième roman est, elle aussi, très clairement située dans l'insouciant entre-deux-guerres: aucune allusion à quelque actualité politique que ce soit ne vient alourdir l’atmosphère (et on retrouve ici et là des noms à sonorité anglaise, un rien incongrus sur le cours Mirabeau).
Maîtrisant mieux les ficelles du métier, notre romancier ne renonce pas pour autant  à son goût pour les fins déconcertantes: ce qui nous conforte dans l’idée que cette bizarrerie, déjà présente dans M. Marshes, n'était pas due à une maladresse de débutant, mais qu'elle s'inscrivait dans une démarche délibérée; comme, aussi, le choix d'un coupable paradoxal, motivé par une passion dévoyée et destructrice.

L'installation du président Fitz-Mole, première parution: Sequana Éditeur, 1942 (roman policier publié sous le pseudonyme Ed Faure, réédité en 1987 chez 10/18 dans la collection Grands Détectives)


Monsieur Langois n'est pas toujours égal à lui-même

Cette fin de la décennie 1940 allait voir le roman policier explorer d'autres avenues. Le roman noir américain avait débarqué en même temps que les jeeps; les romanciers français - au premier rang desquels Léo Malet (c'est pendant ces années que se situe la gestation de sa Trilogie Noire) - allaient  enrichir le genre de leur nuances personnelles de fuligine. Le roman à énigme avec tasses de thé et fauteuils de cuir allait connaître une (relative) éclipse, avant de revenir avec la fin du siècle (plus que jamais enjolivé de patine, et souvent, désormais, pimenté d’éléments méta-fictionnels).
Le nommé Ed Faure ne fera plus parler de lui. Un peu de temps se passe (un temps bien employé par son alter ego l'avocat Edgar Faure, dont la carrière prend une toute nouvelle tournure), et Monsieur Ed devient Edgar Sanday; sous cette signature ne paraîtra (sauf erreur de ma part) que le seul roman M. Langois n'est pas toujours égal à lui-même. Pourtant, quand, vers la fin de sa vie, Edgar Faure évoquait dans des interviews sa courte carrière de romancier, c'est toujours au pseudonyme "Edgar, sans D" qu'il faisait référence - sans doute par souci de simplification.

C’est dans une province balzacienne que Monsieur Sans D a situé un drame encore plus feutré que dans ses premiers romans. Plus feutré, mais encore moins conventionnel: cette fois, on ne se contente pas de revisiter, de façon un peu désinvolte, les classiques: on accueille carrément l’Ange du Bizarre. Il est bien étrange, le métier qu’a choisi Monsieur Langois: et il le fait étrangement.
On dirait aujourd’hui que Monsieur Langois fait du lobbying: une activité dont Edgar Faure connaissait bien les mécanismes, qu’il caricature ici à plaisir. Cette fois, c’est à un autre artifice qu’a recours le romancier: l’utilisation d’une "invention" improbable qui doit davantage à l’idée que la littérature populaire d’avant-guerre véhiculait de la science qu’à la hard science dont se réclame aujourd’hui la SF.

Là encore, marivaudage et affrontements à fleurets mouchetés tiennent toute la place qui serait, de nos jours, occupée par procédures judiciaires et expertises scientifiques. Et on se retrouve, à la fin, devant  une non-résolution qui laisse, une fois encore, un sentiment de malaise diffus.

M. Langois n'est pas toujours égal à lui-même, première parution:, Julliard 1950 (roman "d'atmosphère" publié sous le pseudonyme Edgar Sanday, réédité en 1987 chez 10/18 dans la collection Grands Détectives)



Puisque je vous dis que je ne suis pas le docteur Jekyll. Je m'appelle Faure, Edgar Faure.

Il est peut-être dommage qu'à aucun moment de sa carrière, le Président Faure n'ait été tenté par la speculative-fiction: une incursion de sa part dans le genre aurait sans doute donné un résultat bien curieux (c’est lui qui, en 1957, argumentant avec sa vivacité habituelle en faveur du rappel aux affaires du général De Gaulle, imagina cette savoureuse formule:  "l'Algérie est un problème de la quatrième dimension qui ne peut être résolu que par un personnage venu de la quatrième dimension").
Mais ce sont publications universitaires, essais et recueils de souvenirs qui occuperont désormais les loisirs de plus en plus rares que lui laissera une vie publique bien remplie.


Vous vous souvenez, certainement, lecteurs érudits, de la distinction établie par J. P. Manchette entre le roman à énigme, "roman du rétablissement du Droit bourgeois", et le roman noir, "pour lequel l’ordre dudit Droit n’est pas bon". Sans faire d'Edgar Sanday un crypto-trotskyste, on ne peut manquer de remarquer que, dans chacun de ses petits romans, le jeune avocat prend acte de l’impuissance de ce Droit bourgeois à rétablir autre chose qu'une apparence d’ordre: un trompe-l’œil parmi d’autres trompe-l’œil. L’ordre ne sera rétabli qu’en apparence, parce que cet ordre n’a jamais été qu’une illusion.
Edgar Sanday, crypto-révolutionnaire? Sûrement pas, ses romans, en revanche, pourraient bien être des crypto-noirs. Confessions étouffées dans l'œuf, révélations qui ne seront pas rendues publiques, victoires sans lendemain, pour autant que ce soient des victoires… ne s'agit-il pas d'éléments caractéristiques du roman noir? La pipe et la robe de chambre seraient-elles des leurres?
Au début de ce billet, j’ai qualifié les romans de Monsieur Edgar de frustrants: mais le lecteur contemporain n’a-t-il pas appris à goûter la frustration, lorsque c’est un romancier qui la lui inflige,  comme une sorte de plaisir coupable? Peut-être les romans de Monsieur Ed méritent-ils d’être relus du même œil que les fantaisies pseudo-gothiques de Joyce Carol Oates, les pastiches holmésiens de Nicholas Meyer, Gérard Dôle ou René Réouven, les labyrinthes dans lesquels Mark Z. Danielewsky,  Thomas Pynchon,  Charles Palliser, nous perdent délibérément?


Ed Faure/Edgar Sanday,
Pour rencontrer M. Marshes, 
L'installation du président Fitz-Mole
Monsieur Langois n'est pas toujours égal à lui-même, 
10/18, Grands Détectives, 1987.
Je ne peux vous assurer que ces trois 10/18 sont 
actuellement disponibles chez leur éditeur; 
mais dans les cas de ce genre, il y a 
toujours les boites des bouquinistes, non?

dimanche 13 août 2017

Puis j'ai eu sommeil, tant j'avais marché déjà (Ronce-Rose, d'Éric Chevillard)




Vous avez lu l'histoire
De Jesse James?
Comment il vécut,
Comment il est mort…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Bonnie and Clyde…
… Bonnie and Clyde!
(Serge Gainsbourg)


Vous avez lu l'histoire
De la Princesse Angine?
Comment elle vécut,
Comment elle est morte…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Ronce-Rose… 
… Ronce-Rose!
(moi)


La question "Vous avez lu l'histoire de la Princesse Angine?" est purement oratoire, bien sûr; vous l'avez lu, ce roman de Topor, n'est-ce pas? Et naturellement, ça vous a plu, La Princesse Angine, même si la fin est triste, parce que c'est une histoire de quête et d'épreuves surmontées, comme Les cygnes sauvages, Les enfants du capitaine Grant, À la recherche du temps perdu, toutes ces histoires avec des quêtes dedans… 
Donc, puisque vous avez aimé La Princesse Angine, je pense que vous aimerez aussi Ronce-Rose, un livre paru sous la signature d'Éric Chevillard (en plus le livre est vendu entouré d'un large bandeau bleu sur lequel est écrit 
  ÉRIC CHEVILLARD   
en majuscules pour dissiper les malentendus), bien que celui-ci, comme Edgar Poe à propos de son Manuscrit trouvé dans une bouteille, ou Stanislas Lem pour son Manuscrit trouvé dans une baignoire,  ou encore comme Frank Wedekind en préambule à sa nouvelle Minne-haha ou la contrée aux eaux riantes, affirme que c'est en fait un manuscrit écrit par quelqu'un d'autre et dont il s'est contenté de vérifier la ponctuation. 
 Je ne sais trop que penser de cette affirmation. Par moments, je crois que Ronce-Rose, en vrai, c'est Éric Chevillard qui s'est déguisé pour faire une farce. Parce que son métier, c'est de faire des farces et des attrapes (il le dit lui-même). 
D'ailleurs, sur son blog l'autofictif, Éric Chevillard se flatte d'avoir écrit lui-même Ronce-Rose:
"Pardon, pardon, je crois qu’il y a méprise, je n’ai pas écrit l’histoire de Ronce-Rose pour qu’elle fasse la saison littéraire puis soit ensevelie sous les romans de la rentrée de printemps, mais afin qu’elle s’inscrive à jamais dans la mémoire et l’imaginaire du monde comme celle d’Alice, il me paraît important de dissiper ce petit malentendu idiot." 
Ceci dit, faut-il croire tout ce qu'il écrit dans l'autofictif? dans autofictif il y a auto, un mot qui inspire confiance, mais il y a aussi fictif, et fictif ça peut vouloir dire "n'importe quoi". 
Pour se faire une opinion, il faut continuer à lire Ronce-Rose sans s'arrêter à la première impression, car Chevillard tout autofictif qu'il soit est un peu comme ce Mâchefer qui est peut-être fictif et peut-être pas (il a aussi une auto, mais elle est "de fonction" alors elle change tout le temps) et dont Ronce-Rose dit: 
Je suis presque sûre que c'est une blague, même s'il y a suffisamment de vrai dans ce que dit  Mâchefer pour que le doute soit permis. 

Et un peu plus loin elle enfonce le clou: 
Je saurais d'après ses réponses si c'est une blague ou pas, même s'il faut se méfier de Mâchefer qui serait capable d'inventer d'autres blagues comme réponses. C'est son métier après tout. 
Vous avez remarqué? ce que Ronce-Rose dit de Mâchefer pourrait, plus ou moins, s'appliquer à Chevillard, vu son métier. Ils se connaissent peut-être?

Alors d'autres fois je pense que Ronce-Rose est une personne pour de vrai, parce que la sagesse populaire le dit: la sincérité a des accents qui ne trompent pas. Justement, Ronce-Rose ne se trompe jamais pour les accents, ni pour les conjugaisons, d'ailleurs, ni pour les accords, elle écrit très bien, bien qu'elle n'aille pas à l'école, elle nous le dit et elle explique pourquoi:
Toutes les expressions que je connais, c'est Mâchefer qui me les a apprises. Les autres choses aussi, parce que nous avons jugé préférable que je n'aille pas à l'école, voyez-vous. Mâchefer trouve que ce n'est pas un endroit pour les enfants.

Toutes les choses qui, si on en fait une lecture superficielle, peuvent paraître bizarres ou contradictoires dans ce livre trouvent une explication. 
Ce n'est pas parce que dans une histoire une auto change tout le temps que ça prouve automatiquement que c'est une voiture de fiction: l'explication, ce peut très bien être  que c'est une voiture de fonction.
Ça peut paraître bizarre que Ronce-Rose, à sept ou huit ans (on n'est pas sûrs), ait un si riche vocabulaire: tout s'éclaire quand on comprend qu'elle a eu pour précepteur un expert en redistribution de richesses. 
Ça peut surprendre que Ronce-Rose emploie souvent des mots gais pour parler de choses tristes  et des mots tristes pour parler de choses gaies: c'est qu'elle a eu un coach personnel (pour la culture physique) qui était saisi d'un vertige (métaphysique) quand on  lui demandait la différence entre une roue et un cric.

Ma chambre à moi est un peu triste malgré le gros panda roux assis dans le coin, mais elle est provisoire et, comme ça,  je l'aime mieux, c'est comme si une vieille dame douce et gentille qu'on va bien regretter était en train d'y mourir. Mâchefer m'a promis que bientôt j'en aurai une plus gaie, que je pourrai choisir la couleur. Les mésanges et le sureau aussi sont provisoires, si j'ai bien compris, parce que ma fenêtre ne sera plus celle-là. Et moi? Est-ce que je suis provisoire? Non, toi tu es Rose définitivement, m'a dit Mâchefer.

Ce n'est pas en allant à l'école que Ronce-Rose aurait appris à filer une métaphore comme celle-là (note cette expression, Ronce-Rose: on dit filer une métaphore comme dans filer la laine): dans les écoles on n'apprend pas aux enfants que la vie, pour l'essentiel, ça consiste à attendre à côté d'une vieille dame douce et gentille qu'elle meure et ensuite à bien la regretter, pas au sens littéral mais dans un sens, justement, métaphorique (la vieille dame pouvant être une métaphore signifiant provisoirement une chambre, un sureau, un vol de mésanges, une chanson, une histoire, un voyage, une année, une journée si bien commencée qu'on aurait préféré qu'elle ne finisse pas, ou une vieille dame en chair et en os, un tas de significations provisoires et successives).

... je pourrais continuer longtemps à comparer les choses aux choses, elles se ressemblent tellement qu'il n'y en a peut-être qu'une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu'un petit bout.
Moi aussi comme Ronce-Rose je pourrais continuer longtemps, mais je vais m'arrêter, aussi comme Ronce-Rose.
Le carnet de Ronce-Rose, vous le verrez, s'arrête un peu abruptement, mais ce n'est pas grave, on peut jouer à deviner la suite comme fait  Ronce-Rose quand elle devine la suite de l'histoire du petit poisson d'or, Ronce-Rose a encore tellement de choses à faire et de secrets à découvrir, au moment où son récit s'arrête elle n'a encore visité qu'une toute petite partie de la Russie qui est un pays très vaste, et encore aucune partie de l'Asie, de l'Australie, de l'Afrique et de l'Amérique, l'Antarctique n'en parlons même pas, elle n'a pas encore vu de grenouille préhistorique et donc pas pu vérifier si elles étaient (ou pas) hirsutes, il lui reste encore des milliers de questions à poser aux cordonniers et aux unijambistes, elle n'a pas encore eu l'occasion d'échanger sa chambre provisoire contre une autre  chambre provisoire, ni de recevoir confirmation qu'elle est bien Ronce-Rose, définitivement.
Si on a envie, on peut deviner, pour se les raconter ensuite, les histoires de: Ronce-Rose au Congo, Ronce-Rose en Amérique, Les cigares de Mâchefer, Le Club des Cinq Ronces-Roses, Ronce-Rose et les Sept Nains, Ronce-Rose et les Trois Ours, Ronce-Rose et les Ronce-Rosemonstres, Ronce-Rose au Tibet.
Dans celle-là, Ronce-Rose retrouve Mâchefer.
Ça fait beaucoup de suites d'histoires à deviner.
Ne vous inquiétez pas, lecteurs, vous avez la vie pour ça.

Mais la vie continuait. 
Quelquefois, on se demande pourquoi.


C'est à ça que ça sert la vie.


éditions de Minuit, 2017
ISBN : 9782707343161

jeudi 10 août 2017

Le plus beau de tous les pays, de Grace McCleen: note de lecture avec spoiler



Et dis-leur: Ainsi a dit le Seigneur, l'Eternel: 
Je suis le Seigneur votre Dieu, et en vérité 
si J'en décidais ainsi Je pourrais créer un rocher si lourd 
que Moi-même de Mes mains Je ne pourrais le soulever; 
et si Je le trouvais bon Je pourrais créer 
tant de myriades d'étoiles que Moi-même 
Je ne pourrais en faire le compte; 
et si un soir ou un matin il M'en venait le désir, 
car Je vous le dis il M'arrive de connaître 
le doute et l'inquiétude et les désirs contradictoires 
et l'ennui pendant plus de soirs et de matins moroses 
que vous n'en vivrez jamais, 
Je pourrais concevoir une énigme si abstruse 
que Moi-même Je n'en saurais trouver la clé, 
à moins peut-être de demander l'aide 
de quelqu'un qui fût comme Moi 
passionné par les énigmes
Et d'ailleurs qui vous dit 
que Je ne vais pas le faire ou 
que Je ne l'ai pas déjà fait?
Pseudo-Ézéchiel, XII, 11-17


Je ne vais pas vous répéter ce qui figure au dos de la couverture: que "Grace McCleen, née au pays de Galles en 1980, a grandi dans une famille de chrétiens fondamentalistes où le contact avec le monde extérieur était rare"; et que "À travers le regard d'une petite fille élevée dans le dogme religieux et l'angoisse d'Armageddon, Grace McCleen s'interroge sur le Bien et le Mal, la foi et le doute; dans ce premier roman, elle réussit avec grâce à mêler le frisson du suspense à la poésie de l'enfance"; je trouve que cette quatrième de couverture en dit déjà plus qu'il n'est strictement nécessaire, qu'en plus elle le dit dans ce style empesé qu'on retrouve sur toutes les quatrièmes de couverture tous éditeurs confondus, et qu'on prendrait sans doute encore plus de plaisir à cette lecture si on se lançait dedans sans savoir où on met les pieds: ce roman ménage à ses lecteurs quelques surprises, ça fait partie de son charme. Après cette lecture, si vous avez envie d'en savoir plus sur  Grace McCleen, vous pourrez toujours aller voir son site, où elle vous a préparé quelques autres surprises. Mais bon, apparemment les gens dont c'est le métier de rédiger les quatrièmes de couverture savent mieux que nous ce qui est bon pour nous.



Les concepteurs de la couverture de l'édition française ont voulu illustrer - sur le premier plat - l'idée d'une contrée fabriquée de toutes pièces  en utilisant un modèle réduit de maison et des figurines à l'échelle H0 utilisées pour les trains électriques: ils ont estimé que l'image paraissait assez artificielle comme ça. C'est faire bon marché de l'inventivité de l'artificieuse Judith McPherson, qui fabrique dans sa chambre le plus beau de tous les pays à partir de matériaux de récupération, processus qu'elle décrit ainsi: "J'ai dit: 'Je vais créer les champs' et je les ai créés avec des sets de table, de la moquette, du velours côtelé marron et de la feutrine. Puis j'ai créé des rivières à l'aide de papier crépon, de film plastique et de papier d'aluminium, et des montagnes avec du papier mâché et de l'écorce d'arbre. Alors j'ai regardé les champs, les rivières et les montagnes et j'ai vu que cela était bon." 
Et plus loin: "J'ai dit 'Et pourquoi pas des habitations?' Alors j'en ai bâti une à partir d'une boule d'herbe sèche, une autre à partir d'une souche d'arbre, et encore une à partir d'un baril de caramels vide..."
Je ne vous révèlerai rien de plus sur Judith McPherson, parce que Dieu a dit à Judith qu'Il ne voulait pas qu'elle révèle à quiconque qu'elle était Son instrument, et je ne veux pas causer d'ennuis à Judith, elle en a eu assez comme ça.


Cette jeune fille n'est pas Judith McPherson,
elle a été photographiée par Stanko Abadzi
à Prague dans les années 60.
Ce qu'elle a en commun avec Judith,
c'est qu'elle vient de créer le soleil et la lune,
et elle a vu que cela était bon.

Je vais pourtant faire quelque chose que j'évite autant que possible de faire quand je vous parle de livres: je vais vous livrer un spoiler. J'invoque une circonstance atténuante: c'est pas vraiment un spoiler, parce que ce n'est pas à propos de quelque chose qui est dans le livre mais à propos de quelque chose qui y manque (et spoiler [verbe], ça veut dire raconter quelque chose qui est dans un livre, non? pas signaler quelque chose qui n'y est pas?). Je vous préviens quand même que le paragraphe qui suit s'adresse plus spécifiquement à ceux qui viennent de finir de lire le livre (et je suppose que c'est ce que vous allez commencer à faire maintenant).

Je suis sûr que toutes celles et ceux qui auront lu Le plus beau de tous les pays, parvenus à la dernière page, seront préoccupés par une question que le livre laisse - apparemment - sans réponse: qu'est devenu le petit cloporte que Judith observe page 25, prisonnier d'une pièce de velours frappé qui est pour lui comme un labyrinthe, et que page 26, quand, l'ayant quitté un moment du regard, elle le cherche des yeux, elle n'arrive pas à retrouver? 
Judith, vous vous en souvenez, avait un mauvais pressentiment à son sujet: "Nous avons fait une expérience avec des cloportes à l'école. Nous avons construit un labyrinthe en pâte à modeler, et nous avons compté le nombre de fois où ils tournaient à gauche ou à droite. Ils tournaient presque toujours à gauche. C'est parce qu'ils ne peuvent pas penser par eux-mêmes." Vous craignez que le petit cloporte n'ait finalement renoncé à retrouver le chemin de chez lui, ne se soit roulé en boule comme un petit tatou et ne soit mort de faim et de tristesse entre deux plis de tissu?
Les cloportes sont victimes d'un préjugé: comme beaucoup d'entre nous, ils se fient à l'idée reçue que pour sortir d'un labyrinthe, il faut à chaque intersection tourner toujours du même côté et compter combien de fois on tourne (ça se vérifie souvent, mais pas toujours: ce qui fausse la régularité des prévisions, c'est que la plupart du temps, ce n'est que bien après être entré dans le labyrinthe qu'on réalise  qu'on est dans un labyrinthe - et qu'en conséquence on commence à compter les tournants).

Il faut bien qu'il serve de temps en temps à quelque chose, le privilège du narrateur omniscient (privilège dont je dispose, pas partout, malheureusement, mais au moins, dans l'espace de ce blog). 
Alors je vous le dis : ce petit cloporte-là a fini par s'en sortir.


La canonicité du livre qu'on désigne du nom de Pseudo-Ézéchiel (à ne pas confondre avec l'apocryphe Apocalypse d'Ézéchiel) a été l'objet de bien des controverses, jusqu'à ce que le concile de Laodicée se prononce contre son admission dans le Canon. Ne m'en demandez pas plus: je ne suis pas Google!




(The Land of Decoration, 2012)
traduit par Aline Azoulay-Pacvon, Nil éditions, 2013

jeudi 27 juillet 2017

Sur un air de comptine, comme au bon vieux temps: Jo Walton, Le cercle de Farthing



Quatre-farthings-font-un-penny
récita-t-elle sur un air de comptine.
Un quart de penny.



L'ambiance qui règne au manoir de Farthing en cette année 1949, vous pouvez déjà vous en faire une idée si vous avez lu Les vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro, ou vu l'adaptation qu'en a fait James Ivory. Parmi les nombreuses œuvres de fiction qu'à côté d'ouvrages historiques ou sociologiques, son auteur cite comme sources d'inspiration pour le cycle romanesque dont Farthing est le premier volume figurent aussi les "Lord Peter" de Dorothy Sayers (un roman de Sayers, entamé et laissé inachevé dans les années 40, et publié après sa mort, mais situé dans l'immédiat avant-guerre, Au crépuscule de l'Empire, confrontait lord Peter Whimsey à des membres du courant conservateur le plus favorable à un rapprochement avec l'Allemagne). L'auteur avoue aussi, parmi ses péchés de jeunesse, une fascination pour les extravagantes sœurs Mitford...

Quand on reçoit des invités au manoir de Farthing, qu'est-ce qui pourrait tourner mal? Lady Eversley ne tolèrerait pas le moindre faux pas. Pas une serviette n'est pliée de travers, pas une fourchette à poisson ne manque sur une table dont le plan a été tiré au cordeau. Ce n'est pas parce qu'il y a eu cette absurde guerre qui a duré presque deux ans qu'il faut se comporter comme si on était retombés dans la barbarie.
Pourtant, dans la matinée du dimanche, survient ce que cette chère Dorothy Sayers aurait appelé "an unpleasantness": on découvre un cadavre.

Nous sommes dans un roman policier.

Si vous appréciez de vous retrouver dans un de ces salons où le jour (très beau temps, avec ondées intermittentes) est tamisé par d'amples rideaux à pompons, et où, sur la table à thé, attendent des tasses dans l'une desquelles a été versée une goutte de strychnine, à côté d'un plateau de sandwiches au concombre dont l'un (justement le plus salé!) a été assaisonné à l'anédrine, entrez donc, and make yourself comfortable. Un chapitre sur deux donne la parole à Lucy Kahn, née Eversley; dans les autres chapitres c'est un "narrateur omniscient", comme on dit (mais il n'abuse pas de son omniscience) qui rapporte les progrès de l'enquête de l'inspecteur envoyé par Scotland Yard, Peter Carmichael. La victime était l'étoile montante du parti conservateur: plusieurs fois ministre, certains l'imaginaient déjà un jour à Downing Street; l'inspecteur Carmichael est prié de faire vite.
Oui, vous avez remarqué: j'ai mentionné, en passant, qu'en cette année 1949, le Royaume-Uni se reconstruit après une terrible guerre qui a duré presque deux ans (de 1939 à 1941) et qui, si elle s'est conclue par une paix dans l'honneur, n'en a pas moins laissé de profondes cicatrices. C'est ce qu'on appelle une uchronie.

Nous sommes dans un roman policier uchronique.

Je n'ai pas dit "un roman policier de science-fiction". On est très, très loin de Minority Report. Cependant, il vaut mieux que le lecteur en soit prévenu:  Jo Walton (c'est un roman policier uchronique de Jo Walton, il ne fallait pas que j'oublie de vous le dire!) s'intéresse davantage aux questions du type "What if?" qu'à celles du genre "Whodunit?" et c'est dans l'analyse de mécanismes, ma foi, toujours à l'œuvre dans la société contemporaine qu'elle cherche les réponses. L'enquête policière est pour cela un artifice commode, car elle met en contact des gens qui en d'autres circonstances ne se rencontreraient pas.
Cette enquête semble avancer lentement, car elle est racontée de façon réaliste: on vérifie les antécédents de toutes les personnes présentes, on compare leurs témoignages pour établir la chronologie des faits (il est heureux pour le lecteur que ce soient les subalternes, le constable local Yately et le sergent Royston qui soient chargés de cette routine, et que le personnage qui occupe le premier plan soit Carmichael, qui s'entretient avec les témoins les plus en vue).
On se doit d'éliminer une à une toutes les hypothèses, qu'elles soient séduisantes (un commando d'agents bolchéviques escaladant la façade au milieu de la nuit?), désobligeantes (un domestique qui aurait oublié où était sa place?), abracadabrantes (un suicide maquillé en meurtre?), inquiétantes (se pourrait-il vraiment que quelqu'un, dans les cercles les plus proches du pouvoir, retire de cette mort un bénéfice politique?) d'une familiarité rassurante (que voulez-vous que ce soit, sinon une nouvelle provocation d'agitateurs juifs?), choquantes (et si, au contraire, quelqu'un avait cherché à faire accuser les Juifs, pour justifier vis-à vis de l'opinion publique un durcissement des mesures les concernant?)  ou affligeantes de banalité (cherchez la femme!), en les confrontant aux faits établis.
S'il y a une chose qu'on n'attend pas d'un inspecteur de Scotland Yard, c'est qu'il fasse avancer une enquête à coups d'intuitions fulgurantes (Carmichael et son fidèle Royston échangent parfois des plaisanteries à ce sujet). Aussi,  Carmichael garde pour lui ses hypothèses les moins orthodoxes.
Il n'aurait, de toute façon, pas autant d'occasions de briller en société que les romans d'Agatha Christie n'en offrent à Hercule Poirot. On fait sentir à l'inspecteur que son appartenance à une (modeste) famille de la gentry  ne suffit pas à l'exonérer pour le faux pas qu'il a commis, en entrant dans une branche de l'administration aussi peu recommandable que la police criminelle (peut-on l'admettre à la même table que les invités? non, bien sûr; "son père est propriétaire terrien dans le Lancashire: j'ai regardé dans le Wo's Who", intercède timidement tante Sukey, sans parvenir à impressionner le moins du monde l'intraitable lady Eversley: on lui servira un repas froid dans les quartiers des domestiques).

L'enquête, donc, est ennuyeuse, minutieuse, faite de procédures répétitives, bien plus lentes et bien moins excitantes que dans les romans dont l'action est située de nos jours.
Les "experts", il y en a, bien sûr, mais on sait qu'il n'y a pas de miracles à en attendre: "Les empreintes digitales ne sont plus ce qu'elles étaient, maintenant que les gens y sont habitués. De nos jours, nous pourrions aussi bien ne pas nous embêter à les relever: si quelqu'un a fait quelque chose d'illégal, il les aura effacées" (... ceci dit, on retrouve ce désenchantement face à la police scientifique quand, à notre époque, on s'aperçoit que les recherches de traces d'ADN, non plus, ne permettent pas de tout résoudre).
Naturellement, Carmichael a accès aux fiches que Scotland Yard (le vieux bâtiment de New Scotland Yard a été détruit pendant le Blitz; il est heureux qu'on ait pensé à mettre à l'abri les archives) détient sur tous les importants personnages présents à Farthing le dimanche fatal, et même à des informations plus confidentielles... mais...

... le rapport suivant [...] tenait sur une seule feuille:
Eversley, lady Margaret Violet Elisabeth, 
née Dorset le 4 novembre 1900 
à Wessex House, Londres. 
Parents: le 9° duc et la duchesse 
de Dorset, tous deux DCD.
Si elle était fille de duc (se demande très sérieusement le détective), n'aurait-on pas dû l'appeler lady Margaret, plutôt que lady Eversley?
Les ducs avaient la préséance sur les vicomtes,non?

Bah, pour l'importance que ça peut avoir... s'il y a une des personnes présentes sur les lieux du crime qui ne peut d'aucune manière y être impliquée, c'est bien lady Eversley, non?

Frères et sœurs: Peter Alan, 
né en 1904, 10° duc de Dorset. 
Millicent Florence, née en 1906. 
Éducation assurée par des précepteurs. 
Mariée (1918) à  lord Charles 
Caspian Eversley. 
Enfants: Hugh Caspian, 1919-1940, 
et Lucy Rowena, née en 1926.
Carmichael regarda au verso, mais c'était vraiment tout ce qu'il y avait. La carrière politique de lady Eversley ne pouvait pas être résumée par une série de statistiques - charges occupées, élections gagnées ou perdues - c'était une affaire d'influence exercée par l'intermédiaire de son mari, de son frère, de ses amis, de son argent. Tout ce que les archives officielles retenaient d'elle était qu'elle était née, qu'elle s'était mariée et avait eu deux enfants.

Prends garde, lecteur, aux fausses pistes: les "chapitres Carmichael" servent bien plus à contextualiser le récit, à nous faire sentir, à la fois, la distance qui sépare cette uchronie de notre ligne temporelle, et ce qui, dans la société britannique, résiste à tout changement, qu'à nous fournir des indices sur l'énigme policière proprement dite. Et puis, pour embrouiller encore un peu les choses, il y a des… comment appelle-t-on ça? des interférences dans l'enquête. Elles prendront bien des formes (j'essaie de ne pas spoiler).

Paradoxalement, on apprendra bien plus de détails révélateurs en lisant attentivement les chapitres narrés à la première personne par la candide Lucy, chapitres pourtant rédigés presque comme le journal secret d'une collégienne: pleins de digressions et de coq-à-l'âne, ils le sont aussi de confidences très intimes et d'observations qui ne manquent pas de sagacité: ce sera au lecteur de faire le tri! Une possibilité qui ne sera pas donnée à l'inspecteur, que la distance sociale qui le sépare de la petite-fille du duc de Dorset oblige à maintenir vis-à-vis de celle-ci un ton très formaliste, même quand il sera obligé, bon gré mal gré, de l'inclure dans la liste des complices possibles du meurtre: et il ne sera évidemment jamais question que l'inspecteur demande à  la jeune femme si l'un des insoupçonnables invités de ses parents lui semble suspect, et encore moins ce qu'elle pense des membres de sa famille.
Dommage pour lui, s'il avait eu l'occasion de discuter à bâtons rompus avec la jeune femme il aurait pu recueillir quelques-unes de ces informations qu'il a cherchées en vain dans ses dossiers: Lucy sent instinctivement (même si elle ne formulerait jamais l'idée de façon aussi brutale) que le milieu dans lequel elle a grandi est un nœud de vipères.


Et l'aspect uchronique du roman? on sait que Jo Walton aime bien les concepts d'uchronie (The Just City), de temporalités divergentes (My Real Children)...  mais dans ce roman elle n'a pas voulu que des bizarreries à la Poul Anderson distraient ses lecteurs du vrai sujet. Il faut bien ouvrir l'œil pour constater les changements que la divergence entre la ligne temporelle du roman et la nôtre ont apporté dans la vie quotidienne. Ou tendre l'oreille vers la radio que Lucy écoute distraitement.
Les bouleversements sociaux causés indirectement par les changements technologiques? Les allusions qui y sont faites nous font plutôt entrevoir une Angleterre que la "paix dans l'honneur" (supposée signée en 1941) aurait cryogénisée dans son roide maintien des années 30: "Il vaut sans doute mieux conduire soi-même qu'entretenir des chauffeurs qui rongent leur frein à la maison. Ils sont pire que des chevaux" remarque lord Eversley, quand il apprend que son gendre conduit lui-même son automobile (je ne sais pas ce que lord Eversley pensera lorsqu'il remarquera - si jamais il le remarque - qu'on vient d'installer des parcmètres américains ultra-modernes devant Lincoln's Inn).
Nous sommes dans un roman policier uchronique qui ne tourne pas le dos à quelques problèmes tout à fait contemporains.
Bon, je crois que nous avons fait le tour de tout ce que vous ne trouverez pas dans ce roman: pas de détective en jaquette qui, œillet à la boutonnière, sort de sa manche comme un prestidigitateur la solution de l'énigme; pas de prodiges de la science criminalistique, réels ou anticipés; pas de voitures volantes ou de zeppelins blindés; ce que vous trouverez en revanche, c'est une réécriture de l'Histoire (celle avec la grande hache) d'une vraisemblance troublante, un peu comme celle de Kevin Brownlow dans ce fameux simili-documentaire, It Happened Here; et deux personnages auxquels vous pourriez bien vous attacher - des personnages non dépourvus de défauts, heureusement imparfaits. L'un comme l'autre passent à côté d'indices qui crèvent les yeux du lecteur, cela sous-entend-il qu'ils sont stupides? Quand on s'apprête à traverser une rue, on regarde à droite, puis à gauche (ou le contraire: ça dépend du côté du Channel où l'on se trouve), n'est-ce pas? On lève rarement les yeux pour s'assurer qu'aucun piano à queue ne vient d'être jeté d'un cinquantième étage. Pourtant, en certaines occasions, il vaudrait mieux (c'est un peu, mutatis mutandis, ce qui arrive à Lucy et à Peter).
Si ce sont les chapitres consacrés à Lucy Kahn qui nous donnent le plus l'impression d'assister à un cataclysme au ralenti, c'est pour Peter Carmichael que l'histoire se termine vraiment mal: Lucy ne perd que ses illusions sur les siens, Peter perd ses illusions sur lui-même.

Il se rappelait avoir rencontré quelques années plus tôt, au cours d'une enquête sur une bande  de contrebandiers, des collègues de la Milice et de la Gestapo et les avoir trouvés plutôt sympathiques. Il s'était demandé comment leur conscience pouvait s'accommoder de certaines des choses qu'on leur faisait faire. Maintenant il savait.

Il est plus tard que tu ne penses,
lecteur de 1949.

Une vraie fin de roman noir, mais harmonisée sur le mode mineur: à l'avant-dernière page, comme dans tant de romans policiers anglais, une voix d'enfant récite une comptine (pourquoi les auteurs anglo-saxons de suspense semblent-ils à ce point obsédés par les nursery rhymes? c'est une question bien trop vaste pour que nous l'examinions aujourd'hui).
Si sombre qu'elle soit, la fin du roman est ouverte: tandis qu'elle l'écrivait, Walton a senti qu'elle ne pouvait pas en rester là et que l'histoire méritait une suite (elle lui en a donné deux: Ha'Penny - en français Hamlet au paradis - et Half a Crown - en français Une demi-couronne; ai-je besoin de préciser qu'elles valent elles aussi la peine d'être lues?).

Vous commencez à la connaître, Jo Walton: l'auteur de What makes this book so great? ne peut conclure le livre sans faire, à ses lecteurs qu'elle devine aussi boulimiques de livres qu'elle l'est elle-même, un petit signe discret.
Pour moi, je choisis Guerre et paix, parce qu'il était bien épais et que je ne l'avais jamais lu. Pour David, j'achetai le nouveau livre de l'auteur de cette histoire d'animaux qui avait eu tant de succès quelques années plus tôt, un roman d'anticipation intitulé Mille neuf cent soixante-quatorze. [David] avait toujours aimé H. G. Wells et Jules Verne et je m'étais dit qu'un livre de ce genre lui changerait les idées.
Quand je suis arrivé à ce paragraphe, je me suis tourné vers Mori qui, depuis sa stase temporelle de l'année 1979, lisait par-dessus mon épaule, invisible pour tout le monde sauf pour moi, et nous avons échangé un petit clin d'œil qui a filé à travers les années à la vitesse de la Machine de monsieur Wells.

...

Laissons le dernier mot à Jo Walton:

I had read a lot of cosy mysteries, 
Tey, Sayers, Christie, Heyer
and considered the interesting fact that they were 
about sudden violent death 
and yet they were written in a way 
that made them safe, indeed cosy. 
I thought I could use this to write about fascism, 
and not in a closed known historical context 
where we’re safe and sure of the ending either.
The Small Change books are about 
how people do bad things — how we do bad things,
 and allow them to be done in our name.
It’s easy to look at the Nazis and say 
they were monsters, at the concentration camps and 
imagine ourselves the victims. 
Looking at how real people come to the position 
of doing and allowing these things 
is much more uncomfortable.

I’ve always been a cheerful and optimistic person, 
and that’s why I wrote these books.
                                      Jo Walton


Jo Walton, Le Cercle de Farthing
(Farthing, Tor Books, 2006), traduit par Luc Carissimo
ISBN : 9782207113868
et en poche, collection Folio SF, 2017
ISBN : 9782072709005