jeudi 22 septembre 2022

Vous ferez ce que vous voudrez...

... mais si j'étais à votre place, je prendrais le train pour Clermont-Ferrand.

Jo Walton, qu'on aime bien ici (vous aviez remarqué?), sera ce week-end (les 23, 24 et 25) aux Aventuriales (à Ménétrol: c'est en Averoigne - pardon, en Auvergne, pas loin de Riom):  un festival comme on les aime, plein de bouquins bizarres. Vous avez jusqu'à ce dimanche pour lui présenter timidement votre exemplaire de son dernier roman, dont la traduction française vient tout juste de paraître: ça s'appelle Ou ce que vous voudrez; vous verrez, elle écrira dessus tout ce que vous voudrez (ou à peu près tout) et signera avec un large sourire. 

J'ai pensé que ça vous intéresserait. 


samedi 17 septembre 2022

Un roi est mort, un phénix ne reviendra pas

 Deuxième semaine de septembre. Toujours peu d'occasions de se réjouir.

Vous n'avez pas oublié, lecteurs attentifs, l'académicien don Gregorio Salvador faisant la leçon à Arturo Pérez-Reverte: Julián Marías, qui a été notre collègue à l'Académie, le père de Javier Marías, le romancier... Et voilà qu'il est mort, Javier Marías, le romancier...

Je dois confesser mon ignorance totale de l'oeuvre de Marías père et, presque totale, de celle de Marías fils; et, ne connaissant pas davantage l'opinion du professeur Salvador sur les institutions monarchiques, je ne saurais vous dire pour quelle raison il omettait de mentionner la dignité singulière dont avait été revêtu Javier Marías: il avait reçu la récompense traditionnellement promise par les chevaliers errants à leurs écuyers: une île pour royaume. Ça, au moins (vous connaissez mon intérêt pour la préservation des moeurs chevaleresques) j'en avais entendu parler. Le 6 juillet 1997, Javier Marías devint roi d’un îlot des Caraïbes, quand le monarque du royaume de Redonda, Juan II (l’écrivain John Wynne-Tyson, ardent défenseur des droits des animaux) abdiqua en sa faveur. Le titre de roi de Redonda (nous dit Wikipedia) se transmet dans la sphère des lettres pour perpétuer l’héritage littéraire des rois précédents (n'est-ce pas joliment tourné?): Felipe Premier (Matthew Phipps Shiel, l'auteur azimuté du Nuage pourpre) et Juan Premier (John Gawsworth, un des biographes d'Arthur Machen). Javier Marías accepta de perpétuer la légende et prit le nom de Xavier Premier. C'est une tradition, chez les souverains redondiens, d'afficher des préférences qui ne sont pas celles de tout le monde. Interprétant cette tradition à sa manière, Marías créa sa propre maison d’édition, Reino de Redonda (Royaume de Redonda) spécialisée dans la littérature fantastique.

La popularité de l'idée de monarchie connaît des hauts et des bas, en l'île Redonda comme ailleurs (cette île ronde n'a-t-elle pas été facétieusement surnommée "l'île de trop de rois", alors même que ses seuls habitants permanents sont des oiseaux de mer?); il reste cependant communément admis qu'au moment de la mort d'un roi il convient de crier "Vive le roi!".

 Mais que convient-il de crier quand meurt Axel Jodorowsky, éphémère phénix dans le Santa Sangre de son père Alejandro?


mardi 13 septembre 2022

Deux ou trois choses que nous savions de lui

photo, par William Klein

 Jean-Luc Godard (1930-2022) tenait un petit commerce de cinéma. De cinématographe. Quand il en avait le temps, il aimait faire des tours et des détours.

vendredi 9 septembre 2022

As he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers

 

The wide-eyed mess sergeant filled the glasses in dead silence. Once more the colonel rose, but his hand shook, and the port spilled on the table as he looked straight at the man in Little Mildred's chair and said, hoarsely, "Mr. Vice*, the Queen." There was a little pause, but the man sprang to his feet and answered, without hesitation, "The Queen, God bless her!" and as he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers.

Long and long ago, when the Empress of India was a young woman, and there were no unclean ideals in the land, it was the custom in a few messes to drink the Queen's toast in broken glass, to the huge delight of the mess contractors. The custom is now dead, because there is nothing to break anything for, except now and again the word of a government, and that has been broken already.

Rudyard Kipling, The Man Who Was (1889) 

repris dans le recueil Mine Own People (1891)


*Clarification pour le lecteur français: le colonel, présidant la tablée du haut bout de la table, s'adresse au personnage assis à l'opposée, au bas bout, comme à son "vice-président", Mr. Vice.

jeudi 8 septembre 2022

La ronde des saisons

 On dirait que la canicule est rentrée dans sa niche (jusqu'à l'année prochaine?). Qu'est-ce qui vient après l'été? L'automne, non?

Sans attendre l'arrivée officielle de l'automne, et après avoir pris de très brèves vacances, Rachel Smythe a entrepris de nous raconter la suite des aventures de Perséphone et Hadès: la troisième saison de Lore Olympus commence. Et les débuts sont encourageants; notre couple bicolore échange des serments solennels: 

     "I will love you, even when all the mortals have forgotten about us and we are nothing but stardust..."

Ouf! On avait eu chaud, dans la deuxième saison (n'est-ce pas?).

Mais déjà des complications apparaissent à l'horizon...

Dans les librairies, vous pouvez déjà trouver (au choix, en français ou en anglais) les deux premiers volumes de la version "papier". Comme on pouvait s'y attendre, il y a quelques petites choses qui se sont perdues, lors de la transition webcomic-papier; les couleurs ne sont évidemment pas aussi lumineuses que sur écran, les responsables de l'édition ayant choisi de ne pas les désaturer (la décision était sûrement difficile); manque aussi le rythme syncopé que seul pouvait permettre le défilement vertical... mais c'est quand même une belle édition! Et la version "série animée",  me demanderez-vous? Hé bien... rien de nouveau pour le moment.


jeudi 1 septembre 2022

Sur la falaise noire vivait le Vieil Homme Terrible...


 Et pendant ce temps, François Bon explique des choses. Et il explique bien.





mercredi 31 août 2022

Sur le Mai de son âge, et sur son trente-et-un

Quand je pense que si j’étais mort le 31 août 1992, on célébrerait aujourd’hui le trentième anniversaire de ma disparition ! Le trentième, vous vous rendez compte ?! Pleurons ensemble, mes amis.

 Éric Chevillard


Synchronicité. On raconte que ces derniers temps, Mikhail Gorbatchev, ancien Secrétaire Général de comité, se parlait à lui-même à voix basse: "Où en serions-nous si j'étais mort, par exemple, le 31 août 1991? Irait-on déposer des fleurs devant mes statues?"

lundi 29 août 2022

Comment calculer la racine d'une citation


Gilbert Lascault, qui aime bien promener ses lecteurs (vous vous souvenez?) entrelarde de copieuses épigraphes — qu'il intitule "Contrepoints" — son recueil d'Écrits timides sur le visible (Le Félin, 2008). La plupart non moins instructives que savoureuses :

UN CHIFFRE
J'ai pris (disait G.H. Hardy à Ramanujan malade), pour venir, un taxi portant le numéro 1729; c'est là, me semble-t-il, un nombre bien peu intéressant.
— Pas du tout, répliqua Ramanujan après quelques instants de réflexion. C'est le plus petit nombre décomposable de deux façons différentes en une somme de deux cubes. 
(Raymond Queneau, Bords, Hermann, 1963, p.34)

Vous venez de lire une citation de Constantin Copronyme citant Gilbert Lascault citant Raymond Queneau citant Godfrey Harold Hardy citant Ramanujan.
Libre à vous de l'ajouter à votre collection de citations favorites; si vous êtes mathématicien, elle en fait probablement déjà partie, comme en témoigne ce récent article d'En attendant Nadeau.

samedi 27 août 2022

Une image pour Morwenna


Je me suis avisé d'une chose: quand je rends visite à Mori, mon amie imaginaire, ou quand c'est elle qui me rend visite, on transporte avec nous une petite bulle de notre continuum. Pas grosse, mais si par exemple j'ai un truc sur les genoux, elle le voit comme si elle était avec moi dans la pièce. Et réciproquement. Ça fait que non seulement on peut se montrer ce qu'on est en train de lire (ce qui résout au moins en partie le problème de partage que je mentionnais ) mais en plus je peux lui montrer tout ce que j'ai sur mon laptop, même dans une salle d'attente: c'est pratique!
(Ça vous paraît dangereux que je lui montre un artefact du vingt-et-unième siècle? Vous pensez bien qu'on a eu plus d'une discussion sur l'éthique de la communication entre personnes qui vivent à des époques différentes, et on a convenu que dès lors que je ne lui donnais pas de plans qui lui permettraient de fabriquer
 dès 1980 un ordinateur portable de 2022, on ne risquait pas de créer de paradoxe temporel. Mori a ajouté en prenant cet air sérieux qu'elle prend des fois: "De toute façon je te rappelle que nous avons une relation IMAGINAIRE, alors si l'un de nous deux montrait à l'autre les plans d'une machine, ce serait une machine imaginaire aussi, non?" ... Ma foi, c'est un raisonnement qui tient debout, on dirait.).
 Je viens de lui montrer cette image:


Et elle est restée un petit moment sans rien dire, à examiner tous les détails de la photo, avec un sourire jusqu'aux oreilles (elle ne connaissait pas le film). Ne me demandez pas pourquoi (il vaudrait mieux demander à Mori, elle est plus forte que moi pour expliquer comment fonctionnent les choses, surtout les choses imaginaires), mais quand Mori me gratifie, donc, de sa présence imaginaire, même si elle reste un peu en retrait derrière moi pour regarder par-dessus mon épaule, même si je ne tourne pas la tête pour voir son visage, quand elle sourit, je le sens.


L'image provient d'un plan du film Sayat Nova (1969), de Sergei Paradjanov.

jeudi 25 août 2022

Rêve à tiroirs

Cette nuit, je me retourne dans mon lit, avec précaution car je sens la présence de Lila qui dort à côté de moi. J'émerge d'un rêve confus, avec voyage en train où il faut monter sur les wagons puis passer en-dessous avant de pouvoir monter dedans, tout ça sur un arrière-plan de guerre (toute ressemblance avec des événements existant ou ayant existé ne pouvant être que fortuite); le jour point, il fait assez clair pour que je constate le désordre que, dans mon sommeil, j'ai mis dans la literie: draps et couvertures traînent à moitié par terre. Heureusement, Lila dort toujours paisiblement, à moitié couverte par un bout de drap. Je me lève, très lentement pour ne pas la déranger, et j'essaie de remettre très approximativement la literie en place, en boule, aussi loin que possible de Lila, toujours pour ne pas troubler son sommeil.

Et c'est là que je me réveille pour de bon, seul dans un lit aux draps bien lissés.

Bigre, j'ai fait un rêve-gigogne, comme dans Inception.


Tu vis dans un autre temps, tu règnes en ton royaume,

Monde aussi clos et aussi distant qu'un rêve.

Jorge Luis Borges, À un chat, dans L'Or des Tigres