dimanche 13 août 2017

Puis j'ai eu sommeil, tant j'avais marché déjà (Ronce-Rose, d'Éric Chevillard)




Vous avez lu l'histoire
De Jesse James?
Comment il vécut,
Comment il est mort…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Bonnie and Clyde…
… Bonnie and Clyde!
(Serge Gainsbourg)


Vous avez lu l'histoire
De la Princesse Angine?
Comment elle vécut,
Comment elle est morte…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Ronce-Rose… 
… Ronce-Rose!
(moi)


La question "Vous avez lu l'histoire de la Princesse Angine?" est purement oratoire, bien sûr; vous l'avez lu, ce roman de Topor, n'est-ce pas? Et naturellement, ça vous a plu, La Princesse Angine, même si la fin est triste, parce que c'est une histoire de quête et d'épreuves surmontées, comme Les cygnes sauvages, Les enfants du capitaine Grant, À la recherche du temps perdu, toutes ces histoires avec des quêtes dedans… 
Donc, puisque vous avez aimé La Princesse Angine, je pense que vous aimerez aussi Ronce-Rose, un livre paru sous la signature d'Éric Chevillard (en plus le livre est vendu entouré d'un large bandeau bleu sur lequel est écrit 
  ÉRIC CHEVILLARD   
en majuscules pour dissiper les malentendus), bien que celui-ci, comme Edgar Poe à propos de son Manuscrit trouvé dans une bouteille, ou Stanislas Lem pour son Manuscrit trouvé dans une baignoire,  ou encore comme Frank Wedekind en préambule à sa nouvelle Minne-haha ou la contrée aux eaux riantes, affirme que c'est en fait un manuscrit écrit par quelqu'un d'autre et dont il s'est contenté de vérifier la ponctuation. 
 Je ne sais trop que penser de cette affirmation. Par moments, je crois que Ronce-Rose, en vrai, c'est Éric Chevillard qui s'est déguisé pour faire une farce. Parce que son métier, c'est de faire des farces et des attrapes (il le dit lui-même). 
D'ailleurs, sur son blog l'autofictif, Éric Chevillard se flatte d'avoir écrit lui-même Ronce-Rose:
"Pardon, pardon, je crois qu’il y a méprise, je n’ai pas écrit l’histoire de Ronce-Rose pour qu’elle fasse la saison littéraire puis soit ensevelie sous les romans de la rentrée de printemps, mais afin qu’elle s’inscrive à jamais dans la mémoire et l’imaginaire du monde comme celle d’Alice, il me paraît important de dissiper ce petit malentendu idiot." 
Ceci dit, faut-il croire tout ce qu'il écrit dans l'autofictif? dans autofictif il y a auto, un mot qui inspire confiance, mais il y a aussi fictif, et fictif ça peut vouloir dire "n'importe quoi". 
Pour se faire une opinion, il faut continuer à lire Ronce-Rose sans s'arrêter à la première impression, car Chevillard tout autofictif qu'il soit est un peu comme ce Mâchefer qui est peut-être fictif et peut-être pas (il a aussi une auto, mais elle est "de fonction" alors elle change tout le temps) et dont Ronce-Rose dit: 
Je suis presque sûre que c'est une blague, même s'il y a suffisamment de vrai dans ce que dit  Mâchefer pour que le doute soit permis. 

Et un peu plus loin elle enfonce le clou: 
Je saurais d'après ses réponses si c'est une blague ou pas, même s'il faut se méfier de Mâchefer qui serait capable d'inventer d'autres blagues comme réponses. C'est son métier après tout. 
Vous avez remarqué? ce que Ronce-Rose dit de Mâchefer pourrait, plus ou moins, s'appliquer à Chevillard, vu son métier. Ils se connaissent peut-être?

Alors d'autres fois je pense que Ronce-Rose est une personne pour de vrai, parce que la sagesse populaire le dit: la sincérité a des accents qui ne trompent pas. Justement, Ronce-Rose ne se trompe jamais pour les accents, elle écrit très bien, bien qu'elle n'aille pas à l'école, elle nous le dit et elle explique pourquoi:
Toutes les expressions que je connais, c'est Mâchefer qui me les a apprises. Les autres choses aussi, parce que nous avons jugé préférable que je n'aille pas à l'école, voyez-vous. Mâchefer trouve que ce n'est pas un endroit pour les enfants.

Toutes les choses qui, si on en fait une lecture superficielle, peuvent paraître bizarres ou contradictoires dans ce livre trouvent une explication. 
Ce n'est pas parce que dans une histoire une auto change tout le temps que ça prouve automatiquement que c'est une voiture de fiction: l'explication, ce peut très bien être  que c'est une voiture de fonction.
Ça peut paraître bizarre que Ronce-Rose, à sept ou huit ans (on n'est pas sûrs), ait un si riche vocabulaire: tout s'éclaire quand on comprend qu'elle a eu pour précepteur un expert en redistribution de richesses. 
Ça peut surprendre que Ronce-Rose emploie souvent des mots gais pour parler de choses tristes  et des mots tristes pour parler de choses gaies: c'est qu'elle a eu un coach personnel (pour la culture physique) qui était saisi d'un vertige (métaphysique) quand on  lui demandait la différence entre une roue et un cric.

Ma chambre à moi est un peu triste malgré le gros panda roux assis dans le coin, mais elle est provisoire et, comme ça,  je l'aime mieux, c'est comme si une vieille dame douce et gentille qu'on va bien regretter était en train d'y mourir. Mâchefer m'a promis que bientôt j'en aurai une plus gaie, que je pourrai choisir la couleur. Les mésanges et le sureau aussi sont provisoires, si j'ai bien compris, parce que ma fenêtre ne sera plus celle-là. Et moi? Est-ce que je suis provisoire? Non, toi tu es Rose définitivement, m'a dit Mâchefer.

Ce n'est pas en allant à l'école que Ronce-Rose aurait appris à filer une métaphore comme celle-là (note cette expression, Ronce-Rose: on dit filer une métaphore comme dans filer la laine): dans les écoles on n'apprend pas aux enfants que la vie, pour l'essentiel, ça consiste à attendre à côté d'une vieille dame douce et gentille qu'elle meure et ensuite à bien la regretter, pas au sens littéral mais dans un sens, justement, métaphorique (la vieille dame pouvant être une métaphore signifiant provisoirement une chambre, un sureau, un vol de mésanges, une chanson, une histoire, un voyage, une année, une journée si bien commencée qu'on aurait préféré qu'elle ne finisse pas, ou une vieille dame en chair et en os, un tas de significations provisoires et successives).

... je pourrais continuer longtemps à comparer les choses aux choses, elles se ressemblent tellement qu'il n'y en a peut-être qu'une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu'un petit bout.
Moi aussi comme Ronce-Rose je pourrais continuer longtemps, mais je vais m'arrêter, aussi comme Ronce-Rose.
Le carnet de Ronce-Rose, vous le verrez, s'arrête un peu abruptement, mais ce n'est pas grave, on peut jouer à deviner la suite comme fait  Ronce-Rose quand elle devine la suite de l'histoire du petit poisson d'or, Ronce-Rose a encore tellement de choses à faire et de secrets à découvrir, au moment où son récit s'arrête elle n'a encore visité qu'une toute petite partie de la Russie qui est un pays très vaste, et encore aucune partie de l'Asie, de l'Australie, de l'Afrique et de l'Amérique, l'Antarctique n'en parlons même pas, elle n'a pas encore vu de grenouille préhistorique et donc pas pu vérifier si elles étaient (ou pas) hirsutes, il lui reste encore des milliers de questions à poser aux cordonniers et aux unijambistes, elle n'a pas encore eu l'occasion d'échanger sa chambre provisoire contre une autre  chambre provisoire, ni de recevoir confirmation qu'elle est bien Ronce-Rose, définitivement.
Si on a envie, on peut deviner, pour se les raconter ensuite, les histoires de: Ronce-Rose au Congo, Ronce-Rose en Amérique, Les cigares de Mâchefer, Le Club des Cinq Ronces-Roses, Ronce-Rose et les Sept Nains, Ronce-Rose et les Trois Ours, Ronce-Rose et les Ronce-Rosemonstres, Ronce-Rose au Tibet.
Dans celle-là, Ronce-Rose retrouve Mâchefer.
Ça fait beaucoup de suites d'histoires à deviner.
Ne vous inquiétez pas, lecteurs, vous avez la vie pour ça.

Mais la vie continuait. 
Quelquefois, on se demande pourquoi.


C'est à ça que ça sert la vie.


éditions de Minuit, 2017
ISBN : 9782707343161

jeudi 10 août 2017

Le plus beau de tous les pays, de Grace McCleen: note de lecture avec spoiler



Et dis-leur: Ainsi a dit le Seigneur, l'Eternel: 
Je suis le Seigneur votre Dieu, et en vérité 
si J'en décidais ainsi Je pourrais créer un rocher si lourd 
que Moi-même de Mes mains Je ne pourrais le soulever; 
et si Je le trouvais bon Je pourrais créer 
tant de myriades d'étoiles que Moi-même 
Je ne pourrais en faire le compte; 
et si un soir ou un matin il M'en venait le désir, 
car Je vous le dis il M'arrive de connaître 
le doute et l'inquiétude et les désirs contradictoires 
et l'ennui pendant plus de soirs et de matins moroses 
que vous n'en vivrez jamais, 
Je pourrais concevoir une énigme si abstruse 
que Moi-même Je n'en saurais trouver la clé, 
à moins peut-être de demander l'aide 
de quelqu'un qui fût comme Moi 
passionné par les énigmes
Et d'ailleurs qui vous dit 
que Je ne vais pas le faire ou 
que Je ne l'ai pas déjà fait?
Pseudo-Ézéchiel, XII, 11-17


Je ne vais pas vous répéter ce qui figure au dos de la couverture: que "Grace McCleen, née au pays de Galles en 1980, a grandi dans une famille de chrétiens fondamentalistes où le contact avec le monde extérieur était rare"; et que "À travers le regard d'une petite fille élevée dans le dogme religieux et l'angoisse d'Armageddon, Grace McCleen s'interroge sur le Bien et le Mal, la foi et le doute; dans ce premier roman, elle réussit avec grâce à mêler le frisson du suspense à la poésie de l'enfance"; je trouve que cette quatrième de couverture en dit déjà plus qu'il n'est strictement nécessaire, qu'en plus elle le dit dans ce style empesé qu'on retrouve sur toutes les quatrièmes de couverture tous éditeurs confondus, et qu'on prendrait sans doute encore plus de plaisir à cette lecture si on se lançait dedans sans savoir où on met les pieds: ce roman ménage à ses lecteurs quelques surprises, ça fait partie de son charme. Après cette lecture, si vous avez envie d'en savoir plus sur  Grace McCleen, vous pourrez toujours aller voir son site, où elle vous a préparé quelques autres surprises. Mais bon, apparemment les gens dont c'est le métier de rédiger les quatrièmes de couverture savent mieux que nous ce qui est bon pour nous.



Les concepteurs de la couverture de l'édition française ont voulu illustrer - sur le premier plat - l'idée d'une contrée fabriquée de toutes pièces  en utilisant un modèle réduit de maison et des figurines à l'échelle H0 utilisées pour les trains électriques: ils ont estimé que l'image paraissait assez artificielle comme ça. C'est faire bon marché de l'inventivité de l'artificieuse Judith McPherson, qui fabrique dans sa chambre le plus beau de tous les pays à partir de matériaux de récupération, processus qu'elle décrit ainsi: "J'ai dit: 'Je vais créer les champs' et je les ai créés avec des sets de table, de la moquette, du velours côtelé marron et de la feutrine. Puis j'ai créé des rivières à l'aide de papier crépon, de film plastique et de papier d'aluminium, et des montagnes avec du papier mâché et de l'écorce d'arbre. Alors j'ai regardé les champs, les rivières et les montagnes et j'ai vu que cela était bon." 
Et plus loin: "J'ai dit 'Et pourquoi pas des habitations?' Alors j'en ai bâti une à partir d'une boule d'herbe sèche, une autre à partir d'une souche d'arbre, et encore une à partir d'un baril de caramels vide..."
Je ne vous révèlerai rien de plus sur Judith McPherson, parce que Dieu a dit à Judith qu'Il ne voulait pas qu'elle révèle à quiconque qu'elle était Son instrument, et je ne veux pas causer d'ennuis à Judith, elle en a eu assez comme ça.


Cette jeune fille n'est pas Judith McPherson,
elle a été photographiée par Stanko Abadzi
à Prague dans les années 60.
Ce qu'elle a en commun avec Judith,
c'est qu'elle vient de créer le soleil et la lune,
et elle a vu que cela était bon.

Je vais pourtant faire quelque chose que j'évite autant que possible de faire quand je vous parle de livres: je vais vous livrer un spoiler. J'invoque une circonstance atténuante: c'est pas vraiment un spoiler, parce que ce n'est pas à propos de quelque chose qui est dans le livre mais à propos de quelque chose qui y manque (et spoiler [verbe], ça veut dire raconter quelque chose qui est dans un livre, non? pas signaler quelque chose qui n'y est pas?). Je vous préviens quand même que le paragraphe qui suit s'adresse plus spécifiquement à ceux qui viennent de finir de lire le livre (et je suppose que c'est ce que vous allez commencer à faire maintenant).

Je suis sûr que toutes celles et ceux qui auront lu Le plus beau de tous les pays, parvenus à la dernière page, seront préoccupés par une question que le livre laisse - apparemment - sans réponse: qu'est devenu le petit cloporte que Judith observe page 25, prisonnier d'une pièce de velours frappé qui est pour lui comme un labyrinthe, et que page 26, quand, l'ayant quitté un moment du regard, elle le cherche des yeux, elle n'arrive pas à retrouver? 
Judith, vous vous en souvenez, avait un mauvais pressentiment à son sujet: "Nous avons fait une expérience avec des cloportes à l'école. Nous avons construit un labyrinthe en pâte à modeler, et nous avons compté le nombre de fois où ils tournaient à gauche ou à droite. Ils tournaient presque toujours à gauche. C'est parce qu'ils ne peuvent pas penser par eux-mêmes." Vous craignez que le petit cloporte n'ait finalement renoncé à retrouver le chemin de chez lui, ne se soit roulé en boule comme un petit tatou et ne soit mort de faim et de tristesse entre deux plis de tissu?
Les cloportes sont victimes d'un préjugé: comme beaucoup d'entre nous, ils se fient à l'idée reçue que pour sortir d'un labyrinthe, il faut à chaque intersection tourner toujours du même côté et compter combien de fois on tourne (ça se vérifie souvent, mais pas toujours: ce qui fausse la régularité des prévisions, c'est que la plupart du temps, ce n'est que bien après être entré dans le labyrinthe qu'on réalise  qu'on est dans un labyrinthe - et qu'en conséquence on commence à compter les tournants).

Il faut bien qu'il serve de temps en temps à quelque chose, le privilège du narrateur omniscient (privilège dont je dispose, pas partout, malheureusement, mais au moins, dans l'espace de ce blog). 
Alors je vous le dis : ce petit cloporte-là a fini par s'en sortir.


La canonicité du livre qu'on désigne du nom de Pseudo-Ézéchiel (à ne pas confondre avec l'apocryphe Apocalypse d'Ézéchiel) a été l'objet de bien des controverses, jusqu'à ce que le concile de Laodicée se prononce contre son admission dans le Canon. Ne m'en demandez pas plus: je ne suis pas Google!




(The Land of Decoration, 2012)
traduit par Aline Azoulay-Pacvon, Nil éditions, 2013

jeudi 27 juillet 2017

Sur un air de comptine, comme au bon vieux temps: Jo Walton, Le cercle de Farthing



Quatre-farthings-font-un-penny
récita-t-elle sur un air de comptine.
Un quart de penny.



L'ambiance qui règne au manoir de Farthing en cette année 1949, vous pouvez déjà vous en faire une idée si vous avez lu Les vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro, ou vu l'adaptation qu'en a fait James Ivory. Parmi les nombreuses œuvres de fiction qu'à côté d'ouvrages historiques ou sociologiques, son auteur cite comme sources d'inspiration pour le cycle romanesque dont Farthing est le premier volume figurent aussi les "Lord Peter" de Dorothy Sayers (un roman de Sayers, entamé et laissé inachevé dans les années 40, et publié après sa mort, mais situé dans l'immédiat avant-guerre, Au crépuscule de l'Empire, confrontait lord Peter Whimsey à des membres du courant conservateur le plus favorable à un rapprochement avec l'Allemagne). L'auteur avoue aussi, parmi ses péchés de jeunesse, une fascination pour les extravagantes sœurs Mitford...

Quand on reçoit des invités au manoir de Farthing, qu'est-ce qui pourrait tourner mal? Lady Eversley ne tolèrerait pas le moindre faux pas. Pas une serviette n'est pliée de travers, pas une fourchette à poisson ne manque sur une table dont le plan a été tiré au cordeau. Ce n'est pas parce qu'il y a eu cette absurde guerre qui a duré presque deux ans qu'il faut se comporter comme si on était retombés dans la barbarie.
Pourtant, dans la matinée du dimanche, survient ce que cette chère Dorothy Sayers aurait appelé "an unpleasantness": on découvre un cadavre.

Nous sommes dans un roman policier.

Si vous appréciez de vous retrouver dans un de ces salons où le jour (très beau temps, avec ondées intermittentes) est tamisé par d'amples rideaux à pompons, et où, sur la table à thé, attendent des tasses dans l'une desquelles a été versée une goutte de strychnine, à côté d'un plateau de sandwiches au concombre dont l'un (justement le plus salé!) a été assaisonné à l'anédrine, entrez donc, and make yourself comfortable. Un chapitre sur deux donne la parole à Lucy Kahn, née Eversley; dans les autres chapitres c'est un "narrateur omniscient", comme on dit (mais il n'abuse pas de son omniscience) qui rapporte les progrès de l'enquête de l'inspecteur envoyé par Scotland Yard, Peter Carmichael. La victime était l'étoile montante du parti conservateur: plusieurs fois ministre, certains l'imaginaient déjà un jour à Downing Street; l'inspecteur Carmichael est prié de faire vite.
Oui, vous avez remarqué: j'ai mentionné, en passant, qu'en cette année 1949, le Royaume-Uni se reconstruit après une terrible guerre qui a duré presque deux ans (de 1939 à 1941) et qui, si elle s'est conclue par une paix dans l'honneur, n'en a pas moins laissé de profondes cicatrices. C'est ce qu'on appelle une uchronie.

Nous sommes dans un roman policier uchronique.

Je n'ai pas dit "un roman policier de science-fiction". On est très, très loin de Minority Report. Cependant, il vaut mieux que le lecteur en soit prévenu:  Jo Walton (c'est un roman policier uchronique de Jo Walton, il ne fallait pas que j'oublie de vous le dire!) s'intéresse davantage aux questions du type "What if?" qu'à celles du genre "Whodunit?" et c'est dans l'analyse de mécanismes, ma foi, toujours à l'œuvre dans la société contemporaine qu'elle cherche les réponses. L'enquête policière est pour cela un artifice commode, car elle met en contact des gens qui en d'autres circonstances ne se rencontreraient pas.
Cette enquête semble avancer lentement, car elle est racontée de façon réaliste: on vérifie les antécédents de toutes les personnes présentes, on compare leurs témoignages pour établir la chronologie des faits (il est heureux pour le lecteur que ce soient les subalternes, le constable local Yately et le sergent Royston qui soient chargés de cette routine, et que le personnage qui occupe le premier plan soit Carmichael, qui s'entretient avec les témoins les plus en vue).
On se doit d'éliminer une à une toutes les hypothèses, qu'elles soient séduisantes (un commando d'agents bolchéviques escaladant la façade au milieu de la nuit?), désobligeantes (un domestique qui aurait oublié où était sa place?), abracadabrantes (un suicide maquillé en meurtre?), inquiétantes (se pourrait-il vraiment que quelqu'un, dans les cercles les plus proches du pouvoir, retire de cette mort un bénéfice politique?) d'une familiarité rassurante (que voulez-vous que ce soit, sinon une nouvelle provocation d'agitateurs juifs?), choquantes (et si, au contraire, quelqu'un avait cherché à faire accuser les Juifs, pour justifier vis-à vis de l'opinion publique un durcissement des mesures les concernant?)  ou affligeantes de banalité (cherchez la femme!), en les confrontant aux faits établis.
S'il y a une chose qu'on n'attend pas d'un inspecteur de Scotland Yard, c'est qu'il fasse avancer une enquête à coups d'intuitions fulgurantes (Carmichael et son fidèle Royston échangent parfois des plaisanteries à ce sujet). Aussi,  Carmichael garde pour lui ses hypothèses les moins orthodoxes.
Il n'aurait, de toute façon, pas autant d'occasions de briller en société que les romans d'Agatha Christie n'en offrent à Hercule Poirot. On fait sentir à l'inspecteur que son appartenance à une (modeste) famille de la gentry  ne suffit pas à l'exonérer pour le faux pas qu'il a commis, en entrant dans une branche de l'administration aussi peu recommandable que la police criminelle (peut-on l'admettre à la même table que les invités? non, bien sûr; "son père est propriétaire terrien dans le Lancashire: j'ai regardé dans le Wo's Who", intercède timidement tante Sukey, sans parvenir à impressionner le moins du monde l'intraitable lady Eversley: on lui servira un repas froid dans les quartiers des domestiques).

L'enquête, donc, est ennuyeuse, minutieuse, faite de procédures répétitives, bien plus lentes et bien moins excitantes que dans les romans dont l'action est située de nos jours.
Les "experts", il y en a, bien sûr, mais on sait qu'il n'y a pas de miracles à en attendre: "Les empreintes digitales ne sont plus ce qu'elles étaient, maintenant que les gens y sont habitués. De nos jours, nous pourrions aussi bien ne pas nous embêter à les relever: si quelqu'un a fait quelque chose d'illégal, il les aura effacées" (... ceci dit, on retrouve ce désenchantement face à la police scientifique quand, à notre époque, on s'aperçoit que les recherches de traces d'ADN, non plus, ne permettent pas de tout résoudre).
Naturellement, Carmichael a accès aux fiches que Scotland Yard (le vieux bâtiment de New Scotland Yard a été détruit pendant le Blitz; il est heureux qu'on ait pensé à mettre à l'abri les archives) détient sur tous les importants personnages présents à Farthing le dimanche fatal, et même à des informations plus confidentielles... mais...

... le rapport suivant [...] tenait sur une seule feuille:
Eversley, lady Margaret Violet Elisabeth, 
née Dorset le 4 novembre 1900 
à Wessex House, Londres. 
Parents: le 9° duc et la duchesse 
de Dorset, tous deux DCD.
Si elle était fille de duc (se demande très sérieusement le détective), n'aurait-on pas dû l'appeler lady Margaret, plutôt que lady Eversley?
Les ducs avaient la préséance sur les vicomtes,non?

Bah, pour l'importance que ça peut avoir... s'il y a une des personnes présentes sur les lieux du crime qui ne peut d'aucune manière y être impliquée, c'est bien lady Eversley, non?

Frères et sœurs: Peter Alan, 
né en 1904, 10° duc de Dorset. 
Millicent Florence, née en 1906. 
Éducation assurée par des précepteurs. 
Mariée (1918) à  lord Charles 
Caspian Eversley. 
Enfants: Hugh Caspian, 1919-1940, 
et Lucy Rowena, née en 1926.
Carmichael regarda au verso, mais c'était vraiment tout ce qu'il y avait. La carrière politique de lady Eversley ne pouvait pas être résumée par une série de statistiques - charges occupées, élections gagnées ou perdues - c'était une affaire d'influence exercée par l'intermédiaire de son mari, de son frère, de ses amis, de son argent. Tout ce que les archives officielles retenaient d'elle était qu'elle était née, qu'elle s'était mariée et avait eu deux enfants.

Prends garde, lecteur, aux fausses pistes: les "chapitres Carmichael" servent bien plus à contextualiser le récit, à nous faire sentir, à la fois, la distance qui sépare cette uchronie de notre ligne temporelle, et ce qui, dans la société britannique, résiste à tout changement, qu'à nous fournir des indices sur l'énigme policière proprement dite. Et puis, pour embrouiller encore un peu les choses, il y a des… comment appelle-t-on ça? des interférences dans l'enquête. Elles prendront bien des formes (j'essaie de ne pas spoiler).

Paradoxalement, on apprendra bien plus de détails révélateurs en lisant attentivement les chapitres narrés à la première personne par la candide Lucy, chapitres pourtant rédigés presque comme le journal secret d'une collégienne: pleins de digressions et de coq-à-l'âne, ils le sont aussi de confidences très intimes et d'observations qui ne manquent pas de sagacité: ce sera au lecteur de faire le tri! Une possibilité qui ne sera pas donnée à l'inspecteur, que la distance sociale qui le sépare de la petite-fille du duc de Dorset oblige à maintenir vis-à-vis de celle-ci un ton très formaliste, même quand il sera obligé, bon gré mal gré, de l'inclure dans la liste des complices possibles du meurtre: et il ne sera évidemment jamais question que l'inspecteur demande à  la jeune femme si l'un des insoupçonnables invités de ses parents lui semble suspect, et encore moins ce qu'elle pense des membres de sa famille.
Dommage pour lui, s'il avait eu l'occasion de discuter à bâtons rompus avec la jeune femme il aurait pu recueillir quelques-unes de ces informations qu'il a cherchées en vain dans ses dossiers: Lucy sent instinctivement (même si elle ne formulerait jamais l'idée de façon aussi brutale) que le milieu dans lequel elle a grandi est un nœud de vipères.


Et l'aspect uchronique du roman? on sait que Jo Walton aime bien les concepts d'uchronie (The Just City), de temporalités divergentes (My Real Children)...  mais dans ce roman elle n'a pas voulu que des bizarreries à la Poul Anderson distraient ses lecteurs du vrai sujet. Il faut bien ouvrir l'œil pour constater les changements que la divergence entre la ligne temporelle du roman et la nôtre ont apporté dans la vie quotidienne. Ou tendre l'oreille vers la radio que Lucy écoute distraitement.
Les bouleversements sociaux causés indirectement par les changements technologiques? Les allusions qui y sont faites nous font plutôt entrevoir une Angleterre que la "paix dans l'honneur" (supposée signée en 1941) aurait cryogénisée dans son roide maintien des années 30: "Il vaut sans doute mieux conduire soi-même qu'entretenir des chauffeurs qui rongent leur frein à la maison. Ils sont pire que des chevaux" remarque lord Eversley, quand il apprend que son gendre conduit lui-même son automobile (je ne sais pas ce que lord Eversley pensera lorsqu'il remarquera - si jamais il le remarque - qu'on vient d'installer des parcmètres américains ultra-modernes devant Lincoln's Inn).
Nous sommes dans un roman policier uchronique qui ne tourne pas le dos à quelques problèmes tout à fait contemporains.
Bon, je crois que nous avons fait le tour de tout ce que vous ne trouverez pas dans ce roman: pas de détective en jaquette qui, œillet à la boutonnière, sort de sa manche comme un prestidigitateur la solution de l'énigme; pas de prodiges de la science criminalistique, réels ou anticipés; pas de voitures volantes ou de zeppelins blindés; ce que vous trouverez en revanche, c'est une réécriture de l'Histoire (celle avec la grande hache) d'une vraisemblance troublante, un peu comme celle de Kevin Brownlow dans ce fameux simili-documentaire, It Happened Here; et deux personnages auxquels vous pourriez bien vous attacher - des personnages non dépourvus de défauts, heureusement imparfaits. L'un comme l'autre passent à côté d'indices qui crèvent les yeux du lecteur, cela sous-entend-il qu'ils sont stupides? Quand on s'apprête à traverser une rue, on regarde à droite, puis à gauche (ou le contraire: ça dépend du côté du Channel où l'on se trouve), n'est-ce pas? On lève rarement les yeux pour s'assurer qu'aucun piano à queue ne vient d'être jeté d'un cinquantième étage. Pourtant, en certaines occasions, il vaudrait mieux (c'est un peu, mutatis mutandis, ce qui arrive à Lucy et à Peter).
Si ce sont les chapitres consacrés à Lucy Kahn qui nous donnent le plus l'impression d'assister à un cataclysme au ralenti, c'est pour Peter Carmichael que l'histoire se termine vraiment mal: Lucy ne perd que ses illusions sur les siens, Peter perd ses illusions sur lui-même.

Il se rappelait avoir rencontré quelques années plus tôt, au cours d'une enquête sur une bande  de contrebandiers, des collègues de la Milice et de la Gestapo et les avoir trouvés plutôt sympathiques. Il s'était demandé comment leur conscience pouvait s'accommoder de certaines des choses qu'on leur faisait faire. Maintenant il savait.

Il est plus tard que tu ne penses,
lecteur de 1949.

Une vraie fin de roman noir, mais harmonisée sur le mode mineur: à l'avant-dernière page, comme dans tant de romans policiers anglais, une voix d'enfant récite une comptine (pourquoi les auteurs anglo-saxons de suspense semblent-ils à ce point obsédés par les nursery rhymes? c'est une question bien trop vaste pour que nous l'examinions aujourd'hui).
Si sombre qu'elle soit, la fin du roman est ouverte: tandis qu'elle l'écrivait, Walton a senti qu'elle ne pouvait pas en rester là et que l'histoire méritait une suite (elle lui en a donné deux: Ha'Penny - en français Hamlet au paradis - et Half a Crown - en français Une demi-couronne; ai-je besoin de préciser qu'elles valent elles aussi la peine d'être lues?).

Vous commencez à la connaître, Jo Walton: l'auteur de What makes this book so great? ne peut conclure le livre sans faire, à ses lecteurs qu'elle devine aussi boulimiques de livres qu'elle l'est elle-même, un petit signe discret.
Pour moi, je choisis Guerre et paix, parce qu'il était bien épais et que je ne l'avais jamais lu. Pour David, j'achetai le nouveau livre de l'auteur de cette histoire d'animaux qui avait eu tant de succès quelques années plus tôt, un roman d'anticipation intitulé Mille neuf cent soixante-quatorze. [David] avait toujours aimé H. G. Wells et Jules Verne et je m'étais dit qu'un livre de ce genre lui changerait les idées.
Quand je suis arrivé à ce paragraphe, je me suis tourné vers Mori qui, depuis sa stase temporelle de l'année 1979, lisait par-dessus mon épaule, invisible pour tout le monde sauf pour moi, et nous avons échangé un petit clin d'œil qui a filé à travers les années à la vitesse de la Machine de monsieur Wells.

...

Laissons le dernier mot à Jo Walton:

I had read a lot of cosy mysteries, 
Tey, Sayers, Christie, Heyer
and considered the interesting fact that they were 
about sudden violent death 
and yet they were written in a way 
that made them safe, indeed cosy. 
I thought I could use this to write about fascism, 
and not in a closed known historical context 
where we’re safe and sure of the ending either.
The Small Change books are about 
how people do bad things — how we do bad things,
 and allow them to be done in our name.
It’s easy to look at the Nazis and say 
they were monsters, at the concentration camps and 
imagine ourselves the victims. 
Looking at how real people come to the position 
of doing and allowing these things 
is much more uncomfortable.

I’ve always been a cheerful and optimistic person, 
and that’s why I wrote these books.
                                      Jo Walton


Jo Walton, Le Cercle de Farthing
(Farthing, Tor Books, 2006), traduit par Luc Carissimo
ISBN : 9782207113868
et en poche, collection Folio SF, 2017
ISBN : 9782072709005



dimanche 16 juillet 2017

Une non-suite et une fin



La dernière fille et le dernier garçon sur terre se préparent à attendre ensemble la fin de toutes choses. Ils ont de la chance: ils ont été les meilleurs amis du monde aussi longtemps qu'il y a eu un monde et maintenant qu'il n'y en a plus, ils restent, simplement, les meilleurs amis qu'il y ait nulle part, c'est déjà ça et ils auraient pu plus mal tomber.

Je suis en train de lire ça dans un livre pas encore écrit (un des privilèges qu'on a dans les rêves). 
Quel livre? Je n'en suis pas sûr. Peut-être s'agit-il de la fameuse "non-suite" que Philip Pullman a promis de donner bientôt à sa fameuse trilogie His Dark Materials, en français À la croisée des mondesJ'ai lu ça quelque part: il en parle tantôt comme d'une "companion trilogy", tantôt comme d'une  "equel", voulant dire par là que cette histoire ne se situe ni après sa première trilogie, comme une sequel, ni avant, comme une prequel. Philip Pullman aime bien inventer des mots.
En tous cas la fille du rêve, la dernière fille de l'univers, ressemble à la Lyra Belacqua du film (Dakota Blue Richards) - autre privilège de rêve: je vois tout ce que le livre décrit aussi clairement que si j'y étais.
Je peux bien vous avouer que je n'ai été totalement conquis ni par la pondéreuse trilogie romanesque de Pullman - un ouvrage que je n'ai certes pas détesté, mais que j'aurais aimé pouvoir aimer davantage - ni, pour des  raisons différentes, par sa réticente, incomplète et pourtant encore pesante adaptation cinématographique, et que le meilleur souvenir que j'en garde, c'est la frimousse de Dakota Blue Richards (et à vrai dire, cette ressemblance est la seule chose qui m'incite, au réveil, a supposer un lien entre ce rêve et l'univers de Philip Pullman*)
La veille au soir, justement, j'avais décidé de donner au film une seconde chance et (je n'avais rien trouvé de mieux à faire et il faut bien passer le temps) je l'avais glissé dans le tourne-disque avant de m'endormir.

La dernière fille et le dernier garçon se retrouvent donc ensemble à la fin de tout, il n'y a déjà plus grand' chose autour d'eux, et ce plus grand' chose s'écoule comme du sable. Tandis que le garçon peine à garder un visage, la fille, elle, persiste, sans effort apparent, à ressembler à Dakota Blue Richards.

Le garçon a besoin de réconfort.

- Raconte ce qui nous arrive, supplie-t-il.
Comme si c'était arrivé il y a longtemps.
Raconte, tu racontes si bien.
Alors elle raconte le peu qu'il reste à raconter.
- Nous sommes au centre de tout ce qui reste, et ce tout qui reste devient nous.
Je deviens toi, tu deviens moi, nous devenons nous.
Aussi longtemps qu'il reste quelque chose, ce  quelque chose est nous.
Je vois par tes oreilles, tu entends par mes yeux.
Tu es ma parole, je suis ta voix.
Tu es mes cheveux, 
je suis tes dents. 
Tu es ma main, 
je suis ta main.

Elle parle ainsi pour deux jusqu'à la fin.
Le peu qui reste à présent de ce qui fut tout ressemble à une poignée de sable.

Et c'est comme ça, juste quand je lis ces dernières lignes, que le rêve finit.




À l'aube, la moitié du ciel est restée grise. Il avait plu de la cendre. L'air sentait la fumée. Toute la nuit, des pinèdes avaient brûlé à quelques dizaines de kilomètres au nord. Le monde continuait.

* À moins que... à la réflexion, il y a peut-être quelque chose de pullmanien dans cette idée, que tout se résout en poussière, en sable?

mercredi 28 juin 2017

Tu ne devrais pas rire (Alexandre Ikonnikov)



À Kirov, sur les bords de la Viatka, Alexandre Ikonnikov vit toutes sortes d'aventures, qu'il raconte, en les romançant à peine, dans des romans et des nouvelles. Son recueil, Dernières nouvelles du bourbier, a été traduit par Antoine Volodine (pour les nouvelles parues en russe) et Dominique Petit (pour celles qui étaient parues en allemand).
Peut-on rire de tout? se demanderont sans doute quelques lecteurs.
À quoi Ikonnikov répondrait, je suppose:
Si on ne rit pas, alors on fait quoi? Vous avez une idée?

La légende de la mort

Le chirurgien m'a enfoncé un doigt dans le ventre et, en entendant mon gémissement, il a secoué la tête et il a dit:
- On opère! 
- Déshabille-toi! Tu peux garder ton pantalon, m'a dit l'infirmier en poussant le lit à roulettes. Je respire comment, par la bouche ou par le nez? j'ai demandé quand on m'a posé le masque sur la figure.
- Peu importe, a dit quelqu'un en tournant le robinet de la bouteille.
Ensuite, l'obscurité s'est faite.
En rêve, j'ai vu une masure au fin fond de la forêt. Une petite vieille était assise sur le seuil. Elle n'avait qu'un œil et sentait puissamment le formol.
- Assieds-toi, m'a-t-elle dit avec douceur. Qui es-tu?
- Sacha. J'ai l'appendicite. Et vous?
- Moi, je suis la Mort, a déclaré la vieille avec un sourire. Veux-tu que je te parle de moi?
- Je n'ai rien contre. Je peux prendre des notes?
- Mais bien sûr, quelle idée!
- Merci.
Et la Mort se cala confortablement et entama son récit.
- Quand j'étais toute petite, j'avais une vue excellente. Lorsque j'apercevais un animal faible ou malade, je me dirigeais immédiatement vers lui. Puis les humains sont apparus, et parmi eux se trouvaient également des faibles et des malades. Tout se déroulait selon des principes de justice, et j'étais heureuse. Mais les humains ont commencé à mener des guerres terribles!
La Mort tapa du pied avec colère.
- Une balle m'a emporté un œil, et avec l'âge, le deuxième voit de moins en moins bien. Pour observer un humain, je suis souvent obligée de me le mettre sous le nez. Et parfois je ne vois rien du tout. Je rôde d'un bout à l'autre du monde et je me dis que j'ai été à l'origine de beaucoup d'injustices. Mais, comme ça se produit souvent chez les aveugles, mon ouïe s'est aiguisée. Si j'entends un homme prétendre qu'il a tout réalisé au cours de son existence, je me précipite vers lui. Il y a peu de temps, j'en ai entendu un qui se vantait: il avait construit une maison, fait des enfants, planté un arbre et mis à la banque un de ces paquets d'argent qui devait suffire, bien géré, pour le bien-être de ses petits-enfants. Je me suis occupée de lui, et les médecins ont prétendu ensuite qu'il était encore jeune et en excellente santé, ha! ha! ha! C'était sa faute. Il y en a aussi qui m'énervent pour d'autres raisons. Par exemple, ce grand-père de quatre-vingt-treize ans qui a décidé de sauter en parachute. Je ne suis pas intervenue. Puis il a eu envie d'examiner le soleil au télescope. J'ai continué à attendre. Et voilà maintenant qu'il déclare qu'il vaut faire un voyage au Katanga. Je veux aller au Katanga, qu'il dit, un point c'est tout! Qu'est-ce que tu peux bien faire en face de ça? J'ai craché de dépit et je suis partie. Qu'il vive, celui-là.
- Je ne suis pas allé au Katanga, moi non plus, ai-je dit, et j'ai ouvert les yeux.
Dans la chambre régnait l'obscurité, sur les tables de nuit brûlaient des bougies. Voyant que je m'étais réveillé, le type du lit d'à côté m'a expliqué:
- Pendant que tu dormais, un chauffeur de camion a renversé un poteau électrique devant l'hôpital. Il était soûl. D'après l'électricien, il n'y aura pas de courant avant deux jours.
J'ai commencé à rire.
- Le chirurgien a dit que tu ne devais pas rire, a ajouté le type. Ça pourrait faire craquer la suture.
Je me suis mis à rire plus fort et j'ai regardé sous la couverture. Du sang s'échappait de mon pansement et me coulait sur le ventre.
- Arrêtez de rire! s'est écriée l'infirmière qui venait d'entrer. Ça va faire craquer la suture!
Mais je ne pouvais plus m'arrêter. Mon rire est devenu muet, puis totalement hystérique. Alors l'infirmière m'a fait une piqûre, et je me suis endormi avec d'agréables pensées en tête. Je pensais qu'après ma sortie de l'hôpital, je ne me presserais pas pour tout faire d'un coup. J'allais vivre lentement, j'allais savourer les jours un à un.


Alexandre Ikonnikov
traduit par Antoine Volodine et Dominique Petit, 
éditions de l'Olivier, 2003; 
et, en poche, Points / Seuil, 2004


mercredi 21 juin 2017

Le genre de questions qui méritent une enquête (Manuela Draeger à l'école des loisirs, 4)


En 2015, Manuela Draeger, après quelques années de silence, a publié à L'École des Loisirs une nouvelle énigme policière: Moi, les mammouths (prudent, l'éditeur range le roman dans les catégories "aventure et policier science fiction, anticipation". Tout ça à la fois).
On y retrouve Bobby Potemkine et Lili Nebraska: on ne change pas une équipe dont les membres se disent les uns aux autres: "Heureusement qu'on était ensemble", ce que Bobby, qui a le sens de la formule, condense en: "Heureusement qu'on s'a".

Je ne sais pas, vous, les mammouths, mais moi, je croyais qu’il n’y en avait plus depuis dix mille ans au moins. (ça, au cas où vous vous le demanderiez, c'est le "prière d'insérer" - on appelle comme ça le petit texte qui figure sur la quatrième de couverture - du livre. Ça met tout de suite dans l'ambiance, non?) Et vous, je ne sais pas, mais les mammouths, moi, je préférerais ne pas me trouver sur leur route. Avec cette odeur qu’ils dégagent de laine mouillée et d’herbe pas très fraîche, sans parler de l’habitude qu’ils ont d’écraser les gens. En particulier les directrices de Maisons du peuple. Et les mammouths, vous, je ne sais pas, mais, pour moi, ils ne posent pas de questions déplacées sur leurs minijupes. Mais quand on en voit, des mammouths, qui se promènent vers l’horizon au crépuscule, ça paraît bizarre et ça laisse encore pas mal de questions en suspens. Le genre de questions qui méritent une enquête. Et là-dessus, pas de doute : Bobby Potemkine, c’est encore à toi de jouer.

Pourquoi est-ce à Bobby Potemkine de jouer?
Parce que:
... à partir d'un certain moment, il a bien fallu (ça, c'est un extrait du premier chapitre) que quelqu'un se charge d'élucider les énigmes les plus bizarres, et c'est Lili Nebraska qui a été désignée pour remplacer la police. Elle m'a demandé de l'assister et j'ai accepté, plus par amour pour Lili que pour mes qualités de fin limier, car je suis plutôt mauvais en police, quand on y pense. Je m'applique, je fais de mon mieux, mais, quand je fais le bilan, je m'aperçois que je n'ai pas résolu beaucoup de problèmes. La plupart des dossiers que j'ai ouverts n'ont jamais été refermés de manière satisfaisante. Que ce soit l'affaire des parapluies grandioses, celle des gamins magnétiques ou encore le problème du yack chanteur. Aucune solution n'a été trouvée là-dessus. Et j'ai pris des exemples au hasard.



La liste des enquêtes qui n'ont rien donné est nettement plus longue:
L'affaire de la septième bestiolette.
L'enquête sur les miroirs sans reflet.
L'affaire des locomotives sauteuses.
L'affaire des faux-vrais fromages.
L'enquête sur Jean Popocatepetl.
L'affaire des poupées fumigènes.
L'affaire des mille et une nuisettes.
Le problème du microbe géant.
L'histoire de la tempête en bocal.
... Et bien d'autres.

Voyez-vous, il m'est arrivé, à moi aussi, de penser que Bobby Potemkine n'était pas très bon en police - je ne dirais pas mauvais, car il est persévérant, et il pose de bonnes questions, même quand il doit les poser, les questions, à des témoins qui le mettent mal à l'aise, par exemple des mouettes (de vraies pestes, ces mouettes). 
Et j'apprécie sa franchise quand il reconnaît qu'il ne gagne pas à tous les coups.
Je l'aime bien comme il est, Bobby
(et je soupçonne que Lili Nebraska, 
bien qu'elle soit très discrète sur ce sujet, 
finirait par dire la même chose, 
si on la cuisinait un peu). 

En apprendrons-nous davantage, un jour, sur l'affaire des parapluies grandioses?
Et le problème du microbe géant, serons-nous jamais certains qu'il a été correctement posé? (parce que, vous vous en souvenez, à l'école les problèmes c'était pas trop son truc, à  Bobby Potemkine, il était plus doué pour écouter ses camarades lui raconter leurs rêves comme si elles venaient d'en sortir).
Et pour  l'affaire  des poupées fumigènes, on risque de rester encore longtemps dans le brouillard.

Car il n'est pas le seul à ne pas gagner à tous les coups, Bobby Potemkine.

En avril 2016, Manuela Draeger et Elli Kronauer ont publié un communiqué commun:
Pendant quinze ans, L’École des Loisirs a permis à notre polyphonie post-exotique d’exister, de s’affirmer et de s’ancrer dans la réalité éditoriale. Dès 1999, nos ouvrages se sont succédés dans la collection Medium et les deux auteurs que nous sommes se sont fait connaître, alors que l’idée même d’une construction littéraire à plusieurs voix semblait condamnée à rester inopérante et obscure. Elli Kronauer a publié cinq recueils de bylines, Manuela Draeger treize petits romans mettant en scène des enquêtes bizarres de Bobby Potemkine. L’apport de cette maison d’édition à notre projet collectif est donc énorme, à cette aventure poétique en quarante-neuf volumes menée aussi ailleurs, chez d’autres éditeurs, par nos camarades Antoine Volodine et Lutz Bassmann.

Nous aimerions dire haut et fort à quel point nous sommes redevables à Geneviève Brisac de nous avoir accueillis dans la collection qu’elle dirigeait. De nous avoir offert un merveilleux espace où notre littérature, avec tout ce qu’elle pouvait comporter d’éléments parfois déconcertants, aura pu exister pleinement, sans entraves ni exigences autres que celles que nous nous fixions nous-mêmes. Pendant quinze ans, nous avons pu confier à Geneviève Brisac nos petites proses d’origine carcérale, nos émerveillements et nos petits rêves pour jeunes et moins jeunes adultes. Notre éditrice nous a laissé construire ces pièces indispensables à la maison post-exotique, en respectant scrupuleusement notre souhait de rester durant toute cette longue période dans un quasi-anonymat et de n’avoir comme preuve de vie concrète que nos textes : sa complicité était sans faille, fondée sur un sens profond de la poésie et de la littérature. Des années et des années à pouvoir patiemment faire grandir notre monde, grâce à l’intuition, au soutien et à l’autorité amicale d’une éditrice parfaite.

Nous en parlons au passé, car, Geneviève Brisac écartée, nous ne publierons plus à L’École des Loisirs.


Le nom de  Geneviève Brisac ne vous est sûrement pas inconnu (mais si, cherchez bien: par exemple, c'est elle qui avait convaincu Florence Seyvos d'écrire pour L’École des Loisirs).

Je suis content, chaque fois que j'ai des nouvelles de Bobby Potemkine (je m'interdis de parler de lui au passé). Ça me réconforte de le savoir quelque part, en train d'écouter un orchestre de mouches ou de manger une glace aux groseilles polaires. Que fait Bobby Potemkine en ce moment? et que devient Lili Nebraska? Quand je n'en ai pas,  des nouvelles, je me fais un peu de souci pour eux. Je me dis, pour me rassurer, "heureusement qu'ils sont ensemble, heureusement qu'ils s'ont".

Manuela DraegerMoi, les mammouths,
collection Medium, L'École des Loisirs, 2015

Image © L'École des Loisirs, 2015

mardi 20 juin 2017

Quelques lectures pour l'été?



Pendant longtemps, nous avons été loin, 
et, en tous cas, nous avons été ailleurs. 
Manuela Draeger, Belle-Méduse




Fidèles, constants, bienveillants visiteurs de ce blog, 
mon petit doigt me dit que dans les prochains jours, 
les prochaines semaines, les prochains mois, 
et, qui sait? les prochaines années 
vous ressentirez fréquemment le besoin de 
chercher, loin de votre quotidien, 
du réconfort dans les livres.

Les circonstances exceptionnelles 
rendent nécessaires des mesures exceptionnelles: 
si, l'été dernier, il m'avait semblé indispensable 
- mais aussi suffisant - 
de vous recommander avec chaleur deux romans 
pour lesquels j'avais eu deux très gros coups de cœur,
 je vais cette année attirer votre attention sur quelques œuvres 
pas toujours aussi brillantes que
(et vous ne m'en voudrez pas si je les recommande
avec moins de chaleur: 
par cette canicule où les poissons ont tant de mal à choisir 
entre le court-bouillon et la poêle à frire qu'ils vont parfois jusqu'à 
se réfugier dans l'abstention, 
pour la chaleur, on est déjà servis, non?); 
pas forcément inoubliables, pas même nécessairement 
totalement réussies, il aura suffi
pour que je choisisse de vous en parler 
qu'elles m'aient intéressé un moment, 
qu'elles m'aient emmenés loin, ou ailleurs, ou les deux, 
ou ni l'un ni l'autre mais quand même quelque part.

Par exemple, dans un billet qui sera publié dans un proche futur 
(quand donc? vous le verrez bien)
il sera fait mention de cet ouvrage
dont le titre révèle fort peu sur le contenu:


J'espère que ça éveille votre curiosité!
Patience, on y sera bientôt!