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mercredi 16 juin 2021

Tu es une grande fille maintenant

 

C'est l'anniversaire de qui aujourd'hui?
Celui de Joyce Carol Oates.
Bon anniversaire Joyce Carol Oates!

 

Hé oui, ça tombe le même jour que Bloomsday, que voulez-vous, il n'y a que 365 jours par an; mais où est le problème? Vos toasts célèbreront, alternativement, l'un et l'autre de ces anniversaires .

 

jeudi 3 juin 2021

C’est elle que je veux (Joyce Carol Oates, encore)

 

Les élèves qui ne sont pas sages,
ils devront passer des examens de pas sages.
Roland Bacri


Grotesques et arabesques. Joyce Carol Oates a consacré un petit essai à l’art du grotesque en littérature (Histoires de Grotesques et d’Arabesques est le titre collectif original de la série de contes que nous connaissons sous le nom plus banal d’Histoires Extraordinaires); cet essai est inclus dans son recueil Haunted (Hantises)
Grotesque: figure humaine déformée, nous apprennent les traités d’architecture. Folles Nuits! présente, de plusieurs figures littéraires aimées de Joyce Carol Oates, une série de portraits… déformés? recomposés? Différents en tous cas de leur image publique.
Ses modèles seraient-ils satisfaits?
Que penseraient-ils de ce traitement? Il faudrait pouvoir leur demander: quel dommage qu’Edgar Poe n’ait pas pu venir, retenu par ses nouvelles responsabilités de gardien de phare, que Mark Twain ait envoyé un mot d’excuses (un peu emberlificotées), qu’Henry James ne se sente pas très bien et qu’Hemingway ne soit plus que l’ombre de lui-même. Cependant - vous voyez, tout n'est pas perdu! - Emily Dickinson, exceptionnellement, descendra pour le thé.

Certains de mes visiteurs (you know who you are!) aiment bien Emily Dickinson: ça tombe bien.

Au sommaire de ce recueil:
Poe posthume: ou, Le Phare
(qui « s’inspire du manuscrit d’une page, intitulé The Lighthouse, trouvé dans les papiers d’Edgar Allan Poe après sa mort le 7 octobre 1849 à Baltimore » … sous une forme légèrement différente The Fabled Lighthouse at Viña del Mar, a été publié en 2004 dans une édition spéciale de McSweeney’s par Michael Chabon, nous dit une note).
La nouvelle, frénétique encore plus que gothique, pousse encore un peu davantage le contraste noir-blanc de la Relation d’Arthur Gordon Pym. Un Edgar Poe au caractère plus sombre que jamais y prend la parole avec le froid détachement des narrateurs du Chat Noir, de Morella ou de Bérénice.

Grand-papa Clemens et Poisson-Ange, 1906 recolle des pages arrachées du journal intime d’un écrivain statufié de son vivant: le Mark Twain qui apparaît dans ces pages n'est, lui - bien loin de l'Edgar Poe Posthume - ni froid ni détaché, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans Le Maître à l’hôpital Saint-Bartholomew, 1914-1916 puis dans Papa à Ketchum, 1961  nous surprenons à l'improviste, sans leur laisser le temps de rajuster leur cravate ou d'écluser leur verre, Henry James et Hemingway, autres écrivains statufiés, et pas totalement contents de l’être. Des nouvelles statues qu'elle leur élève, Joyce Carol Oates ne présente pas forcément le profil le plus flatteur, mais ces effigies sont assurément, même dans leurs petitesses, plus grandes que nature comme aiment à dire les Américains.
Dans ces quatre premières nouvelles, Joyce Carol Oates maintient une certaine distance avec ses modèles: que ce soit par le visible artifice du pastiche dans le cas de Poe, ou par la re-création pour les trois autres, elle ne nous laisse pas oublier qu'elle en peint des portraits destinés à ennoblir nos cimaises.

Mais qu’adviendra-t-il si elle ne peut pas s'empêcher d’aller chercher une de ses favorites là où elle était bien tranquille, et de la mêler à notre vie de résidents de ce stupéfiant vingt-et-unième siècle dans lequel nous vivons désormais?

Portrait de quelqu'un qui ressemble
un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle… pas vraiment… mais…)



EDickinsonRépliLuxe ne commence pas très loin de l’univers de Philip K. Dick: dans une de ces boutiques d'un futur proche où l’on vendra (bientôt, nous en a prévenu Dick) des simulacres (avec facilités de paiement), nous voyons entrer monsieur et madame Krim, un couple si conforme au modèle classique que Joyce Carol Oates, la plupart du temps, les désigne seulement par les noms "l’époux" et "l’épouse".

Dans le magasin violemment éclairé, d’autres couples s’entretenaient à voix basse, avec passion. On pouvait regarder des vidéos de RépliLuxes animés, feuilleter d’immenses catalogues. Des vendeurs attendaient, prêts à apporter leur aide. Dans le rayon BébéRépliLuxe, qui proposait des personnages d’enfants de moins de douze ans, les discussion s’échauffaient encore davantage. Grands sportifs, grands chefs militaires, grands inventeurs, grands compositeurs, musiciens, interprètes, leaders mondiaux, artistes, écrivains et poètes; comment choisir? Par bonheur, du fait des restrictions de copyright, de nombreux personnages éminents du vingtième siècle n’étaient pas disponibles, ce qui limitait considérablement le choix (peu de stars du petit écran, peu de figures du monde du spectacle postérieures à l’époque du cinéma muet). 
L’épouse dit à un vendeur: 
« mon cœur penche pour un poète, je crois! Auriez-vous…  » 
Mais Sylvia Plath n’était pas encore dans le domaine public, pas plus que Robert Frost ou Dylan Thomas. Walt Whitman était en promotion tout le mois d’avril, mais l’épouse fut saisie d’hésitation: « Whitman! Imagine un peu! Mais est-ce qu’il n’était pas… » 
(l’épouse, qui n’était nullement intolérante et n’avait pas la morale bourgeoise conventionnelle de ses voisines de Golders Green, ne put se résoudre à prononcer le mot gay).
Le mari se renseignait sur Picasso, mais Picasso n’était pas encore disponible. « Rothko, alors? » L’épouse dit en riant au vendeur: Mon mari est un peu snob en matière de peinture, il faut lui pardonner. Je suis sûre que personne chez RépliLuxe ne sait même qui est Rothko. »
Pendant que le vendeur consultait son ordinateur, le mari dit, d’un ton têtu: « Nous pourrions le prendre enfant. Il y a un « mode accéléré », nous assisterions à l’éclosion d’un talent visionnaire… » 
L’épouse dit: « Mais est-ce que ce Rothko n’était pas déprimé, est-ce qu’il ne s’est pas suicidé… »
et le mari répondit avec irritation: « Et Sylvia Plath, alors? Elle, elle s’est suicidée. » 
L’épouse dit: « Oh! mais avec nous, dans notre maison, je suis sûre que Sylvia ne le ferait pas. Nous serions une influence neuve, positive. »
Le vendeur déclara ne pas avoir de Rothko.
« Avez-vous Hopper, alors? Edward Hopper, peintre américain du XX° siècle? » Mais Hopper était encore protégé par le copyright.
L’épouse s’exclama soudain: « Emily Dickinson! C’est elle que je veux. »

Et le titre du recueil, d'où vient-il, au fait? C’est justement à Emily Dickinson qu’il est emprunté, tiens donc:

Wild Nights - Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our Luxury!

Futile- the Winds -
To a Heart in port -
Done with the Compass -
Done with the Chart!

Rowing in Eden -
Ah, the Sea!
Might I but moor - Tonight -
In Thee!
*
Voilà un beau programme pour une seconde lune de miel!

Le vendeur demanda comment cela s’écrivait et tapa rapidement sur son ordinateur. Le mari fut frappé par l’excitation de sa femme, il était rare ces dernières années de voir Mme Krim aussi gamine, aussi vulnérable. Posant la main sur son bras (dans ce lieu public!) elle dit en rougissant:
 « Au fond  de moi j’ai toujours été poète, je crois. Ma grand-mère Loomis, celle du Maine, m’a donné un volume de ses « vers » quand j’étais toute petite. Mes premiers poèmes, je te les ai montrés quand nous nous sommes rencontrés, quelques-uns… C’est tragique la façon dont la vie nous arrache à… »   
Le mari céda: « Eh bien, va pour « Emily Dickinson »! Elle aura l’avantage de ne pas faire de bruit. Les poèmes prennent beaucoup moins de place que les toiles de six mètres; et ils ne sentent pas. Et puis, à ma connaissance, Emily Dickinson ne s’est pas suicidée… »
L’épouse s’écria: « Oh non! En fait, elle n’a cessé de soigner des parents malades. C’était un ange de miséricorde pour sa famille, toujours vêtue de blanc immaculé! Elle pourrait nous soigner si… »
L’épouse s’interrompit avec un petit rire nerveux. Le vendeur lut sur son ordinateur:
« "Emily Dickinson (1830-1886), poétesse révérée de la Nouvelle-Angleterre". Vous avez de la chance, monsieur et madame Krim, cette "Emily " fait partie d’une édition limitée qui sera bientôt définitivement épuisée mais que nous proposons encore tout le mois d’avril avec vingt pour cent de remise. EDickinsonRépliLuxe est programmé de trente à cinquante-cinq ans, âge de la mort du poète. Le client dispose donc de vingt-cinq années qui peuvent être accélérées à volonté, ou même parcourues à rebours… mais pas en-deçà de l’âge de trente ans, naturellement. Cette offre limitée expire le… »
Très vite l’épouse dit: « Nous le prenons. Nous la prenons! S’il vous plaît. »
L’épouse et le mari se tenaient par la main. Un frisson soudain de tendresse, d’affection, d’espoir enfantin passa entre eux. Comme si, contre toute attente, ils étaient de nouveau de jeunes amants, au seuil d’une nouvelle vie.


Cette nouvelle - je ne vous en dirai pas plus - est à la fois tendre et terrible. Elle réalise la fusion des deux courants qu’aima à explorer à tour de rôle Joyce Carol Oates: l’étrange - qui prend ici la forme de la science-fiction - et la peinture sans complaisance de la société américaine contemporaine. Une société qui a changé depuis l’époque des manoirs à nombreux pignons, mais pas nécessairement pour le meilleur. Pourtant, Oates nous assure que même dans un monde où tout s'achètera à crédit, il restera toujours des choses que la nuit parviendra à transfigurer.

Les citations ci-dessus proviennent de EDickinsonRépliLuxe, dans Folles Nuits, traduit par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2011 (Wild Nights!, 2008)

*Folles nuits - Folles nuits!
Si j''étais avec toi
De Folles nuits seraient
Notre volupté!

Futiles - les Vents -
Pour un Cœur au havre -
Adieu Compas -
Adieu Carte!

Voguer dans l'Éden -
Ah - la Mer!
Si je pouvais cette nuit - jeter l'ancre -
En toi!
Traduction des vers d’Emily Dickinson par Claire Malroux (Y aura-t-il pour de vrai un matin, José Corti, 2008)

 

Pour illustrer ce billet:
le portrait de quelqu'un qui ressemble un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle; c'est le portrait, daté de 1846, d'une dame de l'Ancien Monde peint par Barend Cornelis Koekkoek (1803-1862)… mais on imagine assez bien les créatifs chargés d'illustrer un dépliant pour vendre EDickinsonRépliLuxe mixant cette image avec la seule photo authentifiée d'Emily pour obtenir quelque chose de plus sexy: c'est ça l'art de la vente…) 

 

dimanche 21 mai 2017

Zootopia: une tragédie toute mignonne




    “We desire our present civilization to advance steadily 
toward some kind of Utopia. 
The thought that it may decay and collapse, 
and that all its spiritual treasure may be 
lost irrevocably, is repugnant to us. 
Yet this must be faced as at least a possibility. 
And this kind of tragedy, 
the tragedy of a race, must, I think, 
be admitted in any adequate myth.” 

Nous voulons que notre civilisation se fixe 
comme objectif de parvenir à une forme d'utopie. 
L'idée nous répugne que puissent être inscrits, 
dans le destin de cette entreprise, sa corruption 
et son effondrement, la perte de ses trésors spirituels. 
Cependant, cette perspective doit rester présente 
à notre esprit, au moins comme une éventualité. 
Ce motif tragique, la tragédie 
de la transmission d'un destin
ne doit jamais être absent lorsque nous 
essayons de créer un mythe.



Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Quelle catégorie, pour Zootopia? Méfions-nous des évidences.

Aux nombreuses attractions qu'offre, à ceux qui le rêvent,
ce rêve agité qu'est le Rêve Américain
s'est ajoutée récemment cette variante du Palais des Miroirs (également connu, dans quelques luna-parks, sous le nom de Palais des Illusions): la vision, située dans un futur proche, d'une société "color-blind". Une société dans laquelle, non seulement on aurait cessé de classer par réflexe ses concitoyens selon la nuance de leur épiderme, mais on prêterait moins d'attention à ce détail qu'à la marque de leur smartphone (il y a des limites à la suspension d'incrédulité: on aurait, je le crains, beaucoup de mal à convaincre nos contemporains  de la possibilité d'une société dans laquelle le choix d'un smartphone ne serait pas un marqueur social. Chassez l'esprit de discrimination par la porte, il revient par la fenêtre).


Zootopia nous emmène dans une utopie qui ressemble fortement au pays de rêveurs mentionné plus haut (c'est une utopie pleine de gratte-ciels). Peaux, poils et carapaces s'y parent de toutes les couleurs du spectre, mais on ne se permet pas d'en déduire quoi que ce soit sur le caractère de leurs porteurs (il y a des ours blancs et des moutons blancs, et, la nuit, les éléphants ne sont pas moins gris que les souris): ce n'est donc pas, dans ce pays-ci, la couleur (au sens littéral) qui compte* : la difficulté initiale que les Pères Fondateurs de Zootopia ont dû surmonter, c'est que certains des pèlerins multicolores qui l'ont construite étaient des prédateurs qui considéraient d'autres pèlerins tout aussi multicolores comme leurs proies.
L'idéal vers lequel tend la société zootopique n'est donc pas la "color-blindness" mais la, euh… blindness, ça veut dire cécité… la "cécité à la position dans la chaîne alimentaire", c'est un peu long, mais je ne sais pas faire plus court. La difficulté à le nommer, cet idéal, rend manifeste son rattachement  à la tradition anglo-saxonne du nonsense, non? Pour trouver un meilleur mot, il faudrait faire appel à un spécialiste de la chose, par exemple Humpty-Dumpty (je l'ai appelé, mais je n'ai eu que sa boite vocale: il était en conférence). À première vue, une telle société ne peut trouver naturellement sa place que dans les contrées brillamment colorées de la nursery-rhyme et de la whimsy (depuis longtemps annexées par le royaume enchanté de Disney Productions: ça tombe bien, c'est un film Disney).
Pour le vérifier, voyons si, en re-transposant  la situation décrite dans Zootopia dans le monde dominé par les humains, on obtient quelque chose d'absurde: ça donnerait: une société dans laquelle tout le monde aurait renoncé à se demander s'il est désirable que l'homme soit exploité par l'homme, ou s'il vaudrait mieux que ce soit le contraire...
Euh... j'ai dit une bêtise (ça m'arrive): 
en fait, on n'a pas tellement besoin de transposer.
Il nous suffit de jeter un coup d'œil autour de nous 
pour y voir des homo sapiens qui souhaiteraient construire 
exactement cette utopie-là.

Zootopia,  sous l'apparence d'une silly symphony hypertrophiée, serait donc une allégorie transparente? réductrice? naïve?
Transparente: oui.
Réductrice: pas tant que ça, car le scénario fait bon usage de la complexité de la nature: il y a de très gros herbivores au caractère pas commode, et les carnassiers les plus petits ne sont pas les moins teigneux: voyez les musaraignes.
Et naïve...
... posons une question naïve, pour voir: mais qu'est-ce qu'ils mangent, tous ces animaux dont les habitudes alimentaires ataviques sont si contrastées?

La réponse est dans le film, et elle n'est pas naïve:
ils mangent de la junk food.

Hmmmmmm... pas comme dans Soleil Vert, quand même? Non? Sûrement pas? ça passerait encore pour des carnivores, mais des herbivores, disons au hasard des ovins et des bovins qu'on nourrirait de sous-produits de carcasses d'animaux réduits en farine, ça ne pourrait exister nulle part, même au royaume des fables, ce serait encore plus absurde que des renards en chemise hawaïenne ou des dromadaires en jogging?
Oh.
Flûte, j'ai encore dit une bêtise 
(qu'est-ce que j'ai en ce moment?):
en fait, nous n'avons même pas besoin de nous forcer 
pour avaler cette énormité, 
nous sommes déjà en train de la digérer.

Ici, Joyce Carol Oates a envie de s'inviter dans le débat: dans la postface, intitulée "Réflexions sur le grotesque", de ce recueil de nouvelles dont nous parlions justement il y a quelques semaines, elle insinue: "la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?"

... Supposons que nous sommes des gnous ou des oryctéropes, et remplaçons "la place de l'humanité dans la chaîne" par "la place dans la chaîne de notre voisin de palier qui laisse des poils partout", et nous réalisons que la question soulevée par Oates vaut pour les zootopiens comme pour les humains.
Dès qu'on se demande "que mangent-ils, les zootopiens? d'où viennent les additifs dans leurs ice-creams, dans leurs pâtisseries, dans les délicieux entremets qu'on sert dans les mariages de musaraignes?" on s'aperçoit que la question que la scène d'ouverture du film (le spectacle de fin d'année de l'école primaire de Bunnyburrow) a évacuée d'une façon badine n'a jamais cessé de se poser.
Et on saisit mieux que la position la plus ambiguë, dans cette fameuse chaîne alimentaire, ce n'est pas celle des lions (qui sont prêts à beaucoup de concessions pour qu'on ne les dérange pas dans leur occupation la plus importante: la sieste), ni celle des lapins (qui ont tendance à préférer, à tout bouleversement social, la préservation même inconfortable du statu quo), c'est celle des moutons et des cochons.
Je n’ai rien contre les moutons et les cochons, notez bien: j’ai pour voisins plusieurs familles de moutons et de cochons, et, je peux en témoigner, ce sont de très braves gens, le coeur sur la patte et tout; mais  écoutons-les parler, il ne faut pas les encourager beaucoup pour qu’ils se laissent aller à dire, par exemple,  c’est pas normal qu’on ait créé des emplois réservés aux, comment on dit déjà, aux mammifères dotés d’un métabolisme différent, même que dans le temps, on ne disait pas ça, mammifères au métabolisme différent, avant on employait un mot plus facile à retenir et qui disait bien ce qu’il voulait dire, mais maintenant soi-disant que c’est pas zoologiquement correct, c’est comme ces lapins qui vous regardent de travers si vous leur dites qu’ils sont mignons, on se demande où ça va s’arrêter, groïnk.
D'où vient cette insécurité qui transparaît si fréquemment dans leur discours? Être mouton ou cochon, en zootopie, ça correspondrait, chez les humains, à faire partie d'une classe moyenne qui ressent intimement la fragilité des douteux privilèges à elle concédés par la méga-faune.
Et, songez-y: ce qui, dans une telle société, permet à des musaraignes de devenir big boss, c'est leur habitude de - leur aptitude à - manger sans discrimination tout ce qui n'aura pas eu la possibilité de les manger avant.
Ce sont les omnivores qui, à Zootopia, ont fixé les règles tant sociales qu'économiques: le choix qu'ont fait les Mister Big étant moins de les transgresser que de les appliquer sans prendre de gants. Peu importe qu'une musaraigne pèse moins d'un pour cent du poids du plus petit des ours; dès lors que la loi reconnaît à la musaraigne le droit de manger chaque jour trois fois son poids de protéines, la capacité de la musaraigne à amasser des victuailles fait suffisamment rêver les ours pour qu'ils la prennent pour role model et pour maître à penser: pour qu'ils adhèrent à un modèle économique qui donne la préséance à ceux qui ont vocation à accumuler de la richesse sur ceux qui ont vocation à en créer (le raccourci scénaristique qui nous fait passer des champs de carottes de Bunnyburrow à la barquette de plastique des carrots for one évoque ce modèle avec un réalisme réfrigérant saisissant).

Ouvrons une parenthèse:
saviez-vous que le talentueux Peter De Sève
a été un des principaux contributeurs
au character design de Zootopia?
Fin de la parenthèse.

En Zootopie, ce n'est pas le fait d'être doté de cornes, de ramures, de défenses, de canines, de carnassières qui assure l'intégration des mammifères dans la société: c'est leur capacité à adhérer à (et à tirer le meilleur parti de) ce système  de production globalisé dans lequel une protéine est une protéine, peu importe d'où elle vient.

On a beaucoup parlé d'économie ces derniers temps; il n'est pas inopportun qu'un dessin animé plein de mignonnes créatures aux grands yeux nous rappelle (à nous mammifères superlatifs, pardon supérieurs) que notre choix d'un système économique dépend de ce que nous sommes, au sens propre comme au sens figuré, disposés à avaler.

Il y a deux cents ans William Blake notait sévèrement: Même Loi pour le Lion et le Bœuf, c'est Oppression.
Je me demande si c'est la lecture de William Blake (si les Indiens lisent William Blake, pourquoi les buffles du Cap ne le liraient-ils pas?) qui a inspiré au capitaine Bogo la réflexion désabusée: Ce n'est pas vous qui avez cassé le monde, Hopps. Il a toujours été cassé
Je suis sûr d'avoir déjà entendu ce genre de maxime sortir du mufle d'officiers de police à l'oreille fendue, dans nombre de classiques (des cinéphiles plus méthodiques que moi trouveront sûrement une foule de références, pour l'instant il ne m'en vient qu'une ou deux, pas toutes neuves, à l'esprit): les "capitaine Bogo", ces officiers no-nonsense, bourrus, cachant un cœur énorme sous d'épaisses couches de lard et de cuir tanné, on les a déjà vu dans un tas de films et de feuilletons… n'est-ce pas, capitaine Dobey?

Et que dire des demi-sels qui vous jettent, d'une pichenette, leur cure-dent à la face, des seconds couteaux qui font le signe de croix avant d'aller réfrigérer, des gentilles fliquettes qui rosissent comme des éléphantes quand leur chef leur souhaite un bon anniversaire, et de l'appartement triste où l'on entend tout ce que beuglent les voisins... autant d'images familières qui nous arrachent un sourire de connivence...
Puis, au détour d'un couloir de commissariat, nous croisons un guépard**, un représentant de l'ordre… euh, non, de l'espèce la plus rapide (sur courte distance) de tous les mammifères terrestres… mais c'est un guépard obèse.
Un guépard obèse. Vous commencez à comprendre pourquoi, dans le titre de ce billet, j'ai appelé Zootopia "une tragédie"? J'aurais dû plutôt dire un mythe tragique, imaginé par des gens qui ont médité l'avertissement d'Olaf Stapledon. Une utopie qui transforme les guépards en boules de suif est déjà bien lézardée***.

Le scénario fait passer ça en jouant sur le cliché immédiatement reconnaissable du flic accro aux donuts (qui doit être présent, la tradition l'exige - à moins que ce ne soit inscrit dans une convention syndicale? - dans tous les polars américains). Encore un! Zootopia, c'est vrai, fait un usage abondant - surabondant même, aux yeux de certains critiques - de clichés empruntés aux crime movies, aux noir, aux police procedurals, à l'urban fiction...
Mais justement, cette accumulation de clichés n'a pas qu'une vocation comique.

Ses ressorts comiques, Zootopia va les chercher  très loin des inoffensives petites blagues anthropomorphiques qui parsemaient les précédents films Disney, et beaucoup plus près des cruautés balzaciennes de la comédie animale de Grandville. Dans les "classiques" de Disney, l'attribution occasionnelle à des animaux d'un comportement caricaturalement humain sonnait toujours un peu faux: le vieux Saint-Hubert, dans Les 101 Dalmatiens, qui parlait comme un général en retraite, pour ne rien dire du colonel Hathi dans le Livre de la Jungle (version  1966), étaient en décalage avec les autres personnages. Ces grossières tentatives de satire alourdissaient des films qui devaient l'essentiel de leur charme à la légèreté de leurs protagonistes. Aucune rupture de ton de ce genre dans Zootopia, pas davantage de faux raccord entre le monde merveilleux où les lapins peuvent entrer à l'académie de police et le nôtre: des dromadaires qui font du jogging... nous en croisons tous les jours, n'est-ce pas?

Même l'échange, dans l'avant-dernière séquence, entre Judy et son partenaire,  la fameuse réplique  digne d'une comédie de Lubitsch ou de Wilder ("Do I know that? Yes. Yes I do"), remplit une fonction bien précise (en plus de celle de faire fondre le cœur de tout spectateur normalement constitué comme fond un Jumbo Pop sur un toit brûlant): celle de nous confirmer (en tirant définitivement un trait sur l'impossibilité, jusque-là supposée, d'une romance entre nos deux peluches favorites) que les personnages de Zootopia sont bien, en réalité, des humains. Des humains avec de grandes oreilles, mais des humains quand même****.






Oui, décidément, j'aimerais bien lire un essai de Joyce Carol Oates sur Zootopia. Respectueusement, je lui proposerais pour épigraphe une citation de son cher Edgar Poe:
... Une tragédie qui s'appelle L'Homme
Et dont le héros est le Ver conquérant.


Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Pour moi, Zootopia, c'est… au moins jusqu'à un certain point, le parc mémorial de Ground Zero. Un mémorial, un mémento du prix payé pour ce que nous appelons la civilisation*****.





Dans une scène de Zootopia coupée au montage (mais visible sur youtube), on entend le grand-papa Hopps s'exclamer "Foxes are red because the Devil made them!". Mais bon, c'est un lapin.

** Si, si, regardez-le bien, regardez ses taches: ce n'est pas un léopard, c'est bien un guépard.

*** Cette locution imagée ne doit en aucune façon être interprétée comme impliquant un appel à la ségrégation ou à la discrimination envers les lézards.

**** Il ne reste plus, à nos détectives au poil soyeux, qu'une vérité choquante à révéler à leurs concitoyens:  Carrots for one are people!

***** Puisque depuis un certain temps déjà vous tolérez sans protester que je déballe ici mes récits de rêves, je peux bien vous en raconter un tout récent: j'ai rêvé l'autre nuit que je lisais les news sur allo ciné ou un autre site web de ce genre-là, et j'apprenais qu'une suite de Zootopia est prévue. Même que (spoiler) dans une des intrigues secondaires, nos mammifères préférés enquêteront sur un mystère dans lequel Gazelle sera impliquée: vous n'avez donc pas fini de l'entendre, il faudra vous faire une raison.
A moins bien sûr que ce rêve n'ait eu aucun caractère prémonitoire.
Et vous savez quoi? Sur le caractère prémonitoire (ou non) des rêves, je ferai comme Confucius: je me garderai bien d'émettre une opinion.


Illustrations © Disney, Amblinn, Peter de Sève et The New Yorker. 

mercredi 25 janvier 2017

Joyce Carol Oates en des domaines hantés


Avant que la lumière de l'aube n'éclaire la chambre, 
Julia avait oublié l'essentiel de son rêve.
Joyce Carol Oates,
Changement de phase,
dans Hantises



Elles sont décalées, légèrement biaisées, les histoires que nous raconte Joyce Carol Oates. C'est donc de biais qu'on y entre, comme par une porte au cadre faussé, bloquée dans une position ni vraiment fermée ni vraiment ouverte.
Il en est ainsi dans ses romans comme dans ses nouvelles; mais, dans les histoires courtes, le décalage est plus vite mis en évidence, les éléments en déséquilibre basculent plus vite: la brièveté de la nouvelle l'impose.

Dans les récits qui composent le recueil Hantises, bon nombre d'éléments d'atmosphère  proviennent directement du bric-à-brac accumulé au grenier en deux siècles de littérature gothique: façades lézardées et pignons pointus!  Toits d'ardoise! Fenêtres à vitraux! Granges à l'abandon! Mares croupies! Cauchemars! Sueurs! Terreurs nocturnes!

Maisons hantées, maisons interdites. 
La vieille ferme des Medlock. La ferme des Erlich. 
La ferme des Minton au bord d'Elk Creek. 
DÉFENSE D'ENTRER disaient les panneaux
mais nous entrions quand ça nous chantait. 

DÉFENSE D'ENTRER 
INTERDIT DE CHASSER        

INTERDIT DE PÊCHER 
SOUS PEINE DE POURSUITES 

mais nous faisions comme il nous plaisait 
car qui était là pour nous en empêcher?

Hantées (Haunted, 1987)



Quelques années avant que ces nouvelles, rédigées entre 1987 et 1993 et prépubliées dans diverses revues, soient réunies dans ce recueil, Oates avait contribué à allonger la liste des classiques du style gothique avec Bellefleur (1980), A Bloodsmoor Romance (1982), Mysteries of Winterthurn (1984); aucun des accessoires susmentionnés n'y manquait, et même les points d'exclamation étaient régulièrement mis à contribution, pour ponctuer des phrases qui auraient pu être empruntées à des penny dreadful. Mais plus le lecteur progresse dans ces vastes romans, plus il lui devient clair que c'est par jeu que l'auteur a eu recours à ces artifices, et que c'est par d'autres prestiges que Madame Oates entend l'étonner.

Nos parents nous interdisaient d'explorer ces propriétés abandonnées: les maisons et les granges étaient dangereuses, disaient-ils. 
Nous risquions de nous blesser, disaient-ils. 
Je demandais à ma mère si les maisons étaient hantées et elle répondait 
Bien sûr que non, les fantômes ça n'existe pas, 
tu le sais parfaitement. 
Je l'agaçais: elle devinait que je faisais semblant de croire à des choses auxquelles je ne croyais pas, auxquelles j'avais cessé de croire depuis des années. 
C'était une habitude d'enfant: faire semblant d'être plus jeune, plus puérile que je ne l'étais réellement. Ouvrir de grands yeux et prendre l'air perplexe, inquiet. Les filles sont portées à ce genre de ruse, c'est une forme de camouflage, quand une de vos pensées sur deux est une pensée interdite, et que les yeux ouverts regardant sans voir vous pouvez glisser dans des rêves qui laissent la peau moite et le cœur battant - des rêves qui ne semblent pas les vôtres qui doivent vous venir d'ailleurs de quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît.

Hantées (Haunted, 1987)


Sur courte distance, Oates fait preuve de plus d'économie: les accessoires empruntés au roman-feuilleton ne sont là que pour brouiller les pistes. Si des ruines mal famées se dressent bien là où l'on s'attend à les voir, ce ne sont pas des goules qui les hantent; si dans un coin brille la lame d'un couteau, ce n'est pas nécessairement un serial killer qui l'a affûtée; si un personnage craint le retour d'un rêve récurrent, ce n'est pas forcément parce que c'est un cauchemar. Chaque nouvelle de Hantises réserve à son protagoniste une mauvaise surprise, sans jamais que la narratrice tombe dans le piège des conventions de l'histoire à chute: parfois, la chute n'est pas là où on l'attend, parfois le lecteur s'aperçoit en revenant en arrière que la fin - ou la catastrophe - s'est produite bien plus tôt qu'il ne l'avait pensé. Parfois, il n'y a d'élément horrifiques ni au début, ni à la fin, ni même au milieu: mais où, alors? Le malaise est pourtant bien là. Parfois on comprend que c'est simplement dans l'écoulement des années (La Poupée, Le Maître de bingo) que s'est cachée l'horreur.  Parfois, sans qu'on nous ait prévenu, c'est avant même que l'histoire commence (Thanksgiving) que le monde des personnages s'est effondré.

Les fantômes, ça n'existe pas, nous disait-on. Ce n'était que de la superstition. Mais nous pouvions nous blesser en traînant là où nous n'avions rien à faire - les planchers et les escaliers de ces vieilles maisons étaient sûrement pourris, les toits prêts à s'effondrer, nous risquions de nous couper sur des clous et des éclats de verre, de tomber dans des puits non scellés - et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides.

Hantées (Haunted, 1987)



Les faits avérés - Joyce Carol Oates prend le temps de les relater par le menu - sont extrêmement prosaïques, tout s'explique, tout s'emboite (une femme d'âge mûr, qui a une carrière sans faute derrière elle, occupant un poste à responsabilités, appréciée par ses collègues, oublie dans un moment de distraction - ça ne lui ressemble pas - son sac sur le siège avant de sa voiture, et les clés sur le contact. Ouf! Quand elle revient sur ses pas, elle constate que son oubli n'a eu aucune conséquence. Aucune. Tout est comme s'il ne s'était rien passé… pourtant, un doute minuscule s'est installé…). Et voilà.  Dès que c'est la subjectivité des personnages qui prend le dessus plus rien n'est banal ni rassurant, aucune explication ne semble plus convaincante, plus rien ne s'emboite, une voix aigre se mêle au ronron des compliments conventionnels ( - non, ça ne lui ressemble pas: que lui arrive-t-il donc?) et le rythme de la phrase de s'affoler, l'écriture change comme si on venait d'apporter à celle qui écrit de mauvaises nouvelles.

Quelle nouvelle est pire que cette prise de conscience soudaine: que les nouvelles reçues précédemment, qui avaient été, par réflexe conditionné, rangées dans la catégorie des bonnes nouvelles, en fait, elles n'étaient pas si bonnes que ça?

Un des récits les plus sèchement réalistes du recueil (qui porte le titre trompeur de Prémonition) joue uniquement sur la façon dont sont perçus, dans la classe moyenne américaine, la position, le rôle social de chacun. Tout est bien à sa place: alors, qu'est-ce qui pourrait mal tourner?  
Un oncle préféré. 
[...] 
Personne n'avait parlé de l'incident.
[...] 
Un fils dont ses parents sont fiers.
[...] 
Cela ressemblait bien aux femmes! 
[...]
Un homme dans une certaine position ne peut pas, enfin, c'est plus difficile pour lui, plus délicat. 
[...]
... on ne peut pas comparer l'urgence  de telle et telle chose, il y a des priorités…
La prémonition (Premonition, 1987) 
Sous chacun de ces clichés en apparence inoffensifs se cachent des réalités si déplaisantes qu'on ne parvient pas à y croire même quand on a le nez dessus.

… et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides. Tu veux parler de clochards? … de ceux qui font du stop sur la route? demandais-je. Ça peut être des clochards ou des gens que tu connais, répondait évasivement ma mère. Un homme ou un garçon que tu connais… elle se taisait, gênée, et je savais qu'il était inutile de poser d'autres questions. Il y a des choses dont on ne parlait pas, à cette époque. Je n'en ai jamais parlé à mes propres enfants, il n'y avait pas de mots pour les dire. 
Hantées (Haunted, 1987)

C'est en cela que les textes courts de Oates sont proches parents (malgré les apparences) de ses romans les plus touffus: entre ses personnages et la réalité quelque chose s'interpose, ils n'arrivent à se reconnaître que dans les miroirs déformants.


Le recueil Hantises se compose des nouvelles:
Hantées; 
La Poupée; 
Le Maître de bingo; 
La chatte blanche; 
Le modèle; 
Circonstances atténuantes; 
Vous ne me faites pas confiance?; 
Le coupable; 
La prémonition; 
Changement de phase; 
Pauvre Bibi (Poor Thing); 
Thanksgiving; 
Aveugle; 
Le radioastronome; 
Les habitants maudits de la maison de Bly; 
Martyre;

et en manière de postface d'un court essai intitulé:

"Réflexions sur le grotesque"

... la simplicité fataliste des contes de fées de Grimm 
et la complexité de vision dont la Rose pour Emily 
de William Faulkner offre un exemple suprême... 
Joyce Carol Oates


Dans la postface qu'elle intitule (de façon un peu trop prometteuse?) "Réflexions sur le grotesque", Oates évoque un certain nombre d'œuvres qui, de par la "présence physique brutale" des images qu'elles ont, pour trait commun, de contenir, aideront,  pense-t-elle, à définir les contours de ce qu'elle appelle "grotesque" dans les arts narratifs:  œuvres de Kafka, Bosch, Murnau, Goya, Dali, Dinesen, Grimm, Faulkner, Beckett, Gogol, Bowles, Klinger, Münch, Klimt, Schiele, Bacon, Fischl, Gober;  et, avant de revenir sur la naissance du "grotesque"  en tant que genre, convoquant cette fois Walpole, Radcliffe, Hoffmann et Hawthorne aux côtés de Poe, elle avance (peut-être avec soulagement?) l'idée que: "de Jeremias Gotthelf (L'Araignée noire, 1842) à des auteurs fantastiques postmodernes tels qu'Angela Carter, Thomas Ligotti, Clive Barker, Lisa Tuttle et à des auteurs de best-sellers grand public tels que Stephen King, Peter Straub, Anne Rice… nous reconnaissons la touche puissante du grotesque, si large que soit l'éventail des styles" .
Si utile que soit cette liste, elle nous laisse sur notre faim.
Pas seulement parce qu'on pourrait la prolonger encore longtemps, et dans bien des directions (et  si on ajoutait Apulée? et Wu Cheng'en? et Burroughs (William, pas E. R.)? et San Antonio?) mais surtout parce que, bien que nous reconnaissions très bien l'air de famille sur tous les portraits de cette galerie d'ancêtres, nous nous demandons indiscrètement ce qu'ils ont bien pu faire ensemble, et nous voilà dans le rôle ingrat de l'enfant qui pose des questions auxquelles il se doute un peu qu'il n'aura pas de réponse (pourquoi grand-papa William il ressemble plus à son tonton Edgar Allan qu'à son papa Nathaniel, hein? Et tata Karen, c'est vrai qu'avant on l'appelait Isak?)
Plus révélatrices sont certaines exclusions qu'elle formule: "Une histoire de fantômes appartient-elle inévitablement au genre grotesque? Non. Les histoires de fantômes de l'époque victorienne sont, dans l'ensemble, trop "bien élevées", trop "ouvrages de dames" quel que soit le sexe de leurs auteurs.Une bonne partie des récits fantastiques de Henry James, ainsi que de ceux de ses contemporaines Edith Wharton et Gertrude Atherton, bien qu'élégamment écrits, sont trop distingués pour en faire partie." et plus loin "on pourrait définir [le grotesque] comme l'antithèse exacte du 'bien élevé' ".
C'est, peut-on supposer, ce qui l'a poussé à cette expérience, écrire l'"envers", l'"antithèse" d'un récit d'Henry James (Les habitants maudits de la maison de Bly).
Si elle indique une piste intéressante ("la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?") elle ne la développe pas. Quel dommage! On touchait là, pourtant, à quelque chose; la notoirement mal élevée Patrica Highsmith aurait,  je pense, approuvé, au moins d'un claquement de langue.

La forme de l'essai n'est sans doute pas celle qui convient le mieux pour explorer les limites de ce genre: le genre qui parle des choses dont on ne parle pas à table. Si vous vous demandez encore si la mention de la nécessaire "brutalité" sans laquelle l'art est trop bien élevé pour se commettre avec le grotesque, est ou n'est pas à prendre au sens littéral, peut-être pourrait-on vous recommander de lire, non pas avant, mais après cette postface bien élevée - une vraie dissertation, qui, au lycée, aurait valu à l'élève Oates une bonne note -  la dernière nouvelle du recueil, Martyre: c'est probablement la moins fréquentable, la plus grotesque, celle qui se rapproche le plus de la définition que Oates, dans sa sage postface, a eu tant de mal à formuler.

Attention: sous votre pied une marche vient de se dérober.
Et, pas de chance, vraiment: quand l'escalier s'est affaissé quelque chose, aussi, s'est affaissé dans le bâti, et la porte de la cave, libérée d'on ne sait quoi qui la retenait dans son cadre gauchi,
s'est refermée en claquant.

Joyce Carol Oates,  Hantises: Histoires grotesques
(Haunted: Tales of the Grotesque,1994) 
traduit par Claude Seban, Stock, 1995;
et Le livre de poche (n°30742), 2007