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dimanche 1 mai 2022

Musique in(in)terrompue

 

Qui, déjà, se plaignait l'autre jour de l'omniprésence des mauvaises nouvelles et de la rareté des bonnes? Klaus Schulze, qui n'avait pas choisi sans une arrière-pensée malicieuse, pour une série d'œuvres récentes, un titre collectif en forme de clin d'œil, Dark Side of the Moog, a attendu que la lune soit noire pour décoller vers l'astre. On pensera donc à lui très fort chaque fois que la lune sera noire, ce qui pourrait arriver souvent en cas d'hiver nucléaire. Il est difficile, même en trichant un peu, de ranger ça dans la catégorie des bonnes nouvelles. Mais merci Klaus Schulze, d'avoir pensé à nous laisser pas mal de titres qu'on peut écouter en boucle quand on a un peu de vague à l'âme.



Photo: Smithsonian

dimanche 28 août 2016

Des lectures pour l'été


Qu'ai-je lu cet été? Je sens que vous brûlez de le savoir. Trois livres, trois variations sur un même thème, pourrait-on dire en simplifiant un peu (ou beaucoup, à vous de voir): le thème commun, c'est la transition entre l'époque où le monde a eu, brièvement, pour la plupart d'entre nous, un sens intelligible (par convention, on appelle ça l'enfance) et... ce qui est venu après.

Morwenna, de Jo Walton;  
L'Océan au bout du chemin, de Neil Gaiman;  
Le Livre des choses perdues, de John Connolly.

Si j'inclinais à faire ce genre de classement, je mettrais à la première place Morwenna, en lui décernant, en guise de mention, une pluie d'étoiles; ce qui serait parfaitement inutile, car le maquettiste de l'édition française comme celui de l'édition anglaise y ont déjà pourvu, saupoudrant l'illustration de couverture de petites étoiles qui rappellent fâcheusement des pastilles autocollantes sur un emballage de paquet-cadeau. Jo Walton, sur son site, a fait, sur la présentation des différentes éditions de son roman, quelques remarques aussi pertinentes que caustiques… si vous lisez l'anglais et si vous vous intéressez au book design, allez les lire! et admirez qu'elle parvienne à en parler en gardant sa bonne humeur, car en effet, tous ces choix ou presque révèlent, de la part des directeurs artistiques qui y ont présidé, soit - au mieux - une lecture trop rapide du roman, soit un contresens complet sur son contenu, soit une totale indifférence à celui-ci et une adhésion sans réserve aux conceptions les plus cyniques du marketing ("c'est quoi le pitch, coco? Une petite fille qui voit des fées? OK, le cœur de cible, c'est les décérébrées qui ont acheté Clochette et la fée pirate. On fait comme d'hab, coco: fais chauffer le pistolet à paillettes!" Hé oui, c'est souvent comme ça que ça se passe, dans l'antre des directeurs artistiques). 


Je placerais L'Océan bon deuxième.
Pourquoi deuxième et pas premier, vous demandez-vous, vous qui savez que je vénère Neil Gaiman? Il a été moins bon que d'habitude, Gaiman? Au contraire. L'Océan est un de ses meilleurs romans, peut-être même le plus accompli. Mais voilà, Jo Walton le bat d'une longueur de main sur la ligne d'arrivée. Walton aborde son sujet avec une fraîcheur, une témérité proche de l'inconscience (vous savez, le genre de fraîcheur qui faisait dire à Chesterton à propos d'Edward Lear:  "original, au même degré que furent originales la première barque et la première charrue"). Elle prend en outre le risque d'ennuyer ou de décevoir son lecteur pour rester fidèle à son personnage - un personnage dans lequel, elle s'en est expliqué à plusieurs reprises, elle a mis beaucoup d'elle-même. Le risque, aussi, de tourner le dos à une certaine mode - vous voyez de quelle mode je veux parler - en dispensant son héroïne de préparer un diplôme de magie, un prof de potions inquisiteur penché par-dessus son épaule: en matière de magie, Walton, comme Morwenna, est une chercheuse, une expérimentatrice, elle ne pioche pas dans un manuel. Elle fraie un nouveau sentier dans une région encore non cartographiée de la forêt des contes, tandis que Gaiman caracole sur la route qu'il a déjà ouverte, bornée et pavée dans d'autres textes (Coraline, Neverwhere et, surtout, American Gods...): les voyages auxquels les deux écrivains nous invitent sont aussi passionnants l'un que l'autre, mais l'un des deux guides a plus de mérite, vous voyez?
Je viens d'attribuer à Morwenna des qualités que d'autres lecteurs pourraient, aussi bien, considérer comme des défauts*; parallèlement, je trouve à L'Océan des défauts que d'autres pourraient considérer comme des qualités.
Vous vous souvenez de Calliope? Une des histoires courtes qui composent l'arc de Dream Country. Je me demande parfois si, dans cette courte historiette un peu perdue dans un coin du dédale de la saga du Sandman, Gaiman ne nous a pas livré une douloureuse confidence sur son processus de création (un écrivain sans idées fait l'acquisition d'une Muse - une vraie, l'article authentique, une fille d'Apollon - source d'inspiration inépuisable, et il la traite comme une souillon,  oubliant que les dieux n'apprécient pas qu'on manque ainsi de respect à leur progéniture. Le voilà affligé d'une malédiction à la mesure de son indélicatesse: les idées qu'il peinait tant à trouver, avant, voilà qu'elles se bousculent dans sa tête, il faut qu'il les mette par écrit, il ne peut plus s'en empêcher, et quand il n'a plus rien pour écrire, il…)
Pas de panique! Neil Gaiman n'en est pas là, cependant la Muse à laquelle il adresse des prières (en lui témoignant le plus grand respect, je n'en doute pas) doit, à l'occasion, remplir sa coupe avec un peu trop d'enthousiasme et le nectar déborde.
L'Océan est un roman court, et il aurait à mon avis gagné à être un peu plus court encore. C'est dans ses récits les plus elliptiques que Gaiman a atteint à la plus grande efficacité: dans L'Océan, il pratique l'ellipse, et aux bons endroits certes, pas tout à fait assez pourtant. Il fait comme Umberto Eco dans La mystérieuse flamme de la reine Loana... oh la la, mais je m'éloigne de plus en plus de mon sujet, j'en suis déjà à parler de La flamme de la mystérieuse reine Loana...  ce n'était pas du tout prévu, gardons-la pour un autre jour, d'accord?
Essayons d'être un peu plus précis: ce qui m'a gêné dans L'Océan, ce ne sont pas tant des longueurs qu'une surabondance de détails dont  le livre aurait pu sans inconvénient être allégé:  des références trop reconnaissables à la culture populaire qui datent trop précisément l'enfance du protagoniste, l'accumulation de bizarreries - finalement très conventionnelles - qui servent à caractériser les dames Hempstock comme des créatures surnaturelles, alors qu'il aurait suffi de bien moins pour suggérer qu'elles n'appartiennent pas totalement à ce monde (leur nom de famille, déjà, est un indice assez parlant: il est clair que nous sommes dans le même univers que dans American Gods, la différence, c'est que nous sommes de l'autre côté d'un océan), ce n'était pas la peine de le souligner aussi lourdement... mais je suis sans doute vraiment trop pointilleux, et quand je repense au plaisir que m'a procuré ce bout de chemin fait avec Neil Gaiman, j'ai l'impression d'être bien ingrat.

Allons, la comparaison avec La flamme mystérieuse de la reine Loana (qui, lui, est réellement un peu trop long) me fait revenir sur mon jugement précédent: j'use de mon pouvoir discrétionnaire et je déclare que Morwenna et L'Océan se partagent la première marche du podium et reçoivent tous les deux une médaille en or de fées garanti véritable (la pluie d'étoiles, c'est trop kitsch, on oublie).

Ça ne change d'ailleurs rien pour Le Livre des choses perdues qui reste à la troisième place. Donc, vous demandez-vous, celui-là, il est mauvais? Non, il est d'une lecture agréable. C'est un travail de bon élève. John Connolly, qui n'avait, jusqu'ici, écrit que des thrillers (souvent plus ou moins teintés de fantastique), s'est bien documenté avant de passer au conte: on sent qu'il a lu Bettelheim et sans doute plein d'autres spécialistes de la chose, et qu'il a pris des notes. C'est ça son problème: il a écrit quelque chose de bien trop prévisible. Si j'insinuais plus haut que Gaiman emprunte un sentier déjà frayé
(... hum, la métaphore vaut ce qu'elle vaut, mais gardons-la)
Connolly, lui, ne quitte pas l'autoroute.  On retrouve en le lisant des sensations qu'on avait déjà connues dans Le Talisman, des traits d'humour qui nous avaient déjà fait sourire dans The Princess Bride, des bizarreries qui nous avaient déjà interloqués dans Le Mystère de l'Étoile.  C'est un livre plein de bonnes idées (il y en a même quelques-unes d'originales), mais toutes, même les  meilleures, sont développées de manière un peu trop scolaire.


Ça va, je n'ai pas été trop bavard?
On va revenir sur chaque livre en détail dans les prochains billets:
respectivement ici, et ici, et ici.

* Sur le blog Hugin et Munin, Cédric Ferrand emploie une formule joliment concise: "J’ai aimé m’ennuyer avec Mori". C'est tout à fait ça: en sept mots, on a à la fois ce qui fait le charme très spécial du roman et ce qui risque de rebuter quelques lecteurs.


Jo Walton, Morwenna (Among Others, 2010),   
 traduit par Luc Carissimo, Denoël, 2014 ;
(The Ocean at the End of the Lane, 2013), 
traduit par Patrick Marcel, Au Diable Vauvert, 2014 ;  
John Connolly, Le Livre des choses perdues 
(The Book of Lost Things, 2006), 
traduit par Pierre Brévignon, l'Archipel, 2009.

lundi 28 septembre 2015

Jeune journée parée d’un bijou d’argent


Vous avez raté le rendez-vous de cette nuit avec la lune rouge? Ça peut arriver à tout le monde, ne vous en faites pas. Demain, vous constaterez en levant le nez que la lune est sortie toute pimpante de son bain aux pétales de roses, et j'espère que ça vous aidera à bien commencer la journée.

A l’instant même précédant  le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et, débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve.
Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant: le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.

Robert Walser­,  A l’aube
traduit par Golnaz Houchidar, 
éditions Zoé, 1999
 ISBN 978-2-88182-353-4

samedi 13 septembre 2014

Du bon usage des vaisseaux fantômes


Et chez vous? Comment ça s'est passé, cette année, la fête de la Lune? C'est que ce n'est pas facile à organiser, une fête de la Lune.


C’est à l’aube que l’on vit avancer un grand vaisseau. 
Il s’approchait de l’escalier qui plonge ses dernières marches dans l’eau. Nous sommes descendus, pleins de curiosité.
Sur la proue on pouvait lire: «Vaisseau de l’antique douleur» et plus bas, écrit en rouge d’une manière maladroite, peut-être par un naufragé blessé: «Guarda te de l’agua mansa».
Si les douleurs étaient antiques, cela ne nous regardait plus et pourtant nous regardions inquiets descendre d'une passerelle de bois pourri un cortège de fantômes qui se bousculaient et portaient des sacs qui semblaient très lourds.
Nous l’avions compris, il s’agissait d’un authentique vaisseau fantôme, mais dès que les personnages s’approchèrent, l’étroitesse de leurs visages, l’absence de leurs yeux, la bouche si étroite qu’elle aurait tout juste pu, si nécessaire, se nourrir d’un seul grain de riz à la fois, nous révéla qu’il s’agissait de larves et que le vaisseau arrivait de l’extrême Nord.

Nous étions préoccupés, cela tombait si mal, juste au moment des préparatifs de la fête de la Lune. 

Finalement Lucidor décida d’utiliser ce vaisseau comme décor; pour créer un dépaysement. Nous allions le transporter sur la terre ferme, sur la collline, derrière l’église, près de l’ancien tombeau des Mamelouks. 
Les essences momificatoires et givrantes pouvaient le conserver un peu plus longtemps et cela pouvait être aussi d’un bel effet. Mourko et moi étions chargé de disposer les larves en pyramides autour des mâts. L’éclairage dû à la Lune ferait de son mieux.
Les sacs ne contenaient que de la Niebla morte.

« On aurait pu appeler cet éphémère décor  "le silence des énigmes"», dit Heliodoro, «ou "les sujets absents",  si on le voulait».

Avant d’envoyer l’invitation à la Lune nous avons eu des discussions et controverses: l’inviter au quart ou à la demie aurait été imprudent, puisqu’avec un seul œil elle aurait pu tomber par terre, buter sur un buisson de ronces ou tomber dans un trou. Soigner une Lune éclopée ou invalide aurait été d’un grand ennui. 
Donc on la pria de venir entièrement pleine. Le jour approchait.
On discuta aussi s’il fallait inviter quelques étoiles, mais les fées-sorcières sifflèrent: «Ici c’est nous qui sommes les étoiles!»
La saison était un peu plus avancée, les nuits seraient plus longues et on pouvait compter sur un peu plus de fraîcheur. On pourrait amener des plaques translucides pour le patinage, et un petit lac artificiel serait posé au milieu de l’église et parsemé de nénuphars congelés.

Remue-ménage: Arachné fut chargée avec ses huit sœurs de tendre un filet fin mais dense sur tous les murs; on tendit une grande quantité de fils de la vierge qui liaient également bouquets, couronnes d’asphodèles, monnaies du pape et ces longues perles appelées «larmes de crocodile».
On laissa la grande voûte ouverte, imaginant un caprice de la Lune et son désir d’arriver ou de s’envoler par là: on ne pouvait pas savoir.
Les oiseaux jardiniers, comme tous les jardiniers, Lui devaient des miracles de grâce et de sortilège et ils ne se lassaient jamais de broder pour Sa loge un macramé de lis et de gardénias ponctué de papillons nocturnes faits de pierres de Lune.

Mourmour, conte pour enfants velus, 
 Éditions de la Différence, 1976
réédition La Tour Verte, 2010



Note:  l'œil des chats suggère d'autres usages pour les vaisseaux fantômes, s'il se trouve que vous en avez sous la main.

jeudi 14 mars 2013

À peu près de la couleur de la lune


La couleur de la lune


« Mais dans le deuxième rêve on était tous les deux revenus dans des temps plus anciens et il faisait nuit et j’allais à cheval à travers les montagnes. 
Je traversais un col dans la montagne. 
Il faisait froid et il y avait de la neige par terre et il m’a dépassé à cheval lui aussi et il a continué son chemin. 
Il n’a pas dit un mot. 
Il a simplement continué et il était enveloppé dans une couverture et il allait tête basse et quand il m’a dépassé j’ai vu qu’il portait une flamme dans une corne comme les gens d’autrefois avaient coutume de le faire et je pouvais voir la corne à la lumière qu’il y avait à l’intérieur. 
À peu près de la couleur de la lune. 

Et dans le rêve je savais qu’il allait plus loin et 
qu’il voulait allumer un feu quelque part là-bas 
dans tout ce noir et dans tout ce froid 
et je savais que n’importe 
quand  j’y arriverais 
il y serait. » 


Cormac MacCarthy
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme… 
(No Country for Old Men) 
Traduction de François Hirsch



Illustration: Unknown Photographer (D.R.). 

samedi 2 février 2013

A little electronic metronome sets the time


Le hasard (le hasard?) a fait que c'est peu après avoir vu  le dernier film de Wes Anderson que j'ai lu le dernier recueil de nouvelles paru en français de Steven Millhauser: Le lanceur de couteaux (il faudra qu'on reparle de  Steven Millhauser, je pense, non?). Dans ce recueil, une brève nouvelle, très millhauserienne, dans la veine de La Galerie des Jeux ou d'Eisenheim l'illusionniste: Le Nouveau Théâtre d'Automates.
Soudain, voilà que je comprenais ce qui m'avait gêné jusqu'ici dans le cinéma de Wes Anderson, pourquoi je n'étais jamais vraiment "entré" dans ses films, même s'ils m'avaient, à l'occasion, arraché un sourire (c'est toujours amusant de voir une caméra martyriser Bill Murray,  quel que soit le réalisateur qui dirige la séance de torture). 
Faisons connaissance, grâce à Steven Millhauser, avec le Nouveau Théâtre d'Automates:
… le Neues Zaubertheater demeure au centre d'une controverse passionnée. Ceux qui ne partagent pas notre amour du théâtre d'automates trouveront peut-être nos passions difficiles à comprendre; mais pour nous, ce fut comme si toute chose avait été soudainement remise en question. Même nous, les convaincus, demeurons perturbés par les représentations [du Neues Zaubertheater]  qui nous troublent à la manière de plaisirs interdits, de crimes secrets. 
J'ai parlé de la longue et noble histoire de notre art, de sa tendance à toujours vouloir accroître son éclat mimétique. Le jeune Heinrich avait hérité de cette tradition et à en croire l'opinion de beaucoup, il en était devenu le maître exceptionnel. D'un coup d'un seul, son Neues Zaubertheater mit cette histoire sens dessus dessous. On ne peut décrire les nouveaux automates que comme gauches. J'entends par là que la fluidité de mouvement qui constitue la caractéristique dominante de nos figures classiques a été remplacée par les mouvements brusques et saccadés d'automates d'amateurs. Il en résulte que les nouveaux automates sont incapables d'imiter les mouvements des êtres humains, sauf de la plus élémentaire façon. Ils sont dépourvus de grâce; selon tous les critères de l'art classique, ils sont ridicules et laids. Ils ne nous frappent pas par leur humanité. Il faut à vrai dure avouer que les nouveaux automates nous frappent d'abord par leur caractère d'automates. Telle est l'essence de ce que l'on appelle désormais le Nouveau Théâtre d'Automates.
J'ai qualifié les nouveaux automates de gauches, et cela est assez vrai si on les juge du point de vue de l'ancienne école. Mais ce n'est pas entièrement vrai, même si l'on considère les choses de ce point de vue. Tout d'abord, leur gaucherie elle-même est au plus haut degré artistique, comme ont pu l'apprendre à leurs dépens les imitateurs. Ce n'est pas simplement que le nombre de leurs mouvements est réduit, mais qu'il est réduit de façon très particulière, de manière à conférer aux mouvements un rythme très particulier. Ensuite on ne peut pas dire du maître reconnu de l'expressivité qu'il s'est dressé contre l'expressif en tant que tel. Les nouveaux automates sont profondément expressifs, à leur propre et dérangeante façon. On a en fait pu remarquer que les nouveaux automates sont capables de mouvements jamais vus auparavant dans l'art du mécanicien, même si l'on continue de s'affronter sur le point de savoir s'ils sont à proprement parler humains.
Dans le théâtre d'automates classique, on nous demande de partager les émotions d'êtres humains dont nous savons qu'ils sont en réalité des automates miniatures. Dans le nouveau théâtre d'automates, on nous demande d partager les émotions des automates eux-mêmes. L'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention. Si tout était là, la chose serait stupéfiante, mais il ne s'agirait tout de même pas de grand'chose. Pareil théâtre ne pourrait durer. Mais les nouveaux automates de Graum souffrent et se battent contre des difficultés; ils ne semblent pas moins avoir une âme que les anciens automates. Mais ils n'ont pas des âmes d'êtres humains; ils ont des âmes de créatures mécaniques, devenues conscientes d'elles-mêmes. Les créateurs d'automates classiques présentent des personnes miniaturisées; Heinrich Graum, lui, a inventé une race nouvelle. C'est la race des automates, le clan des rouages; ce sont des êtres nouveaux, insérés dans l'univers par l'esprit du créateur qu'est Graum. Ils vivent des vies parallèles aux nôtres, avec lesquelles il convient de ne pas les confondre. Leurs combats sont des combats mécaniques, leur souffrance est une souffrance d'automates. Il est du dernier chic de prétendre que Graum a abandonné le théâtre pour adultes et qu'il est revenu au Théâtre pour Enfants, là où serait sa véritable demeure spirituelle. C'est là, selon moi, une erreur d'interprétation absolue. Les créatures du Théâtre pour Enfants sont des imitations d'êtres imaginaires; les créatures de Graum ne sont pas des imitations de quoi que ce soit.  Elles ne sont qu'elles-mêmes. Les dragons n'existent pas; les automates si.
Diriger des marionnettes dans Fantastic Mr. Fox a-t-il, pour Anderson, eu l'effet d'un  exorcisme? est-il à présent libéré d'une malédiction? Peut-être les films de Wes Anderson ont-ils toujours été des films pour marionnettes. Dans ce cas, les faiblesses de ces premiers films pouvaient s'expliquer par la discordance entre le caractère guignolesque des ressorts dramatiques de leurs scénarios et l'aspect trop lissé, trop crédible, trop bien verni des guignols qu'ils mettaient en mouvement (on aurait dit des acteurs!): un malaise du même genre que celui que produisent les créatures numériques nées des technologies de dernière génération lorsqu'elles sont distribuées dans des rôles qu'auraient mieux rempli les petits bonshommes en mousse du Studio Aardman ou les grosses peluches de Jim Henson (là ce n'est pas aux films d'Anderson que je pense, c'est à quelques blockbusters récents)... bref, une excursion insuffisamment préparée dans l'Uncanny Valley.


Si vous préparez une excursion, n'oubliez surtout pas:
un panier pour le chat, une provision de ses boîtes préférées,
et des piles pour le tourne-disques. 

Avec ça, vous pourrez vous passer de briques.

Dans Moonrise Kingdom on n'est plus dans la comédie mais dans le cartoon. Adieu, malaise: les plans s'enchaînent comme des cases de BD, les projectiles y volent à l'horizontale comme dans Krazy Kat, la foudre vous y maquille en noir et vous frise les cheveux comme chez Tex Avery, les façades, comme chez Chris Ware, s'ouvrent à la façon de celles des maisons de poupées: ce dispositif, esquissé dans Les Tenenbaums et La vie Aquatique où il n'était utilisé que pour mettre entre parenthèses des moments dans le récit, en est maintenant le moteur, un moteur dont on entend le tic-tac :  afin que "l'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention", c'est comme le grincement plaintif d'une boite à musique qui accompagne, avec un décalage significatif, les pirouettes des petits automates. 
Et jamais petits automates n'ont été aussi sympathiques.




Le Nouveau Théâtre d'Automates, dans 
Le lanceur de couteaux (The knife thrower), traduit par Marc Chénetier. 
Paris, Éditions Albin Michel, coll. « Les grandes traductions », 2012 
(ISBN 978-2-226-23849-8)
Moonrise Kingdom est un film de Wes Anderson (2012)
Merci à Krazy, Ignatz et Pupp pour leur participation exceptionnelle à ce billet.
(Krazy Kat de George Herriman, 1941)

lundi 27 août 2012

Et comme c’était étrange (Antonio Tabucchi, 7)



 Dans les dernières lignes de l'épisode précédent de notre feuilleton, Rêve de Giacomo Leopardi,  le suspense était à son comble: notre lunatique héros commençait à déguster les choses exquises qu’il avait achetées… quelles autres exquises surprises lui réserve la suite?


La route avait pris de la pente, à présent elle grimpait sur la colline. 
Et comme c’était étrange, ce terrain-là aussi brillait, il était translucide et envoyait une lueur d’argent. Les brebis s’arrêtèrent devant une petite maison qui étincelait dans la nuit. 
Leopardi, comprenant qu’il était arrivé, descendit à terre, il prit la boîte de chocolats et entra dans la maison. 
A l’intérieur une jeune fille était assise sur une chaise et brodait au tambour.
   -  Avance, je t’attendais, dit la jeune fille. 

Elle se tourna, lui sourit, et Leopardi la reconnut. 
C’était Silvia. 
Sauf qu’à présent elle était tout en argent, elle avait les mêmes apparences qu’autrefois, mais elle était en argent.
   -  Silvia, chère Silvia, dit Leopardi en lui prenant les mains, comme il est doux de te revoir, mais pourquoi es-tu en argent?
   -  Parce que je suis une sélénite, répondit Silvia, quand on meurt on arrive sur la lune et on devient ainsi.
   -  Mais pourquoi suis-je ici moi aussi, demanda Leopardi, je suis peut-être mort?
   -  Celui qui est là n’est pas toi, dit Silvia, c’est seulement ton image, toi tu es encore sur la terre.
   -  Et depuis ici on peut voir la terre? demanda Leopardi.

    Silvia le conduisit à une fenêtre où se trouvait une lunette. Leopardi approcha l’œil de la lentille et vit aussitôt un palais. Il le reconnut : c’était son palais. 

Une fenêtre était encore éclairée, Leopardi regarda à l’intérieur et vit son père, en chemise de nuit, le pot de chambre à la main,qui s’en allait au lit. 
Il eut un coup de cœur et déplaça la lunette. Il vit une tour penchée sur un grand pré et, tout près, une rue tortueuse avec un immeuble où il y avait une faible lumière. Il s’efforça de regarder à l’intérieur de la fenêtre et vit une chambre modeste, avec une commode et une table sur laquelle était posé un cahier à côté duquel se consumait un bout de chandelle. 
Dans le lit il se vit lui-même, qui dormait entre deux matelas.
   -  Je suis mort? demanda-t-il à Silvia.
   -  Non, dit Silvia, tu es seulement en train de dormir, et tu rêves à la lune. 


Rêves de rêves, Christian Bourgois. 
Traduction de Bernard Comment.

samedi 25 août 2012

Comme la lumière des lucioles (Antonio Tabucchi, 5)



  Quoi de mieux pour animer notre feuilleton Antonio Tabucchi qu'un peu de la prose de Tabucchi lui-même?
Et pourquoi ne pas la choisir dans Rêves de rêves, de ses recueils de textes courts certainement le moins orthodoxe?
Voici donc la suite - je savais que vous l'attendiez! - du Rêve de Giacomo Leopardi, poète et lunatique


Ils arrivèrent au fond du désert et contournèrent la colline, au pied de laquelle se trouvait une boutique. C’était une belle pâtisserie tout en cristal, qui étincelait d’une lumière d’argent. 

Leopardi regarda la vitrine, indécis quant à son choix. Au premier rang, il y avait les tartes, de toutes les couleurs et de toutes les dimensions : tartes vertes à la pistache, tartes vermeilles à la framboise, tartes jaunes au citron, tartes roses à la fraise. Puis il y avait les massepains, aux formes drôles et appétissantes : modelés en pomme et en orange, modelés en cerise, ou en forme d’animaux. Enfin venaient les sabayons, crémeux et denses, avec une amande par-dessus. 

Leopardi appela le pâtissier et acheta trois gâteaux: une tourte aux fraises, un massepain et un sabayon. 
Le pâtissier, un petit homme tout en argent, avec des cheveux d’une blancheur éclatante et des yeux bleus, lui donna les gâteaux et comme cadeau une boîte de chocolats. 

Leopardi remonta dans la calèche, et tandis que les brebis se mettaient de nouveau en chemin, il commença de déguster les choses exquises qu’il avait achetées. 


Rêves de rêves, Christian Bourgois Éditeur. 
Traduction de Bernard Comment.

jeudi 23 août 2012

Petites brebis vagabondes (Antonio Tabucchi, 3)



Une nuit des premiers jours de décembre 1827, dans la belle ville de Pise, via della Faggiola, dormant entre deux matelas pour se protéger du froid qui étreignait la ville, Giacomo Leopardi, poète et lunatique, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait dans un désert, et qu’il était berger. Mais au lieu d’avoir un troupeau qui le suivait, il était commodément assis dans une calèche traînée par quatre brebis d’une éclatante blancheur, et ces quatre brebis étaient son troupeau.
    Le désert, et les collines qui le bordaient, étaient d’un très fin sable d’argent qui brillait comme la lumière des lucioles. C’était la nuit mais il ne faisait pas froid, au contraire, cela semblait une belle nuit d’arrière printemps, de sorte que Leopardi enleva la cape dont il était couvert et la posa sur l’accoudoir de la calèche.
- Où m’emmenez-vous, mes chères petites brebis ? demanda-t-il.
- Nous t’emmenons en promenade, répondirent les quatre brebis, nous sommes des petites brebis vagabondes.
- Mais quel est ce lieu? demanda Leopardi, où nous trouvons-nous?
- Tu le découvriras bientôt, répondirent les brebis, quand tu auras rencontré la personne qui t'attend. 
- Qui est cette personne? demanda Leopardi, j'aimerais bien le savoir.
- Hé hé, rirent les brebis en échangeant des regards, nous ne pouvons pas te le dire, cela doit être une surprise.
Leopardi avait faim, il aurait eu envie de manger un gâteau: une belle tarte aux pignons, voilà précisément ce dont il avait envie.
- J'aimerais un gâteau, dit-il, n'y a-t-il pas un endroit dans ce désert où l'on puisse acheter un gâteau?
- Tout de suite après cette colline, répondirent les brebis, aie un peu de patience.


Antonio Tabucchi, 
Rêves de rêves, Christian Bourgois Éditeur. 
Traduction de Bernard Comment. 
ISBN : 2-267-01248-0

mercredi 22 août 2012

La tête entre les mains (Antonio Tabucchi, 2)



Moi seul je peux savoir comment sortir d'ici, se dit Dédale, et je ne m'en souviens pas. Il enleva ses sandales et se mit à marcher pieds nus  sur le dallage de marbre vert. 
Pour se consoler, il entama une ancienne cantilène qui l'avait bercé dans son enfance. Les arcades du couloir lui renvoyaient l'écho dix fois répété de sa voix.

Moi seul je peux savoir comment sortir d'ici, se dit Dédale, et je ne m'en souviens pas.
A cet instant il déboucha dans une vaste rotonde, décorée de paysages absurdes peints à fresque. Il se souvenait de cette salle, mais il ne se rappelait pas pourquoi il s'en souvenait. Il y avait des sièges recouverts d'étoffes luxueuses, et, au milieu de la pièce, un ample lit. Sur le bord du lit, un homme svelte était assis, aux manières vives et juvéniles. Cet homme avait une tête de taureau. Il se tenait la tête entre les mains, et sanglotait. Dédale s'approcha de lui et lui posa une main sur l'épaule. 
Pourquoi pleures-tu? lui demanda-t-il.

L'homme dégagea la tête de ses mains et le fixa avec ses yeux de bête. Je pleure parce que je suis amoureux de la lune, dit-il, je l'ai vue une seule fois, lorsque enfant je me suis mis un soir à une fenêtre, mais je ne peux pas la rejoindre parce que je suis emprisonné dans ce palais. Je me contenterais de m'étendre simplement sur un pré, durant la nuit, et de me faire caresser par ses rayons, mais je suis emprisonné dans ce palais. Et il recommença à pleurer.
Alors Dédale ressentit une grande peine, le cœur lui battait fort dans la poitrine. 
Je t'aiderai à sortir d'ici, dit-il.

[…]

A présent Dédale se souvenait, et il était heureux de se souvenir. Sous les buissons, il avait caché des plumes et de la cire. Il l'avait fait pour lui-même, pour fuir ce palais. Avec ces plumes et cette cire, il construisit habilement une paire d'ailes et les appliqua sur les épaules de l'homme-bête. 
Puis il le conduisit jusqu'à la  limite du jardin suspendu et lui parla.
La nuit est longue, la lune montre sa face et t'attend, tu peux voler jusqu'à elle.
L'homme-bête se tourna et le regarda avec ses doux yeux de bête. 
Merci, dit-il.




Vas-y, dit Dédale, et il l'aida à s'élancer. 
Il regarda l'homme-bête qui s'éloignait à grands coups d'aile dans la nuit, et qui volait dans la direction de la lune. 
Et il volait, il volait.

Rêve de Dédale, architecte et aviateur


Illustration: D.R.

dimanche 6 mai 2012

Syzygie



Phersv (l'éminent polymathe, vous n'avez pas oublié?) sur son blog Anniceris, souligne que le jour d'hui, 6 mai 2012, correspond, selon le calendrier positiviste d'Auguste Comte, au 15 César de l'an 224 (jour de Lucius Junius Brutus, le fondateur de la République romaine - à ne pas confondre, Jupiter nous en garde, avec Marcus Junius Brutus).


Il nous rappelle également (signe certain que des forces cosmiques convergent en ce moment vers un but également cosmique) que la pleine lune de la nuit dernière était une Super-Lune, coïncidence entre la Pleine Lune en syzygie (alignement Soleil-Terre-Lune) et le périgée (plus grande proximité de la Terre et de la Lune, à 350000 km au lieu de 400000 km en apogée).


Le terme de Super-Lune n'est pas largement accepté
ou utilisé dans la communauté des astronomes, 
qui lui préfère « périgée-syzygie ».



Mais qu'aucune syzygie ne nous fasse négliger, en ce 17 Palotin de l'an 138, de célébrer 'pataphysiquement comme il se doit la fête de Saint Macrotatoure, caudataire.

Bonne fête à tous les Macrotatoure.



Illustrant ce billet:
Allégorie de la Syzygie, par Frank Frazetta  
(9 février 1928 - 10 mai 2010)

vendredi 28 mai 2010

Comme un point sur un I



Ce soir, la lune sera dans son plein.
Nous la contemplerons en pensant à Frank Frazetta.






Et entre l'astre et nous, un voile de brouillard s'élèvera, montant de la jungle.

Image: © Frank Frazetta (9 février 1928 - 10 mai 2010)