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vendredi 29 janvier 2021

La bonne odeur de plastique des jouets neufs

 

L'interview, assez brève, donnée par Chris Ware, ce 29 janvier 2021, à l'émission Boomerang vous plaira sûrement (si vous vous intéressez à Chris Ware). Chris Ware ne parle pas du tout comme les personnages de ses BD (bien que, physiquement, il leur ressemble). C'est plutôt une bonne chose, je ne pense pas que les personnages de Chris Ware seraient de très bons clients pour les interviewers: il y aurait beaucoup de "hmpf", de "snif" et de "what?"; Ware, au contraire, donne des réponses très directes et candides, comme disent les Américains.  

 

 

vendredi 30 mars 2018

Martel en tête


Entracte.
Tout le mois d'Avril, à la galerie Martel, vous trouverez toutes les pièces, les matériaux et l'outillage nécessaires à la fabrication d'un Chris Ware (avec ses nombreuses options), ainsi que la notice de montage officielle.


À vos tournevis!


Exposition au 17, rue Martel  (75010)
du mardi au samedi de  14 h 30 à 19 h
du 29 mars au 19 mai 2018

Illustration © Chris Ware

lundi 8 septembre 2014

Wimbledon Green: un type épatant



Seth appears innocent, but 
looks can be deceiving. 
Lemony Snicket

The whole thing was just meant 
to be fun. 
Seth

Qui se souvient de Lester Moore? Je veux dire, qui s'en souvient autrement que comme d'une note en bas de page de l'histoire des comics? Pendant sa (relativement) longue carrière, il a touché à un peu tous les genres, s’effaçant souvent derrière des artistes plus prestigieux, et quand son nom apparaissait dans les crédits d’un numéro, c’était souvent à un rang modeste, comme encreur ou lettreur, sans compter ses contributions non créditées de co-scénariste.

Quelqu’un qui n’a pas oublié Lester Moore, c’est Wimbledon Green.

Quand Green en parle, c'est avec une émotion visible. C’est dans son éloge de Moore que, sans doute inconsciemment, il livre le plus de lui-même.
Un drôle de pistolet, Wimbledon Green, personnage central d’un one-shot de Seth à la présentation luxueuse. S’il lui en prenait la fantaisie, il pourrait se décrire en usant des mêmes termes qu’Edward Lear dans son autoportrait: "sa forme est parfaitement sphérique".
On pourrait le croire sorti des pages d’un strip d’Otto Soglow ou d’Alain Saint-Ogan.


Un album sous cartonnage éditeur vert anglais,
fers dorés à l'or fin sur le premier plat,
coins extérieurs arrondis.

L’auteur de la préface, un expert contemporain en comics, Seth, se montre très sévère à propos de l’apparence de Wimbledon Green: "… il est clair que ce travail est à l’état de brouillon; dessin médiocre, lettrage approximatif, composition de la page et narration simplistes. Tout a été fait dans l’esprit du «passable». Les personnages sont grossiers et caoutchouteux… tous faits de bulles et de tubes… "
Hé bien, voilà Wimbledon Green rhabillé pour l’hiver, il n’aura pas à puiser dans sa collection de chapeaux et de macfarlanes! Le pointilleux critique est plus sévère envers Wimbledon Green que les rivaux ou les partenaires en affaires du célèbre collectionneur, dont certains, pourtant, ont des réserves à formuler sur l’éthique professionnelle de Green: aucun ne lui reproche la tubularité des ses bras et jambes, aucun ne lui tient rigueur de sa sphéricité (il est vrai que la plupart présentent les mêmes traits physiques).

Arnold, de Tomorrow’s Heroes, Harvey Epp, du Comics Cellar, Sammy du staff de la MightyCon, Toby, de Bag-It, Doc "Scarcity" Brown, expert, Peter, de The Beguiling (qui a recueilli les confidences de Harry, de Now and Then Books), Andy (ancien collaborateur de Fat Frank à Comicopolis), Al, de Comic Crypt,  Tony, de Cosmos Comics,  Danny, de More Fun Comics and Cards, Nat, de Pulp City Comics, Tom, de Comic-Boy CA, Bill de It’s in the bag Comics, Captain Jack, fondateur de la WinniCon, tous ont accepté de fournir leur témoignage sur Green, bien que parfois avec des réticences.
Il se pourrait que Ronnie Cox, de Big Prairie Comics, en sache plus qu’il ne veut bien en dire: on aurait pu s’attendre à ce qu’il se montre plus affirmatif quant à l’identité du Grand Collectionneur. Après tout, il a été une des rares personnes à avoir été en affaires avec l’élusif Don Green, qui, après des débuts sans éclat dans le commerce des comics d’occasion, pourrait bien être revenu sur le devant de la scène du comicdom en assumant la flamboyante persona de Wimbledon… ou peut-être pas?
Les avis des membres fondateurs du club Coverloose ("Cuts" Coupons, Nelson Bindle, Daddy Oats, "Doc Astro" - alias Dicky Drawers -, Chip Corners, Wax Coombs, Pulpy Wise,  Ashcan Kemp, R. Saddlestitch, et "Very Fine" Findley - titulaire de la carte de membre n° 38 - le successeur de Coupons au poste de président), sur ce point, sont partagés.


Le majordome de Green, Roofings Hatch, se montre assez bavard, mais sans apporter d'éléments réellement substantiels à l'enquête.
Son chauffeur (et pilote de gyrocoptère), Dozo, se refuse à toute déclaration.
Sa fidèle assistante, Ms. Flatiron, n’a pu être jointe.

H. Arbor Grove a tenu à faire une petite mise au point: il n’a rien à voir dans tout ça.

Même le fantôme de Wilbur Webb sera invoqué, et, pas plus que celle du fantôme dans Rashômon, son apparition ne dissipera le mystère.

Car - oh, serait-il possible que j'aie oublié de le mentionner? L'histoire de Wimbledon Green comporte une part de mystère. Et la présentation de l'album, sous forme d'"interviews" entrecoupés de "documents", est justifiée par le fait qu'il s'agit d'une enquête. Une enquête sur les zones d'ombre de la vie de Wimbledon Green.


Un des mystères non résolus
de la vie de Green.

De ces zones d’ombre, une grande part subsistera quand la dernière page sera tournée.
Une confidence de Wimbledon Green, pourtant, laisse entrevoir que le grand homme n’a pas toujours été ce spécialiste universellement reconnu qui excite la jalousie de ses pairs. Dans ses discours, on détecte parfois, au détour de quelque exégèse pontifiante, une note plaintive qui pourrait témoigner d’une insécurité bien cachée. Il ne serait pas surprenant que Green ait été un de ces teenagers mal dans leur peau qui cherchent à surcompenser leur malaise…

Vous savez, le genre de garçon pas très "populaire" qui, si par malheur il porte un nom de baptême un peu atypique, qui risque d’attirer l’attention sur lui, se hâte de l’abréger pour le rendre aussi banal que possible.

Don Green… Wimbledon Green… une chose qu’ils ont assurément en commun, c’est d’avoir connu cette période charnière où le commerce des comics de l’âge d’or est passé des mains des fans dans celles des spéculateurs.


Le dessinateur Seth.

Une période à laquelle l'auteur de ce roman graphique ne dissimule pas son attachement.
Seth nous dit qu’il s’est bien amusé tout le temps qu’a duré la réalisation de cet album; après cela, il présenterait presque des excuses pour les irrégularités d’un produit artisanal au fini un peu rugueux qui tranche sur l'éclat poli du reste de sa production. Je veux croire qu’il s’agit d’une excusable coquetterie de sa part (l’équivalent de ce que serait, pour Wimbledon Green, le geste de lisser sa moustache pour dissimuler un sourire satisfait): l’écriture de Seth dans Wimbledon Green apparaît plus brillante que jamais, la forme sert le fond.


Le critique Seth.

Une dernière remarque: le bruit court que le préfacier de l’album, Seth, expert autoproclamé en comics qui aime à se gargariser des relations qu’il cultive parmi les chouchous de la critique tels que le redondant Chris Ware, et le dessinateur Seth, l’auteur de Wimbledon Green, personnage attachant totalement et humblement dédié à l’art de la narration graphique, qui peut s’enorgueillir d’amitiés prestigieuses dans la profession telle celle, fidèle, du persévérant Chris Ware, seraient une seule et même personne. 
Pour ma part, je n’achète pas ces salades! Au physique comme au moral ils sont très différents.
Quant à ceux qui, marchant sur les brisées du regrettable Dr Fredric Wertham, soutiennent que les comics rendent schizophrène, on leur dit crotte et même re-crotte! N’est-ce pas, Tororo? - Absolument.



Drawn and Quarterly, 2006

Toutes les illustrations © Seth.

vendredi 3 mai 2013

Une petite plage de temps libre



Vous n'avez jamais entendu parler de Crockett Johnson? Rassurez-vous, chers lecteurs, ça ne prouve en aucune façon que vous être ignares, mais c'est un indice suggérant que vous pourriez bien être français (si, au contraire, vous êtes surpris que je prenne la peine de présenter longuement quelqu'un d'aussi connu, ça veut probablement dire que vous avez grandi dans un pays de langue anglaise). Il y a des auteurs pour la jeunesse dont la transplantation hors de leur terroir natal ne réussit pas.
Crockett Johnson a écrit, et dessiné dans un style minimaliste et cartoonesque, nombre d'albums dans lesquels, depuis soixante ans, plusieurs millions de petits Américains ont appris à lire (par exemple, L'Alphabet Magique, ou encore la série des aventures, écrites de 1955 à 1969, d'Harold, le petit garçon au crayon rose - purple crayon en VO*). Parmi les auteurs qui reconnaissent avoir été influencés par son travail: Bill Watterson et Chris Ware, rien que ça.

 L'histoire vraie des vicissitudes de la publication de La Plage Magique, de Crockett Johnson, que Maurice Sendak en personne évoque dans une courte préface, n'est pas moins intéressante que celle, fictive, des Mystères de Harris Burdick (il faudra qu'un jour nous parlions du mystérieux Harris Burdick, qu'en pensez-vous?). Voici ce qu'en écrivait Maurice Sendak: "Réflexion à la fois sérieuse et comique sur le monde, La Plage Magique était bien en avance sur son temps; au point que la version originale, celle que Crockett avait imaginée, ne fut pas acceptée à la publication. Crockett n'est pas l'illustrateur de l'édition de 1965, publiée sous le titre Castles in the Sand. C'est un pur miracle que la maquette originale avec le manuscrit complet et les croquis aient réapparu et puissent être publiés.Crockett ne termina pas les dessins, que vous allez découvrir ici sous forme de croquis.
 Et en effet, les dessins illustrant ce petit livre ont cette qualité, normalement introuvable dans les livres illustrés, qu'on les voit se faire sous nos yeux: on distingue, ici et là, les traits de crayon mal effacés d'états antérieurs de l'image.

Regardez: entre le premier coup de crayon et le dernier trait de plume, le petit Ben s'est levé et a tourné le dos à sa copine Anne.
Entre le premier jet de l'histoire imaginée par Crockett Johnson et la nouvelle publication de cet album quarante ans après sa conception, il y a eu aussi beaucoup de coups de gomme (métaphoriques, ceux-ci). En effet, si la biographie de Crockett Johnson (David Johnson Leisk pour l'état-civil, Dave pour ses amis) s'apparente par de nombreux traits à ce que nos amis américains appellent une success story (ses premiers livres connurent un succès immédiat (instant success), figurèrent sur des listes de best-sellers, reçurent des awards, et certains furent adaptés pour la télévision et devinrent des e-books interactifs), le principal intéressé mit beaucoup de constance à chercher à lui donner un tour différent. Soumettre Magic Beach au jugement de son directeur éditorial fut le premier pas qu'il fit hors des sentiers qui s'étendaient devant lui tout tracés (la réponse fut immédiate et sans équivoque: "NON"). Il persévéra année après année, faisant faire à son manuscrit le tour des éditeurs (qui tous, raconta-t-il plus tard, "le lui retournèrent avec enthousiasme").
La raison de cet accueil glacial demeure un peu mystérieuse. Johnson ne s'était pourtant pas beaucoup éloigné de la recette qui avait si bien réussi à sa série vedette: le petit Harold possède un crayon magique, ce qu'il dessine avec prend vie; les petits promeneurs de La Plage écrivent sur le sable magique des mots isolés, qui, combinés, deviennent une histoire. Mais, alors que les créations d'Harold permettent habituellement d'amener le récit à une conclusion satisfaisante pour le héros et ses lecteurs, l'histoire écrite sur le sable par Ben et Anne leur échappe et part vivre sa vie loin d'eux… c'est peut-être ce qui a mis les éditeurs mal à l'aise? L'actualité récente nous rappelle que les éditeurs n'aiment pas l'idée que des histoires pour lesquelles ils ont déboursé du bon argent s'égaillent dans la nature, échappant au copyright. Mais surtout, les éléments discrètement perturbants abondent dans ce récit atypique: outre la volonté d'indépendance des créatures imaginaires, il y a la relation un peu tendue, pleine de non-dits, entre Ben et Anne, l'étonnante maturité avec laquelle ils s'expriment… c'est une histoire inquiète que celle de La Plage Magique.
Le livre finit par trouver preneur, mais seulement pour son texte: lors de cette  (tardive) première publication, comme nous le rappelle Sendak, l'éditeur** insista pour qu'il fût fait appel à une illustratrice professionnelle***. Cette version "historique" est toujours disponible sur amazon.com, si le cœur vous en dit. Mais pour ma part je préfère cette édition en fac-similé  de la maquette originale (celle qui se promena si longtemps d'éditeur enthousiaste en éditeur enthousiaste), qui nous rappelle combien sont choses fragiles le dessin et, aussi, les histoires, qui ne commencent à exister que s'il y a quelqu'un à qui les raconter.

*En VF, le crayon du petit Harold est tantôt rose et tantôt violet, comme, dans la version des Compagnons de la Chanson, le Sous-marin Jaune des Beatles était tantôt vert et tantôt bleu.
**Holt, Rinehart and Winston.
***Betty Fraser, qui produisit très exactement le genre d'illustrations qu'un éditeur spécialisé souhaitait pour un livre destiné aux enfants dans les années 60; c'est ce qui est à la mode qui se démode le plus vite, et l'essentiel du charme que nous pouvons leur trouver aujourd'hui réside précisément dans leur saveur "d'époque".
Un album de Crockett Johnson, publié en fac-similé de la maquette originale (avec préface de Maurice Sendak!), d'abord en anglais par Front Street Press (Magic Beach, 2005), puis en français par Tourbillon (La Plage Magique, 2006). On ne le trouve pas forcément partout, mais en cherchant bien, on le trouve.
Dessins de Crockett Johnson (Dave Johnson Leisk)