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samedi 21 mars 2026

Marilyn aurait cinquante ans

 Cette année, elle en aurait cent (bientôt: c'est en juin qu'on célèbrera son anniversaire, mais on parle déjà beaucoup d'elle, on annonce des hommages, des rétrospectives...).
Marilyn aurait cinquante ans c'est ce que l'on entendait à la radio il y a cinquante ans.
La chanson de Christophe exprimait un malaise au contour difficile à cerner: Marilyn ne devait-elle pas être immortelle? Et James Dean, alors? Le chanteur continuait sur le même ton "James Dean n'est plus un Géant".

 
Dans cinquante ans quelqu'un chantera-t-il "Chuck Norris aurait 136 ans"?

Quant à James Ellroy, il a eu 78 ans le 4 mars, sans que ça fasse de vagues.

Marilyn Monroe
1er juin 1926-4 août 1962 
Chuck Norris
10 mars 1940-19 mars 2036

 

mercredi 7 janvier 2026

Le noir est blanc

Le 7 janvier... il me semble me souvenir que c'est, ou que ça a été, une date importante, mais laquelle? Une sorte d'anniversaire, peut-être?
Ah, oui, ça me revient (merci la radio): c'est le début des soldes d'hiver! la saison des bonnes affaires!


Adieu, Béla Tarr. La "saison du blanc", comme on l'appelait autrefois, ça ne vous intéressait pas spécialement, sans doute? Le noir, c'était votre fort, n'est-ce pas?

Béla Tarr: 1954-2026
La saison du noir: 2015-2026 

 

mercredi 18 juin 2025

L'anniversaire de l'été, c'est bientôt

 Dimanche, ce sera l'été, avec toutes les cérémonies et solennités qui accompagnent cettte date-charnière (il y aura près de chez moi, me dit-on, un défilé de marguerites sur le bas-côté de la route).
En attendant, aujourd'hui est un jour anniversaire important: c'est celui d'Éric Chevillard, vous ne l'avez certainement pas oublié (les bouteilles de Château La Chevillardière défileront sur nos tables).

Santé à vous tous! 

 

samedi 31 août 2024

Gloria...

 Août n'a pas voulu écouter mes conseils, et a préféré imiter ses grands frères et leur fichue manie d'emporter des gens avec eux. Ça m'a perturbé, ces avis de décès qui s'empilaient; j'en ai oublié de souhaiter son 120ème anniversaire à Julio Cortazar (c'était pourtant simple de se rappeler la date, c'était le 24 août).
Gena Rowlands, Alain Delon et puis, comme ça ne suffisait pas, Atsuko Tanaka et Catherine Ribeiro.
Devinez les quel(les) me manquent le plus?


Gena Rowlands 1935-2024
Alain Delon 1930-2024
Atsuko Tanaka 1962-2024
Catherine Ribeiro 1941-2024

dimanche 9 juin 2024

Interprétation

 Quoi de particulier aujourd'hui? Au 9 Juin du calendrier vulgaire, correspond, dans le calendrier 'pataphysiqe, le 23 Merdre, que l'on consacre à l'Interprétation de l'Umour.

Quoi, vos aviez oublié que nous étions au mois de Merdre?  Si vous avez mauvaise mémoire,  notez dans votre agenda que vendredi prochain (le 23 Merdre, donc) ce sera le troisième anniversaire de l'admission d'Yves Frémion dans l'illustre corps des Régents du Collège de "Pataphysique. Une occasion de lever son verre, ça ne se rate pas.

 

lundi 9 octobre 2023

Sempéternel

 Hé bien, il semble que vous soyez divisés assez équitablement, chers lecteurs, entre partisans des livres pleins d'images et amateurs de livres pleins de mots. Qui va vous mettre d'accord? Mais Sempé, bien sûr (qui d'autre?).  «En fait, il n’y a pas d’équivalent à Sempé», remarquait naguère Li-An. Du haut de la cime ennuagée où son petit vélo a fini par le conduire, Sempé continue à veiller à notre bien-être en inspirant des éditeurs.

Le numéro 114 de l’Atelier du roman (trimestriel dont il se trouve que c'est aussi le trentième anniversaire) rend hommage à Sempé, un an après son décès. Dans le dossier Sempé pour toujours, contributions de Frédéric Pajak, Benoît Duteurtre, Philippe Delerm, Yves Hersant, Denis Grozdanovitch, Pavel Schmidt, Philippe Garnier...  Ils en parlent beaucoup, du mieux qu'ils peuvent (Frédéric Pajak : « Il connaît par cœur la vanité des grands discours, leur pédantisme. Un dessin, une légende, et tout est dit, comme un coup de poing dans la figure infligé avec une infinie douceur. ») mais ça ne laisse pas beaucoup de place aux dessins...

.... ne partez pas déjà! pour les dessins, il y a Les Cahiers Dessinés (maison d'éditions indispensable, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer: vous avez déjà leurs cahiers sur Gébé et sur Topor, je suppose?) qui ont publié il y a deux ans les Carnets de Bord  de Sempé, pleins de dessins jamais vus (ce sont des croquis pris sur le vif, des brouillons, des notes, des premiers jets).

Voilà, tout le monde est servi?

 L’Atelier du Roman n° 114

 Sempé, Carnets de Bord
Éditions Les Cahiers Dessinés 2021
ISBN: 979-10-90875-94-4

mercredi 14 juin 2023

Cette route n'est pas pour le vieil homme

 Y aurait-il eu plus noires provinces de la nuit
 qu’il les eût trouvées.
 Cormac McCarthy, Un Enfant de Dieu

 

 Cormac McCarthy, lui aussi, a choisi un chemin qui bifurque, sans attendre qu'on lui souhaite son anniversaire: sans doute en avait-il vu assez pour parvenir à la conclusion que les anniversaires, c'est toujours un peu la même chose.

 

mercredi 14 juillet 2021

C'est la fête

 
Qu'est-ce qu'on fête le 14 juillet?
 
FetNat. 
 
Bonne fête à tous les FetNat!
 
 
 
 
  Flûte alors, on dirait que je n'ai pas pensé à souhaiter un bon anniversaire, le 10 juillet,  à Marcel Proust:  c'était pourtant un anniversaire à ne pas oublier, il a eu tout juste 150 ans!

lundi 9 décembre 2019

Bientôt le 15!


Du jamais vu à jet continu: tout ce qui arrive est inédit 
et la routine est une vue de l'esprit, 
c'est un point de vue qu'on peut défendre. 
Il vient buter  contre l'expérience qui sort de sa manche 
le gigot du dimanche, ton anniversaire, 
l'aube aux doigts de rose, la lessive, Noël, la vaisselle, 
n'oublie pas de racheter du café, la mère 
et le bébé vont bien; et pourtant cet agneau 
bardé d'aulx - voire chacun de ses flageolets - a une histoire, 
unique est le rêve qu'interrompt ton réveil et qui déjà t'a fui, 
et les anges sont épouvantés à l'idée 
de deux aubes semblables.
Didier Da Silva

Oui, je sais, certains d'entre vous sont déçus.
Ceux qui, parmi vous, ont acheté dès sa sortie le livre de Didier Da Silva, Dans la nuit du  4 au 15, en espérant que s'ils commençaient à lire ce livre magique le soir du 4, ils se réveilleraient au matin du 15: et hop! Plus que dix jour avant Noël, toujours ça de gagné.
Ils  savent maintenant que ce n'est pas en cela que réside la magie du livre: c'est la pendule que sa lecture fait avancer plus vite, pas le calendrier, et chaque fois que vous en aurez consommé un peu (à des doses que vous calculerez vous-mêmes; rien n'oblige à le lire d'un trait, bien que la tentation soit grande), vous pourrez constater que le temps a passé plus vite que vous ne vous y attendiez: déjà dix heures!
Vous vous demandiez s'il y a un point commun entre un opportuniste et un illusionniste? Vous le savez maintenant, et aussi que c'est Georges Palante qui a écrit que c'est parmi les sentimentaux que se recrutent les ironistes (on se demande ce qu'en pense l'auteur de L'ironie du sort?), que Le Bateau Ivre a l'âge exact du Captain Cap, que l'instrumentarium de L'enfant et les sortilèges ignore le saxophone au profit de l'éoliphone, de la crécelle à manivelle, de la râpe à fromage, du wood-block, des crotales et du luthéal, quel est le mot définitif qu'Alfred Jarry eût (probablement) dit à Dale Carnegie s'il l'avait rencontré, que le rhum et les cigarettes ne valent rien pour la santé (c'est un expert qui l'a dit), qu'Isaac Asimov commence là où Jimmy Guieu finit, et que quand même, il y a des jours heureux.
Bref, moi qui n'attendais de ce livre que le plaisir tout simple de retrouver Didier Da Silva pour une fois ailleurs que sur son blog (j'ai bien aimé ses livres précédents, vous l'ai-je dit?) je n'ai pas été déçu.

Le 15 décembre sera l'anniversaire de la naissance de Louis Lazare Zamenhof, le Doktoro Espéranto (quatre jours après l'anniversaire de sa mort un 11 décembre). Moi mon papa, à moi, il était espérantiste dans sa jeunesse; son espoir s'amenuisa quand il constata que, des correspondants hongrois, autrichiens, allemands avec qui il échangeait des timbres et des projets utopiques, il cessait peu à peu de recevoir des lettres: les échanges internationaux étaient mal vus par les autorités de certains pays dans cette décennie 30-40 où bouillonnaient leurs adolescences, et les flammes vertes dont (pour répandre la bonne nouvelle de l'avènement d'une langue universelle) ces innocents décoraient leurs enveloppes, rendaient dérisoirement facile la tâche des cabinets noirs. 
Vous, je ne sais pas, mais Tororo lèvera son verre ce jour-là en souvenir du Doktoro.

Didier Da Silva, Dans la nuit du  4 au 15, 
Quidam éditeur, 2019
ISBN 978-2-37491-097-0

lundi 5 mars 2018

L’image a détourné la tête (Ursula LeGuin, 7; L'Anniversaire du monde, 6)

Nous retrouvons une dernière fois L'Anniversaire du Monde, et ses Paradis perdus.
Bien sûr, le titre de la nouvelle se réfère à l'œuvre de Milton; mais est-il interdit (Ursula LeGuin ayant une connaissance étendue des lettres françaises) d'y voir aussi un souvenir de celle de Baudelaire?


"The Tiger"
Of course there are pictures of moons and suns and animals, all labelled with names. In the Library on the bookscreens you can watch big things running on all fours over some kind of hairy carpet and the voices say, "horses in wyoming," or "llamas in peru." Some of the pictures are funny. Some of them you wish you could touch. Some are frightening. There's one with bright hair all gold and dark, with terrible clear eyes that stare at you without liking you, without knowing you at all. "Tiger in zoo," the voice says. Then children are playing with some little "kittens" that climb on them and the children giggle and the kittens are cute, like dolls or babies, until one of them looks right at you and there are the same eyes, the round, clear eyes that do not know your name.
"I am Hsing," Hsing said loudly to the kitten-picture on the bookscreen.
The picture turned its head away, and Hsing burst into tears.
Teacher was there, full of comfort and queries. "I hate it, I hate it!" the five-year-old wailed.
"It's only a movie. It can't hurt you. It isn't real," said the twenty-five-year old.
Only people are real. Only people are alive. Father's plants are alive, he says so, but people are really alive. People know you. They know your name. They like you. Or if they don't, like Alida's cousin's little boy from School Four, you tell them who you are and then they know you.
"I'm Hsing."
"Shing," the little boy said, and she tried to teach him the difference between saying Hsing and saying Shing, but the difference didn't matter unless you were talking Chinese, and it didn't matter anyway, because they were going to play Follow-the-Leader with Rosie and Lena and all the others. And Luis, of course.

"Le Tigre"
Bien sûr, il y a des images de lunes et de soleils et d’animaux, toutes avec des noms écrits sur des étiquettes. Dans la Bibliothèque, sur les livrécrans, on peut voir de grosses créatures qui courent à quatre pattes sur une sorte de tapis avec des poils, et les voix disent "chevaux dans le wyoming" ou "lamas au pérou". Quelques-unes des photos sont drôles. Il y a des créatures qu’on aimerait bien toucher. Il y en a qui font peur. Il y en a une qui a des poils brillants, dorés et noirs, avec des yeux clairs terrifiants qui vous regardent sans vous aimer, sans vous connaître du tout. "Tigre au zoo", dit la voix. Ensuite, on voit des enfants qui jouent avec des petits "chatons" qui leur grimpent dessus, et les enfants gloussent et les "chatons" sont adorables, comme des poupées ou des bébés, jusqu’à ce que l’un d’eux vous regarde directement et ce sont les mêmes yeux, les yeux ronds et clairs qui ne connaissent pas votre nom.
- Je m’appelle Xing, a dit Xing d’une voix forte à l’image du chaton sur le livrécran.
L’image a détourné la tête, et Xing a fondu en larmes.
La maîtresse a tout de suite été là, pleine de réconfort et de questions.
- Je le déteste, je le déteste, a hurlé la petite fille de cinq ans.
- Ce n’est qu’un film. Il ne peut pas te faire de mal. Il n’est pas réel, a dit la jeune femme de vingt-cinq ans.
Seuls les gens sont réels. Seuls les gens sont vivants. Les plantes de Père sont vivantes, c’est ce qu’il dit, mais les gens sont vraiment vivants. Les gens vous connaissent. Ils vous connaissent par votre nom. Ils vous aiment. Ou s’ils ne vous connaissent pas, comme le petit garçon de la cousine d’Alida, à l’École Quatre, vous leur dites qui vous êtes et alors ils vous connaissent.
- Je m’appelle Xing.
- Shing, a dit le petit garçon, et elle a essayé de lui expliquer la différence entre dire Xing et dire Shing, mais la différence n’avait aucune importance à moins de parler chinois, et ça n’avait aucune importance après tout puisqu’ils allaient jouer à Jacques-a-dit avec Rosie et Léna et tous les autres. Et Luis, bien sûr.



Les malentendus culturels ne guettent pas que les anthropologues futurs qui partiront un jour explorer la galaxie.
Alexeï Panshin, lui-même auteur d'une ces "histoires de vaisseau où vivent des générations successives" - qui, nous rappelait Le Guin, ont fini par constituer un des sous-genres de la SF - et non une des moins mémorables, puisqu'il s'agit de l'excellent Rite de Passage (prix Nebula du meilleur roman 1968), avait rédigé une critique, sinon totalement négative, du moins très réservée de La Main Gauche de la Nuit à l'époque de sa parution: il s'était dit choqué par les libertés que LeGuin y prenait avec la grammaire, aussi bien en accordant au masculin des substantifs féminins qu'en usant uniformément de pronoms masculins pour les appliquer à des personnages décrits dans des "rôles" féminins; plus précisément, il y voyait un pur artifice maniériste, contre-productif en ce qu'il distrayait inutilement le lecteur (il semble loin, le temps où un critique pouvait, si chevronné fût-il, être déconcerté par cette timide audace).
Il n'est pas douteux, cependant, qu'Ursula LeGuin avait des idées très claires sur les rapports qu'entretiennent les différences - ou les similitudes - biologiques et l'affectivité.




"If nothing is very different from you, 
what is a little different from you 
is very different from you."

Luis was very different from Hsing. For one thing, she had a vulva and he had a penis. As they were comparing the two one day, Luis remarked that he liked the word vulva because it sounded warm and soft and round. And vagina sounded rather grand. But "Penis, peee-niss," he said mincingly, "pee-piss! It sounds like a little dinky pissy sissy thing. It ought to have a better name." They made up names for it. Bobwob, said Hsing. Gowbondo! said Luis. Bobwob when it was lying down and Gowbondo when it stood up, they decided, aching with laughter. "Up, up, Gowbondo!" Luis cried, and it raised its head a little from his slender, silky thigh. "See, it knows its name! You call it." And she called it, and it answered, although Luis had to help it a little, and they laughed until not only Bobwob-Gowbondo but both of them were limp all over, rolling on the floor, there in Luis's room where they always went after school unless they went to Hsing's room.

Si rien n’est très différent de vous, 
ce qui est un peu différent de vous 
est très différent de vous

Luis était très différent de Xing. Par exemple, elle avait une vulve et il avait un pénis. Alors qu’ils comparaient les deux, un jour, Luis lui a fait remarquer qu’il aimait le mot vulve parce que le son évoquait quelque chose de chaud, doux et rond. Et vagina avait un son assez impressionnant. Mais pénis, pinisse, dit-il en prenant des airs, pipisse! On dirait un tout petit machin pisseux. On devrait lui trouver un meilleur nom. Ils ont inventé des noms. Bobwob, a dit Xing. Gobwondo! a dit Luis. Bobwob, ce serait quand il se reposait, et Gobwondo, quand il se relevait, décidèrent-ils, en se tordant de rire. Allez, debout, debout, Gobwondo! criait Luis, et la tête se levait légèrement en s’écartant de la mince cuisse soyeuse de Luis. Tu vois, il reconnaît son nom! Appelle-le, toi. Et elle l’appelait, et il répondait, même s’il fallait que Luis l’aide un peu, et ils ont ri jusqu’à ce que non seulement Bobwob-Gobwondo devienne tout à fait flasque, mais qu’eux aussi se retrouvent sans force, à se rouler par terre de rire, là, dans la chambre de Luis où ils allaient toujours après l’école, à moins qu’ils n’aillent dans la chambre de Xing.

 Les choix typographiques et orthographiques de la traduction française sont légèrement différents de ceux du texte anglais: tirets au lieu de guillemets, etc; le prénom chinois de la petite fille est transcrit selon le système pinyin, au lieu de l'être, comme dans l'anglais,selon le système Wade. Dans les paragraphes ci-dessus, j’ai respecté ces choix; je ne suis revenu que sur un des choix de traduction parce que bon, vagina, je veux bien qu’à des oreilles anglaises ce mots sonne "rather grand" mais  dire en français que "vagin a un son assez impressionnant" ce serait, au minimum, un peu exagéré, non? Alors j’ai remis le mot employé dans le texte anglais, il a au moins la majesté fanée des termes latins.

Comme L’Anniversaire du monde, Paradis perdus a pour sujet un changement de paradigme. Changement de paradigme c’était une expression qui avait l’air un peu savant et même un peu prétentieux jusqu’à ce que, depuis quelques années, tout le monde se mette à l’employer; ça désigne pourtant quelque chose qui n’a rien de nouveau, c’est même, depuis toujours, le sujet principal des récits d’anticipation, scientifiques ou pas; pendant longtemps, il a fallu du temps pour qu’on les remarque, ces changements, mais maintenant que les paradigmes changent tout le temps on s’est mis à ressentir le besoin d’aller chercher dans des pages pas trop fréquentées des dictionnaires le mot pour les désigner.
Dans Solitude, une mère ne prend que tardivement conscience que pour ses enfants, l’éducation qu’ils recevront sur une planète dont les habitants ont délibérément tourné le dos à la civilisation que leurs ancêtres avaient bâtie ne leur apprendra pas seulement des mots nouveaux et des techniques artisanales autochtones, mais façonnera aussi, chez eux, une vision du monde totalement différente de la sienne.
Ce changement de paradigme dont elle est exclue, nous percevons, en creux, à travers le récit serein de sa fille, Sérénité, si bien nommée, la souffrance qu’il lui a causé:
Ce n’était pas facile pour ma mère. C’était difficile pour elle, et compliqué. Elle était forcée de faire semblant de connaître des détails alors même qu’elle était en train de les apprendre, et elle était obligée de penser à le façon d’écrire et d’expliquer cette façon de vivre dans des rapports adressés à des gens d’ailleurs qui ne la comprenaient pas.

La souffrance liée au changement de paradigme est présente dans toutes les nouvelles de LeGuin.
Dans L’anniversaire du monde, un enfant élevé pour être le dieu vivant de son peuple se retrouve, à l’âge adulte, sans peuple pour le vénérer.
Dans Solitude, c'est l'adulte, pas l'enfant, qui est confrontée à des "images qui détournent la tête", et qui ne comprend pas.
Dans les récits qui se passent sur Yeowe et Werel (Musique Ancienne... et les quatre de Quatre chemins vers le pardon), les artisans du renversement de l’ordre ancien vivent assez vieux pour se retrouver veufs et veuves de la Révolution, morte en accouchant d’un nouvel ordre.
Et dans Paradis perdus...
... il arrive aux protagonistes une chose presque aussi étrange que de devenir vieux après avoir été jeunes: après avoir été petits, ils deviennent grands. Gobwondo!

Voilà, je referme L'Anniversaire du Monde; je serais ravi que vous le rouvriez quand vous en aurez l'occasion, surtout si vous vous demandiez par quel bout aborder les fictions d'Ursula Le Guin, car ce recueil, par la diversité des textes qui le composent, me semble une bonne introduction à son œuvre (Le Livre d'or d'Ursula Le Guin, chez Pocket, en est une autre: mais attention, je crois qu'on ne le trouve plus que chez les bouquinistes!).
Dans les semaines à venir, peut-être trouverons-nous d'autres façons de nous rapprocher d'elle, qui sait?

À suivre...


L'Anniversaire du Monde, nouvelles 
(The Birthday of the World, Harper Collins, 2002; 
traduction française de Patrick Dusoulier, 
Robert Laffont, 2006)


dimanche 11 février 2018

Des paradis à perdre (Ursula Le Guin, 2: L'anniversaire du monde, 1)


Il pensait à son rêve, à la pierre qui parlait. 
Il aurait aimé entendre ce qu'elle disait.
Ursula Le Guin, 
Musique Ancienne et les femmes esclaves, 
dans L'Anniversaire du Monde 



Ce billet-ci est la suite de ce billet-là. 
Reprenons: je vais m'épancher un peu sur les nouvelles qui composent L'Anniversaire du Monde.

L'Anniversaire du Monde

Toujours dans la préface à L'Anniversaire du monde, l'auteur revient, un peu plus loin, sur la construction de son recueil (composé de textes écrits entre 1994 et 2002), dont le sommaire comprend:
Puberté en Karhaïde; 
La Question de Seggri; 
Un amour qu'on n'a pas choisi; 
Coutumes montagnardes; 
Solitude; 
Musique Ancienne et les femmes esclaves; 
L'Anniversaire du monde; 
Paradis perdus.
"Ces sept nouvelles [les premières] ont une structure commune: elles montrent, d'une façon ou d'une autre, par ou à travers un observateur (qui a tendance à s'intégrer à la population), des gens dont la société diffère de la nôtre, dont la physiologie même peut être différente, mais qui ressentent les choses comme nous."[…] La dernière et [la plus] longue nouvelle, Paradis perdus, ne suit pas ce schéma".


La première nouvelle du recueil, Puberté en Karhaïde, malgré son titre qui dans notre idiome répand des odeurs médicamenteuses d'infirmerie, est une histoire de non-amour.
Non! Ça ne veut pas dire que c'est une histoire triste (pas une histoire de cœurs brisés ou quelque chose de ce genre): je vous rappelle que le non-amour est à l'amour ce que les non-anniversaires sont aux anniversaires: la même chose mais à un autre moment - on dit aussi (demandez aux spécialistes que sont, en ces matières, respectivement, Lewis Carroll et Serge Gainsbourg) ananniversaire et anamour... tiens, finalement, je trouve qu'anamour c'est plus joli. Alors c'est une histoire d'anamour. Une histoire d'amour qui ne peut prendre place qu'à un moment bien précis.
On dirait d'ailleurs, tout simplement, que c'est une histoire sur la découverte de l'amour, si ça ne se passait sur cette fichue planète glaciale dont les habitants ne sont sexués qu'à temps partiel; en effet, la province de Karhaïde, vous savez où c'est: ça se trouve sur la planète Gethen, que vous avez déjà visitée (n'est-ce pas?) dans La Main Gauche de la Nuit. Vous n'avez pas lu La main gauche de la nuit? Qu'est-ce que vous faites encore là? Pardon, je me suis laissé emporter. Mais non, tout de même, si vous ne l'avez pas encore lu vous devriez. D'abord, si vous ne l'avez pas lu, vous devez vous sentir perdus au milieu de ces histoires d'Ekumen, de Cétiens et d'ansibles: ce roman est une bonne porte d'entrée dans l'univers de Le Guin. Et puis...  c'est un roman qui a été publié à une époque charnière; il serait intéressant de demander à toutes celles et ceux qui ont contribué à l'émergence, dans les trente dernières années, des études sur le genre si, par hasard, La Main Gauche de la Nuit n'aurait pas fait partie de leurs lectures d'adolescence…


Les trois nouvelles suivantes (La Question de Seggri; Un amour qu'on n'a pas choisi; Coutumes montagnardes) tournent autour d'un paradoxe qu'on pourrait résumer ainsi: on peut bien essayer de les rendre plus simples; on peut bien essayer de les rendre plus compliqués; mais rien ne coule jamais de source, rien, jamais, ne va de soi dans les rapports entre les sexes. Thème qu'on pourrait croire rebattu (de La Princesse de Clèves au Journal de Bridget Jones), et sur lequel Le Guin est revenue souvent (dans chacun de ses écrits, en fait): elle le traite pourtant, une fois de plus, brillamment, et sans facilités (pas tout à fait sans clichés toutefois: mais que celui qui n'a jamais cliché lui jette la première pierre).

J'avoue une tendresse particulière pour la cinquième nouvelle, Solitude, qui, elle, a pour thème principal la relation entre une mère et sa fille.
Et, en arrière-plan, la tendresse maternelle un peu envahissante de toutes les civilisations pour ceux qu'elles entendent faire profiter de leurs bienfaits.
Cette nouvelle porte un sous-titre: "Appendice à 
PAUVRETÉ: le second rapport sur Onze-Soro, du Mobile* Entselenne'temharyonoterregwis** Feuille; 
par sa fille Sérénité".
Certains paragraphes ont, pour des raisons compréhensibles, un peu de la sécheresse d'un rapport pour une académie; d'autres, au contraire... vous verrez bien.
Je l'aime au point que je lui consacrerai la totalité d'un des prochains billets de cette série consacrée aux nouvelles d'Ursula Le Guin.

À suivre...

Notes

* Mobile est le titre que portent les agents de l'Ekumen qui se rendent sur les planètes extérieures au système de Hain.
Ceux qui, sur la planète-mère, centralisent les informations reçues des Mobiles s'appellent, vous n'en serez pas surpris, des Stabiles.

** Oui, vous avez remarqué? Les personnages de Le Guin (héritage de - ou peut-être clin d'œil amusé à - certaine tradition de la science-fiction) ont des noms de famille difficiles à mémoriser (et ne parlons même pas de les prononcer). Heureusement qu'ils ont des prénoms de hippies.


Sauf indication contraire, les citations (paragraphes en vert) apparaissant dans le texte sans autre indication d'origine proviennent de la préface d'Ursula Le Guin à L'Anniversaire du Monde; les autres des différentes nouvelles de ce même recueil.


Le site officiel d'Ursula Le Guin;
sa bibliographie selon wikipedia.

L'Anniversaire du Monde, nouvelles 
(The Birthday of the World, Harper Collins, 2002; 
traduction française de Patrick Dusoulier, 
Robert Laffont, 2006)


dimanche 27 juillet 2014

Des valises de Ronald Searle



Ronald Searle se trouvait bien à Tourtour, il y avait posé ses valises en 1975 et n’en est toujours pas reparti.

Desclozeaux et Gilles Blanchard ont aidé la municipalité de Tourtour à mettre en place une nouvelle exposition (au fil des années, c’est devenu une tradition) consacrée aux dessins de Searle, cette fois sur le thème: Autoportraits.



Le vernissage, c’est lundi (ses amis de Siné Mensuel insistent sur le fait que ce vernissage sera festif: on peut, je pense, les croire sur parole) mais vous avez tout l’été pour la voir: elle restera accrochée au sommet de sa colline, au château de Tourtour, jusqu’au 30 septembre 2014.
Cela vous fait une raison de plus (il n'en manquait déjà pas) pour faire un détour par Tourtour quand vous sillonnerez les routes du Midi.


Un petit salut, en passant, à Matt Jones qui, après avoir organisé l’an dernier l’exposition Searle in America, continue à exhumer (et à accrocher sur le blog Perpetua) des documents peu connus ou
carrément inconnus!


Illustration © The Ronald Searle Estate & Mairie de Tourtour

vendredi 23 novembre 2012

Au douzième singe de minuit



Aujourd'hui 22 novembre, c'est la Saint Terry Gilliam.


Bonne fête à tous les Terry Gilliam.


Illustration: Singe, estampe 
d'après une peinture d'Hakuin Ekaku.

mercredi 11 juin 2008

Happy unbirthday, Richard

Richard Brautigan est né en 1935. A ta naissance, il aurait donc pu - s’il avait été présent - te tenir maladroitement quelques instants dans de grands bras osseux d’adolescent dégingandé de 19 ans.

Quand, en 1958, il a publié son premier recueil de poèmes, tu aurais été assez grand pour célébrer cet événement en décrivant, à quatre pattes, quelques cercles autour de lui en imitant le bruit de la locomotive.

Quand, dix ans plus tard, il publia La Pêche à la Truite en Amérique, tu avais juste l’âge requis pour concevoir l’idée perverse d’essayer de le mettre dans l’embarras en lui demandant, d’un air innocent, s’il se souvenait combien il avait pris de truites la dernière fois que vous aviez passé ensemble une journée au lac.

Le 25 octobre 1984, tu aurais pu être en train de déchirer le troisième brouillon d’une lettre dans laquelle tu lui aurais demandé, sur un ton d’abord aggressif, puis sarcastique, et enfin, dans la dernière version, faussement détaché, pourquoi il n’avait pas répondu à l’invitation à ton trentième anniversaire que, quelques mois plus tôt, tu lui aurais envoyée (cette fois, tu t’y étais pourtant pris à temps, n’est-ce pas ?), quand une voix inconnue, au téléphone, t’aurait appris sa mort.

Rien de tout cela n’est arrivé, et il devait encore s’écouler des années avant que tu n’apprennes qu’avait un jour existé quelque part un homme du nom de Richard Brautigan, et plus longtemps encore avant que tu ne réalises qu’il te manquait, comme pourrait te manquer un grand frère dont tu regretterais de n’avoir pas été plus proche quand il en était encore temps.