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lundi 27 février 2023

Sale temps pour les bars-tabacs

 François Hadji-Lazaro, fondateur de Pigalle et des Garçons Bouchers, est mort avant-hier. Ce n'est donc pas de si tôt que nous aurons, lui et moi, l'occasion de  fêter un prochain anniversaire ensemble (les dates de nos anniversaires ne sont séparées que par quelques jours) et c'est bien dommage: peut-être rattraperons-nous  le temps perdu en faisant pour notre cent-vingtième une fête à tout casser?  Nous inviterons Topor, bien sûr.

... mais les étoiles, elles étaient là...

 
© Boucherie Productions


lundi 18 octobre 2021

Par une porte avec un miroir: Silvina Ocampo, Inventions du souvenir

 

— Y tenemos más miedo que usted, porque no sabíamos que vivíamos en un mundo raro y gracias a usted lo hemos descubierto.
— Et nous avons encore plus peur que vous, car nous ne savions pas que nous vivions dans un monde étrange, et nous venons de le découvrir grâce à vous.

Silvina Ocampo,
La tête de pierre (La cabeza de piedra),
dans Mémoires secrètes d’une poupée

 

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.


Silvina Ocampo avait déjà confié au papier les Mémoires secrètes d'une poupée. Mais elle avait encore beaucoup de secrets à écrire. Dans Inventions du souvenir, elle a écrit (en vers) les secrets d'une petite fille, que  Silvina Ocampo doit avoir bien connue, sûrement, pour qu'elles s'en soient confié autant l'une à l'autre, de secrets. En les lisant il arrive qu'on se demande "Mais… ce secret-là, c'est le secret de qui?", car parfois Silvina Ocampo en parlant de la petite fille dit "elle", parfois elle dit "je", et parfois elle dit "elle" et "je" dans la même phrase. Pourquoi? C'est un secret.
Voilà un exemple d'une de ces phrases où Silvina dit à la fois "elle" et "je":

Se rappelant les vicissitudes de la vie
elle m'avait dit un jour:
je suis arrivée à la conclusion que tous les moments
peuvent être mis profit,
particulièrement ceux qui nous semblent le plus inutiles :
le temps de la pauvreté,
le temps de la maladie,
le temps du désenchantement,
le temps  du dégoût,
le temps du regret.
Mais plus que tout autre le temps de la maladie,
qui semble plus irrémédiablement perdu.

Ça, ça ressemble plus à quelque chose qu'une grande fille dirait à une petite fille, qu'à quelque chose qu'une petite fille dirait à une grande fille, non? Inventions du souvenir, c'est un livre sur le partage des secrets: tout le monde sait qu'un secret c'est une chose qu'on ne peut pas dire à tout le monde, mais à certaines personnes, on peut. Par exemple Silvina et la petite fille, elles peuvent.

 "Comme The Prelude, Inventions du souvenir est composé de fragments écrits à différentes époques: les premiers remontent approximativement à 1960; les derniers à 1987. L'ordre des souvenirs n'obéit pas à une chronologie stricte mais possède une cohérence narrative secrète qui ne peut procéder que d'un talent poétique infaillible": Ernesto Montequin nous explique tout dans un avant-propos écrit dans le style sérieux des avant-propos (" afin de préciser les époques que recouvrent ces souvenirs et de pouvoir les situer dans les contextes où ils se sont déroulés, il convient d'avoir certains éléments présents à l'esprit…", vous voyez?); il se souvient parfaitement, Ernesto Montequin, il ne l'a pas inventé, que Silvina Ocampo est née le 28 juillet 1903 dans la maison située au 550, rue Viamonte.
Silvina Ocampo, elle, se souvient que

La maison de ses parents
communiquait avec celle de ses grand-tantes
par une porte avec un miroir…

Les notes rédigées par Anne Picard nous apprennent, elles, que "la fille de l'air, qu'on appelle aussi tillandsia, est une plante de la famille des broméliacées, elle se fixe sur des végétaux, des rochers, des arbres".
Tout ça ce ne sont pas des secrets, toutes ces informations peuvent se retrouver dans d'autres livres.
Mais le long poème en vers irréguliers  nous apprend des choses qui ne se trouvent  dans aucun autre livre, car qui pouvait s'en souvenir, sinon Silvina Ocampo et la petite fille?
Silvina Ocampo, par exemple, savait exactement à quels moments la petite fille a pleuré pour de vrai, et ce qui se passait ensuite.

Mais quand elle pleurait pour de vrai
Personne ne s'en apercevait.
"Tu es enrhumée?" lui demandait-on.

Pleurer pour de vrai sans que personne ne s'en inquiète.
Dire un gros mensonge et être félicité pour sa franchise.
Dire la vérité et être traitée de menteuse.
Frissonner de dégoût et entendre quelqu'un dire "Cette petite n'est pas assez couverte".
Ce sont des choses qui vous arrivent quand vous êtes petit. Petit, vous êtes entouré d'adultes qui pensent que s'ils vous caressent les cheveux vous vous direz forcément que tout va bien.
Tout ça, vous ne l'oubliez pas, tandis que vous pouvez oublier comment s'appelait un visiteur autour de qui tout le monde s'empressait; vous pouvez oublier le nom d'une personne, mais pas l'intonation de la voix de votre mère quand elle prononçait ce nom; oublier à quel moment vous avez quitté une ville pour une autre, à quoi ressemblaient la gare de départ et celle d'arrivée, mais pas quel parfum on sentait en entrant dans une pièce; comment était meublée une chambre, mais pas qu'il y avait un ange au-dessus du lit.

Mais avant de s'embarquer elle fit ses adieux à Palermo.
Elle ignorait qu'elle faisait ses adieux.
Au moment de faire nos adieux
Nous ne savons jamais que nous faisons nos adieux.

Les adieux, c'est une des choses qu'il faut que, plus tard, les souvenirs inventent.  

Les jours passent, même si ça n'en a pas l'air.

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.

Inventions du souvenir de Silvina Ocampo,
traduit de l’espagnol (Argentine)
et annoté par Anne Picard,
avant-propos et note sur l'édition par
Ernesto Montequin, 2021,
Editions Des Femmes /Antoinette Fouque.
ISBN 978 2 7210 0721 6
EAN 978 2721007216

 

Quelle jolie petite fille!
On dirait une poupée.

 

Image: Silvina Ocampo en 1908 "tous droits réservés"

mardi 11 mai 2021

Histoire avec un cadeau dedans

 

L'histoire de la poupée de Kafka a intrigué beaucoup de gens. À tel point que certains ont écrit à Snopes - vous savez, le site de fact-checking - pour leur demander de la fact-chéquer. Diagnostic de Snopes: unproved.
Les gens de Snopes ont pris la chose au sérieux, et ils ont fait des recherches (sur le net évidemment, where else?) - sans rencontrer de difficultés majeures: si vous décidez de faire ces recherches par vous-même, ça vous prendra un quart d'heure. Vous apprendrez même que l'histoire est mentionnée dans un livre de Paul Auster: ça vous intéressera si comme moi vous aimez bien Paul Auster, sans pour autant avoir encore lu tout ce qu'il a écrit.

The vignette has enjoyed waves of popularity on social media in recent years and saw a resurgence in February and March 2021, prompting inquiries from Snopes readers. One especially influential iteration of it came in October 2011, when the psychoanalyst and writer May Benatar recalled the story in a column for HuffPost. That piece appears to have been the original written source of the wording of the final, touching message from Kafka: “Everything you love will probably be lost, but in the end, love will return in another way.”
Paul Auster included the doll story in his 2005 novel “The Brooklyn Follies,” and it inspired the March 2021 graphic novel “Kafka and the Doll” by Larissa Theule and Rebecca Green

Ils soulignent, notamment, que seules deux des sources de l'histoire rapportent un témoignage "de première main", toutes les autres étant des fictions dérivées de celles-ci:

... a “simple, perfect and true Kafka story,” which  [Dora] Diamant had originally relayed in person to Marthe Robert, a French Kafka translator, in the early 1950s […] ... according to the Irish-American Kafka scholar and translator Mark Harman, Diamant told a slightly different version to Max Brod...

Pour ma part, je ne mets pas en doute la fidélité des souvenirs de Dora Diamant; pourquoi le ferais-je? À votre avis, si je résumais devant deux personnes différentes à quelques années d'intervalle un échange de lettres que j'ai eu en 1985 avec… (peu importe, ça ne vous regarde pas), croyez-vous que je le ferais deux fois de la même façon?

Ce qui m'agace, c'est qu'il y ait tant de gens qui se soient cru permis - sans doute même s'y sont-ils senti obligés, tant est forte autour de nous la pression pour faire entrer les fictions dans des normes (celles dictées par, disons, pour faire court, "la société du spectacle") - d'enjoliver l'histoire, de lui trouver une fin bien conclusive
(on a retrouvé la petite fille soixante ans après:
elle allait bien, merci de demander
)
et, de surcroît, moralisante
(il y avait un papier caché dans la poupée,
paré de toute l'autorité
d'un message de l'au-delà!
).
Bref, une Hollywood Ending.

Une chose pourtant est sûre:
ce n'était pas son truc, à Kafka, les Hollywood Endings.
Kafka n'écrivait ni pour Fox, ni pour HBO, ni pour Netflix, et s'il a écrit Amerika, ce n'était pas dans l'espoir qu'il soit un jour adapté sur le Disney Channel.

Dan MacGuill, le fact-checker qui signe l'article de Snopes, choisit de laisser le mot de la fin (et je trouve ce choix singulièrement approprié) à un personnage de fiction: 

Tom Glass, the character who tells the tale in Paul Auster’s novel “The Brooklyn Follies”, describes the profound effect of the fake letters on the girl:
    "By that point, of course, the girl no longer misses the doll. Kafka has given her something else instead, and by the time those three weeks are up, the letters have cured her of her unhappiness. She has the story, and when a person is lucky enough to live inside a story, to live inside an imaginary world, the pains of this world disappear. For as long as the story goes on, reality no longer exists."



mardi 9 mars 2021

Une rencontre dans un parc

 

Peut-être ce mois de Mars entend-il nous montrer sa bonne volonté en nous réservant quelques surprises agréables?
Tenez, par exemple: il nous promet pour bientôt un nouveau livre illustré par Rebecca Green! Sa sortie était, de longue date, annoncée pour le 9 Mars par son éditeur, Viking Books; et le 9 Mars c'est aujourd'hui! Il est un peu tôt, je vous l'accorde, pour vous précipiter chez votre libraire: mais un(e) lecteur(euse) averti(e) en vaut plusieurs. J'aime bien Rebecca Green, je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit. Mais je bavarde, je bavarde et je ne vous ai pas encore dit le titre du livre:
 

Kafka and the Doll!

 Si vous vous intéressez aux mêmes choses que moi, ce qui est probable puisque vous voilà en train de lire ceci, vous connaissez déjà le roman que Fabrice Colin a écrit il y a déjà quelques années: La poupée de Kafka (synchronicité: la même année, Didier Lévy (texte) et Tiziana Romanin  (illustrations) avaient déjà tenté la mise en image de cette histoire, dans une collection pour enfants chez Sarbacane: Franz, Dora, la petite fille et sa poupée).
Le livre qu'ont co-signé Larissa Theule et Rebecca Green, et celui de Colin, sont basés sur le même récit, répété ici et là depuis pas mal d'années (à l'origine, l’histoire de la poupée a été rapportée par Dora Diamant à deux des biographes de Kafka, son ami Max Brod et Marthe Robert), que certains ont dénoncé comme sûrement imaginaire: enfin Kafka, quoi! KAFKA! Ce grand homme qui a donné à toutes les langues de la planète un terrifiant adjectif* modelé sur son nom, un adjectif qui n'a pas d'autre rival en noirceur que UBUESQUE! Comment cet auteur pour gens sérieux, que la postérité a si strictement redingoté et cravaté de noir, aurait-il perdu du temps (alors qu'il avait de grands romans à achever), à écrire les aventures d'une poupée voyageuse?
Moi je suis tenté d'y croire, comme Colin. Son roman est un peu trop bavard (comme moi!!!), mais il traite sans sensiblerie cette histoire presque trop belle pour être vraie.
Je suis curieux de voir ce que  Larissa Theule, dans ce livre qui, selon l'éditeur, s'adresse aux 4 - 8 ans, aura fait de cette anecdote.

Sur son blog, Rebecca Green parle avec passion de la façon dont elle aborde son travail d'illustratrice - "My favorite way to celebrate a book is by sharing the illustration process!", dit-elle - je vous recommande, par exemple, le making-of de Madame Saqui, Revolutionary Rope Dancer -

et  dans le billet de ce mois-ci, elle nous raconte comment elle s'y est pris pour illustrer Kafka et la poupée:
"The first tests were pure exploration. I thought Irma might have short hair, I tried a more animation-y style, and I even thought for a second, I’d do the book three-dimensionally. While that last one is a dream I hope to make happen someday, it was impossible for this project. "

Les premiers tests furent de simples explorations. Je me suis dit qu'Irma (c'est la poupée) pourrait avoir les cheveux courts... j'ai essayé un style un peu "dessin animé"... j'ai même songé un instant que je pourrais illustrer le livre en saynètes à trois dimensions. Ça, c'était un rêve,  un rêve que j'espère réaliser un jour, mais dans le cadre de ce projet-ci, c'était impossible.

Elle pratique un style d'illustration assez classique, mais parfois elle sort des sentiers battus et, comme ici, entre dans la Troisième Dimension:

Non, votre écran n'est pas déréglé (clic!).
Vous venez d'entrer dans la Troisième Dimension.

Ça ce n'est pas un travail de commande, c'est une de ses recherches personnelles.


Treasures untold.

Non seulement j'aime bien tous les petits détails, mais je trouve que l'ensemble est supérieur à la somme de ces détails.
J'aimerais bien voir Rebecca Green, un jour, illustrer tout un bouquin de cette façon.
Et je pense que, pour Kafka and the Doll, ce procédé aurait été particulièrement bien adapté: je ne suis pas surpris que Rebecca ait été tentée par cette idée. J'imagine bien un Kafka de pâte à sculpter, ou de papier mâché "à la manière de Rebecca Green": un chapeau bien enfoncé sur une tête stylisée - les traits anguleux arrondis par le polissage de la pâte, de grands yeux très noirs et une bouche souriant, à peine, d'un sourire de Joconde - sortant d'un col dur en bristol; et une petite fille et une poupée  dans des robes de même matière (en papier crépon?) mais de couleurs différentes. Rebecca Green et son éditeur ont choisi un parti différent, privilégiant la simplicité. Contraintes de temps, de budget, j'imagine... On ne peut pas tout avoir: pour autant, je n'en suis pas moins impatient de voir à quoi ressemblera ce livre.
 

En attendant, allez voir le site de Rebecca Green!  

Kafka and the Doll, "Viking Books for Young Readers", 2021


* Nous traversons une période KAFKAÏENNE! N'est-ce pas le bon moment pour retourner vers Kafka?

images © Rebecca Green

jeudi 18 août 2016

Rendez-vous au prochain jubilé


Pendant la réception qui suit la cérémonie, j'ai l'occasion (sans intention délibérée: c'est plutôt un mouvement de la foule des invités qui m'a porté là, et je serais bien en peine de trouver quelque chose à lui dire si les circonstances venaient à l'exiger) de m'approcher de la Reine assez près (il n'est pas de protocole qui n'ait quelques failles) pour qu'elle remarque ma présence. Elle paraît lasse et indifférente, bien qu'elle sourie parfois mécaniquement. Tassée dans son fauteuil, elle semble toute petite, et accuse son âge bien plus que sur les films et les photos.
Mais son regard s'arrête sur l'épinglette d'argent en forme de minuscule poupée articulée que je porte à mon revers, là où les autres convives arborent leurs plus prestigieuses décorations. Elle lève les yeux et m'adresse son premier sourire non-officiel de la soirée.
"Savez-vous que c'est moi qui ai lancé la mode de ces petites broches-poupées, il y a… longtemps?…"

 
Elle semble compter les années.


" … longtemps."




jeudi 29 août 2013

Durcissement progressif des consignes de sécurité?


La science des rêves peut bien être pleine de lacunes, de zones d’incertitude, s’il est un domaine dans lequel le rêve se montre bon pédagogue, c’est celui de l’art narratif.

Ainsi, il n’est pas de rêve qui omette d’illustrer par l’exemple ce pont-aux-ânes de l’art des conteurs:
« quand tu ne sais pas, ne t’arrête pas, improvise ».

Voilà un rêve de cabine de poids-lourd.
Le soleil est bas, ses rayons obliques, presque horizontaux: ils éclaboussent de reflets les surfaces verticales des dossiers des trois sièges couverts de plastique gris, usé, crevassé, celui du siège le  plus éloigné du volant est rapetassé de bandes d’adhésif noir, celui du conducteur laisse échapper de la bourre blanchâtre aux angles: manifestement, le rêveur a une idée précise de ce à quoi il faut que ressemble une cabine de camion.
Dans le rêve voici qu’apparaît - il n’était pas là tout à l’heure - un professionnel, apparemment, du camionnage, occupé à donner des consignes de sécurité à un groupe de néophytes, lui aussi surgi de nulle part: il ne craint pas de pimenter sa leçon de parenthèses dramatiques:

« Si ça explose: 228 kilos! Vous êtes mal. »

Mais de quoi parle-t-il?
Que veut-il dire avec ses 228 kilos  (il a énoncé le chiffre avec assurance)?
C’est le poids d’un moteur de camion?
La pression recommandée pour les pneus?
Ça, je ne saurais le dire, neanche per sogno.
Pas de doute pourtant, il parle bien comme un routier, il doit connaître son affaire; aussi son auditoire l’écoute religieusement, serré autour de lui sur le parking, sans prêter attention à ma présence dans l’habitacle.

Probablement ces visites guidées sont-elles jugées indispensables par la commission de sécurité.

Tout de même, je souffre un peu de sentir mon espace personnel envahi.

Dire que tout à l’heure, quand le rêve a commencé, c’était moi le seul maître à bord de ce puissant engin: je m’y sentais chez moi malgré son apparence délabrée. Je venais de mener à bien une des opérations de maintenance poids-lourd pour lesquelles je me sens sûr de ma compétence, de jour comme de nuit: accrocher,
juste à côté de la poupée suspendue au plafond de la cabine,
à l'angle du pare-soleil, un bouquet de lavande fraîche.



vendredi 16 août 2013

In Perky Pat's salad days



Algésiras, notre amie à tous, nous fait part, dans un récent billet, de son inquiétude: jusqu'à quel point sont-elles addictives, ces fameuses vidéos, que je la laisse décrire dans les termes de son choix:
"y'a des japonais sur youtube qui se filment en train de jouer avec leurs re-ments (en fait ils présentent leur collection, tout simplement). Re-ment est une marque de miniatures en plastique assez réalistes et concentrée principalement sur la bouffe. Les vidéos donnent l'impression de voir des géants (enfin, juste leurs mains), qui jouent à la dînette."

Et de citer des exemples, à voir sur youtube: ici, , et ...
À juste tire, elle s'interroge:
"Ce que je n'arrive absolument pas à m'expliquer, c'est pourquoi c'est aussi addictif. Ca a un effet hypnotique et calmant. Au bout de la 5eme video tu te dis "mais qu'est-ce que je fous"? Au bout de la 20eme, tu te dis "il m'en faut d'autres". -_-;; Est-ce que c'est parce que ça ramène à l'enfance? Je sais pas, mais je ne suis pas la seule, si j'en crois les millions de vues."

Que lui dire, amis lecteurs?
Ne lui devons-nous pas la vérité?
La révélation ne sera-t-elle pas trop terrible?

Des géants (enfin, juste leurs mains),
qui jouent à la dînette

Les travaux du psychologue Alton J. DeLong montrent que la manipulation d'objets d'usage quotidien, mais reproduits en miniature, a des effets surprenants sur le psychisme.
Merci à Chris Kearin, qui, en citant, sur son blog Dreamers Rise, un essai de Douglass W. Bailey (consacré à la pérennité millénaire de la pulsion, chez les humains, à produire des miniatures, et qui mentionnait cette étude), m'a aiguillé vers cette piste!
Pour rester simple: quand notre attention se focalise sur des objets  de taille réduite,  nous entrons dans un autre monde, dans lequel notre perception du temps est altérée et nos capacités de concentration sont affectées.
Dans une série d'expériences, menées tout au long des décennies 1980 et 1990, à l'université du Tennesse puis à celle du Texas, DeLong a établi que lors qu'on demande à des sujets de s'imaginer dans un monde où tout est à une échelle plus petite que dans leur environnement habituel, ou quand on les place dans un environnement construit à une échelle plus petite que la normale, ils avaient la sensation que le temps avait passé plus vite qu'il ne l'avait fait en réalité.
Ces expériences ont donné des résultats similaires avec des enfants d'âge scolaire et avec des étudiants de l'université. Significativement, les participants à ces expériences n'avaient pas conscience de l'altération de leur perceptions.

Edward T. Hall,  anthropologue,  résume ainsi ces expériences:

 DeLong created environments that were 1/24 th, 1/12 th, 1/6 th and full scale, then had his subjects "project" themselves into the test environment and imagine interacting with the human figures he had placed in there. The subjects indicated when they thought thirty minutes had passed, while De Long kept track of the actual time. The result was that subjects who were "in" the 1/6 th scale room had sixty minutes of subjective experience in ten minutes. Similarly, five minutes elapsed for a sixty minute experience in the 1/12 th scale room, and two and a half minutes in the 1/24 th scale room. Apparently our sense of time is predicated on relative movement through space. If our subjective sense of time is to remain constant, then, being in a smaller space requires speeding up to get in a "normal amount" of movement and interaction in the limited space available. 
(Edward T. Hall, The Dance of Life, pp. 136-138; cité par David Gordon et Graham Dawes dans Expanding your World)

"DeLong conçut des environnements aux échelles 1/24, 1/12, 1/6 et enfin 1/1; il demanda ensuite à ses sujets de se "projeter" dans ces environnements et d'imaginer des interactions avec les figurines qu'il y avait placées. Il était demandé aux sujets, chaque fois qu'ils estimaient que trente minutes s'étaient écoulées, de le signaler à l'expérimentateur, tandis que DeLong mesurait précisément la durée écoulée. Les sujets qui avaient eu à se projeter dans un environnement au 1/6 avaient vécu soixante minutes d'expérience subjective en dix minutes. Cinq minutes étaient perçues comme soixante dans la pièce à l'échelle 1/12, et deux minutes et demi dans celle au 1/24. Apparemment notre sens de la durée est relié à l'ampleur de nos déplacements dans l'espace. Notre perception subjective du temps restant constante, occuper subjectivement un espace plus petit nous fait accélérer le temps pour faire correspondre la durée perçue à la quantité de mouvement et d'interaction "normalement" permise dans l'espace limité qui nous est accessible."


Cette illustration permet de visualiser 
l'effet  de "rétrécissement subjectif"
produit sur le cerveau humain par le passage d'un environnement
à l'échelle 1/1 à un environnement à 'échelle 1/6.

Avisé lecteur, 
tu sais déjà que bien avant ces expériences menées de 1980 à 1994 
- en 1963 précisément - Philip K. Dick
dans la nouvelle The days of Perky Pat 
- récit encore assez classiquement dystopique mais aussi matrice du Dieu venu du Centaure (The Three Stigmata of Palmer Eldritch), roman dans lequel il devait plus tard développer l'idée dans des directions inattendues - 
l'avait annoncé:
dans moins d'un siècle, nos descendants, réduits à se terrer dans les cités-puits des futures colonies de Mars ou de Saturne, vivront par procuration, pendant les maigres loisirs que leur laissera l'exploitation des ressources minières exogènes dont dépendra alors le futur de l'humanité, des aventures d'un romanesque désespéré avec leurs minuscules compagnes, les poupées Perky Pat.

Illustration de Steve Young pour
The Three Stigmata of Palmer Eldritch

Quel terrible destin que celui d'un précog comme Philip Kindred Dick.
Bien qu'il fût dépourvu des brillants titres universitaires d'un DeLong ou d'un Hall,  on a toutes raisons de croire que ses étonnantes facultés psi (en particulier ses capacités de précognition) le signalèrent dès 1956 à l'attention d'un groupe d'investisseurs peut-être venus du futur - ou peut-être pas: la controverse à ce sujet est loin d'être éteinte. Les exégètes de l'œuvre de Dick s'accordent plus ou moins, cependant, pour désigner cette entité du nom de Combinat.
Sur les termes exacts de l'accord qu'ils lui proposèrent, on manque encore cruellement d'éléments: seules traces de leurs échanges dans les archives de l'écrivain, quelques fragments de carton d'emballage portant des phrases ambiguës, un vieux miroir rayé, des annotations d'une main non identifiée sur certains manuscrits, des ébauches de lettres faisant de vagues allusions à des engagements plus vagues encore…
Ce qui est établi (cela ressort d'un brouillon de 1962 qui pourrait aussi bien être celui d'une nouvelle encore à écrire que celui d'un mémo destiné à une société de conseil en développement), c'est que l'écrivain californien estimait que pour mieux contrôler le marché (encore purement hypothétique à cette date) de figurines au 1/6 et au 1/12, dont l'identité commerciale elle aussi restait à définir, ainsi que des accessoires associés, les ayant-droits de ces produits devraient employer des précogs qui évalueraient leur future popularité. Cette idée à elle seule était, à  l'époque, assez révolutionnaire.

Je vous fais grâce des spéculations qu'aujourd'hui encore cette théorie suscite dans le pléthorique fandom de l'écrivain. Selon une hypothèse communément admise, pour complaire à ses commanditaires si soucieux d'anonymat, il dut déguiser ses visions prospectives en romans de science-fiction. Peu à peu, cette production de textes codés prit le pas sur ses autres activités littéraires. Les allusions contenues dans la nouvelle The days of Perky Pat (pourtant passée presque inaperçue lors de sa parution) ayant paru trop transparentes aux spécialistes de la sécurité du Combinat. des pressions de moins en moins discrètes furent exercées sur l'écrivain pour qu'il altère la trame de ses récits d'anticipation: pendant de longs mois, Dick reçut des messages par les canaux les plus divers, billets à l'intérieur d'emballages de pizzas, graffitis sur le miroir de sa salle de bain, phrases à double entente dans les bulletins météo. En 1965, pour donner des gages à ses employeurs, il choisira de brouiller les pistes en truffant  Le Dieu venu du Centaure de clichés empruntés au space-opera le plus conventionnel - métamorphes Proxiens, modes décadentes, gadgets cybernétiques omniprésents, arguties pseudo-théologiques - et obtiendra ainsi un peu de répit. Cette stratégie d'offuscation, qu'il perfectionna continuellement dans les deux dernières décennies de sa carrière, si elle semble avoir apaisé les craintes de ses mystérieux employeurs, eut aussi pour effet, ironiquement, de lui aliéner une partie de ses lecteurs férus de science-fiction plus classique. C'est ainsi que le plus grand visionnaire du siècle dernier laissa l'image d'un conspirationniste illuminé à sa postérité immédiate.

Philip K. Dick
par Robert Crumb


Déjà, pourtant, au moment même où vous lisez ceci, des prévisionnistes (des précogs?) au service de ce qui n'est pas encore le Combinat,  mais qui le deviendra et qui au siècle prochain commercialisera ces brimborions funestes, travaillent dans l'ombre à définir avec quels consommables leurs successeurs devront accessoiriser Pat pour que son interaction avec ses partenaires humains atteigne une une efficacité maximale: moule à manqué? théière de Wedgwood? porte-jarretelles à dentelles tuyautées? fauteuil Saarinen, ou banquette Chesterfield? Ces études de marché laissent des traces un peu partout sur le net, impossibles à relier entre elles mais si omniprésentes qu'elles définissent déjà une mode, ou du moins une ensemble de trends; je n'encombrerai pas cette section avec des liens, vous trouverez bien vous-mêmes.

Pendant ce temps, dans le laboratoire de neurosciences du  Karolinska Institute de Stockholm, les  professeurs Ehrsson et Van der Hoort poursuivent les travaux entamés par Alton DeLong, plus loin, toujours plus loin, dans la voie qui mènera au futur décrit dans Le Dieu venu du Centaure. Eux travaillent sur un aspect particulier de la proprioception: la perception intuitive de la taille du corps. Bientôt les barrières de taille qui séparent les humains des poupées seront abolies et la projection dans un espace-temps altéré où la durée subjective sera multipliée ad libitum sera une procédure routinière.
Dans un futur proche, et sans qu'il soit besoin que des extra-terrestres débarquent, nous serons tous si absorbés par nos petites poëles à frire et nos minuscules moules à gâteaux, nous passerons chaque nuit tant d'années subjectives entourés de nos tribus virtuelles, nos familles idéalisées, nos petits pois et leurs inséparables compléments, les princesses,  que nous perdrons complètement de vue que nous creusons douze heures par jour des galeries de mine.

Et dans cent ans, aux colons martiens fourbus et désabusés qui recueilleront les bribes de notre héritage, ces jours brumeux d'été où il nous arrivait d'abandonner quelques instants nos claviers pour jouer avec nos woks et nos turbotières en plastique, nos artichauts et nos broccolis de silicone, sembleront un lointain paradis perdu, un âge d'innocence.



Toutes les images illustrant ce billet 
(à l'exception du portrait de Philip K. Dick par Robert Crumb
sont © The Perky Pat and Connie Companion Products ltd.