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vendredi 3 juillet 2026

Quêtes fantastiques: y aller pas à pas

 Un récent billet de Phersv a valu à notre blog un afflux exceptionnel de visiteurs; essayons (dans la mesure de nos moyens) de lui rendre la pareille. 
Son billet du 29 juin sur son blog Anniceris ne met pas seulement en lumière un jalon peu connu de l'histoire de la fantasy romanesque: Phantasmion, de Sara Coleridge (de l'intéressante famille Coleridge); il en souligne la proximité avec un très long poème de Robert Southey (un ami de la famille en question!), Thalaba the Destroyer, inspiré des Mille et Une Nuits. Prudent, notre ami blogueur nous met en garde: ce ne sont pas des page-turners, leur verbosité décomplexée lasse vite le lecteur contemporain! Dans un billet plus ancien, il avait fait les mêmes réserves sur la fameuse épopée de Spenser, The Faerie Queene qui, dit-il non sans malice, fait partie des "Grands Illisibles" du Canon occidental, un énorme poème que seuls des érudits et des étudiants en littérature anglaise doivent encore lire en entier.  Plus sévère encore pour Southey, Phersv commente: "Le texte paraît illisible tant il est répétitif mais Shelley ou Keats l'avaient adoré (et je ne peux pas croire que Tolkien n'en ait pas eu quelque influence inconsciente)". En outre, il précise (en réponse à un commentaire) que du poème de Southey on ne connaît pas de traduction française et que même en anglais, il n'y a que des reprints de vieilles éditions, pas de rééditions annotées ou révisées.
On l'a compris, si on ne peut manquer de ressentir, pour la pionnière Sara Coleridge, admiration et sympathie, on ne se sentira pas obligé de partir à la recherche des œuvres de Southey et de Spenser.
Mais Phersv n'en reste pas là: c'est la généalogie de la fantasy qui l'intéresse (justement, nous aussi!) et il mentionne une série d'auteurs beaucoup plus accessibles, à commencer par Jacques Cazotte (le diable amoureux!) qui avait déjà écrit une parodie fantastique des Mille et Une Nuits, Mille et Une Fadaises (en 1742) puis en avait rédigé une Suite publiée en feuilleton dans le Cabinet des fées  (le Cabinet des fées est aujourd'hui partiellement disponible en poche), puis The Princess and the Goblin  de George MacDonald, The Worm Ouroboros d'Eddison, et le très curieux The Blazing World, de Lady Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle: une œuvre non sans quelque parenté avec la Clélie de Madeleine de Scudéry ou l’Astrée d'Honoré d'Urfé, mais avec injections de bizarreries quasi science-fictionesques,  de beaucoup de bruit et de fureur (et de proto-féminisme!).
Les "Grands Illisibles" n'ont pas  été admirés que par leurs contemporains: The Faerie Queene a inspiré à Michael Moorcock sa Gloriana; l'Orlando de l'Arioste, à Chelsea Quinn Yarbro son Ariosto Furioso (et je me permets d'ajouter que l'épisode de Britomart fut une des inspirations d'Italo Calvino pour Le  Chevalier Inexistant).
Vous savez ce qu'il vous reste à faire: écrivez à votre tour une fantaisie bien héroïque, avec des chevaliers, des géants, des chevaux magiques, des oiseaux magiques, des fleurs magiques; des reines, des fées, pourquoi pas des reines des fées, des voyages dans la Lune: que tous vos serpents s'en mordent la queue, et Phersu rendra compte sur son blog de vos travaux et traverses! 


samedi 30 mai 2026

Observer des oiseaux (Antonio Tabucchi, 16)

 ... il entendit une voix qui appelait "Guidolino!"; 
il leva la tête et vit l'oiseau.
 
Les Oiseaux de Fra Angelico

Je vous ai longuement parlé d'Antonio Tabucchi, mais (si ma mémoire est bonne) la dernière fois c'était il y a longtemps. L'occasion vient de se présenter pour moi de lire un de ses recueils les plus discrets, certainement pas celui qui a fait le plus de bruit dans le monde des lettres (en plus, il ne prend pas beaucoup de place sur une étagère!): Les Oiseaux de Fra Angelico .
Courte lecture, mais bien plaisante: des textes brefs, dont le ton semblera familier aux fidèles de l'écrivain:  on connaît le goût de Tabucchi pour les conversations imaginaires, les lettres jamais envoyées, les confidences jamais entendues, les petites équivoques sans importance...
Modeste, Tabucchi en dit dans sa préface: "En tant que romans et récits ratés, elles ne sont que de pauvres hypothèses, ou d'impures projections du désir. Leur nature est larvaire: elles s'exhibent comme des créatures conservées dans le formol... "
À vous de décider si Tabucchi est trop sévère avec les douze petites proses qui constituent la deuxième partie du livre; en revanche, la première, celle qui donne son titre au recueil, je suis prêt à la défendre du bec et des ongles! Le texte qui se démarque des autres, celui que j'ai le plus aimé,  celui où Fra Angelico rencontre trois oiseaux qui lui parlent.

Un rêve? Non, une visitation.
 

Un coin de voile levé sur un mystère... non, deux mystères: Tabucchi nous révèle un des secrets les mieux gardés de l'Angelico - ignoré même de Vasari, son biographe - et en même temps, à mots couverts, il nous parle de son propre rapport à la création.

Le soir même il avait fini.
 Le crépuscule tombait et il se sentait un peu las.
 Il était la proie de la mélancolie
 que procurent les choses une fois terminées,
 quand il n'y a plus rien à faire 
et que le temps a passé.

Les Oiseaux de Fra Angelico 
(I volatili del Beato Angelico, Sellerio, 1987), 

traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para, 
Paris, Christian Bourgois, 1989
ISBN 2-267-00649-9
Poche: 10/18, 2009 
ISBN 2-264-02778-9

 

lundi 26 janvier 2026

Fragments et fantômes

Je dois des excuses aux habitués de ce blog: en ce début d'année j'ai été un peu moins occupé que l'an dernier, mais encore pas mal occupé, et ça m'a tenu un peu loin d'internet.
Vous ai-je manqué? Pas trop, j'espère: vous n'avez pas eu besoin de moi pour célébrer le cent-vingtième anniversaire de Robert Erwin Howard en vidant en son honneur force cornes d'hydromel, par Crom! Et pour prendre note que le trentième anniversaire des éditions du Bélial, ce sera toute l'année. L'exposition Art Spiegelmann et Joe Sacco à la galerie Martel Paris, celle qui s'appelait NEVER AGAIN!.. AND AGAIN... AND AGAIN... a été prolongée; avez-vous pu en profiter? une autre expo a pris la suite; celle-ci s'appelle Fragments d'expositions, car elle contient un peu de tout: de l'Éric Lambé, du Lorenzo Mattotti, du Stefano Ricci et du Brecht Vandenbroucke. Et en février, vous pourrez retrouver Valentina à Martel Bruxelles (si vous êtes à Bruxelles). Et l'exposition Les mondes de Colette à la BNF, entre septembre et janvier, vous avez sûrement trouvé moyen de vous y faufiler!
Mais à présent, vous ne pouvez pas rater sur le site de Stéphane du Mesnildot une exposition encore plus spéciale: une exposition fantôme! une exposition qui n'a jamais eu lieu, mais dont le blog Jours étranges à Tokyo conserve les traces. Ça, il était important que je vous le signale, pour auriez pu passer à côté.
Voilà comment cette exposition est devenue fantôme:

Avant de passer à 2026, il est temps de régler son compte à cette année maudite. 
Jadis les choses se dégradaient plus au moins lentement ; maintenant, avec l’effrayante rapidité de notre époque, elles disparaissent purement et simplement. J’en ai fait l’expérience avec une expo sur laquelle je travaillais depuis plus de deux ans et qui, en juillet, trois mois avant son ouverture a été annulée par son commanditaire, la structure en charge du Grand Palais Immersif. 

à Tokyo,  

on trouve des distributeurs automatiques de fantômes!


Et il ajoute un appendice sur son quartier préféré, Golden gai:

Après les tournages, bien sûr les fantômes, démaquillés, se retrouvaient  dans  les  restos  et  les. petits  bars  de Golden gai.

Au bistro Utamaro, à Golden gai

Images: Rina Yoshioka et Stéphane du Mesnildot 


vendredi 16 janvier 2026

I'm having a moment here. Don't spoil the mood.

Vous le savez sûrement déjà, lecteurs curieux de tout, mais je vous le rappelle à tout hasard: la diffusion de la deuxième saison de Frieren (l'anime) va commencer! 

Et puisque c'est la saison des vœux, c'est le moment d'en faire pour Kanehito Yamada et Tsukasa Abe, scénariste et dessinatrice du manga dont la série est l'adaptation, que des problèmes de santé ont forcé à mettre leur travail en pause, ce qui fait que le futur des deux séries, la dessinée et l'animée, est pour le moment plein d'incertitudes...

Le voyage vers Ende n'est pas terminé!

Image © Toho productions

 

 

jeudi 18 décembre 2025

Ça commence puis ça finit

  Cela commence ainsi.
Laura Barnett: Quoi qu'il arrive
 

Une fin pas réellement tragique, mais un peu triste quand même: celle de Ça a débuté comme ça...

 La partie était terminée.
Jean-Pierre de Lucovich: Occupe-toi d'Arletty 

... depuis le mois de Mars, le site n'est plus mis à jour.
Un site sur lequel découvrir des centaines d'incipits de livres de toutes sortes: de pulps comme de littérature blanche, de mémoires, de nouvelles, de biographies mais surtout de romans (des centaines je vous dis! je soupçonne que ce pourrait être un travail collectif).
Il n'y a pas qu'une façon d'écrire une première phrase: certains auteurs essaient, dès cette fameuse première phrase, de harponner le lecteur, d'autres affectent de s'en ficher royalement... les deux méthodes ont l'air de fonctionner.
Que penser d'un début comme:
 Aldo et Rosita Peyró – un couple mûr du quartier de Flores – adoptèrent un jour un singulier métier, qui éveilla la curiosité des rares personnes qui étaient au courant : ils livraient des pizzas à domicile, la nuit. (César Aira: Les nuits de Flores...? 
... il parle d'"éveiller la curiosité" avec une information apparemment banale? Ça doit cacher quelque chose, sûrement, se dit le lecteur à qui on ne la fait pas.
Et parfois c'est le contraire: on lit "Des rafales d’un vent glacial fouettaient l’abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse, faisant pénétrer entre ses murs une odeur de résine et de feuilles sèches", et la première impression est "Que de clichés!"... 
... puis on découvre que c'est l'incipit d'un livre intitulé "Le marchand de livres maudits" d'un certain Simoni (Marcello) et on se dit "Ah! Ah! Des livres maudits? J'achète!".
Très souvent ça a marché avec moi, je me suis demandé "Mais dans quoi veut-il nous embarquer?" en lisant un de ces incipits.

 Aux environs de cinq heures et demie, 
je fermai mon livre et commençai à 
chasser les clients du magasin.
Lawrence Block: La Spinoza Connection 

Habituellement quand je tire des rayons d'une librairie ou d'une bibliothèque un livre que je ne connais pas, je me garde bien de l'ouvrir à la première ou à la dernière page: savoir d'avance que ça commence mal, que ça finit bien (ou le contraire), ça spoilerait trop! Au lieu de ça j'entame le livre par le milieu, avec un paragraphe au hasard: ça me dit si le style va me plaire et si j'aimerais savoir ce qui vient après. Pas plus: je n'ai pas envie que le libraire me chasse!

 Si, à l’époque, j’avais su ces choses, 
est-ce que la situation serait différente 
aujourd’hui ?
Indigo Bloome: Le jeu des tentation
 

Vous avez, je suppose, entendu parler du test de la page 99, du prix de la page 111, ce genre de trucs... autant de méthodes pour se faire une idée des livres qu'on n'a pas lus (mais qu'on a peut-être envie de lire): à chacun ses préférences! 

 — Alors, qu’en dites-vous ?
Colin Dexter: Les silences du professeur  

Toutes les citations ci-dessus, faites dans un but informatif, appartiennent, évidemment, à leurs auteurs, etc etc... 

 

mardi 28 janvier 2025

A Barrel of Laughs, a Vale of Tears, and a ghost writer

Il est affamé, ce mois de Janvier.
À cause de lui nous n'avons plus de Gabriel Yacoub (de Malicorne) pour nous faire danser au son de l'épinette, de Jules Feiffer (de Mad, du NewYorker et d'un peu partout) pour nous faire rire de choses qui pourraient nous donner envie de pleurer, et de Bertrand Blier (du cinéma et de papa) pour nous tendre des mouchoirs (au cas où les deux autres n'auraient pas réussi à nous égayer).
Jean-François Kahn - ultime pirouette - a créé une dernière fois l'événement, en mourant un jeudi. Et ça ne suffisait pas à Janvier: Henri-Fréderic Blanc, le plus Marseillais de mes écrivains préférés, m'a fendu le cœur. Henri, j'ai le cœur fendu par toi. Alors, alors nous jouons plus alors? Ne crois pas t'en tirer comme ça, je parlerai encore de tes livres. Pourquoi pas du Discours de réception du Diable à l'Académie Française? Un peu de publicité pour tes talents de ghost writer, ça ne peut pas faire de mal à ta carrière posthume - parce que même devenu ghost pour de bon, je n'arrive pas à t'imaginer posant ta plume. 

Gabriel Yacoub 1952-2025
Jules Feiffer 1929–2025
Bertrand  Blier 1939-2025
Jean-François Kahn 1938-2025
Henri-Fréderic Blanc 1954-2025

 

 Au cas où le titre de ce billet vous laisserait perplexe: il emprunte à celui d'un recueil de Feiffer:   A Barrel of Laughs, a Vale of Tears (1996) 


mercredi 27 novembre 2024

Novembre, mois du souvenir?

 Vous devez vous dire, lecteurs attentifs, qu'en ce mois du souvenir, j'ai oublié beaucoup de choses: de vous rappeler les anniversaires de Masamune Shirow et d'Alan Moore; pour Masamune Shirow, c'était le 23, vous pouvez encore le lui souhaiter un peu en retard, quant à Moore, il est par ailleurs bien présent dans l'actualité, avec un gros livre de magie (un bumper book indeed) auquel il a travaillé (avec son quasi-homonyme Steve Moore) une bonne quinzaine d'années. John Coulthart  en a enrichi la maquette d'une ribambelle de fanfreluches qu'il a sorties de sa manche et il n'en est pas peu fier! Il en reparle ici. Et le livre? Vous pouvez aller en voir un peu.
Tout ça ce n'est pas à cause de trous de mémoire, c'est parce que tout le mois j'ai été très occupé ailleurs.
Ce dont j'aurais vraiment dû vous parler plus tôt, c'est du dernier Jaworski: une toute petite plaquette intitulée "Les Fauteurs d’Ordre"  (dans la collection Lunes d'encre de Denoël).


Ça parle d'un salaud ordinaire qui fait des saloperies ordinaires et à qui il arrive une saloperie ordinaire: un sujet que des nouvelles de Jaworski ont déjà traité avec plus de souffle (Mauvaise Donne, Profanation, Désolation...); si l'auteur a fait si court, c'est sans doute qu'il avait envie d'aller droit au but. Il se concentre sur l'enchaînement des faits, sans donner beaucoup de place au worldbuilding (à première vue - mais je peux me tromper - ça ne se passe pas dans l'univers du Vieux Royaume, mais dans un monde de fantaisie historique plus générique). Comme dit Alias, ce qu'on retiendra surtout, c'est que "toute ressemblance avec des événements récents n’est pas une coïncidence."
En effet, Oncle Alias a fait de cette nouveauté un compte-rendu très mesuré: "on a connu Jean-Philippe Jaworski plus subtil" et hasarde une hypothèse: " L’auteur, que l’on imagine très énervé pendant la réaction de ce texte, ne prend pas de gants pour montrer la montée du fascisme et ses effets." Et il conclut: "Je ne recommanderais pas forcément Les Fauteurs d’Ordre comme une lecture indispensable, mais pour son prix – une thune, soit cinq euros (ce qui, à la réflexion, fera sans doute plus qu’une thune en Suisse) – c’est une trentaine de pages qui se laissent lire sans déplaisir."
Oui, on peut imaginer Jaworski énervé. Dénoncer le fascisme est un travail de Sisyphe. Mais il paraît que,  si on a beaucoup d'imagination, on peut aussi imaginer Sisyphe heureux.

Et moi qu'est-ce que j'en pense? C'est du Jaworski, alors je prends. Si vous hésitez, vous les retrouverez sûrement plus tard, ces fauteurs, dans un recueil de nouvelles, en compagnie d'autres félons et canailles. Vous pouvez aussi le considérer comme un manifeste, et le faire circuler autour de vous comme d'autres l'ont fait en d'autres temps pour Indignez-vous!  de Stephane Hessel...
Ça faisait longtemps que je n'avais pas parlé de Jean-Philippe Jaworski dans ce blog! Ce n'est sans doute pas trop grave, il a fait parler de lui tout seul: ça ne vous a sûrement pas échappé, il a publié deux branches des Rois du Monde, des nouvelles et des articles un peu partout et tout récemment - je pense qu'on y reviendra - Le Chevalier aux épines! Trois tomes chez les Moutons Électriques, deux poches chez Denoêl.

image: © Denoël

jeudi 26 septembre 2024

Un duché en déshérence


Crad Kilodney était un aristocrate à l'ancienne mode. 
Enfin… il appartenait à l'aristocratie de l'Amérique du Nord, continent où les modes changent souvent, alors, à présent, "aristocrate à l'ancienne mode" ne veut peut-être déjà plus dire grand' chose. 
En son duché de Sherbourne (sur lequel il est inutile de chercher des précisions dans le Domesday's Book ou dans Burke's Peerage and Baronetage), on pouvait le rencontrer, à la fin du siècle dernier, au bord d'un trottoir, proposant aux passants - pour pas cher - les petits bouquins ("pamphlets", comme disent les Nord-Américains) qu'il écrivait, imprimait et brochait lui-même, et auxquels il donnait des titres engageants, comme, par exemple, Simple Stories For Idiots. Certains de ces pamphlets peuvent se retrouver dans leur édition originale sur AbeBooks, où l'on vous en demandera bon-bon. Vous ne pourrez pas en faire l'acquisition à meilleur prix, vous n'êtes pas pour ça au bon endroit au bon moment: ça vous fait un point commun avec Crad Kilodney, qui fut toute sa vie en décalage avec l'espace, le temps et le milieu littéraire. Si Crad Kilodney était encore parmi nous, postant sur Twitter, sur Instagram ou sur TikTok, il serait peut-être devenu un influenceur qui lancerait des modes, qui sait?

Crad Kilodney, duc de Sherbourne, en son fief

 

Mais il est parti, en laissant sans héritier son duché des trottoirs de Toronto, Ontario (vous l'avez compris - ou pas - Sherbourne, c'est le quartier dont il battait le pavé, et dont, de sa propre autorité, il s'était intitulé duc).

De 1978 à 1992, il imprima 32 de ces petits formats, de très courts romans ou des recueils de nouvelles, auxquels s'ajoutèrent quelques volumes chez des éditeurs tout petits, certes, mais ayant pignon sur rue comme des grands: Black Moss Press, Virago Press, Coach House Press...
On raconte que les deux derniers parus, chez Black Moss Press: Malignant Humours et Girl On The Subway and other stories, seraient encore disponibles chez des libraires américains - il faut bien les chercher. De 1995 à son départ en 2014 pour une destination tellement exotique que plus exotique que ça, tu meurs, il tint un blog, dont les archives lui survivent grâce à son amie Lorette Luzajic.

Dans un de ses derniers messages, il adressait un clin d'œil à ses (rares) lecteurs français: "My French book, Villes Bigrement Exotiques, is still in print".

Pour les lecteurs francophones, sa bibliographie est très brève:

- d'abord, un guide bigrement recommandable*: Villes Bigrement Exotiques, édité par Le Dilettante, 2012
ISBN: 978-2-84263-709-5

- ensuite, le posthume Crad Kilodney: Trois contesédité par Cormor en Nuptial, 2019

Précisions pour les bibliophiles : ce petit livre de 64 pages, réalisé avec soin (couverture illustrée à rabats, reliure en cahiers cousus) peut être commandé en librairie ou bien en envoyant directement 15 euros (port inclus) à l'éditeur :
Cormor en Nuptial Editions
27 Rue Saint-Martin
B-5060 Tamines (Belgique)
Contact par e-mail : cormorennuptial@gmail.com


*Note pour les curieux insatiables: peut-être vous arrive-t-il de penser, comme Lewis Carroll: Les gens qui n'existent pas sont tellement plus gentils que les gens qui existent! Jamais ils ne vous contredisent, jamais ils ne vous marchent sur les pieds, jamais ils ne viennent boire votre tasse de thé! Alors, vous apprécierez davantage les villes qu'Arnaud Maisetti propose à ses lecteurs de visiter avec lui. Lesquelles? Celles qui n'existent pas.

jeudi 19 septembre 2024

... car le royaume des chats leur appartient

 Toujours à l'affût de nouveautés, le vigilant John Coulthart (sur son blog feuilleton), nous  signale un billet de Kirsten Tambling qui a un rapport pas si lointain avec le "spécial chats" de  Métal Hurlant: la vie et l'œuvre de Gottfried Mind, le Raphaël des Chats.

Un personnage qu'on pourrait croire sorti d'une œuvre de fiction, de Dickens par exemple, ou de Lemony Snicket... s'il s'agissait d'un personnage fictif. Mais non, il a vraiment vécu, et a connu toutes les difficultés de la vie, entre une enfance misérable et une fin précoce. Entre-temps, il a dessiné, gravé et peint des chats. C'était sa principale activité, la seule pour laquelle il fut apprécié de son vivant et celle pour laquelle on se souvient de lui.

chatte et ses petits, par Gottfried Mind

Ceux de ses contemporains qui parlaient de ses œuvres avec enthousiasme, comme le riche collectionneur britannique George Fairholme ou le critique et polygraphe français Champfleury, ne manquaient pas de s'émerveiller qu'un si brillant peintre animalier fût aussi "un imbécile atteint de crétinisme", ou plus simplement un crétin (le portrait de Mind à sa table à dessin, sous le regard bienveillant d'un chat,  reproduit en tête d'un des rares recueils qui ont été consacrés à ses gravures est accompagné de cette légende lapidaire: "Geofroi Mind, crétin"). Rien là de surprenant, à une époque où la plupart des conditions qui relèvent aujourd'hui de la psychiatrie ou de la neurologie étaient regroupées, par les scientifiques qui étudiaient les lunatiques et autres aliénés, sous l'appellation d'idiotie (sous-catégories: imbécilité, crétinisme): c'était un diagnostic, pas une invective. Pour situer cette apparente bizarrerie dans son époque, Kirsten Tambling évoque aussi la fascination du dix-neuvième siècle pour les aspects paradoxaux du génie: sa proximité avec la folie, le délire, la perte de contact avec la réalité, sujets ô combien romantiques! Aussi personne ne contesta à Mind le titre à lui décerné par Fairholme de Raphaël des Chats.
Les chats classent les humains selon d'autres critères: une humeur égale, une odeur plaisante, l'aptitude à ne pas bouger quand on s'endort sur leurs épaules, leurs genoux ou dans leurs bras (Mind possédait cette dernière qualité à un haut degré: il pouvait dessiner des heures durant avec deux ou trois chats étalés sur lui) sont considérées par les félins comme les signes non équivoques auxquels on reconnaît les humains d'exception (et franchement, à côté de ça, la faculté de concevoir une Théorie Unifiée du Tout, ça pèse quoi?). Peut-être mon opinion sur ce sujet est-elle en partie biaisée (car je me flatte de posséder moi aussi ces éminentes qualités), mais je suis enclin à me ranger à leur avis.

 

illustration: lithographie d'après une aquarelle de Gottfried Mind tirée de Les chats: histoire, moeurs, observations, anecdotes de Champfleury (1869)

jeudi 9 mai 2024

Suck it, Lichtenstein!

 Vous pensiez peut-être qu'Indy, après avoir retrouvé son Arche perdue et menée à son terme sa dernière croisade, se reposait sur ses lauriers, comme tout Indy qui se respecte? ou bien, vous redoutiez que des gens qui lui veulent plus ou moins de bien annoncent pour bientôt un copier-coller de ses précédents exploits affublés d'un titre ronflant, comme font les gens qui ne respectent pas les Indy? Je parle d'Indy Stevenson, pas d'un autre Indy, je le précise pour éviter toute ambiguïté.
Ç'aurait été mal connaître Stevenson, parti explorer d'autres pistes dans la jungle de l'Art !
Écoutons ses explications:

In an Emoji History of Art, ND Stevenson Playfully Recreates Iconic Paintings

I cannot tell you how or why, but at some point a few years back I discovered that Instagram Stories not only allows you unlimited emojis, it ALSO allows you to enlarge them to an apparently infinite degree. Thus, a very strange new hobby was born. As far as I can tell, I am the inventor of this art form, since I am a genius and everyone else has a life.

Je ne sais pas quand ni comment, il y a quelques années j'ai découvert qu'Instagram Stories, non content de mettre à votre disposition ses emojis sans limitation, vous permettait EN PLUS de les agrandir tant et plus. C'est ainsi qu'est né un nouveau hobby, une forme d'expression artistique dont, sauf erreur de ma part, je suis le découvreur-inventeur (qui d'autre aurait pu? je suis un génie et les autres gens ont une vie).

Bref: sur la page perso d'Indy vous pouvez admirer le résultat:  l'Histoire de l'Art revisitée  en collages d'emojis!

The artist began this piece completely confident
in the existence of a pitchfork emoji.
The artist was wrong.
 

Cette technique révolutionnaire permet
de faire d'authentiques ready-mades!
C'est fou, non?

Stevenson n'a rien perdu du sens de l'humour qui vous avait, il y a déjà longtemps, rendu accro à son défunt site Gingerhaze. J'ai bien aimé la petite pique dirigée vers un artiste contemporain couvert de lauriers: d'où le titre.
 

mercredi 13 mars 2024

Nous sommes tous de pauvres cow-boys solitaires

 En ce début d'année je me suis posé pas mal de questions à propos des reprises, hommages, tributs, reboots et toutes ces sortes de choses dont on a parlé récemment.
Ces questions, je n'ai pas réussi à me les sortir de la tête (ce n'est pas pour ça, rassurez-vous, que j'ai peu posté en janvier et février: c'est que j'ai eu pas mal de trucs à faire, qui ont consumé trop d'heures pour me laisser le temps de bloguer)... les reprises de séries qui ont enchanté notre enfance  -  notre jeunesse - notre âge mûr, qu'on croyait à l'abri du temps et du changement bien au chaud dans notre mémoire, c'est devenu un phénomène saisonnier.

Mars étant un mois sérieux - pour se différencier de ses voisins immédiats Février et Avril plus portés aux facéties - revenons aux questions sérieurses, que nous avions laissées en suspens en Décembre.
Il semble qu'il y ait une sorte de consensus chez les éditeurs - pardon, je veux dire les fournisseurs de contenu: "Que veut le public? Plus de ce qu'il a déjà vu! Plus de la même chose!"... Aussi le malaise desdits éditeurs est-il palpable, quand l'auteur d'une série à succès vient à disparaître. Ils ne lui en voudront pas trop de tirer sa révérence, si encore il passe le relais à un continuateur, comme Rob Vel à  Jijé, puis à Franquin, et ensuite Franquin à Tome et Janry pour Spirou... ou s'il a le bon goût de renoncer à toute prétention à la paternité d'un  personnage, comme Ub Iwerks pour Mickey... mais le malaise s'accroît quand l'auteur  manifeste explicitement son refus de faire reprendre par d'autres une série, comme l'ont fait Jacobs  pour Blake et Mortimer, ou Franquin pour Gaston... grande est la tentation, pour l'éditeur, de faire comme s'il n'avait rien entendu...

Le choix, par un éditeur, de faire reprendre une série en sommeil par un autre que son créateur n'est-il pourtant pas défendable? Quand j'ai eu en mains L'Étrange rendez-vous, le premier album de Blake et Mortimer "sans Jacobs",  j'ai sauté de joie de pouvoir lire une nouvelle aventure qui s'insérait parfaitement dans la série, résultat du travail acharné d'un scénariste et d'un dessinateur aussi fortement motivés l'un que l'autre. Quelques années passèrent, pour les lecteurs les déceptions s'accumulèrent, et les véritables intentions de l'éditeur ne devinrent que trop claires: gagner des sous, vite si possible,  sans en dépenser trop, et pour cela embaucher dessinateurs et scénaristes pressés de toucher leur chèque, sans que le respect pour leur modèle risque de les ralentir.

Il en alla autrement pour les continuateurs de Spirou: la prolifération de spin-offs, de reboots, de relectures, d'hommages, autour de ce personnage vieux d'un siècle est plutôt réconfortante; elle prouve que nous ne sommes pas tout seuls à regretter de ne pas pouvoir nous coiffer comme Spirou (j'ai essayé - pas vous? - ça n'a jamais rien donné de bon); tous ceux qui ont repris Spirou l'ont fait avec enthousiasme, à leur manière, et si inégales ces variations soient-elles, on trouve parmi elles de véritables pépites (mille bravos à Émile Bravo!).

La démarche de Dupuis pour Gaston est ambiguë: personne ne conteste que Delaf soit un brillant pasticheur de Franquin. Si Dupuis avait signé un contrat avec un fabricant de yaourts (Monsieur De Mesmaeker devait bien en avoir un dans sa serviette, dommage qu'elle soit toute mouillée) pour une série de publicités dans lesquelles Gaston aurait chanté (après qu'on eût mis sous clé son gaffophone) les qualités du lait emprésuré, Delaf aurait été parfait pour fournir des illustrations bien lisses, comme les publicitaires les aiment. Seulement voilà: s'agissait-il de vendre des yaourts, ou de vendre les aventures de Gaston comme si c'était des yaourts? Dupuis ne répond pas à la question, mais son choix parle pour lui.

Mais... dans le titre, il est bien question de cowboys solitaires? Et Lucky Luke dans tout ça?  

À suivre...




lundi 4 mars 2024

Jaquettes de papier cristal

 Je sais peu de choses, en fait, sur Vladimir Poe. Tout ce que j'ai appris sur lui vient d'un rêve que j'ai fait.  Dans ce rêve, j'ai à peine eu le temps de faire sa connaissance: il m'était présenté  par une demoiselle que je connaissais également depuis peu (sa nièce ou sa petite-nièce? comme c'était arrivé au début du rêve, les circonstances étaient déjà devenues floues, dans les rêves c'est souvent comme ça, mais les souvenirs du rêve deviennent plus précis à partir du moment où elle me présentait son oncle (grand-oncle?) dans un café.)
Il avait écrit, beaucoup: il me l'avait dit à voix basse, comme s'il avait fallu préserver un secret; puis il me donnait quelques précisions sur une de ses œuvres, qui semblait avoir pour lui une importance particulière: une série de romans dont la protagoniste récurrente s'appelait Djili.
J'avais promis de lui rendre visite; quelques jours plus tard (sans doute quelques secondes d'horloge: c'est comme ça que le temps s'écoule, à sauts et à gambades, pendant le sommeil paradoxal), je me retrouvais devant la maison de ce Vladimir Poe: une petite foule s'y trouvait déjà, parmi ces gens une seule figure connue: mon père (comment se trouvait-il là? il le connaissait lui aussi,
Vladimir Poe?).
Nous entrions tous dans un silence solennel, les gens autour de moi arboraient une mine compassée; nous devions nous serrer pour tenir tous dans une petite pièce, mon père, sans parler, avait posé sa main sur mon épaule; il devenait de plus en plus clair que Vladimir Poe venait de mourir. Je me souvins alors que sa nièce avait mentionné, sans insister comme si ç'avait été peu important "qu'il avait écrit des centaines de livres"; en général, quand des gens utilisent cette formule vague à propos de quelqu'un qu'ils connaissent, ça veut dire qu'il en a écrit deux ou trois; aussi lui avais-je demandé "Sur quoi?"; elle avait répondu, toujours aussi vague, "Sur un peu tout". À présent je n'avais qu'à regarder autour de moi pour en avoir confirmation: sur des étagères poussiéreuses, il  y avait en effet des centaines de livres, sur le dos desquels je pouvais lire au-dessus du titre: Vladimir Poe; ceux dont j'étais assez près pour déchiffrer le titre appartenaient à la série des romans sur Djili, et le dernier de la rangée s'appelait "À travers les océans". Ces livres étaient brochés, dans le style des ouvrages publiés avant guerre, et protégés par ces jaquettes de papier cristal que les gens soigneux leur confectionnent à la main; sans doute étaient-ils là depuis longtemps.
Puis je me retrouvais à la terrasse du café où j'avais fait la connaissance du défunt, je commençais à ressentir du regret à l'idée que je ne le rencontrerais plus, je me levais et, faisant tinter sur le zinc les trois pièces qui devaient payer mon café, je reprenais le chemin de chez moi; le seule chose qui me restait à faire était de chercher sur internet ce que je pourrai apprendre sur Vladimir Poe: sa bibliographie  peut-être? les liens (improbables, mais  sait-on jamais?) qu'il pouvait avoir eu avec un autre Poe, plus célèbre?

 
Ce fut fait au réveil: interrogé sur Vladimir Poe, internet ne suggéra que deux associations possibles entre le prénom Vladimir et le patronyme Poe: d'abord, il insinua que peut-être j'avais mal orthographié le premier terme, et dans ce cas ma recherche devrait s'orienter vers Le cas étrange de Monsieur Valdemar (pas Vladimir), une nouvelle d'Edgar Poe; puis, un peu facétieusement, il me rappela que dans l'œuvre de Vladimir Nabokov abondent les allusions, les références, les fantaisies métatextuelles impliquant Edgar Poe

Peut-être, après tout, le vieux monsieur polygraphe n'a-t-il publié que dans les rêves.

dimanche 3 mars 2024

Entends, enfant, la douce Nuit qui marche (Ursula Le Guin, 11)

 Janvier er Février sont vite passés, et nous voilà déjà en Mars! Sommes-nous en retard? Mais non, c'est toujours le bon moment pour lire un livre d'Ursula Le Guin.

Quel titre donner à un recueil où il est question d'Elfland, de Poughkeepsie, de Virginia Woolf, des qualités nutritives du plastique, de la fluidité de la notion de genre (littéraire ou pas littéraire), et d'autres notions encore?
La réponse: Le langage de la nuit.

Le langage de la nuit est la traduction (ça, vous l'aviez sans doute deviné) du recueil  de textes (pas de fictions!) The Language of the Night.
Comme Martin Winckler, qui a écrit la préface de cette édition, je n'ai pas eu l'occasion de poser à Ursula Le Guin toutes les questions que j'aurais voulu lui poser.  Mais qui l'a eue, cette occasion? Elle s'est soumise avec le sourire à des interrogatoires. Elle en a donné, des interviews, des interventions, des tonnes. Si on recommençait, chaque question en entraînerait une autre, et, graduellement, inévitablement, la qualité des questions se dégraderait. Dans les essais, préfaces et conférences réunis dans ce volume, Ursula Le Guin se débarrasse d'un revers de main de beaucoup de questions; sagement, elle donne à des questions qu'on ne lui a pas posées des réponses qui n'ont pas l'air de réponses; ou encore, elle invite le lecteur à un jeu, qui est de deviner à quelle question elle répond, par exemple quand elle cite Dunsany: "au loin, à l'est, s'étend un désert que nul homme ne foule".
Ou bien: "je voyais deux petites figures, fort lointaines, perdues dans un immense désert de glace et de neige".
Ou encore: "j'ai donné à trois petites îles les noms de mes enfants - leurs surnoms quand ils étaient bébés".
Ou quand elle nous apprend (cette fois dans une des nouvelles du cycle de Terremer) que dans la Langue de la Création (sans la connaissance de laquelle il est vain d'espérer faire de la magie) tolk est le mot qui désigne une pierre.
Tolk: une pierre. Sur une pierre, on peut poser ce qu'on veut.
"Madame, madame, s'il vous plaît, est-ce que la question c'était: avec quoi est-ce qu'on bâtit une cathédrale?"
Elle sourit et passe à autre chose.
Par exemple: "Il s'agissait de savoir, je vous le rappelle, s'il était au fond souhaitable qu'un livre de science-fiction fût un roman".

Est-il souhaitable de mettre dans un livre tout ce qu'il faut pour se faire, dans sa tête, des romans, et puis d'appeler ça "livre de science-fiction", ou "roman", ou "recueil  de textes", ou tout ce que l'on veut ? Réponse dans Le langage de la nuit.


Ursula Le Guin: Le langage de la nuit;
The Language of the Night, Essays on Writing,
Science Fiction, and Fantasy
,
Première édition 1979 (Putnam),
édition révisée en 1992 (HarperCollins),
rééditée en 2024 (Scribner)
Traduction de Francis Guévremont,
Aux forges de Vulcain
ISBN : 978-2-373050-17-2

Citations extraites d'Ursula Le Guin, Le langage de la nuit

mardi 17 octobre 2023

Par une nuit étouffante

 Par une nuit étouffante, ou
comment Jeffrey Cartwright a écrit
certains de ses livres
(enfin, au moins un livre)

"La biographie, c'est enfantin", disait Edwin par une nuit étouffante, il n'y a pas longtemps. "Il n'y a qu'à tout mettre dedans." Inutile de rappeler au lecteur l'injustice traditionnelle du tempérament créateur, injustice développée ici jusqu'à la fatuité. Car Edwin ne se contenta pas de cette déclaration, il poursuivit en prétendant (si j'interprète correctement ses remarques embrouillées) que le concept même de biographie est désespérément romanesque, car à la différence de la vie réelle, pleine de points d'interrogation, de passages censurés, d'espaces blancs, de rangées d'astérisques, de paragraphes sautés, et de séries innombrables de points de suspension se perdant dans le silence, la biographie procure une illusion de totalité, un vaste échafaudage de détails organisé par un biographe omniscient dont les aveux occasionnels d'ignorance ou d'incertitude ne nous trompent pas plus que les protestations polies d'une maîtresse de maison nous assurant, au sixième plat d'un luxueux banquet, que non, vraiment, elle ne s'est donné aucun mal.
[...]
Mais je profite de cette occasion pour demander à Edwin, où qu'il soit: n'est-il pas vrai que le biographe accomplit une fonction presque aussi grande, ou même tout aussi grande, si ce n'est en vérité  de loin plus grande que celle  accomplie par l'artiste lui-même? Car l'artiste crée l'œuvre d'art, mais c'est pour ainsi dire le  biographe qui crée l'artiste. Ce qui revient à dire: sans moi existerais-tu le moins du monde, Edwin?


Steven Millhauser:
La Vie trop brève d'Edwin Mullhouse
écrivain américain, 1943-1954,
racontée par Jeffrey Cartwright
,
(Edwin Mullhouse: The Life and Death
of an American Writer 1943–1954,
by Jeffrey Cartwright
- Knopf, 1972),  
traduit par  Didier Coste,
Albin Michel, 1975
ISBN 2-226-00222-7

mardi 5 septembre 2023

Lunes qui vont par treize, années qui vont par vingt

 En cette semaine de rentrée où les journées (et les nuits) spéciales se sont bousculées: la nuit de la Super-Lune (celle qui revient once in a blue moon), le vingtième anniversaire du décès de J. R. R. Tolkien...  il n'y aurait rien de surprenant (avec toutes ces lentilles à astiquer, tous ces hymnes en qenya à mémoriser) à ce que  vous ne sachiez déjà plus où donner de la tête. Il s'ajoute pourtant aux deux précédents un événement qu'il est important de célébrer, même si les journaux en ont moins parlé: les vingt ans du blog de Michel Volkovitch! Michel Volkovitch  ne manque jamais de mettre à jour sa page au début de chaque mois, et je suis certain que, pour vous comme pour Tororo,  visiter son journal infime et son carnet du traducteur, c'est devenu au fil des années un petit rituel mensuel; ce mois-ci, il conviendra en outre de lever quelques coupes, de choquer quelques chopines (si vous lisez en bonne compagnie), ou de pousser quelques hourras pendant votre lecture, pour souhaiter à l'infatigable traducteur-éditeur-apiculteur* de continuer à rendre le web plus intéressant pendant encore de nombreuses années.

*il s'est spécialisé dans la récolte du miel d'ange: si vous croyez que c'est facile!...

lundi 24 avril 2023

Pourquoi les souvenirs d'Éric Losfeld tiennent dans un seul tome

 Dans un précédent billet sur les mémoires d'éditeur d'Éric Losfeld, je posais la question: aimait-il les livres? Sans doute; mais apparemment, même dans l'édition il n'y a pas d'amour heureux.

Pendant toute une période de ma vie, j'ai beaucoup lu, je lisais un livre par jour. Par la suite, j'ai beaucoup moins lu, parce que lorsque je lisais un bon livre paru ailleurs, cela me faisait rager. J'en étais jaloux. Je suis très possessif, très impérieux. Dans les dernières années, j'ai regretté de ne pas avoir publié Les Immortelles, de Pierre Bourgeade, que j'ai publié seulement dans sa version théâtrale, ou encore le livre de Robert Antelme, son seul livre, mais quel livre! L'Espèce humaine, l'ouvrage le plus émouvant, le plus déchirant sur la déportation.
[...]
J'aurais aimé être l'éditeur d'Histoire d'O, et celui du Voleur de Georges Darien. Ce dernier livre, Jean Galtier-Boissière, qui fut le véritable redécouvreur de Darien, me l'avait proposé à une époque où ma trésorerie était au plus bas. Je me serais réjoui d'être l'éditeur des œuvres complètes de Francis Picabia, enfin réunies depuis lors chez l'éditeur du présent ouvrage*. J'aurais passionnément désiré publier La Négresse muette de Michel Bernard, paru chez Christian Bourgois, le Raymond Roussel de François Caradec, paru chez Pauvert, le Jarry de Noël Arnaud, paru à La Table Ronde; les Poésies de Blanchard, parues chez Plasma; Raconte pas ta vie de Marcel Duhamel, au Mercure de France; La Maison de rendez-vous  de Robbe-Grillet, aux éditions de Minuit; Les meilleurs dessins de l'Assiette au beurre chez Simoën; Madame Putiphar chez Régine Deforges; les volumes de l'Histoire de la poésie de Robert Sabatier chez Albin Michel; L'Enfant nue de Frantz-André Burguet chez Gallimard; Sexus de Henry Miller chez Buchet-Chastel; Le Château de Cène de Bernard Noël chez Martineau; l'Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau aux éditions du Seuil; Une femme par jour de Walter Lewino chez Albin Michel; et Roberte ce soir de Klossowski paru aux éditions de Minuit (encore, de ce dernier ouvrage, puis-je dire que j'ai distribué la monnaie vivante, entre chair et cinéma).
J'aurais aimé mettre mon nom sur la couverture de Thérèse de José Pierre, paru au Soleil Noir. Mais un deuxième tome ne suffirait pas à énumérer mes frustrations éditoriales. 

*c'est à dire Pierre Belfond

Et voilà pourquoi c'est à l'imagination des lecteurs qu'est laissé le soin de dresser une liste (conjecturale) des frustrations d'Éric Losfeld.

Voyez comme la vie est faite: John Coulthart, amoureux de tout ce qui est graphique, consacre justement aujourd'hui un billet à un des projets de bande dessinée (en français dans le texte) menés à bien par Le Terrain Vague,  projet qu'on peut sans mystifier le lecteur potentiel qualifier de pharaonique (ne serait-ce qu'en raison du nombre d'égyptiens et d'obélisques figurant dans l'album): l'énorme et longtemps introuvable Saga de Xam de Nicolas Devil (et al.), qui vient d'être réédité par Revival.

Éric Losfeld, Endetté comme une mule  
ou la Passion d'éditer, Paris, Éditions Belfond, 1979
Réédition: Endetté comme une mule,
avec une préface de François Guérif, Tristram, 2017


dimanche 23 avril 2023

Entre amateurs d'art éclairés

 Continuons de feuilleter le bouquin d'Éric Losfeld, Endetté comme une mule, d'accord?
En 1967, la librairie Losfeld déménage rue de Verneuil! Le libraire-éditeur décide d'annoncer l'événement en grand style, dans un prospectus qui commence ainsi:

UNE VISITE À LA GRANDE LIBRAIRIE
"LE TERRAIN VAGUE"

Parmi les curiosités de Paris, la librairie de M. Éric Losfeld est au nombre des plus attrayantes. On entre: l'impression d'immensité ressentie est intense... Tournons à gauche, voici de vastes rayons où les plus grands écrivains, connus et méconnus, ont laissé un témoignage de leur génie. Tournons à droite, notre émerveillement ne fait que croître à la vue d'autres livres, d'auteurs différents, mais qui ne le cèdent en rien, sur le plan de la qualité, à ceux de gauche.

Et ça continue sur plusieurs paragraphes, parmi lesquels brille cette pépite:

Au-dessus de l'étage des livres, on trouve les autres rayons auxquels le visiteur peut accéder par l'un des escaliers à quatre révolutions figurant l'Épargne, la Confiance, l'Abondance et le Travail.

Losfeld poursuit:

Un après-midi, je reçois un client très distingué, du genre amateur d'art éclairé, qui manifeste un grand effarement devant l'exiguïté des locaux et me demande, en toute simplicité, à accéder à l'escalier à quatre révolutions. Je me marre, lui explique qu'il n'a rien compris aux finesses du texte, et il part en claquant la porte. Un mois plus tard, je suis convoqué chez le juge d'instruction: le con avait déposé une plainte pour publicité mensongère. La plainte n'a pas dépassé le bureau du juge et j'ai bénéficié d'un non-lieu.

De toutes les procédures judiciaires passées en revue dans le livre c'est sans doute celle qui eut l'issue la plus satisfaisante; pourtant, Losfeld les rappelle toutes avec la même bonne humeur.


Éric Losfeld, Endetté comme une mule  
ou la Passion d'édite
r, Paris, Éditions Belfond, 1979
Réédition: Endetté comme une mule,
avec une préface de François Guérif, Tristram, 2017


mercredi 15 mars 2023

Meubler un rêve de meubles dépareillés (Sebastian Knight, 6)

 Il me semble que l'an dernier nous n'avons pas pris congé dans les formes de Sebastian Knight et de son biographe. Il est grand temps de réparer cette erreur (avant de nous pencher sur un autre livre de Nabokov, un jour prochain, peut-être?).

Et cette nuit-là je fis un rêve singulièrement pénible. Je rêvai que j'étais assis dans une vaste salle sombre que mon rêve avait hâtivement meublé de quelques meubles dépareillés, pris dans différentes maisons que je connaissais vaguement, mais avec des vides ou de bizarres substitutions, comme par exemple ce rayon d'étagère qui était en même temps une route poussiéreuse. J'avais le sentiment confus que cette salle se trouvait dans une ferme ou une auberge de campagne - une impression générale de boiseries et de planchers. Nous étions en train d'attendre Sebastian - il devait revenir de quelque long voyage.

Dans les derniers chapitres de son livre, le jeune V reproduit - probablement sans s'en rendre compte, n'est-ce pas? Il ne possède pas, des procédés littéraires, une maîtrise aussi parfaite que son demi-frère - le procédé utilisé par l'auteur de Succès: reconstituer minutieusement l'enchaînement de contretemps qui l'empêcheront de rencontrer Sebastian une dernière fois.
C'est ainsi que la dernière fois que V aura parlé à Sebastian, ç'aura été en rêve.

 

lundi 19 décembre 2022

Sans aucun lien avec ce désastre particulier (Sebastian Knight, 5)

 

 Si l’on me proposait de vivre une deuxième fois ma vie, je dirais hum, oui, d’accord pour relire Nabokov.

 Eric Chevillard


Eric Chevillard est toujours de bon conseil. Si nous nous replongions - par exemple - dans La Vraie Vie de Sebastian Knight?  V, le personnage imaginé par V. Nabokov, ne pressent-il pas, à trois quarts de siècle de distance, le conseil de Chevillard, et, à défaut de pouvoir relire Nabokov, dont il n'a évidemment jamais entendu parler (fort peu de personnages de fiction connaissent l'existence de leur créateur) ne consacre-t-il pas sa vie à relire Knight, ce demi-frère avec qui il a partagé si peu de choses et qui, lui semble-t-il, lui a laissé des indices un peu partout, des messages secrets qu'il lui appartient de déchiffrer?

... et je n'aime pas m'appesantir en imagination sur certain jour qui vit, dans un hôtel de Paris, Sebastian, âgé de quatre ans environ, délaissé par une gouvernante désemparée, et mon père enfermé dans sa chambre, "juste le genre de chambre qui convient pour la mise en scène des pires tragédies: sous son globe de verre, une pendule vernie arrêtée (deux heures moins dix: moustache cirée aux pointes dressées), le maléfique dessus de cheminée, la porte-fenêtre avec sa mouche saoule entre le rideau de mousseline et la vitre, et une feuille de papier à lettre de l'hôtel sur le sous-main en buvard usagé ". Cette citation est tirée des Albinos en noir, ouvrage sans aucun lien avec ce désastre particulier, mais qui porte l'empreinte de l'inoublié chagrin de jadis, du chagrin d'un enfant abandonné sur un froid tapis d'hôtel, et qui ne sait que faire, avec tout ce temps, vide étrangement, devant lui, ce temps qui n'est plus le temps familier et qui s'étale, s'étale...

 Vladimir Nabokov: La vraie vie de Sebastian Knight 

 

samedi 10 décembre 2022

Trois cents pages de Succès (Sebastian Knight, 4)

 Dans un paragraphe récapitulatif, on trouve cette phrase: "Tout le monde crut que la rencontre des deux joueurs d'échecs avait été fortuite".

Jorge Luis Borges, Examen de l'oeuvre d'Herbert Quain


Laissons encore la parole à V, pour nous présenter le premier succès public (et critique) de Sebastian, qui s'intitule - amusante coïncidence - Succès (nous serons amplement servis de ces bizarreries stylistiques dont nous parlions dans un précédent billet, et dont nous ne saurons jamais si elles appartiennent à V ou s'il les emprunte, consciemment ou non, à Sebastian):

Sebastian consacre les trois cents pages de Succès à l'une des investigations les plus compliquées qui aient jamais été entreprises par un écrivain. Nous apprenons qu'un certain voyageur de commerce, Percival Q..., à une certaine époque de sa vie et dans certaines circonstances, rencontre la jeune fille, assistante d'un prestidigitateur, avec qui il sera à tout jamais heureux.

[...]

Nous apprenons un bon nombre de choses curieuses. Les deux lignes qui ont finalement convergé vers le point de rencontre ne sont nullement les lignes droites d'un triangle, divergeant régulièrement vers une base inconnue, mais des figures ondoyantes, tantôt très espacées l'une de l'autre, tantôt se touchant presque. Autrement dit, il y a dans la vie de ces deux personnes au moins deux occasions où, sans le savoir, elles ont failli se rencontrer. Chaque fois, le destin semblait avoir préparé cette rencontre avec le plus grand soin, faisant des retouches à telle possibilité, puis à telle autre; masquant des issues et repeignant des poteaux indicateurs; resserrant peu à peu dans sa poigne l'ouverture du filet où les papillons cognaient leurs ailes; réglant le moindre détail et ne laissant rien au hasard. La divulgation de tous ces préparatifs secrets est fascinante et l'auteur semble avoir les yeux d'Argus quand il tient compte dans ses calculs des moindres couleurs du lieu et des circonstances. Mais chaque fois, une erreur minuscule (l'ombre d'une fêlure, le trou bouché d'une possibilité non surveillée, un caprice du libre arbitre) vient gâter le plaisir du déterministe et à nouveau les lignes divergent, avec une rapidité accrue.  C'est une abeille qui, le piquant à la lèvre, empêche à la dernière minute Percival Q... d'aller à la soirée où le destin, avec une difficulté infinie, avait trouvé le moyen d'amener Anne; c'est Anne qui, par un tour que lui joue son caractère, n'obtient pas le poste que le destin avait pris soin de rendre vacant à son intention au Service des Objets trouvés où le frère de Q... est employé. Mais le destin est bien trop persévérant pour se laisser décourager par un échec. Il parvient à ses fins, et par de si subtiles machinations qu'on n'entend même pas un déclic quand finalement les deux personnes sont mises en contact. 

Je n'entrerai pas dans plus de détails au sujet de cet intelligent et délicieux roman.

Tiens! Tu étais déjà là, toi? Bonjour, filet à papillons...

Et nous, nous sommes toujours plongés dans la lecture de La Vraie Vie de Sebastian Knight (de Vladimir Nabokov) - déjà évoquée dans dans plusieurs billets précédents.