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vendredi 31 juillet 2026

Silence et silence

 La bande-son de ce mois de juillet se termine donc, non avec de grosses explosions (enfin... pas plus de grosses explosions que d'habitude), mais avec de discrets soupirs.

Keigo Higashino est mort autrefois; on peut donc espérer qu'il n'a pas été pris au dépourvu quand ça lui est de nouveau arrivé. Ce n'était sans doute pas un géant des lettres, mais ses romans savent soutenir l'intérêt des lecteurs (il n'avait pas peur d'user des twists les plus bizarres): lisez-les donc. En France, ses œuvres sont exclusivement éditées chez Actes Sud, dans la collection Actes noirs en grand format et la collection Babel noir en format de poche, et principalement traduites par Sophie Rèfle. 

Raoul Vaneigem a consacré quatre-vingt-douze années (quasiment à temps plein) à faire l'éloge de la paresse, de la jouissance et de la rupture. Contradiction? Que non pas, puisque tout suggère qu'il s'est bien éclaté (à temps plein) à faire ça. Pourquoi lire son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations?
Mais pour rester jeune pendant que se succèdent générations après générations!

Passe notre salut à Rabelais, Raoul! 

 

vendredi 10 juillet 2026

Des chutes dans l'humus

Dans les dernières nouvelles, il y a un peu de bon, et un peu de mauvais.

Bonne nouvelle: on avait eu peur, il y a quelques années, pour Peow Studio, l'éditeur qui nous avait fait découvrir le premier album de Linnea Sterte: ils avaient cessé de vendre en ligne,  et pendant longtemps, ils n'avaient rien publié de nouveau. Mais ça va mieux pour eux: sous le label "Peow2", sur un site remis à neuf, une nouvelle histoire de Linnea Sterte, au dessin plus moebiusien que jamais, est annoncée: A Garden of Spheres. Un jardin de sphères, la traduction française, est 
aussi en précommande sur le site des Éditions de la Cerise; la Cerise ne perd pas de temps! et elle propose aussi d'autres titres de Sterte (et bien d'autres bonnes choses). Et chez les deux éditeurs, on pourra trouver une nouvelle édition "augmentée" de In Humus (Stages of Rot)!

Mauvaise nouvelle: la société Sauramps dépose son bilan. Le groupe est en liquidation judiciaire, "faute de repreneur", et les libraires ne savent pas ce qu'il va advenir de leur librairie. Chaque fois que je passais par Montpellier, je m'arrêtais un long moment dans cette librairie: elle était grande, on pouvait s'y perdre! (je n'ai pas eu l'occasion de visiter celle d'Alès; et maintenant, pour ça, il est bien tard...).  

vendredi 3 juillet 2026

Quêtes fantastiques: y aller pas à pas

 Un récent billet de Phersv a valu à notre blog un afflux exceptionnel de visiteurs; essayons (dans la mesure de nos moyens) de lui rendre la pareille. 
Son billet du 29 juin sur son blog Anniceris ne met pas seulement en lumière un jalon peu connu de l'histoire de la fantasy romanesque: Phantasmion, de Sara Coleridge (de l'intéressante famille Coleridge); il en souligne la proximité avec un très long poème de Robert Southey (un ami de la famille en question!), Thalaba the Destroyer, inspiré des Mille et Une Nuits. Prudent, notre ami blogueur nous met en garde: ce ne sont pas des page-turners, leur verbosité décomplexée lasse vite le lecteur contemporain! Dans un billet plus ancien, il avait fait les mêmes réserves sur la fameuse épopée de Spenser, The Faerie Queene qui, dit-il non sans malice, fait partie des "Grands Illisibles" du Canon occidental, un énorme poème que seuls des érudits et des étudiants en littérature anglaise doivent encore lire en entier.  Plus sévère encore pour Southey, Phersv commente: "Le texte paraît illisible tant il est répétitif mais Shelley ou Keats l'avaient adoré (et je ne peux pas croire que Tolkien n'en ait pas eu quelque influence inconsciente)". En outre, il précise (en réponse à un commentaire) que du poème de Southey on ne connaît pas de traduction française et que même en anglais, il n'y a que des reprints de vieilles éditions, pas de rééditions annotées ou révisées.
On l'a compris, si on ne peut manquer de ressentir, pour la pionnière Sara Coleridge, admiration et sympathie, on ne se sentira pas obligé de partir à la recherche des œuvres de Southey et de Spenser.
Mais Phersv n'en reste pas là: c'est la généalogie de la fantasy qui l'intéresse (justement, nous aussi!) et il mentionne une série d'auteurs beaucoup plus accessibles, à commencer par Jacques Cazotte (le diable amoureux!) qui avait déjà écrit une parodie fantastique des Mille et Une Nuits, Mille et Une Fadaises (en 1742) puis en avait rédigé une Suite publiée en feuilleton dans le Cabinet des fées  (le Cabinet des fées est aujourd'hui partiellement disponible en poche), puis The Princess and the Goblin  de George MacDonald, The Worm Ouroboros d'Eddison, et le très curieux The Blazing World, de Lady Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle: une œuvre non sans quelque parenté avec la Clélie de Madeleine de Scudéry ou l’Astrée d'Honoré d'Urfé, mais avec injections de bizarreries quasi science-fictionesques,  de beaucoup de bruit et de fureur (et de proto-féminisme!).
Les "Grands Illisibles" n'ont pas  été admirés que par leurs contemporains: The Faerie Queene a inspiré à Michael Moorcock sa Gloriana; l'Orlando de l'Arioste, à Chelsea Quinn Yarbro son Ariosto Furioso (et je me permets d'ajouter que l'épisode de Britomart fut une des inspirations d'Italo Calvino pour Le  Chevalier Inexistant).
Vous savez ce qu'il vous reste à faire: écrivez à votre tour une fantaisie bien héroïque, avec des chevaliers, des géants, des chevaux magiques, des oiseaux magiques, des fleurs magiques; des reines, des fées, pourquoi pas des reines des fées, des voyages dans la Lune: que tous vos serpents s'en mordent la queue, et Phersu rendra compte sur son blog de vos travaux et traverses! 


dimanche 28 juin 2026

La fin du mois de juin, à l'heure des vêpres

La voilà, la fin du mois de juin, et c'est l'heure des vêpres.
Alors replongeons-nous dans ce petit conte d'Antonio Tabucchi, que je persiste à vous recommander. 

Le premier oiseau arriva à la fin du mois de juin, à l'heure des vêpres, quand tous les moines étaient à la chapelle pour l'office. Fra Giovanni da Fiesole, dans ses conciliabules intérieurs, continuait à s'appeler Guidolino, nom qui était le sien avant son entrée au couvent; il se trouvait dans le jardin, occupé à ramasser des oignons, et c'était là son emploi, car en quittant le monde il n'avait pas voulu renoncer au métier de son père, le maraîcher Piero qui cultivait des asperges, des courges et des oignons dans le clos de San Marco. Les oignons étaient de cette variété rouge à gros bulbe, très doux pourvu qu'on les mette à mollir, mais qui provoquent abondance de larmes dès qu'on les tient dans la main. Il les mettait dans sa robe de bure pliée en forme de sarrau quand il entendit une voix qui l'appelait: "Guidolino!" 
Il leva la tête et vit l'oiseau.
Il le vit a travers les larmes qui embuaient ses yeux à cause des oignons, pendant quelques instants il fixa sa silhouette agrandie et déformée comme par une loupe extravagante, puis il cligna des paupières pour sécher ses larmes et regarda de nouveau.

Antonio Tabucchi: Les oiseaux de Fra Angelico
Traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para 

 

vendredi 13 mars 2026

Félicitations

 Est-ce que je vous en parle assez régulièrement, de Florence Magnin? Il me semble que la dernière fois, c'était loin...  Réapitulons: vous aviez découvert il y a deux ans, caché sous les basses branches du sapin qui a poussé en une nuit dans le salon, le coffret (de la taille d'un gros bouquin: sur une étagère, il peut vous servir de serre-livres) contenant le Tarot de la Marelle, et son compagnon le Tarot du Labyrinthe! Vous y avez trouvé un tirage de l'illustration "La clairière", justement une de vos préférées... vous pouvez y faire les pauses rêverie dont vous avez besoin en ces années pas terribles...

... peut-être avez-vous eu envie de vous procurer une des reproductions grand format des peintures de Florence Magnin disponibles chez l'éditeur, Nestiveqnen? Ou l'artbook de l'illustratrice? Félicitations! 

 

 Mais il y a mieux: cette année pourrait être, encore plus que les précédentes, une Année Florence Magnin! Vous êtes déjà au courant, pour la couverture du numéro de Bifrost "spécial Jo Walton" (puisque vous êtes fans de Jo Walton); la souscription lancée l'année dernière, vous l'avez suivie? Elle offrait toutes sortes de bonus intéressants. Bientôt, vous aurez donc le tome 1 de son Alice, et dans le courant de l'année arrivera le tome 2...

Et pour les fêtes de fin d'année?  patience, Florence a encore des cartes (plus précisément des Atouts) dans ses manches...

 


jeudi 18 décembre 2025

Ça commence puis ça finit

  Cela commence ainsi.
Laura Barnett: Quoi qu'il arrive
 

Une fin pas réellement tragique, mais un peu triste quand même: celle de Ça a débuté comme ça...

 La partie était terminée.
Jean-Pierre de Lucovich: Occupe-toi d'Arletty 

... depuis le mois de Mars, le site n'est plus mis à jour.
Un site sur lequel découvrir des centaines d'incipits de livres de toutes sortes: de pulps comme de littérature blanche, de mémoires, de nouvelles, de biographies mais surtout de romans (des centaines je vous dis! je soupçonne que ce pourrait être un travail collectif).
Il n'y a pas qu'une façon d'écrire une première phrase: certains auteurs essaient, dès cette fameuse première phrase, de harponner le lecteur, d'autres affectent de s'en ficher royalement... les deux méthodes ont l'air de fonctionner.
Que penser d'un début comme:
 Aldo et Rosita Peyró – un couple mûr du quartier de Flores – adoptèrent un jour un singulier métier, qui éveilla la curiosité des rares personnes qui étaient au courant : ils livraient des pizzas à domicile, la nuit. (César Aira: Les nuits de Flores...? 
... il parle d'"éveiller la curiosité" avec une information apparemment banale? Ça doit cacher quelque chose, sûrement, se dit le lecteur à qui on ne la fait pas.
Et parfois c'est le contraire: on lit "Des rafales d’un vent glacial fouettaient l’abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse, faisant pénétrer entre ses murs une odeur de résine et de feuilles sèches", et la première impression est "Que de clichés!"... 
... puis on découvre que c'est l'incipit d'un livre intitulé "Le marchand de livres maudits" d'un certain Simoni (Marcello) et on se dit "Ah! Ah! Des livres maudits? J'achète!".
Très souvent ça a marché avec moi, je me suis demandé "Mais dans quoi veut-il nous embarquer?" en lisant un de ces incipits.

 Aux environs de cinq heures et demie, 
je fermai mon livre et commençai à 
chasser les clients du magasin.
Lawrence Block: La Spinoza Connection 

Habituellement quand je tire des rayons d'une librairie ou d'une bibliothèque un livre que je ne connais pas, je me garde bien de l'ouvrir à la première ou à la dernière page: savoir d'avance que ça commence mal, que ça finit bien (ou le contraire), ça spoilerait trop! Au lieu de ça j'entame le livre par le milieu, avec un paragraphe au hasard: ça me dit si le style va me plaire et si j'aimerais savoir ce qui vient après. Pas plus: je n'ai pas envie que le libraire me chasse!

 Si, à l’époque, j’avais su ces choses, 
est-ce que la situation serait différente 
aujourd’hui ?
Indigo Bloome: Le jeu des tentation
 

Vous avez, je suppose, entendu parler du test de la page 99, du prix de la page 111, ce genre de trucs... autant de méthodes pour se faire une idée des livres qu'on n'a pas lus (mais qu'on a peut-être envie de lire): à chacun ses préférences! 

 — Alors, qu’en dites-vous ?
Colin Dexter: Les silences du professeur  

Toutes les citations ci-dessus, faites dans un but informatif, appartiennent, évidemment, à leurs auteurs, etc etc... 

 

mardi 30 septembre 2025

Sinistre septembre

 Septembre est venu, et voilà qu'il s'en va.
Le 22 septembre est probablement la chanson la plus triste qu'ait écrite Brassens...  les autres années, je lui accorde une pensée, à ce jour, et cette année, comme Brassens, je m'en suis foutu. Et c'est triste de n'être pas plus triste le 22 septembre  que les autres jours.
Car chaque jour amène de nouvelles raisons d'être triste, ou mécontent, ou en colère, ou franchement furieux, ou tout cela à la fois.
C'est au point que je trouve du réconfort dans les nouvelles qui ne sont ni horribles, ni atroces, ni pré-apocalyptiques, mais seulement tristes, normalement tristes. 

John Coulthart nous a rappelé que le premier recueil d'illustrations de Roger Dean fut publié il y a juste cinquante ans (The book sold 60,000 copies in its initial run, and was reprinted twice the following year. This extraordinary success gave Dean and his associates at the newly-formed Dragon’s Dream the resources to publish a line of art books by other imaginative artists such as Chris Foss, Ian Miller and Syd Mead.). Je l'ai acheté dès sa sortie, ce qui vous donne un indice sur son pouvoir d'attractivité sur les jeunes lecteurs d'alors, car (moi-même jeune lecteur) je n'avais qu'un tout petit budget livres à l'époque. Depuis, Dean semble avoir traversé ce qu'on appelle pudiquement un passage à vide, et son activité s'est fortement ralentie. Santé, Roger!
J'aurais aimé que cet anniversaire me donne l'occasion de trinquer avec Chelsea Quinn Yarbro ou avec Jean-Pierre Bouyxou. Captain  Bouyxou publia des flopées de chroniques justement sur le genre de livres que produisait Dragon’s Dream, dans Vampirella, Sex Stars System, Zoom, Métal hurlant, L'Écho des savanes, Penthouse, Lui, Hara-Kiri, Paris Match, Miroir du fantastique, Ciné Revue, Continental Film Review, Actuel, Europe, Curiosa, Show Bzzz, Cinéfantastic, Yéti, La Revue du cinéma, Vertigo, Siné Hebdo, Fascination...  il est possible que ce soit une de ses notes dans un de ces magazines (sans que je n'en sache rien, car il signait de tout un tas de pseudos) qui ait attiré mon attention sur Roger Dean ou, un peu plus tard, sur Chelsea Quinn Yarbro. La bibliographie de Yarbro est assez fournie, et je m'avise que je n'ai lu d'elle que son Ariosto Furioso, qui m'a laissé un bon souvenir; et si je cherchais un autre de ses livres? Qu'elle ait eu l'idée de placer Lodovico Ariosto au cœur d'une uchronie incite à penser qu'elle gagnait à être connue. Oui, trinquer avec Chelsea Quinn Yarbro, ça aussi ç'aurait été une bonne idée. 

Mais ça n'arrivera pas: ils ont tous les deux disparu à quelques jours d'intervalle, en ce septembre cafardeux. 

Et, de même que les thrillers devront se passer de Terence Stamp, les westerns devront se passer de Graham Greene (pas celui-là, l'autre Graham Greene) et de Robert Redford; et Claudia Cardinale ne puisera plus d'eau pour les poseurs de rail assoiffés.


En octobre, préparons-nous à nous servir nous-mêmes à boire, et à trinquer avec d'autres absents. 

 

jeudi 7 août 2025

Le livre de sable de Primo Levi: le système périodique

 Le bibliothécaire lui dit:
Dieu est dans l'une des lettres de l'une des pages
de l'un des quatre cent mille tomes
du Clementinum.
J. L. Borges, Le miracle secret, dans Fictions

En décembre 1941 Primo Levi obtient, grâce à son ancien appariteur, Caselli,  un poste dans une mine d'amiante de San Vittore. Le projet dont il a la charge est d'analyser la teneur en nickel des résidus de la mine et d'en optimiser l'extraction, un défi qu'il accepte avec plaisir (bien qu'il se doute qu'en cas de succès, il contribuera à l'effort de guerre allemand, qui a besoin de nickel pour l'industrie de l'armement). Pour cause de secret militaire, Primo Levi doit travailler sous un faux nom, avec de faux papiers. C'est au cours de son séjour à la mine qu'il rédige ses deux premières histoires courtes, qui seront réintégrées bien des années plus tard dans Le Système périodique.

As Carbon in the Coal
And Carbon in the Gem
Are One -
Emily Dickinson (poème 356 - C29-31)

Dans les notes qu'il ajoute au Système périodique, Primo Levi précise:

"Mon écriture même devint une aventure différente, non plus l'itinéraire douloureux d'un convalescent, d'un homme qui mendie de la pitié et des visages amis, mais une construction lucide, qui avait cessé d'être solitaire - une œuvre de chimiste qui pèse et sépare, mesure et juge sur des preuves sûres, et s'ingénie à répondre aux pourquoi. A côté du soulagement libérateur qui est le propre de celui qui est de retour et qui raconte, j'éprouvais maintenant dans l'écriture un plaisir complexe, intense et nouveau, semblable à celui que j'avais éprouvé, étudiant, en pénétrant dans l'ordre solennel du calcul différentiel." ( p 184)

Il y a, dans l'air que nous respirons,
des gaz appelés inertes.
Ils portent de curieux noms grecs
d'étymologie savante, qui signifient
le "Nouveau", le Caché", l'"Inactif", l'"Étranger".
Le Système périodique


Parfois l'élément et le souvenir qu'il évoque ne sont liés que par un lien métaphorique ténu: le nom de l'Argon (l'"Inactif", en grec) évoque les autres gaz rares, qui avec leurs noms également étranges (le "Nouveau", le Caché", l'"Étranger"), à leur tour, convoquent le souvenir d'autres étrangers, d'autres témoins inactifs, d'autres nouveaux venus, d'autres clandestins contraints de vivre cachés.
Le fer, on le trouve en bien des endroits, mais c'est surtout le goût de fer dans la bouche que nous laisse un effort trop violent: quand on a "mordu la chair de l'ours" comme disait à Levi un compagnon dont il regrettera plus tard de n'avoir pas été plus proche.
Le phosphore, en revanche, c'est bien la substance dont on fait les bombes incendiaires: instinctivement, Levi sait quand il convient de cesser de filer une métaphore avant qu'elle ne dévie, de sa fonction stylistique initiale, vers autre chose.

Si l'effort laisse un goùt de fer dans la bouche, tourner les pages d'un livre nous procure la sensation d'un sable qui coule entre nos doigts.

Dieu est le Généreux, le Caché.
J. L. Borges, Les Deux qui rêvèrent
dans Histoire générale de l'infamie

Primo Levi: Le système périodique 
(
Albin Michel 1987; Le Livre de poche 1995) 



samedi 21 juin 2025

On peut être et avoir l'été (tant que c'est l'été)

 C'est officiel, Alfred Brendel ne descendra pas dans la rue pour la Fête de la Musique. Écouter (le casque bien enfoncé sur les oreilles, évidemment) quelques-uns de ses enregistrements sera notre façon de participer à l'événement.
Rassurez-vous, il y a d'autres événements pour lesquels casques et AirPods seront facultatifs!


Si vous êtes à Marseille, vous faites probablement déjà la queue devant la librairie Tsundoku (49 cours Pierre Puget, 13006, Marseille) pour vous inscrire (premiers arrivés, premiers servis, ça ouvre à 10 heures, et la queue doit déjà être longue) à la séance de dédicaces de Junji Ito: il sera là en personne le 12 juillet, ça risque d'être chaud. L'inscription est payante.


Si vous êtes à Paris, vous vous préparez sans doute pour aller, ce matin ou peut-être demain dimanche (ça dépend de combien de temps il vous faut pour vous faire une beauté) place Saint-Sulpice, faire votre marché (au Marché de la Poésie: c'est du 18 au 22 juin). Entrée libre!
 

Alfred Brendel 1931-2025

 

lundi 7 avril 2025

Tonnerre à l'Ouest

 Le mois dernier, vous n'étiez pas dans les environs de Lyon, et vous n'avez pas pu vous rendre à Meyzieu pour les Oniriques? Ce n'est pas si grave, la saison nouvelle va bientôt vous offrir une brassée de festivals: si vous n'êtes pas trop loin de Rennes, faites-y un saut le week-end  du 27 et du 28 avril, pour entendre l'Ouest hurler! 

correction: les 19 et 20 avril

Au festival l'Ouest Hurlant (METAL!!! dirait Nimona si elle était là) vous pourrez rencontrer des gens intéressants. Il y aura - pour n'en nommer que quelques-uns - Audrey Pleynet, David Bry, Christelle Dabos, Morgan of Glencoe, Floriane Soulas, Claire North, et encore d'autres qui ont tous écrit des livres que vous avez appréciés ou que vous avez prévu de découvrir, n'est-ce- pas?

 Festival l'Ouest Hurlant

La Paillette, côté Théâtre : 6 rue Louis Guilloux, et Espace Bourg L'Évêque : 16 Rue Papu, Rennes

samedi 22 mars 2025

Retour des marguerites

 C'est le printemps!
Ou, comme disent joliment les Chats, les fleurs sont de retour.
Vous le saviez?
Bon, je ne vous apprends rien alors.
Désolé, je cherche partout de bonnes nouvelles à vous annoncer et en ce moment elles sont un peu perdues parmi la foule des mauvaises.
J'en ai trouvé une pas forcément mauvaise, peut-être même bonne, il faudra voir: le roman de Boulgakov, Le Maître et Marguerite, a été adapté à l'écran; pour quel(s) écran(s)? Il n'est pas encore distribué chez nous, et avec les adaptations de livres réputés inadaptables, on ne sait jamais à quoi s'attendre, on a parfois de bonnes surprises. Par exemple, il y a quelques années, la BBC avait adapté les Carnets d'un jeune médecin, aussi de Boulgakov, en une série télé pas mauvaise du tout, et le réalisateur de ce nouveau film, Michael Lockshin, semble s'être donné du mal; voilà ce qu'il en dit:

 S'il n'y avait pas eu la guerre, je pense que j'aurais eu l'occasion de sortir le film dans mon montage. Il aurait été légèrement plus long - peut-être 12 ou 15 minutes. Bien que j'aie réussi à empêcher qu'on fasse certaines coupes, les producteurs ont insisté pour que le film dure deux heures et trente minutes. Ils avaient ce chiffre en tête. [...] Nous avons probablement obtenu 90 à 95 % du film que nous souhaitions. Mais je reconnais qu'avec ces 5 à 10 % restant, le film aurait pu être meilleur. C'est un miracle que le film soit sorti. Et le deuxième miracle est que les éléments politiques n'ont pas été coupés, la clef du drame du personnage principal a été préservée. 

Alors, attendons-nous à l'inattendu (ça commence à devenir une habitude).

samedi 15 mars 2025

Rien que pour Meyzieu

 Je manquerais à mes devoirs si je ne vous signalais pas Les Oniriques, les 22 et 23 Mars à Meyzieu (à côté de Lyon).
Rendez vous compte: parmi une flopée d'invités prestigieux (je ne peux pas les citer tous mais ils gagnent tous à être connus) il y aura Fabien Vehlmann (qu'on ne présente plus) et... Patrick K. Dewdney! Oui, le grand Patrick Dewdney, l'auteur du Cycle de Syffe (dont il faudra absolument que je vous parle un jour... tiens, il me semble que j'ai déjà employé cette formule à propos de plusieurs livres...). 

MEDIATHEQUE MUNICIPALE DE MEYZIEU,
27 Rue Louis Saulnier  69883 Meyzieu
Tél. : 04 37 44 30 70 

vendredi 21 février 2025

Admirations accordées à tort et à travers

 
Quel est donc ce mystère impénétrable et sombre?
Rimbaud, Hypotyposes saturniennes
 
 
 
J'étais, guettant, comme un loup.
A l'école, notre professeur de brègne avait acquis un certain prestige parmi les élèves.
C'était l'âge où nous accordions notre admiration à tort et à travers, comme des coups de dents au creux d'un troupeau. Nous avions besoin de nous raccrocher à quelque chose: l'univers s'était écroulé autour de nous; dans les autres quartiers, les gamins nous écartaient avec des bâtons et se moquaient en criant de nos malformations.
Pour moi, c'était différent. J'observais.
Lorsque le professeur de brègne rentrait dans la salle, il y avait soudain un silence lourd. La poussière dans la vitrine des empaillés frémissait; sur le qui-vive, les buses et les ratons dressaient l'oreille. Il faisait moite et velouté à l'intérieur de nos mains, quand nous en avions.
La pénombre tambourinait le long de nos artères.
"Tirez les rideaux, il fait bien trop clair ici", disait le professeur de brègne.
La classe que déjà la noirceur aveuglait, la classe écartelée et pantelante devenait encore plus étouffante. Lorsque les persiennes terminaient leur course contre l'appui des fenêtres, il y avait une sorte de soupir effaré qui s'allumait de pupitre en pupitre: eh bien - pensions-nous - ça recommence: qu'est-ce qu'il va faire aujourd'hui?
Le professeur de brègne ouvrait alors  une caisse cerclée de cuivre.
Tout était réglé dès le début de l'année selon une chorégraphie impeccable.
Un élève montait sur l'estrade et éclairait la scène à l'aide d'un chandelier à deux bougies.
La caisse était obscure et profonde comme un four.
C'était impressionnant et fantomatique.
Nous ne respirions plus.
"Regardez bien, sales petites bêtes", disait le professeur de brègne.
Et il nous montrait des mystères.


Biographie comparée de Jorian Murgrave
Denoël, Présence du Futur n° 397, 1985

mardi 18 février 2025

Choses pas vues (5): pile à lire

 Choses que j'ai vues en rêve, mais jamais vues auparavant - ni revues par après - dans la vie de tous les jours:
  Le titre d'un livre: La fin de l'additivité (je ne l'ai pas lu ni même feuilleté, je me demande encore ce que c'est que l'additivité?).
  Le titre d'un autre livre: Vous êtes des rois curieux (je n'ai pas eu l'occasion de noter le nom de l'auteur).
  Et voilà que j'apprends que Cedric Ferrand avait écrit, il y a déjà bien des années, un roman pour enfants: L'autre côté de la nuit. Dommage qu'il soit épuisé (ne le cherchez pas: il n'est pas moins épuisé de ce côté-ci du rêve).
  Il m'arrive aussi en rêve de feuilleter des magazines: dans une revue aux pages jaunies, à la typographie typique de la presse d'avant-guerre (pas cette guerre-là, l'autre, non, une autre encore avant) je vois un petit pavé de réclame pour un article quelque peu mystérieux: Le Pistolet Possible - titre en grosses lettres Art Déco, texte explicatif imprimé trop petit pour que je puisse le lire. Je suis perplexe: s'agit-il d'une nouveauté du genre que, dans les revues pour gamins, on était invité à payer en envoyant des timbres: les Lunettes à Rayons X ou le Stylo à Encre Sympathique (si un stylo peut être Sympathique, pourquoi un pistolet ne serait-il pas Possible?)... à moins que ce ne soit le titre d'un roman de Mystère... de Merveilleux Scientifique, peut-être? Des détectives à la poursuite d'une invention aux propriétés étonnantes?
  Mais, cette fois comme les autres, je n'ai pas le temps de pousser plus avant mes investigations: la bibliothèque des rêves ferme de bonne heure.

 

 Ajouté le 25/02/25:
Encore une synchronicité, cette fois avec Nikolavitch (lui, il a pu se procurer les lunettes pour voir l'invisible en relief, le veinard!).

dimanche 16 février 2025

Pour en finir avec H...

 Allons donc, qu'est-ce que j'ai failli écrire? Je dois être très fatigué. "Pour en finir provisoirement avec l'actualité récente concernant Harlan Ellison", voilà le titre que j'aurais dû donner à ce billet (si je n'avais pas été si fatigué).
Le numéro 117 de Bifrost est consacré à Harlan Ellison, voilà ce qu'il y a de récent dans l'actualité. Un épais dossier comprenant une longue biographie par Laurent Queyssi, une bibliographie aussi complète que possible (ça n'a pas dû être facile: il semé des articles, des préfaces, des critiques et des micro-nouvelles un peu partout!) et un "guide de lecture en terres ellisoniennes". Ce qu'il vous faut pour combler les trous qu'il pourrait éventuellement y avoir dans votre culture ellisonienne - ou harlanique, si vous préférez. Et si votre culture n'a pas de trou, allez directement à la nouvelle, jusqu'ici introuvable en français.

mardi 28 janvier 2025

A Barrel of Laughs, a Vale of Tears, and a ghost writer

Il est affamé, ce mois de Janvier.
À cause de lui nous n'avons plus de Gabriel Yacoub (de Malicorne) pour nous faire danser au son de l'épinette, de Jules Feiffer (de Mad, du NewYorker et d'un peu partout) pour nous faire rire de choses qui pourraient nous donner envie de pleurer, et de Bertrand Blier (du cinéma et de papa) pour nous tendre des mouchoirs (au cas où les deux autres n'auraient pas réussi à nous égayer).
Jean-François Kahn - ultime pirouette - a créé une dernière fois l'événement, en mourant un jeudi. Et ça ne suffisait pas à Janvier: Henri-Fréderic Blanc, le plus Marseillais de mes écrivains préférés, m'a fendu le cœur. Henri, j'ai le cœur fendu par toi. Alors, alors nous jouons plus alors? Ne crois pas t'en tirer comme ça, je parlerai encore de tes livres. Pourquoi pas du Discours de réception du Diable à l'Académie Française? Un peu de publicité pour tes talents de ghost writer, ça ne peut pas faire de mal à ta carrière posthume - parce que même devenu ghost pour de bon, je n'arrive pas à t'imaginer posant ta plume. 

Gabriel Yacoub 1952-2025
Jules Feiffer 1929–2025
Bertrand  Blier 1939-2025
Jean-François Kahn 1938-2025
Henri-Fréderic Blanc 1954-2025

 

 Au cas où le titre de ce billet vous laisserait perplexe: il emprunte à celui d'un recueil de Feiffer:   A Barrel of Laughs, a Vale of Tears (1996) 


mercredi 18 décembre 2024

Calendrier de Pas-en-Avance

 Oh la la, la saison où, sur les blogs sérieux, on suggère des listes de livres à déposer au pied du sapin est de retour!
Yossarian, par exemple, propose, images à l'appui, neuf titres que je n'ai pas eu l'occasion de lire ni même de feuilleter:
Tiny Tango, de Judith Moffett; Conque, de Perrine Tripier; Les champs de la Lune, de Catherine Dufour, OVNI 78, de la bande à Wu Ming; La maison des soleils, d'Alastair Reynolds; Pour mourir, le monde, de Yan Lespoux; Pays de fantômes, de Margaret Killjoy; Un détail mineur, d'Adania Shibli; Jour de ressac, de Maylis de Kerangal...
... et seulement deux que j'ai lus: La sonde et la taille de Laurent Mantese et Le voyage de Shuna de Hayao Miyazaki. Comme ces deux-là, je vous les aurais moi aussi signalés (j'en reparlerai, si, si!), et puisque Yossarian ne recommande pas n'importe quoi (en général), je fais un geste un peu vague dans la direction de son blog (il les tous chroniqués; cliquez sur les images!)


Tiens, puis qu'on parle de sapin, je m'avise que je ne vous ai pas encore parlé d'Eliza Shua Dusapin (ça aussi, j'aurais dû!) sa bibliographie est courte mais bonne, cherchez-la sur le net!

 

samedi 14 décembre 2024

Détour par la rue Georges Perec

 Il y aurait encore des choses à dire sur Jacques Roubaud,
J'ai été séduit (dans l'ardeur de ma jeunesse) par des textes qui sont, je m'en rends compte bien tardivement, relativement marginaux dans son œuvre, tout en en ignorant d'autres qui peut-être comptaient davantage pour lui (?): ses poèmes, surtout. Les Chats (merci les Chats!) ont attiré mon attention sur cette lacune, je vais maintenant (grâce à leur commentaire) me chercher un de ses recueils de poèmes (il y en a des tas); pourquoi pas celui qu'ils ont cité? Je ferai peut-être ça dans la nuit de dimanche prochain? En attendant voici ma réponse à leur commentaire:

rue georges perec 15/03/07:
c’est une rue où
les chats sont
les seuls vrais passants.

Un "Trident", trouvé dans le "dossier Roubaud"
 sur le site En attendant Nadeau;
allez-y voir, vous apprendrez plein de choses.

vendredi 6 décembre 2024

Se souvenir des belles choses (2)

 Cette fois, c'est Denis Brihat. Aucune mort ne me réjouit (essentiellement, parce que les quelques personnes dont la mort pourrait éventuellement me donner envie de danser s'accrochent à la vie comme des tiques) mais certaines morts m'affectent plus que d'autres: celle des gens que j'ai connus, même peu. Denis Brihat, j'ai découvert ce qu'il faisait à sa première exposition, discrète, à la ferme des Contards (il y a cinquante ans et des poussières), plus tard nous sommes devenus voisins, il m'a fait visiter son laboratoire, j'ai vu quelques-unes de ses expositions suivantes (pas toutes: il en a fait un peu partout).
Nous n'avons jamais été proches, sauf épisodiquement en nous croisant sur ce "plateau des Claparèdes, désert à l’époque" que nous arpentions dans tous les sens "à l’époque" en nous émerveillant des mêmes choses. Elle est bien loin, cette époque, et ce plateau autrefois désert me manque aussi.

Et, coup sur coup, deux jours plus tard, c'est Jacques Roubaud.
Jacques Roubaud, je ne l'ai jamais approché plus près que depuis le parterre du Gymnase quand Maréchal y a monté ses pièces sur le Graal (avant, j'en avais dévoré, comme des romans, les gros volumes écrits à plusieurs mains avec Alix Cléo Roubaud et Florence Delay).
Sa traduction de La Chasse au Snark, ça m'aurait plu que l'éditeur français la choisisse de préférence à celle, si académique, d'Aragon pour accompagner les dessins de Mahendra Singh; une rencontre manquée.
Son Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go m'accompagne: je l'ai lu une première fois bien trop tôt pour y comprendre quoi que ce soit, et je le relis de temps en temps pour vérifier que je n'y comprends toujours rien (ça m'aide à me sentir jeune). Après tout, c'est un objet fascinant, presque autant qu'un bulbe de jacinthe, un coquelicot froissé ou une toile d'araignée.

photographie de Denis Brihat

Denis Brihat
1928-2024
Jacques Roubaud
1932-2024

mercredi 4 décembre 2024

Les désirs sont déjà des souvenirs

 Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d’une ville.
Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves:
à une différence près.
Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même,  jeune; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui-même y est assis, parmi les autres.
Les désirs sont déjà des souvenirs.

Italo Calvino, Le città invisibili, 1972,
Les villes invisibles, traduit de l'italien
par Jean Thibaudeau, Le Seuil, 1974.

Nouvelle traduction par Martin Rueff
Collection Folio (no5460) 2013-2020