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lundi 12 août 2024

Et tu étais toujours là, dans ces beaux souvenirs

 Les Perséides sont un essaim de météores (ou étoiles filantes) visible dans l'atmosphère terrestre, constitué de débris de la comète Swift-Tuttle et dont la taille est comprise entre celle d'un grain de sable et celle d'un petit pois. C'est wikipedia qui le dit, alors ça doit être comme ça: une pluie d'étoiles filantes, en vrai, c'est une pluie de grains de sable et de petits pois.
Ces météores sont observables lorsque les débris de Swift-Tuttle rencontrent l’atmosphère terrestre, soit à partir du 20 juillet environ jusqu’aux alentours du 25 août, avec un maximum habituellement situé entre les 11 et 15 août. La nuit la plus active de la pluie des Perséides est celle du 12 au 13 août de 2 à 5 heures du matin. 


Il y a... voyons... cinquante ans, ou pas loin, avec un groupe d'amis, nous avons décidé de veiller au grand air, tout la nuit s'il le fallait, pour voir passer ce nuage de poussières qui ressemblent tellement à des étoiles. Nous avons choisi une pente bien orientée au flanc d'une colline loin de toute pollution lumineuse et nous avons parlé de choses et d'autres, pour rester éveillés en attendant que pleuvent les petits pois (car le marchand de sable, lui, était déjà là). Pas étonnant que je ne me souvienne pas de ce que nous avons dit: une conversation comme on en a tous les jours, alors que c'est pour une nuit comme il n'y en a pas toutes les nuits que nous étions là.
Les personnes qui étaient avec moi, c'était qui, déjà?


Les noms, je les ai oubliés.


Sauf un.


Les plus attentifs d'entre vous à ce qui se passe sur internet ont déjà compris où je veux en venir. Comme vous, j'ai traîné sur Youtube où il est impossible de rater (il y en a partout) les trailers, les teasers, les commentaires de cette série animée dont le premier épisode montre une pluie de météores: Sousou no Frieren (un titre avec lequel les traducteurs on du mal: Frieren, après la fin du voyage; Frieren la fossoyeuse ...). Et, après ce que je viens de vous confier, vous ne serez pas surpris de l'apprendre: j'ai voulu voir ça de près, et, dès le premier épisode, j'ai été aspiré hors de notre réalité comme par un vortex spatio-temporel, et j'ai binge watché la suite. Vraiment, c'est un très chouette anime que vous pouvez, si vous êtes impatient, voir sur Crunchyroll (un site que, pour plusieurs raisons, je ne recommande pas vraiment, mais enfin bon, ils proposent des périodes d'essai gratuites, on peut avoir envie d'en profiter en attendant que ça sorte en DVD ou en Blu-ray). Vous pouvez aussi lire le manga (l'anime est adapté, plutôt fidèlement, d'un manga traduit en français par Ki-oon).

 

Cinquante ans, c'est long.

Je me demande si je ne devrais pas donner de mes nouvelles à cette personne dont je n'ai pas oublié le nom? Notre pluie d'étoiles filantes à nous, c'est maintenant.

 

image © Madhouse production

vendredi 29 septembre 2023

Cela ne nous empêchera pas d'être amis

 Vous voulez en savoir davantage sur les extra-terrestres? Pour cela  il est préférable de s'adresser à des scientifiques reconnus pour leurs travaux de vulgarisation, qui ont, comme on dit, "franchi les limites de la littérature scientifique spécialisée", par exemple Primo Levi, et, pourquoi pas?  son confrère et ami Piero Bianucci (on peut même dire complice, puisqu'ils ont contribué ensemble "à quatre mains" à un recueil, malheureusement pas traduit en français: L'uovo del futuro); car non seulement il existe, le Piero Bianucci mentionné dans le texte ci-dessous (quand vous le lirez, vous pourriez être tentés de vous demander où finit la fiction et où commence la réalité), mais il est sur internet (quand on est sur internet c'est bien la preuve qu'on existe, ce ne sont pas les extra-terrestres qui diront le contraire); il occupe, à la télévision italienne, à peu près le même créneau que chez nous notre Hubert Reeves national. Un beau jour de 1986, Bianucci a reçu un message de la huitième planète du système Delta Cephei; n'y comprenant rien, il l'a confié à son ami Primo, qu'il savait capable (je vous l'avais signalé il y a quelques années) de déchiffrer des textes cryptés par les méthodes les moins conventionnelles.

Cher Piero Bianucci,
Vous serez sans doute étonné de recevoir une lettre d'une de vos admiratrices dans un délai aussi bref et de si loin. Nous connaissons vos drôles de lubies sur la vitesse de la lumière; chez nous, il suffit de payer un modeste supplément exceptionnel à la redevance de la télévision pour recevoir et transmettre des messages intergalactiques en temps réel, ou presque. En ce qui me concerne, je suis fanatique de vos émissions télévisées, en particulier de la publicité pour les conserves de tomates.
Je voulais vous dire que j'ai été enthousiasmée par votre reportage de mardi dernier, dans lequel vous parliez des Céphéides. Ou plutôt, j'ai été heureuse d'apprendre que vous nous appeliez ainsi, car notre soleil est justement une céphéide; j'entends dire par là que c'est une étoile beaucoup plus grande que la vôtre, et qu'elle pulse régulièrement selon une période de cinq jours et neuf heures terrestres. C'est justement la céphéide de Céphée, quelle coïncidence! Mais avant de poursuivre en décrivant notre way of life, je tenais à vous dire que votre barbe a beaucoup plu à mes amies et à moi-même; chez nous les hommes n'ont pas de barbe, ils n'ont même pas de tête; ils mesurent dix ou douze centimètres, ressemblent à vos asperges, et quand nous désirons être fécondées nous nous les mettons sous une aisselle pendant deux ou trois minutes, comme vous le faites avec vos thermomètres pour prendre votre température. Nous possédons dix aisselles; nous avons toutes une symétrie décimaire, raison pour laquelle notre côté est le nombre d'or de notre rayon, chose unique tout au moins dans notre galaxie, et dont nous sommes fières.

  On imagine le sourire en coin de Primo, quand il a eu à transcrire (en pensant in petto à la silhouette d'asperge de son grand copain) les compliments d'une autochtone du système de Delta de Céphée sur son physique.

À propos [de température], ne vous leurrez pas, nous avons une température variable, de -20°C l'hiver à 110°C l'été, mais cela ne nous empêchera pas d'être amis.

Le message donne à l'astronome d'autres précisions d'un grand intérêt sur la vie des habitantes carapacées d'oxyde de fer et de manganèse de cette huitième planète d'une céphéide, la mer acide, l'été accablant mais heureusement bref (il dure deux jours), les plaisirs innocents de l'automne et de l'hiver.

L'automne dernier, une de mes amies m'a dit qu'elle avait vu une supernova; cela ne s'était pas produit depuis longtemps, et elle m'a demandé avec insistance de vous le rapporter. De votre point de vue, elle devrait se trouver du côté du Scorpion; si vous payiez le supplément tachyonnique exceptionnel, vous pourriez la voir dans dix jours, sinon il vous faudra attendre 3 485 ans.

Si c'est vrai tout ça? Vous pourrez vérifier dans les rapports de nos sondes spatiales.

Veuillez recevoir les cordiales salutations de votre (signature illisible) et de ses amies.
Delta  Cep./8, d.3° a.3,576.10

Traduction de Primo Levi

Ce texte est paru dans un recueil dont le titre, par les temps qui courent, semble de bon augure (on peut toujours  espérer):  Dernier Noël de guerre.  La nouvelle qui donne son titre au recueil est autobiographique (elle se situe quelques mois avant les événements rapportés dans La Trève); d'autres nous rappellent que, quand Levi donnait libre cours à sa fantaisie, il ne faisait pas les choses à moitié. Précision de l'éditeur: "Tous les textes de ce volume ont été réunis dans les Pagine Sparse des œuvres complètes de Primo Levi, procurées par Marco Belpoliti chez Einaudi en octobre 1997,  collection Nuova Universale Einaudi) puis dans le volume L'Ultimo Natale di Guerra". La nouvelle citée ci-dessus, Les fans de spots de Delta Cep (Le fans di spot di Delta Cep), quatrième du recueil, est parue initialement dans L'Astronomia n° 54, avril 1986.

Primo Levi: Dernier Noël de guerre
(L'Ultimo Natale di Guerra, Einaudi, 1997, 2000)
traduit par Nathalie Bauer, 2002
10/18 N° 3389

ISBN: 2-264-03419-X
EAN: 9782264034199

mercredi 27 septembre 2023

Pas de nouvelles de Gurb: bonnes nouvelles? (Mendoza, encore)

 Vous l'avez sans doute remarqué: ces derniers temps journaux et bulletins d'actualité mentionnent beaucoup d'observations d'extraterrestres; des témoins incontestablement Américains, dont certains savent piloter des avions aussi bien que Tom Cruise, certifient devant le Congrès qu'ils ont vu ils ne savent pas quoi (mais ils ont vu quelque chose, ça c'est sûr), tandis que des Mexicains, eux aussi authentiques, ont trouvé en se promenant des machins bizarres qui ne bougeaient pas: ils en ont conclu, un peu hâtivement, que ce devaient être des extra-terrestres morts, puisqu'ils ne bougeaient pas (à leur place, je me serais méfié, on ne sait jamais avec les extra-terrestres).

En revanche il ne fait aucun doute que les deux personnages principaux du roman d'Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb, soient des extra-terrestres: l'abondance de précautions (souvent peu adéquates) qu'ils prennent pour se fondre dans la population terrienne est un indice révélateur,  leur confondante ignorance des coutumes des habitants de la Terre, qui tend à réduire à néant ces efforts, en est un autre. Et  il est certain qu'ils ne sont pas morts, en témoigne le fait que, malgré leur désir de ne pas se faire remarquer, ils bougent beaucoup, on peut même dire qu'ils ont la bougeotte, surtout Gurb. C''est pour eux l'occasion - après qu'ils aient pris, comme on enfile un déguisement, l'apparence d'êtres humains - de découvrir Barcelone et ses petits secrets:

3h44. Remis de ma chute, j'entends le serveur me dire que si je désire souper, je peux le faire à n'importe quelle table, elles sont toutes libres, car les gens vraiment distingués ne mangent jamais avant cinq heures ou cinq heures et demie du matin, afin de ne pas être confondus avec le commun, qui dîne avant car il doit se lever tôt. Je réponds que pour le moment je me contenterai d'un verre de champagne (réserve spéciale) au bar.
3h45. Comme la réserve spéciale ne me réussit pas, je me distrais en comptant mes borborygmes sans ingérer davantage le liquide qui les produit (inexplicablement) et en écoutant la conversation des trois individus qui partagent le bar avec moi. La conversation serait intéressante si la consommation immodérée de réserve spéciale par les parleurs ne leur causait des borborygmes qui la rendent (la conversation) difficilement intelligible. Il est aisé, néanmoins, de deviner de quoi ls parlent, car les Catalans parlent toujours de la même chose, à savoir de travail. Dès que deux Catalans, ou plus, sont ensemble, chacun parle de son travail avec un grand luxe de détails. Il leur suffit de sept ou huit termes (exclusivités, commissions, carnet de commandes, et quelques autres) pour mener un débat des plus nourris, qui peut durer indéfiniment. Il n'y a pas sur toute la Terre de gens plus passionnés de travail que les Catalans. S'ils savaient faire quelque chose, ils seraient les maîtres du monde.

Borborygmes, Barcelone: deux thèmes chers à Mendoza, les lecteurs qui ont suivi les aventures de Pomponius Flatus ou exploré La ville des prodiges (autre nom de Barcelone) ont déjà pu le constater.
Le roman se présente comme un rapport de mission, et la rédaction des rapports sur l'exploration des planètes est soumise à des procédures strictes: pas question de laisser l'imagination du rapporteur vagabonder. Si un membre de l'expédition ne donne pas de nouvelles, il convient de le signaler sans effets dramatiques: c'est ce que fait le responsable de l'expédition, que par commodité nous appellerons le narrateur (il ne se nomme pas, sans doute pour respecter un protocole exigeant la confidentialité).

LE 9 DE CE MOIS
7h. 21 Premier contact avec un habitant de la zone.
[...]
7h. 23 Gurb est invité par l'être à monter dans son moyen de locomotion. Il me demande des instructions. Je lui donne l'ordre d'accepter la proposition. Objectif fondamental: ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle).
7h. 30  Sans nouvelles de Gurb.
8h. 00  Sans nouvelles de Gurb.
9h. 00  Sans nouvelles de Gurb.
12h. 30 Sans nouvelles de Gurb.
20h. 30 Sans nouvelles de Gurb.
LE 10 DU MÊME MOIS
7h. 00 Je décide de partir à la recherche de Gurb.

Et voilà, vous avez compris le principe: le responsable de l'expédition, que par commodité nous appelons le narrateur, essaie d'obtenir des nouvelles de son coéquipier Gurb, sans jamais perdre de vue l'objectif fondamental de sa mission: ne pas attirer l'attention de la faune autochtone. Par souci de discrétion Gurb a revêtu une apparence rassurante, celle d'une personnalité appréciée, semble-t-il, des terriens, une certaine Madonna: qu'est-ce qui pourrait mal tourner? Bonne lecture.
[...]
Ça y est?  Vous avez lu? Au terme de la mienne, de lecture,  je suis parvenu à la conclusion que ce roman est plus drôle si on connaît bien la généralité de Catalogne en général et Barcelone en particulier, car, manifestement, beaucoup de particularités locales sont supposées connues de l'hypothétique lecteur; en revanche, ce lecteur n'a pas besoin d'avoir étudié l'exobiologie, le minimum indispensable d'informations sur la physiologie et la psychologie des deux protagonistes lui est fournie chaque fois que c'est nécessaire: juste assez pour que ledit lecteur ne s'étonne pas que le narrateur, quand par accident sa tête se décolle, parvienne à la recoller sans trop de problèmes; que, pour lui, descendre un escalier soit une opération plus délicate qu'adhérer à un plafond; qu'il émette de la radio-activité et attire la foudre.

Sans nouvelles de Gurb est-il aussi plaisant à lire que Pomponius Flatus? Hum, les effets comiques sont assez répétitifs, et certains tombent un peu à plat (pour ceux-ci, le lecteur français indulgent peut en rendre responsable son manque de références à la culture locale). Ce roman date de 1990; Mendoza a bien progressé depuis, en restant dans la même veine foutraque, sans doute grâce à la série de romans policiers fortement décalés qu'il a écrits depuis, et dont nous reparlerons peut-être un jour, qui sait?

Quant aux extra-terrestres, ne vous inquiétez pas, je crois qu'ils n'ont pas fini de faire parler d'eux.

Eduardo Mendoza: Sans nouvelles de Gurb
(Sin noticias de Gurb, Seix Barral 1990)
Traduit de l’espagnol par François Maspero
Seuil, 1994; Points 2013
EAN 9782757835678
ISBN 2-02-014568-5

Illustration: tous droits réservés pour les planètes du système solaire et la ceinture des astéroïdes.

mardi 23 février 2021

Si on tend l'oreille

 

On n'entend plus Daft Punk, à la place on entend le vent de Mars.
Nos soupçons sont confirmés: l'univers dans lequel nous vivons se trouve à l'intérieur de la tête de Philip K. Dick; quand nous regardons par les trous, nous pouvons parfois apercevoir J. G. Ballard et John Brunner qui passent de temps en temps dire un petit bonjour (en observant sagement les règles de distanciation sociale).

 

 

jeudi 1 mars 2018

Et les parties avec d'autres couleurs (Ursula Le guin, 6; L'anniversaire du Monde, 5)


Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je dois faire court aujourd'hui encore.
Nous nous contenterons, si vous le voulez, à l'abri des vents solaires dans notre arche interplanétaire bien calfeutrée, de contempler le modèle réduit en plastique d'une planète, que nous venons de sortir de sa boite (on appelle ça un globe terrestre, de Terra, planète-mère). Quelle drôle de chose, un corps céleste avec de l'air autour, pas dedans! Comment ça tient, sans colle? Comment ils faisaient les Terriens pour empêcher leur paradis de fuir comme une passoire?

Les parties bleues, c'était de l'eau, beaucoup d'eau, comme dans les hydrofuges, mais en plus profond, et les parties avec d'autres couleurs, c'était de la terre, comme dans les jardins mais en plus grand. Le ciel, ça elle n'arrivait pas à comprendre. Le ciel était une autre boule qui s'ajustait sur la boule de terre, avait dit Père, mais on ne pouvait pas le montrer sur le globe en modèle réduit, parce qu'on ne pouvait pas le voir. Le ciel était  transparent, comme de l'air. C'était de l'air. Mais bleu. Une boule d'air, et elle paraissait bleue quand on la regardait par en-dessous, et elle était à l'extérieur de la boule de terre. 
De l'air à l'extérieur. 
C'était vraiment bizarre.

Paradis perdus, dans L'Anniversaire du Monde


À suivre...


lundi 12 septembre 2016

Avec Maurice Pons, découvrons de nouvelles étoiles dans la nuit d'été




C'est plus tard, beaucoup plus tard, qu'on découvrit dans la neuvième constellation de la nébuleuse Aktar une nouvelle étoile que les astrologues  baptisèrent - allez savoir pourquoi? - Tchitché Alpha.
Maurice Pons, L'œil du chat, 
Le Dilettante, 2006

Dans la nouvelle L'œil du chat,  qui se passe dans un lointain futur  (ou peut-être pas), il est question d'un œil, d'une créature qui est peut-être un chat (ou peut-être pas) et d'une étoile nouvelle. En l'absence (provisoire?) d'étoile Tchitché Alpha dans notre ciel, je vous montre une étoile qui en ce moment passionne nos astrologues: Alpha du Centaure.


Maurice Pons n'était pas homme à encombrer inutilement les rayons des librairies: une vingtaine d'ouvrages en cinquante ans (auxquels il faut ajouter quelques traductions mémorables): il ne lui en a pas fallu davantage pour laisser dans la mémoire de ses lecteurs une impression ineffaçable. Des nouvelles, des romans brefs (des novellas comme disent les anglophones), et un roman différent, qui se singularise en prenant tout son temps pour installer un climat décidément néfaste à toute présence humaine: Les Saisons.
Son dernier recueil publié: Délicieuses frayeurs, paru en 2006, réunit des nouvelles écrites pendant une période assez longue (la plus ancienne est une sorte de premier jet du roman Les Saisons, la plus récente du début de ce siècle) mais qui ont la même saveur que celles de son premier recueil, Virginales (1955). Parmi ces nouvelles, qui comme celles des recueils précédents se rattachent au genre du conte cruel porté sur les fonts baptismaux par Villiers de L'Isle-Adam, il en est une, L'œil du chat, qui se rattache de façon assez surprenante à la weird fiction - si vous vous demandez ce que c'est, regardez dans le blogroll, il y a un site (appelé Weird Fiction Review, n'est-ce pas étrange?) qui s'évertue à  définir les contours de ce genre.
Et ce n'est pas si facile: le conte cruel, c'est simple, il faut que ce soit cruel (peu importe qu'il soit question d'un faux pas dans une soirée mondaine ou d'une orgie cannibale), la seule chose que le conteur doit s'interdire, c'est de laisser une porte de sortie à ses personnages.
Dans la weird fiction, c'est le lecteur que le conteur attire dans un piège, puis taquine à travers les barreaux: à la dernière ligne, il faut que le doute subsiste: l'investigateur a-t-il vu juste, ou s'est-il trompé sur toute la ligne? parmi les protagonistes, y en avait-il de gentils? de méchants? et si oui, lesquels? l'histoire appartient-elle au passé, au présent, au futur? la conclusion est-elle joyeuse ou amère? en un mot, qu'est-ce qu'on vient de lire?


lundi 19 septembre 2011

Une planète rebelle



Nous allons nous poser sur Tattooine en manuel:

attention, ça risque de secouer.




Dans un article de la revue Science (vol. 333, no 6049, 16 septembre 2011, pp. 1602-1606: "A Transiting Circumbinary Planet"), un groupe de chercheurs du laboratoire de la NASA l'Ames Research Center, nous fait part de sa surprise: les données transmises par l'observatoire orbital Kepler établissent l'existence, à deux cents années-lumière de chez nous, d'une planète orbitant autour de deux étoiles jumelles.

Les deux sœurs s'appellent officiellement, l'une (une naine orange, des deux-tiers de la masse du Soleil) Kepler 16-A, l'autre (une naine rouge, d'un cinquième de la masse du Soleil) Kepler 16-B, et leur compagne commune (une géante gazeuse, un peu plus petite que Saturne) Kepler 16-b (avec un petit b).

Un article du New York Times précise, pince-sans-rire, que, tout à fait officieusement, lesdits chercheurs ont surnommé cette planète Tattooine, vous devinez pourquoi. Mais la jovialité de ces astrophysiciens ne parvient pas à masquer leur trouble: alors qu'une modélisation mathématique avait de longue date confirmé la possibilité théorique de l'existence de tels systèmes planétaires, ces modèles supposaient à l'orbite d'un corps céleste comparable à Kepler 16-b un demi-grand axe au minimum deux fois supérieur à celui, mesuré grâce aux données fournies par Kepler, de l'orbite de la surprenante planète: faute de quoi -disait la théorie - c'était le crash assuré. Wikipedia, jamais en reste, nous en parle plus sobrement: "cette planète orbite autour du barycentre des deux étoiles A et B en 228,8 jours avec un demi-grand axe d'environ 0,705 UA et une inclinaison de 90,0322° par rapport à la ligne de visée".

Bref: cette grosse boule est beaucoup trop près de ses deux petits soleils, comment fait-elle pour leur coller au train de la sorte? Le docteur Sara Seager du M.I.T. est inquiète: “this planet broke the rule”, a-t-telle déclaré au New York Times, cette planète a enfreint la loi.

On comprend son inquiétude.

Que ne doit-on craindre en effet pour cette planète rebelle, à présent que l'Empire connaît son existence?



L'image illustrant ce billet ne représente pas Kepler 16-b: en effet toutes les images qui existent (les photos prises par Hubble comme celles prises par Kepler, comme d'ailleurs les chatoyantes CGI réalisées par Cal Tech piur le compte de la NASA et dont l'une illustre l'article de Wikipedia) sont soumises à droits de reproduction. Et ce n'est pas non plus Tattooine (la seule, la vraie, celle où se déroulent les plus grandes courses de pods de l'univers connu): c'est juste un bidouillage de l'image d'un machin qui fait splash dans un truc qui fait fiiizzzzz. Je l'ai mis parce que je trouvais que ça faisait joli.



lundi 6 septembre 2010

Innocents comme des bêtes de proie, cruels comme des couteaux


J’ai trouvé dans les pages du merveilleux, de l’étonnant Airform Archives le mythe cosmogonique qui suit et, tant que j’y étais, j’ai subtilisé aussi à cet excellent blog les illustrations qui, me semblait-il, iraient bien avec, bien qu’elles n’aient aucun rapport: ce sont des sculptures Inuit (vous les retrouverez dans cet autre article, là) ... quant au billet original dont il est extrait, vous le trouverez ici et vous pourez y lire une version anglaise de cette cosmogonie ("coyote places the stars", a wasco tale, text from: American Indian legends and myths, selected by Richard Erdoes and Alfonso Ortiz, Pantheon Books 1984). Le texte ci-dessous en est ma propre interprétation. Ca n’a pas été simple. Savez-vous que la langue wasco ne compte pas moins - entre temps et modes - de quarante-deux formes verbales possibles, que nous ne pouvons rendre que par des périphrases: il dit; il a dit; il disait; il a failli dire; il se pourrait qu’il ait dit; il se souvient à présent d’avoir dit; il a dit un jour, mais à présent il ne s’en souvient plus; il dira; il se pourrait qu’un jour il dise; il se souviendra un jour d’avoir dit, sans pouvoir se le rappeler mot pour mot; il croira un jour, à tort, avoir dit dans un passé indéterminé; il aurait envie de dire à présent, mais au lieu de dire il préfère faire une allusion elliptique à une autre fois où il aurait dit; et ainsi de suite...
Oui, un gros travail de transposition. Et c’est moi qui l’ai fait. C’est moi.

Ce qui m’émeut aux larmes, dans cette histoire, c’est de retrouver dans l’attitude de Coyote ce trait propre aux artistes (à tous les artistes, à vous, à moi, à Christopher Nolan, à M. Night Shyamalan, à Eric Chevillard, vous n’avez qu’à faire votre propre liste) et qui, si l’on en croit le récit d’Alouette, était déjà présent dès l’origine du monde: la candide fierté que lui inspire le tour pendable qu’il a joué à ceux qui lui ont fait confiance.

Oh, et ai-je dit que Airform Archives est un blog passionnant?



… Aligner, tels des cailloux de couleur,
Mensonge après mensonge, mot après mot…
Hugo von Hofmannsthal,
l'Ombre d'un mort

Il était une fois cinq frères, qui chassaient toujours ensemble. L’aîné s’appelait Loup. Le deuxième s’appelait Loup. Le troisième s’appelait Loup. Le quatrième s’appelait Loup. Le cinquième s’appelait Loup. Ce qui était naturel, car c’était des loups. Ils étaient bons amis avec Coyote, et partageaient avec lui tout le gibier qu’ils chassaient. Aussi Coyote venait souvent leur rendre visite. Un soir, il les trouva tous les cinq assis sur leur queue, regardant en l’air.
“Que regardez-vous, mes frères?” demanda Coyote.
“Oh, rien”, répondit l’aîné des loups.
Le lendemain, à la nuit tombée, Coyote demanda au second des frères:
“Que regardes-tu, mon frère?”
“Oh, rien”, répondit le deuxième loup.
Troisième soir, troisième loup... “rien.”
Quatrième soir, quatrième loup... “rien.”
A ce moment de son récit, Alouette ouvre toujours une parenthèse: “Ce n’est pas pour dire du mal de Coyote, mais tout le monde sait - même les gens qui l’aiment bien - que moins on lui fait de confidences, mieux on se porte”. Mais comment savoir si Alouette rapporte fidèlement les arrière-pensées des quatre grands loups, ou s’il se contente de laisser parler les sentiments ambivalents qu’il éprouve lui-même pour Coyote? Après tout, c’est un fait bien connu que les loups adultes ne sont pas bavards, et que chez eux ce trait de caractère s’accentue avec l’âge; et ce pourrait être une explication suffisante.
Le cinquième soir, Coyote demanda au benjamin des loups:
“Que regardes-tu, mon frère?”
‘On lui dit?” demanda le jeune loup à ses frères.
Voici ce que l’aîné répondit: rien.
“Oh, allez.”
Voici ce que le puîné répondit: rien.
“Allez, on lui dit. Qu’est-ce que ça peut bien faire? Coyote n'y pourra rien, de toute façon.”
C’est un fait bien connu que les loups dans leur jeunesse ne savent pas tenir leur langue.
“Nous voyons deux animaux là-haut”, dit Loup.
“Tout là-haut”, ajouta Loup.
“Tout là-haut, là-haut, dans le ciel”, renchérit Loup.
Coyote a une bonne vue, mais les loups l’ont meilleure encore; aussi le vieux Loup précisa-t-il:
“Vraiment haut, là où aucun de nous ne peut aller.”
Il n’était pas trop mécontent, après tout, de pouvoir, pour une fois, en remontrer à Coyote.
“Vraiment? Allons voir ça de plus près”, proposa Coyote.
“Et comment ça?” demandèrent en choeur Loup, Loup, Loup, Loup et Loup.
“Facile”, répondit Coyote. “Je vais vous montrer.”
Et il se mit à rassembler des flèches. Beaucoup, beaucoup; beaucoup, beaucoup, de flèches, mais vraiment beaucoup, insiste toujours Alouette, qui est fasciné par les grands nombres, bien qu’il ne sache pas compter (ou alors c’est parce que).
Et Coyote se mit à tirer vers le ciel, une flèche après l’autre.
La première se ficha solidement dans le ciel, et la deuxième, dans la première. Chaque fois Coyote faisait mouche, et la pointe de chaque flèche, au terme de sa trajectoire hélicoïdale, se vissait dans le talon de la précédente, exactement au milieu, tant et si bien qu’elles formèrent une solide échelle qui allait de la terre jusqu’au ciel.
Pas un commentaire ne sortit de la bouche des cinq frères, pas même de celle du plus jeune, qui pourtant resta grande ouverte un grand moment.

Le cadet des frères loups, avec sa grande bouche

“On peut monter maintenant”, dit Coyote.
L’aîné des loups siffla son chien et, prudent, le fit monter devant lui; puis il monta, puis les quatre autres loups, et enfin Coyote.
Ils montèrent toute la journée, toute la nuit; le lendemain ils montaient encore, ils continuèrent beaucoup de jours, “beaucoup, beaucoup” pépie toujours Alouette, en agitant les mains, quand il en arrive à cet épisode, et enfin ils atteignirent le ciel.
Arrivés au ciel, ils s‘assirent, et, en silence, ils regardèrent les animaux qu’ils avaient vus depuis tout en bas, et qui leur avaient paru tout petits.
C’était deux gros, très gros ours, des grizzlys.
Ils regardaient les nouveaux venus sans bouger.



Les deux ours

Les deux loups les plus jeunes s’approchèrent en reniflant, et s’assirent en face des ours.

“Méfiez-vous, dit Coyote nerveusement, ils seraient bien capables de vous mettre en morceaux.” Quand il voyait des gens faire confiance à quelqu’un d’autre que lui, ça le mettait vaguement mal à l’aise, comme si on avait contesté un de ses privilèges.

Mais déjà deux autres loups s’approchaient, puis, voyant qu’il ne se passait rien, l’aîné des loups fit de même et prit place parmi ses frères, toujours accompagné de son chien. A leur tour les deux ours s’assirent lourdement, juste en face des loups. Les cinq frères sortirent leurs pipes et se mirent à fumer.

“Je n’y crois pas, pensa Coyote. C’est trop beau pour être vrai”.




Le cercle du ciel, symbolisé par un disque de jade.
On reconnaît sans peine les cinq loups,
et leur chien, et les deux ours, et Coyote.


“Et pourtant... vrai ou non, c’est beau, ça fait comme une image, ces cinq figures assises dans le ciel. C’est joli comme un dessin sur une couverture en peau. J’ai bien envie de les laisser là où ils sont, pour que tout le monde les voie. En les voyant, les gens penseraient: voilà une peinture qui doit raconter une histoire. Et ce serait une histoire où l’on parlerait de moi”.
Et ainsi fit Coyote. Il recula sans bruit jusqu’à l’échelle, et se mit à descendre tout doucement, en détachant une à une les flèches à mesure qu’il descendait, pour que personne après lui ne puisse emprunter le chemin qu’ils avaient tous pris à l’aller.

Une fois sur Terre, il admira le dessin qu’il avait laissé dans le ciel - et qu’on peut encore y voir aujourd’hui. “Je vais intituler cette oeuvre: le Grand Conseil des Ours et des Loups”, décida Coyote. Regardez bien: à présent les gens, plus prosaïquement, appellent ce dessin d’étoiles la Grande Louche. Regardez mieux: les trois loups les plus âgés forment le manche de la louche, et si vous faites attention, vous verrez que l’aîné, celui qui est au milieu, a toujours son chien à côté de lui.

Les deux loups plus jeunes font un des côtés du cuilleron, et les deux grizzlys font l’autre côté, celui qui pointe en direction de l’étoile du Nord.

Ca donna des idées à Coyote. Il prit l’habitude de ramasser des trucs et des machins, juste parce qu’il les trouvait jolis, et de les emporter dans le ciel où il les arrangeait de façon à former des dessins selon sa fantaisie (des générations plus tard, un homme nommé Cheval eut la même idée, mais ceci est une autre histoire). Et quand il eut fini, les petits machins et les petits trucs qui n’avaient pas trouvé de place dans ses dessins, les cailloux brillants, les crânes d’oiseaux et les insectes mordorés, et les personnages secondaires de toutes ses histoires, il les répandit d’un bord du ciel à l’autre, et ça fait ce qu’on appelle la Grande Route du Ciel.
Coyote était assez content de lui, mais il avait comme l’impression qu’il lui restait quelque chose à faire avant de passer à autre chose.
Il appela Alouette et lui dit:
“Mon frère, quand je ne serai plus là, tu diras à tout le monde que les images qu’ils voient la nuit dans le ciel, c’est moi qui les ai mises là.
C’est moi qui l’ai fait.
Dis-leur que c’est moi.”
“Les gens ne me croiront jamais”, hasarda Alouette, intimidé.
“Mais si, tu verras”, répondit Coyote. “C’est l’avantage d’être Coyote: après toutes les histoires qu'on a déjà racontées sur moi, les gens me croient capable de tout.”
Et voilà pourquoi, à présent que Coyote n’est plus là, c’est Alouette qui raconte l’histoire. Alouette a une tête de linotte et ne se souvient de sa promesse qu’à l’heure où les étoiles commencent à pâlir, alors il se dépêche de la réciter à toute vitesse avant qu’elles ne s’effacent et qu’il ne soit plus temps, il bredouille et parle si vite, sa voix dérapant dans l'aigu, qu’on dirait presque des trilles d’oiseau. Mais tendez l’oreille quand l'aube se lève et vous verrez bien que ce que tout je vous ai dit est vrai.