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vendredi 10 juillet 2026

Des chutes dans l'humus

Dans les dernières nouvelles, il y a un peu de bon, et un peu de mauvais.

Bonne nouvelle: on avait eu peur, il y a quelques années, pour Peow Studio, l'éditeur qui nous avait fait découvrir le premier album de Linnea Sterte: ils avaient cessé de vendre en ligne,  et pendant longtemps, ils n'avaient rien publié de nouveau. Mais ça va mieux pour eux: sous le label "Peow2", sur un site remis à neuf, une nouvelle histoire de Linnea Sterte, au dessin plus moebiusien que jamais, est annoncée: A Garden of Spheres. Un jardin de sphères, la traduction française, est 
aussi en précommande sur le site des Éditions de la Cerise; la Cerise ne perd pas de temps! et elle propose aussi d'autres titres de Sterte (et bien d'autres bonnes choses). Et chez les deux éditeurs, on pourra trouver une nouvelle édition "augmentée" de In Humus (Stages of Rot)!

Mauvaise nouvelle: la société Sauramps dépose son bilan. Le groupe est en liquidation judiciaire, "faute de repreneur", et les libraires ne savent pas ce qu'il va advenir de leur librairie. Chaque fois que je passais par Montpellier, je m'arrêtais un long moment dans cette librairie: elle était grande, on pouvait s'y perdre! (je n'ai pas eu l'occasion de visiter celle d'Alès; et maintenant, pour ça, il est bien tard...).  

dimanche 28 juin 2026

La fin du mois de juin, à l'heure des vêpres

La voilà, la fin du mois de juin, et c'est l'heure des vêpres.
Alors replongeons-nous dans ce petit conte d'Antonio Tabucchi, que je persiste à vous recommander. 

Le premier oiseau arriva à la fin du mois de juin, à l'heure des vêpres, quand tous les moines étaient à la chapelle pour l'office. Fra Giovanni da Fiesole, dans ses conciliabules intérieurs, continuait à s'appeler Guidolino, nom qui était le sien avant son entrée au couvent; il se trouvait dans le jardin, occupé à ramasser des oignons, et c'était là son emploi, car en quittant le monde il n'avait pas voulu renoncer au métier de son père, le maraîcher Piero qui cultivait des asperges, des courges et des oignons dans le clos de San Marco. Les oignons étaient de cette variété rouge à gros bulbe, très doux pourvu qu'on les mette à mollir, mais qui provoquent abondance de larmes dès qu'on les tient dans la main. Il les mettait dans sa robe de bure pliée en forme de sarrau quand il entendit une voix qui l'appelait: "Guidolino!" 
Il leva la tête et vit l'oiseau.
Il le vit a travers les larmes qui embuaient ses yeux à cause des oignons, pendant quelques instants il fixa sa silhouette agrandie et déformée comme par une loupe extravagante, puis il cligna des paupières pour sécher ses larmes et regarda de nouveau.

Antonio Tabucchi: Les oiseaux de Fra Angelico
Traduit de l'italien par Jean-Baptiste Para 

 

dimanche 14 mai 2023

Demain le temps sera plus vieux

 Nous avons commencé par en discuter, mon père et moi, et nous sommes très vite tombés d'accord: oui, c'était dommage de n'avoir jamais visité la côte languedocienne, alors que la Côte d'Azur, la riviéra, la côte ligure, nous les connaissons comme nos poches, n'est-ce pas papa? Et nous décidons que nous allons y passer quelques jours. En chemin vers la gare (entre-temps, il s'est encore passé deux ou trois choses dont le souvenir s'est plus ou moins effacé) je remarque, dans le caniveau, plusieurs livres qui viennent apparemment d'y être jetés; l'explication est simple, c'est la fin de l'année scolaire, et les écoliers bruyants que nous venons de croiser (une de ces choses dont le souvenir est devenu flou) étaient d'humeur à se débarrasser des livres d'un programme qu'ils sont à présent pressés d'oublier ("les cahiers au feu, le maître au milieu", disait-on de mon temps; sans doute dans les cartables des enfants d'aujourd'hui n'y a-t-il plus d'allumettes). D'ailleurs, indice qui ne trompe pas, tous ces livres sont recouverts de chemises de papier gris (ça aussi, c'est un souvenir précis de mon passé d'écolier: les livres scolaires, en début d'année on les couvrait systématiquement de papier d'emballage (il ne fallait pas les abîmer, car à la rentrée suivante il serviraient à quelqu'un d'autre); mais au fait, est-ce qu'au vingt-et unième siècle on fait encore ça? quand on rêve, en quelle année est-on?); signe des temps cependant, l'un d'eux s'est ouvert à une page couverte de chiffres et de graphiques, de tableaux où des lignes blanches ressortent sur fond bleu: une matière que je ne parviens même pas à identifier, ça pourrait être aussi bien de l'économétrie que de la physique quantique, les programmes ont dû bien changer depuis mon temps. Je finis par me décider à en ramasser un, et, bonne surprise:  celui-ci, on dirait un recueil de contes, illustré de nombreuses gravures dont le style me plaît bien; je décide de le garder. C'est sans doute une bonne idée, car, à notre arrivée (le voyage ne m'a pas semblé long: peut-être ai-je dormi dans le train?) le temps est plutôt gris, peu propice aux longues promenades que nous avions imaginées. Où sommes-nous? Un hôtel? Un bed and breakfast? Une location? Je ne sais pas, c'est mon père qui a pris les arrangements pour le séjour: et puis, quelle importance, en rêve? Le bâtiment est ancien, sans doute plus qu'il n'en a l'air car il porte les traces de nombreuses rénovations: murs de pierre de taille, mais revêtements de sol plastifiés; immenses cheminées dans toutes les pièces, même dans la chambre, pourtant petite, qui m'a été attribuée, mais mobilier disparate et bon marché, matelas en mousse sur le sommier sans châlit qui prend presque toute la place. Des gouttes d'eau s'écrasent sur les vitres. Je m'assois sur le lit et j'examine mon livre. Il y a même des pages dépliantes, des cartes sans doute? Ah non, ce sont aussi des illustrations, des scènes qui grouillent de personnages, encadrées de frises d'animaux fantastiques... tout à fait le genre de livre que j'aurais pu choisir dans une librairie (ou plutôt chez un bouquiniste, car, ça se voit, il n'est pas tout jeune); il y a parfois de ces coïncidences, dans les rêves! Quand je lève les yeux, je vois que la pluie tombe à présent drue et verticale. Et il ne fait vraiment pas chaud. Tant pis, je dormirai avec un pull, comme à la maison.

mardi 6 décembre 2022

Different sizes, different vigour of ticking (Sebastian Knight, 2bis)

 Michael Leddy me rappelle opportunément que l'an dernier, il avait déjà eu cette idée: poster sur son blog quelques impressions laissées par la lecture (dans le texte original) de La vraie vie de Sebastian Knight. Opportunément, car, je l'avoue à ma confusion, ça m'était complètement sorti de la tête; ou plutôt, ça avait dû, par quelque lent processus psychique, se transformer en une sorte d'injonction hypnotique (accompagnée d'amnésie post-hypnotique?): "Poste des billets sur Sebastian Knight! Poste des billets sur Sebastian Knight!" Justement, voici le texte anglais dont je ne connais que la traduction française citée dans ce billet: nous pouvons à présent juger (favorablement, aurais-je dit, jusqu'à ce que Michael me fasse remarquer, en commentaire, une inexplicable disparition) de la fidélité de la traduction d'Yvonne Davet. Merci Michael!

Vladimir Nabokov: The Real Life of Sebastian Knight,   New Directions Publishing, 1941

mercredi 23 novembre 2022

Un murmure de marquise

 "Les apparentements terribles", c'était naguère le titre  d'une rubrique du  Canard Enchaîné.

On peut aussi appeler ça synchronicité: quelque temps après avoir refermé le roman d'Iegor Gran dont je vous parlais il y a quelques jours, je rouvre (j'éprouvais le besoin d'un peu de légèreté) le petit volume de chroniques parisiennes de la chère Nancy Mitford, et le hasard veut que j'y lise:

Avril 1953

Après le portrait de Staline peint par Picasso, nous avons eu droit, dans l'Humanité, au poème d'Aragon sur le retour de Russie de Maurice Thorez:

Il revient! Les vélos, sur le chemin des villes,

Se parlent, rapprochant leur nickel ébloui.

Tu l'entends, batelier? Il revient. Quoi? Comment? Il

Revient! Je te le dis, docker. Il revient. Oui,

Il revient...

Un texte charmant. Le Canard Enchaîné a écrit à son propos:

"Vous dites qu'il revient", murmure la marquise...


Les discussions au plus haut niveau (des services compétents) sur le portrait de Staline peint par Picasso occupent une place non négligeable dans le roman de Gran; il y est aussi question, de façon plus cursive, des différents séjours de Maurice Thorez en URSS, et le camarade Aragon y est mentionné en des termes flatteurs. En revanche, si on y évoque à plusieurs reprises l'humour du Krokodil de l'ère  khrouchtchévienne, on y parle peu du Canard Enchaîné.


Nancy Mitford: Une Anglaise à Paris (chroniques), traduit par Jean-Noël Liaut

Payot Documents     ISBN: 978-2-228-90287-8

Petite Bibliothèque Payot     ISBN: 978-2-228-90524-4

jeudi 22 septembre 2022

Vous ferez ce que vous voudrez...

... mais si j'étais à votre place, je prendrais le train pour Clermont-Ferrand.

Jo Walton, qu'on aime bien ici (vous aviez remarqué?), sera ce week-end (les 23, 24 et 25) aux Aventuriales (à Ménétrol: c'est en Averoigne - pardon, en Auvergne, pas loin de Riom):  un festival comme on les aime, plein de bouquins bizarres. Vous avez jusqu'à ce dimanche pour lui présenter timidement votre exemplaire de son dernier roman, dont la traduction française vient tout juste de paraître: ça s'appelle Ou ce que vous voudrez; vous verrez, elle écrira dessus tout ce que vous voudrez (ou à peu près tout) et signera avec un large sourire. 

J'ai pensé que ça vous intéresserait.