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jeudi 1 décembre 2022

Couleur de la cannelle

 La date du 19 novembre, je n'avais pas envie de l'appeler un anniversaire, parce qu'un anniversaire ça devrait être gai, et le 19 novembre c'est une date triste, c'est ce jour-là qu'est mort  Bruno Schulz. Mais John Coulthart, dont l'attention est toujours en éveil, vient  juste de nous signaler que les frères Quay, qui travaillent depuis des années à l'adaptation en animation image-par-image du livre de Bruno Schulz, Sanatorium pod Klepsydrą (que son éditeur français a préféré appeler Le Sanatorium au croque-mort, pourquoi? je ne sais pas), viennent de terminer un court métrage - pas en animation: à partir d'images d'archives - sur la vie trop brève de Bruno Schulz. Merci John Coulthart! Et il nous a fourni les liens vers ce court métrage, ainsi que vers un extrait prometteur (et déjà un peu ancien) du film d'animation.

Un jour on le verra, ce long métrage animé (longues ou courtes, les animations des frères Quay sont toutes de petites merveilles - je suppose que vous en avez vu - mais il leur faut du temps, aux frères Quay, pour les faire,  c'est long, l'animation image-par-image) et ce jour-là on sera contents: le temps sera aboli, comme dans le rêve de Jerzy Ficowski (vous vous souvenez?). Vous remarquerez, d'ailleurs, que le documentaire, les frères l'ont dédié à Jerzy Ficowski, pour des raisons évidentes.


samedi 28 septembre 2013

Plus lucide qu'aucun autre


Jerzy Ficowski, lycéen, ajusta une plume neuve à son porte-plume, rassembla tout son courage (l'apanage de la jeunesse) et écrivit la lettre que déjà depuis la veille il composait dans sa tête.
"J'avais pu me procurer par hasard l'adresse de Schulz, et c'est avec toute l'exaltation et la naïveté d'un garçon de dix-huit ans que je lui ai écrit. Je lui disais que, même si ce n'était pas important pour lui, il fallait qu'il sache qu'il existait quelqu'un, moi, pour qui  Les Boutiques de cannelle  constituaient une source permanente d'enchantement, une véritable révélation, que j'avais honte d'avoir ignoré à ce point "le plus grand écrivain de notre temps"*  -  et qu'il ne fallait surtout pas rejeter la dévotion que lui vouait un jeune homme inconnu. J'y ai ajouté quelques questions, des remerciements chaleureux, tout en espérant timidement recevoir un jour une réponse".
On était en 1942. Envoyée à une adresse déjà périmée, la lettre ne reçut pas de réponse. Son destinataire, lui, n'avait plus que quelques semaines à vivre. Jerzy Ficowski ne rencontra jamais Bruno Schulz.



Mon non-sauvé


Depuis tant d'années

au-dessus des poutres de ma mezzanine
entre le plafond et le vestibule
luit une lumière éternelle de 25 watts
obscurcie par les crottes de mouches
derrière une barricade de vieux imprimés


Il est là-haut il remonte sa montre

il ne chasse pas les araignées il dort



Il a déjà traduit tous les nœuds du bois

le crépi couvre peu à peu son ombre immobile
il s'absente parfois même
après l'heure du couvre-feu
il se promène à Haïderabad
il entr'ouvre une à une les veines du bois
il s'enfonce dans le bois de plus en plus bois de plus en plus ancien

 
Mon rêve aujourd'hui a frappé chez lui
Toc toc toc contre le bois brut

Cher Bruno ça y est on peut
descendez donc

Et lui cependant il attend l'inespérable
il ne peut entendre mon rêve
lui qui n'est personne
plus lucide qu'aucun autre
il le sait
il n'y a ni mezzanine
ni lumière
ni moi

traduit par Jacques Burko

Poème placé en exergue de la biographie de Schulz par Ficowski,  "Bruno Schulz - Les régions de la Grande Hérésie", édition définitive 2002. Traduit du polonais par Margot Carlier, éditions Noir sur Blanc, 2004

* référence à la présentation par Zofia Nalkowska du premier recueil de Schulz

Photo: R. B.

jeudi 15 décembre 2011

Vaisseaux emplis d'un liquide sombre: Morse, 1



Dans une œuvre d'art, le cordon ombilical n'est pas encore coupé,
il la relie à l'ensemble de nos problèmes, le sang du mystère y circule encore,
les vaisseaux sanguins plongent leurs extrémités dans la nuit ambiante,
ils en reviennent emplis d'un liquide sombre.



Ce billet est le premier d'une série consacrée à Morse: ça continue ici et ici.

Qu’est-ce qui fait peur dans ce “film de vampires”? Les films de vampires, c'est bien censé faire peur, non?
Il coule du sang à l'écran, il en coule même une certaine quantité, mais on n'en retire pas la satisfaction que d'autres films nous ont appris à en attendre. Dans Morse, le sang n’est lié à aucune promesse de volupté, même pas - surtout pas - scopophilique; ce n'est pas une chose agréable à regarder.




Le sang enjolive:
- les thrillers (en flaques sur les scènes de crime, il y brille d'un éclat sombre comme un vernis enfumé sur un tableau de maître);
- les film de sabre de Hong-Kong (il y est d'un joli rouge coquelicot, joyeusement artificiel);
- les films de samouraïs (propulsé par de petites pompes, il y jaillit avec l'exubérance des grandes eaux de Versailles);
- les films de Peckinpah et de ses imitateurs (au ralenti, on nous y fait admirer les calligraphies qu'il sait écrire dans le vide, arabesques palpitantes comme des ailes de papillons).

Dans Morse, ce n'est pas du tout pareil.
Pas plus engageant que les épinards ou les betteraves, ces choses qu'on ne se résigne à absorber que parce qu'on sait qu'on sera puni si on ne le fait pas, le sang se mange, mais il n'a rien d'une friandise, et il vaut mieux avoir très très faim pour finir sa portion. Il coagule vite, et devient une boue rougeâtre qui s’écaille. A l'occasion, il se retrouve stocké dans de vieux bidons de plastique. Ce n'est pas au sang de Lucy Westenra ou de Minna Harker qu'un seigneur des ténèbres conscient de son statut social, soucieux de son image publique, infligerait jamais pareille avanie.



Et alors, il fait peur, ce sang?

Non, il embarrasse.
Comme une tache trop facilement identifiable sur un pantalon, n'est-ce pas, Oskar? Il est sale.

Comme le Voleur de Georges Darien, Eli la vampire pourrait dire: Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse: je le fais salement.
Et c'est peut-être cela que cherche le réalisateur de Morse: avec la vue du sang, non pas provoquer de la peur, mais causer de la gêne: alors, ce n'est que ça, le sang? Rien que quelque chose qui coule, qui s'échappe de nous, sans qu'on puisse l'empêcher? Et après on a honte?

Qu’est-ce qui pourrait faire peur encore?
Le noir, la nuit, aussi, c'est supposé faire peur.
Mais on est dans un pays habitué à tenir à distance ses nuits interminables: les appartements, les cages d'escalier, les couloirs d'hôpital, les places, les rues, dès le coucher du soleil tous sont inondés par la lumière blanc sale des néons. La nuit dans Morse, c'est blanc.
Pourtant, la nuit est quand même une coupure.
Ce qui en suinte, c'est le silence.
Il règne un grand silence pendant ces longues nuits d'hiver scandinaves. Et c'est un silence dur, tassé, comme la neige. On cherche des réponses, et dans Morse, tantôt on n'en trouve pas, tantôt, quand on en trouve, on aurait préféré ne pas. Et on ressent encore de la gêne.
De la gêne, comme celle que cause à Oskar le fait de savoir que, à toutes ces questions qu'il a envie de poser, il n'aura pas de réponse, même s'il les pose à ceux dont on lui dit qu'ils sont là pour lui répondre. Il sait que ça ne sert à rien de questionner son instituteur sur les serial killers - à rien de demander à son père pourquoi son pote mal rasé vient tous les jours à la même heure le rejoindre - à rien de demander à sa mère ce qu'il adviendra de lui après le lycée: ce serait aussi vain que de demander au costaud de la classe "Pourquoi tu me cherches? Qu'est-ce que je t'ai fait?"

Pendant toute la durée du film, ce n'est qu'à Eli qu'Oskar trouve le courage de poser des questions. Et pourtant ce sont des questions difficiles.
- Est-ce que tu es... pauvre?
- Cet argent, tu l’as volé?
- Tu l’as volé aux gens que tu as tués, c’est ça?
- Mais tu es qui?

Et Eli n'est pas en reste. Elle en pose, des questions difficiles, elle aussi; des questions que personne n'aime s'entendre poser.
Comme:
- A quoi tu penses?
- Je te dégoûte?
- Tu me laisses entrer?
Les réponses, pour déplaisantes qu'elles soient, elle en donne, aussi:
- Je suis comme toi.
Et elle insiste:
- Et tu es comme moi.


Le pire, c'est que quand quelqu'un n'a pas posé la bonne question ou donné la bonne réponse, de nouveau, il faut que quelqu'un soit puni au sang: de nouveau, il faut que ça coule, de nouveau, on n'aime pas ça. Et ce sera comme ça toujours: maintenant, on est prévenu, on sait que c'est comme ça que ça marche.
Pourtant ça a fait du bien de poser ces questions, même si on n'en a retiré aucun plaisir. L'alternative, c'était de demander aux grands: C'est ça qu'on fait quand on est grand, on se tape des bières en silence? Et on sait que la réponse, s'il y en avait eu une, on l'aurait aimée encore moins.

Finalement ce n'est peut-être pas à voix haute qu'il faut poser les questions.
Il faut peut-être les attendre dans le silence blanc de la nuit, et alors, elles couleront de source, et les réponses aussi.

Tandis que défile en lettres blanches le générique de fin, un lent fondu fait passer le fond de l’écran du noir au rouge sombre, puis au rouge vif, puis de nouveau au sombre et au noir final.

Ce n'est pas le rouge, la réponse à la question secrète de Morse, c'est le noir.

A l'intérieur des gens, c'est noir.


... parce qu'en fait, je crois que toute la vie se décide
au moment où pour la première fois,
un être doué de raison se demande
si ce sont les adultes qui sont cons,
ou si c'est lui qui se trompe.
Jacques Brel

Morse est un film suédois (2008) de Thomas Alfredson d'après un roman de John Ajvide Lindqvist.

Une lecture intéressante, et totalement différente de la mienne, de Morse, sur le blog d'Arkady Knight: Killing Keira.

Tous droits réservés pour les images illustrant ce billet.