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lundi 17 juillet 2023

Avoir trahi

 Depuis la mi-Juin je n'ai guère été d'humeur à bloguer. J'étais triste. Notre amie Fresca, dans son journal, a évoqué il y a quelques jours une tristesse assez semblable à la mienne:

At the same time, this summer I've been sad.
I miss all the old people who knew me when I was young--including  ones I wasn't close to--the aunts and uncles, neighbors, friends of my parents––even ones I didn't particularly like––they were there.
And now they're not.

Moi aussi, des gens qui ne sont plus là me manquent. Alors que j'aurais eu envie de vous parler de trucs marrants, de BD rigolotes, d'images qui bougent bien, de livres intéressants, j'avais l'impression que chaque jour amenait des mauvaises nouvelles, encore des mauvaises nouvelles... par-ci, par-là, quelques nouvelles si absurdes qu'elles en étaient presque drôles (mais pas vraiment, en fait) et pouf! Encore une mauvaise nouvelle qui me coupait l'envie de blogger. Ça a culminé fin Juin, quand j'ai appris qu'Héctor Abad Faciolince, sorti manger une pizza avec des amis à Kramatorsk, s'était retrouvé au milieu de décombres, deux des amies avec lesquelles il venait de trinquer à un avenir meilleur gravement blessées (lui-même, par chance, ne l'étant que légèrement); je me suis senti paradoxalement coupable envers cet Héctor Abad que je n'ai jamais rencontré, parce que j'avais accumulé, il y a quelques années, des notes sur les deux livres, El olvido que seremos et Traiciones de la memoria,* dans lesquels il racontait une histoire qui m'avait fasciné, notes dont je pensais tirer un billet pour ce blog; et puis j'avais pensé à autre chose, et puis j'avais oublié...  un autre exemple de trahison de la mémoire. Plus diligent que moi, Chris Kearin avait résumé en temps utile - au moment de la parution de la traduction anglaise du récit d'Héctor Abad - l'enquête, ou plutôt la quête, qui avait inspiré le livre: en vidant les poches de son père après sa mort, le narrateur y avait trouvé un bout de papier sur lequel le matin même son père avait recopié  un poème atribué à Borges: "Aquí. Hoy."; mais, s'était-il demandé, pourquoi ce poème n'apparaissait-il dans aucune des bibliographies de Borges? Se pouvait-il qu'il s'agît d'une fausse attribution? Et il était parti à la recherche de l'origine de ce poème, se disant confusément que, s'il levait les doutes sur l'identité de l'auteur, il rendrait d'une certaine façon justice à son père. Vous connaissez mon goût pour les quêtes donquichottesques: cette histoire m'avait touché, et j'en étais à songer à réparer ma négligence, quand j'ai appris le premier Juillet qu'une des deux amies  de Faciolince blessées dans le bombardement, la journaliste ukrainienne Victoria Amelina, venait de mourir à l'hopital: à côté de ça, quelle importance avait encore ma mauvaise conscience? Cela peut-il servir à quelque chose, ce qu'on écrit sur un blog?

Et si je recopiais à mon tour le poème qu'un bout de papier dans la poche d'un mort a fait sortir de l'oubli?

   Ya somos el olvido que seremos.
    El polvo elemental que nos ignora
    y que fue el rojo Adán y que es ahora
    todos los hombres, y que no veremos.
    Ya somos en la tumba las dos fechas
    del principio y el término, la caja,
    la obscena corrupción y la mortaja,
    los ritos de la muerte y las endechas.
    No soy el insensato que se aferra
    al mágico sonido de su nombre.
    Pienso con esperanza en aquel hombre
    que no sabrá que fui sobre la tierra.
    Bajo el indiferente azul del cielo
    esta meditación es un consuelo.

 

 *Ces deux livres sont parus en France aux éditions Gallimard.  

mardi 11 avril 2023

Encore des sentiers qui bifurquent

 

Benjamin Ferencz (1920-2023) avait beaucoup de choses importantes à dire: c'est à les dire, et à les répéter car il semblait parfois qu'elles tombent dans les oreilles de sourds, qu'il a occupé les trois quarts de cent trois années.


Maria Kodama (1937-2023) aurait certainement eu beaucoup de choses intéressantes à dire, mais elle ne les a sans doute pas toutes dites; il semble, en particulier, qu'elle ait omis d'indiquer précisément à qui devait revenir après elle l'héritage de Borges: une question dont on n'a sûrement pas fini de parler... 


jeudi 25 août 2022

Rêve à tiroirs

Cette nuit, je me retourne dans mon lit, avec précaution car je sens la présence de Lila qui dort à côté de moi. J'émerge d'un rêve confus, avec voyage en train où il faut monter sur les wagons puis passer en-dessous avant de pouvoir monter dedans, tout ça sur un arrière-plan de guerre (toute ressemblance avec des événements existant ou ayant existé ne pouvant être que fortuite); le jour point, il fait assez clair pour que je constate le désordre que, dans mon sommeil, j'ai mis dans la literie: draps et couvertures traînent à moitié par terre. Heureusement, Lila dort toujours paisiblement, à moitié couverte par un bout de drap. Je me lève, très lentement pour ne pas la déranger, et j'essaie de remettre très approximativement la literie en place, en boule, aussi loin que possible de Lila, toujours pour ne pas troubler son sommeil.

Et c'est là que je me réveille pour de bon, seul dans un lit aux draps bien lissés.

Bigre, j'ai fait un rêve-gigogne, comme dans Inception.


Tu vis dans un autre temps, tu règnes en ton royaume,

Monde aussi clos et aussi distant qu'un rêve.

Jorge Luis Borges, À un chat, dans L'Or des Tigres 

dimanche 16 janvier 2022

La vida es sueño

 

Vous vous souvenez de Santapau? J'en avais parlé, j'espère, avec assez de chaleur pour vous convaincre d'aller voir ce qu'il fait. Il s'est confié ici à propos d'un jeu de cartes qu'il avait imaginé il y a pas loin de vingt ans: Sueños.

It was a graphic design project and sort of thesis at the same time, so it also involved research into new aesthetics in fantasy art (back then, around 2004) and its impact on various media.

Un joli projet de fin d'études de graphisme, je trouve! Un jeu qui consiste, pour les joueurs, à développer des rêves à partir de cartes recensant des situations archétypales, d'autres cartes permettant l'intervention de notoires explorateurs de rêves tels que Borges ou Neil Gaiman (pour modifier la valeur d'une carte ou d'une combinaison de cartes: vous connaissez le principe si vous avez joué à Magic).

That’s why it features a lot of digital collage and some art trends from the late 90’s going into mid 00s, particularly more than a pinch of influence from artist Dave McKean.

Et comme source d'inspiration, les collages de Dave McKean, on peut trouver pire.

It’s a lovely, pretty much complete game model, living in my old boxes. I have good memories of working on this project, and over the years I’ve even seen some similar ideas around (as it happens with all ideas in time).

Hé, Juan, pourquoi tu ne ferais pas un kickstarter pour éditer ce jeu? Moi, en tous cas, j'y jouerais volontiers. Pas vous, lecteurs?


- Hum, j'aime bien l'idée d'une sorcière qui se change en barque, j'en mettrais bien une dans une pièce de théâtre. La difficulté, ce serait de trouver des machinistes pour les transformations à vue: il faudrait les meilleurs, et à Madrid, la dernière fois que je me suis renseigné, Seigneur Jésus ayez pitié! Leurs services étaient hors de prix.

Et Pedro Calderón de la Barca retourna dans le paquet de cartes.


vendredi 24 juillet 2020

Kalpa Impérial: regarder un sablier (Angélica Gorodischer, 2; Ursula Le Guin, 10)


Celui qui regarde un sablier 
voit la dissolution d’un empire.
Jorge Luis Borges,  
Le Chiffre (La Cifra)

Donc cette ville avait des rois […]
Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois.
Victor Hugo,  
La Ville Disparue, dans La Légende des Siècles


"Traduit dans le monde entier, notamment en anglais par Ursula K. Le Guin, ce chef-d'oeuvre inclassable fait songer au cycle de Gormenghast de Mervyn Peake ou aux Villes invisibles d'Italo Calvino.L'éditeur de ce recueil multiplie les comparaisons ( "une Doris Lessing argentine", "on songe à Alfred Jarry, à Italo calvino…") et nombre des ses lecteurs enthousiastes le suivent sur ce terrain, invoquant Borges, Kafka, Buzzatti…
Même Nébal, souverain de Nébalia, un empire qu'il a fondé et qu'il peuple à lui tout seul jusque dans ses moindres recoins (on peut donc supposer qu'il entend quelque chose à la conduite des empires), qui déborde d'enthousiasme pour ce roman, tombe un peu dans ce travers ("à la manière des Villes invisibles d’Italo Calvino"…)
Un blogueur qui ne mâche pas ses mots, Apophis  écrivait récemment (décrivant le même phénomène mais à propos d'un autre livre):
Franchement, il faut que les éditeurs, aussi bien anglo-saxons que français, arrêtent avec ce genre de marketing à la noix, parce qu’à force de prendre le consommateur pour un pigeon à coups de références prestigieuses fantaisistes, ce qui va finir par arriver est que la majorité va différer son achat en attendant qu’un courageux achète le livre en question et dise si ça ressemble bel et bien à l’auteur(e) majeur(e) X ou Y. Et devinez ce qui va se passer lorsque cela ne se révélera être que de la poudre aux yeux ?

La romancière, quant à elle, nous avait prévenus en toute simplicité, sur la page de son livre consacrée aux traditionnels "remerciements":
"Je suis profondément reconnaissante pour l'élan que m'ont donné Hans Christian Andersen, J. R. R. Tolkien et Italo Calvino, car sans leurs mots galvanisants ce livre n'aurait pas vu le jour."
Il est significatif que l'éditeur n'ait pas sauté sur l'occasion d'ajouter Andersen ni Tolkien (pourtant réputés bons vendeurs) à sa liste: si les noms que nous livre Gorodischer ont eu pour elle une importance particulière, ce ne sont pas ceux qui viendraient en premier à l'esprit du lecteur en découvrant le livre, et il aurait été à craindre, s'ils avaient été utilisés comme arguments publicitaires, qu'il y voie des "références prestigieuses fantaisistes".


Ceci dit, ils ne pensent sûrement pas à mal, tant les éditeurs que les lecteurs, en accumulant les comparaisons: chez Angélica Gorodischer, il y a bien un peu de tout ça, ici une situation à la Kafka, ici une formule à la Borges, là une péripétie burlesque à la Vance, là et là des surprises cruelles dignes d'Andersen, mais épars; et ce n'est pas une faiblesse parce que ce livre possède autre chose, en plus, en propre; une qualité particulière qui n'appartient qu'à lui (je n'ai pas lu d'autre livre de Gorodischer: je les attends avec curiosité - il vient d'en paraître un autre chez La Volte).

Vous voulez retrouver la fascination hallucinée pour le difforme et le dévoyé propre à Mervyn Peake? la délicatesse du souffleur de bulles Italo Calvino? la candide cruauté de la fée noire Tanith Lee? l'imbrication sans issue des cauchemars de Kafka? l'ironie sombre de Dino Buzzati? le vertige mémoriel de Gabriel Garcia Marquez? la bouffonne inventivité verbale de Jack Vance? la minutie érudite d'Umberto Eco? Hé bien, cherchez-les donc chez Peake, Calvino, Lee, Kafka, Buzzati, Marquez, Vance, Eco. Ne craignez rien, ils seront toujours là, immuables, où vous les aviez quittés. Chez Angélica Gorodischer, les sensations que vous avez appréciées chez tous ceux-ci, vous les retrouverez, mais dans un désordre savant: un peu comme si l'imagination de Calvino donnait soudain des ailes à une sèche description clinique de Kafka, ou comme si une accumulation pince-sans-rire de références érudites (ou pseudo-érudites) façon Borges ou Eco était travestie par Vance en refrain de chanson à boire.

On trouvera surement un oxymore bien senti pour la caractériser, cette chose, et dans le futur, vous pourrez lire au dos de romans pas encore écrits, œuvres de romanciers aujourd'hui au berceau: "on retrouve dans ces pages un peu de cette ampleur de vision révélée sur le ton du badinage qui fut la signature d'Angélica Gorodischer" (ou quelque chose d'approchant), et vous n'en serez pas surpris (les éditeurs n'abandonnent pas facilement les vieilles recettes qui marchent).

Puisqu'Angélica se plait à mettre en scène des personnages à la langue bien pendue, demandons à l'un d'eux (plus exactement l'une d'elles) ce qu'elle pense du processus créatif:
"Je savais aussi que les hommes ne pensent pas. Non, non, ne ris pas, ils ne pensent pas. De temps à autre il y en a un qui pense, c'est vrai et il le le dit et il l'écrit, et cela est si extraordinaire que personne ne l'oublie. Les gens assemblent ces fragments que d'autres ont pensé, comme ils peuvent, parfois sous une forme très opportune, parfois sous une forme très absurde, ils répètent une série de pensées d'autrui sans rapport avec une situation donnée et une autre série de pensées d'autrui dont le rapport n'est pas plus précis avec une autre situation donnée, et ils croient que ce sont eux qui pensent. Celui qui peut se rappeler et déformer le plus de pensées d'autrui afin de les adapter à autant de situations donne le sentiment d'être plus intelligent et les autres l'admirent."
Bien sûr, ne l'oublions pas, ce n'est pas là l'opinion d'Angélica Gorodischer mais celle d'une prêteuse sur gages à la morale élastique qu'une des nouvelles du recueil fait parler à la première personne; je n'ai cité cet extrait que pour vous prouver que dans Kalpa Impérial, ce que vous trouverez, outre les merveilles prévisibles: palais, dédales, parfums, joyaux, complots, batailles, ce sera un ton original, que nous qualifierons de très gorodischérien  (de préférence à "très angélique" qui pourrait causer une certaine confusion).

Plutôt qu'à un historien soucieux d'exactitude bibliographique, à un chroniqueur pointilleux sur les généalogies, Angélica Gorodischer laisse la parole à un (ou des) conteurs(s) professionnels. Le conteur de contes ne s'attarde pas sur le sort des empereurs, les nomme en passant (en général comme repères chronologiques ou pour fournir un élément de comparaison avec la longévité, la perversité ou les talents divers d'un autre personnage): Ylleädil le Grand (l'Empereur Guerrier) et Cheanoth Premier, Babbabred le Silencieux et Sebbredel le Malencontreux et n'oublions pas Idraüsse V qui fut un bon empereur, ce qui mérite une mention spéciale; et nous apprend en quelques mots, à l'occasion, qu'un tel devint fou, un autre fut empoisonné, un autre détrôné sans cérémonie; pour renforcer l'impression que l'Histoire de l'Empire se perd dans la nuit des temps, plutôt que des souverains elle énumère des dynasties: la dynastie (au nom impressionnant) des Trois Cents Rois et celle des Oròbeles, la dynastie des Hehvrontes et celle des Noöram, la dynastie des Kiautonor et celle des Jénningses… 
"Je vais maintenant vous parler de Blaggarde II le Tout-Ouïe, cet Empereur qui avait des rêves et des visions et entendait des voix qui sortaient des pierres et qui pour autant ne fut pas un mauvais gouvernant. Ou ce fut peut-être précisément parce qu'il avait des visions et entendait des voix qu'il ne  fut pas un mauvais gouvernant? Sacré problème, qu'un conteur de contes ne doit pas se sentir obligé de résoudre; alors poursuivons."

Et le conteur poursuit. Ce n'est pas d'une de ces Grandes Figures du bronze dont on fait les statues des places publiques qu'il avait envie de parler,  mais d'une de ces petites marionnettes jugées, par le marionnettiste, pas assez bonnes pour l'estrade,  et relevées, par un facétieux tour du destin, du caniveau où elles avaient été jetées pour être promues au rang d'épouvantail, d'icône ou d'étendard.

Conteur de contes. C'est le titre dont se parent les narrateurs (sont-ils plusieurs? N'y en a-t-il qu'un? Le doute est présent; il l'est aussi sur la fiabilité de leurs récits) de la plupart de ces chroniques.
 C'est un point de vue moderne, celui de notre époque obsédée par le storytelling, qu'a choisi Angélica Gorodischer: l'Empire est une idée, importe-t-il vraiment qu'il existe, ait existé ou doive exister? Ever ou never?
Dans notre futur, des aèdes, des trouvères, ou des mères-grands évoqueront au coin du feu les sept merveilles du passé (la Bastille qui fut Brise, les Grandes Sauces de Versailles, la Tour Effilée, l'arc du Triomphe des Étoiles, la statue de la Libertaire, la Station Spéciale Inerte-Atonale et la fameuse grande Muraille sur l'Échine du Dragon qu'on pouvait en ces temps prodigieux voir de la Lune).
À l'égal de la Victoire de Samothrace, on chantera celle que Gamera remporta sur Mothra ou encore Godzilla sur Mechagodzilla, et on rappellera que les héros des épopées d'alors furent Clargueibl, Kirkdaglass, Alandelon, Yeimsbon ou Yeimsdin.
Et nos descendants se demanderont, comme le fameux conteur de contes Philicadique, si l'Empire a jamais pris fin (à moins que, si le futur se met inopinément à cesser de ressembler au passé, ils ne demandent, perplexes: c'est quoi, grand-maman, un empire?).



Je ne suis pas tout seul à avoir aimé ce bouquin! 
Au cas où il vous faudrait plus d'arguments pour vous convaincre: outre Nébal, qui en parle non seulement très longuement mais très pertinemment,
tous gens de goût, n'en ont dit que du bien.

Si ça ne vous suffit pas, qu'est-ce qu'il vous faut?


Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires:
1983, La casa del poder,
1984, El imperio mas vasto), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407

mardi 21 juillet 2020

Les limites du contrôle: Kalpa Impérial (Angélica Gorodischer,1; Ursula LeGuin, 9)


Un Kalpa ou “jour de Brahma” est une unité de temps védique d'une durée de quatre mille trois cent vingt millions d'années.
En une journée Brahma aurait donc la possibilité de se divertir du spectacle de la naissance et de l'écroulement de millions d'empires, qui se succèderaient pour lui au même rythme que, pour nous, cliquètent les cymbales d'un petit singe en peluche bien remonté, si d'autres occupations plus sérieuses ne requéraient toute son attention.
Nous simples mortels qui n'avons pas devant nous les millions d'années de Brahma, ni même sa capacité de concentration, nous avons au moins la chance, grâce à Angélica Gorodischer, d'assister à quelques moments de l'existence d'un empire, d'en voir quelques monuments s'élever et s'écrouler.
Mais quel rapport avec Ursula LeGuin, me direz-vous?
Hé bien, c'est elle qui a livré à Small Beer Press la traduction en anglais de ce gros volume (qui n'a pas dû l'intimider tant que cela: elle avait auparavant consacré des années à une nouvelle version anglaise du Tao-te-King, par comparaison ça a dû lui sembler un jeu d'enfant, tant elle devait se sentir à son aise dans l'univers d'Angélica Gorodischer). Malheureusement, je ne peux pas vous parler de cette traduction; je ne l'ai pas lue. La version que j'en ai lue, c'est celle publiée il y a trois ans par les éditions La VolteMathias de Breyne, dont, en son temps,  j'avais loué la traduction de La racine de l'ombù a de nouveau fait du bon travail, cela, au moins, je peux vous l'assurer.

On va reparler de ce livre, et rassurez-vous, ce ne sera que la première de nos lectures d'été!

Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires, 1983-1984), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407


jeudi 21 novembre 2019

La maison des bois


L'un de mes neveux (les vieilles personnes ont la manie de parler de leurs neveux) m'a raconté qu'il avait rêvé qu'il se promenait dans une forêt et qu'il arrivait finalement devant une maison de bois, blanche, que la porte s'ouvrait et que j'en sortais. Après quoi, l'enfant m'a demandé: "Dis-moi, qu'est-ce que tu faisais dans cette maison?"… il est clair qu'il ne faisait pas la différence entre le rêve et la réalité.
Cité par María Esther Vázquez dans Borges: images, dialogues et souvenirs 
(Borges, imágenes memorías, díalogos, 1977, Monte Avila Editores) 
traduit de l'espagnol par François Maspéro, Seuil, 1985


Il faut en effet la candeur d'un enfant pour demander à Borges ce qui l'amène à se rendre parfois dans une petite maison de conte au fond d'une forêt qui n'existe pas: il est clair que c'est un de ses secrets d'écrivain.

vendredi 18 octobre 2019

Le rêve de sable


En 1977 Borges donna à Buenos Aires une série de sept conférences: elles seront par la suite éditées sous le titre Sept Nuits, après avoir subi de la part de Borges une révision minutieuse qui cependant ne cherche pas à masquer le style parlé de ces causeries: les répétitions, les cassures dans certaines phrases. La deuxième, le 17 juin, traite du cauchemar - non sous l’angle de la psychanalyse ou de la neurologie, mais sous celui de la littérature. Le rêve, Borges aime à y insister, appartient au monde de la création artistique, et, comme tel, présente des caractéristiques stylistiques qui lui sont propres.

Un cauchemar […] qui fit l’admiration de De Quincey se trouve dans le second volume de The Prelude, de Wordsworth*.  Celui-ci nous dit qu’il était préoccupé - et cette préoccupation est surprenante  si l’on pense qu’il écrivait au début su XIX° siècle - du danger qu’encouraient les arts et les sciences, qui étaient à la merci de n’importe quel cataclysme cosmique. 
[…]
Wordsworth nous dit qu’il se trouvait dans une grotte devant la mer, qu’il était midi, qu’il lisait dans le Don Quichotte, un de ses livres préférés, les aventures du chevalier errant que narre Cervantes. Il ne le mentionne pas directement mais nous savons de qui il s’agit. Il ajoute: "Je laissai le livre, je me mis à réfléchir: je pensai, précisément, à cette question des sciences et des arts puis ce fut l’heure."  L’heure intense de midi, la chaleur étouffante de midi et Wordsworth, assis dans sa grotte, face à la mer (alentour il y a la plage, les sables jaunes), se rappelle:  
"Le sommeil s’empara de moi et je me mis à rêver. "
Il s’est endormi dans sa grotte, face à la mer, parmi les sables dorés de la plage. Dans son rêve, le  sable l’environne, un Sahara de sable noir. Il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de mer. 

dans un désert on est toujours au centre

Il est au centre d’un désert - dans un désert on est toujours au centre - et il se demande, terrifié, comment s’échapper quand il s’aperçoit que quelqu’un est près de lui. Fait étrange, c’est un Arabe de la tribu des Bédouins, monté sur un chameau et tenant une lance dans sa main droite. 
Sous son bras gauche, il serre une pierre et dans sa main un coquillage. 
L’Arabe lui dit qu’il a pour mission de sauver les arts et les sciences et il lui approche le coquillage près de l’oreille: le coquillage est d’une extraordinaire beauté.  Wordsworth nous dit qu’il a entendu la prophétie ("dans une langue que je ne connaissais pas mais que je compris"). C’était une sorte d’ode passionnée, prophétisant que la Terre était sur le point d’être détruite par un déluge qu’envoyait la colère de Dieu. 
L’Arabe précise que c’est vrai, que le déluge approche mais qu’il a, lui, une mission à accomplir: il doit sauver les arts et les sciences. 
Il lui montre la pierre. Et cette pierre, curieusement, est la Géométrie d’Euclide sans cesser pour autant d’être une pierre. 
Puis il lui tend le coquillage et le coquillage est aussi un livre, c’est le livre qui lui a annoncé ces choses terribles. Le coquillage est toute la poésie du monde y compris, pourquoi pas? le poème de Wordsworth. 
Le Bédouin lui dit: 
"Je dois sauver ces deux objets, la pierre et le coquillage, ces deux livres."
Il tourne la tête et Wordsworth, à ce moment donné, voit le visage du Bédouin changer, se remplir d’effroi. Il regarde à son tour derrière lui et voit une grande clarté, une clarté qui a déjà inondé la moitié du désert. C’est celle des eaux du déluge qui va détruire la Terre. Le Bédouin s’éloigne et Wordsworth constate que ce Bédouin est aussi Don Quichotte et son chameau, Rossinante, et que, tout comme la pierre est un livre et le coquillage est un livre, le Bédouin est Don Quichotte, il est, à la fois, ces deux choses et aucune des deux. 
Dans cette dualité réside l’horreur du rêve. Wordsworth alors se réveille en poussant un cri car les eaux l’ont atteint.

Je crois que ce cauchemar est un des plus beaux de la littérature.

*Wordsworth, The Prelude, livre cinquième, 50-150.
Jorge Luis Borges, Le Cauchemar
dans Sept Nuits (Siete noches, 1980) 
traduit par Françoise Rosser,
 dans Conférences,  
Gallimard 1985

L'idée de ce billet m'a été suggérée par un billet récent d'un autre blog, Le tour d'écran
Et le désert  choisi pour l'illustrer fut dessiné par Hugo Pratt - qui d'autre?

mardi 4 juin 2019

Grains de poussière dans un rayon de soleil (Hammershøi, 1)


Je suis comme les odes de Cowley, 
m'écrivit-il de Longford le 6 mars 1939
Je n'appartiens pas à l'art, 
mais à la pure histoire de l'art.
Jorge-Luis Borges,  
Examen de l'œuvre d'Herbert Quain.


Herbert Quain est mort à Roscommon: j'ai constaté sans étonnement que le supplément littéraire du Times lui consacre à peine une demi-colonne de piété nécrologique, dans laquelle il n'y a pas une seule épithète laudative qui ne soit corrigée (ou sérieusement admonestée) par un adverbe.
Presque aussi mélancolique que celle du biographe de Quain est la constatation que fait Poul Vad*, spécialiste de Vilhelm Hammershøi, au sujet de la fortune critique du peintre danois:  Admiré et célébré de son vivant, on se mit très vite à lui dénier toute importance réelle, ne lui attribuant tout au plus que quelques lignes dans les ouvrages d'histoire de l'art et ne le nommant qu'avec une sorte de respect détaché.

Les peintures de Hammershøi ne se laissent pourtant pas facilement oublier par ceux qui ont, une fois, succombé à leur fascination. Il y a deux ans, nous avions remarqué ensemble, vous vous en souvenez peut-être, de frappantes citations visuelles de toiles de Hammershøi dans un film de Terence Davies (film qui, lui, mérite bien d'être oublié).

Nous avons tous fait une nuit ou une autre, je pense, un rêve de cette sorte: ouvrir, dans un appartement que nous croyons connaître par cœur, une porte qui donne sur une enfilade de pièces dont nous avions, jusque-là, ignoré l'existence? Dans l'appartement du 30, Strandgade, dans le vieux quartier de Christianshavn, le peintre pouvait revivre à volonté ce genre d'expérience onirique.

Hammershoi: l'intérieur de  l'artiste (1900)
La construction dont faisait partie cet appartement était une addition, datant du dix-huitième siècle, à une construction encore plus ancienne: faisant communiquer deux bâtiments hétérogènes, elle fermait une impasse qu'elle transformait en petite cour intérieure (dans quelques tableaux de Hammershøi on voit les jeux d'ombre sur les murs de cette cour). La stricte architecture danoise, en essayant de corriger par de fausses symétries un plan plein de décrochages et de changements d'échelle, ménageait à chaque passage de porte de petites surprises: larges vantaux ouvrant sur de minuscules antichambres, pièces sombres ne prenant la lumière qu'indirectement, par les hautes fenêtres du corridor-galerie voisin… 
Ida Ilsted, la femme et le modèle favori du peintre, confiait dans une lettre à une amie que son mari "avait toujours souhaité" vivre dans cet appartement, où ils purent emménager en 1898.

On peut en ce moment voir une exposition Hammershøi  au musée Jacquemart-André. 
À condition, bien sûr, que vous n'ayez pas de prévention contre l'idée de vous promener dans des rêves récurrents faits dans un autre siècle, je vous en recommande la visite...

À suivre...

*Poul Vad est un spécialiste de Vilhelm Hammershøi. Il a notamment publié : Vilhelm Hammershøi and danish art à the turn of the century (Vilhelm Hammershøi et l'art danois au début du siècle), Yale university Press, 1992)

lundi 1 août 2016

La saison favorable


Quatrain
D'autres moururent, mais ceci arriva dans le passé
Qui est la saison (personne ne l'ignore) la plus favorable à la mort.
Se peut-il que moi, sujet de Yaqoub Al-Mansour,
Comme durent mourir Aristote et les roses, je meure à mon tour?

"Divan de Almoqta'dir el Magrebi (XII°siècle)", 
citation fictive de
Jorge Luis Borges,  
L'auteur (El Hacedor, Emecé, 1960) 
traduit par Roger Caillois, 
Gallimard, 1965


On était en 1971, c'était l'été, nous roulions sur une route de campagne, le gazouillis de la radio fut interrompu par un bulletin d'informations.
Un bulletin spécial, apparemment.
Le speaker parla d'une voix hachée, marquant chaque fois une très légère pause après le nom qui revenait au début de chaque phrase. Je connaissais ce nom, je fus surpris de l'entendre dans ce contexte, mais pas trop, tout de même, "so it goes".
Tout autre fut la réaction de mon père: son expression changea, il ralentit, rétrograda,  se rabattit et pour finir immobilisa la voiture sur le bas-côté.
Il descendit et fit quelques pas, tournant le dos à la route.
Il faisait chaud, l'air était plein d'insectes.
Mon père avait du mal à respirer.
La nouvelle qui lui avait coupé le souffle, c'était l'annonce de la mort de Louis Armstrong.

Je ne crois pas avoir jamais vu mon père réagir aussi fortement au décès d'un étranger, si célèbre fût-il. C'est sans doute pour cela que le souvenir est resté aussi précis.

Ces derniers mois, ce fut mon tour de devoir faire des pauses
pour respirer, après avoir entendu la radio donner les nouvelles,
avec une fréquence que je ne me souvenais pas d'avoir connue.
Nikolaus Harnoncourt et Cleet Boris, Franco Citti et Siné, Silvana Pampanini et Magali Noël,  Cimino et Kiarostami, Umberto Eco et Gianmaria Testa, René Hausmann et Didier Savard,  Yves Bonnefoy‎ et Maurice Pons,  Ettore Scola et David Bowie…  et David Bowie, merde…
... comment va-t-on se débrouiller sans eux?
Et maintenant Richard Thompson. La vie est un cul-de-sac.
Est-ce que les gens mouraient autant autrefois? Il paraît que oui, certains soutiennent même que tous les records possibles auraient déjà été battus.
Personne mieux que Borges dans ses quatre petits vers n'a exprimé la  surprise incrédule qui oblitère notre faculté de raisonner quand nous sommes confrontés à l'incompréhensible phénomène: la période aux contours flous au cours de laquelle il a pu arriver que des gens trouvent la mort, normalement le nom qu'on lui donne, c'est bien le passé.  Ou alors, si on aime les mots à majuscule, l'Histoire, cette entité abstraite bien connue pour ne jamais se séparer d'une grande hache - on en ricane dans son dos. Qu'un pur concept, coopté de surcroît dans le cercle très fermé des sciences humaines, se fasse remarquer par une habitude aussi extravagante, on peut presque comprendre que cela ait choqué quelques-uns de nos contemporains au point qu'ils en aient conclu que l'Histoire était finie, bonne pour la maison de retraite.
Et puis voilà que justement, des coups de la hache maniée par cette entité abstraite se mettent à attaquer le présent, à en abattre des pans entiers qui, en tombant, se transforment en… autre chose. Est-ce donc cette chose-là qui se cachait dans ces décombres qu'on appelle "le passé"?
La silhouette floue?
Comment est-elle déjà là, elle qui semblait si loin?

Y aura-t-il encore des saisons, ou cela aussi appartient-il au passé?

Au moins, y aura-t-il de la neige à Noël?


samedi 15 novembre 2014

La première et la dernière

Novembre est-il le mois des citrouilles, ou le mois des souvenirs? Internet a tranché: selon lui, c'est les citrouilles. Mais le monde est si vaste: citrouilles et souvenirs peuvent coexister.


Elvira de Alvear

Elle posséda toutes choses et lentement
Toutes la quittèrent. Nous l’avons vue
Armée de beauté. Du haut de leur crête,
Le matin et l’abrupt midi lui montrèrent
Les beaux royaumes de la terre.
Le soir les effaça. La faveur des astres
(le réseau infini et partout présent
Des causes) lui donna la fortune,
Qui, comme le tapis de l’Arabe,
Annule les distances et confond
Désir et possession. Elle lui donna aussi
Le don des vers, qui transforme les peines
Vraies en musiques, rumeur et symboles;
Et la ferveur, et, dans ses veines, la bataille
De Ituzaingó et le poids des lauriers;
Et la joie de se perdre dans le fleuve
Errant du temps (fleuve et labyrinthe)
Comme dans les teintes paresseuses des soirs.
Toutes les choses la quittèrent, moins
Une. Sa généreuse courtoisie
L’accompagna jusqu’au bout du chemin,
Presque surnaturellement, plus loin
Que le délire et l’éclipse. La première
Chose que jadis je vis d’Elvira fut son
Sourire et ce fut aussi la dernière.




Todas las cosas tuvo y lentamente
Todas la abandonaron. La hemos visto
Armada de belleza. La mañana
Y el arduo mediódia le mostraran,
Desde su cumbre, los hermosos reinos
De la tierra. La tarde fue borrándolos.
El favor de los astros (la infinita
Y ubicua red de causas) la había dado
La fortuna, que annula las distancias
Como el tapiz del Arabe, y confunde
Deseo y posesión, y el don del verso,
Que transforma las penas verdaderas
En una musica, un rumor y un simbolo,
Y el fervor, y en la sangre la batalla
De Ituzaingó y el peso de laureles,
Y el goce de perderse en el errante
Río del tiempo (río y laberinto)
Y en los lentes colores de las tardes.
Todas las cosas la dejaron, menos
Una. La generosa cortesía
La acompaño hasta la fin de su jornada,
Más allá del delirio y del eclipse,
De un modo casi angélico. De Elvira
La primera que vi, hace tantos años,
Fue la sonrísa y es también la última.

Jorge-Luis Borges
Paru d’abord dans la revue Atlántida 
en mai 1960 puis la même année dans El Hacedor, 
et repris, en 1969, dans El Otro, el mismo.
Traduction de Roger Caillois, Gallimard, 1965

mercredi 24 septembre 2014

Lost



Alastair Reid vient de mourir.  Terri Windling lui consacrait ce matin une page de son blog. Lui qui écrivait des poèmes et traduisait ceux des autres (il en a traduit en anglais, entre autres, de Borges et de Neruda), il n’est pas pour rien dans l’actuelle ubiquité de l’expression Lost in translation (ce fut - il y a plus de quarante ans - le titre d’un de ses essais sur la traduction, fort remarqué en son temps). En vers comme en prose, il était capable, à l'occasion, d'une ironie assez acerbe; son fameux poème Scotland aurait pu être lu comme un commentaire narquois (par anticipation) de la tournure stérile qu'a prise récemment un certain débat politique. Le tendre hommage que lui rend Terri Windling préfère, avec raison, insister sur la grâce hors du temps de tant de ses poèmes - et de tant de ses proses.
Quant à la versification, qu'en disait-il?
The author said, in the foreword to Weatherings, that he regarded the book ‘as something of a farewell on my part to formal poetry, which seems to me now something of an artificial gesture, like wearing a tie. I am more interested in the essential act of putting-well-into-words, good writing; and I feel that the fine attention one gives to words in poems can also be applied to prose. But it is from poetry more than anything that one learns to say well.' (source: Scottish Poetry Library)
Hum. Ce n'est pas comme si votre vieil ami Tororo avait besoin d'encouragements pour tradouiller n'importe comment des bouts de poèmes quand la manie le prend, mais quand même: ce désinvolte "adieu à la poésie formelle" fait naître en lui l'espoir que Reid ne lui en voudrait pas d'avoir tant perdu en route, en s'aventurant dans cette traduction-là.


Poem Without Ends

One cannot take the beginning out of the air
saying 'It is the time: the hour is here'.
The process is continuous as wind,
the bird observed, not rising, but in flight,
unrealised, in motion of the mind.

The end of everything is similar, never
actually happening, but always over.
The agony, the bent head, only tell
that already in the heart the innocent evening
is thick with the ferment of farewell.


Alastair Reid
Inside Out - Selected Poetry and Translations 
(Edinburgh: Polygon, 2008)


Poème sans commencement, ni fin

… on ne peut pas sortir de rien
Comme un prestidigitateur,
Un commencement, en disant simplement "C’est l’heure!"
Le temps, c’est là - et c’est là tout le temps,
Ça n’a pas (c’est comme le vent)
Un bout derrière, un bout devant;
Quand tu vois un oiseau voler,
Tu peux dire quand il a commencé?

Et la fin? De la même manière,
Rien n’est jamais en train 
De finir: les fins, c’est toujours derrière.
Dernier soupir. Tête qui retombe. C’est là,
Déjà,
En germe, quand le soir
Te dit - en vrai - "Adieu", en murmurant "Bonsoir".



samedi 15 février 2014

Todos reyes, todos poetas



- Au temps de ma jeunesse, dit le Roi, j'ai navigué vers le Ponant. Dans une île, j'ai vu des lévriers d'argent qui mettaient à mort des sangliers d'or. Dans une autre, nous nous sommes nourris du seul parfum de pommes enchantées. Dans une autre, j'ai vu des murailles de feu. Dans la plus lointaine de toutes, un fleuve passant sous des voûtes traversait le ciel et ses eaux étaient sillonnées de poissons et de bateaux. 
Ce sont là des choses merveilleuses, mais on ne peut les comparer à ton poème, qui en quelque sorte les contient toutes. 
Quel sortilège te l'inspira?

- À l'aube, dit le poète, je me suis réveillé en prononçant des mots que d'abord je n'ai pas compris. 
Ces mots sont le poème. 



Le miroir et le masque
dans Le livre de sable, Gallimard 1978 
traduction de Françoise-Marie Rosset



Vous vous dites sûrement, 
lecteurs perspicaces et attentifs à l'actualité, que ce billet doit avoir été inspiré par
un de ceux dans lesquels le sage Phersv a entrepris 
de nous rappeler le passé de la grande île de Prydain 
(voir son billet du 7 février et les suivants), 
patrie de hardis navigateurs et de bardes à la voix puissante.

Sans doute, mais pas seulement;  
avez-vous remarqué, aventureux lecteurs, 
que Todos reyes, todos poetas est le nom que 
Juan Diaz Canales, le scénariste de l'excellente série Blacksad
a choisi pour son blog.   
C'est en espagnol, mais quoi, personne n'est parfait. 
Peut-on reprocher quoi que ce soit à quelqu'un qui dessine 
d'aussi fervents hommages à Muñoz et à Sampayo?

vendredi 29 novembre 2013

Rencontres manquées avec des princes


Les livres canoniques des chinois nous déçoivent souvent, car ils manquent du pathétique auquel la Bible nous a habitués. Tout à coup, dans leur cours raisonnable, une touche personnelle nous émeut. Celle-ci, par exemple, qu’enregistre le septième livre des Analectes de Confucius:
  Le Maître dit à ses élèves:
- Que je suis tombé bas! Il y a déjà longtemps que je ne vois plus dans mes rêves le prince de Tchou.

Ou celle-ci, du neuvième:
- Le phénix ne vient pas, aucun signe ne sort du fleuve. Je suis fini.
Le phénix chinois, dans 
Manuel de Zoologie fantastique



98 - Je n’ai pas rencontré l’Empereur Jaune, ni le fils aîné du prince de Golconde, mais un tout petit homme des forêts perdues dans le dernier continent sauvage de l’Ouest. Il vivait dans une cabane de branchages et élevait des coccinelles. Après la rivière qui bordait son terrain, il n’y avait plus que le vent.  Le vent et toujours le vent qu’il imitait en soufflant dans ses poings.


Frédérick Tristan: Brèves de rêves




Jorge-Luis Borges (avec Margarita Guerrero), 
Le phénix chinois, dans Manuel de Zoologie fantastique;
traduction de Gonzalo Estrada et Yves Péneau, Julliard, 1970

Frédérick Tristan: Brèves de rêves, Pierre Guillaume de Roux éditeur, 2012

mercredi 10 juillet 2013

Un jeu secret (Antonio Tabucchi, 14)




Il prononça le mot undr, qui veut dire merveille. 
[…] 
Je pris la harpe et je chantai une parole différente. 
«C'est bien - articula Thorkelsson, 
et je dus m'approcher pour l'entendre. 
Tu m'as compris
Jorge-Luis Borges, Undr
dans Le Livre de sable.

Sur son roman Requiem, écrit en 1991 directement en portugais lors d'un séjour à Paris, Tabucchi revient en 1998 dans ce bref essai. 
Épilogue: le jour où son éditeur italien voudra publier Requiem en  Italie, Tabucchi (qui, dans l'essai en question, confesse avoir mis au panier un premier jet d'une version italienne des premiers chapitres du roman) préfèrera, plutôt que s'en acquitter lui-même, s'adresser à un de ses collègues traducteurs pour qu'il en établisse la version qui sera publiée dans sa langue natale.


La nuit de mon arrivée à Paris, j'avais fait un rêve que le réveil avait effacé de ma mémoire mais qui, à ce moment précis, dans le bistrot, me revint à l'esprit avec la netteté propre aux rêves qui affleurent de nouveau à la conscience alors qu'on croit les avoir oubliés. 
Il s'agissait d'un rêve d'une inquiétante étrangeté. 
J'avais rêvé de mon père.
Mon père était mort sept ans auparavant des suites d'une terrible maladie, un cancer du larynx. Il avait été opéré dans la clinique d'oto-rhino-laryngologie de sa ville. L'opération avait réussi, dans le sens qu'elle avait eu une issue positive, même si, à cause de toute une série de complications post-opératoires, son hospitalisation s'était finie de façon catastrophique. […]  Mon père ne pouvait plus parler.
[…]
Pendant deux ans et demi, nous avons donc dialogué, en silence, par le biais de la petite ardoise. C'est aujourd'hui seulement que je me rends compte, avec stupeur, qu'il ne m'écrivit jamais la question qu'il aurait logiquement dû me poser, à savoir: «Pourquoi ne parles-tu pas, toi qui peux le faire?» Il ne le fit pas, acceptant ma complicité, tout comme j'acceptai la sienne.  Mais le fait important, à propos de ce que je suis en train de formuler, c'est que nous acceptâmes tous les deux de passer d'un système de communication à un autre système de communication: nous passâmes du plan de l'oralité à celui de l'écriture.
[…]
Cette nuit-là, j'avais donc fait un rêve qui m'avait perturbé: j'avais rêvé de mon père. Cela m'avait perturbé avant tout pour deux raisons: la première, c'était que mon père m'avait parlé, ou mieux, m'avait posé une question absurde.
[…]
Il m'avait interrogé en portugais, et moi, je lui avais répondu en portugais.
[…]
Mon père ne connaissait aucune langue étrangère. Sa langue, qui est celle de Dante dont il connaissait des passages entiers de la Divine Comédie par cœur, c'est-à-dire la langue de mon enfance et que nous avons toujours employée entre nous, était un toscan rustique marqué par des intonations et par un lexique dialectal typiques de la région comprise entre Pise et Lucques, avec un fréquent usage d'archaïsmes.
[…]
Mon père me parla en portugais. Mais «son» portugais que j'entendis dans le rêve, qui transmettait entre les questions l'anxiété, la langueur, la nostalgie, la tendresse et la résignation, possédait cette tonalité de l'anxiété, la langueur, la nostalgie, la tendresse et la résignation qui n'appartient qu'au toscan rustique de mon enfance. Et de plus, c'était sans équivoque possible la tonalité de la voix de mon père.
[…]
...  «Porque é que me estás a falar em português, pai?», c'est-à-dire: «Pourquoi me parles-tu en portugais, papa?» Cette question, mon personnage la pose au fantôme de son père dans le roman, mais en réalité je me la posais à moi-même. Je crois que c'est la question fondamentale de mon roman écrit en portugais, et curieusement, aucun critique ne s'en est aperçu.
[…]
J'ai toujours appelé mon père «mi' Pa'» ou simplement «Pa'», apocope de «papa'», comme cela se fait dans la campagne pisane située aux confins de la  région de Lucques, là où j'ai grandi. À l'époque où j'étais à l'université et commençais à étudier le portugais, j'avais dit un jour à mon père que le mot portugais pá, avec un accent aigu, dans cette langue, est une interlocution amicale dont on a perdu le sens, qui indique l'affabilité entre deux personnes, mais dont l'étymologie est la contraction du mot rapaz (garçon). C'est le seul mot portugais que mon père connaissait. Et quand je l'appelais pa', lui m'appelait . C'était un jeu secret entre nous deux, un idiolecte clandestin que nous utilisions avec une malice presque enfantine, parce que, quand nous nous appelions réciproquement par ce mot en présence d'autres personnes, celles-ci croyaient qu'il s'agissait du même mot, mais moi, je savais que mon père, en le prononçant, y mettait mentalement un accent aigu, et lui savait que j'y mettais mentalement l'apostrophe de l'apocope. C'était une utilisation différenciée d'un mot homophone: je l'appelais «papa», il m'appelait «garçon».
Qui sait si un roman écrit dans une langue qui n'est pas la nôtre ne peut pas naître d'un minuscule mot qui, lui, est exclusivement à nous et n'appartient à personne d'autre. Une syllabe peut parfois contenir un univers.
Paris, février 1998, dans les lieux mêmes où fut écrit Requiem.


Antonio Tabucchi, Sur Requiem
Paris février 1998 
(ce texte a été rédigé en partie 
directement en français par l'auteur, "avec 
la complicité de Bernard Comment"); 
texte repris dans Autobiographies d'autrui: poétiques a posteriori
Éditions du Seuil 2003
ISBN : 2-02-055265-5