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jeudi 19 décembre 2024

Oh, n'achetez jamais un général

 ...  Un général dans cet état
Ça valait beaucoup moins que ça...

Paroles de Francis Blanche, musique de Pierre Philippe... 1954!

De bon matin me suis levé c'était dimanche
A la carriole j'ai attelé la jument blanche
Pour m'en aller au marché
Dans le chef–lieu du comté
Paraît qu'y avait des généraux à vendre

Mais le soleil écrasait tant la route blanche
La jument s'arrêtait si souvent sous les branches
Que lorsque je fus rendu
On ne m'avait pas attendu
Et tous les généraux étaient vendus

Pourtant là–bas tout au fond du champ de foire
Par un coup de chance il en restait encore un
Il n'était pas couvert de gloire
Mais avec un peu de Ripolin
Il pouvait faire encore très bien

J'l'ai échangé contre un cageot de pommes pas mûres
Quatre choux–fleurs et une tartine de confiture
Tout ça pour un général
C'était vraiment pas trop mal
Et puis je l'ai chargé dans la voiture

A la maison on m'a fait des reproches amers
Encore une fois paraît que j'm'étais laissé faire
Un général dans cet état
Ça valait beaucoup moins que ça
Mais puisque c'était fait tant pis pour moi

Et puis les gosses ont eu peur de sa moustache
Elle était rousse et ça les faisait pleurer
On lui a coupé d'un côté
Mais le chien s'est mis à aboyer
Alors on a laissé l'autre moitié

Il fichait rien pour pas salir son beau costume
De temps en temps il épluchait quelques légumes
Ou réparait l'escabeau
Ou débouchait le lavabo
Mais y ne savait même pas jouer du piano

Pourtant certains soirs, certains soirs d'été
Le général s'asseyait sur la paille
Et les yeux perdus dans l'immensité
Il nous racontait ses batailles

Il nous parlait des Dardanelles
Quand il n'était que colonel
Et de la campagne d'Orient
Quand il n'était que commandant
L'épopée napoléonienne
Quand il n'était que capitaine
Et puis la Guerre de Cent Ans
Quand il n'était que lieutenant
Les Croisades et Pépin le Bref
Quand il n'était que sergent–chef
Et les éléphants d'Hannibal
Quand il n'était que caporal
Les Thermopyles, Léonidas
Quand il n'était que deuxième classe
Et Ramsès II, la première guerre
Quand sa mère était cantinière

Puis le général jusqu'au petit matin
Déroulait le fil de son immense histoire
Puis il s'endormait sur sa botte de foin
Et nous sans parler
Nous rêvions de gloire

Il est resté comme ça chez nous
Jusqu'à l'automne
Sans travailler sans trouver la vie monotone
Ça nous a même étonnés
D'apprendre par le curé
Qu'il avait fait deux jumeaux à la bonne

Et puis voilà que par un beau matin
De décembre
Il est entré sans même frapper
Dedans ma chambre
Il venait de lire dans le journal
Qu'on le nommait Maréchal
Alors il nous quittait c'était fatal

Je l'ai reconduit en carriole jusqu'à la ville
On m'a rendu mes choux–fleurs
Et mes cageots
Et sans émotion inutile
Sans pleurs et sans se dire un mot
On s'est quittés en vrais héros

A la maison la vie a repris sans aventure
Y a plus personne pour nous chiper des confitures
Le général au bistrot
Avait planté un drapeau
Pour la patrie j'ai payé la facture

Je ne suis plus jamais retourné au marché
Mais quelques fois dans le ciel de la nuit d'été
On voit briller cinq étoiles
Et ça nous fait un peu mal

Oh... n'achetez jamais un général

 

mardi 15 août 2023

Tonight's the night to knight knights

 Chez nous, la nuit du 4 août, on célèbre l'anniversaire de l'abolition des privilèges. Enfin... c'est ce que j'ai entendu dire autrefois: cette année, les célébrations ont été plutôt discrètes, il me semble; les privilèges à abolir, ce ne serait donc plus d'actualité?

Et dans les royaumes imaginaires, ces fameux pays imaginaires où il nous semblait l'autre jour que l'horizon était plus dégagé que par ici, que célèbre-t-on à une date consacrée? Hé bien, the Night to Knight Knights (ça sonne bien, non?), on la célèbre dans le Royaume (le Royaume tout court: on ne lui donne pas d'autre nom), celui où vivent Ballister Boldheart, Ambrosius Goldenloin... 

et Nimona.

Hé oui, Nimona s'en sort toujours, ça s'est vérifié une fois de plus. Si vous voyez de quoi je parle, ça veut dire que vous êtes allé regarder (c'est sur Netflix depuis le mois dernier) à quoi ressemblait cette fameuse adaptation animée de Nimona dont je vous ai rebattu les oreilles. Alors? Ça vous a plu?
The Night to Knight Knights, et le drame qui se déroule pendant cette nuit fatidique, ça fait partie des nombreux petits changements qui ont été apportés à l'histoire que vous avez pu lire dans les versions webcomic ou papier. Pour tenir dans une heure (et quelques) de vidéo, le récit a été allégé de pas mal de péripéties,  et différents artifices le font avancer à cent à l'heure; le personnage de Goldenloin (qui dans la BD était au départ une simple silhouette un peu ridicule) a été rendu plus complexe et plus sympathique: dans la BD, les circonstances qui avaient valu à Ballister de perdre son bras étaient laissées un peu dans le flou, dans le film elles sont précisées, et on répond enfin à la question: Goldenloin l'a-t-il fait exprès, ou pas? La réponse est : il l'a fait exprès sans le faire exprès, ça a l'air idiot si on le dit comme ça mais dans le contexte c'est logique. La présence de technologies avancées dans une société qui garde une structure féodale s'explique par le passage d'un millénaire entre l'instant fondateur et le présent*. C'est d'ailleurs d'une actualité troublante: des sociétés qui se prétendent tournées vers le futur, en restant attachées à une mythologie nationale vieille de mille ans ou plus...  ça ne vous rappelle rien?
Le dessin est moins anguleux que dans le comic, plus rond, plus "Blue Sky", quoi; l'animation est fluide et les couleurs, chatoyantes, ont été l'objet d'une attention spéciale; les character designers, les dialoguistes et les doubleurs se sont donnés à fond; s'ils avaient fait tout ça pour rien (comme on a pu le craindre un moment), ç'aurait été un beau gâchis. Ceux qui l'ont vu en avant-première ont été ravis (il y a un florilège de critiques sur Cartoonbrew), et les abonnés de Netflix aussi.
Bref, Nimona le film est plutôt une bonne adaptation: les meilleures adaptations, ce sont en général celles qui ne cherchent pas à coller de trop près au matériau original, on l'a vu avec The Princess bride, Le Guépard, L'illusioniste, Le Prestige, la liste peut être longue, n'hésitez pas à proposer des exemples (et des contre-exemples si vous en trouvez).
J'aimerais bien que ça sorte en DVD, pour que je puisse me le repasser dans tous les sens quand je voudrai! Mais ça, avec Netflix, c'est une autre histoire.

*oui, ça laisse sans réponse la question: qu'a fait Nimona pendant tout ce temps? Les cartésiens pourraient appeler ça un plothole. À ces cartésiens on répondra comme pourrait le faire Nimona: reprends donc de la pizza.


vendredi 4 novembre 2022

Les missions des services compétents sont claires: Iegor Gran

Nous avons donné, en vérité, un admirable exemple de résignation. L'ancien temps avait vu jusqu'où pouvait aller la liberté, mais nous avons vu, nous, jusqu'où peut aller la servitude, quand les espions nous confisquaient jusqu'à la possibilité d'échanger des paroles. Nous aurions même perdu la mémoire avec la voix, s'il était autant en notre pouvoir d'oublier, que de nous taire.

Tacite, Vie d'Agricola, II, 3


Iegor Gran est un nom de plume. Pour l'état-civil, il s'appelle... mais je vais vous le laisser deviner, ça vous mettra dans le bain, après tout, le thème de ce roman policier, c'est la découverte d'une identité cachée. Je vous donne un indice: Iegor Gran apparaît sous son vrai nom (Iegorouchka!) dans le roman, pour quelques instants seulement, ce n'est pas lui le protagoniste. Gran n'a pas choisi la facilité en racontant l'histoire de son point de vue, ou de celui de gens dont il a été proche: ç'aurait été faire preuve d'un individualisme bourgeois, ce qui, justement, est fortement déconseillé par les services compétents. Au lieu de cela, il donne la place principale dans son livre à un personnage dont les principaux attributs sont la compétence, et le dévouement au service auquel il appartient: le KGB. 

Les missions des services compétents sont claires. 

Elles ont été rappelées noir sur blanc dans le protocole n° 200 du 9 janvier 1959, rédigé après la réunion du Comité Central du Parti communiste de l'Union Soviétique. "Le KGB est un organe réalisant les décisions  du Comité Central du Parti relatives à la sécurité de l'état socialiste confronté aux attaques de ses ennemis extérieurs et intérieurs. Cet organe se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets, de mettre au jour leurs projets et de mettre un terme aux agissements crapuleux des agences de renseignement impérialistes." 

Il en découle une attitude saine de défiance envers tout le monde.

Iegor Gran, Les services compétents

Le lieutenant Ivanov (du KGB, donc) est jeune encore, un sujet prometteur, quand on le met sur une piste:  on signale la parution en Occident d'un détestable pamphlet: Le Réalisme Socialiste, ça s'appelle. D'un certain Abram Terz. Inconnu, aucune fiche à ce nom. Serait-ce un  nom de plume? Tout est ambigu dans cette affaire: les motivations de l'auteur du livre ne sont pas claires, le Réalisme Socialiste, cette révolution dans la Révolution, y reçoit de nombreux éloges, mais formulés d'une façon telle qu'on peut se demander si l'auteur n'a pas voulu dissimuler ses intentions véritables - des intentions contre-révolutionnaires! Comme si le KGB n'avait pas assez de travail avec l'affaire Pasternak (le Docteur Jivago: encore un livre publié à l'étranger, sans autorisation!).

- Et si cet Abram Terz était...  Pasternak? lance le lieutenant-colonel Pakhomov pendant une réunion de service. Pakhomov venait de lire (en anglais, dans un livre confisqué lors d'une perquisition) une enquête d'Agatha Christie, où le coupable était le narrateur, et, pour cette raison, personne ne pouvait y songer. L'astucieuse hypothèse est discutée.

Et bien d'autres hypothèses seront discutées pendant cette enquête qui durera six ans (cet Abram Terz est une anguille! s'indignera un enquêteur; un ténia! suggèrera un autre). Bref, l'enquête sera riche en rebondissements; les services compétents en viendront même (un moment) à soupçonner un de leurs indics les plus zélés! Quand on vous le dit, qu'il faut se méfier de tout le monde.

L'intérêt du roman ne réside pas seulement dans l'exposition des méthodes du KGB pour distinguer le bon grain de l'ivraie et, en parallèle, de celles des dissidents pour se fondre dans le paysage. L'auteur évoque avec ce qui ressemble bien à de la tendresse les ressources inépuisables de bonne humeur qui ont permis à ses compatriotes d'affronter les innombrables petites difficultés de la vie quotidienne dans un pays qui en dépit de bien des obstacles ne perdait jamais de vue son objectif: construire un avenir radieux; oui, il est difficile de se procurer des pommes et des oranges, et alors? Quand on en trouve, ça embellit les fêtes. Oui, il faut parfois détonner (discrètement) une petite charge nucléaire pour étouffer un incendie incontrôlable dans un puits de mine: heureusement il y a des services compétents pour empêcher les fuites. À chaque page abondent les détails sur les particularités de la vie quotidienne dans la Russie du temps de Khrouchtchev. Certaines de ces particularités seront utiles aux enquêteurs du KGB (la vie quotidienne en URSS est la meilleure des écoles de patience), d'autres (les mêmes, en fait) permettront à ceux qu'ils traquent de ne jamais perdre espoir  (la vie quotidienne en URSS est la meilleure des écoles de patience).

Où sont les héros positifs? Les victoires?  Où est la morale de l'histoire?                 

se demande le lieutenant Ivanov, après avoir refermé un de ces livres dépourvus d'utilité pour la construction du socialisme qu'il était obligé de lire, dans le cadre de ses missions pour le Service. La morale du roman de Iegor Gran, elle, est claire (enfin... il me semble). Les mérites du lieutenant Ivanov seront reconnus: en fin de carrière, il parviendra au grade de général et dirigera la Cinquième Section du KGB. Une carrière exemplaire. Quant à Terz, démasqué (Abram Terz, c'était bien un nom de plume!), après un procès qui aura un certain retentissement (ça vous rappelle quelque chose, le procès Siniavski?) il fera cinq ans de camp, puis s'exilera à Paris, avec sa femme Maria et leur petit Iegorouchka, qui, devenu grand, écrira lui aussi des livres aux intentions ambiguës. La pomme ne tombe jamais loin du pommier.

Iegor Gran, Les services compétents (aucun nom de traductrice ne figure dans l'édition que j'ai sous la main: c'est peut-être prudent, on ne sait jamais);  POL, 2020: Folio n°6975, 2021


Si passionné qu'il soit par l'Histoire ancienne (celle du vingtième siècle), Iegor Gran est un homme de son temps. Son dernier ouvrage traite d'une actualité brûlante; la pandémie récente qui a transformé des populations entières en zombies: il s'appelle   "Z comme zombie", on ne peut pas faire plus clair.

 

vendredi 9 septembre 2022

As he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers

 

The wide-eyed mess sergeant filled the glasses in dead silence. Once more the colonel rose, but his hand shook, and the port spilled on the table as he looked straight at the man in Little Mildred's chair and said, hoarsely, "Mr. Vice*, the Queen." There was a little pause, but the man sprang to his feet and answered, without hesitation, "The Queen, God bless her!" and as he emptied the thin glass he snapped the shank between his fingers.

Long and long ago, when the Empress of India was a young woman, and there were no unclean ideals in the land, it was the custom in a few messes to drink the Queen's toast in broken glass, to the huge delight of the mess contractors. The custom is now dead, because there is nothing to break anything for, except now and again the word of a government, and that has been broken already.

Rudyard Kipling, The Man Who Was (1889) 

repris dans le recueil Mine Own People (1891)


*Clarification pour le lecteur français: le colonel, présidant la tablée du haut bout de la table, s'adresse au personnage assis à l'opposée, au bas bout, comme à son "vice-président", Mr. Vice.

samedi 30 juillet 2022

Un détective chevronné


 Cette année est comme toutes les autres, n'est-ce pas? Voilà l'été, et vous vous demandez ce que vous pourriez bien lire sous votre parasol.

Et pourquoi pas un roman russe? On s'y déplacera dans les rues d'une Moscou enneigée (ça nous rafraîchira un peu!), sur les pas d'un enquêteur lui aussi un peu exotique, avec son uniforme couvert de chevrons et son épée de parade: le conseiller Éraste Pétrovitch Fandorine.

Boris Akounine (pseudonyme de Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili - il lui arrive de signer simplement B.Akounine), pendant les loisirs que lui laisse son activité principale (il traduit - en russe - de la poésie japonaise et en édite des anthologies) a écrit une vingtaine d'aventures de ce personnage (douze romans et dix nouvelles) au cours desquelles il lui en a fait voir de toutes les couleurs.

Ouvrons, par exemple, Le Conseiller d'État (Статский советник, 1999), traduit en 2003 pour les Presses de la Cité par Paul Lequesne. Le conseiller d'État que désigne la couverture du livre, c'est justement notre Fandorine; il vaut mieux le préciser, car ce titre de conseiller se porte beaucoup dans ce pays et à cette époque: comptez-les dans les nouvelles de Gogol, de Tchékhov... 

Un général a été assassiné! Fandorine  est, dans les premiers chapitres,  le suspect n° 1, car l'assassin, expert en déguisements, s'est fait passer pour lui (heureusement, Eraste Pétrovitch a un alibi). Mais ce n'est,  pour notre détective chamarré, que la première d'une longue série de tribulations...

Fandorine est flanqué (pour cette enquête seulement: c'est plutôt un héros solitaire) d'un assistant, le jeune Smolianinov qui ne jouera pas un grand rôle dans l'affaire, mais qui, à l'occasion, exprime des vues intéressantes sur son pays et sur ce qui l'attend dans le futur: 

- ... Savez-vous combien d'examens j'ai dû passer? Une horreur! J'ai reçu la meilleure note pour une dissertation ayant pour sujet "La Russie du XXe siècle", et néanmoins il m'a fallu patienter presque un an avant d'être admis aux cours, et attendre quatre mois encore à la fin du stage pour qu'un poste se libère. Il est vrai que c'est papa qui m'a fait entrer à la Direction du gouvernement de Moscou...

Smolianinov eût fort bien pu se dispenser de cette précision, et Eraste Pétrovitch apprécia à sa juste valeur l'honnêteté du jeune homme.

- Bon, et quel avenir attend la Russie au XXe siècle? demanda Fandorine en considérant à la dérobée le défenseur du trône avec une sympathie manifeste.

- Le plus grand! Il suffirait de détourner de la subversion la partie la plus éclairée de la société, pour lui faire adopter au contraire un esprit constructif, et dans le même temps éduquer la partie la plus ignorante et cultiver progressivement chez elle les sentiments de dignité et de respect de soi-même. C'est le plus important! Si on s'en abstient, la Russie connaîtra les épreuves les plus atroces...

Cependant, Éraste Pétrovitch ne put savoir quelles épreuves, précisément, guettaient la Russie, car car ils venaient déjà de tourner dans la grande rue Gnezdnikov et devant eux se dressait la façade verte du modeste bâtiment à un étage où siégeait la Section de sécurité du gouvernement de Moscou.

Le lecteur l'a compris, c'est dans la Russie des tsars (précisément en 1891) que se déroule cette intrigue policière.

La carrière d'Éraste Pétrovitch Fandorine s'étale sur une quarantaine d'années, à cheval sur le dix-neuvième et ce vingtième siècle gros de tant de promesses: une période sur laquelle Akounine semble s'être sérieusement documenté. L'enquête du Conseiller d'État marque un tournant dans la vie de Fandorine: à la fin de celle-ci (vous comprendrez alors le choix du titre), il prend une décision qui en changera le cours.

Car ce n'a pas été une année sereine que cette année 1891! Voici ce qu'on pouvait lire dans les journaux:

Esther suffoquait d'indignation.

- Mais... mais... tiens!

Elle s'empara d'un journal qui traînait sur le lit.

- Tiens, Les nouvelles de Moscou.  Je l'ai lu en t'attendant.

[...] "Enfin, le ministère de l'Instruction a invité à observer strictement la règle qui interdit d'admettre dans les universités les individus de confession israélite qui n'auraient pas droit à résider en dehors des zones de peuplement, et dans tous les cas à s'abstenir de dépasser le pourcentage fixé. Les juifs en Russie constituent le plus lourd héritage que nous ait laissé l'ex-Royaume de Pologne. L'Empire compte quatre millions de juifs, représentant près de quatre pour cent de la population, or les miasmes qui émanent de ce chancre empoisonnent de leur puanteur..." Je lis plus loin? Ça te plaît? Ou tiens encore: "Les mesures prises pour combattre la disette dans les quatre districts de la province de Saratov n'ont pas apporté pour l'instant le résultat souhaité. On s'attend qu'aux mois d'automne le fléau s'étende aux provinces limitrophes. Son Éminence Aloizi, archevêque de Saratov et de Samara, a ordonné de faire dire, dans les églises, des prières solennelles d'intercession pour vaincre le malheur."

[...] Ou bien cette dépêche de Varsovie, à propos du procès du cornette Barachov:

"La cour a refusé d'entendre la déposition du témoin Pchémylskaïa, du fait que celle-ci ne consentait pas à parler russe, alléguant une insuffisante maîtrise de cette langue." Et ça dans un tribunal polonais!

Cette dernière citation rappela à Fandorine une piste interrompue: celle du défunt Arséni Zimine, dont le père justement était à Varsovie pour défendre le malheureux cornette. Ce souvenir contrariant acheva de l'écœurer tout à fait.

- Oui, bien des serviteurs de l'État ne sont que des canailles ou des imbéciles, reconnu-t-il de mauvais gré. 

Ce jugement vous semble sévère? Exception faite pour le candide Smolianinov, Fandorine n'est entouré que de traîtres, d'imposteurs, d'agents doubles (parfois triples) et l'essentiel de son enquête consistera à découvrir qui manipule qui et qui trahit qui (spoiler: tout le monde).

Ayant démasqué un des plus comploteurs de ces experts en complots, Fandorine ne peut s'empêcher de lui demander:

- Et vous avez fait tout cela pour le salut de la Russie?

Mais son sarcasme n'eut aucun effet sur son interlocuteur. 

- Oui. Et aussi, bien entendu, pour moi. Je me considère comme partie intégrante de la Russie. 

Une lecture doublement rafraîchissante donc: elle nous permet de nous rouler dans la neige (éventuellement tout nu, comme il advient - accidentellement - à Fandorine) et de rafraîchir nos connaissances sur la Russie éternelle.

Le Conseiller d'État a été écrit en 2003. La plus récente des enquêtes de la série Fandorine a été écrite en 2015: il semble que depuis son auteur donne la priorité à ses travaux de traduction.

Je me demande ce qu'il fait, ce qu'il pense, Boris Akounine, en ce moment (un indice, ici).



Boris Akounine, Le Conseiller d'État (Статский советник, 1999)

traduit du russe par Paul Lequesne

Presses de la Cité, 2003; 10/18, 2005

ISBN 2-264-03941-8


vendredi 1 juillet 2022

Par égard pour les survivants, les noms ont été changés

Hum. Je n'étais pas trop d'humeur à bloguer en Juin, peut-être l'avez-vous remarqué? La réalité se met à ressembler un peu trop à la fiction, à mon goût. Surtout à la fiction dystopique qu'en général j'aime bien (c'est trop marrant, les dystopies: imaginer que la Terre devient inhabitable, que les océans sont remplacés par des déserts, les déserts par des océans; que les humains s'aperçoivent enfin que des extra-terrestres vivent parmi eux incognito depuis des siècles; que les plantes vertes intelligentes s'allient aux robots pour prendre le contrôle des multinationales; que les guerres du futur, on les finira au lance-pierres... les possibilités sont sans limites!).

Au printemps d'il y a cinq ans, j'avais déjà eu cette impression; mais alors, c'était seulement l'attitude des électeurs dans les Grandes Démocraties, leur apparente addiction aux choix absurdes,  qui m'avait suggéré que nous dérivions peu à peu dans l'univers de Fargo - le film des frères Coen, mais surtout la série télé, cette série à propos de laquelle Pierre Sérisier écrivait il y a quelques années (ça m'avait frappé à l'époque, alors je l'avais cité) :

Comme dans le film des frères Coen, Noah Hawley joue sur l’absurdité des situations. Les bourdes commises sont tellement énormes, le manque de jugeote est tellement dévastateur qu’on ne parvient pas à croire que cela puisse relever de la réalité. Tout le sel de la série tient au décalage entre ce qui est envisageable par le spectateur et ce qui se produit. Il y a un jeu constant impliquant le spectateur qui se dit: 

"non, ce n’est pas possible, 

ils ne vont pas faire ça"

Et, si. 

C’est exactement ce qu’ils font.

Ce qui a changé, c'est qu'à présent c'est toute la planète qui se met à faire les choix les plus contre-productifs. Les informations que nos recevons d'ici et de là ont l'air  d'être sorties de la tête des scriptwriters de la bande à Noah Hawley... enfin presque, pas tout à fait, car ces derniers sont plus professionnels que les membres de la Confrérie des Scénaristes de la Réalité (je n'ai pas de preuve formelle que cette confrérie existe*, mais il est raisonnable de le supposer, non?): dans Fargo, on n'introduirait pas dans une intrigue des détails comme: un gouvernement rendant solennellement à une famille endeuillée un cercueil contenant une unique dent en or, faute d'avoir pu retrouver aucun autre morceau du disparu; un ministre qui, pour justifier la politique de son gouvernement, décrit minutieusement des événements survenus dans un univers parallèle; ou encore des "passeurs" de clandestins qui masquent l'odeur d'une cargaison de cadavres en décomposition en l'aspergeant de sauce barbecue...  dans un feuilleton ça ne passerait pas, même si on ajoutait la mention liminaire "inspiré d'une histoire vraie": il y a des limites à la suspension d'incrédulité.

Ceci dit, il faudra bien un de ces jours que je vous parle de Fargo et de tout l'univers fictionnel que le film a inspiré, ça c'est un sujet approprié pour un billet de blog.


* Je n'ai pas non plus de preuve formelle que cette hypothétique confrérie s'inspire de Fargo pour ses scénarios, mais il y a tout de même des indices troublants: fin mars, la NASA a "révélé" de nouveaux témoignages de pilotes déclarant avoir vu des OVNIs; et sans perdre de temps, le directeur de ROSCOSMOS a renchéri: oui, oui, des pilotes russes aussi en ont vu, il ne faudrait pas croire que les pilotes russes sont plus bigleux que les américains!


mardi 21 juin 2022

Polka

Oh, la Fête de la Musique! On l'avait presque oubliée, celle-là. Abandonnons-nous donc sans arrière-pensée au plaisir simple d'une bonne vieille polka autour du feu de camp.

Jona Lewie: Stop The Cavalry (1980)


Après la Grande Guerre, les poilus racontaient: "ceux qui ont craqué les premiers, ce sont les optimistes, ceux qui répétaient 'nous serons à la maison pour Noël'; quand ils ont vu que Noël arrivait et qu'on était toujours là..." Entraînons-nous, alors, à être des pessimistes gais plutôt que des optimistes tristes, pour être prêts à toute éventualité. 


samedi 5 février 2022

La cachette derrière le portrait de l’ancêtre


Il connut sa plus grande joie lorsque Lampe, son valet de chambre, lui rapporta de Berlin les  Betrachtungen über die Kriegskunst de Berenhorst. Il trouva dans cet ouvrage - bien que l’auteur lui parût souvent très proche de ce XVIII° siècle qu’il commençait à mépriser - la confirmation de ses idées essentielles. La guerre était bien le lieu du démoniaque qui, par définition, échappe à toutes les emprises de la raison. La guerre était aussi le lieu du hasard qui annihile les plus belles constructions de l’esprit de système. 
Le livre encouragea von Lignitz à rassembler ses notes et à les présenter sous une forme cohérente. 
Il y développait trois idées centrales. 
Premièrement: il n’y a pas de science possible de la guerre et ceux qui ont voulu voir dans les victoires frédériciennes le fruit d’une connaissance rationnelle ont pris leur désir de système pour la réalité. La guerre est le lieu même de l’instable, de l’irrationnel, un "coup de dé", "un jeu", un "Ungefähr" pour reprendre les expressions du maître d’Anhalt
Deuxièmement: pour qu’une armée ait quelque chance de remporter une victoire, il faudrait qu’à l’automatisme de la Dressur succédât l’enthousiasme, un enthousiasme nourri par l’amour de la patrie, par la volonté de grands sacrifices, par le sol germanique. Il en découlait que l’armée de l’avenir, s’appuyant sur les forces morales, ne pourrait être que nationale et populaire. 
Enfin, troisièmement, les guerres futures verraient la fin des échanges anodins, des "duels de princes", qui avaient pour but de contraindre à la capitulation quelques places fortes afin d’obtenir une paix avantageuse. Elles seraient brutales, impitoyables, précipitant de grandes masses humaines  contre d’autres grandes masses humaines, dans une violence totale qui mobiliserait toutes les forces du pays et scellerait, dans une union quasi-mystique, l’union du sang et du sol. Dans une vision prophétique, il entrevoyait ce qu’allaient être Eylau, Borodino, Lützen, Bautzen ou Leipzig. 

L’ouvrage achevé, il le jugea trop subversif pour être publié à une époque où le corps des officiers, dans sa totalité, se précipitait encore à Berlin-Dahlem afin de tenter de déchiffrer,  à travers  des évolutions compliquées conduites par des rescapés de l’ancienne armée, les arcanes de la tactique de Frédéric. 

 

Et pourquoi pas derrière un portrait d'ancêtre?


 
Il enferma le manuscrit dans un carton qu’il dissimula derrière le portrait de l’ancêtre Johann-Gaspard.


Eloge funèbre du général August Wilhelm von Lignitz, 
grand-chevalier de l’Aigle Rouge de Prusse, 
prononcé le 30 novembre 1821 
dans la Garnisonkirche de Progositz 
par le chapelain militaire, comte von Bordorf, 
L'Age d'Homme, Lausanne, 1973. 
Réédition: Zoé, 1996, 1997.

Disparaissant - ou peu s'en faut - derrière son titre hypertrophié, Eloge funèbre du général... est un roman aussi vif qu'il est court, aussi spirituel qu'il est irrévérencieux. Peut-être est-il nécessaire de préciser qu'il s'agit bien d'un roman, et non d'un réel document historique exhumé de quelque cachette? Bon, dans le doute, je le précise: le jeu littéraire auquel se livre l'auteur est presque trop parfait! 
Jean-Jacques Langendorf a aussi fait paraître: Vies croisées de Victoria Ocampo et Ernest Ansermet : correspondance 1924-1969, Buchet-Chastel, 2005


Illustration: lavis de Léon Fauret, 1937 (détail)

samedi 16 octobre 2021

Fantômes muets et encombrants

Le propre des cachots encombrés de fantômes,
c'est qu'ils sont difficiles à désencombrer.

La date du 17 octobre semble vouée au désencombrement des cachots.


La Chine de l'après-révolution culturelle avait offert à Pa Kin (Ba Jin, 巴金) un cachot doré et orné d'une quantité de babioles, dorées également (présidence de l'association des écrivains chinois, vice-présidence de la Conférence consultative politique du peuple chinois, titre de Monument de la littérature chinoise) en contrepartie de l'actualisation - de la mise aux nouvelles normes, si vous préférez - de ses œuvres écrites avant 1949. Cette situation semblait devoir s'éterniser (son cent-unième anniversaire approchant, seuls des soins intensifs le maintenaient en vie, inconscient) quand, le 17 octobre 2005, il trouva une porte de sortie. Son statut de Monument de la littérature chinoise s'en trouva confirmé, et il ne fut plus considéré comme encombrant.

Peut-être en avez-vous entendu parler: chez nous en France, c'est aussi un 17 octobre (le 17 octobre 1961), que fut testé un procédé expérimental pour apporter une solution - préventive, celle-ci - à l'encombrement des lieux de privation de liberté comme on dit à présent, des centres d'internement comme on disait alors (cachots, c'est un mot qu'on n'emploie plus depuis longtemps dans la conversation polie). Ce procédé ne fut cependant jamais validé par les autorités compétentes, les statisticiens n'ayant pu se mettre d'accord sur le chiffrage des résultats de l'expérience.


 

 

dimanche 2 mai 2021

J'aime tant le travail que je voudrais que...

 

Comment, me demandez-vous, ai-je occupé le premier mai, un jour où évidemment, il n'était pas question de travailler? Entre autres choses, j'ai regardé le film de Radu Jude, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares (suggéré par L'Œil des Chats). Il est encore visible gratis pour peu de temps (jusqu'au 4) sur Arte TV; trouvez donc un moment pour y jeter un coup d'œil, il n'est pas mal du tout.  Le talent et la verve des acteurs, apportant un peu de rire et de gaieté  Et si vous n'avez pas le temps ces jours-ci, vous pourrez un autre jour, grâce à votre abonnement, le retrouver sur Mubi… 

samedi 24 avril 2021

Corona Heights dans un monde-miroir

 

Vous vous souvenez de Fritz Leiber… comment auriez-vous pu l'oublier? C'est à cause de lui que (dans des mondes alternatifs) vous vous êtes si souvent fondu dans l'ombre, cachant sous les plis de votre cape grise une dague en forme de griffe… que vous avez empli tant de tavernes de votre rire tonitruant, en balançant négligemment au bout d'un bras interminable votre hache à deux tranchants…  Fritz Leiber…  mais peut-être avez-vous oublié certaines choses le concernant?
Le Blog des Chats, fidèle à sa mission de sauvegarde mémorielle, a consacré cette semaine à Fritz Leiber, sous un angle particulier: inventorier les traces laissées dans l'Histoire par les Serpents et les Araignées… Lisez donc les billets de cette semaine, faites une pause, puis revenez au début: ce sera l'occasion de vérifier lesquels de vos souvenirs correspondent encore à une réalité soumise à des modifications permanentes.


 

mercredi 15 avril 2020

Leur maison n'existe plus depuis mille ans déjà: Le cœur converti, de Stefan Hertmans



Je me promène une fois encore en direction 
du hameau dépeuplé de Flaoussiers, quelques kilomètres plus loin.
Cette petite vallée a quelque chose de mystérieux qui m'a toujours attiré.
On y est abrité du vent, sauf lorsqu'il s'engouffre précisément
 dans le ravin durant quelques jours à chaque saison. 
On est alors presque obligé de se plaquer à terre 
pour échapper au froid cinglant. 
À présent le lieu est abandonné et paisible. 
Un couple de faucons décrit de petits cercles 
au-dessus des prés arides. Quelque part un chien 
attaché à une chaîne aboie; les quelques champs de lavande 
juste au-dessus de la vallée sont gris après la récolte. 
Au loin s'élève, majestueux, le Géant de Provence, 
le Mont Chauve, le Ventoux. 
Tout est désolé et très ancien. 
Un agneau égaré bêle. 
Stefan Hertmans,
Le cœur converti


Pourquoi accoler un billet sur  Le cœur converti, de Stefan Hertmans, à celui sur Deux hommes de bien? Les deux ouvrages n'ont en commun que peu de choses; la plus remarquable est que leurs auteurs usent du même procédé: un de nos contemporains - un double de l'auteur, mis à distance de façon un peu ironique, chez Pérez-Reverte; un Flamand, Provençal d'adoption, qui ne juge pas indispensable de se présenter longuement mais nous livre quelques-unes de ses pensées les plus intimes chez Hertmans - s'efforce de reconstituer dans tous ses détails une histoire dont ne restaient sur le papier  - ou le parchemin - que quelques mots.

Mais, entre un roman et l'autre, l'expérience de la lecture sera nettement différente. Le capitan Pérez-Reverte, si introspectif qu'il soit par moments, ne s'interdit pas, à d'autres moments, de faire cliqueter ses vieux éperons et de redresser les plumes de son panache, comme par habitude - là où Hertmans lisse son papier en étouffant un soupir; à chacun sa manière.
Des lecteurs ont aussi souligné la parenté entre la démarche de Hertmans et celle de W. G. Sebald (Austerlitz, Les anneaux de Saturne); mais à la différence de Sebald, Hertmans ne s'éloigne jamais longtemps de la piste qu'il a choisi de suivre avec obstination.
Vous pouvez trouver un résumé, respectueusement concis, de l'intrigue du roman sur le site "Marque-pages".
À Monieux, le village où Hertmans a passé une partie de ce début de siècle, des traces infimes subsistent d'une histoire effacée, traces qui ont éveillé la curiosité du romancier. Cette histoire avait laissé d'autres traces pourtant, bien loin de là. C'est de la rencontre avec les travaux d'universitaires américains, patients releveurs d'empreintes, qu'est né le livre. Jorge Luis Borges conseilla un jour à l'historien de tout dire "… car nous ne savons pas où l'Histoire met ses accents, et la vie est pudique comme un crime".

L'approche d'Hertmans diffère un peu de celle de  Pérez-Reverte: sobre quand il retrace les tribulations de son héroïne Hamoutal, il devient paradoxalement plus lyrique quand il égrène les étapes de ses recherches. La sobriété du récit historique lui était, en partie, imposée - ses seuls matériaux étaient quelques noms propres, quelques lieux, quelques dates - en partie aussi, elle résulte d'un choix: dans ce que taisent les documents, on pouvait deviner des horreurs pour lesquelles il n'y a pas de mots. Quant à la recherche documentaire qui nous est racontée à la première personne, si je lui ai accolé l'adjectif "lyrique", c'est qu'elle donne parfois l'impression d'avoir été faite dans une sorte de transe, qui aurait permis au narrateur de combler les vides, dans sa reconstitution, avec des détails qui ont la précision des rêves lucides: ici un léger strabisme, là des nausées, une cheville qui se tord, la raideur d'une étoffe, le son d'une trompe, le plan cruciforme d'un jardin… tous, par Hertmans, pressentis à travers la durée.

Et voilà comment le romancier passe de ceci:

Solomon Schechter, l'érudit qui en 1888 reçut enfin l'autorisation d'ouvrir la salle du trésor, fut le premier à supposer quel monde allait se révéler ici.
Ce qu'il découvrit dépassa les attentes les plus audacieuses: des fragments d'un ouvrage en hébreu prétendument perdu de Ben Sira, Ecclésiastique, datant d'avant notre ère; des écrits de Maïmonide, des poèmes et des lettres de Judah ha-Lévi, des fragments de la traduction en grec faite au deuxième siècle par Aquila de la version en hébreu de la Bible, des copies de textes des sadducéens remontant à l'époque de la destruction du Temple; des récits de témoins oculaires du sac de Jérusalem par les croisés; des documents et des lettres de juifs khazars ; d'innombrables documents de négociants, de juifs de haut rang, des pièces de l'administration islamique et des accords entre les deux communautés, des taxes et des quittances, des documents géographiques et médicaux,  des paiements, des amendes, des interactions avec la communauté musulmane et des arrêtés en émanant; des témoignages à propos de mariages et de divorces, des revendications contestées concernant des terres et des biens, des demandes de prêts, des factures de transports maritimes, des désignations de rabbins et de membres de l'administration, des questions d'héritage, des poèmes d'amour et des demandes de grâce ou de paiements d'arriérés de salaire - tout a été jeté dans ce trou sombre, pendant des siècles, car un texte où apparaît le nom de Iahvé ne peut être détruit ou brûlé; le Très-Haut doit lui-même le reprendre.
Nulle part ailleurs l'oubli et le souvenir n'ont été liés de manière plus paradoxale que dans ce puits d'oubli à la mémoire infinie.
[…]
Un des innombrables documents concerne une prosélyte venue du Nord et son sort tragique. Il s'agit du document T-S 16/100 - les lettres codifiées renvoient au nom non seulement de Schechter mais aussi de Charles Taylor, l'homme qui finança ces recherches et poursuivit ultérieurement ces travaux. Le document T-S 16/100 fut traduit et commenté en 1968 par l'érudit américain Norman Golb, qui détermina que la prosélyte devait venir d'un village situé dans la Provence de l'époque. Le 20 avril 1968, il donne une conférence sur la question à la faculté de Medieval Jewish Studies de l'université de Chicago, et, en janvier 1969, il publie ses résultats dans les Proceedings of the American Philosophical Society.
Même si elles sont déchirées dans le manuscrit, les lettres hébraïques qui composent le nom du lieu sont lisibles, מניו , soit de droite à gauche: mem, noun, yod, vav. En transcription: MNYW. Monieux.


… à cela:


Après Mazan,  je prends la route qui passe par Blauvac pour aller à Méthamis. Une fois arrivé,je regarde pendant un quart d'heure, du haut du parvis de l'église, les vignes et les cyprès. Je poursuis ma route jusqu'au grand mas de Saint-Hubert, à quelque huit kilomètres de là, je longe le mur de la peste dans le bois juste derrière, primitif et sombre dans ce paysage solitaire. De la terre retournée, les traces des sangliers, la peau luisante d'un serpent, le cri ténu d'un oiseau de proie.
Je laisse la voiture et parcours le reste du tracé à pied à travers le bois du Défens et jusqu'à La Plane.
[…]
À partir de cet endroit, ils voient le plateau de Monieux pour la première fois dans le lointain; mais d'abord ils se perdent, descendent trop vite vers les gorges capricieuses de la Nesque, perdent leurs repères, maugréent contre leur guide, traversent à gué la rivière au courant rapide.
[…]
Ils auraient tout aussi bien pu suivre le lit de la rivière, mais ils ne s'en rendent pas compte. Ils gravissent péniblement la berge à l'est et montent la pente; cet itinéraire est épuisant, cette erreur leur coûte presque une journée. Ils s'endorment sous la fraîcheur du ciel nocturne. 
La Voie Lactée, d'une blancheur glaciale, tremble juste au-dessus d'eux, une lune rousse voilée est suspendue au ras de l'horizon noir. Bruissements d'animaux, peur et sommeil léger, douleurs musculaires, le sol nu pour seul lit, frissons à l'aube. 
Le froid les réveille, ils se redressent en chancelant, lèvent le camp en silence. Le jour apparaît, pâle au-dessus du sommet de la colline, à l'est. Ils boivent une gorgée, le guide entasse leurs sacs sur le dos de la mule. Ils marchent machinalement en direction du sud, traversent le plateau de La Plane et, sous les premiers rayons du soleil dans la vallée qui s'ouvre, ils voient le  village, tel un nid de pierre accroché à la paroi rocheuse. Dans les chênes secs, racornis, volettent de petits oiseaux. 
Tous trois descendent vers le plateau fertile, solitaire, vers le village d'où je les ai vus approcher dans mon imagination. Ils arrivent épuisés mais sains et saufs devant la Grande Porte. David frappe trois fois avec sa canne. On ouvre. Un coq chante, un chien les accueille par des aboiements. 
On est encore en 1091. Le monde occidental glisse lentement vers une catastrophe, une fracture dans l'Histoire, et personne ne le voit venir. 
Le contemporain ne sait rien.


Le monde tourne, mais quand on retient un instant sa respiration il s'immobilise.

Un agneau égaré bêle.


Stefan HertmansLe cœur converti 
(De Bekkerlinge, 2016)
traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, 
Gallimard, 2018.
ISBN : 9782072728846

dimanche 12 avril 2020

Si par une nuit d'hiver deux voyageurs… (Deux hommes de bien, d'Arturo Pérez-Reverte)



Chose promise, chose due: quelques impressions de lecture pour vous aider à y voir clair en cette période de choix difficiles! Commençons par un pack de deux livres (joyeux pack!) qui ont un petit quelque chose en commun... d'abord:

J'ouvre le gros volume, j'en tourne deux pages, et déjà je fronce les sourcils. "Maintenant, continuons d'écrire. Racontons l'histoire. Sachons ce qui a conduit ces personnages jusqu'ici." Ces dernières lignes du prologue confirment l'impression laissée par les premières: le paragraphe rétrospectif qui constituait l'introduction n'était pas là pour nous plonger au cœur de l'action, mais pour nous inviter à garder nos distances avec elle. Est-ce une si bonne idée? Et non seulement l'auteur nous annonce que le ton de son nouvel ouvrage sera nostalgique et métafictionnel, que les capes, les catogans, les tricornes, les épées, ne sont là que pour la couleur locale; mais voilà qu'il se met lui-même en scène et nous prévient qu'il va interpoler dans ce bouillant XVIIIième siècle de tièdes préoccupations d'écrivain du XXIième.
Des coquetteries, déjà? Pérez-Reverte, qui nous a régalé de tant de récits d'aventures pleines de cliquetis  métalliques (au choix: éperons ou rapières), a-t-il perdu confiance en son pouvoir de nous faire changer d'époque à volonté? est-il devenu pessimiste, postmoderne (peut-être même postpessimiste, qui sait?)... ou au contraire a-t-il désormais trop confiance en son statut de patricien de la République des Lettres, et se repose-t-il sur lui pour assurer le succès de son roman?

Qui veut se battre en duel?

Mais on n'abandonne pas comme ça un roman de Pérez-Reverte. Passée la surprise causée par le prologue, passé le copieux premier chapitre qui introduit une bonne quarantaine de personnages tous certifiés historiques, nous commençons à comprendre pourquoi ce narrateur contemporain a choisi de s'imposer à nous de cette façon qui nous a d'abord semblé un peu sans-gêne. Retour au XXIème siècle:

- C'est bien en ces termes que la chose figure dans les actes, me confirma don Gregorio Salvador quand je lui fis une visite. Deux hommes de bien. Je le sais parce que j'ai pu lire ce document, il y a des années.
Par la fenêtre du balcon, je pouvais voir, derrière lui, les immeubles de la rue Malasaña. Le vieux professeur et académicien - octogénaire, linguiste prestigieux, doyen des membres actifs de l'Académie - était assis dans un fauteuil de la bibliothèque de sa maison. Sur un guéridon, il y avait une tasse de café que venait de me servir une de ses petites-filles.
[…]  
- Connaissez-vous bien cette période?
- Plus ou moins.
- Julián Marías, qui a été notre collègue à l'Académie, le père de Javier Marías, le romancier, a écrit quelque chose à ce sujet. Nous avons de lui un petit livre notable: L'Espagne du possible au temps de Charles III. Je ne me rappelle pas bien, mais il se pourrait qu'il y raconte comment l'Académie a obtenu notre Encyclopédie… Il est vrai qu'il a été aussi victime de délations et de poursuites à la fin de la Guerre Civile.
Il sourit de nouveau, distrait cette fois. Peut-être plongé dans des souvenirs, dont les premiers - le vieil académicien était né en 1927 - devaient receler des images de nos divers Guernicas personnels.

C'est bien un roman d'aventures. Un roman d'aventures qui essaie de résoudre cette contradiction: d'un côté, les aventures, c'est toujours plus intéressant quand on les vit à cheval, panache au vent; d'un autre, c'est dans "nos divers Guernicas personnels" que nous aurions envie de redresser des torts, Flamberge à la main.
Aussi longtemps qu'il y aura, dans des gentilhommières de la Manche, des gentilshommes qui (lance au râtelier, bidet en l'écurie) chercheront (comme vous et moi, par exemple) comment employer le temps qu'il leur reste, on ne manquera jamais de bonnes raisons d'écrire des histoires situées dans les siècles passés, du temps que l'on encontrait au détour du taillis la beste glatissant, temps qu'en l'âpre forêt se cachait la merveille, temps que l'on se battait pour gloire et renommée de dames et demoiselles, ou pour honneur de chevalerie, en bref dans l'ancien temps*: mais à côté de cette constante nécessité, chaque époque aura ses propres motifs de chercher son reflet dans une autre époque. Un des besoins spécifiques de la nôtre, d'époque, par exemple, pourrait être de se pencher sur les temps où être homme de bien était un titre suffisant pour être choisi pour une mission délicate.
Le narrateur, qui ressemble beaucoup à, mais qui n'est pas tout à fait, Arturo Pérez-Reverte, n'est pas épargné par la nostalgie - comme son modèle, sans doute. Oui, les premières pages nous ont induit en erreur: le narrateur nous a caché son statut de personnage de fiction, comme celui qui s'adresse familièrement au lecteur en lui disant "tu", dans le roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur (d'où le titre de ce billet).
Le dispositif rappelle un petit peu celui des promenades psychogéographiques, une promenade où l'on jouerait avec le temps et les différences de sensibilité (les voyageurs d'antan notaient avec une surprise parfois scandalisée, parfois ravie, que la puanteur des rues de Paris n'était pas la même que celle - pourtant aussi forte - des rues de Naples, ou de Madrid, ou de Rotterdam; les voyageurs d'aujourd'hui s'étonnent d'autres différences); Pérez-Reverte sépare nettement les références aux recherches qu'il a faites pour son roman, et le résultat qu'elles lui ont permis d'obtenir, les saynètes qu'elles lui ont permis de recréer; et, en même temps, signale les liens ténus qui les relient: le chercheur remplit un formulaire de demande de consultation dans une bibliothèque où des livres l'attendent depuis des siècles; il fait halte sur une aire de repos d'autoroute, là où autrefois s'élevait (peut-être) un relais de poste. Ces modestes péripéties contemporaines et les rencontres entre chien et loup avec des sicaires drapés dans des capes sont traitées avec le même prosaïsme, ni plus ni moins: si, au dix-huitième siècle, on se provoque en duel, c'est parce que ce sont alors des choses qui se font, comme aujourd'hui cela se fait de befriender et d'unfriender des inconnus sur un réseau social; si l'on vérifie l'amorce de ses pistolets avant de traverser un bois, on le fait aussi machinalement qu'à présent on coche la case "assurance (facultative)" sur un formulaire de réservation.

En cours de lecture, je l'avoue, il m'est arrivé de trouver le temps long, de me dire "là, il en fait un peu trop". Mais ça n'a jamais duré: le livre refermé, je n'avais pas l'impression qu'on m'avait fait tourner en rond. Plus heureux en cela que les deux protagonistes, que Pérez-Reverte ne se prive pas de faire tourner en bourrique. Pérez-Reverte peut se montrer cruel, à l'occasion, avec ses personnages (pas autant ici que dans Le hussard ou dans Jour de colère, rassurez-vous); sa cruauté n'est pas celle de G. R. R. Martin, il ne décapite pas ses hommes d'honneur; mais il ne leur accorde pas non plus la grâce que leurs épreuves soient chantées sur le tard par des troubadours sur des luths mélancoliques: tout au plus peut-on dire que c'est l'oubli relatif dans lequel est tombée leur entreprise qui est justement, vous l'avez compris dès les premiers chapitres, à l'origine de ce livre - et Pérez-Reverte ne touche pas le luth.
L'amiral et le bibliothécaire, bien que des épées déjà un peu anachroniques pendent à leur côté, n'auront à affronter que les embuscades que connaissent bien (auxquelles s'efforcent quotidiennement d'échapper) leurs lecteurs de ce vingt-et unième siècle sans panache: celles que tendent bureaucrates sans imagination, utilitaristes sans perspectives, petits entrepreneurs schumpeteriens sans scrupules.
Et l'aventure des deux voyageurs se termine, pour eux, sans occasion de s'enivrer des fumées de la gloriole - leurs épreuves n'auront changé que bien peu de choses - mais pour eux, aussi, sans amertume et sans mélancolie. Peut-être le narrateur contemporain a-t-il, lui, dissimulé dans cette conclusion un peu d'amertume, alors qu'il semblait, jusque là, même dans le récit de ses propres tribulations, avoir fait effort pour la garder pour lui.

Suis-je bien sûr, d'ailleurs, d'avoir perçu de l'amertume? On a fait tant de rencontres dans ces forêts de phrases, on ne peut être certain d'avoir correctement identifié toutes les silhouettes qu'on y a vu apparaître puis disparaître au détour d'un taillis.

Deux hommes de bien (Hombres buenos, 2015), 
traduit par Gabriel Iaculli, Seuil, 2017

*En ce temps-là les hommes étaient grands et beaux, maintenant ce sont des enfants et des nains, nous prévient Adso de Melk.


C'est quoi, au fait, cette fameuse Encyclopédie?
En 1752, dès la parution du deuxième volume, puis en 1759, elle est interdite à la fois par le roi Louis XV et par le pape qui en proscrit la lecture sous peine d’excommunication. Mais cela n’a pas empêché son succès considérable : on estime qu’il s’est vendu 4 000 exemplaires de la première édition, 20 000 au total si l’on compte les rééditions et les copies pirates.
Bonne nouvelle pour vous, lecteurs curieux: vous pouvez désormais consulter un exemplaire de ce précieux ouvrage (sans avoir à vous charger de sacs de pièces d'or, ni à glisser dans les poches de votre redingote un pistolet à double canon) sur le site de l’Académie des sciences; si vous souhaitez d'abord lire la présentation de ce projet, c'est ici.

dimanche 8 mars 2020

Journée Internationale des Lapins Blancs


Il y a quelques jours, James Gurney racontait sur son blog une charmante histoire de lapins - quoi de plus normal sur le site d'un peintre animalier réputé? - et plus précisément de lapins blancs: comment, en 1893, le sculpteur Lorado Taft, chargé de superviser l'ornementation sculptée des pavillons de l'Exposition Universelle de Chicago - la Columbian Exposition - et confronté comme il arrive souvent dans les entreprises de cette sorte à une deadline impossible, demanda timidement à son commanditaire,  Daniel Burnham, si par hasard, en raison de la pénurie de candidats de sexe masculin qualifiés pour ce travail, il lui serait permis d'embaucher, fût-ce au prix d'une entorse à la procédure habituelle, quelques-unes de ses élèves (il enseignait aux jeunes filles du Chicago Art Institute).
Il lui fut répondu: Pour que le travail soit fait dans les délais, vous pouvez embaucher qui vous voulez, même des lapins blancs!

Aussitôt dit, aussitôt fait: ce furent des Lapins Blancs qui terminèrent fontaines monumentales, arcs de triomphe et groupes allégoriques - tout ce qu'il fallait en 1893 pour une Exposition Universelle réussie. 

Une première dans l'histoire des commandes officielles (il y avait moins de trois quarts de siècle que les jeunes filles étaient admises dans quelques écoles d'art (pas toutes); et jusque là, ç'avait été pour développer un talent de société plutôt que dans la perspective d'exercer plus tard un métier).

Qui étaient ces Lapins Blancs? Hé bien, outre Zulime, la jeune sœur de Taft, il y avait Julia Bracken (1871–1942), Carol Brooks (1871–1944), Ellen Rankin Copp (1853-1901), Helen Farnsworth Mears (1867–1916), Margaret Gerow (qui disparut de l'histoire de la sculpture après avoir épousé.... un sculpteur), Mary Lawrence (1868–1945), Bessie Potter (1872–1954), Janet Scudder (1869–1940) et Enid Yandell (1870–1934).


Pour illustrer ce billet, une œuvre (la dernière) d'Helen Farnsworth Mears, un des Lapins Blancs:
 


la Mort, en retirant son voile, 
révèle qu'elle est aussi la Vie.

Cette allégorie fait le lien avec le billet précédent, consacré en partie au mythe de Perséphone: c'est, bien sûr, la raison pour laquelle je publie ce billet aujourd'hui.
 


Merci Gurney Journey!
Illustration: Wikimedia Commons

samedi 27 juillet 2019

Et les hommes découvriront que cela leur est d’un grand préjudice: Thorvald Steen, Le petit cheval


« D’abord, il arrivera un hiver qui s’appelle Fimbulvetr. 
Alors, des tourbillons de neige tomberont de toutes les aires du vent. 
Il y aura froid rude et vents mordants, 
et le soleil ne luira point. 
Il y aura trois hivers à la file, et pas d’été entre-temps. 
[…] 
Alors les frères s’entre-tueront par appât du lucre, 
et nul n’épargnera son père ou son fils 
en fait de meurtre ou d’inceste. 
[…] 
Puis arrivera quelque chose d’extrêmement remarquable : 
le loup avalera le soleil, et les hommes découvriront
que cela leur est d’un grand préjudice. » 

(Snorri Sturluson, Eddas en prose,
traduction de Régis Boyer)



Il est bien particulier, le style des sagas islandaises, au premier  rang desquelles on place celles qu’écrivit au 13° siècle Snorri Sturlusson. Vous vous en souvenez: avant d’entreprendre le fameux voyage qui lui valut d'entrer dans l'Histoire, le professeur Lidenbrock eut la joie de faire l’acquisition de l’exemplaire de la Heimskringla qui avait orné la bibliothèque du savant Arne Saknussem: cet ouvrage cher à tous les bibliophiles scandinaves n’était-il pas le véhicule idéal pour assurer la transmission, de siècle en siècle et de savant excentrique à savant excentrique, d’un message codé indiquant le chemin secret qui mène au centre de la terre, jusqu'à ce qu'il parvienne entre les mains d'un érudit tourmenté par les mêmes curiosités que Saknussem? Je suppose, du reste, que c'est la raison pour laquelle vous n'avez cessé, depuis, de chercher, chez les bouquinistes, tous les exemplaires de cet incunable sur lesquels vous avez pu mettre la main - au cas où Saknussem (on ne sait jamais) aurait fait une copie de son inestimable vade-mecum (il est toujours prudent de faire une copie de sauvegarde des documents importants), ou d'un autre document du même genre. Ce faisant, vous êtes, inévitablement, tombé sur l'une ou l'autre des versions (aujourd'hui encore les plus lues) de ces Eddas dans les quelles Snorri a compilé les légendes de ses ancêtres païens: car Snorri n'a pas écrit que  Heimskringla, et, en son temps, il était surtout connu comme poète.
Bref, j'ai toutes les raisons de supposer, chers lecteurs, que le nom de Snorri Sturluson vous est familier (Jules Verne écrit: Snorre Turlesson, c'était une des graphies en usage à son époque).
De la bibliographie de Snorri, vous avez donc une idée assez précise; mais de sa biographie?
Vous l'imaginez sans doute comme un rat de bibliothèque, s'usant les yeux à déchiffrer des runes gravées sur de l'écorce puis transposant sur parchemin, dans un élégant vieux norrois, ce qu'il en avait retiré.
Ce n'est pas aussi simple. 

Snorri Sturluson est le protagoniste du roman de Thorvald Steen, Le petit cheval.

Steen s'intéresse à l'étape finale de la vie de Snorri, une vie bien remplie, une fin compliquée.
Snorri Sturluson, fils de Sturla Þórðarson du puissant clan des Sturlungar, et de Guðný Böðvarsdóttir, était né à Hvammur en 1179, cadet d'une fratrie qui comprenait Þórðr Sturluson (l'aîné et l'héritier de la chefferie de Hvammur) et Sighvatr Sturluson. Pourvu par son père du domaine de Borg et du titre afférent, il ne fut pas long à faire prospérer sa fortune (le riche mariage arrangé par ses parents l'y aida), et à acquérir domaines et influence. En 1215, remarqué pour son éloquence, il fut choisi comme orateur devant l'Althing. Ce poste équivalant plus ou moins à celui d'un président de chambre (chez nous) ou d'un "Speaker" (chez les autres) le rendait, entre autres, responsable de l'ordre du jour des séances de cette assemblée coutumière, une des plus anciennes formes qu'ait pris le parlementarisme dans les sociétés européennes.
Et il lui permit d'exprimer des idées qui, à bien des ses contemporains, parurent radicales. L'isolement de la colonie scandinave d'Islande la rendait extrêmement vulnérable: à plusieurs reprises au cours des siècles précédents, des famines et des épidémies, des épisodes climatiques extrêmes l'avaient mise en danger d'extinction. Un grand projet habitait Snorri: obtenir pour l'Islande, en échange de son allégeance, la protection du roi de Norvège. Il fallait pour cela un vote de l'Althing. Et, chez les pairs de Snorri, l'enthousiasme pour ce projet était plus que relatif: faire entrer notre petit pays dans un ensemble géopolitique plus vaste? rendre plus faciles les échanges avec le continent? accueillir des immigrants? Voilà de belles paroles, mais si cela veut dire renoncer à nos traditions, à nos lois coutumières, à notre indépendance, non, rien de tout cela, jamais! Chaque camp était intimement convaincu que ses choix n'étaient guidés que par la sagesse, l'expérience, l'attachement à la justice et aux intérêts supérieurs du pays; ni le fait que Snorri avait reçu du roi de Norvège hospitalité fastueuse et présents somptueux, ni celui que parmi ses principaux contradicteurs se trouvaient des chefs de clan qui, lorsqu'ils voyaient des terres, vidées de leurs occupants par les épidémies, tomber en déshérence, ne trouvaient pas mauvais de se les approprier et appréciaient de pouvoir le faire sans en référer à aucune autorité supérieure, rien de tout cela n'avait, bien sûr, à être pris en considération. À ce débat houleux, une fin heureuse n'était donc pas garantie. Cela vous rappelle certains événements contemporains? Tiens, voilà une amusante coïncidence.




Sur la prairie où se réunissait l'Althing, les armes n'étaient pas admises, et l'on n'était supposé influencer le débat que par le brillant de la rhétorique qu'on y déployait (Snorri était maître en cet art); mais il n'était pas exceptionnel que des divergences d'opinion soient réglées ailleurs, sous un ciel pluvieux, à l'angle d'un mur de ferme, par un bon coup de lance dans le ventre.

Remercions Jorge-Luis Borges d'avoir extrait, d'une œuvre à l'attribution incertaine, mais bien représentative du mouvement littéraire auquel appartenait Snorri, cette citation:
"Voici un extrait du chapitre 45 de la saga de Grettir, dans une traduction littérale:
Quelques jours avant la nuit de la Saint-Jean, Thorbjorn alla à cheval à Bjarg, la tête coiffée d’un heaume, une épée à la ceinture et à la main une lance à lame très large. Il plut ce jour-là. Parmi les gens d’Atli, quelques-uns travaillaient à faucher le foin. D’autres étaient allés pêcher au Nord, à Hornstrandir. Atli était resté chez lui, avec peu de monde. Thorbjorn  arriva sur le midi. Seul, il chevaucha jusqu’à la porte.
[...]  
La femme rentra. Atli demanda qui était dehors. Elle répondit qu’elle n’avait vu personne et tandis qu’ils parlaient, Thorbjorn frappa de nouveau fortement. Atli dit alors: Quelqu’un me cherche et m’apporte un message qui doit être très urgent. Il ouvrit la port et regarda. Il n’y avait personne. La pluie était devenue violente, c’est pourquoi Atli ne sortit pas. Une main sur le montant de la porte, il regarda tout autour de lui. A cet instant Thorbjorn bondit et lui enfonça sa lance dans le milieu du corps. Atli en recevant le coup dit: On fait maintenant des lances aux lames si larges… Il tomba la face contre terre sur la seuil. Les femmes sortirent et le trouvèrent mort. Thorbjorn, de son cheval, cria qu’il était le meurtrier et s’en retourna chez lui."*

C'est comme exemple de la sèche efficacité narrative des sagas islandaises que Borges présente cet extrait. Il est également représentatif des mœurs de l'époque. Se plaçant dans la descendance littéraire de Snorri, Thorvald Steen se montre fidèle à cette simplicité d'écriture. A la lecture du Petit Cheval, on voit que Thorvald Steen a retenu les leçons de Snorri et n’est pas tombé dans les excès des scaldes: pas de kenningar, pas de nourriture du cygne rouge, de teinturier des dents du loup, pas de serpents de la lune des pirates.

Mais pas plus que de l'œuvre de Snorri, la dimension mythologique n'est absente de ce roman: le petit cheval du titre n'est pas qu'une monture.
Petit poney islandais, trapu et velu, le compagnon de Snorri est aussi celui qui donne une forme à son destin. Est-ce un une affirmation cryptée de l'ambition immense qui habite Snorri, et dont il sait qu'il ne doit pas trop l'afficher? Un vœu secret? Il a choisi pour son petit cheval le nom de Sleipnir - le nom du géant cheval du maître d'Asgard, dont la moindre foulée est d’une lieue, et dont chaque foulée supplémentaire couvre une lieue de plus que la précédente.

"… aucun de ses enfants, ni personne d’autre, ne voyait la grandeur de Sleipnir. Ils croyaient que le choix de ce nom n’avait été qu’une trouvaille amusante, le genre d’astuce à laquelle on peut s’attendre de la part d’un auteur de sagas, un homme qui fera dire à Nikolas Sigurdson, à l’instant où celui-ci est vaincu par les Birkebeinar: Mon bouclier me trahit."**

Les enfants de Snorri. Il en a semé un peu partout: son mariage de raison lui a donné un héritier, puis il a papillonné de Herdís en Gudrun, d'Oddny en Thuridur, et le voilà qui s'apprête à finir ses jours auprès de Hallveig  (un arrangement qui n'est pas que sentimental: c'est une veuve encore jeune et très riche). Avec les cinq de ses fils qui sont parvenus à l'âge adulte, il ne s'entend pas très bien: il n'a jamais été tendre avec eux, et même ceux qui lui restent loyaux n'adhèrent pas à toutes ses idées politiques, ce qui le conforte dans la conviction qu'ils n'ont pas hérité de son intelligence (dont il a, c'est là son moindre défaut, une assez haute idée).

Snorri n’est ni modeste, ni sentimental: il ne fait confiance qu’à lui-même et à son petit cheval Sleipnir. Et encore: si orgueilleux soit-il, il est assez lucide pour admettre qu’en plusieurs circonstances, il a eu tort de ne se fier qu’à son propre jugement, et que Sleipnir est en réalité le seul être à qui il a toujours eu raison de se fier.
Les événements qui sépareront Snorri de Sleipnir annonceront sa chute.

Si j'ai choisi de vous présenter longuement le héros (l'anti-héros?) du roman de Steen, j'ai aussi essayé de ne pas vous en révéler trop sur l'intrigue: il vaut mieux que vous la découvriez vous-même.
Le petit cheval, il fallait que vous en soyez avertis, c'est pas Le Seigneur des Anneaux, mais c'est un bon moment de lecture.
Une épopée sans Beowulf, un récit qui atteint, par les moyens les plus simples, à une grandeur tragique.


Thorvald Steen, Le petit cheval (Den lille hesten),
traduction d’Alain Gnaedig, Calmann-Lévy, 2005
ISBN-10: 270213629X
ISBN-13: 978-2702136294

*la citation de la Saga de Grettir et sa présentation 
sont empruntées à Jorge Luis Borges, Essai 
sur les littératures médiévales germaniques 
(Antiguas leteraturas germanicas)
Bourgois, 1981. 
**la citation suivante est extraite 
du Petit Cheval, de Thorvald Steen