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mercredi 4 octobre 2023

En un mundo raro

  Vous aimez aussi les livres sans images d'animaux? Chacun ses goûts, je ne vous juge pas.
Voyons, qu'y a-t-il comme livres nouveaux et intéressants?
Vous ne saviez pas que vous viviez dans un monde étrange, et vous l'avez découvert en lisant Silvina Ocampo; vous pouvez à présent découvrir d'autres nouvelles étranges (venues de la terre et du ciel, encore).
L'édition française a jusqu'à présent dispersé les œuvres de Silvina Ocampo au fil des années chez différents éditeurs: Gallimard (Faits divers de la Terre et du Ciel, Mémoires secrètes d’une poupée), Christian Bourgois (Ceux qui aiment, haïssent; La pluie de feu), Milan (La Tour sans fin), José Corti (Poèmes d’amour désespéré), Folio/Gallimard (La musique de la pluie) et depuis peu les éditions Des Femmes ont entrepris de rassembler les textes qui manquaient encore: La Promesse, Sentinelles de la nuit, Inventions du souvenir (ces deux-là, je vous en ai déjà parlé). Et maintenant Les Répétitions (et autres nouvelles inédites) traduites, comme les trois livres précédents, par Anne Picard: avec des jeux, des rêves, des nuits sans sommeil, des jours de pluie, des musiques, des tigres, il y a du choix.
Lisez Silvina Ocampo (vous voyez, moi aussi quand j'admire je ne crains pas les répétitions), découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.

Silvina Ocampo: Les Répétitions
et autres nouvelles inédites

Traduit de l’espagnol par Anne Picard
éditions Des femmes-Antoinette Fouque 2023

EAN 9782721011640

 

lundi 18 octobre 2021

Par une porte avec un miroir: Silvina Ocampo, Inventions du souvenir

 

— Y tenemos más miedo que usted, porque no sabíamos que vivíamos en un mundo raro y gracias a usted lo hemos descubierto.
— Et nous avons encore plus peur que vous, car nous ne savions pas que nous vivions dans un monde étrange, et nous venons de le découvrir grâce à vous.

Silvina Ocampo,
La tête de pierre (La cabeza de piedra),
dans Mémoires secrètes d’une poupée

 

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.


Silvina Ocampo avait déjà confié au papier les Mémoires secrètes d'une poupée. Mais elle avait encore beaucoup de secrets à écrire. Dans Inventions du souvenir, elle a écrit (en vers) les secrets d'une petite fille, que  Silvina Ocampo doit avoir bien connue, sûrement, pour qu'elles s'en soient confié autant l'une à l'autre, de secrets. En les lisant il arrive qu'on se demande "Mais… ce secret-là, c'est le secret de qui?", car parfois Silvina Ocampo en parlant de la petite fille dit "elle", parfois elle dit "je", et parfois elle dit "elle" et "je" dans la même phrase. Pourquoi? C'est un secret.
Voilà un exemple d'une de ces phrases où Silvina dit à la fois "elle" et "je":

Se rappelant les vicissitudes de la vie
elle m'avait dit un jour:
je suis arrivée à la conclusion que tous les moments
peuvent être mis profit,
particulièrement ceux qui nous semblent le plus inutiles :
le temps de la pauvreté,
le temps de la maladie,
le temps du désenchantement,
le temps  du dégoût,
le temps du regret.
Mais plus que tout autre le temps de la maladie,
qui semble plus irrémédiablement perdu.

Ça, ça ressemble plus à quelque chose qu'une grande fille dirait à une petite fille, qu'à quelque chose qu'une petite fille dirait à une grande fille, non? Inventions du souvenir, c'est un livre sur le partage des secrets: tout le monde sait qu'un secret c'est une chose qu'on ne peut pas dire à tout le monde, mais à certaines personnes, on peut. Par exemple Silvina et la petite fille, elles peuvent.

 "Comme The Prelude, Inventions du souvenir est composé de fragments écrits à différentes époques: les premiers remontent approximativement à 1960; les derniers à 1987. L'ordre des souvenirs n'obéit pas à une chronologie stricte mais possède une cohérence narrative secrète qui ne peut procéder que d'un talent poétique infaillible": Ernesto Montequin nous explique tout dans un avant-propos écrit dans le style sérieux des avant-propos (" afin de préciser les époques que recouvrent ces souvenirs et de pouvoir les situer dans les contextes où ils se sont déroulés, il convient d'avoir certains éléments présents à l'esprit…", vous voyez?); il se souvient parfaitement, Ernesto Montequin, il ne l'a pas inventé, que Silvina Ocampo est née le 28 juillet 1903 dans la maison située au 550, rue Viamonte.
Silvina Ocampo, elle, se souvient que

La maison de ses parents
communiquait avec celle de ses grand-tantes
par une porte avec un miroir…

Les notes rédigées par Anne Picard nous apprennent, elles, que "la fille de l'air, qu'on appelle aussi tillandsia, est une plante de la famille des broméliacées, elle se fixe sur des végétaux, des rochers, des arbres".
Tout ça ce ne sont pas des secrets, toutes ces informations peuvent se retrouver dans d'autres livres.
Mais le long poème en vers irréguliers  nous apprend des choses qui ne se trouvent  dans aucun autre livre, car qui pouvait s'en souvenir, sinon Silvina Ocampo et la petite fille?
Silvina Ocampo, par exemple, savait exactement à quels moments la petite fille a pleuré pour de vrai, et ce qui se passait ensuite.

Mais quand elle pleurait pour de vrai
Personne ne s'en apercevait.
"Tu es enrhumée?" lui demandait-on.

Pleurer pour de vrai sans que personne ne s'en inquiète.
Dire un gros mensonge et être félicité pour sa franchise.
Dire la vérité et être traitée de menteuse.
Frissonner de dégoût et entendre quelqu'un dire "Cette petite n'est pas assez couverte".
Ce sont des choses qui vous arrivent quand vous êtes petit. Petit, vous êtes entouré d'adultes qui pensent que s'ils vous caressent les cheveux vous vous direz forcément que tout va bien.
Tout ça, vous ne l'oubliez pas, tandis que vous pouvez oublier comment s'appelait un visiteur autour de qui tout le monde s'empressait; vous pouvez oublier le nom d'une personne, mais pas l'intonation de la voix de votre mère quand elle prononçait ce nom; oublier à quel moment vous avez quitté une ville pour une autre, à quoi ressemblaient la gare de départ et celle d'arrivée, mais pas quel parfum on sentait en entrant dans une pièce; comment était meublée une chambre, mais pas qu'il y avait un ange au-dessus du lit.

Mais avant de s'embarquer elle fit ses adieux à Palermo.
Elle ignorait qu'elle faisait ses adieux.
Au moment de faire nos adieux
Nous ne savons jamais que nous faisons nos adieux.

Les adieux, c'est une des choses qu'il faut que, plus tard, les souvenirs inventent.  

Les jours passent, même si ça n'en a pas l'air.

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.

Inventions du souvenir de Silvina Ocampo,
traduit de l’espagnol (Argentine)
et annoté par Anne Picard,
avant-propos et note sur l'édition par
Ernesto Montequin, 2021,
Editions Des Femmes /Antoinette Fouque.
ISBN 978 2 7210 0721 6
EAN 978 2721007216

 

Quelle jolie petite fille!
On dirait une poupée.

 

Image: Silvina Ocampo en 1908 "tous droits réservés"

mardi 29 juin 2021

Jusqu’à devenir le plus beau du monde

 

Y a-t-il quelque chose de plus affreux que de perdre quelque chose? Posséder quelque chose? Retrouver ce qu’on a perdu? Posséder à nouveau ce qu’on a perdu?
Tout, par moments, semble terrible mais, pour l’instant, il s’agit de la perte de quelque chose qui n’a aucune valeur: j’ai perdu un conte et c’est devenu si important que j’en oublie l’infinité de contes que j’ai déjà perdus. Perdre quelque chose c’est un peu comme prendre des vacances, à condition d’oublier l’inquiétude que cela provoque. Le plus terrible c’est  de sentir au cours de notre existence, où tout semble se répéter, qu’on est incapable de récrire un conte qu’on a perdu. Ce qui est perdu est inexorablement perdu, parce que la lumière qui entre par la fenêtre est autre, parce que la peine ou la joie de vivre est autre, parce que les gens que nous aimons et qui nous entourent sont autres, et, même si ce n’est pas le cas, parce que notre petite chienne est morte et que nous aurions pu trouver un autre mot pour la consoler,  parce que le désordre de la pièce où nous la regardons est autre, parce que le pain et le fruit qu’on nous apporte sont autres. Mais notre conte se modifie lui aussi dans notre mémoire jusqu’à devenir le plus beau du monde. Quelle nostalgie éveille en nous son souvenir! Comme paraissent fades, par comparaison, les contes des Mille et une nuits, les romans policiers de Chesterton, les nouvelles si subtiles de Stevenson, celles de Dino Buzzati, qui ne me plaisent pas toutes, et celles de Kafka. Non! Celles de Kafka ne cessent jamais d’être les plus belles du monde, elles pourraient rivaliser avec n’importe lequel de mes contes que j’aurais perdu dans un coffre magique qui accentue son mérite, comme certaines photographies où nous paraissons mieux que nous ne sommes, non parce que nous étions plus jeunes alors mais parce que nous n’avions pas encore pris la mauvaise habitude de nous ressembler à nous-même, par paresse, par une incroyable paresse, bien qu’on puisse croire que c’est volontairement et par convenance, car avoir de la personnalité est à la mode et nous suivons celle-ci involontairement, en galvaudant tant soit peu notre innocence. 

Silvina Ocampo, Du verre de toutes les couleurs,
dans Mémoires secrètes d’une poupée
(Y asì sucesivamente, 1987; Cornelia frente al espejo, 1988)
traduction de Françoise Rosset, Gallimard 1993

 

Tous les contes ne sont pas perdus!
Justement, Terri Windling nous en donne des nouvelles, ici.


 

mardi 22 octobre 2019

Cheval su par cœur (choses pas vues, 6)


Nous marchions jusqu'au coin de la rue où elle me laissait, elle revenait alors sur ses pas, s'attardait dans la rue qui menait au fleuve en face de notre maison de campagne, en jouant, me disait-elle, avec un cheval appelé Brinco; de mon côté, occupée à jouer aux billes ou à manger des fruits, je passais le temps sans m'occuper de ce que faisait ma sœur. 
Parfois, il pleuvait, mais cela n'empêchait pas que la scène se répétât. 
Nous rentrions à la maison trempées et notre mère nous mettait en pénitence. Parfois, le visage collé aux barreaux de la grille, j'essayais d'apercevoir Brinco. Je savais qu'il était noir et avait une tache blanche sur le front, je savais qu'il était sauvage et qu'il  avait une queue et une crinière ondulées.

(Ejércitos de la oscuridad, date de rédaction 1969-1970, 
première publication Editorial Sudamericana, 2008) 
traduction d'Anne Picard, 
Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2018
ISBN 9752721006813

mercredi 18 septembre 2019

De l'admiration considérée comme une manifestation marginale de l'imagination


Je me rappelle une nouvelle de Henry James qui n'existe pas. À ce souvenir apocryphe, j'ajoute une perfection indéfinie et je déclare qu'il s'agit de la meilleure  nouvelle de Henry James. Comme je ne me rappelle pas de son titre, personne ne peut aller vérifier - pas même moi - que cette nouvelle n'existe pas. C'est sur cette base que j'ai peut-être bâti toute mon admiration pour Henry James.

 (Ejércitos de la oscuridad
date de rédaction 1969-1970, 
première publication Editorial Sudamericana, 2008) 
traduction d'Anne Picard, 
Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2018
ISBN 9752721006813