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vendredi 4 juillet 2014

Est-ce ici?



- Est-ce ici, m’étais-je dit à plusieurs moments, que là-bas commence? Ici, dans cette maison 
dont les volets sont fermés?

Yves Bonnefoy, Rue Traversière
Mercure de France, 1977


Oui, je sais j’ai déjà cité le texte de Bonnefoy 
qui faisait allusion à ce "là-bas"-là. 
Mais, depuis, j’ai fait cette photo 
qui m’a semblé pouvoir l’illustrer avec pas mal d’à-propos, 
et j'ai eu envie de la poster.

Photo: R. B.


samedi 14 décembre 2013

Le lieu d’herbes


Car voici que je ferme les yeux, et que je vois devant moi, quoi? quelque chose de nullement peu distinct, mais de très proche et clairement perceptible. À ma gauche et à me droite des murs de très vielle pierre, se portant devant moi vers l‘horizon, pas très loin, sous un beau ciel bleu de jour d’été. Et entre ces murs et comme naissante sous mes pieds une étendue d’herbes plutôt sauvages et hautes, avec parfois des orties et, comme se dégageant de cette confusion, trois ou quatre roches éparses.


Rien d’autre, sauf qu’émane de tout ce que je vois en cet instant une impression de réalité très forte: j’ai le droit de parler ainsi car cette vision n’est pas un exemple que je viendrais d’inventer pour me faire entendre mais un événement que j’ai effectivement vécu, et même qui m’est familier. Je vois souvent ces pierres, ces herbes, et ma réaction, immédiate, est toujours la même: ce lieu existe, ou plutôt il est, et j’y suis, c’est mon ici, et me^me un ici sans le moindre ailleurs. Car y étant je n’imagine rien d’autre, rien même qui serait tout près au-delà de ces murs de gauche et de droite.
[…]
Le lieu d’herbes, je puis maintenant me dire que ce n’est rien d’autre en moi que le souvenir d’un de ces moments de l’enfance où une chose ou une situation se firent épiphanies, unité en passe de se retirer sous le revêtement conceptuel et se disant alors, se montrant. Peut-être que ces deux murs, ce bout de prairie entre eux, ces pierres au loin sous le ciel, m’avaient retenu, un jour d’autrefois, pour quelque raison en plus que leur pure et simple évidence, par exemple une parole alors dite, une personne présente là: émotions aujourd’hui oubliées mais qui peuvent leur faire place dans d’autres schèmes d’explication, par exemple ceux que la psychanalyse explore.
[…]
Il est donc une part de cette mémoire de la présence qui est la cause en nous de la sensibilité poétique, du projet de la poésie.
Le lieu d’herbes, le lac au loin
éditions Galilée, 2010
ISBN 978 2 7186 0822 8

dimanche 25 août 2013

Celui qui regarde le plan de la ville de son enfance, et ne comprend pas


« Rue Traversière », me dit-on, 
dans une galerie de peinture - c’est une après-midi, près de la vitre, je vois les murs gris dehors, les passants de la rue Jacob - 
« Rue Traversière, ah, je l’ai bien reconnue dans la page que vous lui avez consacrée, car moi aussi, savez-vous, j’ai habité là, dans votre ville, autrefois. 
Et que j’aimais ce silence, et que ces maisons bourgeoises…
 - Bourgeoises, non. C’est une rue des plus pauvres.
- Mais pas du tout! Je m’en souviens si bien. Et des jardins clos, des arbres… l’ancien parc de l’Archevêché, à deux pas.
- Le parc de l’Archevêché, mais non, c’est le jardin botanique. »

Et nous continuons à parler ainsi, et c’est évoquer un quartier que je connais bien, lui aussi, car j’y ai vécu à l’adolescence - allant au lycée alors, traversant parfois ce parc de l’Archevêché presque toujours tout à fait désert au débouché de rues vides. Moments miroitants, dangereux, où j’avais tentation de pousser un cri, de toute ma voix, pour me prouver qu’à ma façon j’existais, pour vérifier que ces longues suites de «particuliers» et de jardinets d’où ne perçait aucun mouvement, d’où ne venait d’autre bruit que de l’éternel piano lointain où tâtonnait une gamme, ce n’était pas dirais-je même un décor, non, pire, la cristallisation d’une matière inconnue, aux fenêtres comme des taches privées de sens, aux portes sourdes comme leur pierre. 
Pousser un cri, faire que ces rideaux bougent, ce piano cesse, puis dévaler en courant, le cartable avec tous les livres battant le dos, vers la petite maison d’alors, près du canal, où mon père vient de mourir. Je connais bien ce quartier, ce n’est pas la rue Traversière.


Ce n'est pas celle-ci.

À moins que… 
Je sais, d’une certitude si absolue, et depuis si longtemps, que la rue Traversière s’en va vers l’Ouest, dans les faubourgs, parmi les premières cultures,  dans l’humidité des lilas et du bruit des pompes! 
Et j’y suis passé il y a même si peu d’années, quand la ville de mon enfance a reparu puis s’est dissipée à nouveau! Pourtant l’idée que je me trompe, à son propos, vient d’entrer en moi, et prend place.
Je rentre, à la maison d’aujourd’hui, et je cherche le plan que j’ai gardé de la «sombre ville», un plan qui fut beaucoup consulté, jadis, je le vois bien, mais soigneusement, et qui s’usa mais fut réparé, au verso, avec d’épaisses bandes collantes, couleur papier d’emballage. Il s’ouvre encore, les mots et les tracés se reforment, à nouveau est parlée cette langue morte, aux carrefours. 
C’est vrai, la rue Traversière est à l’est, dans les quartiers riches. 


Celle-là non plus.

Et là, en direction des banlieues informes, comment s’appelle donc la rue que j’ai suivie il y a six ou sept ans encore, méditant l’importance qu’elle avait eue dans ma vie?
Je regarde, de tous mes yeux, embués, et ne trouve rien. Car voici bien plusieurs rues qui vont au couchant, longues, un peu zigzagantes, comme d’anciens chemins qu’aurait mal redressés la ville, mais il me semble que je les connais à la perfection chacune, et aucune n’est celle que je revois si distinctement dès que je clos les paupières. Et quant à d’autres, ailleurs, une ou deux dont le nom étrange eût pu retenir la qualité «traversière», et se dissiper en elle, plus tard: eh bien, la rue de la Fuye, qui me revient brusquement, est tout de même trop loin du jardin des bêtes et des essences - en somme, ce Botanique, c’était un peu le jardin d’Eden -, elle se perd au sud dans las voies ferrées…. Où donc est cette rue, que je sais de tout mon être, qui est, et comment se nomme-t-elle? Quelle est sa place réelle dans le réseau des lieux tout aussi réels, qui semblent pourtant l’exclure?
En me posant ces questions, ici, sur la page blanche fameuse, me répétant mon étonnement mais non sans choisir mes mots, je sais que c’est encore de l’écriture, cela, je sais que ces notations nouvelles ne font que continuer Rue Traversière, l‘autre récit, et sauvent un souvenir de n’être rien qu’une erreur en compliquant, en aggravant un poème. Pourtant, et je demande qu’on me croie, l’énigme que je formule est dans ma vie aussi bien, l’étonnement va durer plus que les mots qui le disent. J’ai beau écrire, je suis aussi celui qui regarde le plan de la ville de son enfance, et ne comprend pas.


Mercure de France, 1977 

Les photos de ce billet sont, l'une de Berenice Abbottl'autre d'Izis.

samedi 24 août 2013

Ah, que ce qui importe a peu de visage!


Quand j’étais enfant, je m’inquiétais beaucoup d’une certaine rue Traversière. Car, à l’une de ses entrées, pas trop loin de notre maison et de l’école, c’était le monde ordinaire, tandis qu’à l’autre, là-bas…
Cependant que ce nom troué de feux m’assurait qu’elle était bien le passage.
Et je regardais donc de tous mes yeux à droite et à gauche quand nous la prenions, car cela nous arrivait, à des jours, et même pour aller jusqu’au bout, comme si c’eût été une rue quelconque, mais je parvenais là fatigué, un peu endormi, et c’était soudain l’espace bizarre du grand jardin botanique. 
 - Est-ce ici, m’étais-je dit à plusieurs moments, que là-bas commence? 
Ici, dans cette maison dont les volets sont fermés? 
Ici, sous ce lilas? 
Et dans ce groupe d’enfants qui jouent, au cerceau, aux billes, sur le trottoir déjointé par l’herbe, l’un n’est-il pas déjà de l’autre bord, ne touche-t-il pas les mains des petites filles d’ici avec des doigts de ténèbre? 

Notions certes contradictoires, fuyantes. 

D’autant que ces pavillons, ces voûtes d’arrière-cour, ne se distinguaient nullement de beaucoup d’autres de notre ville, on n’y sentait, on n’y respirait jusqu’aux dernières portes de tôle peinte, que le surcroît de torpeur des banlieues un peu potagères. 
Ah, que ce qui importe a peu de visage! 
Arrivé au jardin, qui a des noms inscrits sous chaque arbre, dans l’odeur autre,  je partais en courant, soudain réveillé, je voulais aller loin, entrer ailleurs, mais les allées bordées de petits arceaux devaient tourner, 
dans l’ombre des buis, et se renouer à leur origine, 
car je me retrouvais au point de départ, 
cette fois encore.


Mercure de France, 1977