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dimanche 4 avril 2021

Les couleurs du temps

 

Surprise cette nuit: tous les extra-terrestres ont changé de couleurs!
Les petits jaunes sont devenus gris-mauve, les longs verts parme et pourpre… et non seulement cela, mais leurs couleurs sont devenues plus vives, plus profondes… chatoyantes (pardon pour ce cliché). Je me demande si c'est l'annonce d'un changement d'ère, d'une sorte de printemps galactique? Ou ma perception des couleurs qui évolue avec le temps qui passe?

 

 

vendredi 31 janvier 2020

Sale temps pour les funambules


Ces funambules (sans se concerter, chacun dans son coin) avaient tendu des cordes raides sur lesquelles ils effectuaient des cabrioles, sans jamais tomber dans l'abîme qui s'étendait au-dessous-d'eux à perte de vue.
Quel abîme? Je parle du bon goût, bien sûr.
Les limites de ce fameux bon goût,  vous pensez s'ils les connaissaient!
Équipés comme ils l'étaient d'une vaste culture, ils auraient pu en tracer une carte les yeux fermés, en estimer au pouce près la profondeur; et si en exécutant leur numéro ils se contorsionnaient parfois (accrochés à leur ombrelle) jusqu'à en effleurer la surface, ils réussissaient, à l'ébahissement du public, à ne jamais y tremper un orteil.

Cet hiver, au premier rang des spectateurs, le vieux 2019 et le jeune 2020, au coude à coude pour la première et la dernière fois, entre deux salves d'applaudissements, échangèrent un clin d'œil et entonnèrent d'une seule voix la fameuse punchline:  

Et, appréciant la référence, ces trois artistes de cirque aérien répondirent par la plus finale des révérences.

Toshio Saeki est mort le 21 novembre 2019, on ne l'a su que bien plus tard.
Alasdair Gray l'a suivi le 29 décembre (le décalage dû au fait qu'il tenait à fêter, le 28, son 85e anniversaire), 
et Terry Jones le 21 janvier de la nouvelle année.

Toshio Saeki.
Vous imaginez ce que ça aurait pu donner si Roland Topor s'était dit après une soirée bien arrosée: Tiens, juste pour me marrer, la prochaine fois que je dessine une sangsue géante qui sort d'une fille par un trou pour entrer dans un garçon par un autre, je dessine tout ça comme si j'étais Edgar-Pierre Jacobs, les copains vont en faire une tête, arkh-arkh-arkh! 
Ça c'était à peu près la manière de Toshio Saeki: un humour aussi déplacé que celui de Topor (moins le rire de Topor, que celui-ci était seul au monde capable de produire), une application aussi minutieuse que celle de Jacobs. 
Pendant cinquante ans, Saeki dessina de lumineux intérieurs japonais, des jardins zen parfaitement ratissés, dans lesquels étaient perpétrées des abominations indicibles.
Je vous souhaite bonne chance si vous cherchez ses gros bouquins publiés dans les années 80-90, mais un de ses premiers recueils, Red Box, vient d'être réédité, d'abord au Japon par Kokushokankokai, puis chez nous par Cornélius.

Alasdair Gray maniait le pinceau et la plume.
Peu soucieux d'appliquer des recettes, il produisit des peintures, des fresques et des vitraux qui se gardaient bien de se rattacher à aucune école; il illustrait aussi ses livres, tous imprévisibles, qui n'ont en commun que de vous emmener là où vous ne vous attendiez pas à aller.
Si vous voulez du long, il a écrit Lanark, un livre-labyrinthe où vous serez sûrs de vous perdre; si vous voulez du court, il a disséqué l'énorme Frankenstein et l'a ré-assemblé (avec une remarquable économie de points de suture) sous la forme d'une novella taille mannequin, Pauvres créatures (Poor Things).

Quant à Terry Jones

Terry Jones, déjà raide en 1977.
Il a tout fait. Tout. Même des choses sérieuses (mais sans oublier de rester Terry Jones). C'était lui qui se chargeait de dire "Moteur!" sur les plateaux où l'on tournait les sketches des Monty Pythons, et "Coupez!" quand il devenait évident qu'il fallait faire une retouche de maquillage aux Chevaliers qui disent Ni, au chœur des pharisiens ou aux employés de la Crimson Permanent Assurance. Croyez-moi, ce n'était pas une petite responsabilité. Réaliser par la suite des séries didactiques pour la BBC, ce fut pour lui de la petite bière (et il s'y connaissait, en bière).
Et comment oublier que, pour accompagner les merveilleux dessins de Brian Froud, c'est lui et nul autre qui rédigea les notices biographiques (judicieusement concises, elles vont droit à l'essentiel) de Luerk, de Püg, de Pilch, de Sküell, de Gibbergeist et Candlewic, de Maeliciöüs et Klunkit et de tant d'autres?
Quant à l'aisance sans pareille avec laquelle il porta les bigoudis, le fichu de rayonne et la blouse de nylon aux tons pastel dans les rôles de ménagère britannique qu'il incarna tant de fois avec brio, elle remplissait d'une admiration silencieuse son aîné de peu d'années, Michou, qui, le cœur brisé, ne tarda pas à le suivre.


Oui, sale temps en ce début d'hiver. 
J'espère que le 21 février la météo sera meilleure. 

mardi 4 juin 2019

Grains de poussière dans un rayon de soleil (Hammershøi, 1)


Je suis comme les odes de Cowley, 
m'écrivit-il de Longford le 6 mars 1939
Je n'appartiens pas à l'art, 
mais à la pure histoire de l'art.
Jorge-Luis Borges,  
Examen de l'œuvre d'Herbert Quain.


Herbert Quain est mort à Roscommon: j'ai constaté sans étonnement que le supplément littéraire du Times lui consacre à peine une demi-colonne de piété nécrologique, dans laquelle il n'y a pas une seule épithète laudative qui ne soit corrigée (ou sérieusement admonestée) par un adverbe.
Presque aussi mélancolique que celle du biographe de Quain est la constatation que fait Poul Vad*, spécialiste de Vilhelm Hammershøi, au sujet de la fortune critique du peintre danois:  Admiré et célébré de son vivant, on se mit très vite à lui dénier toute importance réelle, ne lui attribuant tout au plus que quelques lignes dans les ouvrages d'histoire de l'art et ne le nommant qu'avec une sorte de respect détaché.

Les peintures de Hammershøi ne se laissent pourtant pas facilement oublier par ceux qui ont, une fois, succombé à leur fascination. Il y a deux ans, nous avions remarqué ensemble, vous vous en souvenez peut-être, de frappantes citations visuelles de toiles de Hammershøi dans un film de Terence Davies (film qui, lui, mérite bien d'être oublié).

Nous avons tous fait une nuit ou une autre, je pense, un rêve de cette sorte: ouvrir, dans un appartement que nous croyons connaître par cœur, une porte qui donne sur une enfilade de pièces dont nous avions, jusque-là, ignoré l'existence? Dans l'appartement du 30, Strandgade, dans le vieux quartier de Christianshavn, le peintre pouvait revivre à volonté ce genre d'expérience onirique.

Hammershoi: l'intérieur de  l'artiste (1900)
La construction dont faisait partie cet appartement était une addition, datant du dix-huitième siècle, à une construction encore plus ancienne: faisant communiquer deux bâtiments hétérogènes, elle fermait une impasse qu'elle transformait en petite cour intérieure (dans quelques tableaux de Hammershøi on voit les jeux d'ombre sur les murs de cette cour). La stricte architecture danoise, en essayant de corriger par de fausses symétries un plan plein de décrochages et de changements d'échelle, ménageait à chaque passage de porte de petites surprises: larges vantaux ouvrant sur de minuscules antichambres, pièces sombres ne prenant la lumière qu'indirectement, par les hautes fenêtres du corridor-galerie voisin… 
Ida Ilsted, la femme et le modèle favori du peintre, confiait dans une lettre à une amie que son mari "avait toujours souhaité" vivre dans cet appartement, où ils purent emménager en 1898.

On peut en ce moment voir une exposition Hammershøi  au musée Jacquemart-André. 
À condition, bien sûr, que vous n'ayez pas de prévention contre l'idée de vous promener dans des rêves récurrents faits dans un autre siècle, je vous en recommande la visite...

À suivre...

*Poul Vad est un spécialiste de Vilhelm Hammershøi. Il a notamment publié : Vilhelm Hammershøi and danish art à the turn of the century (Vilhelm Hammershøi et l'art danois au début du siècle), Yale university Press, 1992)

jeudi 1 mars 2018

Et les parties avec d'autres couleurs (Ursula Le guin, 6; L'anniversaire du Monde, 5)


Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je dois faire court aujourd'hui encore.
Nous nous contenterons, si vous le voulez, à l'abri des vents solaires dans notre arche interplanétaire bien calfeutrée, de contempler le modèle réduit en plastique d'une planète, que nous venons de sortir de sa boite (on appelle ça un globe terrestre, de Terra, planète-mère). Quelle drôle de chose, un corps céleste avec de l'air autour, pas dedans! Comment ça tient, sans colle? Comment ils faisaient les Terriens pour empêcher leur paradis de fuir comme une passoire?

Les parties bleues, c'était de l'eau, beaucoup d'eau, comme dans les hydrofuges, mais en plus profond, et les parties avec d'autres couleurs, c'était de la terre, comme dans les jardins mais en plus grand. Le ciel, ça elle n'arrivait pas à comprendre. Le ciel était une autre boule qui s'ajustait sur la boule de terre, avait dit Père, mais on ne pouvait pas le montrer sur le globe en modèle réduit, parce qu'on ne pouvait pas le voir. Le ciel était  transparent, comme de l'air. C'était de l'air. Mais bleu. Une boule d'air, et elle paraissait bleue quand on la regardait par en-dessous, et elle était à l'extérieur de la boule de terre. 
De l'air à l'extérieur. 
C'était vraiment bizarre.

Paradis perdus, dans L'Anniversaire du Monde


À suivre...


lundi 25 décembre 2017

Inspectons le contenu des boites



Aujourd'hui 25 décembre, 
journée internationale de l'ouverture des boites.
Que trouverons-nous à l'intérieur?



Leonora Carrington
The Milk of Dreams
New York Review Books 
(New York Review Children Collection), 2013
ISBN 978 1 68137 094 1



mercredi 22 octobre 2014

Le bout du chemin n'est pas la fin du voyage



Rude semaine pour Neil Gaiman: jeudi 23 au soir (à partir de 18 h 30) il arrosera  assistera au vernissage de l’exposition de son vieux pote Dave McKean à la galerie Martel, à Paris (17 rue Martel, 75010; métros: Château d'Eau, Poissonnière ou Gare de l'Est!), nommée, comme la plus récente collaboration des deux auteurs, Smoke and Mirrors.

Y seront présentées les somptueuses bichromies réalisées en 2013 par McKean pour la réédition, en grand format et - vous avez suivi, j'espère? - illustrée, de ce recueil  de nouvelles et autres textes courts de Gaiman, publié initialement en 1998.



L’exposition dure du 24 octobre au 22 novembre; Dave McKean dédicacera Smoke and Mirrors à la galerie le samedi 25 de 15 à 18 heures.


Et le vendredi 24, à la librarie Millepages à Vincennes, Neil, quant à lui, dédicacera L’Océan au bout du chemin, qui - votre blog favori avait commencé, il y a déjà un certain temps, à vous préparer au choc de cette nouvelle - vient de paraître au Diable Vauvert dans une traduction de Patrick Marcel.




Sur son blog, Gaiman précise gentiment que c’est seulement à Vincennes qu’il dédicacera, et que le samedi, à la galerie Martel, McKean sera tout seul pour dédicacer, car cet après-midi-là lui, Neil, sera occupé ailleurs à donner une interview: quand je vous disais que ce serait une rude semaine.


Et ensuite? Il repartira pour de nouvelles aventures; ce sera sa seule halte en France, profitez-en bien!



Illustrations © Tor Books, 
Au Diable Vauvert, Neil Gaiman, 
Dave McKean, etc, etc...

jeudi 4 septembre 2014

Rêves de blancheur



Vous voyez, vous avez bien fait d’attendre un peu pour mettre sur le marché cet exemplaire du N° 1 d’Action Comics que votre grand-tante Gertrude acheta sur un trottoir de New York juste avant de réembarquer sur le Normandie en 1938 et qu’elle offrit à votre cousin Ernest à la condition qu’il serait bien sage pendant la longue traversée de retour. La douce émotion que vous avez ressentie en l’exhumant de la malle où il avait passé le dernier demi-siècle, dans le buron de la Montagne Noire ou cousin Ernest acheva loin du tumulte et de la pollution des villes une vie en demi-teintes, vous n’êtes pas près de l’oublier. C’est depuis lors votre plus précieuse possession.


Si vous l’aviez vendu en 2011, vous auriez pu espérer en tirer, plus ou moins, deux millions cent soixante mille dollars; à présent, vous pouvez avec confiance fixer le prix de réserve à trois millions au moins.
Tout cela grâce au buzz qui a entouré la mise aux enchères sur eBay d’un exemplaire «d’une qualité exceptionnelle» de ce comic par Darren Adams (de Pristine Comics, à Federal Way, dans l’Etat de Washington), qui en a raconté avec prolixité l’histoire sur le site de vente.
Ce qui fait la rareté de cet exemplaire, c’est l’état exceptionnel (attribuable aux conditions d’hygrométrie dans lesquelles il a été conservé: par un heureux coup du sort, c’est dans un chalet de montagne qu’il a traversé le siècle) du papier, blanc comme au premier jour, insiste  Darren Adams.
Mis à prix le 14 août dernier pour 99 cents, le comic book a trouvé preneur le 24 août pour 3 207 852 dollars: le prix de la blancheur.

Mais vous hésitez encore: vous vous dites que la vente de ce précieux souvenir laisserait un vide difficile à combler sur vos étagères.
Voyez le côté positif de la chose: avec cette rentrée d’argent frais, vous pourriez, par exemple, enchérir sur cet ensemble de tirages originaux des photos, prises par Eric Earle Shipton en 1951, lors de son expédition à l'Everest, de cette fameuse piste tracée dans la neige de l’Himalaya par un voyageur sans visage.


Elles sont mises en vente (en ligne, aussi) par Christie's; actuellement, le meilleur enchérisseur offre trois mille huit cents livres sterling (ce qui ne représente guère que quatre mille sept cent soixante-huit euros et soixante-deux centimes), et les enchères seront closes dans cinq jours, ce qui vous laisse pas mal de marge.

Pendant les années 1957 et 1958, Hergé subissait la persécution d’un rêve récurrent, un rêve dans lequel il était prisonnier d’une étendue blanche sans issue. La vue de ces photos, largement reproduites dans la presse dans les années qui suivirent le retour de l’expédition, lui causa un choc salutaire: et si, dans tout ce blanc, quelqu’un avait laissé une trace, une piste si ténue fût-elle, ne lui serait-il pas possible de la suivre, jusqu'à la sortie du labyrinthe glacé?


Hergé se sentit mieux, beaucoup mieux, après avoir visualisé cette piste, et imaginé jusqu’où, case après case, elle pourrait l’emmener.


Les photos de Shipton, elles, ont un peu jauni. Mais, aujourd'hui comme hier, quel support pour l’imagination! Utilisez ce mystère réduit à une simple ligne en pointillés, cette épure de mystère, comme point focal: à votre tour maintenant de visualiser votre propre piste dans la neige et votre propre voyageur sans visage.


Ah, je vois le problème.
J’ai mal interprété votre hésitation.
Ce qui vous a manqué, c’est un cousin Ernest et une tante Gertrude, vous n’avez jamais vu de numéro d’Action Comics ailleurs que sur internet, et même la modeste somme de trois mille huit cent livres est un peu trop élevée pour vous: les photos d’Eric Shipton iront dans la chambre forte de quelqu’un d’autre.

Mais tout n’est pas perdu. Ce que je vois dans le coin là-bas, derrière vous, n’est-ce pas une rame de papier blanc?


Illustrations ©... les divers détenteurs de leurs copyrights respectifs, 
ce qui peut faire pas mal de monde
(vous avez noté que Christies précise 
sur son catalogue en ligne, que, 
concernant les photos d'Eric Shipton, 
"le copyright n'est pas inclus dans la vente"?).

vendredi 27 juin 2014

Les Grands Webcomics Du XXIe Siècle (3): SMBC


L’ordre dans lequel sont évoqués sur ce blog les Grands Webcomics Du XXIe Siècle n’est en aucune façon hiérarchique, j’espère que vous l’avez compris: ce n’est pas un classement! C’est l’actualité liée aux auteurs de ces comics qui dicte  leur date d’apparition.

Et s’il est grand temps, à présent, que je vous parle de Saturday Morning Breakfast Cereal, c’est qu’une autre initiative de son auteur, Zach Weiner, mérite de retenir toute votre attention, et de toute urgence encore: plus que quelques jours pour participer à la souscription qu’il a ouverte sur kickstarter pour l’impression  de l’histoire qu’il a écrite (un conte qui s’adresse plutôt aux enfants, mais pas seulement), et qui sera illustrée de très jolis dessins!


Qu’est-ce que vous avez dit, vous? oui, vous, là, au fond? Ayez le courage de vos opinions, que diable! Ne faites pas semblant de n’avoir rien dit, je vous ai entendu: « … Mais Zach Weiner dessine comme un cochon », c’est ça que vous avez dit?

Bon, ce n’est pas entièrement faux: Zach Weiner dessine un petit peu comme un cochon, et un cochon qui de surcroît aurait des problèmes de perception des couleurs. Mais seulement un petit peu. Et puis cette comparaison n'est pas très pertinente, ce n'est que dans les comics qu'on rencontre des cochons qui dessinent, dans la vraie vie ça n'existe pas. Et le fait que les couleurs dont il tartine ses dessins font un peu mal aux yeux ne prouve pas qu'il a des problèmes oculaires,
ça veut peut-être seulement dire qu'il a des goûts,  et des préférences, et, en un mot, une Weltanschauung qui le mettent un peu à part du reste de l'humanité (cette hypothèse n'est pas contredite par la lecture de SMBC).


Pour vous convaincre que SMBC est un grand webcomic, c’est simple: il vous suffit de le lire et vous pourrez réviser certaines de vos idées reçues. La spécialité de Zach, c’est ça: les idées reçues, les attraper, les tordre en forme d’anneau de Moebius, ou en faire des cocottes.


Ce qui lui permet de transformer n’importe quoi,  même les postulats les plus respectables de la physique quantique, en blagues cochonnes (cochonnes, dans un sens métaphorique: à la différence de Pearls before Swine, le webcomic de Stephan Pastis dont nous parlions l'autre jour, dans SMBC il n'y a pas de cochon dans la liste des personnages récurrents, liste pourtant éclectique qui compte des extraterrestres verts, Dieu, Batman et Superman. Et des robots. Et, évidemment, des zombies). Et un dessin maladroit, raide et totalement dépourvu de sophistication est le véhicule qui convient le mieux à la méthode choisie par Weiner pour revisiter lesdites  idées reçues (un papier un  peu raide se prête mieux aux pliages en forme de cocottes).



Quant à l’album dont je vous parlais à l’instant, Augie and the Green Knight, que  nous en dit Zach Weiner?
« J’aime les récits d’aventure à l’ancienne. J’aime Robert Louis Stevenson, H. Rider Haggard, Jules Verne, H. G. Wells, Lewis Carroll, Rudyard Kipling, et tout plein d’autres […] … on commence à trouver des livres avec, dedans, des petites filles futées, mais ça manque encore un peu de livres avec (dedans) des petites filles à la fois futées ET douées d’un esprit scientifique ET disposées à prendre des risques. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Augie and the Green Knight ».
A mon avis c’est exactement le genre de bouquin qu’aurait apprécié Suzy (Suzy Bishop - la Suzy de Moonrise Kingdom).
J’oubliais un tout petit détail: l’illustrateur qui enluminera Augie and the Green Knight, le livre écrit par Weiner, c’est Boulet.
Boulet, le vrai, d’ailleurs il n’y en a qu’un.
Si cette information ne vous convainc pas que Zach Weiner 
est homme de goût autant qu’homme d’esprit,
je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Zach Weinersmith est l'auteur des illustrations réalisées par Zach Weiner.
À part ça, il va bien.

lundi 31 mars 2014

La boite de craies de couleurs qui ne nous quitte jamais


Ahora pasa que las tortugas 
son grandes admiradoras
de la velocidad, como es natural.
Las esperanzas lo saben, y no se preocupan.
Los famas lo saben, y se burlan.

Il faut vous dire que les tortues 
sont grandes admiratrices de la vitesse 
et c’est bien naturel.
Les Espérances le savent, et s’en fichent.
Les Fameux le savent, et se marrent.



Los cronopios lo saben, y cada vez 
que encuentran una tortuga,
sacan la caja de tizas de colores
y sobre la redonda pizarra de la tortuga
dibujan una golondrina.

Les Cronopes le savent, et chaque fois 
qu’ils rencontrent une tortue, 
ils sortent leur boite de craies  de couleur et, 
sur le tableau rond de son dos, 
ils dessinent une hirondelle.

Julio Cortazar, Cronopes et Fameux 
(Historias de Cronopios y de Famas, Minotauro, Buenos Aires, 1962) 
traduit par Laure Guille-Bataillon, Gallimard, 1977



Illustration:  une capture d'écran 
qui traîne un peu partout sur le net.
Si c'est vous sur la photo, prenez contact avec moi, 
je vous dessinerai une hirondelle sur le dos.

vendredi 30 août 2013

Un spectacle magnifique


Je ne sais pas ce qu’il en est chez vous, mais là où j’habite l’automne insiste lourdement pour commencer en avance, prétextant qu’il faudrait "rattraper le temps perdu par l’été qui a commencé en retard", qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. On est pourtant dans l'année du Serpent, un animal censé apprécier la chaleur?  J ‘essaie donc d'attirer l'attention du Serpent Céleste en exhumant un fragment d'un de ces textes que Hanns Heinz Ewers appela des Sommermärchen, "contes d'été".


Il s'arrêta une fois. 
Il venait d'apercevoir tout près de lui deux 
couleuvres immenses. 
Ces animaux d'ordinaire si farouches ne semblaient pas avoir remarqué sa présence, tout occupés à leurs ébats. La femelle s'enfuit à travers les buissons et les rocailles, poursuivie par le mâle. 
Soudain elle fit volte-face, se dressa, droite comme un I, pencha la tête en arrière et darda sa langue en direction du mâle. Ce dernier s'enroula autour d'elle; 
il ondoyait, étreignait tout le corps de la femelle 
qui tremblait et se serrait de plus en plus étroitement contre lui. 


Ces corps luisants bleu acier qui brillaient au soleil offraient un spectacle magnifique! Pierrot n'avait pas perdu une miette de cette scène. Avait-il bien vu des couronnes sur les têtes des serpents? De petites couronnes dorées…


Tannhäuser crucifié (un rêve sous le soleil) 
Der gekreuzigte Tannhäuser, 1901 
traduction d'Elizabeth Willenz dans 
La suprême trahison, Encrage Editions, 1993

Photo: X...

jeudi 16 mai 2013

Savoir


Quelque part dans le temps, très loin au-delà, le monde était gris.
Aujourd'hui, grâce aux Indiens Ishir qui ont volé les couleurs aux dieux, le monde resplendit et les couleurs flamboient dans les yeux de ceux qui les regardent.
Ticio Escobar accompagnait une équipe de tournage venue de très loin pour filmer des scènes de la vie quotidienne des Ishir du Chaco. 
Une petite fille indienne suivait le réalisateur partout où il allait, comme une ombre silencieuse collée à son corps et elle le regardait en face, fixement, de très près, comme si elle voulait plonger dans ses étranges yeux bleus.
Le réalisateur demanda l'aide de Ticio qui connaissait la petite et comprenait sa langue. Elle lui avoua:

- Je veux savoir de quelle couleur vous voyez les choses.
- Je les vois comme toi, répondit le réalisateur en souriant.
- Et comment est-ce que vous avez appris, vous, de quelle couleur je vois les choses?
Eduardo Galeano
Les voix du temps (2004) 
traduction d'Alexandre Sanchez, 
Lux Éditions, Montréal (2011)
ISBN 978-2-89596-122-2



De quoi parlions-nous avec Louis en attendant le train pour Changzhou? Soudain une petite fille a surgi et s'est jetée sur moi et m'a regardée dans la bouche avec curiosité sans que j'aie le temps de réagir. Elle voulait savoir ce que j'avais de différent pour que sortent de moi des sonorités aussi étranges et incompréhensibles. Que cette même bouche puisse ensuite s'exprimer en chinois ne cessa de l'étonner. La parole est mystérieuse parce qu'invisible.
Michèle Métail
Voyage au pays de Shu (Journal 1170-1998)
Tarabuste éditeur, 2004
ISBN   2-84587-063-9