mardi 3 août 2021

Scarabées durs

 

Le billet précédent vous a-t-il donné des envies de scarabées d'or?
Laissez tranquilles les scarabées que vous croiserez dans vos promenades estivales à travers la campagne, ils ont assez de soucis avec les pesticides et autre chose à faire que vous conduire à des trésors.
Trouvez vos trésors vous-mêmes, ou mieux, fabriquez-les: comme ces artistes qui, de par le monde, se spécialisent en création d'insectes artificiels.

D. Allan Drummond (bronze)

D. Allan Drummond (bronze)

Dashi Namdakov
(bronze, émail, or, perles de verre)

Jordan Sprigg
(fer et bronze)

Julie-Alice-Chappell
(assemblage)

Richard Wilkinson (dessin)

Justin Gershenson-Gates
(assemblage)

Sasha Vinogradova
(émail sur laiton et verre)


Ou alors, rêvez-en.

dimanche 1 août 2021

Îles, trésors: scarabées d'or


Paul Auster:
When I was 9 or 10, my grandmother gave me a six-volume collection of books by Robert Louis Stevenson, which inspired me to start writing stories that began with scintillating sentences like this one: “In the year of our Lord 1751, I found myself staggering around blindly in a raging snowstorm, trying to make my way back to my ancestral home.”
 First book bought with my own money: “The Complete Tales and Poems of Edgar Allan Poe” (a Modern Library Giant) at age 10 or 11.


Quand j'eus 9 ou 10 ans, ma grand-mère m'offrit une collection (en six volumes) des romans de Robert Louis Stevenson, ce qui me poussa à me lancer dans la confection d'histoires au début desquelles scintillaient des phrases telles que: "En l'an de Notre Seigneur 1751, il m'advint qu'en route pour rejoindre ma demeure ancestrale, je me vis cerné par les tourbillons d'une sauvage tempête de neige…"
Premier livre que j'achetai tout seul avec mon argent: "Les contes et poèmes d'Edgar Allan Poe" (collection: Modern Library Giants) quand j'avais dix ans, peut-être onze.


Romain Gary:
Un autre de mes ouvrages favoris était L'île au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis.
L'image d'un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d'émeraudes et de turquoises - je ne sais pourquoi, les diamants ne m'ont jamais tenté - est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu'il suffit de bien chercher. J'espère encore, j'attends encore, je suis torturé par la certitude que c'est là, qu'il suffit de connaître la formule, le chemin, l'endroit.
Ce qu'une telle illusion peut réserver de déceptions et d'amertume, seuls les très vieux mangeurs d'étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n'ai jamais cessé d'être hanté par le pressentiment d'un secret merveilleux et j'ai toujours marché sur la terre avec l'impression de passer à côté d'un trésor enfoui.
Lorsque j'erre parfois sur les collines de San Francisco, Nob Hill, Russian Hill, Telegraph Hill, peu de gens soupçonnent que ce monsieur aux cheveux grisonnants est à la recherche d'un Sésame, ouvre-toi, que son sourire désabusé cache la nostalgie du maître-mot, qu'il croit au mystère, à un sens caché, à une formule, à une clé; je fouille longuement du regard le ciel et la terre, j'interroge, j'appelle et j'attends. Je sais naturellement dissimuler tout cela sous un air courtois et distant : je suis devenu prudent, je feins l'adulte, mais, secrètement, je guette toujours le scarabée d'or, et j'attends qu'un oiseau se pose sur mon épaule, pour me parler d'une voix humaine et me révéler enfin le pourquoi et le comment.

Gallimard 1960, édition définitive 1980

jeudi 29 juillet 2021

La complainte des mal-tués (David B: Le Mort Détective)

Le Mort Détective et la Fille aux Mille Poignards:
a match made in Heaven! (or is it perhaps Hell???)
  


Quand j'aurai du vent dans mon crâne,
Quand j'aurai du vert sur mes osses,
P't'êt' qu'on croira que je ricane,
Mais ce sera qu'une impression fosse.
Boris Vian


Si vous estimez avoir besoin d'une peau de nain (je ne veux pas savoir dans quel dessein), ce n'est pas vers le Mort Détective que je vous conseille de vous tourner: au mieux, il ne pourra que vous confirmer que toutes les peaux de nain disponibles ont été monopolisées par le Grand Vieillard (et, à cette idée, en dépit de son flegme de détective, il ne pourra dissimuler un rictus de dégoût).
Vous vous souvenez de l'anecdote selon laquelle Jean Ray, pressé par son éditeur de lui livrer des traductions des Aventures de Harry Dickson (le Sherlock Holmes américain!), se lassa au bout de quelques tentatives de lire les textes originaux qu'il trouvait insipides, et se lança, pour chaque fascicule, dans une improvisation débridée, à partir des illustrations de couverture (en chromolithographie! elles dataient de plus de quarante ans) de l'édition originale allemande, dont l'éditeur avait acheté les droits en lot en même temps que ceux des textes. Et Jean Ray ne craignait pas d'ajouter du grotesque au grotesque! C'est ainsi qu'une image représentant de façon banalement théâtrale la découverte (littérale) d'un cadavre dans un placard donna naissance à la saga du Mort en Habit, passe-murailles qui s'écriait triomphalement "Cric-croc!" en commettant les pires méfaits.
C'est à ce petit jeu que vous invite l'album
de David B. (ce n'est pas une BD "classique": c'est une collection d'images reliées, par un fil narratif un peu lâche, et surtout par un univers dans lequel on entrera tout de suite si on est déjà fan du Nain Jaune ou des Incidents de la Nuit: on n'est pas très loin, non plus, des Mystères de Harris Burdick) : un titre de chapitre, une image, un court extrait du chapitre que l'image est supposée illustrer, et laissez votre imagination galoper! À vous d'improviser, dans votre tête, pour combler les vides entre les images, les tirades grandiloquentes du Grand Vieillard, les sarcasmes de la Fille aux Mille Poignards, les répugnants bruits de succion émis par le Poulpe Géant et les ricanements de hyènes des adversaires improbables qui guettent le tout aussi improbable tandem de héros au détour de chaque page (attention en tournant les pages! ce livre mord!).
Cet album, vous l'avez compris, s'est échappé de la camisole de force dans laquelle on a coutume d'enfermer (juste par précaution) les albums de BD et les comics: c'est l'album qu'il vous faut si vous êtes en manque de David B. - il se faisait rare ces derniers temps (hé, Monsieur Dargaud, vous déciderez-vous un jour à lui demander la suite de la série Les Chercheurs de Trésors?).


Note pour les connaisseurs: David B. et s
es Incidents de la Nuit, tonton Alias en parle bien aussi.

David B.,  Le Mort Détective
L'association, Hors Collection, 2020
ISBN : 9782844147486

Image © David B. / L'Association

dimanche 18 juillet 2021

In illo tempore (les Grands Webcomics, la vie, et tout le reste)

 

Three Gods, one nymph, and one mortal woman enchanted to look like a nymph…  were about to unknowingly embark on separate but simultaneous journeys to the Mortal Realm. On any other occasion, such a mundane trip would be harmless and altogether unmemorable.
However, the combination of these specific individuals fated to cross paths on this particular day would prove to have disastrous results.
And one of these five souls would not be returning to Olympus.

Lore Olympus (épisode 166)



Sur l'Olympe, tout baigne dans le nectar et l'ambroisie: Arès, Dieu des triomphes et des carnages, joue gentiment avec le favori (un hamster) de l'adorable benjamin de sa compagne Aphrodite, sous le regard béat de celui-ci… Zeus et Héra ruminent, chacun de son côté: tout baigne, je vous dis…
Et pendant ce temps:

"Trois Dieux, une nymphe et une mortelle déguisée en nymphe par un puissant enchantement, sont sur le point de rendre, séparément mais simultanément, visite au Domaine des Mortels. En toute autre journée, ce n'eût été qu'un concours de circonstances tout à fait anodin, sans rien qui justifie qu'on en préserve la mémoire.
Et pourtant, les interactions qui se produiront entre ces cinq individus (
en grec: idiota) quand, ce jour d'entre les jours, leurs chemins se croiseront auront de désastreuses conséquences.
Et un des cinq ne retournera pas sur l'Olympe
."


C'est Rachel Smythe qui le dit, alors ça doit être vrai, non?

Thanatos, moissonneur des âmes attaché à sa routine quotidienne, pour qui une journée parmi les mortels ne saurait être qu'une journée comme les autres: qu'est-ce qui pourrait tourner mal? hein? tourner mal pour QUI?

Daphné, la nymphe qui croit encore qu'un flirt avec Apollon peut n'être qu'une bagatelle sans conséquences…

Psyché, la mortelle que les Parques dans leur insondable sagesse destinaient dès sa naissance à partager l'immortalité d'une certaine divinité dont le caractère un peu trop frivole avait besoin d'être tempéré (mais parfois, Dieux et mortels emmêlent sans même s'en apercevoir le fil des Parques, en trébuchant dessus; pas étonnant: c'est un fil invisible)…

Artémis, chasseresse solitaire dont le cœur déborde de sentiments contradictoires qu'elle ne sait comment exprimer…
 
Apollon, le Dieu qui inspire aux Sibylles des oracles qui ne sont jamais que, justement, euh… sibyllins… se pourrait-il qu'en mainte occasion, comme le premier venu des gros lourds de chez lourd, il dise et fasse n'importe quoi?

Ah… vous l'avez entendu vous aussi, le grincement du rouet des Parques? Vous vous dites que ça sent la fin de deuxième saison, pour ce passionnant feuilleton de mystère, de suspense (et de romance!) signé Rachel Smythe?

Si tout va bien (par précaution, faites une offrande de lait et de miel à Tyché, déesse qui n'a pas encore été mentionnée dans Lore Olympus, mais qui a peut-être son mot à dire dans tout ça, comme dans tout le reste) le gros volume qui regroupera les saisons 1 et 2 sera prêt à temps pour,  à la fin de l'année, se retrouver au pied d'un certain arbre… Transposer sur le papier une histoire comme celle que Rachel Smythe a si brillamment adaptée au format webtoon, se jouant de ses contraintes et de ses limites, et les transformant en points forts, cela veut dire affronter un nouveau bataillon de limites et de contraintes tout aussi traîtresses… comment Rachel (et sa fidèle équipe, car, ne l'oublions pas, c'est un travail qui a déjà fait appel à trop de collaboratrices pour que je puisse les citer toutes) s'en sortira-t-elle? (et après, on attend avec impatience la troisième saison, n'oublie pas, Rachel!)

Quant à l'adaptation en série animée… tenez, à la réflexion, faites une deuxième offrande de lait et de miel… 


vendredi 16 juillet 2021

Nimona niée

Ça ne peut pas être tous les jours fête, malheureusement.

Depuis des années, vous détestiez les gens qui dirigent* Disney™, et c'est bien normal, puisque ce sont des gens détestables, qui commettent des actes détestables au service d'une vision du monde détestable. Vous avez depuis février dernier une raison de plus de les détester, puisqu'ils ont ouvert la trappe sous les pieds de Patrick Osborne, de Noelle Stevenson et de tous les gens impliqués dans le projet d'adaptation de Nimona en film d'animation qui, nous disait-on en début d'année, aurait déjà été achevé "à 75%".  

Nimona.

Notre Nimona.

Une petite lueur d'espoir en mars: d'autres "gens" seraient intéressés par le rachat des projets de Blue Hour Studio...


Nimona, elle s'en sort toujours, pas vrai? Pas vrai?


 

* Je parle, bien sûr, des gens de tout en haut de la pile, puisque au contraire, parmi les gens qui triment dans les soutes pour enrichir Disney™, il y en a de très bien, qu'on aimerait serrer sur son cœur.

mercredi 14 juillet 2021

C'est la fête

 
Qu'est-ce qu'on fête le 14 juillet?
 
FetNat. 
 
Bonne fête à tous les FetNat!
 
 
 
 
  Flûte alors, on dirait que je n'ai pas pensé à souhaiter un bon anniversaire, le 10 juillet,  à Marcel Proust:  c'était pourtant un anniversaire à ne pas oublier, il a eu tout juste 150 ans!

dimanche 4 juillet 2021

Un ouvrage très complet

 
Cette nuit, je suis dans un taxi. Depuis un moment, je suis engagé dans une conversation animée avec le chauffeur du taxi: nous comparons nos souvenirs d'un vieux feuilleton de la RTF qui nous a, l'un et l'autre, marqués dans notre enfance; quelques-uns de ces souvenirs se contredisent.
Le chauffeur me dit avec assurance: "Pour vérifier ça, vous devriez lire THIERRY LA FRONDE: liste de tous les épisodes, c'est un ouvrage très complet."

Désolé, je ne peux vous donner ni l'auteur, ni l'éditeur, ni l'ISBN: les rêves sont comme ça.

 

mardi 29 juin 2021

Jusqu’à devenir le plus beau du monde

 

Y a-t-il quelque chose de plus affreux que de perdre quelque chose? Posséder quelque chose? Retrouver ce qu’on a perdu? Posséder à nouveau ce qu’on a perdu?
Tout, par moments, semble terrible mais, pour l’instant, il s’agit de la perte de quelque chose qui n’a aucune valeur: j’ai perdu un conte et c’est devenu si important que j’en oublie l’infinité de contes que j’ai déjà perdus. Perdre quelque chose c’est un peu comme prendre des vacances, à condition d’oublier l’inquiétude que cela provoque. Le plus terrible c’est  de sentir au cours de notre existence, où tout semble se répéter, qu’on est incapable de récrire un conte qu’on a perdu. Ce qui est perdu est inexorablement perdu, parce que la lumière qui entre par la fenêtre est autre, parce que la peine ou la joie de vivre est autre, parce que les gens que nous aimons et qui nous entourent sont autres, et, même si ce n’est pas le cas, parce que notre petite chienne est morte et que nous aurions pu trouver un autre mot pour la consoler,  parce que le désordre de la pièce où nous la regardons est autre, parce que le pain et le fruit qu’on nous apporte sont autres. Mais notre conte se modifie lui aussi dans notre mémoire jusqu’à devenir le plus beau du monde. Quelle nostalgie éveille en nous son souvenir! Comme paraissent fades, par comparaison, les contes des Mille et une nuits, les romans policiers de Chesterton, les nouvelles si subtiles de Stevenson, celles de Dino Buzzati, qui ne me plaisent pas toutes, et celles de Kafka. Non! Celles de Kafka ne cessent jamais d’être les plus belles du monde, elles pourraient rivaliser avec n’importe lequel de mes contes que j’aurais perdu dans un coffre magique qui accentue son mérite, comme certaines photographies où nous paraissons mieux que nous ne sommes, non parce que nous étions plus jeunes alors mais parce que nous n’avions pas encore pris la mauvaise habitude de nous ressembler à nous-même, par paresse, par une incroyable paresse, bien qu’on puisse croire que c’est volontairement et par convenance, car avoir de la personnalité est à la mode et nous suivons celle-ci involontairement, en galvaudant tant soit peu notre innocence. 

Silvina Ocampo, Du verre de toutes les couleurs,
dans Mémoires secrètes d’une poupée
(Y asì sucesivamente, 1987; Cornelia frente al espejo, 1988)
traduction de Françoise Rosset, Gallimard 1993

 

Tous les contes ne sont pas perdus!
Justement, Terri Windling nous en donne des nouvelles, ici.


 

jeudi 24 juin 2021

Les vacances

Ah, les vacances! Les Vacances! C'est une époque de l'année très spéciale, une époque où les murs qui séparent les mondes sont plus minces, où l'on peut partir au hasard, droit à travers prés et bois, et se retrouver dans une clairière qu'on ne retrouvera pas, quand on la cherchera, plus tard, même muni d'une carte et d'une boussole... Mais je souvenir de la clairière ne se perdra pas, lui, on le retrouvera intact, un autre été; intact, comme peut demeurer intact le souvenir plein de perroquets, de singes, d'une ville sans nom (mais une ville pleine de perroquets, de singes n'a pas vraiment besoin d'un nom, n'est-ce pas?)...


Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à Sophie de leur raconter son naufrage.

« J’étais bien petite, car j’avais à peine quatre ans, et j’avais tout oublié; mais à force de chercher à me rappeler,  je me suis souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d’adieu que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et ma tante d’Aubert.

CAMILLE.
Ton papa était parti, je crois ?

SOPHIE.
Il nous attendait à Paris. J’étais contente de partir, de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un vaisseau. Je n’en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j’aimais beaucoup Paul, et j’étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous n’y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en chemin de fer ; nous avons couché dans une auberge, à Rouen, je crois, et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui était pleine de perroquets, de singes. J’ai demandé à maman de m’en acheter un; elle n’a pas voulu.

Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me souviens seulement d’un excellent capitaine, qui était, à ce qu’il paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour Paul aussi; il nous disait qu’il nous aimait beaucoup, et que nous devrions bien rester avec lui, et le prendre pour notre papa. Il y avait aussi ce matelot que j’ai reconnu, et qu’on appelait le Normand ; je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout le monde l’appelait le Normand.

[...]
Depuis deux jours, il faisait un vent terrible; tout le monde avait l’air inquiet; ni le capitaine ni le Normand ne s’occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d’elle; ma tante d’Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j’entendis un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j’entendis des cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls, et nous montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine, et s’accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait l’air très agité; il donnait des ordres. J’entendis qu’on criait: Les chaloupes à la mer! Le capitaine nous vit. Il me saisit dans ses bras, m’embrassa, et me dit: « Pauvre petite, va avec ta maman. »

Puis il embrassa Paul, et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait pas le lâcher. « Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi près de vous. »

Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint me prendre dans ses bras, et qu’il cria : «Arrêtez arrêtez! la voici, je l’ai trouvée»... Il courait, et il voulut sauter avec moi dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il n’en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais : «Maman, maman, attendez-nous! »...  Papa restait là sans dire un mot. 

Il était si pâle que j’eus peur de lui. Il est toujours resté pâle depuis, et il me faisait peur quand il me regardait de son air triste. 

Je n’ai pas oublié les cris de ma pauvre maman et de ma tante d’Aubert quand la chaloupe est partie. J’entendais crier : « Sophie! Paul! mon enfant mon mari! »... Mais cela ne dura pas longtemps, car tout d’un coup une grosse vague vint les couvrir. J’entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. 

Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.

Sophie de Ségur, Les vacances, 1859

 

Le monde de l'édition n'oublie pas la comtesse de Ségur!
Si votre grand-mère ne vous a pas légué son exemplaire relié en percaline
rose (illustré par Charles Bertall) vous pouvez retrouver Les Vacances,
soit dans des éditions "mises au goût du jour", par exemple
chez Gallimard, en Folio Junior (illustré par Pénélope Bagieu)
ou chez Hachette, dans La pochothèque Rose (illustré par Margaux Motin)…
ou dans son texte intégral et en bonne compagnie, chez Robert Laffont,
dans le tome I de l'édition omnibus de la collection Bouquins… 

mercredi 16 juin 2021

Le crépuscule des berduleux

 Hé! Vous! heures féroces,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les radis peu véloces
Des plus beaux de nos jours!
Autant sucer pendant qu'on vole, poème végétatif
(Concombre, Œuvre potagère complète,
tome XXXII, éditions du Masque)

 

Quand j'ai émergé de la béatitude où m'avaient plongé les libations faites toute la journée du 16 en l'honneur de J. C. Oates et de Harold Bloom, ce qui m'a surpris d'abord, c'était le silence. Le soir était tombé, sans faire le vacarme habituel, et même en tendant l'oreille, je n'ai pas entendu, comme tous les soirs, l'aigre kêk-kêk des berduleux monter au-dessus des joncs. Comme si quelqu'un avait fait un trou dans l'eau, provoquant une panique générale chez les poiscails. Pantoufle à bras, me suis-je dit, ce que c'est que de nous, un son aigre nous manque et tout est dépeuplé. Et puis j'ai ouvert mon filet, et j'ai vu que ce qui manquait, en fait, c'était Mandryka.
Berdule alors, et huile à pneus.  

La presse unanime:
Mandryka était spécial.

On en parlait dans toutes les feuilles de chou. Les chroniqueurs pour une fois étaient d'accord sur un point: les aventures où pataugèrent des années durant Chourave et le Concombre eurent sur toute une génération un effet thérapeutique. J'en fis partie, des patients du Concombre. C'est grâce au justicier végétal que j'ai trouvé les mots que j'avais sur le bout de la langue pour dire aux amis bien intentionnés qui me proposaient d'aller avec eux à la pêche: "Je préfère faire la sieste". Une thérapie, je vous dis.
Pour me remettre, je ne vois qu'une solution: je retourne faire la sieste.

 

Sentinelle infatigable du désert
de la Mort Lente, le Concombre avait
tout vu venir de loin: la G,
la 1G, la 2G, la 3G, la 4G, la 5G,
et la suite.


Nikita Mandryka, 1940-2021

Tu es une grande fille maintenant

 

C'est l'anniversaire de qui aujourd'hui?
Celui de Joyce Carol Oates.
Bon anniversaire Joyce Carol Oates!

 

Hé oui, ça tombe le même jour que Bloomsday, que voulez-vous, il n'y a que 365 jours par an; mais où est le problème? Vos toasts célèbreront, alternativement, l'un et l'autre de ces anniversaires .

 

samedi 12 juin 2021

Walden, ou la vie dans l'espace

 If the Universe were to sleep,
where would her dreams lead?


 Le plus massif (540 pages) des albums publiés à ce jour par Tillie Walden est Dans un rayon de soleil (On a Sunbeam). Elle s'était essayée auparavant à des formes plus courtes (avec succès: do I love this part!? Yes I do!) et son album suivant, Sur la route de West (Are You Listening?) ne fait que 300 pages, bien tassées (pour nous décrire son rayon de soleil, Tillie prend davantage ses aises). Dans un rayon de soleil  est donc un peu comme ces gros gâteaux dont on se demande avec un peu d'inquiétude, une fois qu'on en a soufflé les bougies, si on arrivera à les finir (rassurez-vous: il arrive toujours, le moment où, en léchant sa cuillère, on se demande: mais où est-il passé?).
Dans un rayon de soleil se passe dans le futur. Et alors? Toutes les histoires se passent toujours dans le futur, tant qu'on ne les a pas lues. Si vous n'aimez pas la science-fiction, ce qui peut vous inciter à le lire tout de même, c'est qu'on n'y découpe pas des poulpes blindés avec des rayons-lasers.
Et si, amateurs chevronnés de littérature de genre, votre première réaction en le découvrant est "Mais c'est pas comme ça la science-fiction!" lisez la mise au point que Tillie Walden, sur son blog, fait sur son rapport avec la "sci-fi":

À quel point j'ai jamais été branchée science-fiction? Dans le temps j'ai eu un ET en peluche. Ça ne compte pas vraiment. Ce que je veux dire c'est: je ne connais rien sur le genre "science-fiction", ni sur les problèmes de la survie dans l'espace. Et j'ai toujours eu des notes vaseuses en classe de sciences, aussi.
Et pourtant, j'ai fait un livre de science-fiction. Rien n'est impossible, les enfants.
J'ai vu, par petits bouts, tous les gros succès populaires de space-opera: je m'y ennuie toujours. Pourquoi toujours ces longs couloirs tout blancs et ces hommes blancs tout blancs?


The closest I’ve ever gotten to being into sci fi was having an ET doll. And that doesn’t even really count. My point being: I know nothing about either the genre of science fiction or the actual mechanics of existing in space. I always got crummy grades in science, too.
And yet, I made a sci fi book. Anything is possible, kids.
I’ve seen a few snippets of all the big popular space movies, and they always bore me. Why are they so full of white hallways and white men?

 
Notons au passage que parmi la galerie des personnages de Dans un rayon de soleil, le seul qui présente quelque ressemblance avec ces "hommes blancs tout blancs" dont Tillie Walden note avec surprise l'omniprésence dans le "genre", est bien tout blanc (presque transparent, même; elle/il ne fait pas de bruit, s'exprimant dans le langage des signes), mais genderfluid. Quant aux "longs couloirs tout blancs", cherchez pas, il n'y en a pas.

© Tillie Walden

L'intrigue de Dans un rayon de soleil se passe dans (et autour) d'une station spatiale qui doit être cinquante fois plus grande (au moins) que le Nostromo, et dont les grandes fenêtres (c'est toujours plus cool, dans l'espace
, si on est dans un vaisseau avec de grandes fenêtres) ouvrent sur des paysages jamais vus dans les téléscopes. Sur cette station, on fait de l'archéologie spatiale. C'est donc dans un futur très lointain, mais un futur où les petites filles continueront de grandir dans des pensionnats (de filles, bien sûr). À ceux qui seraient tentés de reprocher à Tillie Walden de ne pas s'être assez documentée sur l'état actuel de la construction spatiale, je répondrai: et Ray Bradbury? C'est bien un des monuments de la science-fiction, non? Dans sa nouvelle Les pommes d'or du Soleil, il raconte bien qu'un jour futur, pour sauver la planète de la crise énergétique, des astronautes iront, dans un vaisseau spécialement conçu pour qu'on puisse s'approcher de l'astre d'aussi près qu'on peut le faire sans fondre, s'emparer d'un peu de la sève du Soleil au moyen d'un gigantesque bras articulé tenant une coupe d'or? Ça vous paraît conforme aux connaissances en ingénierie astronautique auxquelles Bradbury pouvait avoir accès à l'époque (1953) où il a écrit sa nouvelle? Si Bradbury a le droit de nous expliquer que l'exploration spatiale, ça servira à ramener les rayons du miel du soleil dans des coupes d'or, Tillie Walden a bien le droit de nous dire qu'on ira dans l'espace pour y réparer des cathédrales, en emportant en guise de trousse de secours, dans le compartiment sécurisé de sa combinaison étanche, les plus précieux souvenirs de son adolescence.

Dans un rayon de soleil raconte une longue histoire, dans laquelle il y aura des blessures à soigner, pas seulement celles des cathédrales de l'espace. Avant de vous embarquer, vérifiez que vous avez bien garni votre trousse de secours, dans le compartiment secret.


I could see myself making a sequel one day.
Tillie Walden


En anglais: On A Sunbeam, First Second Books, 2018
ISBN-10: 1250178142
ISBN-13: 978-1250178145
et:  Avery Hill Publishing Limited, 2018
ISBN-10: 9781910395370
ISBN-13: 978-1910395370

En français: Dans un rayon de soleil (traduit par Alice Marchand)
Gallimard Jeunesse, 2019
Collection : HORS SERIE BD
ISBN-10: 207510882X
ISBN-13: 978-2075108829


jeudi 3 juin 2021

C’est elle que je veux (Joyce Carol Oates, encore)

 

Les élèves qui ne sont pas sages,
ils devront passer des examens de pas sages.
Roland Bacri


Grotesques et arabesques. Joyce Carol Oates a consacré un petit essai à l’art du grotesque en littérature (Histoires de Grotesques et d’Arabesques est le titre collectif original de la série de contes que nous connaissons sous le nom plus banal d’Histoires Extraordinaires); cet essai est inclus dans son recueil Haunted (Hantises)
Grotesque: figure humaine déformée, nous apprennent les traités d’architecture. Folles Nuits! présente, de plusieurs figures littéraires aimées de Joyce Carol Oates, une série de portraits… déformés? recomposés? Différents en tous cas de leur image publique.
Ses modèles seraient-ils satisfaits?
Que penseraient-ils de ce traitement? Il faudrait pouvoir leur demander: quel dommage qu’Edgar Poe n’ait pas pu venir, retenu par ses nouvelles responsabilités de gardien de phare, que Mark Twain ait envoyé un mot d’excuses (un peu emberlificotées), qu’Henry James ne se sente pas très bien et qu’Hemingway ne soit plus que l’ombre de lui-même. Cependant - vous voyez, tout n'est pas perdu! - Emily Dickinson, exceptionnellement, descendra pour le thé.

Certains de mes visiteurs (you know who you are!) aiment bien Emily Dickinson: ça tombe bien.

Au sommaire de ce recueil:
Poe posthume: ou, Le Phare
(qui « s’inspire du manuscrit d’une page, intitulé The Lighthouse, trouvé dans les papiers d’Edgar Allan Poe après sa mort le 7 octobre 1849 à Baltimore » … sous une forme légèrement différente The Fabled Lighthouse at Viña del Mar, a été publié en 2004 dans une édition spéciale de McSweeney’s par Michael Chabon, nous dit une note).
La nouvelle, frénétique encore plus que gothique, pousse encore un peu davantage le contraste noir-blanc de la Relation d’Arthur Gordon Pym. Un Edgar Poe au caractère plus sombre que jamais y prend la parole avec le froid détachement des narrateurs du Chat Noir, de Morella ou de Bérénice.

Grand-papa Clemens et Poisson-Ange, 1906 recolle des pages arrachées du journal intime d’un écrivain statufié de son vivant: le Mark Twain qui apparaît dans ces pages n'est, lui - bien loin de l'Edgar Poe Posthume - ni froid ni détaché, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans Le Maître à l’hôpital Saint-Bartholomew, 1914-1916 puis dans Papa à Ketchum, 1961  nous surprenons à l'improviste, sans leur laisser le temps de rajuster leur cravate ou d'écluser leur verre, Henry James et Hemingway, autres écrivains statufiés, et pas totalement contents de l’être. Des nouvelles statues qu'elle leur élève, Joyce Carol Oates ne présente pas forcément le profil le plus flatteur, mais ces effigies sont assurément, même dans leurs petitesses, plus grandes que nature comme aiment à dire les Américains.
Dans ces quatre premières nouvelles, Joyce Carol Oates maintient une certaine distance avec ses modèles: que ce soit par le visible artifice du pastiche dans le cas de Poe, ou par la re-création pour les trois autres, elle ne nous laisse pas oublier qu'elle en peint des portraits destinés à ennoblir nos cimaises.

Mais qu’adviendra-t-il si elle ne peut pas s'empêcher d’aller chercher une de ses favorites là où elle était bien tranquille, et de la mêler à notre vie de résidents de ce stupéfiant vingt-et-unième siècle dans lequel nous vivons désormais?

Portrait de quelqu'un qui ressemble
un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle… pas vraiment… mais…)



EDickinsonRépliLuxe ne commence pas très loin de l’univers de Philip K. Dick: dans une de ces boutiques d'un futur proche où l’on vendra (bientôt, nous en a prévenu Dick) des simulacres (avec facilités de paiement), nous voyons entrer monsieur et madame Krim, un couple si conforme au modèle classique que Joyce Carol Oates, la plupart du temps, les désigne seulement par les noms "l’époux" et "l’épouse".

Dans le magasin violemment éclairé, d’autres couples s’entretenaient à voix basse, avec passion. On pouvait regarder des vidéos de RépliLuxes animés, feuilleter d’immenses catalogues. Des vendeurs attendaient, prêts à apporter leur aide. Dans le rayon BébéRépliLuxe, qui proposait des personnages d’enfants de moins de douze ans, les discussion s’échauffaient encore davantage. Grands sportifs, grands chefs militaires, grands inventeurs, grands compositeurs, musiciens, interprètes, leaders mondiaux, artistes, écrivains et poètes; comment choisir? Par bonheur, du fait des restrictions de copyright, de nombreux personnages éminents du vingtième siècle n’étaient pas disponibles, ce qui limitait considérablement le choix (peu de stars du petit écran, peu de figures du monde du spectacle postérieures à l’époque du cinéma muet). 
L’épouse dit à un vendeur: 
« mon cœur penche pour un poète, je crois! Auriez-vous…  » 
Mais Sylvia Plath n’était pas encore dans le domaine public, pas plus que Robert Frost ou Dylan Thomas. Walt Whitman était en promotion tout le mois d’avril, mais l’épouse fut saisie d’hésitation: « Whitman! Imagine un peu! Mais est-ce qu’il n’était pas… » 
(l’épouse, qui n’était nullement intolérante et n’avait pas la morale bourgeoise conventionnelle de ses voisines de Golders Green, ne put se résoudre à prononcer le mot gay).
Le mari se renseignait sur Picasso, mais Picasso n’était pas encore disponible. « Rothko, alors? » L’épouse dit en riant au vendeur: Mon mari est un peu snob en matière de peinture, il faut lui pardonner. Je suis sûre que personne chez RépliLuxe ne sait même qui est Rothko. »
Pendant que le vendeur consultait son ordinateur, le mari dit, d’un ton têtu: « Nous pourrions le prendre enfant. Il y a un « mode accéléré », nous assisterions à l’éclosion d’un talent visionnaire… » 
L’épouse dit: « Mais est-ce que ce Rothko n’était pas déprimé, est-ce qu’il ne s’est pas suicidé… »
et le mari répondit avec irritation: « Et Sylvia Plath, alors? Elle, elle s’est suicidée. » 
L’épouse dit: « Oh! mais avec nous, dans notre maison, je suis sûre que Sylvia ne le ferait pas. Nous serions une influence neuve, positive. »
Le vendeur déclara ne pas avoir de Rothko.
« Avez-vous Hopper, alors? Edward Hopper, peintre américain du XX° siècle? » Mais Hopper était encore protégé par le copyright.
L’épouse s’exclama soudain: « Emily Dickinson! C’est elle que je veux. »

Et le titre du recueil, d'où vient-il, au fait? C’est justement à Emily Dickinson qu’il est emprunté, tiens donc:

Wild Nights - Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our Luxury!

Futile- the Winds -
To a Heart in port -
Done with the Compass -
Done with the Chart!

Rowing in Eden -
Ah, the Sea!
Might I but moor - Tonight -
In Thee!
*
Voilà un beau programme pour une seconde lune de miel!

Le vendeur demanda comment cela s’écrivait et tapa rapidement sur son ordinateur. Le mari fut frappé par l’excitation de sa femme, il était rare ces dernières années de voir Mme Krim aussi gamine, aussi vulnérable. Posant la main sur son bras (dans ce lieu public!) elle dit en rougissant:
 « Au fond  de moi j’ai toujours été poète, je crois. Ma grand-mère Loomis, celle du Maine, m’a donné un volume de ses « vers » quand j’étais toute petite. Mes premiers poèmes, je te les ai montrés quand nous nous sommes rencontrés, quelques-uns… C’est tragique la façon dont la vie nous arrache à… »   
Le mari céda: « Eh bien, va pour « Emily Dickinson »! Elle aura l’avantage de ne pas faire de bruit. Les poèmes prennent beaucoup moins de place que les toiles de six mètres; et ils ne sentent pas. Et puis, à ma connaissance, Emily Dickinson ne s’est pas suicidée… »
L’épouse s’écria: « Oh non! En fait, elle n’a cessé de soigner des parents malades. C’était un ange de miséricorde pour sa famille, toujours vêtue de blanc immaculé! Elle pourrait nous soigner si… »
L’épouse s’interrompit avec un petit rire nerveux. Le vendeur lut sur son ordinateur:
« "Emily Dickinson (1830-1886), poétesse révérée de la Nouvelle-Angleterre". Vous avez de la chance, monsieur et madame Krim, cette "Emily " fait partie d’une édition limitée qui sera bientôt définitivement épuisée mais que nous proposons encore tout le mois d’avril avec vingt pour cent de remise. EDickinsonRépliLuxe est programmé de trente à cinquante-cinq ans, âge de la mort du poète. Le client dispose donc de vingt-cinq années qui peuvent être accélérées à volonté, ou même parcourues à rebours… mais pas en-deçà de l’âge de trente ans, naturellement. Cette offre limitée expire le… »
Très vite l’épouse dit: « Nous le prenons. Nous la prenons! S’il vous plaît. »
L’épouse et le mari se tenaient par la main. Un frisson soudain de tendresse, d’affection, d’espoir enfantin passa entre eux. Comme si, contre toute attente, ils étaient de nouveau de jeunes amants, au seuil d’une nouvelle vie.


Cette nouvelle - je ne vous en dirai pas plus - est à la fois tendre et terrible. Elle réalise la fusion des deux courants qu’aima à explorer à tour de rôle Joyce Carol Oates: l’étrange - qui prend ici la forme de la science-fiction - et la peinture sans complaisance de la société américaine contemporaine. Une société qui a changé depuis l’époque des manoirs à nombreux pignons, mais pas nécessairement pour le meilleur. Pourtant, Oates nous assure que même dans un monde où tout s'achètera à crédit, il restera toujours des choses que la nuit parviendra à transfigurer.

Les citations ci-dessus proviennent de EDickinsonRépliLuxe, dans Folles Nuits, traduit par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2011 (Wild Nights!, 2008)

*Folles nuits - Folles nuits!
Si j''étais avec toi
De Folles nuits seraient
Notre volupté!

Futiles - les Vents -
Pour un Cœur au havre -
Adieu Compas -
Adieu Carte!

Voguer dans l'Éden -
Ah - la Mer!
Si je pouvais cette nuit - jeter l'ancre -
En toi!
Traduction des vers d’Emily Dickinson par Claire Malroux (Y aura-t-il pour de vrai un matin, José Corti, 2008)

 

Pour illustrer ce billet:
le portrait de quelqu'un qui ressemble un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle; c'est le portrait, daté de 1846, d'une dame de l'Ancien Monde peint par Barend Cornelis Koekkoek (1803-1862)… mais on imagine assez bien les créatifs chargés d'illustrer un dépliant pour vendre EDickinsonRépliLuxe mixant cette image avec la seule photo authentifiée d'Emily pour obtenir quelque chose de plus sexy: c'est ça l'art de la vente…) 

 

dimanche 30 mai 2021

Où il est question de procédures éthiques et de cobayes étiques

 

Ce matin vers l'aube, conversation animée avec une de mes nouvelles connaissances nocturnes, une strongwoman de fête foraine (son visage et son physique puissant me rappellent un des modèles de Toulouse-Lautrec, une artiste de cirque, je crois, dont il a laissé un portrait et plusieurs esquisses). Posément (mais on sent en elle une colère contenue) elle me donne les détails d'une expérience récente: on a testé sur différents animaux de laboratoire une molécule qui inhibe le processus d'assimilation de certains aliments. Privés de la possibilité de digérer des produits qui constituaient l'essentiel de leur alimentation, certains des sujets des tests sont morts de malnutrition.
Pendant qu'elle me parle, je me concentre sur ma tâche: je débite, en tranches aussi fines que possible, du lard fumé. Le bloc, qui sort du frigo, est un peu dur, j'ai du mal à obtenir des tranches régulières, j'espère que la cuisson les attendrira. Ce que le récit m'inspire, c'est un vague soulagement (je ne l'exprime pas, je pressens que ça agacerait mon interlocutrice): heureusement, me dis-je, qu'on ne fait les tests médicaux que sur des animaux, jamais sur des humains, ce serait contraire à toute éthique.
Bordel à nouilles, je me demande d'où sortent les drôles d'idées qui me viennent parfois en rêve. 

 

lundi 17 mai 2021

Pour écouter Tillie Walden

 Je trouve dans ma boite à mails un courrier du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis… un de plus… ils sont bavards en Seine-Saint-Denis… je ne me presse pas trop de l'ouvrir… qu'est-ce qu'ils ont trouvé cette fois? Fichtrebleu! ça parle de Tillie Walden! qu'est-ce que ça dit?

"Une classe du lycée Maurice Ravel à Paris a eu la chance de rencontrer la bédéiste Tillie Walden, récompensée d’un Eisner Award pour son dernier ouvrage Sur la route de West (Gallimard BD). Un événement organisé dans le cadre du dernier Salon, avec le soutien de l'Ambassade des États-Unis d'Amérique en France."

… et voilà que je réalise qu'il y a longtemps, très longtemps, trop longtemps que je remets à plus tard de vous parler de Tillie Walden. J'ai commencé (il y a cinq ans déjà!) par lire en ligne On a Sunbeam…  quand il a été publié en français sous le titre Dans un rayon de soleil, je me suis précipité dessus (ça, c'était il y a trois ans): je peux vous assurer que sur écran ou sur papier, en anglais ou en français, c'est toujours aussi bon!
En attendant que je trouve le temps de vous écrire un billet qui rende justice au talent de Tillie Walden (il faut parfois choisir: lire des livres ou écrire des billets dessus), allez donc l'écouter  (sur kibookin ou sur youtube) répondre aux questions des élèves du  lycée Ravel, elle leur dit tout! Et vous pouvez aussi chercher son dernier livre paru en français, Sur la route de West: c'est pas compliqué à trouver, c'est chez Gallimard BD! 

 

vendredi 14 mai 2021

À quoi ressemble une foule sans masques?

 

Se peut-il que nous l'ayons oublié? Nous allons bientôt pouvoir confronter nos souvenirs avec la réalité.

Si vous avez vraiment envie de les voir de plus près, cliquez!


 


Louis-Léopold Boilly   (1761-1845)

"Réunion de trente-cinq têtes d 'expression"

mardi 11 mai 2021

Histoire avec un cadeau dedans

 

L'histoire de la poupée de Kafka a intrigué beaucoup de gens. À tel point que certains ont écrit à Snopes - vous savez, le site de fact-checking - pour leur demander de la fact-chéquer. Diagnostic de Snopes: unproved.
Les gens de Snopes ont pris la chose au sérieux, et ils ont fait des recherches (sur le net évidemment, where else?) - sans rencontrer de difficultés majeures: si vous décidez de faire ces recherches par vous-même, ça vous prendra un quart d'heure. Vous apprendrez même que l'histoire est mentionnée dans un livre de Paul Auster: ça vous intéressera si comme moi vous aimez bien Paul Auster, sans pour autant avoir encore lu tout ce qu'il a écrit.

The vignette has enjoyed waves of popularity on social media in recent years and saw a resurgence in February and March 2021, prompting inquiries from Snopes readers. One especially influential iteration of it came in October 2011, when the psychoanalyst and writer May Benatar recalled the story in a column for HuffPost. That piece appears to have been the original written source of the wording of the final, touching message from Kafka: “Everything you love will probably be lost, but in the end, love will return in another way.”
Paul Auster included the doll story in his 2005 novel “The Brooklyn Follies,” and it inspired the March 2021 graphic novel “Kafka and the Doll” by Larissa Theule and Rebecca Green

Ils soulignent, notamment, que seules deux des sources de l'histoire rapportent un témoignage "de première main", toutes les autres étant des fictions dérivées de celles-ci:

... a “simple, perfect and true Kafka story,” which  [Dora] Diamant had originally relayed in person to Marthe Robert, a French Kafka translator, in the early 1950s […] ... according to the Irish-American Kafka scholar and translator Mark Harman, Diamant told a slightly different version to Max Brod...

Pour ma part, je ne mets pas en doute la fidélité des souvenirs de Dora Diamant; pourquoi le ferais-je? À votre avis, si je résumais devant deux personnes différentes à quelques années d'intervalle un échange de lettres que j'ai eu en 1985 avec… (peu importe, ça ne vous regarde pas), croyez-vous que je le ferais deux fois de la même façon?

Ce qui m'agace, c'est qu'il y ait tant de gens qui se soient cru permis - sans doute même s'y sont-ils senti obligés, tant est forte autour de nous la pression pour faire entrer les fictions dans des normes (celles dictées par, disons, pour faire court, "la société du spectacle") - d'enjoliver l'histoire, de lui trouver une fin bien conclusive
(on a retrouvé la petite fille soixante ans après:
elle allait bien, merci de demander
)
et, de surcroît, moralisante
(il y avait un papier caché dans la poupée,
paré de toute l'autorité
d'un message de l'au-delà!
).
Bref, une Hollywood Ending.

Une chose pourtant est sûre:
ce n'était pas son truc, à Kafka, les Hollywood Endings.
Kafka n'écrivait ni pour Fox, ni pour HBO, ni pour Netflix, et s'il a écrit Amerika, ce n'était pas dans l'espoir qu'il soit un jour adapté sur le Disney Channel.

Dan MacGuill, le fact-checker qui signe l'article de Snopes, choisit de laisser le mot de la fin (et je trouve ce choix singulièrement approprié) à un personnage de fiction: 

Tom Glass, the character who tells the tale in Paul Auster’s novel “The Brooklyn Follies”, describes the profound effect of the fake letters on the girl:
    "By that point, of course, the girl no longer misses the doll. Kafka has given her something else instead, and by the time those three weeks are up, the letters have cured her of her unhappiness. She has the story, and when a person is lucky enough to live inside a story, to live inside an imaginary world, the pains of this world disappear. For as long as the story goes on, reality no longer exists."



samedi 8 mai 2021

Encore un rêve de blancheur

 

 Cette nuit, dans un livre posé bien à plat sur la table, j'examine attentivement des reproductions de dessins. Des frottis d'encre de Chine; comme le papier n'est pas parfaitement blanc et un peu poreux - sans doute un papier recyclé - et comme les noirs manquent un peu de profondeur, le soupçon me gagne, que la reproduction n'est sans doute pas parfaite, et que les originaux offrent sans doute plus de contrastes. La page de gauche se soulève un peu, je tends la main pour l'aplatir; c'est quand ma main ne rencontre rien que je me rends compte que je suis dans mon lit, en train de dormir, c'est si évident que je ne prends pas la peine d'ouvrir les yeux; nous sommes distraits à ce moment par un appel un peu plaintif venant de l'attelage. L'homme, la femme et le garçon tournent la tête, visiblement préoccupés, et, avec un peu de retard, je les imite; les chiens sont calmes, seul le chef de file, un grand husky presque blanc, a levé la tête et nous regarde d'un air anxieux, comme s'il voulait nous faire part de quelque nouvelle urgente; c'est sûrement lui qui a gémi.
Il n'est jamais prudent de rester trop longtemps à l'arrêt sur la banquise; il est temps que je me lève.

 

mercredi 5 mai 2021

Il peut le dire? Elle peut le dire!

 

Il n'y a pas tant de bonnes nouvelles ces temps-ci sur le front de l'épidémie, profitons de celle-là: Monsieur et Madame Larousse se sont mis d'accord: on a le droit de dire, au choix, le covid ou la covid, c'est officiel (notons que la cadémie française, quant à elle, avait cru bien faire l'an dernier en disant que la coronaviruse c'était une fille. Bon, la cadémie c'est une vieille dame, il faut la comprendre, elle a encore un peu de mal avec toutes ces histoires de gendres fluidifiés. En revanche, le Petit Robert, ce galopin à majuscules, soutient que le covid c'est un petit (puisque sans majuscule) garçon. Alors, allez savoir.).

 

dimanche 2 mai 2021

J'aime tant le travail que je voudrais que...

 

Comment, me demandez-vous, ai-je occupé le premier mai, un jour où évidemment, il n'était pas question de travailler? Entre autres choses, j'ai regardé le film de Radu Jude, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares (suggéré par L'Œil des Chats). Il est encore visible gratis pour peu de temps (jusqu'au 4) sur Arte TV; trouvez donc un moment pour y jeter un coup d'œil, il n'est pas mal du tout.  Le talent et la verve des acteurs, apportant un peu de rire et de gaieté  Et si vous n'avez pas le temps ces jours-ci, vous pourrez un autre jour, grâce à votre abonnement, le retrouver sur Mubi… 

samedi 24 avril 2021

Corona Heights dans un monde-miroir

 

Vous vous souvenez de Fritz Leiber… comment auriez-vous pu l'oublier? C'est à cause de lui que (dans des mondes alternatifs) vous vous êtes si souvent fondu dans l'ombre, cachant sous les plis de votre cape grise une dague en forme de griffe… que vous avez empli tant de tavernes de votre rire tonitruant, en balançant négligemment au bout d'un bras interminable votre hache à deux tranchants…  Fritz Leiber…  mais peut-être avez-vous oublié certaines choses le concernant?
Le Blog des Chats, fidèle à sa mission de sauvegarde mémorielle, a consacré cette semaine à Fritz Leiber, sous un angle particulier: inventorier les traces laissées dans l'Histoire par les Serpents et les Araignées… Lisez donc les billets de cette semaine, faites une pause, puis revenez au début: ce sera l'occasion de vérifier lesquels de vos souvenirs correspondent encore à une réalité soumise à des modifications permanentes.


 

lundi 19 avril 2021

Une comédie de masques

 

Ne croyez pas que, sitôt que je ferme les yeux, ce ne sont que films et séries qui se mettent à défiler devant. Cette nuit, je lisais une bande dessinée, comme font les gens de goût! Je me souvenais, à mon réveil, non seulement des dessins, mais de leur style; il me faisait penser à celui d'Alcatena, vous voyez de qui je parle? Ce n'est pas une grande star de la BD (du moins dans notre pays), mais sa manière est immédiatement reconnaissable.
L'histoire, c'était celle d'un jeune primate à problèmes: apparemment, c'était un mutant né sans poils dans un peuple de grands bipèdes velus, et il avait trouvé pour se fondre dans la masse une idée astucieuse: il s'était confectionné un costume complet d'anthropoïde, un épais matelas de poils qui dissimulait ce qui passait, dans ce peuple, pour des difformités - la BD ne le montrait jamais en entier au naturel (par des astuces de cadrage), mais on devinait que son apparence devait être proche de celle d'un humain "moderne". Il vivait, au sein des différentes tribus d'hominiens auxquelles il essayait de s'intégrer, des aventures qui mettaient parfois à mal son déguisement. Heureusement il rencontrait un protecteur, une massive créature à l'apparence de grand gorille, qui semblait en savoir plus que quiconque sur la nature et la destinée des hominiens. Dans l'épisode final, le "masque" du héros était mis définitivement hors d'usage; son mentor faisait alors un geste inattendu: il ôtait le sien, de masque (il en portait donc un? plot twist! on ne voyait pas tout de suite ce qu'il y avait dessous) et le tendait à son protégé. Le jeune homme s'en revêtait et partait pour de nouvelles aventures; le grand anthropoïde le regardait s'éloigner sans mot dire. C'est alors seulement, dans un unique dessin particulièrement soigné, qu'on découvrait les traits sans masque de ce deus ex machina: un visage humanoïde au profil étrangement allongé, rappelant un peu celui de ce pharaon Akhenaton, sur lequel la littérature populaire a produit tant d'écrits fantasmatiques. Et un récitatif final expliquait qu'après cela, ce personnage énigmatique avait choisi de faire modifier son apparence, d'abandonner la station debout en se faisant greffer des membres de quadrupède (se faisant greffer? il y avait donc quelque part un laboratoire plein de pièces de rechange, dont le récit, jusque là, ne nous avait jamais parlé?). Sous le récitatif, la dernière image le montrait sous sa nouvelle apparence, devenu une sorte de bison géant. Le texte, volontairement ambigu, suggérait que tout ceci s'insérait dans une expérience plus vaste, menée par… qui donc? des extraterrestres? encore un mystère!
Bref, la fin de l'épisode (le réveil!) laissait présager une suite.
Décidément, le scénariste des rêves use des mêmes trucs, des mêmes ficelles que tous les scénaristes.

 

 

vendredi 16 avril 2021

C'était qui, ce Topor?

Je suis né à l'Hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands nazis SS
Les Français cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais encor l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
De réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus
Cette période historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des staliniens et des bouddhistes
Des musulmans intégristes
Et de ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe.

Topor
(Un Beau Soir, Je Suis Né En Face De L'Abattoir


Que pourrait-on ajouter à ce résumé absolument parfait, sinon qu'en ce moment l'absence de Topor se fait cruellement sentir? Roland Topor, né à Paris, le 7 janvier 1938, et mort dans la même ville, le 16 avril 1997, est un illustrateur, dessinateur, peintre, écrivain, poète, metteur en scène, chansonnier, acteur et cinéaste français, nous apprend Wikipédia. On pourra sûrement en apprendre plus sur Wikipéchat (le jour où elle montrera le bout de son museau: pour le moment elle doit se cacher sous un meuble, cette bestiole), car "il y a bien trente-six sortes de chats, des p'tits, des gros, des angora, mais y'a qu'une Wikipé, c'est Wikipéchat".

mardi 13 avril 2021

En attendant le paon de jour

 

Lettre ouverte à l’Observer

Monsieur le Directeur,          


Aucun de vos lecteurs ne vous a-t-il signalé la rareté des papillons cette année? Dans cette région où habituellement ils abondent, je n’en ai vu aucun, à l’exception de quelques essaims de papilioninés. Depuis mars, je n’ai observé jusqu’à présent qu’un seul zygène, aucune æthère, très peu de thécles, une chélonie, aucun paon de jour, aucun catocale, pas même une cucullie argentée dans mon jardin qui, l’été dernier, était plein de papillons.
Je me demande si ce phénomène est général, et, dans l’affirmative, à quoi il est dû?

         M. Washbourn
     Pitchcombe, Glos.


Cette lettre, dont je ne peux absolument pas en aucune façon n'insistez pas vous garantir l'authenticité, est citée dans Marelle, de Julio Cortazar - vorace lecteur, comme vous le savez (je ne saurais vous dire s'il a fouillé avec méthode les archives de l'Observer, ou s'il en a trouvé un vieux numéro coincé dans un carton de bouquiniste entre deux numéros de l'Illustration)  mais aussi écrivain adepte d'un humour pince-sans-rire. Qu'il l'ait trouvée toute faite quelque part ou bricolée lui-même, la transcription de cette liste de papilionidés (ne pas confondre les papilionidés, qui sont une famille - nombreuse - de l'ordre des lépidoptères, avec les papilioninés, qui sont une sous-famille de cet ordre) a dû lui procurer un excellent moment de détente dans la composition ardue de Marelle.
Ma contribution au débat: moi non plus, je n'ai vu jusqu’à présent ni paon de jour, ni catocale ni cucullie argentée. On n'est qu'en avril, attendons avec confiance le joli mois de mai.
 

Julio Cortázar, Marelle, chapitre 146
(Rayuela, Emecé, 1963),
traduit de l’espagnol
par Laure Guille-Bataillon et Françoise Rosset,
Gallimard, 1966.
Du monde entier, Gallimard 1967 
 L'Imaginaire (n° 51), Gallimard 1979

dimanche 4 avril 2021

Les couleurs du temps

 

Surprise cette nuit: tous les extra-terrestres ont changé de couleurs!
Les petits jaunes sont devenus gris-mauve, les longs verts parme et pourpre… et non seulement cela, mais leurs couleurs sont devenues plus vives, plus profondes… chatoyantes (pardon pour ce cliché). Je me demande si c'est l'annonce d'un changement d'ère, d'une sorte de printemps galactique? Ou ma perception des couleurs qui évolue avec le temps qui passe?

 

 

jeudi 1 avril 2021

Florilegium scientificum

 

Il me semble qu'autrefois il y avait une sorte de coutume attachée au premier avril: on faisait des crêpes, ou quelque chose comme ça……
Ah non, ça me revient: on soumettait les nouvelles du jour à un fact-checking (on n'employait pas encore ce mot) particulièrement poussé. Pourquoi ce jour-là et pas un autre, me direz-vous?
Ma foi, sans doute que, comme pour les crêpes ou les galettes, ça n'aurait pas le même goût si on en faisait tous les jours… 


Alors, après les florilèges du capitaine Kidd, un autre florilège composé, il y a quelque temps, celui-ci, par Kwarkito (merci Kwarkito!):
«Mais revenons à ce qui se disait il y a à peine trois semaines : "Un jour, il pourra briguer l’agrégation d’immunologie", s’émerveillait le président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand. Deux semaines après un article très commenté de France-Inter, c’est le Parisien  qui, en amont du conseil de défense sanitaire de ce mercredi 24 février, relaie les louanges de la macronie sur l’étonnante expertise scientifique accumulée par le chef de l’Etat ces derniers mois. "Il va finir épidémiologiste", commentait déjà un ministre auprès de France-Inter début février, vantant sa décision de ne pas reconfiner le pays malgré la pression des experts sanitaires, et bien sûr sans consulter les institutions républicaines de la représentation citoyenne (Assemblée nationale, Sénat...). "Macron s’est tellement intéressé au Covid qu’il peut challenger les scientifiques", renchérissait un conseiller élyséen auprès de la radio publique.»
 

Un autre souvenir me revient: il y a quelques années de ça, il était possible de deviner, rien qu'en le lisant et sans regarder l'URL, si un titre d'article provenait du Gorafi ou d'un de ces journaux qu'on dit "sérieux".
Mais ça devient de plus en plus difficile.
Reconfinement – Le gouvernement se donne encore 8 jours pour savoir s’il aurait fallu faire quelque chose il y a 3 semaines
Honnêtement, cet article semble nettement moins farfelu que ceux mentionnés par Kwarkito, non?

 

Note ajoutée le 10/04: Vous allez bien rire: Frédéric Lordon, partant de la même constatation désabusée, la développe plus longuement et plus savamment (en appelant en renfort Gramsci et Kant, et en l'illustrant de maint exemple édifiant) dans un billet (07/03/21) du Monde Diplo.

dimanche 28 mars 2021

Trois

 

Ainsi donc ce mois de Mars, après avoir longtemps cherché, a trouvé, un peu dans le même esprit que son aîné Février, une astuce pour se signaler à notre attention: cette nuit, alors qu'il allait être deux heures... soudain, ce furent trois coups qui sonnèrent au clocher du village: la nuit avait rétréci d'une heure. Était-ce une tentative de la part de ce vaillant mois de trente et un jours pour se glisser, comme son frère, dans l'étroit corset de quatre semaines? Si c'est le cas, l'entreprise était hardie, même si un succès total était peu probable, et il convient de saluer cet effort.


Mois de 2021, n'en faites pas trop, tout de même, pour rester dans nos mémoires: voyez comment les mois de 2020 s'y sont pris (il y en a qu'en effet on ne risque pas d'oublier, mais pas toujours pour les meilleures raisons) et apprenez de leurs erreurs.

 

vendredi 26 mars 2021

Robert Walser tourne autour du pot



Mon compagnon, curieusement, s’installa chez moi sans mot dire.
De temps à autres, ses mains exprimaient quelque chose, au moyen de petits signes, qui avaient l’air de ressembler à un mot.
Lorsque je dis qu’il me semblait le connaître, j’exprime une impression étrange.
Étranges, les événements dont on rêve la nuit le sont habituellement à tous égards. Tout ce que l’on voit en rêve frise le comique, et il me parut bel et bien un peu comique, celui qui me faisait l’honneur d’être mon hôte, même si c’était juste en passant.
Quant à la maison, en tous cas, elle n’était qu’une apparition éphémère, car je voyais l’étrange dispositif architectural s’ouvrir tout en se refermant, apparaître tout en s’effaçant, je le voyais s’éloigner tout en se rapprochant.

À présent, nous nous trouvions tous les deux dans une chambre autour de laquelle s’étendait une autre chambre. En sorte que la pièce, comme amande dans sa coque, comme tableau dans son cadre, était sertie dans une autre pièce, ce qui était du meilleur effet.

Après coup, je tends à penser qu’en plus, il y avait des livres sur la table.

Est-ce que gribouiller, au fond, ce ne serait pas avant tout cela, tournailler ou errer sans cesse autour de l’essentiel, comme s’il pouvait y avoir quelque gourmandise à tourner autour du pot?
En écrivant, on repousse toujours le plus important, ce sur quoi on aimerait absolument mettre l’accent, et on ne cesse de parler ou d’écrire à propos de quelque chose de tout à fait secondaire.
Voilà tout ce que je savais: le visiteur qui avait trouvé le chemin jusqu’à moi était un écrivain de renom, ce qui n’avait rien d’étonnant, mais qui exerçait sur moi l’effet le plus singulier.
Était-il le pot autour duquel je tournais, ou bien étais-je moi-même ce pot, pour lui? Avait-il quelque chose à me dire, ou avais-je, moi, quelque chose de capital à lui dire?
C’est alors que je m’éveillai.


Est-ce que gribouiller, au fond,
ce ne serait pas, avant tout, cela?





(Prosen aus der berner Zeit 1921-1933), 
traduction de Marion Graf, 
 
Illustration: Robert Walser
en train de gribouiller, lui-même
gribouillé par son frère Karl Walser

mardi 23 mars 2021

The ballad of mutual dependency

 

Un article poignant dans le Guardian, signé Nick Cornwell. 

Qu'y a-t-il dans un nom? Je  ne crois pas nécessaire d'accompagner la mention de cet article d'un commentaire, ni même de vous expliquer qui en est l'auteur, pourquoi il a l'habitude de signer ses écrits d'un nom de plume,  Nick Harkaway, ni pourquoi il a signé celui-ci Nick Cornwell.

 

 

dimanche 21 mars 2021

Insérez ici (la légende de votre choix)

 

Sur Médiapart (section "les blogs") Charlie Wellecam publie une lettre ouverte à laquelle je ne vois rien à ajouter ou à retrancher. C'est plutôt réconfortant à un moment où tant de gens parlent pour ne rien dire. Dommage que le contenu de la lettre, lui, ne soit pas à proprement parler réconfortant. La perfection n'est pas de ce monde.