lundi 18 octobre 2021

Par une porte avec un miroir: Silvina Ocampo, Inventions du souvenir

 

— Y tenemos más miedo que usted, porque no sabíamos que vivíamos en un mundo raro y gracias a usted lo hemos descubierto.
— Et nous avons encore plus peur que vous, car nous ne savions pas que nous vivions dans un monde étrange, et nous venons de le découvrir grâce à vous.

Silvina Ocampo,
La tête de pierre (La cabeza de piedra),
dans Mémoires secrètes d’une poupée

 

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.


Silvina Ocampo avait déjà confié au papier les Mémoires secrètes d'une poupée. Mais elle avait encore beaucoup de secrets à écrire. Dans Inventions du souvenir, elle a écrit (en vers) les secrets d'une petite fille, que  Silvina Ocampo doit avoir bien connue, sûrement, pour qu'elles s'en soient confié autant l'une à l'autre, de secrets. En les lisant il arrive qu'on se demande "Mais… ce secret-là, c'est le secret de qui?", car parfois Silvina Ocampo en parlant de la petite fille dit "elle", parfois elle dit "je", et parfois elle dit "elle" et "je" dans la même phrase. Pourquoi? C'est un secret.
Voilà un exemple d'une de ces phrases où Silvina dit à la fois "elle" et "je":

Se rappelant les vicissitudes de la vie
elle m'avait dit un jour:
je suis arrivée à la conclusion que tous les moments
peuvent être mis profit,
particulièrement ceux qui nous semblent le plus inutiles :
le temps de la pauvreté,
le temps de la maladie,
le temps du désenchantement,
le temps  du dégoût,
le temps du regret.
Mais plus que tout autre le temps de la maladie,
qui semble plus irrémédiablement perdu.

Ça, ça ressemble plus à quelque chose qu'une grande fille dirait à une petite fille, qu'à quelque chose qu'une petite fille dirait à une grande fille, non? Inventions du souvenir, c'est un livre sur le partage des secrets: tout le monde sait qu'un secret c'est une chose qu'on ne peut pas dire à tout le monde, mais à certaines personnes, on peut. Par exemple Silvina et la petite fille, elles peuvent.

 "Comme The Prelude, Inventions du souvenir est composé de fragments écrits à différentes époques: les premiers remontent approximativement à 1960; les derniers à 1987. L'ordre des souvenirs n'obéit pas à une chronologie stricte mais possède une cohérence narrative secrète qui ne peut procéder que d'un talent poétique infaillible": Ernesto Montequin nous explique tout dans un avant-propos écrit dans le style sérieux des avant-propos (" afin de préciser les époques que recouvrent ces souvenirs et de pouvoir les situer dans les contextes où ils se sont déroulés, il convient d'avoir certains éléments présents à l'esprit…", vous voyez?); il se souvient parfaitement, Ernesto Montequin, il ne l'a pas inventé, que Silvina Ocampo est née le 28 juillet 1903 dans la maison située au 550, rue Viamonte.
Silvina Ocampo, elle, se souvient que

La maison de ses parents
communiquait avec celle de ses grand-tantes
par une porte avec un miroir…

Les notes rédigées par Anne Picard nous apprennent, elles, que "la fille de l'air, qu'on appelle aussi tillandsia, est une plante de la famille des broméliacées, elle se fixe sur des végétaux, des rochers, des arbres".
Tout ça ce ne sont pas des secrets, toutes ces informations peuvent se retrouver dans d'autres livres.
Mais le long poème en vers irréguliers  nous apprend des choses qui ne se trouvent  dans aucun autre livre, car qui pouvait s'en souvenir, sinon Silvina Ocampo et la petite fille?
Silvina Ocampo, par exemple, savait exactement à quels moments la petite fille a pleuré pour de vrai, et ce qui se passait ensuite.

Mais quand elle pleurait pour de vrai
Personne ne s'en apercevait.
"Tu es enrhumée?" lui demandait-on.

Pleurer pour de vrai sans que personne ne s'en inquiète.
Dire un gros mensonge et être félicité pour sa franchise.
Dire la vérité et être traitée de menteuse.
Frissonner de dégoût et entendre quelqu'un dire "Cette petite n'est pas assez couverte".
Ce sont des choses qui vous arrivent quand vous êtes petit. Petit, vous êtes entouré d'adultes qui pensent que s'ils vous caressent les cheveux vous vous direz forcément que tout va bien.
Tout ça, vous ne l'oubliez pas, tandis que vous pouvez oublier comment s'appelait un visiteur autour de qui tout le monde s'empressait; vous pouvez oublier le nom d'une personne, mais pas l'intonation de la voix de votre mère quand elle prononçait ce nom; oublier à quel moment vous avez quitté une ville pour une autre, à quoi ressemblaient la gare de départ et celle d'arrivée, mais pas quel parfum on sentait en entrant dans une pièce; comment était meublée une chambre, mais pas qu'il y avait un ange au-dessus du lit.

Mais avant de s'embarquer elle fit ses adieux à Palermo.
Elle ignorait qu'elle faisait ses adieux.
Au moment de faire nos adieux
Nous ne savons jamais que nous faisons nos adieux.

Les adieux, c'est une des choses qu'il faut que, plus tard, les souvenirs inventent.  

Les jours passent, même si ça n'en a pas l'air.

Lisez Silvina Ocampo, découvrez que nous vivons dans un monde étrange, et ayez peur.

Inventions du souvenir de Silvina Ocampo,
traduit de l’espagnol (Argentine)
et annoté par Anne Picard,
avant-propos et note sur l'édition par
Ernesto Montequin, 2021,
Editions Des Femmes /Antoinette Fouque.
ISBN 978 2 7210 0721 6
EAN 978 2721007216

 

Quelle jolie petite fille!
On dirait une poupée.

 

Image: Silvina Ocampo en 1908 "tous droits réservés"

samedi 16 octobre 2021

Fantômes muets et encombrants

Le propre des cachots encombrés de fantômes,
c'est qu'ils sont difficiles à désencombrer.

La date du 17 octobre semble vouée au désencombrement des cachots.


La Chine de l'après-révolution culturelle avait offert à Pa Kin (Ba Jin, 巴金) un cachot doré et orné d'une quantité de babioles, dorées également (présidence de l'association des écrivains chinois, vice-présidence de la Conférence consultative politique du peuple chinois, titre de Monument de la littérature chinoise) en contrepartie de l'actualisation - de la mise aux nouvelles normes, si vous préférez - de ses œuvres écrites avant 1949. Cette situation semblait devoir s'éterniser (son cent-unième anniversaire approchant, seuls des soins intensifs le maintenaient en vie, inconscient) quand, le 17 octobre 2005, il trouva une porte de sortie. Son statut de Monument de la littérature chinoise s'en trouva confirmé, et il ne fut plus considéré comme encombrant.

Peut-être en avez-vous entendu parler: chez nous en France, c'est aussi un 17 octobre (le 17 octobre 1961), que fut testé un procédé expérimental pour apporter une solution - préventive, celle-ci - à l'encombrement des lieux de privation de liberté comme on dit à présent, des centres d'internement comme on disait alors (cachots, c'est un mot qu'on n'emploie plus depuis longtemps dans la conversation polie). Ce procédé ne fut cependant jamais validé par les autorités compétentes, les statisticiens n'ayant pu se mettre d'accord sur le chiffrage des résultats de l'expérience.


 

 

vendredi 15 octobre 2021

Noir et sans sucre? Non, noir et social

Vous ne savez pas quoi faire ce week-end?

Que diriez-vous d'aller à Besançon?
Vous n'avez à perdre que vos chaînes.

 

dimanche 10 octobre 2021

Mots-clés


"Bientôt son Journal de bord, sur Livre de bord!"
C'est la dernière chose que j'ai pu lire sur le site web que je parcourais en rêve (une de mes activités oniriques récurrentes).
Le journal de qui? Et c'est quoi "Livre de bord"?
Auparavant, toujours dans ce rêve, j'avais fait une recherche (sur l'internet des rêves) avec comme mot-clé "Histoire de Paris". Je me demande comment cette recherche m'avait amené là.

jeudi 7 octobre 2021

A la renverse

  J'ai assisté l'autre jour à une scène bien curieuse, une sorte de combat à front renversé, chez des amis: l'un d'eux (né avant-guerre) qui a l'habitude de critiquer tout (et un peu n'importe quoi) sans prendre de gants (et parfois n'importe comment), en qui je voyais donc un parfait candidat pour la défense de thèses complotistes, défendait mordicus la vaccination.
L'autre (un "millenial"), esprit critique aussi, mais - à ce qu'il m'avait toujours semblé -  plus fin, plus subtil, plus ouvert et surtout plus diplomate, affirmait haut et fort (je ne l'avais jamais vu s'opposer à son aîné, sur aucun sujet, avec autant de virulence) son intention de ne pas se faire vacciner, du moins jusqu'à ce qu'il ait "trouvé sur internet des informations plus fiables que celles que donnent les media".
J'étais bien perplexe. Moi qui balance entre deux âges, j'avais un peu envie de dire au jeunot qu'on a beaucoup plus de chances de trouver sur internet des informations moins fiables que celles des media, que le contraire; je me suis abstenu, sachant qu'il pourrait facilement démontrer que sa familiarité avec internet était bien plus grande que la mienne. J'avais en même temps envie de dire à l'autre qu'on peut aussi opposer des objections solides à la "feuille de route" que nous présente notre cher gouvernement mais… bref, je me suis abstenu aussi. Entre l'arbre et l'écorce, il n'est pas bon de mettre le doigt, n'est-ce pas?

Surprise! voilà que, feuilletant les dernières pages ajoutées à son Journal par ce vieux ronchon de Harry Morgan je tombe sur...  vous connaissez, bien sûr, Harry Morgan comme un des meilleurs analystes, historiens, exégètes…  bref spécialistes de la bande dessinée. La lecture de ses Principes des littératures dessinées est indispensable à tous ceux qui s'intéressent aux petites bêtes à grandes oreilles.  Sur différents aspects d'autres secteurs des cultures populaires  (cinéma, télévision,  pulpsserials… ), il donne volontiers son avis, parfois un peu strident, mais toujours appuyé sur une argumentation bien construite. Et le vieux ronchon a souvent raison, son seul tort étant d'exposer ses constructions logiques sans failles dans son dialecte de vieux ronchon (et à l'occasion d'y interpoler à contre-temps ses obsessions personnelles de vieux ronchon, qui le font passer pour plus réac qu'il n'est). 

Citons-le:

Manifestations contre la généralisation du «passe sanitaire». Il y a là une leçon politique. La désinformation génère la défiance. Or la gestion de la pandémie a confirmé que les autorités recouraient systématiquement à la tromperie, sans aucun souci des conséquences. Il s’agit d’affirmer aujourd’hui ce qui paraît le plus expédient, quitte à affirmer le contraire demain: le virus ne circule pas en France, il n’y a pas de pénurie de masques, qui d’ailleurs ne servent à rien; on ne fermera pas les écoles, on n’arrêtera pas la vie; après quoi on impose le masque, on impose non le couvre-feu mais les arrêts domiciliaires, le confinement; il n’y aura pas de vaccination obligatoire pour telle ou telle catégorie; il n’y aura pas d’extension du passe sanitaire; après quoi on annonce la décision exactement inverse. On pourrait tout résumer par ce trait: dans «réglementeur», il y a «menteur». Il était impossible de démontrer de façon plus éclatante aux populations qu’on ne pouvait accorder aucun crédit à la parole institutionnelle, triplement marquée par le mépris, la bêtise et la duplicité.
En pareil cas, ce ne sont pas les modérés, les raisonnables, qui l’emportent. Le peuple auquel on a fait injure, excédé à la fin, se jette dans les bras des lunatiques et des conspirateurs. On a, de cette façon, l’assurance que tout le monde divague. Les comploteurs qui «refusent d’être des cobayes» testent les théories qu’ils sont allé dénicher sur la Toile. En face, le politique et les médias s’enferrent: le virus présenté comme saisonnier, la vaccination censée permettre la reprise de «la vie d’avant», l’appel au civisme. Compte tenu de la contagiosité des variants  –  le variant delta est aussi contagieux que la varicelle  – la vaccination n’amènera pas d’immunité collective (et le vaccin ne permettra donc pas la reprise d’une «vie normale»). Le vaccin freine l’infection, il ne l’empêche pas. «La majorité de la population planétaire, même vaccinée, sera infectée par le virus, vraisemblablement plus d’une fois», écrit François Balloux de University College, Londres. Le vaccin diminue la transmission, il ne l’empêche pas: vacciné, on contaminera toujours les autres, même si ce sera dans une proportion moindre. En revanche, les vaccins permettent d’éviter les formes sévères de la maladie. En somme, on se vaccine pour se protéger soi-même. Or cette explication est trop compliquée pour le binarisme du discours public, et elle heurte de front son moralisme.
[…]
Le plus fort est que les instruits, les aisés, sont prisonniers des mensonges ni plus ni moins que les gens qui «ont fait des recherches sur internet», puisque, trop confiants dans le discours médiatique, ces vertueux, ces adaptés, ces vaccinés, pensent que les restrictions sont dues au refus de se vacciner des autres, des comploteurs (encore une fois, les restrictions sont dues à la contagiosité ravageuse du variant delta, contre laquelle le vaccin ne protège pas). Et les aisés se radicalisent contre la plèbe. On arrive donc à une franche rupture, comme aux États-Unis, entre les élites woke et la population des «déplorables»  (Il n’est pas certain du reste que le pouvoir trouve à redire à pareille situation. Je crois plutôt qu’il y voit l’occasion de recruter et de mobiliser).

Hé bien, voilà ce que j'aurais pu dire à mes deux amis, si j'aurais causé aussi bien que comme Harry Morgan. Mais je me demande si je n'ai pas aussi bien fait de me taire: ce n'était sans doute pas ce qu'ils avaient - ni l'un, ni l'autre - envie d'entendre. 

 

Citation de Harry Morgan donnée à titre d'exemple et d'illustration.


lundi 4 octobre 2021

Mourir innocent

 Venue de quelque part dans les profondeurs de la radio, une des voix interchangeables qui ânonnent les nouvelles résume ainsi le changement apporté par la mort de Bernard Tapie à sa situation judiciaire: "le jugement de son procès en cours n'ayant pas été rendu, Tapie est mort innocent". Savoureux, encore qu'un peu morbide, n'est-ce pas?
À l'heure qu'il est, le rire de Bernard Tapie, que ces dernières années, on n'avait plus entendu que fêlé, chevrotant, réduit par la maladie à un simple murmure, doit éveiller, plus tonitruant que jamais, les échos des voûtes de l'Hadès, et soulever des vagues sur le Styx… tant le tapage fait par les papelarderies hypocrites qui ont accueilli sa mort éclipse celui, pas mangé des vers non plus mais malgré tout plus mesuré, qui avait salué celle de Chirac!
Morts innocents aussi, ni plus ni moins que Tapie,
ceux du mois de Septembre.
Tout le monde (la liste serait trop longue), ce Septembre-ci, a rendu hommage à Jean-Paul Belmondo: moi-même, je vous en fais la confidence, j'ai essayé, devant mon miroir, d'approcher, dans la mesure de mes moyens, la nonchalance de dandy avec laquelle il se recoiffait de son feutre dans le mémorable dernier plan du Doulos. Pauvre hommage: on fait ce qu'on peut.
Belmondo, en voilà un qui savait faire le mort élégamment.
Dans leur coin - presque seuls - Éric Chevillard rendit hommage à Bruno Roy, et Jérôme Leroy à Roland Jaccard: à défunts discrets, hommages dépourvus de boursouflure. Je ne vais pas laisser Septembre s'éloigner sans vous rappeler que le mois passé vit une disparition encore plus discrète: celle d'Henriette Valium, en vous montrant une de ses œuvres (relativement) récentes, judicieusement intitulée: 

Last Moments.



Au revoir Septembre, à la prochaine.


Image © Henriette Valium


samedi 18 septembre 2021

On ressent tous la même chose

 Vous savez, ce n'est pas parce que L'École des Loisirs n'a plus rien publié depuis longtemps sur les enquêtes de Bobby Potemkine qu'on peut en conclure que Bobby Potemkine a disparu. Quand on enquête, surtout sur des affaires bizarres, il ne faut pas se hâter de sauter aux conclusions. Bobby Potemkine vous le dirait s'il était là. Bon, d'accord, il n'est pas là: ça ne veut pas dire qu'il n'est nulle part. L'hypothèse que j'étudie actuellement (quand on enquête sur des affaires bizarres, il vaut mieux passer du temps sur des hypothèses que sur des conclusions) c'est que Bobby Potemkine doit être ailleurs, peut-être en train, une fois de plus, de se faire des amis bizarres (quand on enquête sur des affaires bizarres, ce sont des choses qui arrivent).

Ne t'inquiète pas, Numéro Huit, a dit Mimi Yourakane en me tendant une tasse de thé. Les odeurs ont leur importance, mais on n'est pas dans une histoire d'odeurs, pour l'instant. Je sais ce qui te met en souci. Des souvenirs bizarres, des trous de mémoire, des gens qui s'en vont pour toujours, l'ambiance qui change. On est tous touchés de la même manière. On ressent tous la même chose.
- Et ça vient de quoi? ai-je demandé.
- À mon avis, c'est parce que notre monde est en train de disparaître.
- Il va être rayé de la carte?
- Oui et non. Le Fouillis va s'étendre partout et le remplacer. Bientôt, on habitera tous soit dans le Fouillis, soit sur la Lune.
Je ne savais pas comment réagir à ce qu'elle me disait, alors j'ai fait un sourire un peu triste.
- Bientôt, on sera ailleurs, a poursuivi Mimi Yourakane.
- Et vous le regretterez?
- Non, a dit Mimi Yourakane. Il ne faut jamais regretter d'être ailleurs.

Manuela Draeger, La course au kwak,
2004, L'École des loisirs,

ISBN 978-2-211-09437-5


Au fait, vous avez vu qu'Antoine Volodine vient de publier un nouveau livre qui s'appelle Les filles de Monroe?  Et que Frères sorcières est sorti en poche?     C'est bon à savoir, non?

 

mercredi 15 septembre 2021

Penchons-nous sur l'œuvre de Kirkinue Apokalips

 Fin de rêve, pas encore tout à fait éveillé mais presque.
Dans le demi-sommeil qui suit le rêve, m'apparaît une image qui emplit tout l'écran de l'intérieur de ma tête: une aquarelle représentant un coin du désert d'Arizona (tel qu'il apparaît dans les rêves).
L'image est signée, d'une écriture appliquée, en grosses lettres noires, et je peux lire distinctement le nom de l'artiste:
"Kirkinue Apokalips".


Pas de lien pour cette fois, ni de date de copyright;
les informations sur l'œuvre de Kirkinue Apokalips
ne sont disponibles que dans les rêves.


dimanche 12 septembre 2021

Monstrous dose of reality, massive dose of disconnect

 Edwin Turner citait samedi 11 sur son blog Biblioklept ce texte de Susan Sontag, qui, à l'époque de sa publication, ne lui a pas valu que des amis:

Monstrous dose of reality | Susan Sontag on 9/11
Posted on September 11, 2021 by Biblioklept    
    The disconnect between last Tuesday’s monstrous dose of reality and the self-righteous drivel and outright deceptions being peddled by public figures and TV commentators is startling, depressing. The voices licensed to follow the event seem to have joined together in a campaign to infantilize the public. Where is the acknowledgment that this was not a “cowardly” attack on “civilization” or “liberty” or “humanity” or “the free world” but an attack on the world’s self-proclaimed superpower, undertaken as a consequence of specific American alliances and actions? How many citizens are aware of the ongoing American bombing of Iraq? And if the word “cowardly” is to be used, it might be more aptly applied to those who kill from beyond the range of retaliation, high in the sky, than to those willing to die themselves in order to kill others. In the matter of courage (a morally neutral virtue): whatever may be said of the perpetrators of Tuesday’s slaughter, they were not cowards.
From The New Yorker’sTalk of the Town,” published 14 Sept. 2001.

La lucidité de Susan Sontag au sujet des attentats du 11 septembre ne semble pas avoir été, à l'époque, la chose au monde la mieux partagée (l'est-elle devenue à présent? hum). Je me souviens avoir publié, le 11 septembre 2002, au premier anniversaire de la chute des tours, sur un forum de discussion, fréquenté majoritairement par des Américains, auquel j'étais inscrit à l'époque, ce texte de Baudelaire (assorti d'une traduction en anglais de mon cru, qu'il vaut mieux que je vous épargne):

Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre. Des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. – fissures. Lézardes, humidité provenant d’un réservoir situé près du ciel. – Comment avertir les gens, les nations? Avertissons à l’oreille les plus intelligents.
Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. – Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés.
– Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir.


Je l'avais fait avec appréhension, m'attendant, face à cette publication dont l'intention me paraissait limpide (suggérer que bien longtemps avant de s'effondrer, les tours, monuments dédiés à une entreprise impériale vouée, dans toutes les hypothèses, à mal finir, étaient déjà fissurées), à des réactions de surprise, de colère, d'indignation.
Il n'y en eut aucune de cette sorte.
L'intention qui m'avait paru limpide était demeurée opaque à tous les utilisateurs du forum (tous grands amateurs de polémiques, si le choix de la date de cette publication leur avait paru inopportun, ils me l'auraient fait savoir sans mâcher leurs mots). Mais non. Quelques-uns d'entre eux, au contraire, me félicitèrent… d'avoir attiré leur attention sur un texte peu connu de Baudelaire.

 

mercredi 1 septembre 2021

Driiiiiiiiing!

 

En Septembre, il se passe quoi? 

Ah, déjà une bonne réponse (c'est bien, il y en a qui suivent): la rentrée!
La rentrée sera, cette année, euh… un peu compliquée.
Raison de plus pour bien la préparer: prenez exemple sur ces deux élèves,
Li-An et Boulet qui ont commencé leurs préparatifs à l'avance:
Li-An en rangeant son pupitre et en faisant de la place pour tous les crayons neufs et les rames de papier dont il aura besoin en octobre (on lui a déjà donné le programme pour octobre);
Boulet en mettant en ordre ses notes de l'année dernière (il les a déjà bien potassées, et il donne ici des conclusions intéressantes) et en en faisant des polycops pour distribuer à tous ses copains: ça rendra service à tout le monde, aux redoublants comme à ceux qui passent!
Et pour rendre ça un peu plus ludique ils vous invitent à venir leur donner un coup de main! Ludique, ça le sera au point qu'il y aura des chips et du Champomy des images à gagner! Pas la peine que je les poste ici, ces images: vous pourrez en voir tout plein ici et .


Quand vous bouclerez votre cartable, demandez à votre papa et à votre maman de vous donner un peu de sous, ils se montreront compréhensifs quand vous leur direz que c'est pour les imprévus de la rentrée (ils connaissent ça).

mardi 31 août 2021

Never call me your drummer again

Il arrive un moment où nous nous apercevons
que nous connaissons plus de morts que de vivants.  
François Truffaut

 

Charlie Watts 1941-2021

Ainsi finit le mois d'Août.
On en connu de meilleurs.
Mais, consolons-nous: 

on en connaîtra de pires.

dimanche 22 août 2021

Un acte officiel


"Le contrat avec Bentley est signé le 22 août 1836: c'est en quelque sorte l'acte de naissance officiel d'Olivier Twist".

- L'enfant qu'on avait à moitié baptisé sous le nom d'Olivier Twist, il a neuf ans aujourd'hui.
- Le chéri! fit Mme Mann, en se frottant l'œil gauche pour le rougir avec le coin de son tablier.
_ Et malgré une offre de récompense de dix livres; même qu'elle avait été ensuite portée à vingt. Malgré les efforts les plus prodigieux, et, comme qui dirait, les plus surnaturels de la part de notre commune - dit Bumble - on n'a jamais pu découvrir qui est son père, ni quel était le nom de sa mère, ni sa situation de fortune ou de famille.
Mme Mann leva les bras, de stupeur; mais elle ajouta, après un instant de réflexion:
- Alors, comment que ça se fait qu'il ait un nom quand même?
L'appariteur se rengorgea, avec beaucoup de fierté, et dit: C'est moi qui l'a inventé.
- Vous, monsieur Bumble!
- Moi-même, madame Mann. Nous, on nomme nos enfants trouvés par ordre alphabétique. Le dernier, c'était un S: Swubble, que je l'ai appelé. Le prochain qui viendra, ce sera Unwin, et celui d'après Vilkins. J'ai des noms tout prêts jusqu'à la fin de l'alphabet, et de quoi recommencer encore d'un bout à l'autre quand on arrivera à Z.
- Ma parole, vous êtes un véritable homme de lettres, monsieur! dit madame Mann.
- Ma foi, ma foi, dit l'appariteur, manifestement enchanté de ce compliment, c'est bien possible. C'est bien possible, madame Mann.



Charles Dickens, Les aventures d'Olivier Twist,
traduction de Sylvère Monod,
Garnier 1957

 

Si quelqu'un méritait bien d'être appelé un véritable homme de lettres, c'est Charles Dickens: regardez tous les noms qu'il a inventés!

Bayham Badger
Cornelia Blimber
Mister Brownlow
Mister Bucket
Mister Bumble
Charles Cheeryble
Anne Chickenstalker
Canon Crisparkle
Bentley Drummle
Affery Flintwinch
Anthony Jeddler
Caroline “Caddy” Jellyby
Alfred Jingle
Abel Magwich
Charity Pecksniff
Clara Peggotty
Betsy Prig
Betsy Quilp
Barnaby Rudge
Cleopatra Skewton
Augustus Snodgrass
Adolphus Tetterby
Betsey Trotwood


Bon, parfois il les a empruntés à des gens qui existaient pour de vrai, il le confia lui-même, parmi d'autres souvenirs, à son premier biographe, John Forster:

Mon travail consistait à couvrir les pots de cirage, d'abord avec une feuille de papier huilé, puis avec une feuille de papier bleu; ensuite, lisser le papier et couper ce qui dépassait tout autour, bien net, pour qu'il ait l'air aussi chic qu'un pot de pommade de chez l'apothicaire. Quand un certain nombre de grosses de ces pots étaient bouchées à la perfection, je devais coller par-dessus des étiquettes imprimées, puis recommencer avec autant d'autres pots.
Dans ce sous-sol, deux ou trois autres garçons étaient affectés à la même tâche que moi, pour le même tarif. Au matin de mon premier lundi, l'un d'eux, avec un tablier loqueteux et un chapeau de papier, vint me montrer les tours de main pour enrouler la ficelle et pour serrer le nœud. Son nom était Bob Fagin, et bien plus tard je pris la liberté d'utiliser son patronyme, dans Oliver Twist.

My work was to cover the pots of paste-blacking; first with a piece of oil-paper, and then with a piece of blue paper; to tie them round with a string; and then to clip the paper close and neat, all round, until it looked as smart as a pot of ointment from an apothecary's shop. When a certain number of grosses of pots had attained this pitch of perfection, I was to paste on each a printed label, and then go on again with more pots. Two or three other boys were kept at similar duty down-stairs on similar wages. One of them came up, in a ragged apron and a paper cap, on the first Monday morning, to show me the trick of using the string and tying the knot. His name was Bob Fagin; and I took the liberty of using his name, long afterwards, in Oliver Twist.


Sois remercié, Bob Fagin au chapeau de papier, pour la transmission du tour de main qu'il fallut plus tard au petit Charles, pour coller sur ses personnages des étiquettes aussi seyantes que Bentley Drummle, Arthur Pickwick ou Anne Chickenstalker, contribuant à les rendre inoubliables!
 

Au fait: merci aussi Wikipedia, infatigable colleuse de petits bouts de papier!

mercredi 18 août 2021

L'ignorance du basilic

 

Je l'aime bien, ce petit livre d'Olivier Dubouclez,  Histoire du basilic. Vous avez déjà noté qu'on y parle de Sir Thomas Browne; on s'y intéresse à bien d'autres sujets, on va jusqu'à inviter le basilic à se regarder en face. 


"Me regarder en face? Si je le faisais,
ne serais-je pas jugé un peu présomptueux?"
se demande la créature.
 

Il ne s'agissait pas de lui pourtant, enfoui dans les profondeurs de la terre. Il s'agissait d'un être de fiction, d'une chimère qui lui avait peut-être emprunté certains traits, mais qui à bien y regarder n'entretenait aucun rapport avec les membres de son espèce. On disait qu'il était né d'un œuf de coq et qu'il avait un bec acéré. On disait aussi qu'il était couvert de plumes. On mettait en garde contre son regard injecté de sang. On ajoutait que ses griffes étaient plus tranchantes qu'une épée.
Ne possédant aucune image de lui-même, le basilic ignorait quelle part de vérité était contenue dans de telles descriptions.

Olivier Dubouclez, Histoire du basilic

Actes Sud, 2015

samedi 14 août 2021

Lys de Gueules sur Champ d'Argent

 

C'est une triste nouvelle (une de plus… ça commence à faire beaucoup) que nous apprend le blog Anniceris: la disparition d'un des plus sympathiques des auteurs de jeux de rôle, Steve Perrin. Phersv nous rappelle qu'il ne fut pas seulement un des créateurs du monde de Glorantha, mais aussi un des fondateurs de la Society for Creative Anachronism, une de ces inventions improbables qui prouvent que, si le monde tel qu'il est fonctionne plutôt mal, il est possible d'y introduire des vistemboirs construits de bric et de broc qui, eux, fonctionnent plutôt bien.  Être un des plus sympathiques représentants d'une corporation qui n'admet en son sein que des gens sympathiques, ça ne lui suffisait pas: il formait avec Luise Perenne un couple si beau qu'il semblait lui aussi presque improbable: qu'ils soient remerciés d'avoir prouvé qu'improbable n'est pas la même chose qu'impossible.
On ne peut que reprendre la conclusion du billet d'Anniceris: toutes nos pensées vont vers Luise.

 

 Après Grognardia, sur Advanced Designers and Dragons Shannon Applecline fait une rétrospective de la carrière de Steve Perrin, et le site de Chaosium revient en une série de six épisodes sur son rôle dans la genèse de RuneQuest (merci pour les liens à Imaginos).

samedi 7 août 2021

Une fameuse révolution, parmi d'autres aussi fameuses

 

Océanique est composé de nouvelles écrites entre 1989 et 2008. Yeyuka* a été écrite en 2004. La science-fiction, c'est ce qui se démode; est-il nécessaire d'énumérer toutes les anticipations que quelques années ont suffi à démoder? Les fictions de Greg Egan résistent mieux au temps, parce que, même si, dans des futurs proches ou lointains, nous ne colonisons jamais d'astéroïdes, même si nous n'avons jamais à déclarer à l'état-civil la naissance d'enfants artificiels, même si nous n'avons jamais à gérer d'épidémie comparable à celle de yeyuka*, la façon dont Egan a imaginé les réactions des humains à ces situations continuera à nous apprendre quelque chose.
Prendre en compte le facteur humain, c'est ce que Greg Egan réussit le mieux.

- Qu'est-ce qui t'a amené à la médecine? demandai-je à Iganga.
- Les attentes familiales. C'était ça ou le droit. La médecine m'a semblé moins arbitraire: rien dans le fonctionnement du corps ne peut être invalidé par un jugement en appel. Et toi?
- Je voulais participer à la révolution. Celle qui devait en finir avec toutes les maladies.
- Ah, cette fameuse révolution.
- Je me suis trompé de boulot, bien sûr. J'aurais dû faire de la biologie moléculaire.

Greg Egan, Yeyuka, dans Océanique

*Le yeyuka (ou faut-il dire la yeyuka?) qui donne son nom à une des nouvelles, c'est, vous l'avez deviné, une maladie toute neuve, pas encore inventée à l'heure où je vous parle: une maladie de science-fiction.


Greg Egan: Océanique (Oceanic, Orion/Gollancz, 2009),
traduit par Sylvie Denis, Francis Lustmann,
Quarante-Deux, Pierre K. Rey, Francis Valéry
2019 Le Bélial et Quarante-Deux
ISBN 9782 25315988 9

 

jeudi 5 août 2021

Soeur comme Franz Kafka

 

Cette nuit je suis la sœur de Kafka. Laquelle, me demandez-vous, il en avait trois? Seulement la sœur de Kafka, dans ce rêve je n'ai pas d'autre identité. Nous sommes en train d'emballer nos affaires personnelles, car nous nous préparons à quitter l'appartement dont nous avons été quelque temps locataires; nous devons rentrer au domicile familial, on nous a dit que notre père est malade et nous demande. "Tu sais, il t'aime beaucoup, il dit que tu es la couronne de sa tête", m'entends-je dire avec la voix de la sœur de Kafka. Franz ne dit rien, quelque conviction que sa sœur anonyme ait mise dans cette affirmation, lui ne semble pas entièrement convaincu. Le sol de la pièce presque sans meubles est encore encombré de petits objets qui n'ont pas trouvé de place dans les bagages, un plumier, un bougeoir, beaucoup de feuilles de papier, d'une boite en carton un peu cabossée se sont échappées des enveloppes vierges, le coffre - vide et renversé - d'une machine à coudre à l'ancienne met une note un peu incongrue. 


mardi 3 août 2021

Scarabées durs

 

Le billet précédent vous a-t-il donné des envies de scarabées d'or?
Laissez tranquilles les scarabées que vous croiserez dans vos promenades estivales à travers la campagne, ils ont assez de soucis avec les pesticides et autre chose à faire que vous conduire à des trésors.
Trouvez vos trésors vous-mêmes, ou mieux, fabriquez-les: comme ces artistes qui, de par le monde, se spécialisent en création d'insectes artificiels.

D. Allan Drummond (bronze)

D. Allan Drummond (bronze)

Dashi Namdakov
(bronze, émail, or, perles de verre)

Jordan Sprigg
(fer et bronze)

Julie-Alice-Chappell
(assemblage)

Richard Wilkinson (dessin)

Justin Gershenson-Gates
(assemblage)

Sasha Vinogradova
(émail sur laiton et verre)


Ou alors, rêvez-en.

dimanche 1 août 2021

Îles, trésors: scarabées d'or


Paul Auster:
When I was 9 or 10, my grandmother gave me a six-volume collection of books by Robert Louis Stevenson, which inspired me to start writing stories that began with scintillating sentences like this one: “In the year of our Lord 1751, I found myself staggering around blindly in a raging snowstorm, trying to make my way back to my ancestral home.”
 First book bought with my own money: “The Complete Tales and Poems of Edgar Allan Poe” (a Modern Library Giant) at age 10 or 11.


Quand j'eus 9 ou 10 ans, ma grand-mère m'offrit une collection (en six volumes) des romans de Robert Louis Stevenson, ce qui me poussa à me lancer dans la confection d'histoires au début desquelles scintillaient des phrases telles que: "En l'an de Notre Seigneur 1751, il m'advint qu'en route pour rejoindre ma demeure ancestrale, je me vis cerné par les tourbillons d'une sauvage tempête de neige…"
Premier livre que j'achetai tout seul avec mon argent: "Les contes et poèmes d'Edgar Allan Poe" (collection: Modern Library Giants) quand j'avais dix ans, peut-être onze.


Romain Gary:
Un autre de mes ouvrages favoris était L'île au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis.
L'image d'un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d'émeraudes et de turquoises - je ne sais pourquoi, les diamants ne m'ont jamais tenté - est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu'il suffit de bien chercher. J'espère encore, j'attends encore, je suis torturé par la certitude que c'est là, qu'il suffit de connaître la formule, le chemin, l'endroit.
Ce qu'une telle illusion peut réserver de déceptions et d'amertume, seuls les très vieux mangeurs d'étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n'ai jamais cessé d'être hanté par le pressentiment d'un secret merveilleux et j'ai toujours marché sur la terre avec l'impression de passer à côté d'un trésor enfoui.
Lorsque j'erre parfois sur les collines de San Francisco, Nob Hill, Russian Hill, Telegraph Hill, peu de gens soupçonnent que ce monsieur aux cheveux grisonnants est à la recherche d'un Sésame, ouvre-toi, que son sourire désabusé cache la nostalgie du maître-mot, qu'il croit au mystère, à un sens caché, à une formule, à une clé; je fouille longuement du regard le ciel et la terre, j'interroge, j'appelle et j'attends. Je sais naturellement dissimuler tout cela sous un air courtois et distant : je suis devenu prudent, je feins l'adulte, mais, secrètement, je guette toujours le scarabée d'or, et j'attends qu'un oiseau se pose sur mon épaule, pour me parler d'une voix humaine et me révéler enfin le pourquoi et le comment.

Gallimard 1960, édition définitive 1980

jeudi 29 juillet 2021

La complainte des mal-tués (David B: Le Mort Détective)

Le Mort Détective et la Fille aux Mille Poignards:
a match made in Heaven! (or is it perhaps Hell???)
  


Quand j'aurai du vent dans mon crâne,
Quand j'aurai du vert sur mes osses,
P't'êt' qu'on croira que je ricane,
Mais ce sera qu'une impression fosse.
Boris Vian


Si vous estimez avoir besoin d'une peau de nain (je ne veux pas savoir dans quel dessein), ce n'est pas vers le Mort Détective que je vous conseille de vous tourner: au mieux, il ne pourra que vous confirmer que toutes les peaux de nain disponibles ont été monopolisées par le Grand Vieillard (et, à cette idée, en dépit de son flegme de détective, il ne pourra dissimuler un rictus de dégoût).
Vous vous souvenez de l'anecdote selon laquelle Jean Ray, pressé par son éditeur de lui livrer des traductions des Aventures de Harry Dickson (le Sherlock Holmes américain!), se lassa au bout de quelques tentatives de lire les textes originaux qu'il trouvait insipides, et se lança, pour chaque fascicule, dans une improvisation débridée, à partir des illustrations de couverture (en chromolithographie! elles dataient de plus de quarante ans) de l'édition originale allemande, dont l'éditeur avait acheté les droits en lot en même temps que ceux des textes. Et Jean Ray ne craignait pas d'ajouter du grotesque au grotesque! C'est ainsi qu'une image représentant de façon banalement théâtrale la découverte (littérale) d'un cadavre dans un placard donna naissance à la saga du Mort en Habit, passe-murailles qui s'écriait triomphalement "Cric-croc!" en commettant les pires méfaits.
C'est à ce petit jeu que vous invite l'album
de David B. (ce n'est pas une BD "classique": c'est une collection d'images reliées, par un fil narratif un peu lâche, et surtout par un univers dans lequel on entrera tout de suite si on est déjà fan du Nain Jaune ou des Incidents de la Nuit: on n'est pas très loin, non plus, des Mystères de Harris Burdick) : un titre de chapitre, une image, un court extrait du chapitre que l'image est supposée illustrer, et laissez votre imagination galoper! À vous d'improviser, dans votre tête, pour combler les vides entre les images, les tirades grandiloquentes du Grand Vieillard, les sarcasmes de la Fille aux Mille Poignards, les répugnants bruits de succion émis par le Poulpe Géant et les ricanements de hyènes des adversaires improbables qui guettent le tout aussi improbable tandem de héros au détour de chaque page (attention en tournant les pages! ce livre mord!).
Cet album, vous l'avez compris, s'est échappé de la camisole de force dans laquelle on a coutume d'enfermer (juste par précaution) les albums de BD et les comics: c'est l'album qu'il vous faut si vous êtes en manque de David B. - il se faisait rare ces derniers temps (hé, Monsieur Dargaud, vous déciderez-vous un jour à lui demander la suite de la série Les Chercheurs de Trésors?).


Note pour les connaisseurs: David B. et s
es Incidents de la Nuit, tonton Alias en parle bien aussi.

David B.,  Le Mort Détective
L'association, Hors Collection, 2020
ISBN : 9782844147486

Image © David B. / L'Association

dimanche 18 juillet 2021

In illo tempore (les Grands Webcomics, la vie, et tout le reste)

 

Three Gods, one nymph, and one mortal woman enchanted to look like a nymph…  were about to unknowingly embark on separate but simultaneous journeys to the Mortal Realm. On any other occasion, such a mundane trip would be harmless and altogether unmemorable.
However, the combination of these specific individuals fated to cross paths on this particular day would prove to have disastrous results.
And one of these five souls would not be returning to Olympus.

Lore Olympus (épisode 166)



Sur l'Olympe, tout baigne dans le nectar et l'ambroisie: Arès, Dieu des triomphes et des carnages, joue gentiment avec le favori (un hamster) de l'adorable benjamin de sa compagne Aphrodite, sous le regard béat de celui-ci… Zeus et Héra ruminent, chacun de son côté: tout baigne, je vous dis…
Et pendant ce temps:

"Trois Dieux, une nymphe et une mortelle déguisée en nymphe par un puissant enchantement, sont sur le point de rendre, séparément mais simultanément, visite au Domaine des Mortels. En toute autre journée, ce n'eût été qu'un concours de circonstances tout à fait anodin, sans rien qui justifie qu'on en préserve la mémoire.
Et pourtant, les interactions qui se produiront entre ces cinq individus (
en grec: idiota) quand, ce jour d'entre les jours, leurs chemins se croiseront auront de désastreuses conséquences.
Et un des cinq ne retournera pas sur l'Olympe
."


C'est Rachel Smythe qui le dit, alors ça doit être vrai, non?

Thanatos, moissonneur des âmes attaché à sa routine quotidienne, pour qui une journée parmi les mortels ne saurait être qu'une journée comme les autres: qu'est-ce qui pourrait tourner mal? hein? tourner mal pour QUI?

Daphné, la nymphe qui croit encore qu'un flirt avec Apollon peut n'être qu'une bagatelle sans conséquences…

Psyché, la mortelle que les Parques dans leur insondable sagesse destinaient dès sa naissance à partager l'immortalité d'une certaine divinité dont le caractère un peu trop frivole avait besoin d'être tempéré (mais parfois, Dieux et mortels emmêlent sans même s'en apercevoir le fil des Parques, en trébuchant dessus; pas étonnant: c'est un fil invisible)…

Artémis, chasseresse solitaire dont le cœur déborde de sentiments contradictoires qu'elle ne sait comment exprimer…
 
Apollon, le Dieu qui inspire aux Sibylles des oracles qui ne sont jamais que, justement, euh… sibyllins… se pourrait-il qu'en mainte occasion, comme le premier venu des gros lourds de chez lourd, il dise et fasse n'importe quoi?

Ah… vous l'avez entendu vous aussi, le grincement du rouet des Parques? Vous vous dites que ça sent la fin de deuxième saison, pour ce passionnant feuilleton de mystère, de suspense (et de romance!) signé Rachel Smythe?

Si tout va bien (par précaution, faites une offrande de lait et de miel à Tyché, déesse qui n'a pas encore été mentionnée dans Lore Olympus, mais qui a peut-être son mot à dire dans tout ça, comme dans tout le reste) le gros volume qui regroupera les saisons 1 et 2 sera prêt à temps pour,  à la fin de l'année, se retrouver au pied d'un certain arbre… Transposer sur le papier une histoire comme celle que Rachel Smythe a si brillamment adaptée au format webtoon, se jouant de ses contraintes et de ses limites, et les transformant en points forts, cela veut dire affronter un nouveau bataillon de limites et de contraintes tout aussi traîtresses… comment Rachel (et sa fidèle équipe, car, ne l'oublions pas, c'est un travail qui a déjà fait appel à trop de collaboratrices pour que je puisse les citer toutes) s'en sortira-t-elle? (et après, on attend avec impatience la troisième saison, n'oublie pas, Rachel!)

Quant à l'adaptation en série animée… tenez, à la réflexion, faites une deuxième offrande de lait et de miel… 


vendredi 16 juillet 2021

Nimona niée

Ça ne peut pas être tous les jours fête, malheureusement.

Depuis des années, vous détestiez les gens qui dirigent* Disney™, et c'est bien normal, puisque ce sont des gens détestables, qui commettent des actes détestables au service d'une vision du monde détestable. Vous avez depuis février dernier une raison de plus de les détester, puisqu'ils ont ouvert la trappe sous les pieds de Patrick Osborne, de Noelle Stevenson et de tous les gens impliqués dans le projet d'adaptation de Nimona en film d'animation qui, nous disait-on en début d'année, aurait déjà été achevé "à 75%".  

Nimona.

Notre Nimona.

Une petite lueur d'espoir en mars: d'autres "gens" seraient intéressés par le rachat des projets de Blue Hour Studio...


Nimona, elle s'en sort toujours, pas vrai? Pas vrai?


 

* Je parle, bien sûr, des gens de tout en haut de la pile, puisque au contraire, parmi les gens qui triment dans les soutes pour enrichir Disney™, il y en a de très bien, qu'on aimerait serrer sur son cœur.

mercredi 14 juillet 2021

C'est la fête

 
Qu'est-ce qu'on fête le 14 juillet?
 
FetNat. 
 
Bonne fête à tous les FetNat!
 
 
 
 
  Flûte alors, on dirait que je n'ai pas pensé à souhaiter un bon anniversaire, le 10 juillet,  à Marcel Proust:  c'était pourtant un anniversaire à ne pas oublier, il a eu tout juste 150 ans!

dimanche 4 juillet 2021

Un ouvrage très complet

 
Cette nuit, je suis dans un taxi. Depuis un moment, je suis engagé dans une conversation animée avec le chauffeur du taxi: nous comparons nos souvenirs d'un vieux feuilleton de la RTF qui nous a, l'un et l'autre, marqués dans notre enfance; quelques-uns de ces souvenirs se contredisent.
Le chauffeur me dit avec assurance: "Pour vérifier ça, vous devriez lire THIERRY LA FRONDE: liste de tous les épisodes, c'est un ouvrage très complet."

Désolé, je ne peux vous donner ni l'auteur, ni l'éditeur, ni l'ISBN: les rêves sont comme ça.

 

mardi 29 juin 2021

Jusqu’à devenir le plus beau du monde

 

Y a-t-il quelque chose de plus affreux que de perdre quelque chose? Posséder quelque chose? Retrouver ce qu’on a perdu? Posséder à nouveau ce qu’on a perdu?
Tout, par moments, semble terrible mais, pour l’instant, il s’agit de la perte de quelque chose qui n’a aucune valeur: j’ai perdu un conte et c’est devenu si important que j’en oublie l’infinité de contes que j’ai déjà perdus. Perdre quelque chose c’est un peu comme prendre des vacances, à condition d’oublier l’inquiétude que cela provoque. Le plus terrible c’est  de sentir au cours de notre existence, où tout semble se répéter, qu’on est incapable de récrire un conte qu’on a perdu. Ce qui est perdu est inexorablement perdu, parce que la lumière qui entre par la fenêtre est autre, parce que la peine ou la joie de vivre est autre, parce que les gens que nous aimons et qui nous entourent sont autres, et, même si ce n’est pas le cas, parce que notre petite chienne est morte et que nous aurions pu trouver un autre mot pour la consoler,  parce que le désordre de la pièce où nous la regardons est autre, parce que le pain et le fruit qu’on nous apporte sont autres. Mais notre conte se modifie lui aussi dans notre mémoire jusqu’à devenir le plus beau du monde. Quelle nostalgie éveille en nous son souvenir! Comme paraissent fades, par comparaison, les contes des Mille et une nuits, les romans policiers de Chesterton, les nouvelles si subtiles de Stevenson, celles de Dino Buzzati, qui ne me plaisent pas toutes, et celles de Kafka. Non! Celles de Kafka ne cessent jamais d’être les plus belles du monde, elles pourraient rivaliser avec n’importe lequel de mes contes que j’aurais perdu dans un coffre magique qui accentue son mérite, comme certaines photographies où nous paraissons mieux que nous ne sommes, non parce que nous étions plus jeunes alors mais parce que nous n’avions pas encore pris la mauvaise habitude de nous ressembler à nous-même, par paresse, par une incroyable paresse, bien qu’on puisse croire que c’est volontairement et par convenance, car avoir de la personnalité est à la mode et nous suivons celle-ci involontairement, en galvaudant tant soit peu notre innocence. 

Silvina Ocampo, Du verre de toutes les couleurs,
dans Mémoires secrètes d’une poupée
(Y asì sucesivamente, 1987; Cornelia frente al espejo, 1988)
traduction de Françoise Rosset, Gallimard 1993

 

Tous les contes ne sont pas perdus!
Justement, Terri Windling nous en donne des nouvelles, ici.


 

jeudi 24 juin 2021

Les vacances

Ah, les vacances! Les Vacances! C'est une époque de l'année très spéciale, une époque où les murs qui séparent les mondes sont plus minces, où l'on peut partir au hasard, droit à travers prés et bois, et se retrouver dans une clairière qu'on ne retrouvera pas, quand on la cherchera, plus tard, même muni d'une carte et d'une boussole... Mais je souvenir de la clairière ne se perdra pas, lui, on le retrouvera intact, un autre été; intact, comme peut demeurer intact le souvenir plein de perroquets, de singes, d'une ville sans nom (mais une ville pleine de perroquets, de singes n'a pas vraiment besoin d'un nom, n'est-ce pas?)...


Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à Sophie de leur raconter son naufrage.

« J’étais bien petite, car j’avais à peine quatre ans, et j’avais tout oublié; mais à force de chercher à me rappeler,  je me suis souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d’adieu que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et ma tante d’Aubert.

CAMILLE.
Ton papa était parti, je crois ?

SOPHIE.
Il nous attendait à Paris. J’étais contente de partir, de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un vaisseau. Je n’en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j’aimais beaucoup Paul, et j’étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous n’y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en chemin de fer ; nous avons couché dans une auberge, à Rouen, je crois, et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui était pleine de perroquets, de singes. J’ai demandé à maman de m’en acheter un; elle n’a pas voulu.

Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me souviens seulement d’un excellent capitaine, qui était, à ce qu’il paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour Paul aussi; il nous disait qu’il nous aimait beaucoup, et que nous devrions bien rester avec lui, et le prendre pour notre papa. Il y avait aussi ce matelot que j’ai reconnu, et qu’on appelait le Normand ; je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout le monde l’appelait le Normand.

[...]
Depuis deux jours, il faisait un vent terrible; tout le monde avait l’air inquiet; ni le capitaine ni le Normand ne s’occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d’elle; ma tante d’Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j’entendis un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j’entendis des cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls, et nous montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine, et s’accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait l’air très agité; il donnait des ordres. J’entendis qu’on criait: Les chaloupes à la mer! Le capitaine nous vit. Il me saisit dans ses bras, m’embrassa, et me dit: « Pauvre petite, va avec ta maman. »

Puis il embrassa Paul, et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait pas le lâcher. « Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi près de vous. »

Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint me prendre dans ses bras, et qu’il cria : «Arrêtez arrêtez! la voici, je l’ai trouvée»... Il courait, et il voulut sauter avec moi dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il n’en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais : «Maman, maman, attendez-nous! »...  Papa restait là sans dire un mot. 

Il était si pâle que j’eus peur de lui. Il est toujours resté pâle depuis, et il me faisait peur quand il me regardait de son air triste. 

Je n’ai pas oublié les cris de ma pauvre maman et de ma tante d’Aubert quand la chaloupe est partie. J’entendais crier : « Sophie! Paul! mon enfant mon mari! »... Mais cela ne dura pas longtemps, car tout d’un coup une grosse vague vint les couvrir. J’entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. 

Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.

Sophie de Ségur, Les vacances, 1859

 

Le monde de l'édition n'oublie pas la comtesse de Ségur!
Si votre grand-mère ne vous a pas légué son exemplaire relié en percaline
rose (illustré par Charles Bertall) vous pouvez retrouver Les Vacances,
soit dans des éditions "mises au goût du jour", par exemple
chez Gallimard, en Folio Junior (illustré par Pénélope Bagieu)
ou chez Hachette, dans La pochothèque Rose (illustré par Margaux Motin)…
ou dans son texte intégral et en bonne compagnie, chez Robert Laffont,
dans le tome I de l'édition omnibus de la collection Bouquins… 

mercredi 16 juin 2021

Le crépuscule des berduleux

 Hé! Vous! heures féroces,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les radis peu véloces
Des plus beaux de nos jours!
Autant sucer pendant qu'on vole, poème végétatif
(Concombre, Œuvre potagère complète,
tome XXXII, éditions du Masque)

 

Quand j'ai émergé de la béatitude où m'avaient plongé les libations faites toute la journée du 16 en l'honneur de J. C. Oates et de Harold Bloom, ce qui m'a surpris d'abord, c'était le silence. Le soir était tombé, sans faire le vacarme habituel, et même en tendant l'oreille, je n'ai pas entendu, comme tous les soirs, l'aigre kêk-kêk des berduleux monter au-dessus des joncs. Comme si quelqu'un avait fait un trou dans l'eau, provoquant une panique générale chez les poiscails. Pantoufle à bras, me suis-je dit, ce que c'est que de nous, un son aigre nous manque et tout est dépeuplé. Et puis j'ai ouvert mon filet, et j'ai vu que ce qui manquait, en fait, c'était Mandryka.
Berdule alors, et huile à pneus.  

La presse unanime:
Mandryka était spécial.

On en parlait dans toutes les feuilles de chou. Les chroniqueurs pour une fois étaient d'accord sur un point: les aventures où pataugèrent des années durant Chourave et le Concombre eurent sur toute une génération un effet thérapeutique. J'en fis partie, des patients du Concombre. C'est grâce au justicier végétal que j'ai trouvé les mots que j'avais sur le bout de la langue pour dire aux amis bien intentionnés qui me proposaient d'aller avec eux à la pêche: "Je préfère faire la sieste". Une thérapie, je vous dis.
Pour me remettre, je ne vois qu'une solution: je retourne faire la sieste.

 

Sentinelle infatigable du désert
de la Mort Lente, le Concombre avait
tout vu venir de loin: la G,
la 1G, la 2G, la 3G, la 4G, la 5G,
et la suite.


Nikita Mandryka, 1940-2021

Tu es une grande fille maintenant

 

C'est l'anniversaire de qui aujourd'hui?
Celui de Joyce Carol Oates.
Bon anniversaire Joyce Carol Oates!

 

Hé oui, ça tombe le même jour que Bloomsday, que voulez-vous, il n'y a que 365 jours par an; mais où est le problème? Vos toasts célèbreront, alternativement, l'un et l'autre de ces anniversaires .

 

samedi 12 juin 2021

Walden, ou la vie dans l'espace

 If the Universe were to sleep,
where would her dreams lead?


 Le plus massif (540 pages) des albums publiés à ce jour par Tillie Walden est Dans un rayon de soleil (On a Sunbeam). Elle s'était essayée auparavant à des formes plus courtes (avec succès: do I love this part!? Yes I do!) et son album suivant, Sur la route de West (Are You Listening?) ne fait que 300 pages, bien tassées (pour nous décrire son rayon de soleil, Tillie prend davantage ses aises). Dans un rayon de soleil  est donc un peu comme ces gros gâteaux dont on se demande avec un peu d'inquiétude, une fois qu'on en a soufflé les bougies, si on arrivera à les finir (rassurez-vous: il arrive toujours, le moment où, en léchant sa cuillère, on se demande: mais où est-il passé?).
Dans un rayon de soleil se passe dans le futur. Et alors? Toutes les histoires se passent toujours dans le futur, tant qu'on ne les a pas lues. Si vous n'aimez pas la science-fiction, ce qui peut vous inciter à le lire tout de même, c'est qu'on n'y découpe pas des poulpes blindés avec des rayons-lasers.
Et si, amateurs chevronnés de littérature de genre, votre première réaction en le découvrant est "Mais c'est pas comme ça la science-fiction!" lisez la mise au point que Tillie Walden, sur son blog, fait sur son rapport avec la "sci-fi":

À quel point j'ai jamais été branchée science-fiction? Dans le temps j'ai eu un ET en peluche. Ça ne compte pas vraiment. Ce que je veux dire c'est: je ne connais rien sur le genre "science-fiction", ni sur les problèmes de la survie dans l'espace. Et j'ai toujours eu des notes vaseuses en classe de sciences, aussi.
Et pourtant, j'ai fait un livre de science-fiction. Rien n'est impossible, les enfants.
J'ai vu, par petits bouts, tous les gros succès populaires de space-opera: je m'y ennuie toujours. Pourquoi toujours ces longs couloirs tout blancs et ces hommes blancs tout blancs?


The closest I’ve ever gotten to being into sci fi was having an ET doll. And that doesn’t even really count. My point being: I know nothing about either the genre of science fiction or the actual mechanics of existing in space. I always got crummy grades in science, too.
And yet, I made a sci fi book. Anything is possible, kids.
I’ve seen a few snippets of all the big popular space movies, and they always bore me. Why are they so full of white hallways and white men?

 
Notons au passage que parmi la galerie des personnages de Dans un rayon de soleil, le seul qui présente quelque ressemblance avec ces "hommes blancs tout blancs" dont Tillie Walden note avec surprise l'omniprésence dans le "genre", est bien tout blanc (presque transparent, même; elle/il ne fait pas de bruit, s'exprimant dans le langage des signes), mais genderfluid. Quant aux "longs couloirs tout blancs", cherchez pas, il n'y en a pas.

© Tillie Walden

L'intrigue de Dans un rayon de soleil se passe dans (et autour) d'une station spatiale qui doit être cinquante fois plus grande (au moins) que le Nostromo, et dont les grandes fenêtres (c'est toujours plus cool, dans l'espace
, si on est dans un vaisseau avec de grandes fenêtres) ouvrent sur des paysages jamais vus dans les téléscopes. Sur cette station, on fait de l'archéologie spatiale. C'est donc dans un futur très lointain, mais un futur où les petites filles continueront de grandir dans des pensionnats (de filles, bien sûr). À ceux qui seraient tentés de reprocher à Tillie Walden de ne pas s'être assez documentée sur l'état actuel de la construction spatiale, je répondrai: et Ray Bradbury? C'est bien un des monuments de la science-fiction, non? Dans sa nouvelle Les pommes d'or du Soleil, il raconte bien qu'un jour futur, pour sauver la planète de la crise énergétique, des astronautes iront, dans un vaisseau spécialement conçu pour qu'on puisse s'approcher de l'astre d'aussi près qu'on peut le faire sans fondre, s'emparer d'un peu de la sève du Soleil au moyen d'un gigantesque bras articulé tenant une coupe d'or? Ça vous paraît conforme aux connaissances en ingénierie astronautique auxquelles Bradbury pouvait avoir accès à l'époque (1953) où il a écrit sa nouvelle? Si Bradbury a le droit de nous expliquer que l'exploration spatiale, ça servira à ramener les rayons du miel du soleil dans des coupes d'or, Tillie Walden a bien le droit de nous dire qu'on ira dans l'espace pour y réparer des cathédrales, en emportant en guise de trousse de secours, dans le compartiment sécurisé de sa combinaison étanche, les plus précieux souvenirs de son adolescence.

Dans un rayon de soleil raconte une longue histoire, dans laquelle il y aura des blessures à soigner, pas seulement celles des cathédrales de l'espace. Avant de vous embarquer, vérifiez que vous avez bien garni votre trousse de secours, dans le compartiment secret.


I could see myself making a sequel one day.
Tillie Walden


En anglais: On A Sunbeam, First Second Books, 2018
ISBN-10: 1250178142
ISBN-13: 978-1250178145
et:  Avery Hill Publishing Limited, 2018
ISBN-10: 9781910395370
ISBN-13: 978-1910395370

En français: Dans un rayon de soleil (traduit par Alice Marchand)
Gallimard Jeunesse, 2019
Collection : HORS SERIE BD
ISBN-10: 207510882X
ISBN-13: 978-2075108829


jeudi 3 juin 2021

C’est elle que je veux (Joyce Carol Oates, encore)

 

Les élèves qui ne sont pas sages,
ils devront passer des examens de pas sages.
Roland Bacri


Grotesques et arabesques. Joyce Carol Oates a consacré un petit essai à l’art du grotesque en littérature (Histoires de Grotesques et d’Arabesques est le titre collectif original de la série de contes que nous connaissons sous le nom plus banal d’Histoires Extraordinaires); cet essai est inclus dans son recueil Haunted (Hantises)
Grotesque: figure humaine déformée, nous apprennent les traités d’architecture. Folles Nuits! présente, de plusieurs figures littéraires aimées de Joyce Carol Oates, une série de portraits… déformés? recomposés? Différents en tous cas de leur image publique.
Ses modèles seraient-ils satisfaits?
Que penseraient-ils de ce traitement? Il faudrait pouvoir leur demander: quel dommage qu’Edgar Poe n’ait pas pu venir, retenu par ses nouvelles responsabilités de gardien de phare, que Mark Twain ait envoyé un mot d’excuses (un peu emberlificotées), qu’Henry James ne se sente pas très bien et qu’Hemingway ne soit plus que l’ombre de lui-même. Cependant - vous voyez, tout n'est pas perdu! - Emily Dickinson, exceptionnellement, descendra pour le thé.

Certains de mes visiteurs (you know who you are!) aiment bien Emily Dickinson: ça tombe bien.

Au sommaire de ce recueil:
Poe posthume: ou, Le Phare
(qui « s’inspire du manuscrit d’une page, intitulé The Lighthouse, trouvé dans les papiers d’Edgar Allan Poe après sa mort le 7 octobre 1849 à Baltimore » … sous une forme légèrement différente The Fabled Lighthouse at Viña del Mar, a été publié en 2004 dans une édition spéciale de McSweeney’s par Michael Chabon, nous dit une note).
La nouvelle, frénétique encore plus que gothique, pousse encore un peu davantage le contraste noir-blanc de la Relation d’Arthur Gordon Pym. Un Edgar Poe au caractère plus sombre que jamais y prend la parole avec le froid détachement des narrateurs du Chat Noir, de Morella ou de Bérénice.

Grand-papa Clemens et Poisson-Ange, 1906 recolle des pages arrachées du journal intime d’un écrivain statufié de son vivant: le Mark Twain qui apparaît dans ces pages n'est, lui - bien loin de l'Edgar Poe Posthume - ni froid ni détaché, c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans Le Maître à l’hôpital Saint-Bartholomew, 1914-1916 puis dans Papa à Ketchum, 1961  nous surprenons à l'improviste, sans leur laisser le temps de rajuster leur cravate ou d'écluser leur verre, Henry James et Hemingway, autres écrivains statufiés, et pas totalement contents de l’être. Des nouvelles statues qu'elle leur élève, Joyce Carol Oates ne présente pas forcément le profil le plus flatteur, mais ces effigies sont assurément, même dans leurs petitesses, plus grandes que nature comme aiment à dire les Américains.
Dans ces quatre premières nouvelles, Joyce Carol Oates maintient une certaine distance avec ses modèles: que ce soit par le visible artifice du pastiche dans le cas de Poe, ou par la re-création pour les trois autres, elle ne nous laisse pas oublier qu'elle en peint des portraits destinés à ennoblir nos cimaises.

Mais qu’adviendra-t-il si elle ne peut pas s'empêcher d’aller chercher une de ses favorites là où elle était bien tranquille, et de la mêler à notre vie de résidents de ce stupéfiant vingt-et-unième siècle dans lequel nous vivons désormais?

Portrait de quelqu'un qui ressemble
un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle… pas vraiment… mais…)



EDickinsonRépliLuxe ne commence pas très loin de l’univers de Philip K. Dick: dans une de ces boutiques d'un futur proche où l’on vendra (bientôt, nous en a prévenu Dick) des simulacres (avec facilités de paiement), nous voyons entrer monsieur et madame Krim, un couple si conforme au modèle classique que Joyce Carol Oates, la plupart du temps, les désigne seulement par les noms "l’époux" et "l’épouse".

Dans le magasin violemment éclairé, d’autres couples s’entretenaient à voix basse, avec passion. On pouvait regarder des vidéos de RépliLuxes animés, feuilleter d’immenses catalogues. Des vendeurs attendaient, prêts à apporter leur aide. Dans le rayon BébéRépliLuxe, qui proposait des personnages d’enfants de moins de douze ans, les discussion s’échauffaient encore davantage. Grands sportifs, grands chefs militaires, grands inventeurs, grands compositeurs, musiciens, interprètes, leaders mondiaux, artistes, écrivains et poètes; comment choisir? Par bonheur, du fait des restrictions de copyright, de nombreux personnages éminents du vingtième siècle n’étaient pas disponibles, ce qui limitait considérablement le choix (peu de stars du petit écran, peu de figures du monde du spectacle postérieures à l’époque du cinéma muet). 
L’épouse dit à un vendeur: 
« mon cœur penche pour un poète, je crois! Auriez-vous…  » 
Mais Sylvia Plath n’était pas encore dans le domaine public, pas plus que Robert Frost ou Dylan Thomas. Walt Whitman était en promotion tout le mois d’avril, mais l’épouse fut saisie d’hésitation: « Whitman! Imagine un peu! Mais est-ce qu’il n’était pas… » 
(l’épouse, qui n’était nullement intolérante et n’avait pas la morale bourgeoise conventionnelle de ses voisines de Golders Green, ne put se résoudre à prononcer le mot gay).
Le mari se renseignait sur Picasso, mais Picasso n’était pas encore disponible. « Rothko, alors? » L’épouse dit en riant au vendeur: Mon mari est un peu snob en matière de peinture, il faut lui pardonner. Je suis sûre que personne chez RépliLuxe ne sait même qui est Rothko. »
Pendant que le vendeur consultait son ordinateur, le mari dit, d’un ton têtu: « Nous pourrions le prendre enfant. Il y a un « mode accéléré », nous assisterions à l’éclosion d’un talent visionnaire… » 
L’épouse dit: « Mais est-ce que ce Rothko n’était pas déprimé, est-ce qu’il ne s’est pas suicidé… »
et le mari répondit avec irritation: « Et Sylvia Plath, alors? Elle, elle s’est suicidée. » 
L’épouse dit: « Oh! mais avec nous, dans notre maison, je suis sûre que Sylvia ne le ferait pas. Nous serions une influence neuve, positive. »
Le vendeur déclara ne pas avoir de Rothko.
« Avez-vous Hopper, alors? Edward Hopper, peintre américain du XX° siècle? » Mais Hopper était encore protégé par le copyright.
L’épouse s’exclama soudain: « Emily Dickinson! C’est elle que je veux. »

Et le titre du recueil, d'où vient-il, au fait? C’est justement à Emily Dickinson qu’il est emprunté, tiens donc:

Wild Nights - Wild Nights!
Were I with thee
Wild Nights should be
Our Luxury!

Futile- the Winds -
To a Heart in port -
Done with the Compass -
Done with the Chart!

Rowing in Eden -
Ah, the Sea!
Might I but moor - Tonight -
In Thee!
*
Voilà un beau programme pour une seconde lune de miel!

Le vendeur demanda comment cela s’écrivait et tapa rapidement sur son ordinateur. Le mari fut frappé par l’excitation de sa femme, il était rare ces dernières années de voir Mme Krim aussi gamine, aussi vulnérable. Posant la main sur son bras (dans ce lieu public!) elle dit en rougissant:
 « Au fond  de moi j’ai toujours été poète, je crois. Ma grand-mère Loomis, celle du Maine, m’a donné un volume de ses « vers » quand j’étais toute petite. Mes premiers poèmes, je te les ai montrés quand nous nous sommes rencontrés, quelques-uns… C’est tragique la façon dont la vie nous arrache à… »   
Le mari céda: « Eh bien, va pour « Emily Dickinson »! Elle aura l’avantage de ne pas faire de bruit. Les poèmes prennent beaucoup moins de place que les toiles de six mètres; et ils ne sentent pas. Et puis, à ma connaissance, Emily Dickinson ne s’est pas suicidée… »
L’épouse s’écria: « Oh non! En fait, elle n’a cessé de soigner des parents malades. C’était un ange de miséricorde pour sa famille, toujours vêtue de blanc immaculé! Elle pourrait nous soigner si… »
L’épouse s’interrompit avec un petit rire nerveux. Le vendeur lut sur son ordinateur:
« "Emily Dickinson (1830-1886), poétesse révérée de la Nouvelle-Angleterre". Vous avez de la chance, monsieur et madame Krim, cette "Emily " fait partie d’une édition limitée qui sera bientôt définitivement épuisée mais que nous proposons encore tout le mois d’avril avec vingt pour cent de remise. EDickinsonRépliLuxe est programmé de trente à cinquante-cinq ans, âge de la mort du poète. Le client dispose donc de vingt-cinq années qui peuvent être accélérées à volonté, ou même parcourues à rebours… mais pas en-deçà de l’âge de trente ans, naturellement. Cette offre limitée expire le… »
Très vite l’épouse dit: « Nous le prenons. Nous la prenons! S’il vous plaît. »
L’épouse et le mari se tenaient par la main. Un frisson soudain de tendresse, d’affection, d’espoir enfantin passa entre eux. Comme si, contre toute attente, ils étaient de nouveau de jeunes amants, au seuil d’une nouvelle vie.


Cette nouvelle - je ne vous en dirai pas plus - est à la fois tendre et terrible. Elle réalise la fusion des deux courants qu’aima à explorer à tour de rôle Joyce Carol Oates: l’étrange - qui prend ici la forme de la science-fiction - et la peinture sans complaisance de la société américaine contemporaine. Une société qui a changé depuis l’époque des manoirs à nombreux pignons, mais pas nécessairement pour le meilleur. Pourtant, Oates nous assure que même dans un monde où tout s'achètera à crédit, il restera toujours des choses que la nuit parviendra à transfigurer.

Les citations ci-dessus proviennent de EDickinsonRépliLuxe, dans Folles Nuits, traduit par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2011 (Wild Nights!, 2008)

*Folles nuits - Folles nuits!
Si j''étais avec toi
De Folles nuits seraient
Notre volupté!

Futiles - les Vents -
Pour un Cœur au havre -
Adieu Compas -
Adieu Carte!

Voguer dans l'Éden -
Ah - la Mer!
Si je pouvais cette nuit - jeter l'ancre -
En toi!
Traduction des vers d’Emily Dickinson par Claire Malroux (Y aura-t-il pour de vrai un matin, José Corti, 2008)

 

Pour illustrer ce billet:
le portrait de quelqu'un qui ressemble un peu à Emily Dickinson
(ce n'est pas elle; c'est le portrait, daté de 1846, d'une dame de l'Ancien Monde peint par Barend Cornelis Koekkoek (1803-1862)… mais on imagine assez bien les créatifs chargés d'illustrer un dépliant pour vendre EDickinsonRépliLuxe mixant cette image avec la seule photo authentifiée d'Emily pour obtenir quelque chose de plus sexy: c'est ça l'art de la vente…)