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mardi 1 août 2023

Real treasures (the friends we made along the way)

Un nouveau mois commence: essayons d'y entrer du bon pied. Voyons si, quelque part, l'horizon s'éclaircit... Ah mais oui, quelques trouées dans les nuages, mais assez loin d'ici, du côté des mondes imaginaires.

Vous vous en souvenez, il y a quelques années (à propos de "Valérian et Laureline"),  Phersv et  votre serviteur étaient tombés à peu près d'accord sur une formule pas trop compromettante:
"Pour faire court, ce n'est pas si mal". 

Le nouveau film D&D (Donjons & Dragons : L'honneur des voleurs) n'est pas exempt de défauts, mais si on le juge pour ce qu'il est: une transposition un peu ironique de ce qui se passerait sur un plateau de jeu si on prêtait vie à toutes les figurines, petites et grosses (ce n'est pas si facile: pour lancer un sort pareil et le faire durer deux heures, quarorze minutes, et pas une minute de moins, il faut être au moins niveau 25),  et non pas, surtout pas, une saga-de-fantasy-qui-se-prend-au-sérieux comme on en produit maintenant à la chaîne,  on s'amuse bien devant l'écran. Je dirai donc cette fois:
"Pour faire court, ce n'est pas mal du tout";
un peu plus téméraire en cela que Phersv, qui se demande carrément... pourquoi il a aimé. Mais après avoir fait quelques réserves, comme on pouvait s'y attendre, Phersv en parle bien (et en bien).

Et il n'est pas le seul. Que dit, par exemple, Laurent Kloetzer?
"...nous autres, les rôlistes, aimons en particulier certains films, qu'on qualifierait volontiers de "films de rôlistes" : qui mettent en scène une bande de personnages héroïques, un peu décalés parfois, qui échangent entre eux des blagues méta sur ce qui se passe et construisent des plans improbables qui parfois échouent - mettons Chevalier, ou Les Goonies, ou Princess Bride, ou la série The Expanse... Je suis sûr que vous en trouverez plein d'autres dans vos mémoires."  Cedric Ferrand évoque, lui, les Gardiens de la Galaxie. On pourrait aussi suggérer le Starship Troopers de Verhoeven, construit comme un film de propagande pour le recrutement et adoptant en surface les codes du film de guerre: en résumé, tous ces films, si on s'arrête à leur premier degré, on rate quelque chose. 

En fait, tous ceux qui font partie du public-cible de ce film (Phersv, Imaginos, Laurent Kloetzer, Cedric Ferrand... et  votre serviteur)  sont allés le voir "un peu à reculons", échaudés par les affligeantes tentatives précédentes (Profion, que ton nom ne soit plus!). Et tous, ou peu s'en faut, en sont ressortis en esquissant des pas de danse et en grattant des instruments à cordes imaginaires.  Moi-même, regardez-moi bien: ne suis-je pas en train de danser avec grâce et de tirer des sons harmonieux de mon luth?   (mille pets de dragon, ne me déconcentrez donc pas pendant que je lance ce sort que j'ai eu un mal fou à mémoriser!).

 

samedi 1 octobre 2022

Se promener dans les bois

Touchez mon blog, Monseigneur vient de signaler la réédition récente (chez L'Arbre Vengeur, vous pensez!) d'un bon vieux recueil d'Abraham Merritt: La femme du boisQuant au Bison, il vous recommande un livre québécois intitulé Femme-forêt,  d’Anaïs Barbeau-Lavalette; livre dans lequel, dit-il, "on devient forêt" (vous voyez se dessiner une tendance?).

Que dites-vous? Vous aussi vous aimeriez vous promener dans les bois et vous ne pouvez pas, parce que ceci, parce que cela?... D'accord, voici une micro-liste de promenades dans les bois que vous pourrez faire sans quitter votre cocon.


Mon préféré dans ce lot: Sur les ossements des morts, d'Olga Tokarczuk.

Dans cet extrait, voici Madame Doucheyko qui parle à une écrivaine que le hasard a mis sur son chemin:

Je pensais pourtant qu'en tant qu'écrivaine, vous aviez de l'imagination et une capacité à voir plus loin que la réalité, et que vous ne réfutiez pas d'emblée ce qui, à première vue, peut paraître invraisemblable. Vous devriez savoir que tout ce que nous pouvons croire est déjà une sorte de vérité, ai-je conclu en citant Blake de mémoire, et il m'a semblé que cela avait produit son effet.

Madame Doucheyko, la narratrice de Sur les ossements des morts, n'aime pas qu'on prononce mal son nom: c'est Doucheyko pas Douchenko. Entraînez-vous à bien prononcer le nom de Madame Tokarczuk, au cas où vous la rencontreriez, ce sera mieux. Car il était temps qu'on s'aperçoive de l'existence d'Olga Tokarczuk, elle a de l'imagination et une capacité à voir plus loin que la réalité, et ce qu'elle voit elle l'écrit drôlement bien. Des livres, elle en a écrit de toutes sortes; là, elle nous offre un récit... policier, si on veut: c'est un roman policier à peu près autant que Dead Man, de Jim Jarmush, était un western (et dans ces deux récits on cite beaucoup William Blake: ça leur fait plusieurs points communs - outre les grands bois traversés). On y éclaircit des mystères d'une façon pas très conventionnelle: les policiers assermentés en restent baba. J'ai été enchanté de faire la connaissance de Madame Doucheyko, j'adorerais la voir, dans d'autres livres, s'attaquer à d'autres énigmes... mais c'est peu probable, je le crains, elle est passée à autre chose.

Un blogueur a aimé!

Dans les bois, de Harlan Coben, c'est l'exact opposé de Sur les ossements des morts: un polar on ne peut plus classique, qui offre exactement ce qu'on a l'habitude d'attendre des polars de Harlan Coben, si vous en avez déjà lu vous ne serez que modérément surpris (et si vous aimez Coben, vous ne serez donc pas déçu). On n'y cite pas William Blake, l'écriture est beaucoup plus plate (on va dire neutre, c'est plus gentil) mais le titre n'est pas trompeur: il y est question de bois.

La forêt d'Iscambe... ah! La forêt d'Iscambe. C'est un livre de Christian Charrière que, dans ma jeunesse, tous mes copains amateurs de jeux de rôles se recommandaient chaudement les uns aux autres: c'est ainsi qu'on me l'a recommandé plusieurs fois et que j'ai fini par le lire. J'y ai pris plaisir... mais un petit peu moins,  je dois l'avouer, que je ne m'y attendais. Le conseil était bon cependant, et si le livre intéresse tant les rôlistes, c'est qu'il raconte un long et sinueux voyage (dans une forêt) où l'on fait des rencontres surprenantes: presque comme dans une campagne de jeu de rôles, et les meneurs de jeu peuvent y puiser des idées à volonté. Et c'est peut-être parce que je ne l'ai lu qu'après beaucoup de parties (de jeux de rôles) que j'ai trouvé certaines des surprises que Charrière a préparées pour ses lecteurs un peu moins imprévisibles qu'il ne souhaitait, visiblement, qu'elles le soient.

Les grands bois, d'Adalbert Stifter, c'est une autre affaire: si c'est du style que vous cherchez, c'est là que vous le trouverez. Un style travaillé, ciselé, chantourné comme on n'en fait plus. Et une intrigue aussi romantique que le style.

Dans une vallée aux vertes prairies se dressait une puissante tour quadrangulaire, environnée des ruines des bâtiments qui l'avaient entourée. Elle  n'avait plus de toit, et les portes dans ses murs d'enceinte étaient détruites; elle était telle qu'on la voit de nos jours, si ce n'est que les pierres dénudées de ses murailles n'avaient pas pris encore la couleur grise et vétuste qu'elles ont maintenant; elles étaient encore revêtues de chaux et de crépi, mais leur blancheur était salie par les affreuses marques de l'incendie, qui, partant des fenêtres, se dirigeaient vers le haut, semblables à des panaches de comètes.

Des paysages en parfait accord avec des sentiments nobles et véhéments, semblables, eux aussi, à des panaches de comètes. C'est ce que nous aimons, n'est-ce pas? 

Dans la forêt, de Jean Hegland. Là, ça se passe entièrement dans la forêt, comme l'annonce le titre. Ça se met en place lentement, il y a peu de ruptures de rythme, mais une fois que ça vous tient, ça vous tient bien. Et, d'une certaine façon, ce livre dialogue avec celui d'Olga Tokarczuk: il y est aussi question de la façon dont les humains interagissent avec le reste des êtres vivants,  vous verrez. Le choix de la forêt comme décor unique est judicieux: dans une forêt, il se passe des choses qu'on ne voit pas et qui ont des conséquences qu'on ne constate que longtemps après (par exemple il pousse des champignons - mais c'est juste un exemple; il y a d'autres choses)... et puisque ce roman a été adapté en BD aux éditions Sarbacane, avec des dessins pleins de sensibilité de Lomig (vous avez donc le choix: roman, bande dessinée, ou les deux - moi je dirais les deux) pourquoi ne pas terminer ces recommandations par un livre dessiné - pas tout à fait une BD, mais presque:

Bois profonds de Raphaële Frier et Amélie Jackowski: Bois profonds est un petit livre d'images qui peut se lire, littéralement, dans les deux sens, car il est en français et en arabe. En principe, le français, ça se lit de gauche à droite, et l'arabe de droite à gauche: c'est pour ça qu'il y a "deux premières pages", une de chaque côté du livre. Mais la version française comme la version arabe peuvent se lire dans un sens ou dans l'autre: selon qu'on tourne les pages dans un sens ou dans l'autre, on lit deux histoires légèrement différentes, racontées avec les mêmes images en lavis gris-bleuté.

Alors, on avance, / on s'enfonce sans se retourner / le coeur à l'épreuve / dans la sombre forêt...

Jusqu'au moment où / jusqu'à l'endroit qui / pourquoi, comment, on ne sait pas / mais on y est.

Celui-là, vous aurez peut-être un peu plus de mal à le trouver en librairie que les autres (tous les autres sont disponibles en poche, certains dans plusieurs éditions, neufs ou d'occase): mais vous pouvez le découvrir sur le site de son éditeur, le port a jauni!

Et savez-vous qu'Emily Carroll aussi a écrit (et dessiné) un album intitulé, lui aussi,  Dans les bois? Que voulez-vous, c'est un titre qui dit bien ce qu'il a à dire, pas étonnant qu'on en trouve autant de variantes. Il faudra que je vous en parle...peut-être en même temps que de cet autre album d'Emily Carroll, Quand je suis arrivée au château...  Emily Carroll mérite au moins un billet pour elle toute seule!

Récapitulons:

La femme du bois d'Abraham Merritt, traduit par France-Marie Watkins, L'arbre vengeur, 2022.  ISBN: ‎ 978-2379411380

Sur les ossements des morts d'Olga Tokarczuk,  traduit par Margot Carlier, Libretto, 2020.  ISBN: ‎ 978-2369145714

Dans les bois, de Harlan Coben, traduit par Roxane Azimi, Pocket, 2009.  ISBN: ‎ 978-2266207638

La forêt d'Iscambe de Christian Charrière, Points (réédition) ISBN: ‎ 978-2757814314

Les grands bois, d'Adalbert Stifter, traduit par Henri Thomas, Gallimard. ISBN: 978-2070143283

Dans la forêt, de Jean Hegland, traduit par Josette Chicheportiche, Gallmeister.  ISBN: ‎ 978-2782351786444

Bois profonds de Raphaële Frier (texte) et Amélie Jackowski (dessin),  texte arabe de Nada Issa,  Le port a jauni, 2021.     ISBN:  978-2919511815

Le loup n'est pas là, il est très occupé ailleurs: on ne sait pas si ça va durer, profitez bien de vos promenades (virtuelles ou pas) dans les bois.


dimanche 16 janvier 2022

La vida es sueño

 

Vous vous souvenez de Santapau? J'en avais parlé, j'espère, avec assez de chaleur pour vous convaincre d'aller voir ce qu'il fait. Il s'est confié ici à propos d'un jeu de cartes qu'il avait imaginé il y a pas loin de vingt ans: Sueños.

It was a graphic design project and sort of thesis at the same time, so it also involved research into new aesthetics in fantasy art (back then, around 2004) and its impact on various media.

Un joli projet de fin d'études de graphisme, je trouve! Un jeu qui consiste, pour les joueurs, à développer des rêves à partir de cartes recensant des situations archétypales, d'autres cartes permettant l'intervention de notoires explorateurs de rêves tels que Borges ou Neil Gaiman (pour modifier la valeur d'une carte ou d'une combinaison de cartes: vous connaissez le principe si vous avez joué à Magic).

That’s why it features a lot of digital collage and some art trends from the late 90’s going into mid 00s, particularly more than a pinch of influence from artist Dave McKean.

Et comme source d'inspiration, les collages de Dave McKean, on peut trouver pire.

It’s a lovely, pretty much complete game model, living in my old boxes. I have good memories of working on this project, and over the years I’ve even seen some similar ideas around (as it happens with all ideas in time).

Hé, Juan, pourquoi tu ne ferais pas un kickstarter pour éditer ce jeu? Moi, en tous cas, j'y jouerais volontiers. Pas vous, lecteurs?


- Hum, j'aime bien l'idée d'une sorcière qui se change en barque, j'en mettrais bien une dans une pièce de théâtre. La difficulté, ce serait de trouver des machinistes pour les transformations à vue: il faudrait les meilleurs, et à Madrid, la dernière fois que je me suis renseigné, Seigneur Jésus ayez pitié! Leurs services étaient hors de prix.

Et Pedro Calderón de la Barca retourna dans le paquet de cartes.


jeudi 18 novembre 2021

Et on joue à la Marelle, et hop, et hop

 

Il y a eu, jusqu'à aujourd'hui, un léger flou autour du projet "Tarot de la Marelle", la réédition, pas-tout-à-fait-à-l'identique-mais-presque (pour des questions de droits), de ces fascinants Atouts* dont, nous a appris Roger Zelazny, princes et princesses d'Ambre* ne se séparent jamais, et auxquels Florence Magnin, après avoir illustré les couvertures de la série de romans pour Denoël, avait ouvert un portail* vers l'Ombre* que nous habitons: une réédition que vous attendiez tous depuis des années, n'est-ce pas, amis?; au vu des informations pas toujours concordantes  postées ici et là, il était permis de se demander: la souscription serait-elle lancée le 10 novembre, ou plus tard? Sur Kickstarter, ou sur Ulule?

Voici, heureusement, qui va éclairer votre lanterne: 

Retrouvez toutes les informations ici!

*Je vous renvoie aux romans de Zelazny pour les détails.

samedi 14 août 2021

Lys de Gueules sur Champ d'Argent

 

C'est une triste nouvelle (une de plus… ça commence à faire beaucoup) que nous apprend le blog Anniceris: la disparition d'un des plus sympathiques des auteurs de jeux de rôle, Steve Perrin. Phersv nous rappelle qu'il ne fut pas seulement un des créateurs du monde de Glorantha, mais aussi un des fondateurs de la Society for Creative Anachronism, une de ces inventions improbables qui prouvent que, si le monde tel qu'il est fonctionne plutôt mal, il est possible d'y introduire des vistemboirs construits de bric et de broc qui, eux, fonctionnent plutôt bien.  Être un des plus sympathiques représentants d'une corporation qui n'admet en son sein que des gens sympathiques, ça ne lui suffisait pas: il formait avec Luise Perenne un couple si beau qu'il semblait lui aussi presque improbable: qu'ils soient remerciés d'avoir prouvé qu'improbable n'est pas la même chose qu'impossible.
On ne peut que reprendre la conclusion du billet d'Anniceris: toutes nos pensées vont vers Luise.

 

 Après Grognardia, sur Advanced Designers and Dragons Shannon Applecline fait une rétrospective de la carrière de Steve Perrin, et le site de Chaosium revient en une série de six épisodes sur son rôle dans la genèse de RuneQuest (merci pour les liens à Imaginos).

mercredi 3 mars 2021

Zéro, trois, zéro, trois, deux, zéro, deux, un.

 

Mars marche donc sur les traces de février, en commençant de façon bien ordonnée par un lundi… il devrait comme son aîné bien remplir les cases des quatre semaines prochaines, mais parviendra-t-il jusqu'au bout à colorier sans déborder?
Sans préjuger du résultat, notons qu'en ce zéro, trois, zéro, trois Boulet nous offre une mini-histoire qui m'a bien fait rire, un peu jaune mais rire quand même: en effet, il se trouve que moi aussi j'ai testé le jeu au titre alléchant ("Merci pour Votre Commande") auquel a joué Boulet… et après plusieurs tests, c'est un jeu qu'en conscience, je ne peux vous recommander. Verdict définitif: bien que la durée de vie du jeu semble considérable ("des heures et des heures de suspense et de frissons! ": promesse tenue) l'interactivité, en revanche, est à revoir de fond en comble! 


dimanche 29 mars 2020

Nouvelles des confins




Il est possible qu'en ce moment vous vous sentiez à l'étroit.
Voyons ce qui se passe, 
au-delà de notre horizon limité, 
aux confins d'internet.

Quand il ne nous propose pas d'amusants puzzles (cherchez le virus!) François Matton relit Kenneth White et écoute la neige.
François Matton est quelqu'un qui sait vivre.

Aki, dearest darling dear, vous montre comment faire un bon gâteau avec de vieilles bananes (cette vidéo peut vous sauver la vie).

Dan Wagstaff (always the casual optimist) attire notre attention sur des livres adaptés au climat actuel.



Shortlisted for 2020 Booker Prize!

À part ça, sortez couverts.


mardi 22 octobre 2019

Cheval su par cœur (choses pas vues, 6)


Nous marchions jusqu'au coin de la rue où elle me laissait, elle revenait alors sur ses pas, s'attardait dans la rue qui menait au fleuve en face de notre maison de campagne, en jouant, me disait-elle, avec un cheval appelé Brinco; de mon côté, occupée à jouer aux billes ou à manger des fruits, je passais le temps sans m'occuper de ce que faisait ma sœur. 
Parfois, il pleuvait, mais cela n'empêchait pas que la scène se répétât. 
Nous rentrions à la maison trempées et notre mère nous mettait en pénitence. Parfois, le visage collé aux barreaux de la grille, j'essayais d'apercevoir Brinco. Je savais qu'il était noir et avait une tache blanche sur le front, je savais qu'il était sauvage et qu'il  avait une queue et une crinière ondulées.

(Ejércitos de la oscuridad, date de rédaction 1969-1970, 
première publication Editorial Sudamericana, 2008) 
traduction d'Anne Picard, 
Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2018
ISBN 9752721006813

dimanche 10 mars 2019

Un décompte de grains de sable


Il y a tant de grains de sable 
qu’il ne doit pas en rester beaucoup 
qui n’existent pas.  


Il y a sept ans déjà,  jour pour jour, Li-An notait dans son journal:
"Moebius est vivant!"
Ah.
Vous voulez de l'actualité, et si possible pas trop démoralisante.
Bon.
Éditée chez le Major (autrement dit par Moebius Productions), imprimée (nous avertit, dans un de ses derniers billets, le vigilant Li-An) sur papier fin, l'édition grand public de La faune de Mars.


Un témoignage irremplaçable sur l'exploration spatiale au vingtième siècle, cette épopée sans lendemain: en vente pour seulement trente grains de sable (martien).


L'original était un des joyaux, exposé sous vitrine blindée, de l'exposition Transe-forme. La première édition en était, je crois, une sorte de fac-similé (en noir et blanc, donc; je n'ai pas eu l'occasion d'avoir entre les mains cet artefact inestimable, qu'à présent se disputent les connaisseurs).
Cette édition-ci, qui propose une sélection des dessins du Major, est en couleurs. Je dois avouer une légère préférence pour la version "noir et blanc" de ces dessins (d'où mon choix d'illustrations pour ce billet).

Il vous est actuellement possible de vous procurer pour un prix tout aussi modique: trente-cinq écailles (c'est aussi sur papier fin, et aussi sous forme de fac-similé de carnet de voyage: coïncidences  fortuites?) le Traité de Flore et de Faune dans les rêves des dragons, compilé par Jidus et édité par Scriptarium (la couverture est de Florence Magnin).

Conclusion provisoire: n'oubliez pas, amis lecteurs, de noter vos découvertes les plus curieuses dans vos carnets de voyages, ça peut toujours servir.


images © Moebius Productions

vendredi 1 mars 2019

Ça veut dire quoi, déjà, "bordibordabouze"?


Vu la semaine dernière au Festival International des jeux de Cannes (sur le stand de l'École des Loisirs).


Allons, tout n'est pas perdu, les occasions ne manqueront pas de continuer à amasser des trésors à l'exemple du vieux brigand.


Edit du 02/03: Ah, je vois, vous aimeriez en savoir davantage sur les stars de ce festival des jeux, c'est ça? Une visiteuse qui a eu plus de temps que moi pour en explorer les allées vous parle ici de ses découvertes.


Les Trois Brigands est un jeu de l'École des Loisirs.

lundi 17 décembre 2018

Allons gaiement de l'avent


Comment, à votre avis, traduire au mieux l'esprit de la saison?

Minimalisme du calendrier de l'avent de Samuel Beckett révélé par Tom Gauld aux lecteurs du Guardian?



Ou luxuriance du Calendrier de Plus Comme Avant, en ligne sur le site du Scriptarium, illustré par Florence Magnin?






 ...
Images © Tom Gauld et The Guardian, Florence Magnin et Scriptarium.

jeudi 15 février 2018

Etes-vous sûr de savoir ce que ce mot veut dire?



L'actualité commande, et je dois interrompre (aussi exceptionnellement que brièvement) cette série de billets dédiés à Ursula LeGuin pour relayer une alerte lancée par le vigilant Imaginos.
Toy Vault a lancé sur kickstarter une 
souscription pour son nouveau projet: 
The Princess Bride, on ne la présente plus. 
La chronique que lui a consacrée 
William Goldman veille depuis des années sur votre table de nuit, prête à dissiper migraines et angoisses nocturnes: c'est Bouton d'Or, qui fut la plus belle femme du monde en un siècle sombre qui avait grand besoin de sa blondeur pour l'illuminer. 
Tous les historiens sérieux l'affirment: 
elle ressemblait à Robin Wright
Vous pourrez à présent voler à son secours, célébrer sa beauté dans des ballades, peut-être même vous permettra-t-elle de baby-sitter son bébé; ou, qui sait, car les caprices du destin - surtout lorsqu'il les exprime par les dés - sont imprévisibles, répandre la terreur sur les sept mers avec the Dread Pirate Roberts.
L'ouvrage sera décliné en quatre versions: 
PDF, commune, de luxe et… celle-là, 
vous l'attendiez, j'en suis sûr… inconcevable!

The Unconceivable Edition sera présentée dans un coffret de bois de cerisier. Elle ne coûtera (à ses souscripteurs) pas un guilder, pas un florin, mais seulement deux cents thalers, ou dollars, comme prononcent les Américains avec leur drôle d'accent.

Un tel déploiement de luxe n'est cependant pas une première dans le monde des jeux de rôle financés par souscription: rappelons que, parmi les accessoires pour la nouvelle édition de Rêve de Dragon - souscription lancée en Mai de l'année dernière par Scriptarium - seront disponibles (quand vous pourrez vous les procurer en boutique, sans doute au prochain joli mois de Mai, puisque vous avez manqué la souscription, gros benêt!) des sets exclusifs de dés en os de dragon importé de Lituanie, gravés avec le sang acide du drakkule selon un procédé exclusif*.


* description non contractuelle.

mardi 1 juillet 2014

La petite maison sur le tapis


Lila aimait jouer. Elle aimait jouer à tous ces jeux que tout le monde connaît et dont le succès ne s'est jamais démenti, le jeu de la ficelle, le jeu du bouchon, le personne-ne-peut-m’arrêter; les jeux auxquels on peut jouer tout seul, comme le le-bout-de-ma-queue-est-un-papillon, ou le mon-ombre-veut-m’attraper! ou encore le on-dirait-que-ce-serait-moi-la-balle, mais elle préférait les jeux à deux: le jeu de Je-vais-te-manger-tout-cru-en-commençant-par-le-bout-des-doigts, le cherche-moi-des-poux, la balle-à-huit-pattes, le on-fait-semblant-qu’on-est-des-chenilles. Mais peut-être plus encore que ces grands classiques du répertoire ludique, elle aimait les jeux qu’elle avait inventés elle-même, et dont elle m’avait patiemment appris les règles. 
Par exemple, ce jeu qui était rien qu’à nous deux: La Petite Maison de Lila. 
C’était un jeu de rôle, qui réclamait de moi que je m’investisse à fond dans le mien. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, est vrai. Je devais me mettre à quatre pattes, sur les coudes et les genoux, prendre un air, autant que possible, minéral, et croiser les bras et les jambes. 
Je devenais alors une petite maison, une maison avec deux portes et deux fenêtres. 
Il y avait une porte dans l’espace entre mon bras droit et ma jambe droite, une autre entre mon bras gauche et ma jambe gauche; il y avait la fenêtre carrée délimitée par ma poitrine horizontale, mes bras verticaux et mes avant-bras croisés, et la fenêtre triangulaire entre mes cuisses divergentes et mes mollets juxtaposés. 
Sitôt que j’avais posé le toit, Lila se faufilait chez elle par une des portes, et prenait possession des lieux en s’accoudant sur l’appui d’une des fenêtres. Le monde est différent, selon qu’on le regarde du bord du chemin ou depuis la fenêtre de chez soi (c'est pour ça qu'une maison qui n'aurait pas de fenêtre, ce ne serait pas vraiment une maison). Comme tous les chats, Lila passait beaucoup de temps à réfléchir à cette différence: c'est un inépuisable sujet de spéculations pour les chats, depuis l'invention de la boite en carton. 
Mais, je le jure (je sais qu'en disant cela je peux sembler présomptueux ou chimérique), Lila me préférait à n'importe laquelle des boites en carton, même les plus confortables, même celles qui sont adéquatement percées de trous. Si bien qu'elle fût emboîtée, ou perchée, ou cachée, elle ne se lassait jamais, chaque fois que je l'y invitais, de venir jouer à emménager dans moi, sa petite maison. 

Et moi, me demanderez-vous? Ne m'arrivait-il jamais d'en avoir assez? Au bout de combien de temps? Longtemps. Être une maison, ça me convenait tout à fait, je me disais que j’étais fait pour être ça (en eussé-je douté, que Lila me l’aurait confirmé, aussi souvent que nécessaire, en donnant de petits coups de tête approbateurs dans mon menton): une maison avec presque pas de murs, comme dans la chanson de Brel, et même si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être, c’est comme ça qu’il dit dans la chanson.
Non, ça ne me pesait pas, même de prendre un air minéral, demandez aux sphynx qui savent garder cet air-là aussi longtemps qu'il leur plaît et qui n’en sont pas moins des créatures de l’air, ce n’était pas lourd, c’était léger au contraire. Si vous posez la question, ce ne peut être que parce que vous n’avez pas connu le privilège d'être la petite maison de Lila.
Avec de grandes fenêtres, et puis presque pas de murs,  et même si c’est pas vrai, c’est quand même peut-être. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, 
est vrai.
Voilà, aussi longtemps que Lila a vécu près de moi, je me suis senti comme un vers d’une chanson de Brel. Aussi léger.
Comme une maison, mais avec presque pas de murs.
Avec de grandes fenêtres.

Parce que n’est pas le mur qui fait la maison, c’est la fenêtre.


lundi 7 octobre 2013

Slant


Les poèmes d'Emily Dickinson n'ont pas de titres.


We do not play on Graves -
Because there isn't Room
Besides - it isn't even - it slants
And People come -

And put a Flower on it -
And hang their faces so -
We're fearing that their Hearts will drop -
And crush our pretty play

And so we move as far 
As Enemies - away -
Just looking round to see how far 
It is - occasionally - 

Emily Dickinson (467, cahier 26)

It slants.


On ne joue pas sur les Tombes -
Parce que la Place manque -
En plus - ce n'est pas plat - mais en pente
Et des Gens viennent

Y déposer quelque Fleur -
Et leur mine est si allongée -
On a peur que leur Cœur ne tombe -
Et n'écrase nos jolis jeux -

On s'éloigne donc
Autant - qu'un Ennemi
En se retournant - De temps à autre -
Pour jauger la distance.

poèmes 1861 - 1864, José Corti
 Traduction de Claire Malroux



Dans les écrits d’Emily Dickinson, il n’y a pas d’interrogations rhétoriques. Toute question appelle une réponse pragmatique:
la littérature prodigue en métaphores et en allégories dont avait été nourrie Emily (Shakespeare, Spenser, Milton, Bunyan...) a-t-elle, au fil des siècles, fait de l’Espoir une créature de peu de substance, qui n'est plus ailée que de translucides majuscules ?  Emily veillera à ce qu’elle ait un perchoir pour y lisser ses plumes, et lui gardera en réserve - même si elle ne demande rien: juste en cas - une petite provision de miettes.

Dame en Blanc une fleur au bout des doigts, ou petite fille à la recherche d’un endroit tranquille - et bien plat - pour y déployer avec ses amies les fastes de fragiles dînettes de pétales et de coquilles de noix, l'une comme l'autre, partant des mêmes observations, parviennent, par des chemins différents mais avec la même rigueur logique, à la même conclusion: c'est joli, cette prairie fleurie de pierres blanches toutes biscornues, mais, à présent qu'on en a fait le tour, on ne va pas s 'y attarder, on va chercher plus loin.

Levant les yeux du gros recueil de poèmes, le lecteur ne saura pas à laquelle des deux appartient la petite silhouette en blanc qui s'éloigne au bout de l'allée.

Nous, nous serons loin et - tant pis, cette fois, pour la dînette - la main en visière sur notre front pour mieux jauger la distance - how far it is - , on aura l'air qu'on fait semblant qu'on serait des indiens.



« Tell all the Truth, but tell it slant. »  E. D.

Photo: R. B.

dimanche 29 avril 2012

Rêve du désir longtemps inexprimé


"Je donne le maximum: 800 points d'expérience, à tous les survivants", annonce le maître de jeu en repliant ses papiers. 
Mon père et moi, nous sortons ensemble, en comparant nos impressions sur la partie. Mon père propose que nous fassions route ensemble, "puisque tu ne conduis toujours pas - je me trompe?". Non, Papa, tu as bonne mémoire, je ne conduis toujours pas. 

Quand nous arrivons à sa voiture, je constate, perplexe, qu'il en a changé, pour une 2 CV bleu gauloise, visiblement d'occasion: elle est même un peu cabossée! Pour rentrer dans cette antiquité, il doit se plier en quatre: il est un peu maladroit à cet exercice, tant elle est petite comparée aux berlines que, jusqu'ici, je l'ai toujours vu conduire. "Hé oui", dit-il avec un sourire en coin, en remarquant ma surprise. Les temps sont durs, décidément, pour tout le monde.

En route, mon père me rassure: l'accouchement s'est bien passé. Je suis excité à l'idée de connaître enfin ma petite sœur; de quoi aura-t-elle l'air? J'ai passé tant de temps à l'imaginer, depuis qu'on en parle. "Elle ressemble à Maman, bien sûr. Tu verras comme elle est jolie!"

Le jour s'est levé, et la route est encore longue jusqu'à l'hôpital. Nous nous arrêtons dans une pâtisserie pour quelques croissants. A cette heure matinale, tous les plateaux débordent de petits fours tout frais, brillant de tout leur glaçage. 
Plein d'espoir, je demande: "Dis, Papa, tu ne crois pas que ça ferait plaisir à Maman si on lui ramenait des gâteaux?"… 

Le bonheur, même en rêve, ça fait rajeunir.


 April is the cruellest month, breeding          

Lilacs out of the dead land, mixing       

Memory and desire...    
T.S. Eliot, 
 Burial of the Dead - The Waste Land.