Affichage des articles dont le libellé est Mythologiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mythologiques. Afficher tous les articles

vendredi 6 décembre 2024

Se souvenir des belles choses (2)

 Cette fois, c'est Denis Brihat. Aucune mort ne me réjouit (essentiellement, parce que les quelques personnes dont la mort pourrait éventuellement me donner envie de danser s'accrochent à la vie comme des tiques) mais certaines morts m'affectent plus que d'autres: celle des gens que j'ai connus, même peu. Denis Brihat, j'ai découvert ce qu'il faisait à sa première exposition, discrète, à la ferme des Contards (il y a cinquante ans et des poussières), plus tard nous sommes devenus voisins, il m'a fait visiter son laboratoire, j'ai vu quelques-unes de ses expositions suivantes (pas toutes: il en a fait un peu partout).
Nous n'avons jamais été proches, sauf épisodiquement en nous croisant sur ce "plateau des Claparèdes, désert à l’époque" que nous arpentions dans tous les sens "à l’époque" en nous émerveillant des mêmes choses. Elle est bien loin, cette époque, et ce plateau autrefois désert me manque aussi.

Et, coup sur coup, deux jours plus tard, c'est Jacques Roubaud.
Jacques Roubaud, je ne l'ai jamais approché plus près que depuis le parterre du Gymnase quand Maréchal y a monté ses pièces sur le Graal (avant, j'en avais dévoré, comme des romans, les gros volumes écrits à plusieurs mains avec Alix Cléo Roubaud et Florence Delay).
Sa traduction de La Chasse au Snark, ça m'aurait plu que l'éditeur français la choisisse de préférence à celle, si académique, d'Aragon pour accompagner les dessins de Mahendra Singh; une rencontre manquée.
Son Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go m'accompagne: je l'ai lu une première fois bien trop tôt pour y comprendre quoi que ce soit, et je le relis de temps en temps pour vérifier que je n'y comprends toujours rien (ça m'aide à me sentir jeune). Après tout, c'est un objet fascinant, presque autant qu'un bulbe de jacinthe, un coquelicot froissé ou une toile d'araignée.

photographie de Denis Brihat

Denis Brihat
1928-2024
Jacques Roubaud
1932-2024

lundi 20 mai 2024

Elle a été perdue, cette musique-là

 Un être savant, un jour, est venu, nous a instruits, nous, ignorants.
Il nous a appris à parler. Auparavant nous ne savions que chanter.

Ce fut une tentation. Il ne fallait sans doute pas accepter. Maintenant nous savons tous parler, après quelques années d’enfance et de balbutiements. Mais à présent on n’est plus comme avant. Ce n’est plus l’enchantement.

Il se faisait des choses. Il y avait des entreprises, des réunions, des travaux, des préparations en vue du futur. On avait des arbres. Il s’occupait de presque tout.
Autrefois il nous gouvernait. Nous n’avions pas à vouloir, à décider. Nous pouvions encore jouer. Il a disparu sans qu’on se l’explique.
Maintenant tout nous incombe à nous, il laisse faire. Il n’est plus intéressé.
Il fait comme s’il n’était pas au courant.

Ce n’est pas la première fois qu’il s’était détaché. Certes, à ses yeux nous ne sommes pas satisfaisants, pas non plus très intéressants. Nos pères-prédécesseurs savaient comment l’intéresser. Ils savaient, eux, ce qu’il fallait pour ne pas rester seuls et le faire revenir. Mais nous, nous ne savons pas, nous n’en avons pas trouvé le moyen.

Une musique auparavant nous reliait. Une musique nous avait été donnée pour cela, pour revenir à lui; à l’être si important qui pouvait nous gouverner notre terre. Une certaine musique. Elle le ramenait à nous, cette musique-là qui nous avait été léguée afin d’être le lien. Mais elle a été perdue celle-là.

Certains parmi nous quittent la tribu afin d’aller vivre avec les animaux sauvages. Nous les laissons partir.
Les bêtes sauvages n’en veulent pas. Elles ne se laissent pas tromper par des inclinations tumultueuses, par simplement des intentions.
De ce côté le fossé est grand et large, un fossé qui ne peut actuellement être comblé.

Car nous ne sommes pas des bêtes. Quoique d’une certaine façon nous ne soyons pas encore parfaitement des hommes. Nous le serons. Il ne faut pas désespérer. Nous l’avons été. Dans des temps anciens, nous le fûmes. En même temps que ceux-là qui présentement dans les bois et la savane sont redevenus entièrement des bêtes mais nous les respectons. Nous nous interdisons de surveiller leurs vies ou de chercher à savoir des choses sur elles, qui d’une manière ou d’une autre les humilieraient peut-être.
Car, malgré que nous nous soyons restés plus qu’à moitié hommes surtout par l’aspect et donc en avance sur elles, il est à craindre, il est possible que nous ne redevenions hommes complets et véritables, qu’après elles. On ne peut savoir. On ne peut être sûr. Se vanter ne serait pas bien.
Pour le moment, sur quatre pattes, ou autrement, elles attendent dans la forêt, dans des terriers leur lointain avenir d’hommes avec une grande dignité, avec une dignité exemplaire.


Henri MichauxEn route vers l'homme
 dans Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions (1982)

Henri Michaux: œuvres complètes  T. III, p 1186, Gallimard, Pléiade

dimanche 12 mai 2024

Serpent-corbeau

  Me voilà invité chez une cousine âgée appartenant à la branche la plus "bourgeoise" de la famille; il faudra, comme à chaque fois, que je surveille mes manières, elle ne laisse passer aucun faux pas.
Son accueil est chaleureux; me suis-je inquiété pour rien? Ah, je comprends: elle a un service à me demander. Elle compte sur moi pour allumer et surveiller le feu dans la cheminée de la pièce où nous allons dîner, avant que les autres invités n'arrivent; elle me prévient que des problèmes de tirage font que le feu est parfois long à prendre.
Ce n'est pas, cette fois, ma cousine, c'est la cheminée, en fait, qui me regarde d'un œil sévère; de deux paires d'yeux sévères, plus précisément. L'encadrement de marbre lourdement sculpté est dominé par une insolite figure héraldique de bronze: une sorte de Gorgone, plantureux buste de femme à deux têtes, une de serpent, une de corbeau. Je ne suis pas surpris de la voir là: je savais déjà que cette figure syncéphalienne était depuis des siècles l'emblème de notre famille, mais je ne l'avais pas encore vue représentée avec un tel luxe de détails. Bigre, me dis-je au réveil (dans le demi-sommeil du matin), voilà une image qui plairait à Guillermo Del Toro; il faudra que je lui raconte ce rêve quand je le verrai.

 

mardi 2 janvier 2024

Phrase bis

Il est encore un peu tôt pour dire si ce sera la phrase de l'année 2024, mais je crois que nous tenons déjà la phrase de Janvier: ce commentaire laissé par Phersu sur le billet précédent:

Puisse Janus ouvrir les deux portes des bons souvenirs et des belles espérances.
Bonne année!

Merci Phersu*, tous mes vœux à vous ainsi qu'à votre ami Janus, et à vous tous qui passez par ici! 

*Voyez comme la carte de vœux offerte par Phersu à ses amis est jolie et adaptée au temps présent!

lundi 16 octobre 2023

Poussière d'étoiles

 Il semble qu'en l'espace de quelques jours, Louise Glück ait rejoint l'Averne, et Hubert Reeves l'astéroïde (9631) qui porte son nom;  il m'est revenu que j'ai essayé d'attirer, jadis sur l'une, naguère sur l'autre,  l'attention des visiteurs de ce blog. La coïncidence m'attriste et m'inquiète; devrais-je  me montrer plus prudent à l'avenir, et ne plus évoquer que des personnages décédés depuis longtemps? Devrais-je éviter de parler de certain écrivain américain né en 1943 (qui se porte bien, heureusement), et n'accorder de louanges qu'à son contemporain à la vie trop brève, Edwin Mullhouse (écrivain américain, 1943-1954), qui lui, au moins, n'a rien à craindre des ciseaux de la Parque?

jeudi 18 mai 2023

Quia impossibile est

De tant de choses écrites, bien peu sont vérifiables.
Pomponius Flatus, philosophe


Hé bien oui: en lisant ce livre j'ai ri comme rit la baleine qui vient d'être miraculeusement débarrassée du Jonas qu'elle avait en travers de la gorge.
D'Eduardo Mendoza, vous connaissez sûrement Le Mystère de la crypte ensorcelée, ou La Ville des prodiges: de gros romans presque sérieux (encore que résolument bizarres).
Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus n'est ni gros ni sérieux, mais c'est aussi un roman agrémenté de mystères et de prodiges (et dont la bizarrerie n'est pas totalement absente).
Si j'étais prié de rédiger pour ce livre une "quatrième de couverture" dans le style bien codifié de ce genre littéraire, je ne manquerais pas d'évoquer La caverne des Idées de José Carlos Somoza, les nouvelles de Borges L'Immortel ou La quête d'Averroës, peut-être irai-je même jusqu'à des comparaisons extrêmes avec les Mémoires d'Hadrien (à une extrémité du spectre) ou La vie de Brian (à l'autre bout). Et sous la couverture, qu'y a-t-il?
De l'important corpus des recherches scientifiques du naturaliste Pomponius Flatus, ne nous sont parvenus que des fragments épars, dont le plus complet retrouvé à ce jour est une longue  missive adressée à son ami Fabius, relatant les incidents les plus saillants d'un voyage que Pomponius entama sous le consulat de Lucius Paulus et Caius Marcellus*. Ce document, s'il nous confirme que - comme il appert d'autres fragments de moindre étendue - Pomponius visita le Pont-Euxin, la Cilicie, la Syrie, la Palestine, le pays des Nabatéens, celui des Chérusques Vandales, et poussa peut-être jusqu'aux confins des Frisons, des Trévires et des Médiomatrices, nous apprend peu de choses sur les découvertes que l'infatigable voyageur put faire dans le domaine des sciences naturelles (tester différentes plantes et eaux curatives, c'était pourtant la raison de son voyage): tout juste y est-il fait mention des vertus soporifiques, que l'auteur dit avoir eu l'occasion d'expérimenter sur lui-même, d'une plante connue au Levant sous le nom d'halicacabon**: une déception, donc, pour les curieux de pharmacopée antique.
En revanche, ce texte jette une lumière inédite sur un domaine que ni Pline, ni Lucrèce, ni Dioscoride n'ont exploré: rien autre que les débuts de la police scientifique. Certains passages suggèrent même que Pomponius pourrait avoir été sinon le premier, du moins un des premiers (l'antériorité pouvant être revendiquée par un contemporain de l'école péripatéticienne: Héraclès Pontor)  de ceux qu'on appellera plus tard - à l'initiative du plus fameux d'entre eux, Sherlock Holmes - les "détectives conseils".
Bon, OK, je ne vais pas vous promener plus longtemps: Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus est un roman policier bien troussé, genre polar historico-humoristique, sous-genre gros délire farcesque, carnavalesque même, truffé de références, de citations érudites (certaines sont rigoureusement authentiques, d'autres le sont beaucoup moins) et de toutes les sortes imaginables de facéties méta-textuelles, et assaisonné d'un humour pas exactement timide. Le genre d'humour qui fait pleurer le petit Jésus (de rire, hein, entendons-nous bien: pleurer de rire). À sa lecture, j'ai mêlé mes larmes de rire à celles dudit petit Jésus (car, je ne vous l'ai pas encore dit? le petit Jésus est un des personnages du livre, et, à plusieurs reprises, Pomponius réussit à le dérider - alors que cétait un garçon plutôt sérieux, en ce temps-là tout le monde à Nazareth aurait pu vous le dire si vous l'aviez demandé). Ce petit Jésus occupe d'ailleurs dans le roman une position capitale: c'est celle du client qui vient trouver le détective pour lui proposer une affaire. Comme nous sommes au premier siècle de notre ère, aucun des deux ne porte d'imperméable ni de chapeau mou, mais à part ça la situation de départ est on ne peut plus classique. Classiques aussi, la réticence initiale du détective, l'insistance du client, les tentatives des autorités pour dissuader l'amateur de marcher sur les brisées des professionnels... moins classiques, les méthodes d'investigation du détective: il puise dans les souvenirs de ses lectures, qu'il prend grand plaisir à citer (je vous ai prévenus: de ces citations, certaines sont facilement authentifiables, d'autres le sont beaucoup moins).
Il est urgent de découvrir qui a tué le riche Épulon, comment et pourquoi: le sort d'un charpentier en dépend!

Ainsi, il ne fait pas de doute que la mort est due à l'intervention d'un tiers, et point n'est besoin non plus de faire preuve d'une grande intelligence pour reconstituer ce qui s'est passé. Quelqu'un a surpris Épulon dans sa bibliothèque et lui a donné la mort, après quoi il est parti en prenant soin de fermer la fenêtre et la porte. Je suppose qu'on n'a pas trouvé la clef à l'intérieur de la bibliothèque, car, s'il en était ainsi, nous serions devant un cas étrange, mais pas tout à fait inconnu. Cicéron en mentionne un similaire, qu'il intitule Occisus in bibliotheca cum porta conclusa. Une énigme en apparence insoluble.

Remercions au passage Pomponius de nous éclairer sur l'origine de l'expression "meurtre en chambre close": quelle chance que Pomponius connaisse à fond l'œuvre de l'Orateur Romain! Mais revenons à l'enquête: à qui profite le crime? Au premier abord, lorsque disparaît un homme riche, libidineux, modérément scrupuleux quant aux moyens d'accroître sa fortune, pourvu d'une épouse qui ne s'en laisse pas conter et d'une descendance turbulente, on croit pouvoir passer en revue la liste des mobiles possibles sans avoir à sortir des sentiers battus...  mais si les autorités choisissent de sauter cette étape, se satisfaisant de désigner comme suspect numéro un un quidam dont la culpabilité arrangerait tout le monde, et si le présumé innocent se dérobe devant toutes les questions qu'on lui pose, que va faire notre détective? Reprendre toute l'affaire à zéro, alors qu'il préfèrerait nettement s'occuper de ses problèmes de santé? Un des obstacles qu'il rencontre (autre artifice inséparable du roman à énigme): les réticences des témoins qu'il interroge à lui dire tout ce qu'ils savent; ils ont même tendance, tous: Grecs comme Romains, Galiléens comme Samaritains, au lieu de lui répondre sans détour, à le noyer sous un flot de références littéraires (il aurait mauvaise grâce à s'en plaindre, car lui-même s'en prive pas):

- Alors tu dois avoir connaissance du triste événement qui a conduit Épulon à traverser le fleuve des Pleurs, pour gagner le séjour d'où nul n'est revenu.
- Sauf Orphée, rectifia Philippe.
- Naturellement.
- Et aussi Ulysse, l'artificieux héros qui, dans sa longue errance, a visité le lieu où demeurent les morts. Et Alceste, qu'Héraclès alla chercher au royaume d'Hadès.
- C'est vrai, dus-je admettre, toute règle a ses exceptions.

Des exceptions aux règles, Pomponius sera bien forcé d'en recenser plus d'une, dans cette enquête où il devra bien souvent suspendre son incrédulité, devant des circonstances qui lui sembleront parfois s'affranchir des lois de la nature! Mais, si Pomponius se présente avant tout comme philosophe, il ne se réclame d'aucune école, même celle du sceptique Pyrrhon, et rappelle à l'occasion qu'Héraclite blâme notre acharnement à vouloir que la réalité se conforme à nos attentes. Les attentes du lecteur, elles, seront satisfaites: Mendoza, à la fin du roman, rattache tous les bouts de ficelle qu'il a ramassés ici et là (et il en fait l'inventaire dans une postface). Quant à son détective, toujours philosophe (ou, dans ce cas précis, physiologiste), au lieu de de se vanter d'avoir résolu une énigme sans pareille, il conclura  modestement:

Je me souviens parfois des événements dont je fus le témoin en Galilée, et je me demande s'ils ont vraiment eu lieu, ou s'ils ont été le fruit d'une imagination morbide due à ma maladie.

Durant ce survol du roman d'Eduardo Mendoza, je vous ai épargné le détail des affections physiques dont est affligé Pomponius Flatus; le narrateur, lui, ne les omet pas, non sans quelque raison d'ailleurs, car certaines d'entre elles ont un rôle à jouer (en particulier par leurs manifestations sonores) dans l'histoire, faisant pencher la balance du destin, tantôt en défaveur, tantôt en faveur du héros. Voilà, je vous ai prévenus: si vous en ressentez le besoin, vous pourrez vous boucher le nez.

Il n'est point de secret enfoui si profond qu'il ne doive apparaître en pleine lumière quand viendra le temps des Révélations.

*Ah, vous vous demandez, lecteur contemporain, à quelle période de l'Ère Moderne correspond précisément ce consulat? Vous pensez que cela pourrait faire avancer un peu la résolution d'une autre énigme, historique celle-là (celle, justement, de l'année du début de cette même Ère Moderne)? Pas de chance, c'est en vain qu'on cherche les noms de Lucius Paulus et Caius Marcellus dans la liste des fastes consulaires du siècle huitième après la fondation de Rome. Peut-être, dans sa hâte à rassurer son ami Fabius sur l'état de sa santé, Pomponius s'est-t-il laissé aller à un lapsus calami?

**Dans les langues aux sonorités barbares des peuplades d'extrême-occident, l'halicacabon est appelé alkékenge. Quelques décennies après l'aventure de Pomponius Flatus, Pline l'Ancien mettra en garde les lecteurs de son Histoire Naturelle contre l'usage irréfléchi des vertus narcotiques de ce gracieux végétal, qui peut, dit-il, "provoquer le délire".  Et alors? Apprenons des aventures de Pomponius à ne pas sauter aux conclusions.

Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus
(El asombroso viaje de Pomponio Flato, Seix Barral, 2008),
traduit par François Maspero, Paris, Éditions du Seuil, 2009 ;
réédition, Paris, Seuil, Points no 2405, 2010

 

jeudi 6 avril 2023

Gros Boulet

 N'y a-t-il que de mauvaises nouvelles en ce moment? Non! Béa Wolf, l'album de Zach et Boulet que vous attendiez depuis longtemps, est maintenant à portée de votre main dans toutes les bonnes librairies. Attention, il est très gros et peut être dangereux s'il est utilisé comme projectile: aussi ne le lancez qu'à bon escient (en cas de danger immédiat posé par un empêcheur de lire, par exemple).

 Béa Wolf, de Zach et Boulet, Albin Michel
 ISBN-10 ‏ : ‎ 2226479236
 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2226479235

 

mardi 11 octobre 2022

Une saga commence

 Les indices ne vous manquaient pas,  amis lecteurs férus de déductions: vous saviez que j'aimais bien Zach Weiner, vous saviez que j'aimais bien Boulet, vous saviez que j'aimais bien la mythologie scandinave, et après ce que je vous ai confié dans le dernier post au sujet de mes préférences littéraires, vous connaissez mon âge mental. Vous ne serez pas surpris que je consacre un billet à cette nouvelle nouvelle: Weiner et Boulet, complices de longue date, qui avaient déjà secoué la légende arthurienne en co-signant Augie et le Chevalier Vert, secouent maintenant rien de moins que l'Arbre du Monde en le mettant au centre (forcément) de leur relecture de la saga de Beowulf! Ça s'appellera Bea Wolf et on peut s'attendre à ce que ça bouge au moins autant que dans les aventures d'Augie (probablement même plus). Ils s'y prennent à l'avance pour en annoncer la sortie chez Macmillan / ‎First Second en février prochain (il vous faudra attendre encore un peu pour une édition française): c'est une attention délicate, ça vous laisse du temps pour faire des économies le précommander.

jeudi 8 septembre 2022

La ronde des saisons

 On dirait que la canicule est rentrée dans sa niche (jusqu'à l'année prochaine?). Qu'est-ce qui vient après l'été? L'automne, non?

Sans attendre l'arrivée officielle de l'automne, et après avoir pris de très brèves vacances, Rachel Smythe a entrepris de nous raconter la suite des aventures de Perséphone et Hadès: la troisième saison de Lore Olympus commence. Et les débuts sont encourageants; notre couple bicolore échange des serments solennels: 

     "I will love you, even when all the mortals have forgotten about us and we are nothing but stardust..."

Ouf! On avait eu chaud, dans la deuxième saison (n'est-ce pas?).

Mais déjà des complications apparaissent à l'horizon...

Dans les librairies, vous pouvez déjà trouver (au choix, en français ou en anglais) les deux premiers volumes de la version "papier". Comme on pouvait s'y attendre, il y a quelques petites choses qui se sont perdues, lors de la transition webcomic-papier; les couleurs ne sont évidemment pas aussi lumineuses que sur écran, les responsables de l'édition ayant choisi de ne pas les désaturer (la décision était sûrement difficile); manque aussi le rythme syncopé que seul pouvait permettre le défilement vertical... mais c'est quand même une belle édition! Et la version "série animée",  me demanderez-vous? Hé bien... rien de nouveau pour le moment.


mercredi 18 août 2021

L'ignorance du basilic

 

Je l'aime bien, ce petit livre d'Olivier Dubouclez,  Histoire du basilic. Vous avez déjà noté qu'on y parle de Sir Thomas Browne; on s'y intéresse à bien d'autres sujets, on va jusqu'à inviter le basilic à se regarder en face. 


"Me regarder en face? Si je le faisais,
ne serais-je pas jugé un peu présomptueux?"
se demande la créature.
 

Il ne s'agissait pas de lui pourtant, enfoui dans les profondeurs de la terre. Il s'agissait d'un être de fiction, d'une chimère qui lui avait peut-être emprunté certains traits, mais qui à bien y regarder n'entretenait aucun rapport avec les membres de son espèce. On disait qu'il était né d'un œuf de coq et qu'il avait un bec acéré. On disait aussi qu'il était couvert de plumes. On mettait en garde contre son regard injecté de sang. On ajoutait que ses griffes étaient plus tranchantes qu'une épée.
Ne possédant aucune image de lui-même, le basilic ignorait quelle part de vérité était contenue dans de telles descriptions.

Olivier Dubouclez, Histoire du basilic

Actes Sud, 2015

dimanche 18 juillet 2021

In illo tempore (les Grands Webcomics, la vie, et tout le reste)

 

Three Gods, one nymph, and one mortal woman enchanted to look like a nymph…  were about to unknowingly embark on separate but simultaneous journeys to the Mortal Realm. On any other occasion, such a mundane trip would be harmless and altogether unmemorable.
However, the combination of these specific individuals fated to cross paths on this particular day would prove to have disastrous results.
And one of these five souls would not be returning to Olympus.

Lore Olympus (épisode 166)



Sur l'Olympe, tout baigne dans le nectar et l'ambroisie: Arès, Dieu des triomphes et des carnages, joue gentiment avec le favori (un hamster) de l'adorable benjamin de sa compagne Aphrodite, sous le regard béat de celui-ci… Zeus et Héra ruminent, chacun de son côté: tout baigne, je vous dis…
Et pendant ce temps:

"Trois Dieux, une nymphe et une mortelle déguisée en nymphe par un puissant enchantement, sont sur le point de rendre, séparément mais simultanément, visite au Domaine des Mortels. En toute autre journée, ce n'eût été qu'un concours de circonstances tout à fait anodin, sans rien qui justifie qu'on en préserve la mémoire.
Et pourtant, les interactions qui se produiront entre ces cinq individus (
en grec: idiota) quand, ce jour d'entre les jours, leurs chemins se croiseront auront de désastreuses conséquences.
Et un des cinq ne retournera pas sur l'Olympe
."


C'est Rachel Smythe qui le dit, alors ça doit être vrai, non?

Thanatos, moissonneur des âmes attaché à sa routine quotidienne, pour qui une journée parmi les mortels ne saurait être qu'une journée comme les autres: qu'est-ce qui pourrait tourner mal? hein? tourner mal pour QUI?

Daphné, la nymphe qui croit encore qu'un flirt avec Apollon peut n'être qu'une bagatelle sans conséquences…

Psyché, la mortelle que les Parques dans leur insondable sagesse destinaient dès sa naissance à partager l'immortalité d'une certaine divinité dont le caractère un peu trop frivole avait besoin d'être tempéré (mais parfois, Dieux et mortels emmêlent sans même s'en apercevoir le fil des Parques, en trébuchant dessus; pas étonnant: c'est un fil invisible)…

Artémis, chasseresse solitaire dont le cœur déborde de sentiments contradictoires qu'elle ne sait comment exprimer…
 
Apollon, le Dieu qui inspire aux Sibylles des oracles qui ne sont jamais que, justement, euh… sibyllins… se pourrait-il qu'en mainte occasion, comme le premier venu des gros lourds de chez lourd, il dise et fasse n'importe quoi?

Ah… vous l'avez entendu vous aussi, le grincement du rouet des Parques? Vous vous dites que ça sent la fin de deuxième saison, pour ce passionnant feuilleton de mystère, de suspense (et de romance!) signé Rachel Smythe?

Si tout va bien (par précaution, faites une offrande de lait et de miel à Tyché, déesse qui n'a pas encore été mentionnée dans Lore Olympus, mais qui a peut-être son mot à dire dans tout ça, comme dans tout le reste) le gros volume qui regroupera les saisons 1 et 2 sera prêt à temps pour,  à la fin de l'année, se retrouver au pied d'un certain arbre… Transposer sur le papier une histoire comme celle que Rachel Smythe a si brillamment adaptée au format webtoon, se jouant de ses contraintes et de ses limites, et les transformant en points forts, cela veut dire affronter un nouveau bataillon de limites et de contraintes tout aussi traîtresses… comment Rachel (et sa fidèle équipe, car, ne l'oublions pas, c'est un travail qui a déjà fait appel à trop de collaboratrices pour que je puisse les citer toutes) s'en sortira-t-elle? (et après, on attend avec impatience la troisième saison, n'oublie pas, Rachel!)

Quant à l'adaptation en série animée… tenez, à la réflexion, faites une deuxième offrande de lait et de miel… 


dimanche 8 mars 2020

Journée Internationale des Lapins Blancs


Il y a quelques jours, James Gurney racontait sur son blog une charmante histoire de lapins - quoi de plus normal sur le site d'un peintre animalier réputé? - et plus précisément de lapins blancs: comment, en 1893, le sculpteur Lorado Taft, chargé de superviser l'ornementation sculptée des pavillons de l'Exposition Universelle de Chicago - la Columbian Exposition - et confronté comme il arrive souvent dans les entreprises de cette sorte à une deadline impossible, demanda timidement à son commanditaire,  Daniel Burnham, si par hasard, en raison de la pénurie de candidats de sexe masculin qualifiés pour ce travail, il lui serait permis d'embaucher, fût-ce au prix d'une entorse à la procédure habituelle, quelques-unes de ses élèves (il enseignait aux jeunes filles du Chicago Art Institute).
Il lui fut répondu: Pour que le travail soit fait dans les délais, vous pouvez embaucher qui vous voulez, même des lapins blancs!

Aussitôt dit, aussitôt fait: ce furent des Lapins Blancs qui terminèrent fontaines monumentales, arcs de triomphe et groupes allégoriques - tout ce qu'il fallait en 1893 pour une Exposition Universelle réussie. 

Une première dans l'histoire des commandes officielles (il y avait moins de trois quarts de siècle que les jeunes filles étaient admises dans quelques écoles d'art (pas toutes); et jusque là, ç'avait été pour développer un talent de société plutôt que dans la perspective d'exercer plus tard un métier).

Qui étaient ces Lapins Blancs? Hé bien, outre Zulime, la jeune sœur de Taft, il y avait Julia Bracken (1871–1942), Carol Brooks (1871–1944), Ellen Rankin Copp (1853-1901), Helen Farnsworth Mears (1867–1916), Margaret Gerow (qui disparut de l'histoire de la sculpture après avoir épousé.... un sculpteur), Mary Lawrence (1868–1945), Bessie Potter (1872–1954), Janet Scudder (1869–1940) et Enid Yandell (1870–1934).


Pour illustrer ce billet, une œuvre (la dernière) d'Helen Farnsworth Mears, un des Lapins Blancs:
 


la Mort, en retirant son voile, 
révèle qu'elle est aussi la Vie.

Cette allégorie fait le lien avec le billet précédent, consacré en partie au mythe de Perséphone: c'est, bien sûr, la raison pour laquelle je publie ce billet aujourd'hui.
 


Merci Gurney Journey!
Illustration: Wikimedia Commons

lundi 2 mars 2020

Aux Champs Élyséens j'ai goûté mille charmes: Lore Olympus (Grands Webcomics du XXI° siècle, 10)



Hades: - Persephone, you're one of the reasons 
why the mortals see us as Gods 
and not complete monsters.


Lore Olympus (webcomic écrit et dessiné par Rachel Smythe) je l'ai découvert grâce à Algésiras (merci Algésiras!) et j'y suis devenu accro (euh… merci?).

Les Immortels ont fait les hommes à leur image, et Rachel Smythe le leur a bien rendu.

Être immortel, concrètement, ça a quoi, comme conséquences? Hé bien, par exemple, on n'est jamais démodé, on peut même se permettre d'avoir de l'avance sur la mode, puisqu'elle a l'éternité pour nous rattraper.
Dans Lore Olympus, les mortels - on en aperçoit quelques-uns, ils font de la figuration, tous les premiers rôles étant, eux, immortels - portent le chiton ou l'himation, les sandales et le pétase, et ils parlent comme des contemporains d'Homère, ils disent des choses comme: "Éloigne-toi, ô toi qui ne dois pas être vu!" ou "Être divin, entends la prière de celui-ci qui fut mortel et qui n'est plus qu'une ombre! Permets que prospère la ferme que j'ai laissée à ma famille!"
Les Immortels, eux, n'ont pas de scrupule à dire "Oh, shit" et à se déplacer en limousine (elles doivent fonctionner, je suppose, à l'énergie éthérique, ou phlogistique, plutôt qu'à l'essence de pétrole). Et ils tweetent. Et ils font des selfies. Et ils vont cancaner sur SnarkyChat. Et ils se friendent sur Fatesbook. 
Que voulez-vous, ils sont faillibles: ça, ça n'a pas changé depuis  les temps homériques.
Le procédé en soi n'est pas nouveau: déjà dans l'Ulysse de Lob et Pichard, déjà dans Thor ou Wonder Woman, certains des attributs des dieux étaient représentés comme des engins hyper-technologiques (toute technologie suffisamment avancée étant indiscernable, etc. etc. vous connaissez le refrain). 
Ce qu'en fait Rachel Smythe: elle en décrit les effets sur la "vie quotidienne" de ses immortels, et ça ressemble beaucoup à vos propres mésaventures connectées. 
Vous pensiez que la mythologie était quelque chose de très éloigné de nous? Think again.

Tout le panthéon grec est présent dans le webcomic de Rachel Smythe: sa character list est plus classe que la guest list du festival de Cannes. Une liste, donc, bien colorée, mais c'est un petit bonbon rose qui vole toutes les scènes où elle apparaît: Korè - pardon, je veux dire Perséphone. Comme vous partagez avec les Immortels le privilège d'aller sur internet, vous trouverez facilement des tonnes d'informations sur Perséphone et sa famille compliquée: par exemple chez Terri Windling, qui va rapidement à l'essentiel ou sur Wikipédia qui est plus prolixe et fournit un tas de liens vers des ouvrages spécialisés. Attention, spoiler: une des premières choses qu'en faisant ces recherches vous apprendrez sur notre héroïne est sa généalogie, que dans le webcomic cette jeune fille innocente ne connaît pas encore  à ce jour, au bout de cent épisodes, sa maman ne lui a toujours pas révélé qui était son papa (autre spoiler: Rachel Smythe est en train de concocter une explication de son cru - peut-être inspirée par ces vers de la Théogonie qui mentionnent des déesses ayant conçu sans s'être unies à aucun autre dieu? - à la venue au monde de Perséphone).
Et il y a d'autres choses dont Déméter n'a encore jamais parlé à Korè.
Erreur pédagogique très commune.
Même si - prenons un exemple au hasard - vous vous appelez Hébé et si vous êtes l'incarnation de la Jeunesse, vous n'appréciez pas que votre maman Héra, en réponse à des questions sérieuses, vous dise "C'est compliqué, c'est des histoires de grandes personnes" en vous faisant pouic sur le nez comme si vous étiez un bébé.

Comme le récit de Rachel Smythe, malgré les apparences, est très fidèle au mythe, nul doute que Korè apprendra un jour tout ce qu'on ne lui a pas dit, et… ce sera intéressant de voir comment Rachel mettra en scène sa réaction. 
Jusqu'à présent, la principale préoccupation de la petite Korè a été de ne jamais décevoir personne - surtout pas sa maman - mais peu à peu une deuxième préoccupation se fait jour: celle de s'affirmer, de prouver qu'elle n'est pas juste une petite campagnarde naïve (c'est comme ça qu'elle se décrit elle-même à plusieurs reprises); elle découvre petit à petit (comme les héroïnes de Marvel ou de DC) qu'elle a des pouvoirs qu'elle ne soupçonnait pas (elle peut voler!!! qu'est-ce qu'elle peut bien encore avoir en réserve?), et, ma foi, c'est bon pour l'estime de soi, ce genre de choses.

En lisant son CV (vous ne le trouverez pas dans la bibliographie proposée par Wikipédia: c'est une exclusivité Lore Olympus), on est bien sûr, tenté de la décrire comme une "overachiever":
- Overall winner chess Olympus championship, 3 times running
- Junior swimmer Olympianswimming champion
- Mathematics champion
- Newest recipient of the
TGOEM (The Goddesses of Eternal Maidenhood) academic scholarship…


Ah. La bourse d'études offerte par Les Déesses de l'Éternelle Virginité (immarcescibles administratrices: Hestia, Athéna, Artémis).
Les Olympiens s'intéressent-ils assez à la mythologie? Il y a un truc mentionné dans un mythe, un gadget appelé la Boite de Pandore. Les Déesses de, etc, n'ont peut-être pas assez médité l'avertissement contenu dans ce mythe. Le cursus choisi par Perséphone (qui a grandi dans un environnement hyper-protégé) impliquait qu'elle fasse un stage en entreprise; Héra, la reine de l'Olympe, lui a fourni une recommandation pour une des plus prestigieuses: elle ne pouvait pas faire moins, n'est-ce pas, pour la fille de la grande Déméter… et c'est comme ça que tout a commencé.
Pourquoi certains d'entre vous ont-ils un mauvais pressentiment?
C'est la drôle de tête qu'a fait Déméter quand on lui a appris la bonne nouvelle qui vous inquiète?
Déméter, des temples lui sont consacrés par toute la Terre, des prières sans nombre lui sont adressées tous les jours: c'est comme par réflexe qu'on lui fait confiance… pourtant dans certains épisodes de Lore Olympus sont disséminés des indices qui suggèrent qu'elle garde pour elle quelques sombres secrets de famille.



Pour nous rassurer, allons interviewer le superviseur de Perséphone.
- Monsieur Hadès, hum, euh… grand Hadès, ô Souverain du Monde d'En-Bas, voulez-vous bien vous présenter pour nos lectrices et lecteurs?
- I'm an immortal being with unspeakable powers and unmeasurable reach.
- Et…  pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de votre nouvelle stagiaire?
- She just makes me feel all warm and snuggly inside when I think of her.
Wait… I mean… No comment.


Je me sens moi-même tout warm and snuggly inside quand je vois Perséphone: même réaction dans tout le vaste fandom que Lore Olympus, en deux ans, a déjà accumulé.
La forme choisie par le site Webtoon qui héberge la série est particulièrement bien adaptée à la lecture sur écran (et sur tablette). Contrairement à plusieurs des webcomics dont nous avons déjà parlé, cette présentation ne reprend pas les codes de la page imprimée: pas de gaufrier, les cases s'affichent l'une après l'autre.
Certaines cases se suivent à touche-touche; entre certaines autres, la narratrice a interposé une certaine distance qui impose au lecteur un scrolling délibérément frustrant.  Entre une remarque pertinente (ou impertinente, ça dépend du point de vue) de Perséphone


 et la réaction de son interlocuteur,



prend place une attente insoutenable qui peut durer jusqu'à… plusieurs dixièmes de seconde, et c'est délicieux.
Il y a ainsi une scène dans un ascenseur (pas n'importe quel ascenseur, celui qui mène des régions supérieures de l'Hadès jusqu'aux régions… inférieures - ça fait beaucoup d'étages) qui vaut son pesant de baklava. Il me suffira de vous dire que les "silences" y comptent autant que le dialogue.


- Et vous, Hécate, Maîtresse de la Nuit, que pensez-vous de Perséphone?
- She's a sight for sore eyes.

Je confirme: chaque apparition de Perséphone dans ce webcomic qui n'a pas peur de faire clasher les couleurs me fait du bien aux yeux.

De toute évidence, tout ne sera pas simple pour Perséphone: les super-pouvoirs ne résolvent pas tout (demandez à Superman). 
Mais on peut attendre la suite avec confiance: elle est pleine de ressource, la petite.
Au moment où je vous parle (et il en est ainsi depuis un temps immémorial),  Perséphone prend dans son panier à provisions la farine et le beurre, puis elle pétrit la pâte, bientôt elle disposera la baklava  dans la corbeille.
Elle sait ce qu'elle fait, ne vous en faites pas.





Jeunes gens, prenez-en de la graine.
Et à l'occasion, demandez-vous pourquoi les mystères la germination sont célébrés loin des rayons du soleil.


Un dernier conseil: si vous pressentez que vos jours sont comptés, voici un contact utile:
persephone@underworld.com
Il ne sera sans doute même pas nécessaire de lui dire "Déesse de beauté et de compassion, entends ma prière", elle prêtera attention même à un simple "je crois qu'on devrait se voir bientôt, vous auriez un créneau pour qu'on se parle?"
Cette déesse pourra sans doute vous apporter plus d'aide qu'Hermès et Thanatos réunis.




Toutes les images © Rachel Smythe

mardi 30 juillet 2019

On a volé le marteau de Thor: Neil Gaiman, La Mythologie Viking


Kvasir était le plus sage des dieux: seul il possédait à la fois les qualités des Ases et des Vanes (qualités de tête et qualités de cœur, qui ne sont pas souvent réunies chez les êtres vivants - fussent-ils immortels - en proportions harmonieuses).
Il y a bien longtemps (on était encore tout près du commencement des temps, aussi est-il probable que vous ne vous en souveniez pas) il parcourait le monde et à chaque question qu'on lui posait, il donnait toujours (il était le seul être assez sage ou assez fou pour faire ça) une réponse entièrement véridique: ce qui n'eut pas, pour lui, que des conséquences heureuses, comme vous l'apprendrez en lisant ce livre de Neil Gaiman.
Kvasir mourut (à l'aube des temps, donc) et se réincarna (vers la fin des temps seulement: ce qui explique sans doute que pendant la majeure partie de leur histoire, tant les Ases que les Vanes, privés de ses conseils avisés, prirent des décisions souvent contestables). Voulez-vous un exemple de sa sagesse? En observant des traces sur le sol près d'un foyer éteint, et en rapprochant ces observations d'autres indices (comme la présence à proximité d'outils ordinaires destinés aux usages les plus triviaux) il était capable d'en déduire non seulement la forme de l'objet qu'on avait réduit en cendres, mais aussi sa fonction et les raisons pour lesquelles on l'avait d'abord fabriqué puis brûlé. Et tout ça sans se servir de la magie (dont Odin et Loki et tant de nains et de géants usèrent et abusèrent en tant d'occasions), mais simplement de la bouillie fertile qu'il avait dans sa tête, bouillie grise assez semblable à celle que nous avons dans nos têtes vous et moi (j'ai ouï conter d'un autre trompe-la-mort, connu sous certains climats comme "Sigerson" et sous d'autres sous le curieux nom de "Sherlock Holmes", qui aurait été capable d'exploits similaires: réincarnation, encore? Qui sait?).
Il faut dire qu'une des conséquences de la mort prématurée de Kvasir fut que le don de conter des histoires fut mis à la portée des habitants de tous les mondes (il y en a neuf) pour peu qu'ils boivent un peu de l'hydromel miraculeux de Suttung, dont, aujourd'hui encore, il doit bien rester quelques gouttes au fond du chaudron Odrerir, puisqu'il se trouve encore des conteurs pour en parler.
Mais Neil Gaiman nous en avertit: "C'est une longue histoire et elle n'est glorieuse pour personne".

Il est temps à présent pour moi de proférer, à l'exemple de Kvasir, une parole véridique (et tant pis pour les conséquences): j'ai ressenti une légère déception à la lecture de La Mythologie Viking, de Neil Gaiman.
Gaiman semble avoir, dans ce recueil assez court, mis un frein à l'inventivité narrative à laquelle il nous a habitués (enfants gâtés que nous sommes!).
Soyez prévenus, voici ce que vous ne trouverez pas dans La Mythologie Viking: aucune de ces délectables ellipses qui abondent dans les textes courts de Gaiman, qui poussent le lecteur à se demander "j'ai raté quelque chose?"; pas non plus de petite héroïne attachante et agaçante comme Coraline, pas de drôles de silhouettes bancroches (qu'on imaginerait bien croquées par Edward Gorey) comme celles qui entourent Nobody Owens,  pas de profusion de péripéties picaresques comme celles qui attendent les Anansi Boys, pas de moments de trouble et d'hésitation entre rêves, désirs et souvenirs comme dans L'Océan au bout du chemin, pas de promenade psychogéographique dans des lieux qui (pile ou face?) existent peut-être, ou peut-être pas, comme dans Neverwhere ou American Gods

C'est pourtant vrai qu'il est un peu court, ce manche.

Oh, des péripéties il y en a: elles sont racontées dans le style neutre et policé qu'on s'attend à trouver dans les livres destinés aux enfants sages. C'était peut-être dans le contrat proposé à Gaiman: ne pas causer d'embarras aux responsables des achats dans les écoles et les bibliothèques publiques? Je ne veux pas dire que les épisodes scabreux présents dans le matériau original auraient été laissés de côté: "les lecteurs les plus délicats devront fermer les yeux pour ne pas aborder certains paragraphes" nous prévient Gaiman (quelque peu facétieusement), comme se bouchaient les oreilles les auditeurs sensibles lorsque les scaldes les récitaient (les scaldes ne jugeaient pas au-dessous de leur dignité de parler de pipi et de caca quand la longueur des passages en style noble leur donnait envie de changer de registre).
Non, ce qui est normalisé, assagi, c'est la démarche narrative; Gaiman, cette fois, ne cherche pas à briller, il s'est fixé un objectif modeste auquel il s'est tenu tout du long: composer un ouvrage de vulgarisation, d'initiation à la mythologie, facilement accessible pour le public le plus large possible; cette intention didactique est partout visible, allégée de ci-de là par quelques touches d'humour. Et c'est peut-être à cela que tient la légère déception dont j'ai parlé tout à l'heure.
En revanche, ce dont le livre ne manque pas, c'est de personnages "plus grands que nature".


Est-ce qu'on ne pourrait pas aller plus vite? demanda Tyr.
- On peut essayer, répondit Thor, et il fouetta les boucs pour leur faire encore forcer l'allure.
Tyr regarde derrière eux. "Ils arrivent, annonça-t-il. Les géants arrivent".
Ils arrivaient, en effet, avec Hymir en arrière-garde pour les encourager: tous les géants de cette partie du monde, une monstrueuse foule à têtes multiples, les géants de la désolation, contrefaits et assassins. Une armée de géants, tous décidés à récupérer leur chaudron.
"Va plus vite!" lança Tyr.
C'est là que le bouc Dents-qui-Grincent trébucha et tomba, les jetant tous deux hors du chariot.
Thor se remit debout en titubant. Puis il jeta le chaudron au sol et éclata de rire.
"Qu'est-ce que tu trouves de drôle, interrogea Tyr. Ils sont des centaines."
Thor soupesa Mjollnir, son marteau. "Je n'ai pas attrapé et tué le serpent, dit-il. Pas cette fois-ci. Mais une centaine de géants, ça compense presque."

Vous voyez ce que je voulais dire tout à l'heure, en parlant du style? Ça ressemble plus à un découpage préparé pour un comic, ou un roman graphique, qu'à un vrai "roman de Neil Gaiman". Ça pourrait faire un bon, un excellent comic même, pas impossible que Gaiman y ait déjà pensé: il a plus d'un tour dans son sac, comme Loki (tiens, je me demande de qui il tient ce drôle de sourire en coin, Gaiman).

Après avoir donné quelques références bibliographiques (Edda en vers, Edda en prose, Dictionnaire de la mythologie germano-scandinave…) Gaiman s'explique, dans sa préface, au sujet de son parti-pris narratif minimaliste:
… la joie des mythes: le plaisir vient de les raconter soi-même - une chose que je vous encourage vivement à faire, vous qui lisez ceci. Lisez les histoires de ce livre, et puis faites-les vôtres, et par une soirée d'hiver noire et glacée ou une nuit d'été où le soleil refuse de se coucher, dites à vos amis ce qui est arrivé quand on a volé le marteau de Thor, ou comment Odin a procuré aux dieux l'hydromel de poésie…


Mon "inner ten-years-old" hausse les épaules devant les réticences du vétilleux vieillard qu'il lui semble (parfois) que je suis devenu: lui, il a dévoré La Mythologie Viking avec autant d'appétit qu'il dévorait, dans les années 60 d'un autre siècle, les Contes et Légendes de tous les pays, et il en redemande.
Les raisons ne manquent pas de lire La Mythologie Viking: si, par exemple, American Gods vous a laissé un peu perplexes, et si vous vous êtes demandé "Mais qu'est-ce que c'est que ce Voyageur, Mr Wednesday?" (soyez prévenu: l'original est encore plus retors que sa version américaine); si vous vous souvenez d'avoir lu - ou feuilleté - les Eddas il y a longtemps, et si vous avez envie de vous rafraîchir la mémoire… et surtout, si vous avez envie d'histoires ou encore, d'idées pour pimenter vos propres histoires.

Je vous garantis un banquet plantureux, 
des cornes de bière et ensuite de la lutte, 
de la course et des concours de force. 
Ils aiment bien s'amuser, à Utgard.

Neil Gaiman, La Mythologie Viking 
(Norse Mythology, 2017) 
traduit par Patrick Marcel, 

dimanche 29 janvier 2017

Saison des masques


Sur le blog Les Ruines Circulaires, on a  pu lire ces jours-ci une jolie contribution au débat - qui a encore de beaux jours devant lui - sur le bon usage de la caricature.


Si cette anecdote rapportée par Marcel Griaule vous a donné envie - ce serait bien naturel - de voir de beaux masques, vous avez jusqu'au 2 avril pour visiter l'exposition Éclectique, au musée du Quai Branly.
Qui remercier? Mais voyons, Messieurs Jacques Chirac et Marc Ladreit de Lacharrière dont les efforts conjoints ont rendu possible cette exposition.
Et comment les remercier? Ne vous mettez pas en peine, je suis sûr qu'en ce moment même, sous l'herminette d'un sculpteur fang, ou baoulé, ou dogon, sont en train de prendre forme les masques qui permettront à ces deux mécènes de rejoindre les figures des ancêtres, d'entrer en effigie dans le monde des morts et des croque-morts: quel remerciement serait plus approprié?

Image © Musée du Quai Branly

lundi 29 août 2016

Tu as un trou dans le coeur (L'Océan au bout du chemin, de Neil Gaiman)




Et je ne comprends pas comment le temps
Passe, moi qui suis temps et sang et agonie.
Jorge-Luis Borges




C'était quelque chose, 
la fête d'adieux de Lettie Hempstock,
 juste avant qu'elle ne parte pour l'Australie. 
On était tous déguisés! 
Il y avait: moi, elle, et…
je sais plus.

L'Océan au bout du chemin (un roman de Neil Gaiman: si vous en avez déjà lu d'autres, vous savez ce qui les rend si particuliers, et vous ne m'en voudrez pas de ne pas en dire trop à son sujet: j'aurais pu me contenter de dire "c'est un des meilleurs") passe en revue ces obstacles changeants qui s'interposent toujours au dernier moment entre nous et nos souvenirs les plus importants.

A la différence de Coraline (un autre des meilleurs Gaiman) qui rhabillait  les souvenirs d'enfance d'oripeaux "gothiques" à la Tim Burton, L'Océan ne parle que de choses qui pourraient aussi bien faire partie de nos souvenirs, à vous ou à moi. De questions que nous pourrions nous poser. Peut-être n'avons-nous jamais été forcés de céder notre chambre (notre chambre rien qu'à nous, avec un petit lavabo juste à notre taille) à des étrangers détestables, sans doute (je l'espère pour vous) ne vous a-t-on jamais, quand vous rentriez de l'école, annoncé sur un ton bourru qu'on venait d'enterrer votre chat, personnellement je n'ai jamais rencontré de prospecteur d'opales venu d'Australie…
Et pourtant, le narrateur de L'Océan au bout du chemin, c'est vous et moi, c'est nous.
Des souvenirs - certains communs à tous les gens de notre génération - de choses qui, un jour, sans qu'on y prenne garde, n'ont plus été là: les rengaines qu'on entendait tous les jours à la radio et puis un jour, plus jamais, les prairies qui sont devenues des parkings, les fermes remplacées par des lotissements, toutes les choses qui ont changé depuis les années quatre-vingt-dix… quatre-vingt… soixante-dix… soixante… c'était quand, déjà, la fête d'adieux de Lettie Hempstock? c'était il y a si longtemps que ça?

Des questions dont la réponse devrait être simple, forcément, puisque ce sont des questions simples, nous nous disons que nous devrions pouvoir y répondre: ça ne peut pas être si compliqué que ça… et puis non, nous n'y arrivons pas.

Par exemple: pourquoi notre sœur et nous, nous n'avons jamais pu employer les mêmes mots pour désigner les mêmes choses. 
Pourquoi notre père et nous, nous n'avons jamais pu aborder certains sujets, même si nous avons souvent été à deux doigts de le faire. 
Pourquoi nous n'arriverions pas à écrire, même si nous consacrions tout un livre à parler de cette journée, que l'enterrement pour lequel nous avons fait des heures de route jusqu'à l'endroit où nous n'habitons plus depuis longtemps, c'était celui de… 


Le problème avec les adultes, c'est qu'ils font souvent 
de la magie sans même s'en rendre compte, 
et comme ils font ça n'importe comment, 
c'est de la mauvaise magie. 

Je ne sais pas si vous voyez? 

Par exemple ils annoncent fièrement qu'ils vont 
faire quelque chose, ou ils se vantent de l'avoir fait. 
Ils n'ont pas l'air de réaliser que, de la même façon que, 
si on fait quelque chose, ça a des conséquences 
(ça tout le monde le sait, je crois), 
si on dit qu'on va la faire ou qu'on l'a faite, 
ça a des conséquences aussi, pas du tout du même genre. 
C'est pour ça qu'autour de tant d'adultes, il y a des résidus 
de mauvaise magie, pas tout à fait formés ou tout déformés, 
qui flottent ou qui traînent. 
Par exemple, si quelqu'un dit Ce connard, 
s'il continue à me faire chier je vais lui péter la tronche
ça fait de la mauvaise magie, ça donne la mauvaise 
couleur aux choses autour de lui, et ça n'arrange rien 
si en le disant il n'avait pas vraiment l'intention de le faire, 
au contraire c'est pire: c'est de la magie mal faite, 
elle n'a nulle part où aller, 
elle reste autour de lui, elle pendouille, 
elle colle.
Ou encore - ça vous est peut-être arrivé? - si quelqu'un 
vous a dit,  il y a longtemps 
"pour ton anniversaire tu vas avoir une belle surprise" 
et que le jour de l'anniversaire il n'y avait pas de surprise, 
juste un cadeau quelconque, prévisible
 jusqu'au bout du ruban, qui ne pouvait à aucun titre 
prétendre au statut prestigieux de surprise, 
ça a eu pour conséquence de contaminer le mot "surprise", 
de le dégrader, d'en faire un mot ordinaire. 
C'est juste un exemple, aussi bien ça peut être des clés 
laissées sur un tableau de bord, un téléphone mal raccroché, 
un geste esquissé et pas terminé. 
Il y a comme ça des tas d'adultes qui font 
sans arrêt de la mauvaise magie 
sans même s'en apercevoir.
Note de Morganna Phelps, 
restée cachée depuis 1976 dans 
une pochette de disque.



La fête d'adieux de Lettie Hempstock, c'est 
un de mes meilleurs souvenirs. Comme 
c'est bizarre que je n'arrive pas à me rappeler 
tous les détails.
C'est bien en Australie qu'elle est partie Lettie? 
Pas en Afrique du Sud?

Il y a des choses dont nous n'arrivons pas à nous souvenir, et pourtant nous sentons que ce sont des choses importantes.
Les toutes petites choses qui faisaient que nous étions quand même contents, à la fin de ces journées d'école où rien ne s'était passé comme on aurait voulu.
Les choses encore plus petites qui ont gâché tant de fêtes de Noël et d'anniversaires (la fête d'adieux de Lettie Hempstock, 
c'était bien, 
bien mieux que l'anniversaire de mes sept ans
qui, lui, était complètement raté).

Et aussi les choses énormes et informes qui se sont toujours tenu hors de notre portée, à la limite de notre champ de vision, ces choses pour lesquelles nous n'avons jamais trouvé de nom (pourtant ce n'est pas faute d'avoir cherché); pour ce que nous en savons, ce sont peut-être des choses pleines de dents et de tentacules, de poils et de griffes, d'yeux hypnotiques et de langues préhensiles, c'est peut-être mieux que nous n'ayons jamais eu à les voir face à face.
Est-ce la même crainte qui nous a empêché de donner un nom à la chose que nous a donnée Lettie Hempstock avant de partir, celle qu'elle était la seule au monde à pouvoir nous donner?


Tiens, la prochaine fois il faudra que 
je demande à sa grand-mère - non, je veux dire 
à sa mère (pourquoi j'ai dit sa grand-mère?), 
l'adresse de Lettie en Australie, comme ça je pourrai 
lui envoyer une carte.
La prochaine fois que je retournerai à la maison 
qui est presque, pas tout à fait, 
au bout du chemin, juste avant le bout, 
le bout du chemin tout au bout duquel 
il y a… 

Oui, la prochaine fois je ferai ça.



L'Océan au bout du chemin: le roman qui s'arrête juste au bord.


Neil Gaiman, L'Océan au bout du chemin
(The Ocean at the End of the Lane, 2013),
traduit par Patrick Marcel, 

Au Diable Vauvert, 2014