dimanche 29 janvier 2017

Saison des masques


Sur le blog Les Ruines Circulaires, on a  pu lire ces jours-ci une jolie contribution au débat - qui a encore de beaux jours devant lui - sur le bon usage de la caricature.


Si cette anecdote rapportée par Marcel Griaule vous a donné envie - ce serait bien naturel - de voir de beaux masques, vous avez jusqu'au 2 avril pour visiter l'exposition Éclectique, au musée du Quai Branly.
Qui remercier? Mais voyons, Messieurs Jacques Chirac et Marc Ladreit de Lacharrière dont les efforts conjoints ont rendu possible cette exposition.
Et comment les remercier? Ne vous mettez pas en peine, je suis sûr qu'en ce moment même, sous l'herminette d'un sculpteur fang, ou baoulé, ou dogon, sont en train de prendre forme les masques qui permettront à ces deux mécènes de rejoindre les figures des ancêtres, d'entrer en effigie dans le monde des morts et des croque-morts: quel remerciement serait plus approprié?

Image © Musée du Quai Branly

mercredi 25 janvier 2017

Joyce Carol Oates en des domaines hantés


Avant que la lumière de l'aube n'éclaire la chambre, 
Julia avait oublié l'essentiel de son rêve.
Joyce Carol Oates,
Changement de phase,
dans Hantises



Elles sont décalées, légèrement biaisées, les histoires que nous raconte Joyce Carol Oates. C'est donc de biais qu'on y entre, comme par une porte au cadre faussé, bloquée dans une position ni vraiment fermée ni vraiment ouverte.
Il en est ainsi dans ses romans comme dans ses nouvelles; mais, dans les histoires courtes, le décalage est plus vite mis en évidence, les éléments en déséquilibre basculent plus vite: la brièveté de la nouvelle l'impose.

Dans les récits qui composent le recueil Hantises, bon nombre d'éléments d'atmosphère  proviennent directement du bric-à-brac accumulé au grenier en deux siècles de littérature gothique: façades lézardées et pignons pointus!  Toits d'ardoise! Fenêtres à vitraux! Granges à l'abandon! Mares croupies! Cauchemars! Sueurs! Terreurs nocturnes!

Maisons hantées, maisons interdites. 
La vieille ferme des Medlock. La ferme des Erlich. 
La ferme des Minton au bord d'Elk Creek. 
DÉFENSE D'ENTRER disaient les panneaux
mais nous entrions quand ça nous chantait. 

DÉFENSE D'ENTRER 
INTERDIT DE CHASSER        

INTERDIT DE PÊCHER 
SOUS PEINE DE POURSUITES 

mais nous faisions comme il nous plaisait 
car qui était là pour nous en empêcher?

Hantées (Haunted, 1987)



Quelques années avant que ces nouvelles, rédigées entre 1987 et 1993 et prépubliées dans diverses revues, soient réunies dans ce recueil, Oates avait contribué à allonger la liste des classiques du style gothique avec Bellefleur (1980), A Bloodsmoor Romance (1982), Mysteries of Winterthurn (1984); aucun des accessoires susmentionnés n'y manquait, et même les points d'exclamation étaient régulièrement mis à contribution, pour ponctuer des phrases qui auraient pu être empruntées à des penny dreadful. Mais plus le lecteur progresse dans ces vastes romans, plus il lui devient clair que c'est par jeu que l'auteur a eu recours à ces artifices, et que c'est par d'autres prestiges que Madame Oates entend l'étonner.

Nos parents nous interdisaient d'explorer ces propriétés abandonnées: les maisons et les granges étaient dangereuses, disaient-ils. 
Nous risquions de nous blesser, disaient-ils. 
Je demandais à ma mère si les maisons étaient hantées et elle répondait 
Bien sûr que non, les fantômes ça n'existe pas, 
tu le sais parfaitement. 
Je l'agaçais: elle devinait que je faisais semblant de croire à des choses auxquelles je ne croyais pas, auxquelles j'avais cessé de croire depuis des années. 
C'était une habitude d'enfant: faire semblant d'être plus jeune, plus puérile que je ne l'étais réellement. Ouvrir de grands yeux et prendre l'air perplexe, inquiet. Les filles sont portées à ce genre de ruse, c'est une forme de camouflage, quand une de vos pensées sur deux est une pensée interdite, et que les yeux ouverts regardant sans voir vous pouvez glisser dans des rêves qui laissent la peau moite et le cœur battant - des rêves qui ne semblent pas les vôtres qui doivent vous venir d'ailleurs de quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît.

Hantées (Haunted, 1987)


Sur courte distance, Oates fait preuve de plus d'économie: les accessoires empruntés au roman-feuilleton ne sont là que pour brouiller les pistes. Si des ruines mal famées se dressent bien là où l'on s'attend à les voir, ce ne sont pas des goules qui les hantent; si dans un coin brille la lame d'un couteau, ce n'est pas nécessairement un serial killer qui l'a affûtée; si un personnage craint le retour d'un rêve récurrent, ce n'est pas forcément parce que c'est un cauchemar. Chaque nouvelle de Hantises réserve à son protagoniste une mauvaise surprise, sans jamais que la narratrice tombe dans le piège des conventions de l'histoire à chute: parfois, la chute n'est pas là où on l'attend, parfois le lecteur s'aperçoit en revenant en arrière que la fin - ou la catastrophe - s'est produite bien plus tôt qu'il ne l'avait pensé. Parfois, il n'y a d'élément horrifiques ni au début, ni à la fin, ni même au milieu: mais où, alors? Le malaise est pourtant bien là. Parfois on comprend que c'est simplement dans l'écoulement des années (La Poupée, Le Maître de bingo) que s'est cachée l'horreur.  Parfois, sans qu'on nous ait prévenu, c'est avant même que l'histoire commence (Thanksgiving) que le monde des personnages s'est effondré.

Les fantômes, ça n'existe pas, nous disait-on. Ce n'était que de la superstition. Mais nous pouvions nous blesser en traînant là où nous n'avions rien à faire - les planchers et les escaliers de ces vieilles maisons étaient sûrement pourris, les toits prêts à s'effondrer, nous risquions de nous couper sur des clous et des éclats de verre, de tomber dans des puits non scellés - et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides.

Hantées (Haunted, 1987)



Les faits avérés - Joyce Carol Oates prend le temps de les relater par le menu - sont extrêmement prosaïques, tout s'explique, tout s'emboite (une femme d'âge mûr, qui a une carrière sans faute derrière elle, occupant un poste à responsabilités, appréciée par ses collègues, oublie dans un moment de distraction - ça ne lui ressemble pas - son sac sur le siège avant de sa voiture, et les clés sur le contact. Ouf! Quand elle revient sur ses pas, elle constate que son oubli n'a eu aucune conséquence. Aucune. Tout est comme s'il ne s'était rien passé… pourtant, un doute minuscule s'est installé…). Et voilà.  Dès que c'est la subjectivité des personnages qui prend le dessus plus rien n'est banal ni rassurant, aucune explication ne semble plus convaincante, plus rien ne s'emboite, une voix aigre se mêle au ronron des compliments conventionnels ( - non, ça ne lui ressemble pas: que lui arrive-t-il donc?) et le rythme de la phrase de s'affoler, l'écriture change comme si on venait d'apporter à celle qui écrit de mauvaises nouvelles.

Quelle nouvelle est pire que cette prise de conscience soudaine: que les nouvelles reçues précédemment, qui avaient été, par réflexe conditionné, rangées dans la catégorie des bonnes nouvelles, en fait, elles n'étaient pas si bonnes que ça?

Un des récits les plus sèchement réalistes du recueil (qui porte le titre trompeur de Prémonition) joue uniquement sur la façon dont sont perçus, dans la classe moyenne américaine, la position, le rôle social de chacun. Tout est bien à sa place: alors, qu'est-ce qui pourrait mal tourner?  
Un oncle préféré. 
[...] 
Personne n'avait parlé de l'incident.
[...] 
Un fils dont ses parents sont fiers.
[...] 
Cela ressemblait bien aux femmes! 
[...]
Un homme dans une certaine position ne peut pas, enfin, c'est plus difficile pour lui, plus délicat. 
[...]
... on ne peut pas comparer l'urgence  de telle et telle chose, il y a des priorités…
La prémonition (Premonition, 1987) 
Sous chacun de ces clichés en apparence inoffensifs se cachent des réalités si déplaisantes qu'on ne parvient pas à y croire même quand on a le nez dessus.

… et puis on ne savait jamais qui on pouvait rencontrer dans une vieille maison ou une grange supposées vides. Tu veux parler de clochards? … de ceux qui font du stop sur la route? demandais-je. Ça peut être des clochards ou des gens que tu connais, répondait évasivement ma mère. Un homme ou un garçon que tu connais… elle se taisait, gênée, et je savais qu'il était inutile de poser d'autres questions. Il y a des choses dont on ne parlait pas, à cette époque. Je n'en ai jamais parlé à mes propres enfants, il n'y avait pas de mots pour les dire. 
Hantées (Haunted, 1987)

C'est en cela que les textes courts de Oates sont proches parents (malgré les apparences) de ses romans les plus touffus: entre ses personnages et la réalité quelque chose s'interpose, ils n'arrivent à se reconnaître que dans les miroirs déformants.


Le recueil Hantises se compose des nouvelles:
Hantées; 
La Poupée; 
Le Maître de bingo; 
La chatte blanche; 
Le modèle; 
Circonstances atténuantes; 
Vous ne me faites pas confiance?; 
Le coupable; 
La prémonition; 
Changement de phase; 
Pauvre Bibi (Poor Thing); 
Thanksgiving; 
Aveugle; 
Le radioastronome; 
Les habitants maudits de la maison de Bly; 
Martyre;

et en manière de postface d'un court essai intitulé:

"Réflexions sur le grotesque"

... la simplicité fataliste des contes de fées de Grimm 
et la complexité de vision dont la Rose pour Emily 
de William Faulkner offre un exemple suprême... 
Joyce Carol Oates


Dans la postface qu'elle intitule (de façon un peu trop prometteuse?) "Réflexions sur le grotesque", Oates évoque un certain nombre d'œuvres qui, de par la "présence physique brutale" des images qu'elles ont, pour trait commun, de contenir, aideront,  pense-t-elle, à définir les contours de ce qu'elle appelle "grotesque" dans les arts narratifs:  œuvres de Kafka, Bosch, Murnau, Goya, Dali, Dinesen, Grimm, Faulkner, Beckett, Gogol, Bowles, Klinger, Münch, Klimt, Schiele, Bacon, Fischl, Gober;  et, avant de revenir sur la naissance du "grotesque"  en tant que genre, convoquant cette fois Walpole, Radcliffe, Hoffmann et Hawthorne aux côtés de Poe, elle avance (peut-être avec soulagement?) l'idée que: "de Jeremias Gotthelf (L'Araignée noire, 1842) à des auteurs fantastiques postmodernes tels qu'Angela Carter, Thomas Ligotti, Clive Barker, Lisa Tuttle et à des auteurs de best-sellers grand public tels que Stephen King, Peter Straub, Anne Rice… nous reconnaissons la touche puissante du grotesque, si large que soit l'éventail des styles" .
Si utile que soit cette liste, elle nous laisse sur notre faim.
Pas seulement parce qu'on pourrait la prolonger encore longtemps, et dans bien des directions (et  si on ajoutait Apulée? et Wu Cheng'en? et Burroughs (William, pas E. R.)? et San Antonio?) mais surtout parce que, bien que nous reconnaissions très bien l'air de famille sur tous les portraits de cette galerie d'ancêtres, nous nous demandons indiscrètement ce qu'ils ont bien pu faire ensemble, et nous voilà dans le rôle ingrat de l'enfant qui pose des questions auxquelles il se doute un peu qu'il n'aura pas de réponse (pourquoi grand-papa William il ressemble plus à son tonton Edgar Allan qu'à son papa Nathaniel, hein? Et tata Karen, c'est vrai qu'avant on l'appelait Isak?)
Plus révélatrices sont certaines exclusions qu'elle formule: "Une histoire de fantômes appartient-elle inévitablement au genre grotesque? Non. Les histoires de fantômes de l'époque victorienne sont, dans l'ensemble, trop "bien élevées", trop "ouvrages de dames" quel que soit le sexe de leurs auteurs.Une bonne partie des récits fantastiques de Henry James, ainsi que de ceux de ses contemporaines Edith Wharton et Gertrude Atherton, bien qu'élégamment écrits, sont trop distingués pour en faire partie." et plus loin "on pourrait définir [le grotesque] comme l'antithèse exacte du 'bien élevé' ".
C'est, peut-on supposer, ce qui l'a poussé à cette expérience, écrire l'"envers", l'"antithèse" d'un récit d'Henry James (Les habitants maudits de la maison de Bly).
Si elle indique une piste intéressante ("la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?") elle ne la développe pas. Quel dommage! On touchait là, pourtant, à quelque chose; la notoirement mal élevée Patrica Highsmith aurait,  je pense, approuvé, au moins d'un claquement de langue.

La forme de l'essai n'est sans doute pas celle qui convient le mieux pour explorer les limites de ce genre: le genre qui parle des choses dont on ne parle pas à table. Si vous vous demandez encore si la mention de la nécessaire "brutalité" sans laquelle l'art est trop bien élevé pour se commettre avec le grotesque, est ou n'est pas à prendre au sens littéral, peut-être pourrait-on vous recommander de lire, non pas avant, mais après cette postface bien élevée - une vraie dissertation, qui, au lycée, aurait valu à l'élève Oates une bonne note -  la dernière nouvelle du recueil, Martyre: c'est probablement la moins fréquentable, la plus grotesque, celle qui se rapproche le plus de la définition que Oates, dans sa sage postface, a eu tant de mal à formuler.

Attention: sous votre pied une marche vient de se dérober.
Et, pas de chance, vraiment: quand l'escalier s'est affaissé quelque chose, aussi, s'est affaissé dans le bâti, et la porte de la cave, libérée d'on ne sait quoi qui la retenait dans son cadre gauchi,
s'est refermée en claquant.

Joyce Carol Oates,  Hantises: Histoires grotesques
(Haunted: Tales of the Grotesque,1994) 
traduit par Claude Seban, Stock, 1995;
et Le livre de poche (n°30742), 2007

vendredi 20 janvier 2017

Bonnes résolutions pour 2017



En 2017, boire du bouillon de légumes 
au moins 5 fois par jour.


Oui, parfaitement, le café ça compte pour du bouillon de légumes.
C'est DIESELSWEETIES qui le dit, et DIESELSWEETIES ne raconte pas n'importe quoi.


Quoi, les grains de café, d'après vous, lecteurs francophones, ça s'appelle des fruits, pas des légumes? Bon, je ne vais pas chipoter, du bouillon de fruits alors. L'important c'est que ça permet de respecter le principe: fruits OU légumes cinq fois par jour.

DIESELSWEETIES, un webcomic de Richard Stevens III 

mercredi 18 janvier 2017

The city and the city: le critique et la critique



J, la célèbre écrivaine, regarde dans le vague, suce son porte-plume, le pose et le reprend.
Assis à angle droit par rapport à elle, je la vois de profil:
elle me donne l'impression de prendre ce petit travail d'écriture - commencé presque comme une plaisanterie à usage privé entre nous deux - très au sérieux.

Il faut peut-être que je vous donne une précision: la présence de J à cette table, entre une fenêtre et un miroir, est un peu inattendue. Nous nous connaissons depuis quarante ans, pourtant elle a, jusqu'à présent, passé peu de temps dans mes rêves (c'est un euphémisme: je ne me souviens pas d'un autre rêve qu'elle ait visité).
Pourtant le temps d'une sieste la voilà devenue quasiment mon alter ego: nous nous sommes mis d'accord, elle va m'aider à rédiger la critique que je compte publier bientôt, sur ce blog, de The City & The City, le roman de China Miéville. Elle m'a montré le premier jet de ses notes, et il m'a semblé y reconnaître des phrases que je croyais avoir déjà écrites: "Le monde est bizarre: deux villes peuvent s'y ressembler au point de se confondre dans le souvenir, alors qu'elles sont séparées par des milliers de kilomètres…  
 tandis que deux autres villes, séparées seulement par quelques dizaines de centimètres… "

Que nous ayons, sur la façon de rendre compte de ce roman, des vues aussi proches me semble de bon augure pour notre collaboration.

Une autre précision: dans la vie de tous les jours, J n'est pas une célèbre écrivaine, et jusqu'à l'été dernier où je l'ai accompagnée dans une librairie dont elle a longuement fouillé les rayons à la recherche du Lecteur de cadavres, d'Antonio Garrido, qu'elle voulait absolument lire dans l'avion pendant son long voyage de retour, je n'avais qu'une idée très vague de ses préférences littéraires. Le rêve se joue de ces petites difficultés; nous voilà associés dans cette audacieuse entreprise: rendre compte à quatre mains d'un roman à l'intrigue tarabiscotée, et, ma foi, il me semble que ça ne commence pas mal.

Pendant ce temps, le miroir et la fenêtre nous regardent 
avec une froide hostilité.

samedi 14 janvier 2017

Krazy Kat sort des archives


Chers lecteurs, si le Père Noël a bien fait son travail, il vous a sans doute apporté le volume qui vous manquait encore de la collection, parue aux éditions Les Rêveurs, des planches du dimanche de Krazy Kat? Si vous appartenez à la même génération que Tororo, vous avez découvert Krazy Kat dans les pages de Charlie Mensuel, et dans la traduction de Michel Pérez; aussi, dépaysés (mais pas désagréablement!) par les innovations de la traduction de Marc Voline, vous vous êtes précipités sur l'interview que celui-ci a donné à DU9, et vous l'avez lue  en français ou en anglais, selon vos préférences.

Vous brûlez donc à présent d'en savoir plus sur George Herriman, l'homme derrière le Kat.

Or, juste avant Noël, sur le blog Dreamers Rise, un billet de Chris Kearin a salué la biographie récemment parue (Krazy: George Herriman, A Life in Black and White) que Michael Tisserand a consacrée au cartoonist.
Chris Kearin a bien voulu me permettre de reproduire ici ce billet, et en relire la traduction d'un œil bienveillant. Je fais miens les mots de Chris: "des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable".
Laissons-lui maintenant la parole:


Pour célébrer la publication de l'excellente biographie: Krazy: George Herriman, Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, il m'a semblé qu'il était temps de secouer la poussière d'un manuscrit que j'avais écrit il y a plus de quinze ans. J'ai procédé à quelques révisions pour prendre en compte les recherches de Tisserand: des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable. Vous pouvez lire, ici et ici, les deux parties d'une excellente interview de Tisserand recueillie par The Comics Journal.
George Herriman naquit à la Nouvelle Orléans le 22 aout 1880. Comme son contemporain (de quelques années plus jeune) Ferdinand Joseph La Menthe* - plus connu sous le nom de Jelly Roll Morton - Herriman était un créole de la Nouvelle Orléans, un produit du mélange, particulier à cette cité, d'ascendances françaises, espagnoles et africaines.
À la différence de Morton, George Herriman quitta très jeune sa ville natale: ses parents s'installèrent à Los Angeles, peut-être pour y chercher un environnement dans lequel leur origine passerait plus facilement inaperçue. Dès lors les Herriman "passèrent pour blancs". George Herriman avait l'habitude de rester couvert, dedans comme dehors, pour éviter, pense-t-on, d'attirer l'attention sur ses cheveux frisés.

Par la suite Herriman se fixa à New York, où l'art du cartoon connaissait, dans la presse, un premier âge d'or. Dans les pages des quotidiens new-yorkais, entre lesquels une concurrence acharnée faisait rage, paraissaient les travaux de Winsor McCay, F. W. Outcault, et d'autres brillants artistes dont Herriman vint bientôt grossir les rangs. Même dans ses premiers strips, qui portaient des titres comme "Professor Otto And His Auto" ou "Acrobatic Archie", l'originalité et la vigueur de son trait ne pouvaient passer inaperçues et même si la carrière d'Herriman avait pris fin, par exemple, en 1918, il figurerait encore parmi les cartoonists les plus intéressants de cette période. Mais tandis que la production de certains de ses pairs - tel le prodigieusement doué McCay - finit par perdre, avec le temps, en originalité et en maîtrise technique, Herriman n'allait pas tarder à faire un grand pas en avant avec la création de Krazy Kat, sublime et inestimable achèvement de l'art des comics, qui parvint miraculeusement à préserver sa fraîcheur, son astuce, et son caractère unique, de ses origines en 1910-1913 jusqu'à ce qu'Herriman, en 1944, meure en laissant des dessins inachevés sur sa table.

On ne peut vraiment parler de naissance pour Krazy Kat (sans doute de tels archétypes existent-ils de toute éternité, attendant, en quelques limbes, la formule magique qui les profèrera à la vie): le Kat émergea graduellement des marges des autres séries d'Herriman. 
Selon Krazy Kat: The Comic Art of George Herriman, de Patrick McDonnell, Karen O'Connell et Georgia Riley de Havenon, la première "imbrication" du Kat par la Mouse se produisit au premier plan d'une case du strip de Herriman The Dingbat family, le 26 juillet 1910, volant silencieusement la vedette à la comédie domestique qui suivait son cours à l'arrière-plan. En l'espace de quelques mois, ces esquisses encore rudimentaires se séparèrent du cartoon titulaire, et s'approprièrent l'espace parallèle d'un strip étroit, mais bien à elles, fournissant un contrepoint et parfois un commentaire à l'intrigue principale qui se poursuivait au-dessus d'elles.

Ce n'est qu'en octobre 1913  que Krazy Kat devint une série à part entière; bien qu'Herriman ait continué à dessiner d'autres séries pendant des années, c'était désormais Krazy Kat qui serait durablement associé à son nom.

Qu'est-ce qui a donc fait de Krazy Kat une série si spéciale?
L'argument ne saurait être plus mince, ni, (en apparence) moins prometteur. Krazy Kat aime Ignatz Mouse, qui, de son côté, déteste le félidé, et le lui fait savoir par brique interposée. Ces briquages ("beanings", dans le texte original) n'entament en rien l'affection de Krazy - en fait, Krazy voit en chaque brique un nouveau gage d'amour. L'officier Pupp (Offissa Pupp), le troisième côté du triangle, se donne entièrement à la mission de protéger la boîte crânienne de Krazy, et ne cesse d'ouvrir et de refermer la porte de sa prison, tantôt pour prévenir, tantôt pour sanctionner les débordements d'Ignatz.
Il n'y a rien d'inhabituel à ce type d'intrigue répétitive: invariablement, dans chaque page de Little Nemo, le chef-d'œuvre de McCay, si ambitieux visuellement, la dernière case voit le héros tomber de son lit en poussant un cri qui alarme ses parents (Maurice Sendak fait, dans Cuisine de Nuit, un clin d'œil affectueux à cette chute récurrente). Et bien qu'il introduisît à l'occasion de subtiles variantes dans les péripéties et que parfois même il se passât complètement de briques, Herriman, pour sa part, utilisa le même canevas pendant trente ans.

Ce qui distingue Krazy Kat est une combinaison de particularités uniques.
Tout d'abord, le talent d'Herriman pour les permutations, les décalages, les dérapages à partir de la situation qu'il a prise pour prétexte, et sa capacité à imbriquer dans cette construction toutes sortes de matériaux tirés du quotidien de l'Amérique de ce début de XX° siècle.
Les personnages (en particulier Krazy) emploient un inimitable patois fait d'argot, de Brooklynese (“dissiving” pour “deserving”), de Yinglish (“dahlink”), d'espagnol, de français, peut-être de ce dialecte de la Nouvelle-Orléans qu'on appelle "Yat", d'emprunts (souvent mal prononcés ou utilisés à contre-emploi) au jargon des précieuses - et des Trissotins (“cerulean”, “purveyor”, “somniferous”, “obstikil dillusion”), mots inventés (“windage”, “adenoiding”), plus tout ce qui pouvait passer par la tête d'Herriman sous l'inspiration du moment (il semblerait, et ce n'est pas sans intérêt, que la langue maternelle d'Herriman ait été le français). Bien sûr, l'emploi d'expressions dialectales a été commun dans la littérature de divertissement américaine au moins depuis Mark Twain, et un de ses usages habituels est de marquer, entre différents locuteurs, une distance sociale. Ce n'est pas le cas dans Krazy Kat où c'est sans condescendance qu'Herriman place dans les bulles de son Kat ces inventions fantaisistes qui témoignent de sa fascination pour le caractère hybride de la langue vernaculaire américaine, ses possibilités de variations harmoniques inédites. Herriman, comme Joyce, est un fresquiste qui sur sa large palette mélange voix, accents, et néologismes.

   
Les habitants du comté de Coconino se penchent sur leur passé
"And the most wundafil part of it fellas,
is that it's all wolcennic ection - that's
what makes it the sensation what it is."


Ensuite il y a l'abondance, dans le strip, de choses indéterminées. Les drames minuscules que vivent les personnages d'Herriman  ont pour toile de fond le grandiose, l'irréel décor lunaire du comté de Coconino, né de l'amour d'Herriman pour les paysages du Sud-Ouest des États-Unis, qu'il parcourut souvent. Un paysage toujours changeant: d'une case à l'autre, champignons, buttes, pyramides, citadelles et arbres s'en vont à la dérive derrière les acteurs, sans souci de permanence ou de continuité. Même le genre du héros (de l'héroïne?) reste curieusement indéfini. Krazy est habituellement (mais pas de façon constante) désigné par des pronoms masculins, pourtant il semble se comporter en partenaire féminin dans sa relation avec le mâle Ignatz. 
Chaque fois qu'on lui demande ce qu'il en est, Herriman répond de façon caractéristique: "Je ne sais pas". Une question qui - ailleurs - semblerait aussi fondamentale que l'identité sexuelle d'un personnage de premier plan est laissée bienheureusement fluide, flottant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Il serait tentant (et cela n'aurait rien de neuf) de chercher à décoder, dans la désinvolture avec laquelle Herriman traite paysage, langage et genre, un message lié aux ambiguïtés de son héritage ethnique. Pour autant qu'on puisse le savoir, il semble qu'Herriman ait su qu'il avait des ancêtres africains et qu'il l'ait gardé pour lui - un choix qui n'aurait rien de surprenant au vu des exclusions sociales et professionnelles appliquées aux noirs américains à cette époque. Il est plus que probable que la carrière d'Herriman dans la presse aurait souffert si son ascendance avait été rendue publique.
Par certains sans doute, le choix d'Herriman de "passer pour blanc" pourra être jugé malhonnête; mais face à l'absurdité de lois qui instituaient de rigoureuses catégories raciales selon lesquelles "une seule goutte" de sang africain suffisait à séparer ceux définis comme "blancs" de ceux définis comme "noirs", le refus d'Herriman de se laisser définir par d'autres que lui, qui peut se permettre de dire qu'il n'était pas justifié? 
Cette fluidité si caractéristique des strips d'Herriman n'invitait-elle pas à envisager une conception plus fluide de l'identité américaine?

En somme, Krazy Kat ne se sent tout simplement pas d'humeur à rendre des comptes. Une œuvre si généreuse, si intègre, si simple dans ses infinies variations, n'aurait dû, en toute logique, jamais voir le jour, encore moins survivre dans la presse quotidienne pendant plus de trente ans. Qu'elle l'ait pu, elle le doit en partie à William Randolph Hearst qui (quoi qu'on ait pu lui reprocher par ailleurs) était sincère dans son amour pour les cartoons; en partie à l'accueil du public américain, qui pourrait bien n'avoir pas été aussi stupide qu'on aurait pu le penser; mais surtout, elle le doit à Herriman, à qui il convient de laisser le dernier mot.

En 1917 il dessina un strip dans lequel Krazy trouve un ouijà oublié sur le sable. On lui dit que la planchette peut deviner qui sont les amis et les ennemis de qui la consulte; Krazy demande: “Weeja, weeja, who is it I got for a 'enemies'?” (Uizza, uizza, c'est qui que j'ai comme des ennemis?) et l'oracle, naturellement, épelle: 
I—G—N—A—T—Z. 
Indigné par cette calomnie, Krazy piétine la planchette et tourne les talons. Entre Ignatz qui découvre le ouijà ainsi maltraité - nous apprenons que c'est à lui qu'il appartient - et il n'a pas de mal à deviner que c'est Krazy qui l'a mis dans cet état. Conclusion inévitable: une brique vole vers Krazy, qui s'exclame: “See!! Didn't I tell you he was my friend? That 'Weeja' is a fibba!!!” (Voyez? Je vous l'avais pas dit que c'était mon ami? Ce uizza, il est gaga!!!).  

Herriman conclut le strip par une adresse aux esprits de l'autre monde:

"Vous avez répondu en toute sincérité, amis du monde des ombres: mais ne jugez pas sévèrement notre Krazy. Ce n'est, lui aussi, qu'une ombre, prisonnier de la trame embrouillée de l'existence. Nous l'appelons "Cat", nous l'appelons "Crazy", mais il n'est ni l'un ni l'autre. Quand son tour viendra de vous rejoindre, peuple du crépuscule, il aura pour passeport l'écho de l'angélus, pour guide, la brise du couchant. 
Soyez indulgents pour lui, car vous ne serez pas plus à même de le comprendre que nous, mortels qui nous attardons sur cette rive."


*On rencontre plusieurs variantes du nom de naissance de Jelly Roll Morton, selon les documents qu'on consulte: LaMothe, Lemott, LaMotte, LaMenthe... LaMenthe, c'est incontestablement la plus rafraîchissante!

Merci à Chris Kearin pour l'aide qu'il m'a apportée 
pour mon petit "brique-olage" à partir de son texte! 




Michael Tisserand, 
HarperCollins, 2016.



Patrick McDonnell, Karen O'Connell, Georgia Riley de Havenon, 
Harry N. Abrams, première édition 1986,  nouvelle édition 2004



Krazy Kat (les planches du dimanche), 
traduit par Marc Voline, 
éditions Les Rêveurs
volume 1 - 1925 à 1929
volume 2 - 1930 à 1934
volume 3 - 1935 à 1939
volume 4 - 1940 à 1944
(cette édition reprend en 4 volumes les 12 volumes parus chez Fantagraphics)

vendredi 13 janvier 2017

Au sauconduit des mistes sansonnetz


Traduire en français les bulles de Krazy Kat, c'est pas de la tarte (ce n'est pas l'auteur de la plus récente de ces traductions qui dirait le contraire).

Pour voir en plus grand: clic!

Il est grand dommage que l'adjectif "miste" soit sorti de l'usage, depuis l'époque de Rabelais (à qui j'ai emprunté, au cas où vous auriez eu besoin d'un exemple, le titre de ce billet) : il nous aurait permis de tenter une approximation très à peu-proximativement approximative de cet échange entre Ignatz et Krazy.



Tant pis, nous suivrons l'exemple de Krazy: de toutes façons, vendredi 13 est une journée où il est recommandé de faire le gros dos et d'espérer que les briques, comme les questions-pièges (sans oublier, bien sûr, les tartes) nous passeront juste au-dessus de la tête.


Merci à Chris Kearin d'être allé chercher, pour nous présenter ses vœux,  cette planche de Krazy Kat, si parfaitement en phase avec l'air du temps!

mercredi 11 janvier 2017

Et nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos


2017, on ne sait toujours pas comment elle finira, mais ce qu'on sait déjà, c'est qu'il faudra la continuer sans John Berger.


Ce n'est pas un bon commencement.


On peut toujours lire des livres de John Berger...