mercredi 29 juillet 2020

L'Imitation de la Voix Humaine (Un étranger en Olondre, de Sofia Samatar)




Il y a tellement de merveilles dans le Nord, 
tellement de miracles. 
Vous devez en avoir entendu parler
Sofia SamatarUn étranger en Olondre




Un peu comme le narrateur d'Un long voyage, des circonstances historiques dont l'ampleur le dépasse ont soumis celui d'Un étranger en Olondre à la loi d'un Empire trop grand pour attacher beaucoup d'importance à ceux qui vivent sur ses marges. Et comme lui, il est fasciné par cet Empire, sans bien le comprendre.

Fils d'un planteur de poivre, Jevick est né sur l'île de Tinimavet, dans l'archipel du Thé.
Le père de Jevick, un homme sévère, engage un précepteur venu de la lointaine Olondre, séparée de sa petite île par bien plus de choses qu'un simple bras de mer.
- Mon fils, dit-il, tu as de la chance. Un jour, quand cette ferme t'appartiendra, tu te sentira parfaitement à l'aise dans les rues de Bain et tu ne te feras jamais escroquer au marché aux épices. Oui, je veux que tu acquières l'éducation d'un gentilhomme de Bain. Le grand dégingandé t'apprendra à parler olondrien et à lire dans les livres.

Le grand dégingandé s'attache vite à son élève, et un jour, il lui fait cadeau d'un livre. Mais, surprise! Les pages du livre sont toutes blanches.

… Finalement, il s'inclina dans ma direction, puis, se courbant sur mon livre, y inscrivit soigneusement cinq signes complexes.
Je comprenais à présent que mon maître désirait m'apprendre les chiffres qu'utilisaient les Olondriens et leur façon de tenir les comptes en alignant, comme il le faisait, des nombres dans de petites rangées bien nettes. Je m'inclinai prestement, imaginant la fierté de mon père lorsqu'il verrait son fils écrire des sommes sur le papier, tout comme le ferait un gentilhomme de Bain. Secrètement, j'avais cependant bien des doutes. Ainsi, bien que le livre fût bien plus facile à transporter que les blocs de bois sur lesquels nous écrivons en nous servant d'une pointe de fer chauffée à blanc, il me semblait qu'il pourrait être aisément détruit par l'eau de mer, que l'encre pouvait couler et que c'était une manière bien peu convaincante de tenir des comptes. Néanmoins, ces signes, cannelés comme des coquillages, me captivaient tellement que mon maître s'esclaffa en me tapotant l'épaule. Je déplaçai lentement mon doigt le long de la gracieuse rangée de chiffres, mémorisant les formes étrangères des nombres un à cinq.
- Shevick, dit mon maître.
Comme d'habitude, il avait mal prononcé mon nom. Je jetai un œil dans sa direction, attendant ses instructions.
- Shevick, répéta-t-il, désignant les signes sur la page.
Je répondis fièrement, dans sa propre langue:
- Un, deux, trois, quatre, cinq.
Il secoua la tête.
- Shevick, Shevick, insista-t-il en tapotant la page.
Je fronçai les sourcils et haussai les épaules.
- Pardonnez-moi, Tchavi, je ne comprends pas.
Mon maître leva les mains, paumes ouvertes, et les agita doucement dans l'air, me montrant qu'il n'était pas fâché.
Ensuite, il se pencha patiemment sur le livre.
- Sh, dit-il, pointant de on porte-plume le premier signe sur la page.
Ensuite, il avança son instrument jusqu'au second signe et dit distinctement:
- Eh.
Ce ne fut que lorsqu'il eut désigné plusieurs fois chaque signe, répétant consciencieusement mon nom, que je compris avec horreur que j'étais en présence d'une sorcellerie, que les signes n'étaient absolument pas des chiffres mais qu'en réalité ils parlaient, à la manière des harpes de Tyom à une corde, qui peuvent imiter la voix humaine et qui sont surnommées "les sœurs du vent".
Malgré la lourdeur et la chaleur de l'air provenant du jardin, mon dos et mes épaules se glacèrent. Je regardai fixement mon maître, qui me fixait en retour de ses yeux sages et cristallins.
- N'aie pas peur, dit-il.
Il souriait, mais son visage semblait triste et peiné. Dans le jardin, j'entendis le son du Tetchi se dérobant au milieu des feuilles.

Jevick savait déjà beaucoup de choses sur le monde surnaturel.
Que la sorcellerie et la magie existent, Jevick s'était imprégné de cette idée en tétant le lait de sa mère, aimante et religieuse; il savait qu'on se protège du mauvais sort en portant des amulettes de cuir et de fer, qu'on éloigne les fantômes en faisant brûler certaines herbes secrètes, tandis que faire brûler du fenouil rend les prières aux Dieux plus efficaces;  qu'il y a des mots qu'il ne faut pas prononcer et d'autres qu'on ne doit pas entendre.
Il apprendra au cours de son long voyage que le monde contient encore bien d'autres sortilèges et qu'il est des fantômes qu'on n'exorcise pas par des offrandes de parfums.
Il se prendra aussi d'un amour inconditionnel pour les livres.

"Un livre, nous dit Vandos d'Ur-Amakir, est une forteresse, un lieu empli de pleurs, la clé d'un désert, une rivière dépourvue de pont, un jardin de ronces."
Fanlewas le Sage, le grand théologien d'Avalei, écrit que Kuidva, le dieu des Mots, est "un maître exigeant, porteur d'un fouet plombé."
On raconte que Tala d'Yenith conservait ses livres dans un coffre en acier qui ne pouvait être ouvert en sa présence, sous peine de la voir  s'écrouler au sol en hurlant. Elle écrivit: "À l'intérieur des pages se trouvent des feux qui peuvent embraser, roussir les cheveux et cuire les paupières".

Le mot pour "livre" dans tous les langages connus à travers le monde est vallon, "la chambre des mots", le mot olondrien pour cet objet d'art et d'enchantement. Un jour le fantôme attaché aux pas de Jevick lui dira: "Écris-moi un vallon! Écris-le pour moi"
Jevick traversera bien des épreuves (la moindre n'étant pas de se découvrir étranger partout où il avait cru, un moment, être chez lui), mais il n'oubliera pas la promesse que lui a arrachée le cri de détresse du fantôme.

Ai-je vraiment besoin de vous en dire plus?
 
Sofia Samatar raconte que l'écriture de ce premier roman s'est étalée sur dix ans; dans des interviews, elle évoque l'importance qu'eurent pour elle, dans ses jeunes années, les œuvres d'Ursula Le Guin, Tolkien, Jack Vance et Mervyn Peake. Comme Claire Duvivier et Angélica Gorodischer, qui revendiquent les mêmes influences, l'élan initial qu'elles lui ont donné lui a permis de trouver sa propre voix, une voix puissamment originale, pour décrire avec des mots simples une société complexe, ses enchantements et ses malheurs, ses sagesses et ses folies, ses tragédies et ses ridicules; et la traduction de Patrick Duchesne rend bien la fluidité de son écriture.

Il semble que les Éditions de l'Instant, qui ont eu la bonne idée de publier cette version française d'un livre qui a été remarqué dans les pays de langue anglaise (World Fantasy Award, British Fantasy Award...), un peu moins dans notre pays, aient eu récemment de gros problèmes, et leur site de vente en ligne n'existe plus; mais on trouve encore leurs livres, en fouillant coins et recoins, cherchez bien.
Ne faites pas comme les fanatiques qui s'entre-déchirent au pays d'Olondre: ne vous refusez pas le plaisir de cette lecture.



Le bon vin de Lan-ling, parfumé au curcuma
Ma coupe de jade est remplie de sa lueur ambrée
L’invité, par son hôte enivré,
En oublie qu’il est en pays étranger
Li Bai, poème composé en voyage


Sofia Samatar, Un étranger à Olondre 
(A Stranger in Olondria, 2013)
 traduit par Patrick Duchesne, 
Les éditions de l'Instant, 2016
ISBN  978-2930853-00-0

lundi 27 juillet 2020

Un long voyage, de Claire Duvivier


"Le jour où Malvine Zélina de Félarasie débarqua sur le port de Tanitamo, ce n'est pas elle qui attira les regards, mais le recteur Balateste, qui descendit la rampe du bateau d'un pas conquérant, passa devant les administrateurs de la concession sagement alignés, donna à Pondaire une accolade précipitée qui arracha la canne des mains de l'ancien, puis se lança aussitôt dans un discours, assurant à son auditoire qu'ils étaient l'honneur et la fierté de l'Empire."

Quand on est sujet d'un Empire, il est fortement recommandé d'en être fier.
"Être l'honneur et la fierté de l'Empire", ça, en revanche, c'est un peu un luxe: la majorité des sujets d'empires comprennent vite qu'il n'y a pas que des avantages à s'y faire remarquer, à sortir du rang, rester sagement aligné est plus prudent.
Les événements racontés dans Un long voyage le sont (au soir de sa vie) par Liesse, qui, jeune imprudent, s'est un jour fait remarquer - sans même l'avoir cherché.

Comme dans Kalpa Impérial et dans Un étranger en Olondre, l'idéologie qui naît du concept d'empire est questionnée (mais discrètement, sans que cela prenne trop de place) dans Un long voyage.
Visiblement, ces trois ouvrages appartiennent au genre appelé "fantasy", c'est-à dire que les choses et les gens y ont des noms exotiques, les paysages sont insolites et grandioses, et les lois de la physique sont légèrement différentes de celles de notre monde (mais pas celles de la causalité, ni celles de l'économie ou de la sociologie).
Manquent les chevaliers obsédés par le point d'honneur, les rois soucieux de légitimité dynastique, les chanceliers préoccupés par l'intempérance des dragons, les créatures à forme vaguement humaine mais surabondamment pourvues de poils et de crocs, les magiciens de diverses nuances de gris et les fées bénéfiques ou maléfiques: mais on peut très bien - ces trois livres le prouvent - écrire de la fantasy sans rien de tout cela.

Les premiers chapitres nous présentent une galerie de personnages pittoresques, que notre narrateur, alors qu'il était encore un adolescent naïf, a classés candidement selon qu'ils se sont montrés avec lui plus ou moins amicaux, selon le degré de familiarité qu'ils lui ont permis, selon la plus ou moins grande facilité qu'il a eu à les comprendre. Et à vrai dire, il ne les a pas très bien compris: le lecteur aura souvent un temps d'avance sur lui, car des recteurs Balateste, des Andriet Pondaire, des Dalione Flécheret, des Merle Pyrart, des Eguyon Vilherbe (des noms exotiques, qu'est-ce que je  vous disais?), si pour Liesse ils sont des énigmes au moment où il les rencontre, nous, dès leur première apparition nous les reconnaissons car nous les avons déjà rencontrés, tous, sous d'autres noms mais avec les mêmes ambitions minuscules, craintes disproportionnées, espérances vagues et regrets inexprimés, n'est-ce pas?

Il est grand temps qu'au second chapitre Malvine Zélina de Félarasie débarque: elle, au moins, elle restera longtemps une séduisante énigme pour nous lecteurs comme pour le narrateur nostalgique qui ne cache pas l'admiration qu'il a éprouvée pour elle.
Assez rapidement, le lecteur se fera une idée de ce que peut être Malvine Zélina de Félarasie: un personnage "en avance sur son temps" (de quelle façon et jusqu'à quel point "en avance sur son temps"? Allons, je ne vais pas vous révéler tous les secrets du livre).
En fait, le mystère se déplacera au cours du roman, de la personnalité complexe et fascinante de Malvine vers… autre chose. Nous y sommes: le sujet du roman, c'est un déplacement de mystère, un glissement (comme dans d'autres romans il y a des glissements de temps, par exemple sur Mars). Le drame de la dame de Félarasie, c'est d'avoir raison à contre-temps.

Les auteurs de fantasy sont souvent tiraillés entre deux impératifs contradictoires; d'une part, construire un monde cohérent, mais différent du nôtre; d'autre part, aider le lecteur à s'identifier aux principaux protagonistes. 
Tel récit se passe dans une société où il est de bon ton d'accrocher les têtes coupées de ses ennemis à la queue de son cheval, soit;  mais il vaudra mieux, cependant, pour faciliter l'identification, qu'un des personnages qu'on veut désigner comme positifs trouve des réserves à faire sur cette pratique.
Inversement, dans une société figée dans un système hiérarchique, aucun lecteur ne sera surpris qu'un ou une jeune ambitieux(se) cherche à bousculer les règles; il faudra pourtant que l'auteur, en décrivant cette société, nous convainque que tout n'y est pas dysfonctionnel, qu'elle parvient tout de même à avancer cahin-caha.

Au cours du long voyage auquel nous convie Claire Duvivier, elle nous fera visiter un monde franchement déroutant (la sensation de familiarité que nous avons ressentie dans les premiers chapitres était un leurre!),  et nous présentera les réactions, tant individuelles que collectives, aux mutations qu'il connaîtra, d'une façon parfaitement crédible.  De ce point de vue (et d'autres) ce livre est une réussite.

Je hasarde l'idée qu'une des clés du roman se trouve dans ce paragraphe:
[…] c'est que cette histoire est une histoire insulaire. À ce titre, elle obéit à une structure comparable à celle de nos chants, ou plutôt de nos pièces de théâtre; je ne sais quel terme d'armique utiliser au juste. Tu dois savoir, ma hiératique, que ces spectacles, dans les peuplements, se déroulent toujours en deux fois: d'abord, les acteurs déclament l'histoire, qu'il s'agisse d'une fable, d'un récit historique ou d'une romance. C'est la partie principale du spectacle. Suit alors une sorte d'entracte musical qui marque la fin de ce premier acte, ce qu'on appelle l'uraupa. Mais la soirée ne se termine pas là. La pièce est rejouée; dans les villages, ce sont des enfants qui s'en chargent et qui improvisent; à Tanitamo, ce sont des comédiens dont c'est la spécialité. Bien sûr, ce n'est pas exactement la même pièce; l'idée est plutôt de la revisiter, de façon naïve et volontairement simpliste. On rit souvent lors de cette deuxième partie, mais pas toujours; il ne s'agit pas de faire succéder la comédie au drame, comme l'écrivent les continentaux qui ont pu assister à ces spectacles. Mais plutôt de passer du grandiose au trivial pour nous rappeler que nous ne sommes que des humains, et non les dieux et les héros de la première partie.

Ce n'est pas dépouiller le roman de son mystère que de révéler qu'il raconte sous la forme d'une longue lettre-testament (ce qui explique l'apostrophe qui vous a peut-être intrigués: tu dois savoir, ma hiératique) l'histoire d'une personne disparue qui, en l'espace de deux générations, est devenue une figure légendaire; il n'en néglige ni les scènes grandioses ou dramatiques ni les aspect triviaux (et la voix du vieux narrateur a quelque chose de celle d'un enfant éternel, qui revisiterait un conte un peu comme, après l'uraupa, cela se fait dans les villages).

Je ne suis pas seul à avoir été séduit par ce livre: Gromovar, le Wolfenheir, se demande; "Qui est Gémétous et pourquoi se confier à elle ?" Bonne question.
Anne, sur Un dernier livre avant la fin du monde, en parlait dès l'annonce de sa sortie (il est paru pendant le confinement! si vous ne le voyez pas sur la table, à présent encombrée, des dernières nouveautés, réclamez-le à votre libraire)  avec un enthousiasme communicatif.
Ai-je réussi à vous communiquer le mien? Je l'espère.




Claire Duvivier, Un long voyage
2020, éditions Aux forges de Vulcain
ISBN : 9782373050806

vendredi 24 juillet 2020

Kalpa Impérial: regarder un sablier (Angélica Gorodischer, 2; Ursula Le Guin, 10)


Celui qui regarde un sablier 
voit la dissolution d’un empire.
Jorge Luis Borges,  
Le Chiffre (La Cifra)

Or cette ville avait des rois.
Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois.
Victor Hugo,  
La Légende des Siècles


"Traduit dans le monde entier, notamment en anglais par Ursula K. Le Guin, ce chef-d'oeuvre inclassable fait songer au cycle de Gormenghast de Mervyn Peake ou aux Villes invisibles d'Italo Calvino.L'éditeur de ce recueil multiplie les comparaisons ( "une Doris Lessing argentine", "on songe à Alfred Jarry, à Italo calvino…") et nombre des ses lecteurs enthousiastes le suivent sur ce terrain, invoquant Borges, Kafka, Buzzatti…
Même Nébal, souverain de Nébalia, un empire qu'il a fondé et qu'il peuple à lui tout seul jusque dans ses moindres recoins (on peut donc supposer qu'il entend quelque chose à la conduite des empires), qui déborde d'enthousiasme pour ce roman, tombe un peu dans ce travers ("à la manière des Villes invisibles d’Italo Calvino"…)
Un blogueur qui ne mâche pas ses mots, Apophis  écrivait récemment (décrivant le même phénomène mais à propos d'un autre livre):
Franchement, il faut que les éditeurs, aussi bien anglo-saxons que français, arrêtent avec ce genre de marketing à la noix, parce qu’à force de prendre le consommateur pour un pigeon à coups de références prestigieuses fantaisistes, ce qui va finir par arriver est que la majorité va différer son achat en attendant qu’un courageux achète le livre en question et dise si ça ressemble bel et bien à l’auteur(e) majeur(e) X ou Y. Et devinez ce qui va se passer lorsque cela ne se révélera être que de la poudre aux yeux ?

La romancière, quant à elle, nous avait prévenus en toute simplicité, sur la page de son livre consacrée aux traditionnels "remerciements":
"Je suis profondément reconnaissante pour l'élan que m'ont donné Hans Christian Andersen, J. R. R. Tolkien et Italo Calvino, car sans leurs mots galvanisants ce livre n'aurait pas vu le jour."
Il est significatif que l'éditeur n'ait pas sauté sur l'occasion d'ajouter Andersen ni Tolkien (pourtant réputés bons vendeurs) à sa liste: si les noms que nous livre Gorodischer ont eu pour elle une importance particulière, ce ne sont pas ceux qui viendraient en premier à l'esprit du lecteur en découvrant le livre, et il aurait été à craindre, s'ils avaient été utilisés comme arguments publicitaires, qu'il y voie des "références prestigieuses fantaisistes".


Ceci dit, ils ne pensent sûrement pas à mal, tant les éditeurs que les lecteurs, en accumulant les comparaisons: chez Angélica Gorodischer, il y a bien un peu de tout ça, ici une situation à la Kafka, ici une formule à la Borges, là une péripétie burlesque à la Vance, là et là des surprises cruelles dignes d'Andersen, mais épars; et ce n'est pas une faiblesse parce que ce livre possède autre chose, en plus, en propre; une qualité particulière qui n'appartient qu'à lui (je n'ai pas lu d'autre livre de Gorodischer: je les attends avec curiosité - il vient d'en paraître un autre chez La Volte).

Vous voulez retrouver la fascination hallucinée pour le difforme et le dévoyé propre à Mervyn Peake? la délicatesse du souffleur de bulles Italo Calvino? la candide cruauté de la fée noire Tanith Lee? l'imbrication sans issue des cauchemars de Kafka? l'ironie sombre de Dino Buzzati? le vertige mémoriel de Gabriel Garcia Marquez? la bouffonne inventivité verbale de Jack Vance? la minutie érudite d'Umberto Eco? Hé bien, cherchez-les donc chez Peake, Calvino, Lee, Kafka, Buzzati, Marquez, Vance, Eco. Ne craignez rien, ils seront toujours là, immuables, où vous les aviez quittés. Chez Angélica Gorodischer, les sensations que vous avez appréciées chez tous ceux-ci, vous les retrouverez, mais dans un désordre savant: un peu comme si l'imagination de Calvino donnait soudain des ailes à une sèche description clinique de Kafka, ou comme si une accumulation pince-sans-rire de références érudites (ou pseudo-érudites) façon Borges ou Eco était travestie par Vance en refrain de chanson à boire.

On trouvera surement un oxymore bien senti pour la caractériser, cette chose, et dans le futur, vous pourrez lire au dos de romans pas encore écrits, œuvres de romanciers aujourd'hui au berceau: "on retrouve dans ces pages un peu de cette ampleur de vision révélée sur le ton du badinage qui fut la signature d'Angélica Gorodischer" (ou quelque chose d'approchant), et vous n'en serez pas surpris (les éditeurs n'abandonnent pas facilement les vieilles recettes qui marchent).

Puisqu'Angélica se plait à mettre en scène des personnages à la langue bien pendue, demandons à l'un d'eux (plus exactement l'une d'elles) ce qu'elle pense du processus créatif:
"Je savais aussi que les hommes ne pensent pas. Non, non, ne ris pas, ils ne pensent pas. De temps à autre il y en a un qui pense, c'est vrai et il le le dit et il l'écrit, et cela est si extraordinaire que personne ne l'oublie. Les gens assemblent ces fragments que d'autres ont pensé, comme ils peuvent, parfois sous une forme très opportune, parfois sous une forme très absurde, ils répètent une série de pensées d'autrui sans rapport avec une situation donnée et une autre série de pensées d'autrui dont le rapport n'est pas plus précis avec une autre situation donnée, et ils croient que ce sont eux qui pensent. Celui qui peut se rappeler et déformer le plus de pensées d'autrui afin de les adapter à autant de situations donne le sentiment d'être plus intelligent et les autres l'admirent."
Bien sûr, ne l'oublions pas, ce n'est pas là l'opinion d'Angélica Gorodischer mais celle d'une prêteuse sur gages à la morale élastique qu'une des nouvelles du recueil fait parler à la première personne; je n'ai cité cet extrait que pour vous prouver que dans Kalpa Impérial, ce que vous trouverez, outre les merveilles prévisibles: palais, dédales, parfums, joyaux, complots, batailles, ce sera un ton original, que nous qualifierons de très gorodischérien  (de préférence à "très angélique" qui pourrait causer une certaine confusion).

Plutôt qu'à un historien soucieux d'exactitude bibliographique, à un chroniqueur pointilleux sur les généalogies, Angélica Gorodischer laisse la parole à un (ou des) conteurs(s) professionnels. Le conteur de contes ne s'attarde pas sur le sort des empereurs, les nomme en passant (en général comme repères chronologiques ou pour fournir un élément de comparaison avec la longévité, la perversité ou les talents divers d'un autre personnage): Ylleädil le Grand (l'Empereur Guerrier) et Cheanoth Premier, Babbabred le Silencieux et Sebbredel le Malencontreux et n'oublions pas Idraüsse V qui fut un bon empereur, ce qui mérite une mention spéciale; et nous apprend en quelques mots, à l'occasion, qu'un tel devint fou, un autre fut empoisonné, un autre détrôné sans cérémonie; pour renforcer l'impression que l'Histoire de l'Empire se perd dans la nuit des temps, plutôt que des souverains elle énumère des dynasties: la dynastie (au nom impressionnant) des Trois Cents Rois et celle des Oròbeles, la dynastie des Hehvrontes et celle des Noöram, la dynastie des Kiautonor et celle des Jénningses… 
"Je vais maintenant vous parler de Blaggarde II le Tout-Ouïe, cet Empereur qui avait des rêves et des visions et entendait des voix qui sortaient des pierres et qui pour autant ne fut pas un mauvais gouvernant. Ou ce fut peut-être précisément parce qu'il avait des visions et entendait des voix qu'il ne  fut pas un mauvais gouvernant? Sacré problème, qu'un conteur de contes ne doit pas se sentir obligé de résoudre; alors poursuivons."

Et le conteur poursuit. Ce n'est pas d'une de ces Grandes Figures du bronze dont on fait les statues des places publiques qu'il avait envie de parler,  mais d'une de ces petites marionnettes jugées, par le marionnettiste, pas assez bonnes pour l'estrade,  et relevées, par un facétieux tour du destin, du caniveau où elles avaient été jetées pour être promues au rang d'épouvantail, d'icône ou d'étendard.

Conteur de contes. C'est le titre dont se parent les narrateurs (sont-ils plusieurs? N'y en a-t-il qu'un? Le doute est présent; il l'est aussi sur la fiabilité de leurs récits) de la plupart de ces chroniques.
 C'est un point de vue moderne, celui de notre époque obsédée par le storytelling, qu'a choisi Angélica Gorodischer: l'Empire est une idée, importe-t-il vraiment qu'il existe, ait existé ou doive exister? Ever ou never?
Dans notre futur, des aèdes, des trouvères, ou des mères-grands évoqueront au coin du feu les sept merveilles du passé (la Bastille qui fut Brise, les Grandes Sauces de Versailles, la Tour Effilée, l'arc du Triomphe des Étoiles, la statue de la Libertaire, la Station Spéciale Inerte-Atonale et la fameuse grande Muraille sur l'Échine du Dragon qu'on pouvait en ces temps prodigieux voir de la Lune).
À l'égal de la Victoire de Samothrace, on chantera celle que Gamera remporta sur Mothra ou encore Godzilla sur Mechagodzilla, et on rappellera que les héros des épopées d'alors furent Clargueibl, Kirkdaglass, Alandelon, Yeimsbon ou Yeimsdin.
Et nos descendants se demanderont, comme le fameux conteur de contes Philicadique, si l'Empire a jamais pris fin (à moins que, si le futur se met inopinément à cesser de ressembler au passé, ils ne demandent, perplexes: c'est quoi, grand-maman, un empire?).



Je ne suis pas tout seul à avoir aimé ce bouquin! 
Au cas où il vous faudrait plus d'arguments pour vous convaincre: outre Nébal, qui en parle non seulement très longuement mais très pertinemment,
tous gens de goût, n'en ont dit que du bien.

Si ça ne vous suffit pas, qu'est-ce qu'il vous faut?


Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires:
1983, La casa del poder,
1984, El imperio mas vasto), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407

mardi 21 juillet 2020

Les limites du contrôle: Kalpa Impérial (Angélica Gorodischer,1; Ursula LeGuin, 9)


Un Kalpa ou “jour de Brahma” est une unité de temps védique d'une durée de quatre mille trois cent vingt millions d'années.
En une journée Brahma aurait donc la possibilité de se divertir du spectacle de la naissance et de l'écroulement de millions d'empires, qui se succèderaient pour lui au même rythme que, pour nous, cliquètent les cymbales d'un petit singe en peluche bien remonté, si d'autres occupations plus sérieuses ne requéraient toute son attention.
Nous simples mortels qui n'avons pas devant nous les millions d'années de Brahma, ni même sa capacité de concentration, nous avons au moins la chance, grâce à Angélica Gorodischer, d'assister à quelques moments de l'existence d'un empire, d'en voir quelques monuments s'élever et s'écrouler.
Mais quel rapport avec Ursula LeGuin, me direz-vous?
Hé bien, c'est elle qui a livré à Small Beer Press la traduction en anglais de ce gros volume (qui n'a pas dû l'intimider tant que cela: elle avait auparavant consacré des années à une nouvelle version anglaise du Tao-te-King, par comparaison ça a dû lui sembler un jeu d'enfant, tant elle devait se sentir à son aise dans l'univers d'Angélica Gorodischer). Malheureusement, je ne peux pas vous parler de cette traduction; je ne l'ai pas lue. La version que j'en ai lue, c'est celle publiée il y a trois ans par les éditions La VolteMathias de Breyne, dont, en son temps,  j'avais loué la traduction de La racine de l'ombù a de nouveau fait du bon travail, cela, au moins, je peux vous l'assurer.

On va reparler de ce livre, et rassurez-vous, ce ne sera que la première de nos lectures d'été!

Angélica GorodischerKalpa Impérial 
(Kalpa imperial
Ediciones Minotauro, Buenos Aires, 1983-1984), 
traduit en anglais par Ursula LeGuin 
(Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, 
Northampton: Small Beer Press, 2003) 
IISBN-10: 1931520054
ISBN-13: 978-1931520058
traduit en français par Mathias de Breyne 
(Kalpa impérial
La Volte, collection : IMAGINAIRE, 2017)
ISBN-10: 2370490403
ISBN-13: 978-2370490407


lundi 20 juillet 2020

Et maintenant?


Et si on faisait comme on faisait 
par ces bons vieux étés d'autrefois
Si on parlait de livres?


Par le temps qu'il fait, nous pourrions 
choisir des livres qui, 
sans nous forcer à nous couvrir pour sortir, 
nous emmèneraient loin. 
Par exemple Un long voyage de Claire Duvivier,  
Kalpa Impérial d'Angélica Gorodischer, ou 
Un étranger en Olondre de Sofia Samatar?
Que diriez-vous de ce choix?

À suivre… 

Illustration © MEOW

mardi 14 juillet 2020

Et vous, combien de kilomètres?



Aujourd'hui nous sommes le 14 Juillet; 
et le 14 Juillet, 
c'est l'anniversaire de qui?

Bon anniversaire Christopher Priest.

dimanche 12 juillet 2020

Deep, dark: service public 2 (ou 1bis?)


Vous vous souvenez 
(bravo, estimés lecteurs, 
vous avez décidément une mémoire d'éléphant!
qu'il y a de cela quelques années je m'étais demandé, à propos de Fran Krause, s'il fallait en parler comme d'un auteur de webcomics ou comme d'un prestataire de services publics? 
Le doute n'est plus permis, c'est bien à la seconde catégorie qu'il appartient: ici, il conjure une inquiétude non pas individuelle, mais collective.




Cet épisode de deep dark fears va nous permettre de tester la théorie selon laquelle, lorsque le pire se produit, c’est toujours une sorte de pire à laquelle on ne s’attendait pas: aussi, mettre des mots, ou des images, sur nos pires craintes, c’est s’assurer qu’elles ne deviendront pas la réalité: à présent que nous avons conjuré cette horreur en l'imaginant, elle ne se produira pas.
Attendons, avec confiance.
Et puis de toute façon, ce genre de choses ne pourrait pas se produire dans notre pays, n'est-ce pas? Ça ne pouvait arriver qu'aux États-Unis. 


 les "deep dark fears" de Fran Krause

jeudi 2 juillet 2020

Dans les librairies, on peut toucher, c'est pas comme dans les musées


Voyons… les librairies rouvertes attendent les chalands, mais que rechercher sur leurs rayons accueillants (ou commander à leurs aimables libraires)?
Pourquoi pas La Lucidité, de José Saramago?
Feuilletez, c'est intéressant:

« Les démocraties occidentales ne sont que les façades politiques du pouvoir économique. Une façade avec des couleurs, des drapeaux, des discours interminables sur la sacro-sainte démocratie. Nous vivons une époque où nous pouvons discuter de tout. A une exception près : la démocratie. Elle est là, c’est un dogme acquis. Ne pas toucher, comme dans les musées. Les élections sont devenues la représentation d’une comédie absurde, honteuse, où la participation du citoyen est très faible, et dans laquelle les gouvernements représentent les commissaires politiques du pouvoir économique. »

José Saramago, La Lucidité (Ensaio sobre a lucidez, 2004),
traduit du portugais par Geneviève Leibrich,
Seuil, Paris, 2006
ISBN 978-2-0207-9066-6
EAN 9782020790666