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mardi 11 août 2020

Maintenant? Ou jamais?




Ce matin, france-inter se demandait: 
pourquoi des cabanes? 

En voilà une question.
 
Allons, remuez-vous! Il fait chaud, très chaud, je sais, mais si ce n'est pas maintenant que vous commencez à construire une cabane en branches, ce sera quand, hein?
Quand il fera encore plus chaud? 
Et si demain on annonce qu'on va reconfiner, vous aurez l'air malin.


Alors retroussez vos manches (ou virez carrément toutes vos fringues, la saison le permet).


Fernand le Quesne, La Primavera, 1897

mardi 7 avril 2020

Feuilles de présence


Qui, mieux que nos amis les dessinateurs, 
habitués de tous temps 
aux longues journées passées 
sans mettre le nez dehors,
peut témoigner de l'enrichissement 
qu'apporte, à la vie intérieure, 
l'expérience du confinement?
Tom Gauld n'est pas avare de détails:




vous connaissez son tempérament réservé; 
il se montre plus concis:





Images © Tom Gauld et © David Lynch.
Vous pouvez voir d'autres dessins
de cette série de David Lynch sur le blog Illustration Art;
et vous repaître de cartoons de Tom Gauld
sur son blog, ou dans le Guardian,
la revue Science ou le New Yorker!

vendredi 13 décembre 2019

L'avenir incertain des séries ambitieuses



Cette nuit je dois faire visiter une maison - une grande villa style Beverly Hills - à des acheteurs potentiels, un couple aisé, visiblement l'affaire les tente, ils veulent tout voir…
Ce n'est déjà pas simple et voilà que ça se complique: Hannibal Lecter débarque à l'improviste (il a les traits de Mads Mikkelsen, pas ceux d'Anthony Hopkins), enfin, débarque, façon de parler, il descend d'une montgolfière - toujours aussi discret, il réussit contre toute attente à ne pas se faire remarquer - et, en quelques mots, il sait les choisir ses mots le bougre, m'expose sa situation délicate: il est poursuivi, et il compte sur le vieil ami que je suis (dans ce rêve, nous sommes de vieux amis)  pour l'aider à dégonfler, replier, et ranger rapidement dans une malle son improbable engin… toujours aussi doué pour mettre les gens dans sa poche, l'animal! Mais tout se passe bien, dégonflage et démontage sont étonnamment faciles, et je rejoins mes acheteurs sans qu'ils aient rien remarqué tandis que Mads (pardon, Hannibal) s'éclipse. Il faut dire qu'ils semblent fascinés, ces snobs, par un panneau de photos accroché dans le salon, des souvenirs des précédents propriétaires: des photos bien anodines pourtant, la plupart, prises dans le jardin de la villa, montrent des animaux familiers (des canetons! des lapins!) et des plantes grasses: a priori des images qui ne peuvent avoir une valeur, sans doute sentimentale, que pour ceux qui les ont prises… pourtant, la dame chic insiste pour voir de plus près une de ces photos, une qui, justement, cadre en gros plan une plante en pot et pas grand chose d'autre… comme c'est à ce moment-là que le rêve commence à se défaire, c'est en ruminant ce choix inattendu que je me réveille, et voilà où j'en suis de mes ruminations quand je reprends totalement conscience:
dans un feuilleton bien conçu (tout dans ce rêve, jusqu'au plus menu détail, semble sorti tout droit d'une série télé!) il devrait y avoir à l'arrière-plan de la photo un détail révélateur, compromettant sans doute (mais pour qui?), que le scénariste garderait en réserve pour un futur coup de théâtre… pourtant je n'ai rien remarqué?
Mais, j'en ai peur, nous ne saurons jamais la suite: les scénaristes des rêves se voient rarement accorder les moyens de leurs ambitions pour plus d'un épisode, jamais, a fortiori, pour une saison complète (et c'est peut-être leur frustration qui les pousse à parsemer leurs productions de détails tordus qu'un esprit également tordu pourrait interpréter comme des symboles sexuels plus ou moins bien planqués).

dimanche 4 août 2019

N'allons pas cueillir des pâquerettes: Notre château, d'Emmanuel Régniez


Il faut se méfier des livres qui contiennent des phrases comme:
"Te souviens-tu quand nous allions cueillir des pâquerettes? Et quand nous marchions au bord de l'eau?"
Ou bien ils sont insupportablement mièvres de la première à la dernière page et ils finissent par nous assommer (pas nécessairement en nous tombant sur la tête du haut d'une étagère), ou bien ils sont dangereux pour d'autres raisons.
À laquelle de ces deux catégories appartient Notre château, d'Emmanuel Régniez? Lisez et vous verrez.

Nous avons eu pourtant des albums photo. Où sont-ils? Nous aimions tellement les regarder, Véra et moi. Nous nous racontions tellement d'histoires, elle et moi, en nous regardant sur ces photos. De quoi nous souvenons-nous? Du chien de notre enfance? De quoi nous souvenons-nous? De la poupée que nous aimions tant? De roses? D'un chat sur l'épaule de notre mère pendant qu'elle écrivait? De notre mère nous regardant jouer? D'une petite poule qui picore devant nous? D'un baiser que nous fit, peut-être, notre mère? De quoi nous souvenons-nous?

Emmanuel Régniez, Notre château
Le Tripode, 2016
ISBN 978-2-37055-078-1
9782370550781

mardi 4 juin 2019

Grains de poussière dans un rayon de soleil (Hammershøi, 1)


Je suis comme les odes de Cowley, 
m'écrivit-il de Longford le 6 mars 1939
Je n'appartiens pas à l'art, 
mais à la pure histoire de l'art.
Jorge-Luis Borges,  
Examen de l'œuvre d'Herbert Quain.


Herbert Quain est mort à Roscommon: j'ai constaté sans étonnement que le supplément littéraire du Times lui consacre à peine une demi-colonne de piété nécrologique, dans laquelle il n'y a pas une seule épithète laudative qui ne soit corrigée (ou sérieusement admonestée) par un adverbe.
Presque aussi mélancolique que celle du biographe de Quain est la constatation que fait Poul Vad*, spécialiste de Vilhelm Hammershøi, au sujet de la fortune critique du peintre danois:  Admiré et célébré de son vivant, on se mit très vite à lui dénier toute importance réelle, ne lui attribuant tout au plus que quelques lignes dans les ouvrages d'histoire de l'art et ne le nommant qu'avec une sorte de respect détaché.

Les peintures de Hammershøi ne se laissent pourtant pas facilement oublier par ceux qui ont, une fois, succombé à leur fascination. Il y a deux ans, nous avions remarqué ensemble, vous vous en souvenez peut-être, de frappantes citations visuelles de toiles de Hammershøi dans un film de Terence Davies (film qui, lui, mérite bien d'être oublié).

Nous avons tous fait une nuit ou une autre, je pense, un rêve de cette sorte: ouvrir, dans un appartement que nous croyons connaître par cœur, une porte qui donne sur une enfilade de pièces dont nous avions, jusque-là, ignoré l'existence? Dans l'appartement du 30, Strandgade, dans le vieux quartier de Christianshavn, le peintre pouvait revivre à volonté ce genre d'expérience onirique.

Hammershoi: l'intérieur de  l'artiste (1900)
La construction dont faisait partie cet appartement était une addition, datant du dix-huitième siècle, à une construction encore plus ancienne: faisant communiquer deux bâtiments hétérogènes, elle fermait une impasse qu'elle transformait en petite cour intérieure (dans quelques tableaux de Hammershøi on voit les jeux d'ombre sur les murs de cette cour). La stricte architecture danoise, en essayant de corriger par de fausses symétries un plan plein de décrochages et de changements d'échelle, ménageait à chaque passage de porte de petites surprises: larges vantaux ouvrant sur de minuscules antichambres, pièces sombres ne prenant la lumière qu'indirectement, par les hautes fenêtres du corridor-galerie voisin… 
Ida Ilsted, la femme et le modèle favori du peintre, confiait dans une lettre à une amie que son mari "avait toujours souhaité" vivre dans cet appartement, où ils purent emménager en 1898.

On peut en ce moment voir une exposition Hammershøi  au musée Jacquemart-André. 
À condition, bien sûr, que vous n'ayez pas de prévention contre l'idée de vous promener dans des rêves récurrents faits dans un autre siècle, je vous en recommande la visite...

À suivre...

*Poul Vad est un spécialiste de Vilhelm Hammershøi. Il a notamment publié : Vilhelm Hammershøi and danish art à the turn of the century (Vilhelm Hammershøi et l'art danois au début du siècle), Yale university Press, 1992)

mardi 29 août 2017

On va tout retrouver comme avant.



Bientôt la rentrée? 
Allons-nous tout retrouver comme avant? 
Aurons-nous la même chance qu'Howard Phillips Lovecraft
Si nous lui posions la question, il répondrait sans doute: 
"On peut toujours rêver".


J’étais en train de marcher ou plutôt de patauger dans un marécage sans aucun arbre, qui semblait interminable, sous un ciel de plomb. 
Mon compagnon était un vieil homme – un homme si vieux que j’en avais peur, même si je savais que je le connaissais, ou l’avais connu autrefois. Ses cheveux blancs lui tombaient sur les épaules, et sa barbe traînait presque par terre. En dépit de son âge il était plus fort que moi, et tenait un pas que j’avais du mal à suivre. 
Alors soudain j’aperçus une maison isolée sur l’horizon tout devant. C’était une très vieille maison – une ferme typique de Nouvelle-Angleterre du type qui se construisait vers 1640 ou 1680, avec un toit pointu et excessivement compliqué, et des bardeaux sur toute sa surface. Elle semblait être en état épouvantable, au dernier degré de l’abandon. 
Comme nous approchions, le vieil homme me dit: 
– Ça n’a pas changé. 
Je ne répondis pas. 
Alors il dit: 
– Ça fait deux cents ans, que ça n’a pas changé. 
Je restai silencieux. 
Alors il dit: 
– Tu étais idiot d’attendre et de renaître, je suis moins bête, je suis resté vivant tout ce temps. 
Et comme il me disait cela, je pensai que je me souvenais de lui. 
Il était maintenant habillé d’un vêtement si décoloré et indescriptible que je ne peux l’analyser – cela aurait pu être un genre de robe faite de vieux sacs en toile cousus ensemble – mais je me souvenais de lui quand il était jeune, portant de hautes bottes et un manteau rouge, avec une grande perruque noire et un tricorne. 
Dans ce vague souvenir, son visage était lisse, même si la forte poussée de sa barbe lui donnait un aspect bleuté. 
Alors je dis: 
– Ça n’a pas changé. 
Nous approchâmes et entrâmes dans la maison, trouvant à l’intérieur une masse de plâtre écroulé et une ruine générale. 
Nous commençâmes de grimper un escalier pourri, et le vieil homme dit: 
– On va tout retrouver comme avant. 
Et je répondis: 
– Tout ça est pareil qu’il y a deux siècles, on va le retrouver en haut. 
Et nous continuions de grimper. La maison n’avait qu’un étage, mais le haut du vieil escalier n’en semblait pas plus proche. Monter, monter, monter – jusqu’à ce que les murs autour de nous se transforment en brume et nuages tourbillonnants – et encore nous montions, montions. 
– On va trouver ça comme c’était autrefois, ça n’a pas changé. 
Et nous montions, et nous montions, 
et là s’arrête le rêve.
H. P. Lovecraft  

jeudi 8 juin 2017

La méthode du chevalier Dupin


D'un rêve long et compliqué (dans une première partie, je devais me rendre, pour y accomplir quelque mission secrète, à une adresse où je savais que, par pure coïncidence, vivait un vague copain qui habitait chez sa mère; or je n'avais pas  envie qu'ils sachent - ni le vague copain, ni sa mère - que j'étais venu (pourquoi? Hum...  disons, à cause du caractère secret de ma mission), aussi, j'élaborais un plan compliqué pour cacher mon sac à dos (qui aurait pu me ralentir dans une entreprise où le timing était important) dans un recoin de la cage d'escalier où on aurait peu de chances de le voir, le temps nécessaire pour que je fasse ce que j'avais à faire dans l'immeuble - j'ai oublié quoi - et naturellement à ce moment je croisais entre-deux étages un de nos amis communs; s'ensuivaient des péripéties qui méritaient sans doute, elles aussi, d'être oubliées) la partie dont je me souviens le plus précisément, c'est celle où je m'attardais à  rêvasser (c'était un rêve nocturne pendant lequel je daydreamais: ça arrive) devant la façade d'un grand bâtiment néo-classique en ruines. Je suivais, en l'écoutant distraitement, une personne qui voulait absolument me faire découvrir un musée contemporain récemment inauguré (elle discourait sur la "philosophie" qui avait "présidé" à la "programmation", vous savez, cette sorte de discours dont on se fatigue très vite). Comme nous approchions de ce fameux nouveau musée, situé dans un quartier qui présentait, comme beaucoup des villes dans lesquelles nous passons notre temps d'éveil, un aspect dévasté, à la fois inachevé et ravagé, je remarquais un bâtiment de l'autre côté de la rue: une vaste construction à l'abandon - peut-être un ancien musée, justement - surabondamment pourvue de pignons, frontons, frises, fausses colonnades. Les ouvertures basses, condamnées par des rangées de briques, suggéraient une démolition programmée. Une coupole écroulée avait laissé entre deux attiques un vide qui avait un faux air de terrasse. Je me disais que, ne fût-ce que pour pouvoir paresser sur ce semblant de terrasse,  j'aurais aimé habiter cette ruine.
Pendant ce temps ma guide, sautant du coq à l'âne, se mettait soudain à déplorer la disparition des petits commerces dans le quartier. 
Était-ce une mise en garde contre la tentation d'emménager dans le coin? 
Avait-elle deviné à mes changements d'expression, ainsi qu'eût pu le faire le chevalier Dupin, le tour qu'avaient pris mes pensées?



samedi 8 avril 2017

I looked in windows




I looked in windows, for the wealth
I could not hope to own.  
Emily Dickinson  
(I had been hungry all the years)


Éveillé trop brutalement ce matin, je n'ai gardé qu'un souvenir imprécis du rêve que je faisais à ce moment: pour je ne sais plus quelle raison, j'y demandais à des gens (je ne sais plus qui) de poser (pour des photos) devant des fenêtres. 

Peut-être ce rêve m'a-t-il été inspiré par la lecture, la veille, d'un article de  Peter Bradshaw dans le Guardian sur le film de Terence Davies romançant la vie d'Emily Dickinson? Les images, privées de contexte, qui me sont restées de mon rêve ressemblaient beaucoup, vraiment beaucoup, à celles-ci, publiées dans le Guardian:


Cynthia Nixon dans A Quiet Passion

Emma Bell dans A Quiet Passion


Lesquelles ont à leur tour éveillé le souvenir de tableaux de Vilhelm Hammershøi:


Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres (1913)

"Painterly" est un des adjectifs que Peter Bradshaw emploie pour parler de ce film: on comprend pourquoi. Sa chronique est plutôt positive: il dit grand bien de la distribution (ce seront successivement Emma Bell puis Cynthia Nixon qui incarneront Emily Dickinson à différentes époques de sa vie). Pourquoi pas?
J'attends impatiemment de voir ce film, avec, tout de même, un peu d'inquiétude. 
J'ai bien aimé les austères premiers films, autobiographiques et fauchés, que Terence Davies tourna il y a déjà un bon quart de siècle; plus récemment, il a réalisé quelques-uns de ces "films en costumes" auxquels ne manque pas un bouton de col, genre dont ses compatriotes se sont fait une spécialité.
Alors, que craindre? Si on ne se fiait qu'à la bande-annonce, on pourrait s'attendre à une bluette touristique du style Le Massachusetts, Terre de Contrastes, ce qui serait un moindre mal; mais qui sait si derrière cette façade rassurante ne se cache pas Un Embaumement de première classe pour Emily Dickinson? (sur IMDB, un spectateur qui a vu le film en avant-première fait part, en termes peu amènes, de sa déception, stigmatisant, en particulier, une séquence en grisaille dans laquelle Emily serait conduite au cimetière dans un sinistre corbillard qui aurait sa place dans un film de la Hammer, alors qu'il est notoire que la poétesse insista pour que son cercueil  - blanc - fût porté à travers champs sur les épaules de ses amis: parmi les inexactitudes qu'il épingle, certaines, dont celle-ci, pourraient faire contresens). Ou, plus spécieux encore,  La Malédiction de la Momie d'Emily Dickinson?

Le film sortira en France dans un mois. On verra bien.

Je vous dois cependant un aveu: j'aime tellement Emily Dickinson que si un jour les Américains - ils en seraient bien capables - nous proposaient un  Emily Dickinson, Vampire Hunter,  j'irais le voir, pour le principe.




Les photogrammes du film A Quiet Passion sont  © Allstar/Hurricane Films.
La reproduction du tableau de Vilhelm Hammershøi, Les grandes fenêtres, provient de Wikimedia commons (domaine public).

mardi 26 août 2014

Le dernier palier



Est-ce pour avoir parlé d’elle dans un de mes derniers billets?
Je viens de rêver de Lila, il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
Je gravissais l’escalier de la maison, à présent à l'abandon, où nous avons longtemps vécu ensemble, et soudain, sur le dernier palier,
elle était là.
Dressée sur son arrière-train, le cou tendu, le regard fixe, elle surveillait quelque chose d’invisible pour moi, quelque part sans doute au ras de la charpente, un insecte peut-être.

En arrivant à sa hauteur je l’ai saluée d’une caresse du bout du doigt sur  la nuque, elle y a répondu d’un infime roucoulement de bienvenue, mais sans relâcher sa vigilance; une attitude que, même s'il m'aurait été doux que l'instant de nos retrouvailles soit marqué par davantage d'effusions, je ne pouvais qu'approuver: quand une chose flotte au-dessus de notre tête, tourne et tourne, s'approche, s'éloigne, et peut-être, même, si nous avons de la chance, scintille une fraction de seconde quand elle croise un rayon de lumière, qu'avons-nous de mieux à faire que ne pas la quitter des yeux?


Quicquid nitet notandum.
Tout ce qui brille mérite d'être observé.
Sir William Herschel, 1738-1822



vendredi 4 juillet 2014

Est-ce ici?



- Est-ce ici, m’étais-je dit à plusieurs moments, que là-bas commence? Ici, dans cette maison 
dont les volets sont fermés?

Yves Bonnefoy, Rue Traversière
Mercure de France, 1977


Oui, je sais j’ai déjà cité le texte de Bonnefoy 
qui faisait allusion à ce "là-bas"-là. 
Mais, depuis, j’ai fait cette photo 
qui m’a semblé pouvoir l’illustrer avec pas mal d’à-propos, 
et j'ai eu envie de la poster.

Photo: R. B.


mardi 1 juillet 2014

La petite maison sur le tapis


Lila aimait jouer. Elle aimait jouer à tous ces jeux que tout le monde connaît et dont le succès ne s'est jamais démenti, le jeu de la ficelle, le jeu du bouchon, le personne-ne-peut-m’arrêter; les jeux auxquels on peut jouer tout seul, comme le le-bout-de-ma-queue-est-un-papillon, ou le mon-ombre-veut-m’attraper! ou encore le on-dirait-que-ce-serait-moi-la-balle, mais elle préférait les jeux à deux: le jeu de Je-vais-te-manger-tout-cru-en-commençant-par-le-bout-des-doigts, le cherche-moi-des-poux, la balle-à-huit-pattes, le on-fait-semblant-qu’on-est-des-chenilles. Mais peut-être plus encore que ces grands classiques du répertoire ludique, elle aimait les jeux qu’elle avait inventés elle-même, et dont elle m’avait patiemment appris les règles. 
Par exemple, ce jeu qui était rien qu’à nous deux: La Petite Maison de Lila. 
C’était un jeu de rôle, qui réclamait de moi que je m’investisse à fond dans le mien. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, est vrai. Je devais me mettre à quatre pattes, sur les coudes et les genoux, prendre un air, autant que possible, minéral, et croiser les bras et les jambes. 
Je devenais alors une petite maison, une maison avec deux portes et deux fenêtres. 
Il y avait une porte dans l’espace entre mon bras droit et ma jambe droite, une autre entre mon bras gauche et ma jambe gauche; il y avait la fenêtre carrée délimitée par ma poitrine horizontale, mes bras verticaux et mes avant-bras croisés, et la fenêtre triangulaire entre mes cuisses divergentes et mes mollets juxtaposés. 
Sitôt que j’avais posé le toit, Lila se faufilait chez elle par une des portes, et prenait possession des lieux en s’accoudant sur l’appui d’une des fenêtres. Le monde est différent, selon qu’on le regarde du bord du chemin ou depuis la fenêtre de chez soi (c'est pour ça qu'une maison qui n'aurait pas de fenêtre, ce ne serait pas vraiment une maison). Comme tous les chats, Lila passait beaucoup de temps à réfléchir à cette différence: c'est un inépuisable sujet de spéculations pour les chats, depuis l'invention de la boite en carton. 
Mais, je le jure (je sais qu'en disant cela je peux sembler présomptueux ou chimérique), Lila me préférait à n'importe laquelle des boites en carton, même les plus confortables, même celles qui sont adéquatement percées de trous. Si bien qu'elle fût emboîtée, ou perchée, ou cachée, elle ne se lassait jamais, chaque fois que je l'y invitais, de venir jouer à emménager dans moi, sa petite maison. 

Et moi, me demanderez-vous? Ne m'arrivait-il jamais d'en avoir assez? Au bout de combien de temps? Longtemps. Être une maison, ça me convenait tout à fait, je me disais que j’étais fait pour être ça (en eussé-je douté, que Lila me l’aurait confirmé, aussi souvent que nécessaire, en donnant de petits coups de tête approbateurs dans mon menton): une maison avec presque pas de murs, comme dans la chanson de Brel, et même si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être, c’est comme ça qu’il dit dans la chanson.
Non, ça ne me pesait pas, même de prendre un air minéral, demandez aux sphynx qui savent garder cet air-là aussi longtemps qu'il leur plaît et qui n’en sont pas moins des créatures de l’air, ce n’était pas lourd, c’était léger au contraire. Si vous posez la question, ce ne peut être que parce que vous n’avez pas connu le privilège d'être la petite maison de Lila.
Avec de grandes fenêtres, et puis presque pas de murs,  et même si c’est pas vrai, c’est quand même peut-être. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, 
est vrai.
Voilà, aussi longtemps que Lila a vécu près de moi, je me suis senti comme un vers d’une chanson de Brel. Aussi léger.
Comme une maison, mais avec presque pas de murs.
Avec de grandes fenêtres.

Parce que n’est pas le mur qui fait la maison, c’est la fenêtre.


mardi 17 décembre 2013

La montée


La route me paraît familière, et, de fait, cette route rêvée a de nombreux points communs avec une route qu'éveillé j'ai parcourue des milliers de fois: les panneaux indicateurs rouillés, la voûte verte des branches sur la plus grande partie du chemin, la grande courbe contournant le contrefort de la colline après laquelle on aperçoit, au loin, pour la première fois, le village; puis nous bifurquons, nous quittons l'asphalte de la départementale pour un chemin de terre qui monte en pente de plus en plus raide. C'est là, aussi, que pour la première fois divergent le rêve et le souvenir: ce chemin, je suis sûr que c'est la première fois que nous le prenons. Un raccourci?
Sans surprise, je vois, au terme de la montée, 
les arbres s'espacer et le chemin raboteux déboucher sur une large allée cavalière bordée de cèdres. 

Au bout de l'allée, la maison.


Cette maison au bout de l'allée n'a pas plus d'existence diurne que le chemin de terre qui y mène; pourtant, dans les derniers instants du rêve le sentiment d'étrangeté qui a pu naître de ce mélange d’imaginations fantasques et de souvenirs précis  
s'efface devant cette certitude: 
nous sommes arrivés chez nous.


Photo: Martin Waldbauer,  tous droits réservés

mercredi 13 février 2013

Ça faisait longtemps


I feel like walking
Do you feel like coming?
I feel like talking, 'cause
It's been a long time


J'ai rêvé de toi la nuit dernière, ça faisait longtemps. 
Nous nous retrouvions une fois de plus dans le village de notre enfance - mais, cela va te faire sourire, ce village de l'Ariège, le rêve lui avait infligé la plus inattendue des transformations.
C'était devenu un paisible village de la campagne anglaise - je savais que ça te ferait sourire - rire, même, à ce que je vois!...  Disons que j'avais dû trop m'attarder la veille sur un de ces romans à énigme à l'ancienne: ce village aurait pu être Saint Mary Mead, ou King's Abbott,  on aurait pu y croiser Roger Ackroyd, ou Miss Marple… un village de carte postale, avec ses cottages écrasés par de grands toits pentus… Dans ce rêve, nous nous tenions justement tous les deux devant un des plus pittoresques: le presbytère! Une minuscule bâtisse à colombages et aux murs de torchis. Une plaque sur le mur signalait son caractère de monument historique, expliquait qu'elle avait survécu à la guerre civile, et détaillait les mesures prises par je ne sais quel trust  pour assurer sa conservation.
Hum, le fait que j'ai retenu tous ces détails te donne à penser que je n'étais pas très attentif à ce que tu disais? Dans le rêve, bien sûr, dans le rêve. Ma foi, tu n'a sans doute pas tort: oui, cette première partie du rêve était dominée par des impressions, non pas sonores, mais visuelles: je revois encore la texture si particulière de ces murs de torchis: je ne sais comment, à un moment une section de ce mur a semblé remplir tout mon champ de vision… 

De quoi nous parlions? Du temps passé, bien sûr, comme toujours.

Un clergyman d'opérette, favoris blancs et costume de tweed, est sorti en se pliant en deux par la toute petite porte, et nous a salué avec componction. La présence de cet homme de Dieu, voilà au moins un point commun entre notre aventure nocturne et l'histoire de Roméo et Juliette. Non, il ne nous a pas mariés secrètement, c'était un rêve très sage.

Je me suis éveillé quelques secondes, puis en me rendormant j'ai replongé dans le rêve. Il avait changé, un tout petit peu: nous étions toujours là, tous les deux, mais soudain, surgi de nulle part, il y avait ton frère aussi. Et il n'était pas venu seul, si je puis dire: notre conversation s'est mise à tourner autour de vos parents. Dans le rêve ils étaient de nouveau ensemble - non, je ne plaisante pas - et ils vivaient de nouveau dans la maison que vous habitiez autrefois, celle que vous avez quittée il y a si longtemps… dans ce rêve-là, à vrai dire, j'étais incapable de me souvenir à quoi elle ressemblait, et ce que vous en disiez ne m'aidait pas: cette maison, toujours dans le rêve, ton frère l'appelait "le château" avec, tu l'imagines, un soupçon de sarcasme dans la voix (ça lui ressemble, n'est-ce pas?); et toi, tu l'appelais plaisamment "l'entrepôt". Oui, ça vous ressemble bien à tous les deux. Apparemment, dans mes rêves je suis meilleur dialoguiste que géographe…  Donc tes parents, revenus pour un temps dans cette demeure ancestrale, voulaient à présent la quitter, définitivement cette fois, et bien qu'entre vous quatre le temps ait été au beau fixe - dans le rêve, toujours - il semblait qu'il se soit élevé un léger différent au sujet de tout le bric-à-brac accumulé dans la maison au fil des années ("l'entrepôt", ha ha) et devine qui inclinait à s'en débarrasser sans façons - dans le rêve? Ta mère! Là, nous quittons le domaine du vraisemblable, n'est-ce pas? Elle était pressée de se défaire de tout, tandis qu'au contraire ton père et ton frère… ah bon? 

Oh. 

Non, je ne savais pas. 

Ça a dû être dur pour ta mère, je suppose. 

Rien du tout? Même les souvenirs de ta grand-mère? Même son clavecin? Je me souviens combien ta mère y tenait. Ton frère? non, il ne m'en avait jamais parlé. C'est que… je ne le vois plus si souvent que ça, en fait.

Des années, oui, c'est ça, des années. Dans les rêves il me semble toujours que c'était hier. Et ta mère, tu sais bien qu'elle ne m'a plus adressé la parole depuis que… 

Je me sens un peu sot à présent, si j'avais su je ne t'aurais pas raconté toutes ces absurdités.

Oui, bien sûr, ça n'a pas d'importance. 
Ce n'était qu'un rêve.