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vendredi 6 décembre 2024

Se souvenir des belles choses (2)

 Cette fois, c'est Denis Brihat. Aucune mort ne me réjouit (essentiellement, parce que les quelques personnes dont la mort pourrait éventuellement me donner envie de danser s'accrochent à la vie comme des tiques) mais certaines morts m'affectent plus que d'autres: celle des gens que j'ai connus, même peu. Denis Brihat, j'ai découvert ce qu'il faisait à sa première exposition, discrète, à la ferme des Contards (il y a cinquante ans et des poussières), plus tard nous sommes devenus voisins, il m'a fait visiter son laboratoire, j'ai vu quelques-unes de ses expositions suivantes (pas toutes: il en a fait un peu partout).
Nous n'avons jamais été proches, sauf épisodiquement en nous croisant sur ce "plateau des Claparèdes, désert à l’époque" que nous arpentions dans tous les sens "à l’époque" en nous émerveillant des mêmes choses. Elle est bien loin, cette époque, et ce plateau autrefois désert me manque aussi.

Et, coup sur coup, deux jours plus tard, c'est Jacques Roubaud.
Jacques Roubaud, je ne l'ai jamais approché plus près que depuis le parterre du Gymnase quand Maréchal y a monté ses pièces sur le Graal (avant, j'en avais dévoré, comme des romans, les gros volumes écrits à plusieurs mains avec Alix Cléo Roubaud et Florence Delay).
Sa traduction de La Chasse au Snark, ça m'aurait plu que l'éditeur français la choisisse de préférence à celle, si académique, d'Aragon pour accompagner les dessins de Mahendra Singh; une rencontre manquée.
Son Petit traité invitant à la découverte de l'art subtil du go m'accompagne: je l'ai lu une première fois bien trop tôt pour y comprendre quoi que ce soit, et je le relis de temps en temps pour vérifier que je n'y comprends toujours rien (ça m'aide à me sentir jeune). Après tout, c'est un objet fascinant, presque autant qu'un bulbe de jacinthe, un coquelicot froissé ou une toile d'araignée.

photographie de Denis Brihat

Denis Brihat
1928-2024
Jacques Roubaud
1932-2024

mercredi 18 août 2021

L'ignorance du basilic

 

Je l'aime bien, ce petit livre d'Olivier Dubouclez,  Histoire du basilic. Vous avez déjà noté qu'on y parle de Sir Thomas Browne; on s'y intéresse à bien d'autres sujets, on va jusqu'à inviter le basilic à se regarder en face. 


"Me regarder en face? Si je le faisais,
ne serais-je pas jugé un peu présomptueux?"
se demande la créature.
 

Il ne s'agissait pas de lui pourtant, enfoui dans les profondeurs de la terre. Il s'agissait d'un être de fiction, d'une chimère qui lui avait peut-être emprunté certains traits, mais qui à bien y regarder n'entretenait aucun rapport avec les membres de son espèce. On disait qu'il était né d'un œuf de coq et qu'il avait un bec acéré. On disait aussi qu'il était couvert de plumes. On mettait en garde contre son regard injecté de sang. On ajoutait que ses griffes étaient plus tranchantes qu'une épée.
Ne possédant aucune image de lui-même, le basilic ignorait quelle part de vérité était contenue dans de telles descriptions.

Olivier Dubouclez, Histoire du basilic

Actes Sud, 2015

dimanche 24 novembre 2019

Toutes choses ont leur saison


Algésiras (qu'on ne présente plus) et Caroline (d'Un dernier livre avant la fin du monde) ont déjà dit beaucoup de bien de l'album de Linnea Sterte, In Humus (initialement paru, après avoir été partiellement prépublié en ligne, sous le titre Stages of Rot).



Vous vous dites que j'arrive bien tard?
Une des leçons du roman graphique de Linnea Sterte est que chaque chose arrive à son heure.
Il y a un temps pour nager, baleine, dans l'espace, et un temps pour se transformer en humus.
Notez, s'il vous plaît, que, si In Humus raconte une histoire, elle le fait en prenant son temps et en étant économe de paroles. Ni le rythme, ni les enjeux ne sont ceux d'une BD classique. Vous n'y trouverez probablement rien (ou très peu) de ce qui vous a accroché dans Valérian et Laureline, L'Incal, Les Méta-barons ou Aldébaran... si ces titres sont des exemples de ce que vous préférez en BD de SF.
Vous y trouverez... autre chose.



Parmi ces choses: un dessin d'une grande sensibilité.
Si vous avez pris plaisir à lire, par exemple, 40 days in the desert B, de Moebius, vous vous sentirez parfaitement à l'aise dans l'univers de Linnea Sterte.


Peut-être vous demandez-vous "Alors, In Humus/Stages of Rot, c'est une histoire de baleine?"...
C'en est une, si on veut, mais pas seulement. L'illustration de couverture du premier tirage de l'album différait fortement de celle qui a été choisie pour l'édition française (et qui reprend celle des tirages les plus récents de PeowStudio, chez qui l'album a déjà connu plusieurs réimpressions!)


Cette couverture originale, on aurait pu croire qu'elle recouvrait un recueil de haikus...
et, ma foi, ce n'était pas si loin de la vérité.
L'envie soudaine de s'essayer à la composition de haikus est un des effets secondaires possibles de l'exposition aux dessins de Linnea Sterte.


Linnea Sterte
In Humus, 2018
(Stages of Rot, PeowStudio 2017)

jeudi 21 février 2013

Là où vont les abounas


Cinoc, qui avait alors une cinquantaine d'années, exerçait un curieux métier. Comme il  le disait lui-même, il était "tueur de mots": il travaillait à la mise à jour des dictionnaires Larousse. Mais alors que d'autres rédacteurs étaient à la recherche de mots et de sens nouveaux, lui devait, pour leur faire de la place, éliminer tous les mots et tous les sens tombés en désuétude. Quand il prit sa retraite, en mille neuf cent soixante-cinq, après cinquante-trois ans de scrupuleux services, il avait fait disparaître des centaines et des milliers d'outils, de techniques, de coutumes, de croyances, de dictons, de plats, de jeux, de sobriquets, de poids et de mesures; il avait rayé de la carte des dizaines d'îles, des centaines de villes et de fleuves, des milliers de chefs-lieux de canton;

Voici à quoi ressemblait une carte marine
après que Cinoc, dans l'exercice de son curieux métier,
en avait fait disparaître les îles surnuméraires.

  il avait renvoyé à leur anonymat taxinomique des centaines de sortes de vache, des espèces d'oiseaux, d'insectes et de serpents, des poissons un peu spéciaux, des variétés de coquillages, des plantes pas tout à fait pareilles, des types particuliers de légumes et de fruits; il avait fait s'évanouir dans la nuit des temps des cohortes de géographes, de missionnaires, d'entomologistes, de Pères de l'Eglise, d'hommes de lettres, de généraux, de Dieux et de Démons.
Qui désormais saurait ce qu'avait été le vigigraphe, "espèce de télégraphe de vigies qui se correspondent"? Qui désormais pourrait imaginer qu'il avait existé pendant peut-être des générations une "masse de bois placée au bout d'un bâton pour fouler le cresson dans les fosses inondées" et que cette masse se nommait une schuèle (chu-èle)? Qui se souviendrait du vélocimane*?  Où étaient passés ces abounas, métropolitains de l'Eglise éthiopienne, ces palatines, fourrures que les femmes portaient sur le cou en hiver, ainsi nommées de la princesse Palatine qui en introduisit l'usage en France sous la minorité de Louis XIV, et ces chandernagors, ces sous-officiers tous chamarrés d'or qui précédaient les défilés sous le Second Empire?
[…]
Cinoc se mit à traîner le  long des quais, fouillant les étals des bouquinistes, feuilletant des romans à deux sous, des essais démodés, des guides de voyage périmés, des vieux traités de physiologie, de mécanique ou de morale, des atlas surannés où l'Italie apparaissait encore comme un bariolage de petits royaumes. Plus tard il alla emprunter des livres à la bibliothèque municipale du XVII° arrondissement, rue Jacques-Binjen, se faisant descendre des combles des in-folio poussiéreux, des manuels Roret, des livres de la Bibliothèque des Merveilles, et des vieux dictionnaires: le Lachâtre, le Vicarius, le Bescherelle aîné, le Larrive et Fleury, l'Encyclopédie de la Conversation rédigée par une Société de Gens de Lettres, le Graves et d'Esbigné, le Bouillet, le Dezobry et Bachelet. Enfin, quand il eut épuisé les ressources de sa bibliothèque de quartier, il alla, s'enhardissant, s'inscrire à Sainte-Geneviève et il se mit à lire les auteurs dont, en entrant, il voyait les noms gravés sur la façade.
[…]
Cinoc lisait lentement, notait les mots rares, et peu à peu son projet prit corps, et il décida de rédiger un grand dictionnaire des mots oubliés, non pas pour perpétuer le souvenir des Akkas, peuple nègre nain de l'Afrique centrale, ou de Jean Gigoux, peintre d'Histoire, ou d'Henri Romagnesi, compositeur de romances (1781-1851), ni pour éterniser le scolécobrote, coléoptère tétramère de la famille des longicornes, tribu des cérambycins, mais pour sauver des mots simples qui continuaient encore à lui parler.


*vélocimane (n. m.) (du lat. velox, ocis, rapide, et manus, main) Appareil de locomotion, spécial pour les enfants, en forme de cheval, monté sur trois ou quatre roues, et dit aussi cheval mécanique.

Georges Perec, La vie, mode d'emploi (Hachette, 1978)

Illustration: The Bellman's Map, par Henry Holiday, 
pour La Chasse au Snark, de Lewis Carroll

lundi 24 décembre 2012

Guirlande de Noël


J'étais en train d'apporter les dernières corrections à ce billet quand un cliquetis électronique m'a averti qu'Algésiras venait de mettre à jour son blog, et quelle ne fut pas ma surprise en constatant que si j'ai un cousin Sigismond, elle, elle a une cousine Sigismonde: nous ne nous étions pas consultés, je le jure et je crache. C'est le genre de choses qui arrive aux âmes-sœurs. 
Allez lire le dernier billet d'Algésiras. Prenez des notes (attention, je ferai un contrôle!). Revenez ici ensuite. 

C'est chaque année un peu plus difficile.
Deux fois déjà, vous avez offert à Tante Adélie un livre de cuisine qu'elle possédait déjà; si vous récidiviez, ça ferait mauvais effet. Oncle Pandolphe a déjà un smartphone plus smart que le vôtre; cousin Sigismond, des jeux Wii dont vous n'avez même pas entendu parler. Quel soulagement l'an dernier, quand votre filleule Persille s'est mise à collectionner les boîtes à bento: enfin vous saviez quoi lui offrir! Mais ça n'a pas duré…
Vous commenciez à désespérer de trouver pour chacun le cadeau idéal? Vous avez fait le bon choix en venant ici: ouvrez
(ou plutôt, rouvrez)
votre carnet de notes
(et je vous rappelle qu'il y aura une interro)
et notez:

Pour la romanesque Persille, la trilogie Elinor Jones d'Aurore et Algésiras chez Soleil (elle l'a déjà? Elle vous remerciera quand même: elle pourra l'offrir à sa Bestest Best Friend).

Pour le fantasque Sigismond, précommandez The Adventure Time Encyclopaedia chez Abrams Books, illustré par Mahendra Singh et Various Artists. Ça ne paraîtra qu'en Mai prochain, il est bon d'aider les représentants de cette génération intoxiquée à la gratification immédiate à surmonter cette addiction et à redécouvrir le plaisir de l'anticipation.

Pour l'idéaliste Pandolphe, le nouveau carnet d'esquisses de Bruno Bellamy chez ComixBüro. Le dessin de Bellamy élève l'âme en exaltant la beauté sous toutes ses formes; l'artiste tempère à l'occasion la gravité de son propos par d'amusantes épigrammes. Un équilibre parfait.

Et spécialement pour tante Adélie, qui rêve depuis toujours de cuisiner un Snark et dont les connaissances en anglais laissent un peu à désirer, les éditions Seghers ont enfin publié l'épopée graphique que Mahendra Singh a, au terme de trois longues années d'un patient travail de plume, tirée du poème épique de Lewis Carrol: La Chasse au Snark, avec une version française de ces anapestes nonsensiques (ils ont choisi la traduction d'Aragonsuum cuique, comme on dit dans ces cas-là). 

Voilà, vous n'avez plus qu'à mettre tout ça au pied de l'arbre!




....et méfiez-vous des nains pique-assiettes.
Gledileg Jól!

Photo: tous droits réservés.