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vendredi 16 avril 2021

C'était qui, ce Topor?

Je suis né à l'Hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands nazis SS
Les Français cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais encor l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
De réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus
Cette période historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des staliniens et des bouddhistes
Des musulmans intégristes
Et de ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe.

Topor
(Un Beau Soir, Je Suis Né En Face De L'Abattoir


Que pourrait-on ajouter à ce résumé absolument parfait, sinon qu'en ce moment l'absence de Topor se fait cruellement sentir? Roland Topor, né à Paris, le 7 janvier 1938, et mort dans la même ville, le 16 avril 1997, est un illustrateur, dessinateur, peintre, écrivain, poète, metteur en scène, chansonnier, acteur et cinéaste français, nous apprend Wikipédia. On pourra sûrement en apprendre plus sur Wikipéchat (le jour où elle montrera le bout de son museau: pour le moment elle doit se cacher sous un meuble, cette bestiole), car "il y a bien trente-six sortes de chats, des p'tits, des gros, des angora, mais y'a qu'une Wikipé, c'est Wikipéchat".

vendredi 31 janvier 2020

Sale temps pour les funambules


Ces funambules (sans se concerter, chacun dans son coin) avaient tendu des cordes raides sur lesquelles ils effectuaient des cabrioles, sans jamais tomber dans l'abîme qui s'étendait au-dessous-d'eux à perte de vue.
Quel abîme? Je parle du bon goût, bien sûr.
Les limites de ce fameux bon goût,  vous pensez s'ils les connaissaient!
Équipés comme ils l'étaient d'une vaste culture, ils auraient pu en tracer une carte les yeux fermés, en estimer au pouce près la profondeur; et si en exécutant leur numéro ils se contorsionnaient parfois (accrochés à leur ombrelle) jusqu'à en effleurer la surface, ils réussissaient, à l'ébahissement du public, à ne jamais y tremper un orteil.

Cet hiver, au premier rang des spectateurs, le vieux 2019 et le jeune 2020, au coude à coude pour la première et la dernière fois, entre deux salves d'applaudissements, échangèrent un clin d'œil et entonnèrent d'une seule voix la fameuse punchline:  

Et, appréciant la référence, ces trois artistes de cirque aérien répondirent par la plus finale des révérences.

Toshio Saeki est mort le 21 novembre 2019, on ne l'a su que bien plus tard.
Alasdair Gray l'a suivi le 29 décembre (le décalage dû au fait qu'il tenait à fêter, le 28, son 85e anniversaire), 
et Terry Jones le 21 janvier de la nouvelle année.

Toshio Saeki.
Vous imaginez ce que ça aurait pu donner si Roland Topor s'était dit après une soirée bien arrosée: Tiens, juste pour me marrer, la prochaine fois que je dessine une sangsue géante qui sort d'une fille par un trou pour entrer dans un garçon par un autre, je dessine tout ça comme si j'étais Edgar-Pierre Jacobs, les copains vont en faire une tête, arkh-arkh-arkh! 
Ça c'était à peu près la manière de Toshio Saeki: un humour aussi déplacé que celui de Topor (moins le rire de Topor, que celui-ci était seul au monde capable de produire), une application aussi minutieuse que celle de Jacobs. 
Pendant cinquante ans, Saeki dessina de lumineux intérieurs japonais, des jardins zen parfaitement ratissés, dans lesquels étaient perpétrées des abominations indicibles.
Je vous souhaite bonne chance si vous cherchez ses gros bouquins publiés dans les années 80-90, mais un de ses premiers recueils, Red Box, vient d'être réédité, d'abord au Japon par Kokushokankokai, puis chez nous par Cornélius.

Alasdair Gray maniait le pinceau et la plume.
Peu soucieux d'appliquer des recettes, il produisit des peintures, des fresques et des vitraux qui se gardaient bien de se rattacher à aucune école; il illustrait aussi ses livres, tous imprévisibles, qui n'ont en commun que de vous emmener là où vous ne vous attendiez pas à aller.
Si vous voulez du long, il a écrit Lanark, un livre-labyrinthe où vous serez sûrs de vous perdre; si vous voulez du court, il a disséqué l'énorme Frankenstein et l'a ré-assemblé (avec une remarquable économie de points de suture) sous la forme d'une novella taille mannequin, Pauvres créatures (Poor Things).

Quant à Terry Jones

Terry Jones, déjà raide en 1977.
Il a tout fait. Tout. Même des choses sérieuses (mais sans oublier de rester Terry Jones). C'était lui qui se chargeait de dire "Moteur!" sur les plateaux où l'on tournait les sketches des Monty Pythons, et "Coupez!" quand il devenait évident qu'il fallait faire une retouche de maquillage aux Chevaliers qui disent Ni, au chœur des pharisiens ou aux employés de la Crimson Permanent Assurance. Croyez-moi, ce n'était pas une petite responsabilité. Réaliser par la suite des séries didactiques pour la BBC, ce fut pour lui de la petite bière (et il s'y connaissait, en bière).
Et comment oublier que, pour accompagner les merveilleux dessins de Brian Froud, c'est lui et nul autre qui rédigea les notices biographiques (judicieusement concises, elles vont droit à l'essentiel) de Luerk, de Püg, de Pilch, de Sküell, de Gibbergeist et Candlewic, de Maeliciöüs et Klunkit et de tant d'autres?
Quant à l'aisance sans pareille avec laquelle il porta les bigoudis, le fichu de rayonne et la blouse de nylon aux tons pastel dans les rôles de ménagère britannique qu'il incarna tant de fois avec brio, elle remplissait d'une admiration silencieuse son aîné de peu d'années, Michou, qui, le cœur brisé, ne tarda pas à le suivre.


Oui, sale temps en ce début d'hiver. 
J'espère que le 21 février la météo sera meilleure. 

lundi 26 août 2019

Topor enfin entendu


Interrompons un instant ce programme de recommandations de livres dont l'action ne se passe pas trop loin du cercle polaire pour aborder un sujet plus en rapport avec cet été incendiaire.
L'autre jour, en bouquinant,  je suis tombé, sans l'avoir cherché, sur un texte de l'intemporel Roland Topor:

BRÛLONS LE NEW YORK TIMES!

C'est pour envoûter le gibier et garantir le succès de la chasse que les hommes préhistoriques dessinaient sur les parois de leur caverne… Tout le monde sait ça. Et personne ne met en doute l'efficacité du procédé. L'artiste est un magicien, c'est bien connu. Alors pourquoi le laisse-t-on libre, aujourd'hui, de s'exprimer impunément dans un journal tel que le New York Times? Certes, une page de journal est plus légère qu'un pan de roche, et la tribu est en plein essor démographique, mais cela change-t-il les données du problème? Je prétends que les dessinateurs actuels perpétuent les rites de leurs ancêtres. Je le prétends, et je le prouve. Savez-vous pourquoi le président Nixon a de si grandes oreilles? C'est à cause de Mel Furukawa et de ses graffiti stupides. Pourquoi la majorité silencieuse es-elle aussi répugnante dans ses ébats sexuels et gastronomiques? Parce que Tomi Ungerer a manqué de grâce en les dépeignant. Pourquoi la répression de la révolte d'Attica fut-elle si gratuitement sanglante? Parce qu'un monsieur nommé Brad Holland a cru bon d'en faire un dessin. Pourquoi le racisme continue-t-il de s'épanouir partout avec une telle santé? Ne cherchez pas. C'est à cause de Robert Blechman et d'Edward Gorey. Et c'est parce que Tim représente une explosion nucléaire que les poissons du Pacifique ont un drôle de goût. Et c'est grâce à Ralph Steadman que les marchands de canons font de si bonnes affaires. S'il y a tant de prisonniers dans les geôles grecques et chiliennes, il faut s'en prendre à Philippe Weisbecker: il aime trop dessiner des barreaux! Oh, les exemples ne manquent pas! C'est Folon qui fabrique des villes invivables, c'est Podwal qui exécute les athlètes israéliens de Munich, c'est Mihalesco qui enferme les intellectuels dans les cliniques psychiatriques ou dans les camps - selon l'humeur - en URSS, et je l'avoue à ma grande honte, c'est moi qui ai fait guillotiner Buffet, Bontemps, et quelques autres, dans notre beau pays de France.
La liste est trop longue pour être énumérée en entier.
J'espère vous avoir convaincu. Car il convient d'agir sans tarder pour mettre un terme au scandale: les artistes mettent le monde à feu et à sang, il faut que cela cesse. Le remède est simple. Il suffit de nettoyer les murs de la caverne, de proscrire les dessins dans les journaux. Pour un monde propre, pour un monde juste, pour un monde nouveau, je vous en conjure, rétablissons l'inquisition! Luttons contre la sorcellerie. Contre les pouvoirs occultes. Mort aux envoûteurs.
Et pour commencer, brûlons le New York Times!


C'était dans Topor, l'homme élégant (un hommage à Topor publié par Les Cahiers de l'Humoir): la date à laquelle Topor a écrit ça n'était pas précisée. Le livre a un côté un peu fourre-tout, et les citations de Topor ne sont pas systématiquement sourcées; ça ne l'empêche pas d'être intéressant.
Dommage que je n'aie pas ouvert ce livre au mois de juin, j'aurais pu faire un billet collé à l'actualité. 
En tout cas les têtes pensantes du New York Times (dès le mois de juin, donc) ont adopté le raisonnement de Topor  (peut-être même ont-elles médité, auparavant, ses Cent bonnes raisons pour se suicider tout de suite?), et elles ont pris les devants en craquant elles-même l'allumette.

lundi 8 janvier 2018

Qu'est-ce qui est rond? qu'est-ce qui est esquinté?


Didier Da vient de nous rappeler que le 7 janvier était l'anniversaire de la naissance de Roland Topor (il y a soixante-dix-neuf ans de cela).

Les éditeurs se souviennent à présent de Topor, il était temps ( Les Cahiers Dessinés ont sorti, trois ans de suite, trois recueils de ses dessins: je vous en ai déjà parlé; ah, non? Je croyais).

C'est ainsi qu'à peine débarqué de la hotte du Père Noël - il y a quinze jours, donc - The Milk of Dreams de Léonora Carrington s'est trouvé un petit copain: Un Monsieur Tout Esquinté de Nicolas et Roland Topor, édition nouvelle, sapée façon peau-rouge.



Ils se sont tout de suite bien entendus, c'est rien de le dire.
Depuis, ils font les quatre cents coups parmi les autres livres, ils jouent à cache-cache et à le Père Noël sait quoi d'autre encore.
Ils donnent un peu le tournis à Rose qui est arrivée en même temps qu'eux et qui essaie de les convaincre de lui donner la main pour qu'ils dansent tous les trois une ronde, ça va bien un moment, mais ce divertissement paraît décidément trop sage pour les deux petits sacripants qui ne tardent pas à repartir au galop (sur les traces de bisons et de dinosaures, je pense). 
Et Rose reste toute seule. 
À danser sa ronde.
C'est dans l'ordre des choses puisque le monde est rond.


Léonora CarringtonThe Milk of Dreams 
(Leche del Sueño
dessins de Léonora Carrington légendés par elle-même), 
(New York Review Children Collection), 2013


Nicolas et Roland ToporUn Monsieur Tout Esquinté 
(dessins de Nicolas avec un petit coup de main de Roland ici et là, 
surtout pour écrire bien proprement les légendes, 
et en introduction un entretien exclusif avec Nicolas, par Roland)
première édition André Balland 1972;
nouvelle édition United Dead Artists, 2017

Gertrude Stein, Le monde est rond 
(The World  Is Round, Scott Books, 1939
avec des illustrations de Clement Hurd)
traduction nouvelle de Martin Richet 
(avec des illustrations d'Alice  Lorenzi), 
éditions Cambourakis, 2017
(il y a aussi une édition bilingue, 
aux Éditions Esperluète, 2011; 
c'est pas celle-là que j'ai eue pour Noël) 



dimanche 13 août 2017

Puis j'ai eu sommeil, tant j'avais marché déjà (Ronce-Rose, d'Éric Chevillard)




Vous avez lu l'histoire
De Jesse James?
Comment il vécut,
Comment il est mort…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Bonnie and Clyde…
… Bonnie and Clyde!
(Serge Gainsbourg)


Vous avez lu l'histoire
De la Princesse Angine?
Comment elle vécut,
Comment elle est morte…
Ca vous a plu, hein?
Vous en d'mandez encore… 
Hé bien, écoutez l'histoire
De Ronce-Rose… 
… Ronce-Rose!
(moi)


La question "Vous avez lu l'histoire de la Princesse Angine?" est purement oratoire, bien sûr; vous l'avez lu, ce roman de Topor, n'est-ce pas? Et naturellement, ça vous a plu, La Princesse Angine, même si la fin est triste, parce que c'est une histoire de quête et d'épreuves surmontées, comme Les cygnes sauvages, Les enfants du capitaine Grant, À la recherche du temps perdu, toutes ces histoires avec des quêtes dedans… 
Donc, puisque vous avez aimé La Princesse Angine, je pense que vous aimerez aussi Ronce-Rose, un livre paru sous la signature d'Éric Chevillard (en plus le livre est vendu entouré d'un large bandeau bleu sur lequel est écrit 
  ÉRIC CHEVILLARD   
en majuscules pour dissiper les malentendus), bien que celui-ci, comme Edgar Poe à propos de son Manuscrit trouvé dans une bouteille, ou Stanislas Lem pour son Manuscrit trouvé dans une baignoire,  ou encore comme Frank Wedekind en préambule à sa nouvelle Minne-haha ou la contrée aux eaux riantes, affirme que c'est en fait un manuscrit écrit par quelqu'un d'autre et dont il s'est contenté de vérifier la ponctuation. 
 Je ne sais trop que penser de cette affirmation. Par moments, je crois que Ronce-Rose, en vrai, c'est Éric Chevillard qui s'est déguisé pour faire une farce. Parce que son métier, c'est de faire des farces et des attrapes (il le dit lui-même). 
D'ailleurs, sur son blog l'autofictif, Éric Chevillard se flatte d'avoir écrit lui-même Ronce-Rose:
"Pardon, pardon, je crois qu’il y a méprise, je n’ai pas écrit l’histoire de Ronce-Rose pour qu’elle fasse la saison littéraire puis soit ensevelie sous les romans de la rentrée de printemps, mais afin qu’elle s’inscrive à jamais dans la mémoire et l’imaginaire du monde comme celle d’Alice, il me paraît important de dissiper ce petit malentendu idiot." 
Ceci dit, faut-il croire tout ce qu'il écrit dans l'autofictif? dans autofictif il y a auto, un mot qui inspire confiance, mais il y a aussi fictif, et fictif ça peut vouloir dire "n'importe quoi". 
Pour se faire une opinion, il faut continuer à lire Ronce-Rose sans s'arrêter à la première impression, car Chevillard tout autofictif qu'il soit est un peu comme ce Mâchefer qui est peut-être fictif et peut-être pas (il a aussi une auto, mais elle est "de fonction" alors elle change tout le temps) et dont Ronce-Rose dit: 
Je suis presque sûre que c'est une blague, même s'il y a suffisamment de vrai dans ce que dit  Mâchefer pour que le doute soit permis. 

Et un peu plus loin elle enfonce le clou: 
Je saurais d'après ses réponses si c'est une blague ou pas, même s'il faut se méfier de Mâchefer qui serait capable d'inventer d'autres blagues comme réponses. C'est son métier après tout. 
Vous avez remarqué? ce que Ronce-Rose dit de Mâchefer pourrait, plus ou moins, s'appliquer à Chevillard, vu son métier. Ils se connaissent peut-être?

Alors d'autres fois je pense que Ronce-Rose est une personne pour de vrai, parce que la sagesse populaire le dit: la sincérité a des accents qui ne trompent pas. Justement, Ronce-Rose ne se trompe jamais pour les accents, ni pour les conjugaisons, d'ailleurs, ni pour les accords, elle écrit très bien, bien qu'elle n'aille pas à l'école, elle nous le dit et elle explique pourquoi:
Toutes les expressions que je connais, c'est Mâchefer qui me les a apprises. Les autres choses aussi, parce que nous avons jugé préférable que je n'aille pas à l'école, voyez-vous. Mâchefer trouve que ce n'est pas un endroit pour les enfants.

Toutes les choses qui, si on en fait une lecture superficielle, peuvent paraître bizarres ou contradictoires dans ce livre trouvent une explication. 
Ce n'est pas parce que dans une histoire une auto change tout le temps que ça prouve automatiquement que c'est une voiture de fiction: l'explication, ce peut très bien être  que c'est une voiture de fonction.
Ça peut paraître bizarre que Ronce-Rose, à sept ou huit ans (on n'est pas sûrs), ait un si riche vocabulaire: tout s'éclaire quand on comprend qu'elle a eu pour précepteur un expert en redistribution de richesses. 
Ça peut surprendre que Ronce-Rose emploie souvent des mots gais pour parler de choses tristes  et des mots tristes pour parler de choses gaies: c'est qu'elle a eu un coach personnel (pour la culture physique) qui était saisi d'un vertige (métaphysique) quand on  lui demandait la différence entre une roue et un cric.

Ma chambre à moi est un peu triste malgré le gros panda roux assis dans le coin, mais elle est provisoire et, comme ça,  je l'aime mieux, c'est comme si une vieille dame douce et gentille qu'on va bien regretter était en train d'y mourir. Mâchefer m'a promis que bientôt j'en aurai une plus gaie, que je pourrai choisir la couleur. Les mésanges et le sureau aussi sont provisoires, si j'ai bien compris, parce que ma fenêtre ne sera plus celle-là. Et moi? Est-ce que je suis provisoire? Non, toi tu es Rose définitivement, m'a dit Mâchefer.

Ce n'est pas en allant à l'école que Ronce-Rose aurait appris à filer une métaphore comme celle-là (note cette expression, Ronce-Rose: on dit filer une métaphore comme dans filer la laine): dans les écoles on n'apprend pas aux enfants que la vie, pour l'essentiel, ça consiste à attendre à côté d'une vieille dame douce et gentille qu'elle meure et ensuite à bien la regretter, pas au sens littéral mais dans un sens, justement, métaphorique (la vieille dame pouvant être une métaphore signifiant provisoirement une chambre, un sureau, un vol de mésanges, une chanson, une histoire, un voyage, une année, une journée si bien commencée qu'on aurait préféré qu'elle ne finisse pas, ou une vieille dame en chair et en os, un tas de significations provisoires et successives).

... je pourrais continuer longtemps à comparer les choses aux choses, elles se ressemblent tellement qu'il n'y en a peut-être qu'une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu'un petit bout.
Moi aussi comme Ronce-Rose je pourrais continuer longtemps, mais je vais m'arrêter, aussi comme Ronce-Rose.
Le carnet de Ronce-Rose, vous le verrez, s'arrête un peu abruptement, mais ce n'est pas grave, on peut jouer à deviner la suite comme fait  Ronce-Rose quand elle devine la suite de l'histoire du petit poisson d'or, Ronce-Rose a encore tellement de choses à faire et de secrets à découvrir, au moment où son récit s'arrête elle n'a encore visité qu'une toute petite partie de la Russie qui est un pays très vaste, et encore aucune partie de l'Asie, de l'Australie, de l'Afrique et de l'Amérique, l'Antarctique n'en parlons même pas, elle n'a pas encore vu de grenouille préhistorique et donc pas pu vérifier si elles étaient (ou pas) hirsutes, il lui reste encore des milliers de questions à poser aux cordonniers et aux unijambistes, elle n'a pas encore eu l'occasion d'échanger sa chambre provisoire contre une autre  chambre provisoire, ni de recevoir confirmation qu'elle est bien Ronce-Rose, définitivement.
Si on a envie, on peut deviner, pour se les raconter ensuite, les histoires de: Ronce-Rose au Congo, Ronce-Rose en Amérique, Les cigares de Mâchefer, Le Club des Cinq Ronces-Roses, Ronce-Rose et les Sept Nains, Ronce-Rose et les Trois Ours, Ronce-Rose et les Ronce-Rosemonstres, Ronce-Rose au Tibet.
Dans celle-là, Ronce-Rose retrouve Mâchefer.
Ça fait beaucoup de suites d'histoires à deviner.
Ne vous inquiétez pas, lecteurs, vous avez la vie pour ça.

Mais la vie continuait. 
Quelquefois, on se demande pourquoi.


C'est à ça que ça sert la vie.


éditions de Minuit, 2017
ISBN : 9782707343161