samedi 14 janvier 2017

Krazy Kat sort des archives


Chers lecteurs, si le Père Noël a bien fait son travail, il vous a sans doute apporté le volume qui vous manquait encore de la collection, parue aux éditions Les Rêveurs, des planches du dimanche de Krazy Kat? Si vous appartenez à la même génération que Tororo, vous avez découvert Krazy Kat dans les pages de Charlie Mensuel, et dans la traduction de Michel Pérez; aussi, dépaysés (mais pas désagréablement!) par les innovations de la traduction de Marc Voline, vous vous êtes précipités sur l'interview que celui-ci a donné à DU9, et vous l'avez lue  en français ou en anglais, selon vos préférences.

Vous brûlez donc à présent d'en savoir plus sur George Herriman, l'homme derrière le Kat.

Or, juste avant Noël, sur le blog Dreamers Rise, un billet de Chris Kearin a salué la biographie récemment parue (Krazy: George Herriman, A Life in Black and White) que Michael Tisserand a consacrée au cartoonist.
Chris Kearin a bien voulu me permettre de reproduire ici ce billet, et en relire la traduction d'un œil bienveillant. Je fais miens les mots de Chris: "des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable".
Laissons-lui maintenant la parole:


Pour célébrer la publication de l'excellente biographie: Krazy: George Herriman, Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, il m'a semblé qu'il était temps de secouer la poussière d'un manuscrit que j'avais écrit il y a plus de quinze ans. J'ai procédé à quelques révisions pour prendre en compte les recherches de Tisserand: des erreurs qui auraient pu subsister, je suis seul responsable. Vous pouvez lire, ici et ici, les deux parties d'une excellente interview de Tisserand recueillie par The Comics Journal.
George Herriman naquit à la Nouvelle Orléans le 22 aout 1880. Comme son contemporain (de quelques années plus jeune) Ferdinand Joseph La Menthe* - plus connu sous le nom de Jelly Roll Morton - Herriman était un créole de la Nouvelle Orléans, un produit du mélange, particulier à cette cité, d'ascendances françaises, espagnoles et africaines.
À la différence de Morton, George Herriman quitta très jeune sa ville natale: ses parents s'installèrent à Los Angeles, peut-être pour y chercher un environnement dans lequel leur origine passerait plus facilement inaperçue. Dès lors les Herriman "passèrent pour blancs". George Herriman avait l'habitude de rester couvert, dedans comme dehors, pour éviter, pense-t-on, d'attirer l'attention sur ses cheveux frisés.

Par la suite Herriman se fixa à New York, où l'art du cartoon connaissait, dans la presse, un premier âge d'or. Dans les pages des quotidiens new-yorkais, entre lesquels une concurrence acharnée faisait rage, paraissaient les travaux de Winsor McCay, F. W. Outcault, et d'autres brillants artistes dont Herriman vint bientôt grossir les rangs. Même dans ses premiers strips, qui portaient des titres comme "Professor Otto And His Auto" ou "Acrobatic Archie", l'originalité et la vigueur de son trait ne pouvaient passer inaperçues et même si la carrière d'Herriman avait pris fin, par exemple, en 1918, il figurerait encore parmi les cartoonists les plus intéressants de cette période. Mais tandis que la production de certains de ses pairs - tel le prodigieusement doué McCay - finit par perdre, avec le temps, en originalité et en maîtrise technique, Herriman n'allait pas tarder à faire un grand pas en avant avec la création de Krazy Kat, sublime et inestimable achèvement de l'art des comics, qui parvint miraculeusement à préserver sa fraîcheur, son astuce, et son caractère unique, de ses origines en 1910-1913 jusqu'à ce qu'Herriman, en 1944, meure en laissant des dessins inachevés sur sa table.

On ne peut vraiment parler de naissance pour Krazy Kat (sans doute de tels archétypes existent-ils de toute éternité, attendant, en quelques limbes, la formule magique qui les profèrera à la vie): le Kat émergea graduellement des marges des autres séries d'Herriman. 
Selon Krazy Kat: The Comic Art of George Herriman, de Patrick McDonnell, Karen O'Connell et Georgia Riley de Havenon, la première "imbrication" du Kat par la Mouse se produisit au premier plan d'une case du strip de Herriman The Dingbat family, le 26 juillet 1910, volant silencieusement la vedette à la comédie domestique qui suivait son cours à l'arrière-plan. En l'espace de quelques mois, ces esquisses encore rudimentaires se séparèrent du cartoon titulaire, et s'approprièrent l'espace parallèle d'un strip étroit, mais bien à elles, fournissant un contrepoint et parfois un commentaire à l'intrigue principale qui se poursuivait au-dessus d'elles.

Ce n'est qu'en octobre 1913  que Krazy Kat devint une série à part entière; bien qu'Herriman ait continué à dessiner d'autres séries pendant des années, c'était désormais Krazy Kat qui serait durablement associé à son nom.

Qu'est-ce qui a donc fait de Krazy Kat une série si spéciale?
L'argument ne saurait être plus mince, ni, (en apparence) moins prometteur. Krazy Kat aime Ignatz Mouse, qui, de son côté, déteste le félidé, et le lui fait savoir par brique interposée. Ces briquages ("beanings", dans le texte original) n'entament en rien l'affection de Krazy - en fait, Krazy voit en chaque brique un nouveau gage d'amour. L'officier Pupp (Offissa Pupp), le troisième côté du triangle, se donne entièrement à la mission de protéger la boîte crânienne de Krazy, et ne cesse d'ouvrir et de refermer la porte de sa prison, tantôt pour prévenir, tantôt pour sanctionner les débordements d'Ignatz.
Il n'y a rien d'inhabituel à ce type d'intrigue répétitive: invariablement, dans chaque page de Little Nemo, le chef-d'œuvre de McCay, si ambitieux visuellement, la dernière case voit le héros tomber de son lit en poussant un cri qui alarme ses parents (Maurice Sendak fait, dans Cuisine de Nuit, un clin d'œil affectueux à cette chute récurrente). Et bien qu'il introduisît à l'occasion de subtiles variantes dans les péripéties et que parfois même il se passât complètement de briques, Herriman, pour sa part, utilisa le même canevas pendant trente ans.

Ce qui distingue Krazy Kat est une combinaison de particularités uniques.
Tout d'abord, le talent d'Herriman pour les permutations, les décalages, les dérapages à partir de la situation qu'il a prise pour prétexte, et sa capacité à imbriquer dans cette construction toutes sortes de matériaux tirés du quotidien de l'Amérique de ce début de XX° siècle.
Les personnages (en particulier Krazy) emploient un inimitable patois fait d'argot, de Brooklynese (“dissiving” pour “deserving”), de Yinglish (“dahlink”), d'espagnol, de français, peut-être de ce dialecte de la Nouvelle-Orléans qu'on appelle "Yat", d'emprunts (souvent mal prononcés ou utilisés à contre-emploi) au jargon des précieuses - et des Trissotins (“cerulean”, “purveyor”, “somniferous”, “obstikil dillusion”), mots inventés (“windage”, “adenoiding”), plus tout ce qui pouvait passer par la tête d'Herriman sous l'inspiration du moment (il semblerait, et ce n'est pas sans intérêt, que la langue maternelle d'Herriman ait été le français). Bien sûr, l'emploi d'expressions dialectales a été commun dans la littérature de divertissement américaine au moins depuis Mark Twain, et un de ses usages habituels est de marquer, entre différents locuteurs, une distance sociale. Ce n'est pas le cas dans Krazy Kat où c'est sans condescendance qu'Herriman place dans les bulles de son Kat ces inventions fantaisistes qui témoignent de sa fascination pour le caractère hybride de la langue vernaculaire américaine, ses possibilités de variations harmoniques inédites. Herriman, comme Joyce, est un fresquiste qui sur sa large palette mélange voix, accents, et néologismes.

   
Les habitants du comté de Coconino se penchent sur leur passé
"And the most wundafil part of it fellas,
is that it's all wolcennic ection - that's
what makes it the sensation what it is."


Ensuite il y a l'abondance, dans le strip, de choses indéterminées. Les drames minuscules que vivent les personnages d'Herriman  ont pour toile de fond le grandiose, l'irréel décor lunaire du comté de Coconino, né de l'amour d'Herriman pour les paysages du Sud-Ouest des États-Unis, qu'il parcourut souvent. Un paysage toujours changeant: d'une case à l'autre, champignons, buttes, pyramides, citadelles et arbres s'en vont à la dérive derrière les acteurs, sans souci de permanence ou de continuité. Même le genre du héros (de l'héroïne?) reste curieusement indéfini. Krazy est habituellement (mais pas de façon constante) désigné par des pronoms masculins, pourtant il semble se comporter en partenaire féminin dans sa relation avec le mâle Ignatz. 
Chaque fois qu'on lui demande ce qu'il en est, Herriman répond de façon caractéristique: "Je ne sais pas". Une question qui - ailleurs - semblerait aussi fondamentale que l'identité sexuelle d'un personnage de premier plan est laissée bienheureusement fluide, flottant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Il serait tentant (et cela n'aurait rien de neuf) de chercher à décoder, dans la désinvolture avec laquelle Herriman traite paysage, langage et genre, un message lié aux ambiguïtés de son héritage ethnique. Pour autant qu'on puisse le savoir, il semble qu'Herriman ait su qu'il avait des ancêtres africains et qu'il l'ait gardé pour lui - un choix qui n'aurait rien de surprenant au vu des exclusions sociales et professionnelles appliquées aux noirs américains à cette époque. Il est plus que probable que la carrière d'Herriman dans la presse aurait souffert si son ascendance avait été rendue publique.
Par certains sans doute, le choix d'Herriman de "passer pour blanc" pourra être jugé malhonnête; mais face à l'absurdité de lois qui instituaient de rigoureuses catégories raciales selon lesquelles "une seule goutte" de sang africain suffisait à séparer ceux définis comme "blancs" de ceux définis comme "noirs", le refus d'Herriman de se laisser définir par d'autres que lui, qui peut se permettre de dire qu'il n'était pas justifié? 
Cette fluidité si caractéristique des strips d'Herriman n'invitait-elle pas à envisager une conception plus fluide de l'identité américaine?

En somme, Krazy Kat ne se sent tout simplement pas d'humeur à rendre des comptes. Une œuvre si généreuse, si intègre, si simple dans ses infinies variations, n'aurait dû, en toute logique, jamais voir le jour, encore moins survivre dans la presse quotidienne pendant plus de trente ans. Qu'elle l'ait pu, elle le doit en partie à William Randolph Hearst qui (quoi qu'on ait pu lui reprocher par ailleurs) était sincère dans son amour pour les cartoons; en partie à l'accueil du public américain, qui pourrait bien n'avoir pas été aussi stupide qu'on aurait pu le penser; mais surtout, elle le doit à Herriman, à qui il convient de laisser le dernier mot.

En 1917 il dessina un strip dans lequel Krazy trouve un ouijà oublié sur le sable. On lui dit que la planchette peut deviner qui sont les amis et les ennemis de qui la consulte; Krazy demande: “Weeja, weeja, who is it I got for a 'enemies'?” (Uizza, uizza, c'est qui que j'ai comme des ennemis?) et l'oracle, naturellement, épelle: 
I—G—N—A—T—Z. 
Indigné par cette calomnie, Krazy piétine la planchette et tourne les talons. Entre Ignatz qui découvre le ouijà ainsi maltraité - nous apprenons que c'est à lui qu'il appartient - et il n'a pas de mal à deviner que c'est Krazy qui l'a mis dans cet état. Conclusion inévitable: une brique vole vers Krazy, qui s'exclame: “See!! Didn't I tell you he was my friend? That 'Weeja' is a fibba!!!” (Voyez? Je vous l'avais pas dit que c'était mon ami? Ce uizza, il est gaga!!!).  

Herriman conclut le strip par une adresse aux esprits de l'autre monde:

"Vous avez répondu en toute sincérité, amis du monde des ombres: mais ne jugez pas sévèrement notre Krazy. Ce n'est, lui aussi, qu'une ombre, prisonnier de la trame embrouillée de l'existence. Nous l'appelons "Cat", nous l'appelons "Crazy", mais il n'est ni l'un ni l'autre. Quand son tour viendra de vous rejoindre, peuple du crépuscule, il aura pour passeport l'écho de l'angélus, pour guide, la brise du couchant. 
Soyez indulgents pour lui, car vous ne serez pas plus à même de le comprendre que nous, mortels qui nous attardons sur cette rive."


*On rencontre plusieurs variantes du nom de naissance de Jelly Roll Morton, selon les documents qu'on consulte: LaMothe, Lemott, LaMotte, LaMenthe... LaMenthe, c'est incontestablement la plus rafraîchissante!

Merci à Chris Kearin pour l'aide qu'il m'a apportée 
pour mon petit "brique-olage" à partir de son texte! 




Michael Tisserand, 
HarperCollins, 2016.



Patrick McDonnell, Karen O'Connell, Georgia Riley de Havenon, 
Harry N. Abrams, première édition 1986,  nouvelle édition 2004



Krazy Kat (les planches du dimanche), 
traduit par Marc Voline, 
éditions Les Rêveurs
volume 1 - 1925 à 1929
volume 2 - 1930 à 1934
volume 3 - 1935 à 1939
volume 4 - 1940 à 1944
(cette édition reprend en 4 volumes les 12 volumes parus chez Fantagraphics)

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