dimanche 9 juin 2013

Jack Vance


Dans les romans  de Jack Vance, on croisait des extra-terrestres à la physiologie déconcertante et aux mœurs équivoques, des fées maussades, des ogres chicaniers, des chevaliers lunatiques et des astronautes terre-à-terre, on décollait d'une planète-océan pour atterrir dans une ville-fleur, on succombait au charme d'une princesse de théâtre puis, quelques pages plus loin, au sortilège d'un magicien de pacotille; en récompense de tant de travaux et traverses, on gagnait enfin le droit de savourer une liqueur de sorcière sur une terrasse surplombant une prairie carnivore, en jouissant du coucher d'un soleil qui ne se lèverait peut-être plus. 
Rien de plus. 
Car, cachée au cœur de chacun de ces romans, il y a comme une élégie qui nous serait chuchotée pendant qu'en bruit de fond résonnerait une fanfare. 
Confrontations avec des bureaucraties kafkaïennes, solutions bouffonnes apportées à des problèmes absurdes, arguties soulevées par des farfadets procéduriers et autres mésaventures picaresques (racontées avec une faconde malicieuse par un écrivain qui ne s'interdisait l'usage d'aucune des ficelles éprouvées du feuilleton et du mélodrame), rejetaient dans l'ombre des moments de tristesse secrète. Les héros de Vance accomplissaient des exploits, réconciliaient des royaumes ennemis, résolvaient des énigmes millénaires, et au terme de périples fabuleux, réalisaient qu'ils avaient perdu quelque chose, qu'ils avaient laissé passer un bonheur simple qui une seconde avait été à leur portée et désormais leur échapperait toujours. 
Et tandis que, dans les avenues en contrebas, des cortèges de surprenantes créatures, entonnant des incantations en des langues connues et inconnues, célébraient leurs triomphes publics, ils s'abandonnaient à une nostalgie privée, sur la terrasse solitaire: 
celle d'instants comme ceux-ci, passés à contempler la foule des habitants d'Uncibal (dans le continent d'Arrabus sur la planète Wyst, quelque part dans l'amas d'Alastor) s'écouler comme un fleuve.



- … Essentiellement, je veux créer quelque chose de beau et de remarquable, quelque chose qui m'appartienne en propre… je veux montrer les mystères de la vie. Attention, je n'espère pas les expliquer, non; je ne le pourrais pas. Même si j'essayais. Je veux seulement révéler leurs dimensions, leur beauté, pour ceux que cela intéresse. et même pour ceux qui ne s'y sont jamais intéressés… Mais j'ai peur de mal me faire comprendre.

- Vous expliquez plutôt bien, interrompit Skorlet d'un ton glacial, mais personne ne comprend.

Tanzel, qui l'avait écouté en plissant les sourcils, déclara:
- J'ai compris une petite partie de ce qu'il vient de dire. Moi aussi, je m'interroge sur ces mystères. Par exemple, pourquoi je suis moi et pas quelqu'un d'autre?

- Tu vas te fatiguer le cerveau à penser comme ça! lança Skorlet d'un ton rogue.
Avec le plus grand sérieux, Esteban enchérit:
- Ma chère, n'oublie pas que Jantiff n'est pas égaliste comme nous. Il veut accomplir quelque chose d'individuel et d'extraordinaire.

- Oui, c'est cela en partie, reconnut Jantiff en se reprochant d'avoir risqué une opinion. Mais plus exactement, c'est ceci: je suis là, né à l'existence avec certaines capacités. Si je n'utilise pas ces capacités et n'atteins pas mes limites, alors c'est que j'aurai triché avec moi-même et que ma vie aura été gaspillée.
- Hum, fit Tanzel d'un air sage. Si tout le monde était comme vous, la vie ne serait pas de tout repos!`

Il eut un rire embarrassé.
- Inutile de s'inquiéter: je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de gens comme moi. 

Tanzel haussa les épaules d'un air ennuyé et Jantiff fut heureux d'abandonner ce sujet. Pourtant, l'instant d'après l'humeur de l'enfant parut changer. Elle le tira par la manche et tendit le doigt:
- Le Fleuve Uncibal! J'aime tellement le regarder depuis le pont! Allez, venez tous! Montons!

Tanzel les précéda en courant vers la promenade panoramique. Ils la suivirent plus lentement, et se retrouvèrent bientôt accoudés à la rambarde, contemplant le Fleuve Uncibal, loin en contrebas. Ils croisaient à présent deux voies parallèles, chacune large d'une trentaine de mètres, et noires de monde.

Tanzel s'adressa à Jantiff sur un ton exalté:
- Si vous restez ici suffisamment longtemps, vous verrez tous les habitants du monde!

- Ça, ce n'est certainement pas le cas, dit Skorlet d'un air crispé, comme si elle n'appréciait guère les déclarations fantaisistes de Tanzel.

Jantiff était penché vers les deux fleuves: celui d'Uncibal, et celui des Arrabins avec leurs visages tranquilles et de tous les âges. Tous semblaient solitaires, perdus dans la contemplation du paysage. De temps à autres, un visage se levait vers ceux du pont panoramique, mais rarement. La foule passait, indifférente à ceux qui la regardaient d'en haut.

Jack Vance, Wyst: Alastor 1716 (1978),
 traduit par Michel Demuth (1983)


3 commentaires:

Stephan a dit…

The language in your blog posts is too poetic for google translate to be able to produce texts with any sense ;-)

Tororo a dit…

Hi Stephan, thanks for visiting!
And even warmer thanks for having done your best to sort out this jumble of sesquipedalian words that was my feeble attempt at paying homage to the late Jack Vance.
By my guess, Google translate didn't help you much, I'm afraid…
I, too, sometimes give a try at using online translators; I did so with your latest essay on Cioran, and must confess I gave up, no matter how much interesting it looked (my grasp on German doesn't compare to yours on English! that's why I'm replying to you in franglais - pardon my French).
Perhaps should I make efforts at outdoing Babelfish, Google and their cohorts with an English version of this tribute? That will be, if I can spare some time. Wait and see.

Stephan a dit…

Speaking of Cioran, I whish the two attempts to learn french in my life didn't fail because of my lazyness, so I were ablet to read Cioran in french.

I'm not surprise my Cioran-writing was too hard for online translators as I love to invent my own substantivated verbs, adjectives etc. (there is a little Heidegger in every German).