dimanche 12 mai 2013

Le nouvel écrivain public


Chère Maman,

Je te prie de me pardonner si je ne t'ai plus écrit depuis la lettre que tu m'as envoyée en mars de l'année dernière, et qui est arrivée quand le printemps touchait à sa fin. Dans ce pays, le printemps n'est pas comme chez nous: ici, les saisons n'ont pas de frontières, il pleut l'hiver et l'été, et le soleil, quand il se montre entre les nuages, est tiède l'été comme l'hiver; mais il se montre rarement.

Si j'ai tardé à te répondre, c'est que l'écrivain public à qui je m'adressais jusqu'à maintenant est mort. 
Au bout de tant d'années et de tant de lettres qu'il avait écrites pour moi, nous étions devenus amis et je n'avais plus besoin de lui expliquer chaque fois qui j'étais et qui tu étais, toi,  de lui dire où tu habites, où et comment est notre village, et tout ce qu'il faut savoir pour qu'une lettre parle comme le ferait un messager. 
L'écrivain public qui transcrit aujourd'hui mes paroles est arrivé depuis peu. C'est un homme sage et instruit, mais il n'est pas latin, ni même breton, et il ne sait pas encore grand' chose de la façon dont on vit ici, de sorte que c'est moi qui doit l'aider bien plus qu'il ne m'aide moi-même. Il n'est pas latin, comme je te le disais: il vient du pays de Kent, c'est à dire du Sud, mais il a toujours travaillé dans les administrations, et il parle et écrit le latin mieux que moi, qui suis en train de l'oublier. C'est aussi un bon magicien, qui sait faire venir la pluie: mais ça c'est un métier que je saurais faire ici aussi bien que lui, car il pleut presque tous les jours.

[...]

Pense qu'ici tout est différent de chez nous, en Italie: l'herbe, les moutons, la mer, les maisons, les vêtements, les chiens, les poissons, les chaussures; si bien qu'on est tout naturellement amené à appeler toutes ces choses-là non pas par leurs noms latins mais par les noms qu'on leur donne ici. Ne ris pas si je te parle de chaussures: dans un pays de pluie et de boue, les chaussures sont plus importantes que le pain, tant il est vrai, qu'ici à Vindolanda, on trouve plus de tanneurs et de cordonniers que de soldats. Pendant les trois quarts de l'année, nous portons des bottes cloutées qui pèsent bien deux livres l'une; tout le monde, même les femmes et les enfants.

[...]

Chère maman, écris-moi et donne-moi des nouvelles du pays: le service postal est assez bon, tes lettres m'arrivent en moins de soixante jours, et même, ton colis m'est arrivé en un peu plus de soixante jours. Ici, on est au pays de la laine, mais la laine d'ici n'est pas aussi douce et propre que celle que tu files. Je te remercie avec toute mon affection filiale: chaque fois que j'enfilarai ces chaussettes, ma pensée volera vers toi.

Primo Levi, Chère Maman
traduction de Martine Schruoffeneger, 
éditions Liana Levi (1993)

Apposée à la nouvelle de Primo Levi dont vous trouvez ici de courts extraits, figure la note suivante, empruntée au Scientific American (février 1977)
"Un poste frontière dans la Britannia Romana, Vindolanda, fut garnison romaine du I° au V° siècle. On a retrouvé sous terre, conservés par l'absence d'oxygène, de nombreux objets en bois et en cuir, des tissus et des inscriptions à l'encre; parmi celles-ci, la lettre d'accompagnement d'un colis adressé à un soldat et contenant une paire de chaussettes de laine".
Plus de trente ans auparavant, au début des années 40, Primo Levi avait composé deux contes dans lesquels, déjà, usant du même procédé, il prêtait sa voix à des personnages  séparés de lui par des siècles et rapprochés par des  expériences communes: il choisit, bien plus tard, d'inclure ces deux textes dans Le système périodique: car c'était alors des expériences de chimie qui faisaient le lien entre le conteur et ses personnages.
Entre-temps, Levi avait fait l'expérience des grandeurs et servitudes du métier d'écrivain public, et il avait rencontré Le Grec (celui dont il est question dans La Trêve), et en avait reçu un conseil de survie qui doit avoir, lui aussi, traversé intact un certain nombre de siècles (pourquoi pas quinze? pourquoi pas vingt?), qu'on retrouve ici presque mot pour mot::les chaussures sont plus importantes que le pain . Ce qui n'avait pas changé, c'était le regard qu'il portait sur les êtres dont il avait décidé d'écrire, ces fragiles créatures si facilement embourbées dans la glaise.

1 commentaire:

Chris Kearin a dit…

I love this text! I've put up a quick English translation (http://dreamersrise.blogspot.com/2013/05/dear-mother-primo-levi.html). And it's Mother's Day here today!

Regards,

Chris