Dessin : R.B.
lundi 28 octobre 2013
Last Night I Said Goodbye to My Friend
satellite of love
satellite of love
satellite of love
satellite of
satellite's gone
way up to Mars
Lou Reed
Dessin : R.B.
Dessin : R.B.
jeudi 24 octobre 2013
Wednesday Dickinson
Ce mercredi, on inaugurait le site Emily Dickinson Archive.
Dans le monde physique, les archives d’Emily Dickinson sont dispersées entre plusieurs institutions et quelques collections privées; on peut désormais consulter sur ce site une large sélection des manuscrits conservés à la bibliothèque Houghton de l’université d’Harvard, à la bibliothèque Frost de l’Amherst College, à la Boston Public Library, à la bibliothèque du Congrès, dans la collection de l’American Antiquarian Society, à la bibliothèque Mortimer de l’université Smith, dans le Fonds Spécial de la bibliothèque de l’université Vassar et la Beinecke Rare Book and Manuscript Library de l’université Yale.
Vous pourrez tourner ces pages virtuelles, lentement, précautionneusement comme vous feriez si vous aviez entre vos mains les vénérables cahiers cousus à la main (ce qui est une façon de dire que la procédure de consultation est un peu lente et compliquée, mais que c’est pas grave, quand on aime on ne regarde pas sa montre) et même les télécharger (les conditions d'utilisation sont indiquées ici) pour les admirer à loisir, en faire vos fonds d’écran, en tapisser vos murs, que sais-je? Je suis sûr que votre imagination est sans limite.
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| Emily Dickinson: We do not play on Graves |
Vous savez à présent quelle bonne fortune a fait que cette reproduction du manuscrit du poème We do not play on Graves qu’il y a seulement quinze jours vous avez pu lire ici, accompagnée de sa traduction par Claire Malroux, a pu venir agrémenter ce billet.
L’université de Harvard, qui assure cette mise en ligne, a choisi de se limiter aux 1789 poèmes figurant dans l’édition « officielle » de l’œuvre poétique d’Emily, et de laisser - provisoirement, on l’espère - de côté ce que les dickinsoniens appellent les scraps, les nombreux fragments laissés sur des lambeaux de papier, des enveloppes, des emballages de chocolat (déjà!) - ou ceux qu’elle avait inclus dans des lettres - soit une bonne partie de sa production postérieure à 1875.
Mais les lecteurs fascinés par l’écriture d’Emily, et par les petits gribouillis qui l'accompagnaient parfois, pourront voir, au Drawing Center à Manhattan, une exposition de cinquante de ces scraps : cette exposition, qui ouvrira en novembre, les mettra en parallèle avec quelques-uns des micro-écrits de Robert Walser, dont nous évoquions la fin mélancolique il y a quelques mois. It’s a small world.
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| Emily Dickinson: We Talked With Each Other About Each Other |
Dickinson / Walser: Pencil Sketches, exposition au Drawing Center New York, NY, du 15 novembre 2013 au 12 janvier 2014.
Et, si vous n'avez pas prévu de vous rendre prochainement à New York, le Centre Robert Walser de Berne expose aussi des microgrammes de Walser jusqu'en octobre 2014!
Et, si vous n'avez pas prévu de vous rendre prochainement à New York, le Centre Robert Walser de Berne expose aussi des microgrammes de Walser jusqu'en octobre 2014!
Illustrations: courtesy The Emily Dickinson Collection,
Amherst College Archives and Special Collections.
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mardi 22 octobre 2013
Le tunnel
- Je viendrais volontiers avec toi, mais est-ce qu'on va pouvoir…
- Entrer? Pas de problème, en passant par le tunnel.
Je me laisse guider par le garçon, un peu surpris tout de même. De quel tunnel parle-t-il?
Et un peu sceptique aussi: va-t-il réellement être aussi facile que l'enfant semble le penser, de m'introduire dans l'internat où il étudie? N'y a-t-il pas de contrôle à l'entrée?
Nous quittons le lacis de rues qui serpentent à flanc de colline et nous empruntons, entre deux immeubles, un passage que rien ne signale. Je m'attendais à un tunnel destiné à la circulation automobile, avec d'étroits trottoirs de chaque côté, comme il y en a plusieurs dans cette ville en pente; mais le passage au sol bétonné, qui s'insinue entre deux murs du même béton blanc, trop étroit pour que des véhicules soient autorisés à l'emprunter, est visiblement destiné à la circulation des seuls piétons. Après quelques tournants - apparemment le passage épouse les sinuosités du flanc de la colline - le ciel, tout à coup, devient immense.
Nous marchions, depuis le début de notre conversation, entre de hauts immeubles, dans des rues encaissées; nous avons laissé ces hauts immeubles derrière nous, et nous avons atteint un espace dégagé, une sorte de chemin de crête entre deux collines couvertes de constructions serrées, qui paraissent à présent très loin: sans doute le terrain à cet endroit est-il trop accidenté pour qu'on y ait construit. Que peut-il y avoir de chaque côté des murs bas qui encadrent le passage? (on devine des toits d'appentis couverts de lierre, des buissons, des arbres… des jardins, des terrains vagues?)
Nous marchions, depuis le début de notre conversation, entre de hauts immeubles, dans des rues encaissées; nous avons laissé ces hauts immeubles derrière nous, et nous avons atteint un espace dégagé, une sorte de chemin de crête entre deux collines couvertes de constructions serrées, qui paraissent à présent très loin: sans doute le terrain à cet endroit est-il trop accidenté pour qu'on y ait construit. Que peut-il y avoir de chaque côté des murs bas qui encadrent le passage? (on devine des toits d'appentis couverts de lierre, des buissons, des arbres… des jardins, des terrains vagues?)
La rumeur de la ville, toujours présente, est devenue très lointaine, et il n'y a plus rien, devant, à droite, à gauche, que des murs aveugles et blancs, sous un grand ciel, devant lequel plus rien ne s'interpose.
Voilà l'entrée du fameux tunnel: il s'ouvre dans un nouveau mur blanc.
Sous le ciel bleu, la lumière oblique de l'après midi découpe des ombres nettes comme dans une toile de Chirico.
C'est beau.
Sous le ciel bleu, la lumière oblique de l'après midi découpe des ombres nettes comme dans une toile de Chirico.
C'est beau.
Une beauté si inattendue, si saisissante que je regrette de n'avoir rien pour en fixer le souvenir, et je me promets de revenir un jour à la même heure pour prendre des photos.
Le tunnel n'est pas très long, et débouche sur une volée de marches; la pente de la colline est de plus en plus forte, sur notre droite un bouquet de cèdres nous dérobe la vue de la suite du chemin, sur notre gauche la ville s'étend en contrebas, et devant nous, au pied d'un à-pic, un petit parc est planté d'autres cèdres.
Un dernier tournant après les marches et le bosquet, et nous somme arrivés: nous sommes sur une terrasse assez étroite, l'à-pic derrière nous a des angles vifs qui suggèrent que nous sommes au bord d'une ancienne carrière, celle sans doute dont on a extrait les pierres de l'édifice blanc qui se dresse devant nous: la chapelle du collège, à la façade austère et presque aveugle (comme la façade de la chapelle de l'abbaye de saint-Victor qui domine le port de Marseille, elle évoque plus une forteresse qu'un sanctuaire).
Un passage à gauche de la chapelle mène aux bâtiments du collège proprement dit, là où se trouve ce que mon jeune compagnon veut me montrer; mais auparavant, il a encore une autre surprise pour moi, à juger par le sourire malicieux qu'il m'adresse en appuyant sur un bouton à côté du portail fermé de la chapelle.
Des projecteurs s'allument; sans aucun doute, ils doivent être destinés à mettre en valeur, à la nuit tombée, l'édifice, que certainement on doit voir de loin depuis la ville (étrange que je ne l'aie jamais remarqué).
Des projecteurs s'allument; sans aucun doute, ils doivent être destinés à mettre en valeur, à la nuit tombée, l'édifice, que certainement on doit voir de loin depuis la ville (étrange que je ne l'aie jamais remarqué).
Bien qu'il fasse encore jour, le changement de lumière modifie profondément l'aspect de la façade, souligne ses creux, ses lézardes: la sobriété de l'architecture et la blancheur de la pierre pouvaient tromper sur l'âge du bâtiment, qui apparaît à présent dans toute son antiquité. Mais, en plus des projecteurs discrètement installés au bord de la terrasse, qui éclairent la façade de bas en haut, un projecteur plus petit, installé, lui, en hauteur, attire l'attention sur un détail peu visible: une dalle scellée bas dans la maçonnerie, tout près du sol, porte une inscription en capitales latines. Une vieille inscription, peut-être plus vieille que l'édifice lui-même. Une dizaine de lignes, chacune précédée d'un symbole inscrit dans un cercle: des vers? Ou une liste de noms?
J'ai du mal à lire, tant la pierre est usée. Alors que mon jeune compagnon me sourit, certain de m'avoir fait plaisir, une association d'idées inattendue me passe par la tête: "C'est comme dans ce film de Terence Malick, où un garçon joue un rôle au début du film, et un autre rôle à la fin."
Je dois l'admettre quand, l'instant d'après, je me réveille: je suis moins savant éveillé qu'endormi. Un film de Terence Malick, où un même jeune acteur joue un double rôle? Mais quel film?
Photographe: inconnu.
jeudi 17 octobre 2013
Il n’y a pas de chats
Si d’aventure vos pérégrinations vous amènent bientôt à New-York, vous aurez l’occasion de voir, au Metropolitan Museum où ils sont exposés jusqu’en Janvier, à quoi ressemblaient, pour de vrai, ces dessins de Balthus - ou plutôt, de Baltusz, car c’est ainsi que Balthazar Klossowski les signa - qui impressionnèrent tant Rainer Maria Rilke, quand il les vit à Sierre, en 1920, peu après avoir fait la connaissance de Baladine Klossowska et de ses enfants Pierre et Balthazar, qu’il insista pour qu’ils soient publiés en un petit volume: Mitsou (l’aventure ainsi racontée avait eu lieu deux ans plus tôt: Balthazar avait dix ans).
« Personne ne peut comprendre ce que représentent
ces premiers dessins pour moi.
Seul Rilke l’avait pressenti. »
(Balthus, 1998)
Et c’est la commissaire de cette exposition, Sabine Rewald, une des curators du Met, qui a retrouvé les originaux de Mitsou, qu’on a longtemps supposés perdus, chez les héritiers de Rilke. Il n’est pas surprenant que Rilke ait si soigneusement rangé les dessins de son ami Balthazar qu’on ne les ait retrouvés qu’en cherchant bien: il avait pris très au sérieux le travail, qu’il avait décidé d’assumer pour ce mince volume, de directeur éditorial et surtout de préfacier.
Qui ne souhaiterait pas qu’on écrive pour ses dessins une préface pareille?
la vie + un chat
Qui connaît les chats? Se peut-il, par exemple, que vous prétendiez les connaître? J'avoue que, pour moi, leur existence ne fut jamais qu'une hypothèse passablement risquée.
Voilà l’histoire. L’artiste l’a mieux racontée que moi. Que me reste-t-il à dire encore? Peu.
Trouver une chose, c'est toujours amusant; un moment avant elle n'y était pas encore.
Mais trouver un chat: c'est inouï! Car ce chat, convenez-en, n'entre pas tout à fait dans votre vie, comme ferait, par exemple, un jouet quelconque; tout en vous appartenant maintenant, il reste un peu en dehors, et cela fait toujours:
la vie + un chat,
ce qui donne, je vous assure,
une somme énorme.
Perdre une chose, c’est bien triste.
Il est à supposer qu’elle se trouve mal, qu’elle se casse quelque part, qu’elle finit dans la déchéance.
Mais perdre un chat; non! ce n’est pas permis; jamais personne n’a perdu un chat.
Peut-on perdre un chat, une chose vivante, une vie? Mais perdre une vie: c’est la mort! Eh bien, c’est la mort.
Trouver.
Perdre.
Est-ce que vous avez bien réfléchi à ce que c’est que la perte? Ce n’est pas simplement la négation de cet instant généreux qui vint combler une attente que vous-même ne soupçonniez pas. Car entre cet instant et la perte il y a toujours ce qu’on appelle - assez maladroitement, j’en conviens - la possession.
Or la perte, toute cruelle qu’elle soit, ne peut rien contre la possession, elle la termine, si vous voulez; elle l’affirme; au fond ce n’est qu’une seconde acquisition, toute intérieure cette fois et autrement intense.
[...] Vous l’avez senti d’ailleurs, Baltusz; ne voyant plus Mitsou, vous vous êtes mis à le voir davantage.
[...] Pour ceux cependant qui vous verront toujours éploré au bout de votre ouvrage, j’ai composé la première partie - un peu fantaisiste - de cette préface. Pour pouvoir leur dire à la fin:
« Tranquillisez-vous:
Je suis. Baltusz existe.
Notre monde est bien solide.
Il n’y a pas de chats. »
Au château de Berg-am-Irchel,
en novembre 1920,
Rainer Maria Rilke.
Il existe plusieurs éditions françaises de Mitsou:
Mitsou, quarante images par Baltusz,
préface de Rainer Maria Rilke,
librairie Séguier, 1988 ISBN 2-906284-90-4
Rainer Maria Rilke: Lettres à un jeune peintre, suivi de Mitsou,
Somogy /Archimbaud, 1998 ISBN 2-85056-334-X
réédité aux éditions Rivages,
en grand format (Lettres à un jeune peintre, suivi de Mitsou),
2002 ISBN 2-7436-0877-3
en collection de poche (Mitsou),
2002 ISBN 2-7436-1763-2
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dimanche 13 octobre 2013
Débarquements silencieux
Notre aventureuse Algésiras embarque aujourd’hui pour un voyage vers un des bouts du monde - un de ces endroits qu’il est convenu de qualifier de « destination de rêve ».
Je lui souhaite le plus agréable des séjours, mais je sens qu’il est de mon devoir de la mettre en garde:
ILS sont partout!
partout, du moins, où se rencontrent des points de passage, des zones de transit entre le rêve et la réalité, comme en témoigne cette photographie prise dans le quartier de Kyobashi à Tokyo,
ville rêveuse
ville rêveuse
si elle n'est pas ville de rêve.
Ce message peut sembler un peu cryptique, mais soyez sans inquiétude: elle saura le déchiffrer, elle sait de quoi je parle.
Photo: tous droits réservés pour toutes planètes
(y compris celles de la Zone des Confins)
lundi 7 octobre 2013
Slant
Les poèmes d'Emily Dickinson n'ont pas de titres.
We do not play on Graves -
Because there isn't Room
Besides - it isn't even - it slants
And People come -
And put a Flower on it -
And hang their faces so -
We're fearing that their Hearts will drop -
And crush our pretty play
And so we move as far
As Enemies - away -
Just looking round to see how far
It is - occasionally -
Emily Dickinson (467, cahier 26)
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| It slants. |
On ne joue pas sur les Tombes -
Parce que la Place manque -
En plus - ce n'est pas plat - mais en pente
Et des Gens viennent
Y déposer quelque Fleur -
Et leur mine est si allongée -
On a peur que leur Cœur ne tombe -
Et n'écrase nos jolis jeux -
On s'éloigne donc
Autant - qu'un Ennemi
En se retournant - De temps à autre -
Pour jauger la distance.
poèmes 1861 - 1864, José Corti
Traduction de Claire Malroux
Dans les écrits d’Emily Dickinson, il n’y a pas d’interrogations rhétoriques. Toute question appelle une réponse pragmatique:
la littérature prodigue en métaphores et en allégories dont avait été nourrie Emily (Shakespeare, Spenser, Milton, Bunyan...) a-t-elle, au fil des siècles, fait de l’Espoir une créature de peu de substance, qui n'est plus ailée que de translucides majuscules ? Emily veillera à ce qu’elle ait un perchoir pour y lisser ses plumes, et lui gardera en réserve - même si elle ne demande rien: juste en cas - une petite provision de miettes.
Dame en Blanc une fleur au bout des doigts, ou petite fille à la recherche d’un endroit tranquille - et bien plat - pour y déployer avec ses amies les fastes de fragiles dînettes de pétales et de coquilles de noix, l'une comme l'autre, partant des mêmes observations, parviennent, par des chemins différents mais avec la même rigueur logique, à la même conclusion: c'est joli, cette prairie fleurie de pierres blanches toutes biscornues, mais, à présent qu'on en a fait le tour, on ne va pas s 'y attarder, on va chercher plus loin.
Levant les yeux du gros recueil de poèmes, le lecteur ne saura pas à laquelle des deux appartient la petite silhouette en blanc qui s'éloigne au bout de l'allée.
Nous, nous serons loin et - tant pis, cette fois, pour la dînette - la main en visière sur notre front pour mieux jauger la distance - how far it is - , on aura l'air qu'on fait semblant qu'on serait des indiens.
« Tell all the Truth, but tell it slant. » E. D.
Photo: R. B.
mardi 1 octobre 2013
Un bel morir tutta una vita onora
Garde ce caillou poli. A l’heure de ta mort tu pourras le caresser dans la paume de ta main et mettre ainsi en fuite les ombres de ces lamentables erreurs dont la somme ôte tout sens possible à ta vaine existence.
La neige de l’amiral,
(La Nieve del Almirante, 1986)
Traduit de l'espagnol par Annie Morvan
Éditions Messinger (L'air d’autan), 1989
Éditions Grasset (Les Cahiers rouges), 1992
Photo: R. B.
(La Nieve del Almirante, 1986)
Traduit de l'espagnol par Annie Morvan
Éditions Messinger (L'air d’autan), 1989
Éditions Grasset (Les Cahiers rouges), 1992
Photo: R. B.
samedi 28 septembre 2013
Plus lucide qu'aucun autre
Jerzy Ficowski, lycéen, ajusta une plume neuve à son porte-plume, rassembla tout son courage (l'apanage de la jeunesse) et écrivit la lettre que déjà depuis la veille il composait dans sa tête.
"J'avais pu me procurer par hasard l'adresse de Schulz, et c'est avec toute l'exaltation et la naïveté d'un garçon de dix-huit ans que je lui ai écrit. Je lui disais que, même si ce n'était pas important pour lui, il fallait qu'il sache qu'il existait quelqu'un, moi, pour qui Les Boutiques de cannelle constituaient une source permanente d'enchantement, une véritable révélation, que j'avais honte d'avoir ignoré à ce point "le plus grand écrivain de notre temps"* - et qu'il ne fallait surtout pas rejeter la dévotion que lui vouait un jeune homme inconnu. J'y ai ajouté quelques questions, des remerciements chaleureux, tout en espérant timidement recevoir un jour une réponse".
On était en 1942. Envoyée à une adresse déjà périmée, la lettre ne reçut pas de réponse. Son destinataire, lui, n'avait plus que quelques semaines à vivre. Jerzy Ficowski ne rencontra jamais Bruno Schulz.
Mon non-sauvé
Depuis tant d'années
au-dessus des poutres de ma mezzanine
entre le plafond et le vestibule
luit une lumière éternelle de 25 watts
obscurcie par les crottes de mouches
derrière une barricade de vieux imprimés
Il est là-haut il remonte sa montre
il ne chasse pas les araignées il dort
Il a déjà traduit tous les nœuds du bois
le crépi couvre peu à peu son ombre immobile
il s'absente parfois même
après l'heure du couvre-feu
il se promène à Haïderabad
il entr'ouvre une à une les veines du bois
il s'enfonce dans le bois de plus en plus bois de plus en plus ancien
Mon rêve aujourd'hui a frappé chez lui
Toc toc toc contre le bois brut
Cher Bruno ça y est on peut
descendez donc
Et lui cependant il attend l'inespérable
il ne peut entendre mon rêve
lui qui n'est personne
plus lucide qu'aucun autre
il le sait
il n'y a ni mezzanine
ni lumière
ni moi
traduit par Jacques Burko
Poème placé en exergue de la biographie de Schulz par Ficowski, "Bruno Schulz - Les régions de la Grande Hérésie", édition définitive 2002. Traduit du polonais par Margot Carlier, éditions Noir sur Blanc, 2004
* référence à la présentation par Zofia Nalkowska du premier recueil de Schulz
Photo: R. B.
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jeudi 19 septembre 2013
Des légendes et des automnes
Howard Philips Lovecraft died September 17, 1991, aged one hundred and one years. He was one of the greatest Science Fiction writers of our time, and also one of the lesser known, maybe because he was struck all his life with a horror writer reputation which didn't go well with the statute of a SF great. His output was still occasionally worthy of a Heinlein or a Sturgeon, and it is hard to imagine how the field would have evolved without his discrete but undeniable presence.
Howard Philips Lovecraft vient de mourir le 17 septembre 1991, à l'âge de cent un ans. Il était l'un des plus grands écrivains de Science-Fiction - mais aussi le plus méconnu parmi les grands, peut-être parce qu'il conserva toute sa vie une image d'auteur de textes d'horreur peu compatible avec le statut d'un géant de la SF. Il sut pourtant se hisser parfois au niveau d'un Heinlein ou d'un Sturgeon, et il est difficile d'imaginer ce qu'aurait été l'évolution du genre sans sa présence, occulte mais indéniable.
Roland C. Wagner,
éditions Actu SF, Les Trois Souhaits, 2007
(initialement paru dans le recueil
Musique de l'Energie, éditions Nestiveqnen)
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mercredi 11 septembre 2013
Cortazar et les fantômes de la bande dessinée
Septembre.
Le début du printemps en Amérique du Sud.
Depuis l'année dernière, on en parlait ici et là, mais comme d’un projet de longue haleine, dont on ne savait pas quand il se concrétiserait.
Voici que sa sortie est annoncée pour bientôt: La raíz del ombú (La racine de l’ombù), seul album de BD dont Julio Cortazar ait signé le scénario, devrait sortir en français au mois de novembre après presque quarante années d’invisibilité.
C’est en 1977 que Cortazar, séduit par les esquisses du peintre Alberto Cedron (le frère de l’autre Cedron, Juan "Tata", celui du Cuarteto) en avait écrit les dialogues.
Cedron avait apporté l’idée de départ: la métaphore visuelle de l’ombú, arbre étrange à la silhouette vaguement animale, particulier à l’Amérique du Sud, comme symbole de l’histoire tourmentée de l’Argentine; et la trame, l'histoire d'une famille - qui ressemble beaucoup à la famille Cedron - à travers uns succession de dictatures plus sanglantes et plus cyniques les unes que les autres.
Terminé en 1978, impossible à publier dans l'Argentine de Videla, l’album ne connut (en 1980, chez un éditeur vénézuélien) qu’un tout petit tirage et une diffusion confidentielle: lorsqu'en 2004 Alberto Cedron donnera son accord pour qu'à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Cortazar l'album soit enfin publié pour la première fois dans le pays de ses deux auteurs, c'est un long travail de restauration à partir d'un des rares exemplaires subsistants de ce premier tirage qui rendra cette publication possible, les films originaux et la plupart des planches ayant été perdus entre-temps.
Mathias de Breyne, écrivain, traducteur et anthologiste, vient d'en terminer une traduction française; c'est le Collectif des métiers de l'édition (CMDE) qui le publiera.
Un ombù, en vrai, ça ressemble à ça:
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| La couverture de la première édition de l’album. |
Selon la présentation qui en est faite sur le site du distributeur, pour cette nouvelle édition la maquette de l'album (dont le format, pour les éditions précédentes, était "à l'italienne") a été revue, pour le format "graphic novel". Je suis curieux de voir le résultat.
Les quelques images qu'on a pu jusqu'ici trouver sur le web, tirées, semble-t-il, de la deuxième édition, dissociées, recadrées et privées de leur contexte, ne permettent guère, ni de se former une idée de ce qu'était l'œuvre originale, ni de préjuger de ce à quoi elle ressemblera sous sa nouvelle forme.
Je n’ai donc pas d’image de l’édition française de l’album à vous montrer, mais pour vous mettre en appétit voici quelques extraits d’une autre BD due à Cortazar (car en fait ce ne fut pas tout à fait sa seule incursion dans l’univers de la bande dessinée); le titre à lui seul est tout un programme:
FANTOMAS CONTRE LES VAMPIRES DES MULTINATIONALES!
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| Le quartier général de Fantomas. Il y a même un central téléphonique. |
D'accord, ce n'est pas un "vrai" album de BD. Ce sont juste quelques strips, empruntés à la série d'historietas mexicaines Fantomas, La Amenaza Elegante (Editorial Novaro) série créée à l'initiative du romancier Alfredo Cardona Peña - s’inspirant très librement des romans de Souvestre et Allain - et dessinée collectivement par les dessinateurs du Studio Rubens dirigé par Rubén Lara Romero (cette série a son fansite ici). Remontés et re-légendés, les strips sont intercalés dans un petit essai romancé (on pourrait même dire "pulpfictionnalisé") dont la lecture, sans cette facétie métatextuelle, ne serait pas des plus divertissantes, tant le sujet en est peu réjouissant.
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| Julio Cortazar lui-même entre en scène! |
"Réalisé en 1975, au retour de la 2° session du Tribunal Russell II consacré à la répression en Amérique Latine, où Julio Cortazar avait siégé, ce collage avait pour objectif immédiat d'apporter une contribution financière à la préparation d'une troisième session qui aurait à juger de la situation en Argentine, les droits d'auteur étant versés aux organisateurs du tribunal. Quinze mois à peine s'étaient écoulés depuis le coup d'Etat au Chili qui marquait encore les mémoires et les corps des témoins. Par-delà le jeu des BD et la fable des bibliothèques détruites dans le monde entier, l'éducation politique de Fantômas, qu'entreprenaient l'auteur et ses amis, devait permettre de diffuser aussi amplement que possible l'acte d'accusation désignant les sociétés multinationales comme principales coupables de la dégradation de la condition humaine en Amérique Latine." (extrait de la présentation du livre par Ugné Karvelis).
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| Octavio Paz, un copain de collage. |
"Détournement" d'un mythe international (pas multinational!) - un peu dans le même esprit que René Viénet et ses amis situationnistes détournant, en 1973, Tang shou tai quan dao, de Doo Kwang Gee, pour en faire La Dialectique peut-elle casser des briques? - cette courte fable fait voisiner cases de BD et coupures de journaux avec des photocopies de documents soumis au tribunal Russell.
![]() |
| Fantomas viendra-t-il réconforter Susan Sontag? Promesses, promesses... |
Une conspiration mondiale contre les livres. On se demande où l'imagination fertile de notre ami argentin pouvait bien aller chercher tout ça.
![]() |
| Chili, septembre 1973: photo de Koen Wessing, |
Ni en 1980, ni en 1978, ni en 1977, ni en 1975, ni en 1974, pas plus qu'en 1973, l'ambiance en Amérique latine n'était aux rires et aux chants. Mais il en fallait beaucoup pour faire passer à l'auteur de Cronopes et Fameux l'envie de plaisanter. En 2013, Fantômas a-t-il encore des tours dans son sac, qui pourraient surprendre les vampires des multinationales? on verra bien: Fantômas, dit-on, ne renonce jamais. Et j'avoue que l'image de Julio Cortazar penché sur des cases de BD, tube de colle dans une main, ciseaux dans l'autre, parvient à me faire sourire envers et contre tout.
Julio Cortazar et Alberto Cedron,
La racine de l'ombù
(La raíz del ombú, 1977 - 1980)
(à paraître en novembre 2013; traduit par Mathias de Breyne,
CMDE, collection La racine du maguey)
Julio Cortazar,
La racine de l'ombù
(La raíz del ombú, 1977 - 1980)
(à paraître en novembre 2013; traduit par Mathias de Breyne,
CMDE, collection La racine du maguey)
Julio Cortazar,
Fantômas contre les vampires des multinationales
(Fantomas contra los vampiros multinacionales),
1975; 1991 pour l'édition française
(traduite et préfacée par Ugné Karvelis,
éditions de La Différence, collection Les voies du Sud)
Cette édition française est épuisée; mais
on peut trouver le texte original espagnol de Cortazar ici
avec des illustrations légèrement différentes.
Cette édition française est épuisée; mais
on peut trouver le texte original espagnol de Cortazar ici
avec des illustrations légèrement différentes.
Le dessin de l'ombù est © Arturo Cedron;
la photo du Phytolacca dioica provient de Wikimedia;
les collages de Julio Cortazar pour Fantomas contre les vampires...
sont © éditions de La Différence.
La photo de Koen Wessing a été empruntée à
Discipline in Disorder: merci à eux!
La photo de Koen Wessing a été empruntée à
Discipline in Disorder: merci à eux!
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