mardi 1 mars 2022

Her face, at first just ghostly, turned a whiter shade of pale

 De mauvaises nouvelles, et encore de mauvaises nouvelles: 2020 avait mal commencé, 2021 encore plus mal, 2022 fait des efforts pour rattraper ses grandes sœurs.

Les gens qui pensaient qu'on pourrait, pour quelque temps encore, quand on parlerait de l'Ukraine, faire l'économie du terme "crimes de guerre" doivent être bien déçus, les pauvres. Mais ce qui peut les réconforter, c'est la pensée qu'après tout, être accusé de crimes de guerre, ce n'est pas si terrible que ça. Des crimes de guerre, il y en a eu aussi - récemment, moins récemment et, qui sait? il y en a peut-être encore - au Yémen, en Irak, au Liban, en Syrie, au Soudan (je me demande si je n'en oublie pas) et on n'en fait pas toute une histoire. Certains souhaiteraient que les crimes de guerre soient imprescriptibles, comme le sont déjà leurs copains les crimes contre l'humanité: mais que se passe-t-il si on les oublie, si on se met à penser à autre chose? Il y a tant de choses auxquelles il faut penser.

Pas de démenti, pas de controverse, pas de rétropédalage de ministre ni de surenchère de directeur de la communication au sujet de la mort du professeur Montagnier (vibrionnant tarabusteur de virus), de Mark Lanegan de Queens of the Stone Age, de Gary Brooker de Procol Harum, de Jacques Abeille et d'Angélica Gorodischer: ils vont rester morts et on n'y pourra rien. Oui, Angélica Gorodischer aussi (comme Abeille, je l'ai su avec retard), il faudra qu'on en reparle, elle avait des choses intéressantes à dire, entre autres sur les empires et sur l'hubris de leurs dirigeants. 

Fichu mois de Février.



samedi 26 février 2022

Danse, danse

 Personne ne pouvait imaginer, à l'aube de ce jour funeste, 

que notre affaire tournerait aussi mal.

Jacques Abeille


Hum. Depuis un moment déjà je jouais avec l'idée de vous écrire (rien que pour vous), pour compléter le trop bref hommage que je lui ai rendu au début du mois, un billet sur Le Cycle des Contrées, de Jacques Abeille. Ou, pourquoi pas, soyons fous, une série de billets: c'est qu'il y a de la matière! Pas loin de deux mille pages au total dans l'édition grand format du Tripode. J'en étais encore à relire Les Barbares et La Barbarie, quand, soudain, un doute m'est venu: le moment est-il bien choisi pour vous parler de livres qui racontent tout du long l'histoire d'un pays où l'on s'attend, des années durant, à subir une invasion, et puis, un jour, on se réveille, et les envahisseurs sont là?  Comment en parler avec tact?     La vie met parfois un peu trop de zèle à imiter l'art.

Je vais donc, pour aujourd'hui, me borner à vous rappeler qu'en lien avec le Cycle des Contrées, Jacques Abeille a aussi écrit un livre (bref, celui-là*) illustré par Gérard Puel: La Grande Danse de la Réconciliation.

Un titre de bon augure?


Jacques Abeille,  La Grande danse de la réconciliation 

illustré par Gérard Puel, Le Tripode, 2016

ISBN : 978-2-37055-085-9 

* ce court texte a été repris dans Les carnets de l'explorateur perdu (Le Tripode, 2020) ainsi que d'autres textes qui ne figuraient pas dans la première version de ce recueil (Ombres, 1993).


mardi 8 février 2022

Un explorateur s'est perdu: Jacques Abeille

 Je ne sais pas si j’en aurai la force, 

car je décline sévèrement et j’en souffre, 

mais j’ai encore quelques pages à écrire. 

Jacques Abeille (interview, 2018)

 


Je m'en souviens comme si c'était hier (bien que je sois incapable de préciser la date: ce devait être quelque part dans les années 80): dans un article d'une revue quelconque, j'avais lu ce nom, un nom qui m'avait instantanément fasciné: Terrèbre. Qu'est-ce que ce nom pouvait bien désigner?  L'article renvoyait à un obscur bouquin, qu'à l'époque j'ai été bien incapable de trouver (on a écrit des pages sur les "mésaventures éditoriales" de l'œuvre de Jacques Abeille: pour en savoir plus sur ces mésaventures,  je vous recommande deux articles parus dans En attendant Nadeau: un entretien donné par l'écrivain en 2018 que vous pouvez lire ici et un retour sur Le Cycle des Contréesici). J'ai continué à me demander ce que pouvait être Terrèbre.

Quelques années plus tard j'ai découvert par hasard dans une librairie poussiéreuse la première édition des Carnets de l'explorateur perdu: j'étais encore loin de Terrèbre, mais mon voyage d'exploration pouvait commencer. Ces Carnets ne m'ont pas quitté depuis: j'ai bon espoir d'y découvrir, un jour, un indice qui me conduira vers le second lieu de ma force.

Puis les éditions Attila... puis Le Tripode... ont commencé à publier le cycle en son entier.   Ai-je besoin de vous le dire? Je les ai acquis l'un après l'autre (je pense que c'est ce que vous devriez faire, si ce n'est déjà fait).

Car à présent on ne trouvera plus, ni dans des ruines dévastées, ni aux pieds de statues vivantes,  ni dans des campements de barbares, de carnets d'explorateurs, d'écrits de Lécriveur, de chroniques scandaleuses....

Les ténèbres envahissent la terre.

Terrèbre doit être là, quelque part.

Jacques Abeille, 1942-2022 


En couverture des romans d'Abeille chez Le Tripode: des dessins de François Schuiten!

samedi 5 février 2022

La cachette derrière le portrait de l’ancêtre


Il connut sa plus grande joie lorsque Lampe, son valet de chambre, lui rapporta de Berlin les  Betrachtungen über die Kriegskunst de Berenhorst. Il trouva dans cet ouvrage - bien que l’auteur lui parût souvent très proche de ce XVIII° siècle qu’il commençait à mépriser - la confirmation de ses idées essentielles. La guerre était bien le lieu du démoniaque qui, par définition, échappe à toutes les emprises de la raison. La guerre était aussi le lieu du hasard qui annihile les plus belles constructions de l’esprit de système. 
Le livre encouragea von Lignitz à rassembler ses notes et à les présenter sous une forme cohérente. 
Il y développait trois idées centrales. 
Premièrement: il n’y a pas de science possible de la guerre et ceux qui ont voulu voir dans les victoires frédériciennes le fruit d’une connaissance rationnelle ont pris leur désir de système pour la réalité. La guerre est le lieu même de l’instable, de l’irrationnel, un "coup de dé", "un jeu", un "Ungefähr" pour reprendre les expressions du maître d’Anhalt
Deuxièmement: pour qu’une armée ait quelque chance de remporter une victoire, il faudrait qu’à l’automatisme de la Dressur succédât l’enthousiasme, un enthousiasme nourri par l’amour de la patrie, par la volonté de grands sacrifices, par le sol germanique. Il en découlait que l’armée de l’avenir, s’appuyant sur les forces morales, ne pourrait être que nationale et populaire. 
Enfin, troisièmement, les guerres futures verraient la fin des échanges anodins, des "duels de princes", qui avaient pour but de contraindre à la capitulation quelques places fortes afin d’obtenir une paix avantageuse. Elles seraient brutales, impitoyables, précipitant de grandes masses humaines  contre d’autres grandes masses humaines, dans une violence totale qui mobiliserait toutes les forces du pays et scellerait, dans une union quasi-mystique, l’union du sang et du sol. Dans une vision prophétique, il entrevoyait ce qu’allaient être Eylau, Borodino, Lützen, Bautzen ou Leipzig. 

L’ouvrage achevé, il le jugea trop subversif pour être publié à une époque où le corps des officiers, dans sa totalité, se précipitait encore à Berlin-Dahlem afin de tenter de déchiffrer,  à travers  des évolutions compliquées conduites par des rescapés de l’ancienne armée, les arcanes de la tactique de Frédéric. 

 

Et pourquoi pas derrière un portrait d'ancêtre?


 
Il enferma le manuscrit dans un carton qu’il dissimula derrière le portrait de l’ancêtre Johann-Gaspard.


Eloge funèbre du général August Wilhelm von Lignitz, 
grand-chevalier de l’Aigle Rouge de Prusse, 
prononcé le 30 novembre 1821 
dans la Garnisonkirche de Progositz 
par le chapelain militaire, comte von Bordorf, 
L'Age d'Homme, Lausanne, 1973. 
Réédition: Zoé, 1996, 1997.

Disparaissant - ou peu s'en faut - derrière son titre hypertrophié, Eloge funèbre du général... est un roman aussi vif qu'il est court, aussi spirituel qu'il est irrévérencieux. Peut-être est-il nécessaire de préciser qu'il s'agit bien d'un roman, et non d'un réel document historique exhumé de quelque cachette? Bon, dans le doute, je le précise: le jeu littéraire auquel se livre l'auteur est presque trop parfait! 
Jean-Jacques Langendorf a aussi fait paraître: Vies croisées de Victoria Ocampo et Ernest Ansermet : correspondance 1924-1969, Buchet-Chastel, 2005


Illustration: lavis de Léon Fauret, 1937 (détail)

mercredi 2 février 2022

Bonne année à tous les tigres


L'année qui commence selon le calendrier luni-solaire en usage en Chine, en Corée, au Viet-Nam, bref...  partout, c'est l'Année du Tigre!

La file d'attente pour le nouvel an chinois

A tous les tigres, souhaitons une année heureuse, prospère et sans soucis (et surtout la santé).


Photo: NYT 

vendredi 28 janvier 2022

Au pays où le livre s'appelle "vallon"

 Une bonne nouvelle de temps en temps, ça ne fait pas de mal, non?

Il y aura bientôt deux ans, après vous avoir dit beaucoup de bien du roman de Sofia Samatar, Un étranger en Olondre, je vous prévenais que l'éditeur qui avait pris l'initiative de faire traduire cet excellent livre "avait eu de gros problèmes et que leur site de vente en ligne n'existait plus" (requiescant in pace, Éditions de l'Instant); depuis, les toutes jeunes Éditions Argyll (toutes jeunes, mais elles ont déjà un catalogue intéressant, jetez-y un coup d'œil) en ont annoncé la réédition, chez elles, sous une élégante nouvelle présentation, pour le 22 avril prochain!  Tout ne sera donc pas sombre, en avril.

Sofia Samatar: Un étranger en Olondre,

traduit de l’anglais par Patrick Dechesne,

Éditions Argyll, 2022 (à paraître)



dimanche 16 janvier 2022

La vida es sueño

 

Vous vous souvenez de Santapau? J'en avais parlé, j'espère, avec assez de chaleur pour vous convaincre d'aller voir ce qu'il fait. Il s'est confié ici à propos d'un jeu de cartes qu'il avait imaginé il y a pas loin de vingt ans: Sueños.

It was a graphic design project and sort of thesis at the same time, so it also involved research into new aesthetics in fantasy art (back then, around 2004) and its impact on various media.

Un joli projet de fin d'études de graphisme, je trouve! Un jeu qui consiste, pour les joueurs, à développer des rêves à partir de cartes recensant des situations archétypales, d'autres cartes permettant l'intervention de notoires explorateurs de rêves tels que Borges ou Neil Gaiman (pour modifier la valeur d'une carte ou d'une combinaison de cartes: vous connaissez le principe si vous avez joué à Magic).

That’s why it features a lot of digital collage and some art trends from the late 90’s going into mid 00s, particularly more than a pinch of influence from artist Dave McKean.

Et comme source d'inspiration, les collages de Dave McKean, on peut trouver pire.

It’s a lovely, pretty much complete game model, living in my old boxes. I have good memories of working on this project, and over the years I’ve even seen some similar ideas around (as it happens with all ideas in time).

Hé, Juan, pourquoi tu ne ferais pas un kickstarter pour éditer ce jeu? Moi, en tous cas, j'y jouerais volontiers. Pas vous, lecteurs?


- Hum, j'aime bien l'idée d'une sorcière qui se change en barque, j'en mettrais bien une dans une pièce de théâtre. La difficulté, ce serait de trouver des machinistes pour les transformations à vue: il faudrait les meilleurs, et à Madrid, la dernière fois que je me suis renseigné, Seigneur Jésus ayez pitié! Leurs services étaient hors de prix.

Et Pedro Calderón de la Barca retourna dans le paquet de cartes.


samedi 15 janvier 2022

Rêve du conte de la barque sorcière

 Je viens de faire un rêve situé dans l'univers bigarré des contes et des légendes; drôle de conte, ou drôle de légende d'ailleurs: peut-être le souvenir de la lecture, sur le blog Anniceris, des efforts de Phersv en Novembre dernier pour se plier aux règles du nanowrimo (et pour trouver des noms aux personnages de son récit!) a-t-il influencé ce rêve?

La barque sorcière

Dans un pays de lacs qui ressemble à l'idée que je me fais de la Finlande (je n'y suis jamais allé), il est une sorcière qui, à volonté, se change en barque et propose aux voyageurs de leur faire passer l'eau, en échange d'un service chaque fois différent et imprévisible.

Elle porte un nom compliqué, quelque chose comme Gwyyeardh, ou Gainnearth, je ne suis plus très sûr et surtout je ne sais pas comment ça s'écrit.

Sentiment de perplexité au réveil.


Et presque aussitôt je me rendors un peu, le temps de rêver que je sors de la penderie mon merveilleux chapeau: il est imperméable, on peut le porter, plié, comme chapeau quand il ne fait pas trop froid, ou, s'il fait plus froid, il n'y a qu'à le déplier et il devient parka à capuchon.

lundi 10 janvier 2022

A device that insures we shall be governed no better than we deserve

 Cette année, une nouvelle fois, nous aurons un de ces mois d'Avril où il ne faudra pas se décourager d'un fil. 

En 2017,  je m'étais approché avec réticence d'un de ces trous noirs dont il sort rarement quelque chose de bon. Jeter dedans un bulletin de circonstance m'avait donné l'occasion de vérifier la justesse de la formule de Fritz Zorn: "La sensation misérable qui précède le vomissement est toujours plus désagréable que le vomissement lui-même".

Depuis cinq ans, rien n'avait amélioré - bien au contraire - la première impression qu'avait produite sur moi l'élu-surprise (aussi incapable que l'avait été, autrefois, Chirac, de reconnaître qu'il ne devait son élection qu'à un hasard heureux - pour lui). Fin 2020, je ressentais même une sorte de soulagement: au moins, au mois d'Avril suivant le choix serait grandement simplifié: au premier comme au second tour, je n'aurai qu'à voter "n'importe qui sauf lui". Oui, ça paraissait simple, vraiment. Puis les candidats ont commencé à se déclarer: celui qui ne rate jamais une occasion de dire n'importe quoi (et de le dire fort), celui qui a fini par remarquer (bien trop tard pour que cela change quoi que ce soit) que chaque fois qu'au cours des quarante dernières années son petit parti a accepté la "main tendue" d'un certain autre parti, il s'est fait entuber incroyablement profond, celle qui tend à tout le monde (elle aussi ouvre les yeux un peu tard) une main que plus personne ne veut prendre, et un peu plus loin il y a aussi tous ceux qui se disent: "Si ça a marché pour Trump, pourquoi ça ne marcherait pas pour moi, d'ouvrir en grand le déversoir à idées de merde?" (ceux-là joignent le geste à la parole, puis se piétinent les uns les autres dans le purin qu'ils ont répandu: le spectacle serait drôle s'ils ne sentaient pas tous si mauvais)... et une horrible hypothèse prit forme: et si, de tous les pires candidats possibles, le macrobe était encore le moins pire?

Être moins pire, ça ne suffisait tout de même pas à en faire un bon candidat. 

Et voilà que tout soudain celui qui semblait, jusqu'ici, vouloir disputer à Hollande le titre de "président normal" ouvre autre chose que le robinet d'eau tiède auquel il nous avait habitué; et que tous les autres wannabe president se hâtent de lui répondre - c'était, hélas, prévisible - par l'unanimité dans la médiocrité: réactions de poulailler devant un chaton à qui prend la fantaisie de jouer au tigre.

Un tigre pour rire qui fait soudain figure - par contraste - de seule personne sérieuse dans la salle.

Encore un effort, Monsieur le presque président, et je vais finir par vous trouver presque sympathique.

De quoi vais-je faire provision? de bulletins blancs, ou d'anti-émétique pour lutter contre la nausée saisonnière qui semble désormais inévitable?


Et une fois de plus, George Bernard Shaw sourit dans sa barbe.


samedi 1 janvier 2022

Opinions de spécialistes

Comment aborder (nous demandons-nous tous) cette année 2022, qui s'annonce plutôt...  euh... qui s'annonce, quoi.

Il ya déjà bien des années, vous vous en souvenez sans doute, Tom Gauld, toujours à la pointe, nous faisait profiter des conseils de vie qu'il avait pu recueillir auprès de plusieurs spécialistes des coups durs.


Oui, toujours d'actualité, les reportages de Tom Gauld. J'attire votre attention sur le conseil donné par VRS-2000-X50, qui en connaît un rayon sur les stratégies d'adaptation du vivant (ainsi que sur la vie intérieure des virus, cela va sans dire).

En 2022, faites comme ce virus intelligent: prenez soin de vous!

Images: Tom Gauld