mercredi 5 juin 2019

Le déjeuner est servi dans la pièce à côté (Vilhelm Hammershøi, 2)


"Il n'y a rien de plus intéressant qu'une porte derrière laquelle il se passe quelque chose", affirmait Alfred Hitchcock
Ailleurs, le Maître du Suspense soutient qu'une table banalement garnie d'un déjeuner devient très intéressante (au moins au cinéma) dès lors que le spectateur a été prévenu qu'une bombe est cachée dessous.
Vilhelm Hammershøi n'a pas eu besoin des conseils d'Hitchcock pour peindre des images derrière lesquelles il se passe quelque chose.
Cependant, il s'est toujours dispensé de donner à ses tableaux des titres programmatiques (à la différence d'Alfred Khnopff, à qui on l'a souvent comparé) et si quelque chose est caché derrière ses portes, il l'a laissé à l'imagination de ses visiteurs.

Parmi les visiteurs de l'exposition au musée Jacquemart-André, justement, il y en avait que le sujet des peintures rendait perplexes:
- Est-ce la disparition d'un cuillère à thé qui préoccupe ainsi la dame?
- Ce qu'elle vient d'entendre tomber dans la pièce d'à côté, était-ce une chaussure? Et dans ce cas, était-ce la première ou la deuxième?
D'autres se demandaient pourquoi, dans ce portrait d'un groupe de quatre amis du peintre, chacun semble isolé des autres par un mur invisible. 

À ces questions, évidemment pas de réponse. Je ne pense pas que ce qui obséda Hammershøi  c'était les pièces vides, les portes entrebâillées, les femmes indifférentes à celui qui les regarde ni même les rayons obliques d'un soleil exténué: le soupçon m'est venu qu'il cherchait à peindre ce qu'il se passe pendant que nous attendons qu'il se passe autre chose.

Ce n'est sûrement pas une chose visible dont l'absence, dans les fameux intérieurs de Hammershøi, donne cette troublante impression d'un manque.
Une vue du quartier du port est un sujet inhabituel dans son œuvre (on n'est pas allé bien loin cependant: on est toujours à Christianshavn!); pourtant, aucun doute, celle-ci porte sa marque immédiatement reconnaissable: par son cadrage, sa lumière certes, mais surtout, cette scène vide de personnages - comme les intérieurs, mais de façon rendue plus ostensible par les mâts dénudés qui la dominent - est habitée par l'imminence de quelque chose, une chose qui, pas plus ici qu'ailleurs, ne sera jamais ouvertement désignée; ici, on pense, bien sûr, à la possibilité d'un départ, mais encore?…


Fra det gamle Asiatisk Kompagni (1902)


Qui sait? Peut-être toutes les toiles de Hammershøi sont-elles clandestinement des marines, des embarquements: entrée par les hautes fenêtres, ce qui emplissait le vide apparent de la maison de la Strandgade, c'était peut-être la rumeur des quais.

Dasola est allée voir, et nous confie:
"Et j'ajouterai que l'on peut prendre les tableaux en photo. J'en ai profité."
Si vous pensez avoir l'occasion de passer au musée Jacquemart-André dans les prochains mois (vous avez jusqu'à la fin de juillet), vous trouverez toutes les informations ici.
Sinon, allez donc voir les photos de dasola!



mardi 4 juin 2019

Grains de poussière dans un rayon de soleil (Hammershøi, 1)


Je suis comme les odes de Cowley, 
m'écrivit-il de Longford le 6 mars 1939
Je n'appartiens pas à l'art, 
mais à la pure histoire de l'art.
Jorge-Luis Borges,  
Examen de l'œuvre d'Herbert Quain.


Herbert Quain est mort à Roscommon: j'ai constaté sans étonnement que le supplément littéraire du Times lui consacre à peine une demi-colonne de piété nécrologique, dans laquelle il n'y a pas une seule épithète laudative qui ne soit corrigée (ou sérieusement admonestée) par un adverbe.
Presque aussi mélancolique que celle du biographe de Quain est la constatation que fait Poul Vad*, spécialiste de Vilhelm Hammershøi, au sujet de la fortune critique du peintre danois:  Admiré et célébré de son vivant, on se mit très vite à lui dénier toute importance réelle, ne lui attribuant tout au plus que quelques lignes dans les ouvrages d'histoire de l'art et ne le nommant qu'avec une sorte de respect détaché.

Les peintures de Hammershøi ne se laissent pourtant pas facilement oublier par ceux qui ont, une fois, succombé à leur fascination. Il y a deux ans, nous avions remarqué ensemble, vous vous en souvenez peut-être, de frappantes citations visuelles de toiles de Hammershøi dans un film de Terence Davies (film qui, lui, mérite bien d'être oublié).

Nous avons tous fait une nuit ou une autre, je pense, un rêve de cette sorte: ouvrir, dans un appartement que nous croyons connaître par cœur, une porte qui donne sur une enfilade de pièces dont nous avions, jusque-là, ignoré l'existence? Dans l'appartement du 30, Strandgade, dans le vieux quartier de Christianshavn, le peintre pouvait revivre à volonté ce genre d'expérience onirique.

Hammershoi: l'intérieur de  l'artiste (1900)
La construction dont faisait partie cet appartement était une addition, datant du dix-huitième siècle, à une construction encore plus ancienne: faisant communiquer deux bâtiments hétérogènes, elle fermait une impasse qu'elle transformait en petite cour intérieure (dans quelques tableaux de Hammershøi on voit les jeux d'ombre sur les murs de cette cour). La stricte architecture danoise, en essayant de corriger par de fausses symétries un plan plein de décrochages et de changements d'échelle, ménageait à chaque passage de porte de petites surprises: larges vantaux ouvrant sur de minuscules antichambres, pièces sombres ne prenant la lumière qu'indirectement, par les hautes fenêtres du corridor-galerie voisin… 
Ida Ilsted, la femme et le modèle favori du peintre, confiait dans une lettre à une amie que son mari "avait toujours souhaité" vivre dans cet appartement, où ils purent emménager en 1898.

On peut en ce moment voir une exposition Hammershøi  au musée Jacquemart-André. 
À condition, bien sûr, que vous n'ayez pas de prévention contre l'idée de vous promener dans des rêves récurrents faits dans un autre siècle, je vous en recommande la visite...

À suivre...

*Poul Vad est un spécialiste de Vilhelm Hammershøi. Il a notamment publié : Vilhelm Hammershøi and danish art à the turn of the century (Vilhelm Hammershøi et l'art danois au début du siècle), Yale university Press, 1992)

lundi 27 mai 2019

Does it mean I have to?


C'est assez rare que je rêve en anglais (moi, mon domaine de compétence dans les rêves, ce sont plutôt les langues imaginaires).
Pourtant, pas de doute, c'est bien l'anglais que parle l'exploratrice (archéologue? agent spécial?) qui traverse le dernier rêve de cette nuit; bien qu'il y ait un peu de bruit, de souffle, derrière les descriptions qu'elle envoie à sa base depuis le paysage de ruines qu'elle traverse, je les reçois (les intercepte?) fort et clair (je reçois les images aussi!). 
Parvenue devant une inscription sur un mur, voilà ce qu'elle dit:
"It reads: Here there be monsters. 

Does it mean I have to become a monster myself?"

 

vendredi 24 mai 2019

Lâchez-vous, personne ne regarde


J'ai saisi, entre deux occupations plus sérieuses, quelques minutes de la campagne officielle pour les élections européennes.
Curieuse expérience.
Les chargés de communication des différentes listes se sont un peu lâchés, adoptant un ton qu'ils se garderaient bien d'utiliser lors d'un scrutin national ou local, où la priorité absolue est la réélection des têtes de liste et en conséquence la règle d'or est "surtout ne réveiller aucun des électeurs qu'on a eu tant de mal à endormir la dernière fois".
Le résultat, c'est que, tonitruantes, mélodramatiques, matamoresques, les interventions des représentants de chaque liste donnaient - toutes - l'impression d'avoir été produites par un de leurs pires ennemis, qui en aurait écrit le script et l'aurait confié  à une équipe de marionnettistes pour donner de leur programme une image aussi caricaturale que possible: par exemple, celle de "la droite et du centre" par Mélanchon dans un de ses bons jours (ah! l'érection d'une barrière écologique, quelle trouvaille!), celle du "parti des gens pas de l'argent" par un Dominique Seux décoincé et celle d'"en marche" par un Frédéric Lordon pince-sans-rire, celle du cimetière des éléphants par Monsieur le Chien, celle de Madame LP par le regretté Cabu… *
Ceci dit, il manquait à tous les interprètes, décidément trop amateurs (il semble bien que ce n'était pas des marionnettes, après tout), le talent de Coluche pour arracher au public un rire venu du fond des tripes.

* à moins que, plus prosaïquement, elles ne l'eussent été, toutes, par l'équipe du Gorafi.

jeudi 23 mai 2019

Dominion Fun Police


Trouvant toutes les nouvelles plus déprimantes les unes que les autres, j'ai éteint la radio et fouillé parmi les DVD qui prenaient la poussière dans un coin (le cimetière des passe-temps délaissés).
Ah! Voilà qui va nous faire joyeusement régresser: 
La galette se met à tourner, et le film commence.

J'avais oublié que les premières répliques du film étaient celles-ci:

- Pourquoi la police estime-t-elle nécessaire de s'équiper d'une puissance de feu capable d'anéantir 5 fois la population de la ville? Le rôle de la police est de protéger les droits et les biens des citoyens, et non de les menacer! En sacrifiant des vies innocentes au nom de la lutte contre le crime, la police s'abaisse au niveau de ceux qu'elle prétend combattre.
- Madame le maire, vous auriez dû dire ça au Conseil il y a des années, quand la Tank Police a été formée. Permettez-moi de vous rappeler que le taux de criminalité a baissé de 20% depuis l'utilisation des tanks. Je considère que la police mérite des félicitations! Quant au pourcentage de civils tués ou blessés lors des incidents dus aux interventions des tanks, il représente seulement 5%  des décès liés aux accidents de la circulation ou à la contamination bactérienne.
- Seulement 5%? Et vous en êtes fier? Ce genre d'attitude pourrait nous coûter nos postes. Je crois que vous n'avez pas la moindre idée de la facilité avec laquelle les élections pourraient nous faire perdre nos places. 

Ouch.

La déprime menaçant à nouveau de me submerger, je suis allé dans la cuisine faire du café.
Heureusement, quand je suis revenu avec la cafetière, la scène avait changé et Annapuma et Unipuma venaient de se lancer dans un de ces strip-tease impromptu dont elles ont le secret.
La soirée ne fut donc pas définitivement gâchée.



Dominion Tank Police (1988) par Takaaki Ishiyama et Kōichi Mashimo
d'après Masamune Shirow
Image © Agent 21, Toshiba video, Pathé video

mercredi 15 mai 2019

Canard coureur indien


Le Mois de Mai n'apporte-t-il donc que de mauvaises nouvelles?
Non.
Il y en a aussi de bonnes.
Mais il faut bien les chercher.
Par exemple sur le blog de Mélaka (les Mélakarnets):

Regardez-moi ça, ça va être somptueux.

Cliquez sur le lien, sinon le titre de ce billet restera pour vous, à jamais, une énigme.

Si, comme (apparemment) beaucoup de français, vous avez trop de sous et vous ne savez pas quoi en faire, allez les lui apporter ici.
Elle les rangera bien au chaud
(elle a beau tricoter tout le temps,
elle a encore un bon stock de pelotes de laine).
Image © Mélaka et Reno

mercredi 8 mai 2019

Messe, oies, sang, tweets


Qu'a produit le mois de mai 2018, embarrassante célébration jubilaire du mois de mai d'une autre année en 8? 
Une atmosphère de grand' messe (de vingt heures), le caquet médiatiquement correct d'oies de cirque bien dressées, un peu de sang, indispensable pour assaisonner les unes, et des tweets, beaucoup de tweets.
Qu'attendre de mai 2019? La même chose, avec un peu moins de solennité forcée et un peu plus de sang.

Ne nous laissons pas gagner par l'accablement. Tournons-nous vers Antoine Volodine - pardon, je veux dire Lutz Bassmann, le lapsus est compréhensible.  Dans son roman (plus exactement, c'est un recueil de narrats) Les aigles puent, l'écrivain post-exotique a fort judicieusement intercalé entre les chapitres descriptifs des sections intitulées "Pour faire rire". Pour nous dérider, ouvrons le livre à la section 25:

25. Pour faire rire tout le monde
Les jours de cérémonie officielle, les humains choisissaient au hasard parmi nous quelqu'un qui tiendrait le rôle de garde rouge rescapé des poubelles de l'Histoire. Il fallait s'inscrire pour participer au tirage au sort mais, dans les faits, les humains ne se souciaient pas de respecter les résultats de leur propre loterie et à la veille de la cérémonie, plutôt que de manipuler les bulletins crasseux sur lesquels une poignée d'entre nous avaient épelé leurs noms illisibles, ils arrivaient aux abords d'un de nos repaires et ils happaient le premier venu afin de l'habiller en garde rouge et de le faire défiler le lendemain sous les quolibets.
J'eus cet honneur.
Un soir, alors que, bardé de gamelles vides et tintinnabulantes, j'étais en train de me glisser dans un dépotoir que les humains avaient ceint de barbelés, un camion s'arrêta à ma hauteur et il en descendit une demi-douzaine d'hommes en combinaison antiallergénique qui m'expliquèrent sans ménagement que je pourrai, le jour suivant, marcher en pleine rue en vociférant ma haine de l'inégalité sans qu'on me tire dessus à balles réelles. Ces hommes n'ôtaient pas leur casque pour me parler, de sorte que,  même si je connaissais un peu le dialecte dans lequel ils formaient des phrases effrayantes, j'eus du mal à capter les subtilités de leur message. Passivement, mais aussi parce qu'ils m'avaient déjà brutalisé, je les suivis.
Le camion démarra et on m'emmena dans un de leurs centres.
Je passai la nuit là-dedans.
La cage ne manquait pas d'endroits où s'allonger, du trou à pisse ne refluaient pas des pestilences exceptionnelles, et, au matin, on m'apporta une soupe faite avec de l'eau propre. Bien que clairette, je mentirais en disant qu'elle était mauvaise. De cette partie de l'aventure, je n'ai donc pas à  me plaindre.
Le matin, la manifestation eut lieu. On me confisqua mes gamelles et on me pria de revêtir une tenue de drap  militaire qui avait été cousue pour une personne plus imposante que moi, en tout cas pour un cadavre qui avait des membres mieux proportionnés et plus longs que les miens. Alors que je protestais, faisant valoir mes droits de citoyen et exprimant mes craintes d'être grotesque, on me passa un bandeau rouge autour du bras et on me tira vers une camionnette de la police qui fonça sur le lieu de regroupement du cortège.
Je vis peu, ensuite, la manifestation dont je n'étais pas, à vrai dire, le sujet principal. Je marchais avec difficulté au milieu de la rue, m'efforçant avant tout de ne pas trébucher dans mon pantalon trop large. Personne ne m'accompagnait, personne ne me disait quoi faire, et il y avait toujours une très grande distance entre moi et les autres. J'entendais les haut-parleurs crier devant et derrière moi, et les manifestants reprendre des slogans, ces slogans des maîtres qui ne nous intéressent pas et qu'en général nous comprenons peu ou pas du tout.
À un moment, je me suis mis à brailler quelques appels à l'insurrection contre les puissants du monde, quelques débris de textes expliquant pourquoi il fallait assassiner au plus vite et sans faire de chichis les responsables du malheur, à quelque  niveau du malheur qu'ils se placent. Ma voix se perdait dans le brouhaha.
Je braillais comme un ivrogne, en levant le poing et parfois en agitant la casquette dont ils m'avaient coiffé, sur laquelle ils avaient épinglé une étoile vermillon dont j'étais très fier.
En accord avec le programme des réjouissances, des quolibets furent sans doute proférés à mon adresse, et peut-être scandés par les milliers de voix du public, mais je ne me rappelle rien de cela. J'avançais sans grâce mais sans tomber, j'agitais ma casquette, je hurlais le détail des mesures qui entreraient en vigueur immédiatement après notre prise du pouvoir, je ne me préoccupais pas de savoir si on me rendrait mes gamelles et mes hardes avant de me renvoyer vers le dépotoir ou de me liquider.
Et j'étais très fier.

Lutz Bassmann, Les aigles puent

lundi 29 avril 2019

Il ne se connaissait pas cette voix-là (Alexis Jenni)


Numéro fantôme

J'ai fait un rêve horrible où mon père m'appelait sur mon portable; cela n'aurait rien que de banal si mon père n'était mort depuis quinze ans; et cela, dans le rêve, je le savais. Il est mort avant que les portables ne se généralisent, il n'en eut jamais, il utilisa toujours un téléphone à fil, de ceux qui relient par un câble celui qui parle à celui qui l'écoute, de ceux qui permettraient en progressant le long du fil, du fil métallique de cuivre qui va sous la terre, d'aller embrasser celui à qui l'on parle sans avoir lâché la ligne.
Mais dans mon rêve, il me téléphonait sur mon portable, je voyais son nom apparaître sur l'écran au moment de l'appel, et ceci était une preuve de la réalité de ce que je rêvais. S'il avait utilisé la machine à fil, l'antique appareil qu'il avait connu et que maintenant on oublie, mon rêve aurait été un souvenir; qu'il utilise dans mon rêve un objet qu'il ne pouvait connaître démontrait la réalité de mon rêve. Les personnages des rêves peuvent-ils faire ce qu'ils n'auraient pas fait dans la réalité?
Sûrement pas me disais-je en  mon rêve, sinon les rêves ne signifieraient rien. Je me tenais avec clarté ce raisonnement. Et mon père, des années après sa mort, m'appelait sur mon portable.
Je ne sais plus comment je sus que c'était lui, puisqu'il ne me dit rien; son nom s'afficha sur l'écran, mais je ne me souviens plus s'il s'agissait de son nom, de sa fonction familiale, ou bien du mot fantôme.
Je pensais à tout cela en même temps, en tenant à la main mon portable qui sonnait, et sur l'écran s'affichait son nom, et je savais que c'était lui. J'ouvris la communication et je n'entendis rien, des crissements, des chuintements, tous les bruits étranges d'un téléphone laissé à l'abandon, qui transmet le bruit de l'air du temps, le bruit d'un vide quantique agité de bulles; j'écoutais, il m'avait appelé, je n'entendais rien.
Alors dans le vide poussé qui s'étend autour des téléphones portables, où seulement passent les ondes qui ne touchent rien, qui traversent les corps sans qu'ils le sachent, je parlai. Je m'entendis dire, d'une toute petite vois: "Tu es là, papa?" Et dans le téléphone ouvert je n'entendais que le grésillement du vide.
Je me réveillai et ce rêve me troubla pendant un jour entier, d'un trouble qui hésitait entre effroi et chagrin, j'y pensai tout le jour, minute après minute. Ce qui me troublait, ce n'était pas que l'appel provienne de la région des morts: les morts en font bien d'autres.
Ce qui me troubla un jour tout entier c'était le timbre de ma voix, ma voix presque effacée, infiniment fragile, au moment où je disais: "Tu es là, papa?"
Je ne me connaissais pas cette voix-là. Fait-on en rêve ce que l'on ne fait pas dans la réalité?



Gallimard, 2013
ISBN 978 207 01 4205 7

mardi 16 avril 2019

Kublai Khan reste silencieux, il réfléchit.


Marco Polo décrit un pont, pierre par pierre.
    "Mais quelle est la pierre qui soutient le pont ?" demande Kublai Khan.
    "Le pont n'est pas soutenu par telle ou telle pierre," répond Marco, "mais par la ligne de l'arc qu'elles forment."
    Kublai Khan reste silencieux, il réfléchit. Puis il ajoute : "Pourquoi me parles-tu des pierres ? C'est l'arc seul qui m'importe."


Arc


    Polo répond : "Sans pierres, il n'y a pas d'arc."



Italo Calvino
Les villes invisibles 
(Le città invisibili, Einaudi, 1972), 
traduit par Jean Thibaudeau, 
éditions du Seuil,  1974
Points, 1996
Folio, 2013

Photo: Philippe Wojazer / AFP 

jeudi 4 avril 2019

Glanons, n'appuyons pas



Agnès de '28 à '19.

 Illustration R. B.