mardi 2 octobre 2012

Better Things



Vous n'avez pas oublié, bien sûr, que l'année dernière, à la fin de ce billet, je vous avais signalé qu'un documentaire consacré à Jeffrey Catherine Jones, et réalisé par Maria Paz Cabardo, était en cours de production.
Le film avait déjà un titre: Better Things.



Hé bien ça y est, tout est dans la boîte… comme on disait autrefois (it's a wrap, préfère dire Arnie Fenner sur muddycolors): entretiens avec Jones, documents datant de différents moments de sa carrière, et interventions de Neil Gaiman, Moebius, Berni Wrightson, Roger Dean, Paul Pope, Dave MacKean, Mike Mignola et j'en oublie. La postproduction et le montage sont terminés, reste à trouver un moyen de le distribuer… ceux qui au printemps prochain auront l'occasion d'assister  au Spectrum Fantastic Art Live à Kansas City (la convention organisée par les éditeurs de Spectrum, au Kansas City Bartle Hall, du 17 au 19 mai 2013) pourront le voir en avant-première (Kansas City ne se trouve pas dans le Kansas, mais dans le Missouri, j'en suis navré pour les petites filles du Kansas, qui devront se bien chausser avant de prendre la route).



Vous trouverez sur le blog de Li-An tout un tas d'informations bibliographiques; et vous savez que vous pouvez toujours acheter des posters de J. C. Jones, , chez Glimmer Graphics.


Illustrations:
affiche par John Pinsky 
pour  le film Better Things de Maria Cabardo; 
dessin de Jeff Jones
tiré de l'histoire Death, (Spasm, 1973), 
reprise dans l'album Les Bandes Dessinées Fantastiques de Jeff Jones, 
(éditions du Triton, 1979)

mercredi 19 septembre 2012

Un grand écrivain brésilien: Salman Rushdie


He needed a name, the police told him in Wales. His own name was useless; it was a name that could not be spoken, like Voldemort in the not yet written Harry Potter books. He could not rent a house with it, or register to vote, because to vote you needed to provide a home address and that, of course, was impossible. To protect his democratic right to free expression, he had to surrender his democratic right to choose his government.

Au pays de Galles, les policiers lui dirent: il vous faut un nom. Le nom qui était le sien ne pouvait servir à rien; c'était un nom qui ne pouvait être prononcé, comme Voldemort dans les Harry Potter qui alors restaient encore à écrire. Il ne pouvait pas louer une maison sous ce nom, ou se faire enregistrer dans un bureau de vote, parce que pour voter on doit fournir l'adresse de son domicile et, bien sûr, c'était impossible. Pour préserver le droit, garanti par la démocratie, qu'était sa liberté d'expression, il devait renoncer au droit garanti par la démocratie d'intervenir dans le choix de son gouvernement.

Le nouvel ouvrage de Salman Rushdie, Joseph Anton, vient de paraître en langue anglaise (les lecteurs français devront attendre un peu plus longtemps: j'emprunte la citation ci-dessus aux bonnes feuilles publiées par le New Yorker).

Dans un article consacré à Brazil, de Terry Gilliam,  rédigé en 1985 - quatre ans, donc, avant les événements relatés dans Joseph Anton - et repris dans le recueil d'essais Patries imaginaires, paru en 1991, Salman Rushdie écrivait:

Et si je dois conclure avec la simple (mais peut-être pas si simple) observation que la localisation de Brazil est le cinéma lui-même, parce qu'au cinéma le rêve est la norme, alors je dois aussi ajouter que ce Brazil cinématographique est un pays de l'imaginaire dont tous ceux d'entre nous qui ont, pour quelque raison que ce soit, perdu un pays et échoué ailleurs sont les vrais citoyens. 
Comme Terry Gilliam je suis un Brésilien.


Joseph Antonde Salman Rushdie, citation traduite par votre serviteur, Plon, 2012 (à paraître).
Patries imaginaires, de Salman Rushdie, traduit par Anne Chatelin, Bourgois, 1993.
Brazil, de Terry Gilliam, intemporel, universel.
Harry Pott... oh, come on, come on.

mercredi 5 septembre 2012

Natural born storyteller



Violaine Briat a suivi, à l'école des Gobelins, un cursus qui, de toute évidence, lui a été profitable, mais ça n'explique pas tout, il doit y avoir autre chose. Tout le monde ne raconte pas aussi bien. La nature est profondément injuste. Tout le monde n'a pas reçu les mêmes dons, tout le monde ne bénéficie pas des mêmes avantages génétiques.

Clic!


La moindre boîte de Pétri est le théâtre de compétitions féroces. Les gros poissons mangent les petits, l'homme est un loup pour l'homme. Des brutes gigantesques et perpétuellement affamées rugissent, ruginiflent ou barigoulent à l'extrémité de la chaîne alimentaire, ce qui n'empêche pas ladite chaîne de continuer à servir de la bouffe dégueulasse dans toutes ses succursales. Vous vous promenez dans une campagne paisible, quand soudain les oiseaux se taisent, les grands arbres s'effondrent, raturés par une queue écailleuse, froissés comme du papier par des pattes griffues. Et un de ces prédateurs rugissants du bout de la chaîne penche vers vous son mufle de trois mètres.

Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand!


Heureusement votre ami Cricri (il ne sait pas prononcer son nom, quand il essaie ça fait un bruit un peu comme ça: Cricri, à peu près le même que quand il essaie de rire) est là, et il vous sauve. Cricri est petit, mais il est plus fort que les grandes bêtes, et plus courageux. La chaîne alimentaire est bien emberlificotée. Une fois qu'il vous a sauvée, vous courez tous les deux, vous courez.
Et puis vous riez.
Et puis vous vous prenez la main.
Et puis après le soleil se couche.
Quand vous avez quitté la région des choses qui font peur, et que vous êtes de retour dans un pays riant où les bêtes méchantes ne vont pas parce qu'elles ont peur des endroits qui ne font pas peur, vous avez la tête encore pleine d'images qui se bousculent: il faut qu'elles sortent.

Clic!


Vous voulez raconter votre histoire, mais vous n'y arrivez pas. Vous grattez du papier, vous essayez de dessiner, vous essayez d'écrire, vous raturez, vous froissez, mais ça ne ressemble à rien. Vous n'êtes pas douée pour ça, on vous a oubliée dans la distribution. Vous le saviez déjà que la vie était injuste mais là ce n'est pas pareil, c'est une injustice trop injuste.
Heureusement, votre amie, la jeune fille Violaine, qui vit dans la plus riante clairière de toute la contrée riante, sait comment s'y prendre, elle. Vous aimez bien lui rendre visite. Vous n'avez pas oublié comment elle arrivait à vous faire rire rien qu'en dessinant des moustaches à un œuf dur.

Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand!


Elle, elle saura quoi faire. Alors vous sautez sur ses genoux, vous  fourrez votre nez dans son creux, ici, et puis dans son autre creux, là, pour mobiliser son attention, et vous commencez à lui raconter. Au début elle regarde dans le vague tout en vous grattant le menton pendant que vous parlez, au point que vous vous demandez pendant un instant si elle vous écoute; puis elle prend son stylo, son bloc et commence à dessiner. Et là vous savez que c'est gagné.

Clic!


Les brins d'herbe de la prairie, les fleurs, les griffes, les dents, elle sait dessiner tout ça, elle n'oublie rien.
Et qu'est-ce qu'elle raconte bien.
Il n'y a rien de meilleur, par une belle soirée d'été, que d'avoir ses aventures dessinées par Violaine Briat, tout en se faisant gratter derrière les oreilles.

Clic!


Vous pouvez retrouver Violaine Briat sur son blog, "dessine pour oublier", ici; vous y retrouverez aussi le très joli story-board, "BLIND", dont sont extraites les images ci-dessus et qui a inspiré ce billet (les esquisses préparatoires sont reproduites ici pour la première fois grâce à la gentillesse de la dessinatrice!); vous pouvez lui dire "j'aime ça!" sur son facebook, là;  suivre les étonnantes aventures qu'elle s'est fait une spécialité de chroniquer ici, sur All The BIg Adventures; et, mieux encore, acheter ici, aux Éditions Rutabaga, son premier mini-album: Mini-Aventure!


Les illustrations de ce billet sont © Violaine Briat.



vendredi 31 août 2012

Il se fait tard (Antonio Tabucchi, 10)



Rêve d'Antonio Tabucchi, 
écrivain et nostalgique de rêves ignorés


Par une nuit du premier hiver d'un siècle qui ne se décidait pas encore vraiment à commencer, Antonio Tabucchi, écrivain et nostalgique de rêves ignorés, fit un rêve.
Le plateau du courrier était ce matin-là - ou peut-être ce soir-là: il ne s'était pas soucié de regarder l'heure qu'il était, et la lumière qui entrait par la fenêtre était celle qui suit le crépuscule de l'aube ou qui précède celui du soir - chargé d'un nombre inhabituel de lettres: il se dit que certaines amitiés qu'il avait crues mortes peut-être, après tout, ne l'étaient pas. Les enveloppes portaient des timbres bariolés, et il reconnut en les retournant avant de les ouvrir les noms de correspondants qu'il savait partis en voyage dans des pays lointains. 
Il y avait une lettre d'Alberto Caeiro, une de Fernando Pessoa, une de Sadegh Hedayat, une de Ricardo Reis, plusieurs d'Alvaro de Campos; certaines, toute petites et écrites sur papier pelure pour échapper à la surtaxe sur l'excédent de poids, avaient dû voyager longtemps, car elles portaient des timbres anachroniques d'anciennes colonies d'Afrique ou d'Océanie. Un petit mot froissé signé d'une initiale disait seulement Je suis passé te voir mais tu n'étais pas là
Il tournait et retournait les enveloppes, et le plaisir qu'il éprouvait à découvrir certains noms, de gens dont il n'espérait presque plus avoir de nouvelles, était gâché par une insatisfaction difficile à définir. Il avait l'impression vague qu'il aurait dû y avoir sur le plateau une lettre qu'il espérait et redoutait tout à la fois de recevoir. 
Et soudain il eut en mains une lettre, il savait que c'était celle-là. Pourquoi il le savait, il n'aurait pas pu le dire. 
Une enveloppe au format commercial, une suscription tapée à la machine: et pourtant il y avait quelque chose  qui indiquait sans possibilité de malentendu un expéditeur de sexe féminin, peut-être une trace de parfum, une trace à la limite du perceptible? Un parfum, dans ce cas, excessivement rare, comme personne d'ordinaire n'en porte, avec des notes de benjoin, de myrte, de cyprès, d'asphodèle. 
Antonio Tabucchi allait ouvrir l'enveloppe quand une sonnerie stridente le réveilla.


 La boucle est bouclée, et voilà Tabucchi accommodé et servi à sa propre sauce (vigilant lecteur, tu auras reconnu les emprunts à Rêves de rêves, évidemment, et à Il se fait tard, de plus en plus tard). En écho à la prière que lui-même adressait aux ombres de ses devanciers dans la préface de Rêves de rêves: que son âme soit indulgente envers un pauvre représentant de sa postérité.



Quand je rêve, je sens que je ne meurs pas.

jeudi 30 août 2012

Matières de rêves (Antonio Tabucchi, 9)



Mais qu'y a-t-il donc, te demandes-tu peut-être encore, lecteur, dans ce fameux recueil de rêves qui a tant séduit l'ami Tororo? En annexe au billet précédent, voici la liste des rêves qui y ont été consignés par Antonio Tabucchi:

Rêve de Dédale, architecte et aviateur 
Rêve de Publius Ovidius Naso, poète et courtisan
Rêve d'Apulée, écrivain et mage
Rêve de Cecco Angiolieri, poète et blasphémateur
Rêve de François Villon, poète et malfaiteur
Rêve de François Rabelais,  écrivain et  moine défroqué
Rêve de Michelangelo Merisi dit le Caravage, peintre et homme irascible
Rêve de Francisco Goya y Lucientes,  peintre et visionnaire
Rêve de Samuel Taylor Coleridge, poète et  opiomane
Rêve de Giacomo Leopardi,  poète et lunatique
Rêve de Carlo Collodi, écrivain et censeur de théâtre
Rêve de Robert Louis Stevenson, écrivain et voyageur
Rêve d'Arthur Rimbaud, poète et  et vagabond
Rêve d'Anton Tchekhov,  écrivain et médecin
Rêve de Claude Debussy, musicien et esthète
Rêve d'Henri de Toulouse-Lautrec,  peintre et homme malheureux
Rêve de Fernando Pessoa, poète et simulateur
Rêve de Vladimir Maïakovski, poète et révolutionnaire
Rêve de Federico Garcia Lorca, poète et antifasciste
Rêve du Docteur Sigmund Freud, interprète des rêves d'autrui

Lecteur attentif et fidèle, tu as remarqué depuis longtemps déjà qu'il est souvent question de rêves entre deux tranches de tororoshiru (c'est un des dadas de Tororo), et tu n'es donc pas surpris que ce soit sous l'angle de son rapport au rêve que la bibliographie d'Antonio Tabucchi y ait été abordée, la présentation du reste de l'œuvre étant laissée à de plus savants… Pour autant, tu n'oublieras pas, n'est-ce pas, de te faire par toi-même une opinion sur Piazza d'Italia, sur La Tête perdue de Damasceno Monteiro, Il se fait tard, de plus en plus tard, Pereira prétend et, bien sûr, Une malle pleine de gens.


mardi 28 août 2012

Rêves de rêves (Antonio Tabucchi, 8)



Ainsi pensait l'Arioste, qui se livra au lent 
Plaisir, dans le vide des chemins 
Entre marbres clairs et cyprès noirs, 
De rêver à nouveau des rêves déjà faits.
Jorge-Luis Borges
L'Arioste et les arabes
dans  L'auteur et autres textes*

Antonio Tabucchi connaissait un secret.
Il est probable qu'il lui avait été confié en rêve; peut-être l'avait-il reçu de cet autre lui-même qu'il s'était rêvé, Fernando Pessoa; est-il nécessaire de rappeler la place qu'occupe le rêve dans l'univers de Pessoa? En tous cas, ce n'était pas le genre de secret qu'on peut découvrir simplement en baillant aux corneilles.

Il se rappela que les songes des hommes 
appartiennent à Dieu 
et que Maimonide a écrit que les paroles 
d'un rêve sont divines quand 
elles sont distinctes et claires et 
qu'on ne peut voir celui qui les a prononcées. 
Jorge-Luis Borges
Le miracle secret
dans  Fictions**

Quand on raconte un rêve, on prend le risque déraisonnable d'ennuyer son auditoire (je me répète, je vais finir par vous ennuyer).  C'est  justement ce risque déraisonnable que s'est autorisé***  Tabucchi, écrivain et raconteur de rêves . C'était parce qu'il voulait à son tour transmettre le secret - non sans réticences, car le secret lui faisait un peu peur. 
Il a donc choisi de raconter des rêves que personne, il pouvait assez raisonnablement l'espérer, ne trouverait ennuyeux, parce qu'il se donnerait licence de les peupler des visions les plus flamboyantes que les rêveurs du passé, bien que silencieux sur leurs rêves, aient divulguées dans leurs œuvres.

Ces courts textes, rêves imaginés, appartiennent donc à la fois au genre du "livre de rêves" et à celui du "livre de vies imaginaires"; et pas seulement, car ce sont aussi ce que Cioran aurait appelé des exercices d'admiration. Tous délectables comme des friandises (et,  comme des friandises, ils agacent un peu les dents), on ne peut pas dire qu'ils atteignent tous à la même perfection: on devine que l'inspiration de l'explorateur a dû être directement proportionnelle à la proximité qu'il ressentait avec les artistes dont il cartographiait le paysage mental. 
Ainsi, c'est avec une jubilation sans mélange (qui ne s'interdit pas toutefois une pointe de taquinerie) qu'il raconte le rêve de son cher Leopardi, ou celui de Stevenson ou de Pessoa. Tous les textes du recueil ne témoignent pas forcément de la même empathie. Même à nos artistes préférés, nous avons parfois envie de crier: non, pas ça!

Alors il descendit dans sa mémoire, 
qui lui parut interminable,  et  il parvint 
à extraire de ce vertige le souvenir perdu, 
qui brillait comme une monnaie sous la pluie, 
sans doute parce qu'il ne l'avait jamais regardé, 
sauf peut-être en un rêve. 
Jorge-Luis Borges
L'Auteur
dans L'auteur et autres textes****

Pour le faire entendre à demi-mot, le fameux secret, il n'a pas choisi au hasard les aventures nocturnes de ses héros. Aussi bien dans l'œuvre que dans la biographie des rêveurs à qui il a fait ces visites nocturnes, il a puisé les péripéties, les figures qui sont resté le plus durablement associées à leur souvenir. 
Ce pourrait être un exercice insupportablement scolaire; aussi, au lieu de chercher à déguiser ce parti-pris, Tabucchi a choisi de le pousser jusqu'à ses limites, d'en accentuer l'aspect artificiel, et d'en faire un jeu, s'imposant des contraintes: comme Herbert Quain, il peut revendiquer pour cette œuvre les traits essentiels de tout jeu:  la symétrie, les lois arbitraires, l'ennui. 
Chaque récit commence par une indication de lieu et de temps, le nom du rêveur suivi des deux qualités qui le définiront devant l'éternité (architecte et aviateur; poète et courtisan),  et la formule, magique comme un Il était une fois: "… fit un rêve". Ensuite, systématiquement, Tabucchi revisite en quelques pages, pas plus de trois ou quatre, l'œuvre de ces artistes admirés, afin de pourvoir les rêves qu'il leur invente en images, colorées et voyantes comme les enseignes des baraques de fête foraine, dont les unes semblent exalter leurs accomplissements, d'autres au contraire moquer  cruellement leurs ambitions, leurs contradictions ou leurs reniements; ou bien, repères sur le bord du chemin, certaines présagent la fin redoutée, d'autres promettent journées triomphales, rédemption ou absolution.
Certaines des figures rencontrées dans ces rêves rêvés sont d'une grandeur terrible, d'autres, plus conventionnellement, ne sont que terrifiantes; aucune, même les plus réconfortantes, n'est dépourvue d'ambiguïté - d'équivoque, aurait sans doute préféré dire Tabucchi. L'incertitude qui vient des rêves domine toutes ces pages.


Francisco Goya y Lucientes sortit alors le pinceau de peintre qu'il portait à la ceinture et il s'avança en le brandissant de façon menaçante. 
Les soldats, comme par enchantement, disparurent, épouvantés par cette apparition. 
Et à leur place apparut un horrible géant qui était en train de dévorer une jambe humaine. Il avait les cheveux sales et le visage livide, deux filets de sang lui coulaient aux commissures des lèvres, ses yeux étaient voilés, et pourtant il riait. 
Qui es-tu? lui demanda Francisco Goya y Lucientes. 
Le géant se nettoya la bouche et dit: je suis le monstre qui domine l'humanité, l'Histoire est ma mère.
Francisco Goya y Lucientes fit un pas en avant et brandit son pinceau. 

Le géant disparut et à sa place apparut une vieillarde. C'était une mégère édentée, à la peau de parchemin et aux yeux jaunes. 
Qui es-tu? lui demanda Francisco Goya y Lucientes.
Je suis la désillusion, dit la vieillarde, et je domine le monde, parce que chaque rêve humain est un rêve de courte durée.
Francisco Goya y Lucientes fit un pas en avant et brandit son pinceau. 


Tous les rêveurs rêvés par Tabucchi, entre autres occupations diurnes, écrivent, peignent, composent, racontent d'une façon ou d'une autre. Susan Sontag***** en a fait la remarque: “Pour écrire, vous devez vous autoriser à être la personne que vous ne voulez pas être (de toutes les personnes que vous êtes)”.  Aussi, tous les  rêveurs rêvés par Tabucchi le savent, le soupçonnent, le redoutent parfois, ils sont au moins doubles. Poète et lunatique. Poète et simulateur. Peintre et homme malheureux.
Leur identité publique, c'est poète, peintre, parfois savant ou censeur de théâtre: c'est de ces noms qu'on les salue dans la rue.
Mais quand ils écrivent, chantent ou peignent, c'est le lunatique, le blasphémateur ou l'homme malheureux qui prennent leur place; qu'on les appelle alors docteur ou maestro leur fait une belle jambe.
Et encore, si c'était si simple. S'ils sont poètes et mages, c'est en poètes qu'ils font de la magie. C'est en histrions qu'ils font la révolution, s'ils sont poètes et révolutionnaires. Et s'ils sont malheureux ou vagabonds, ils ne peuvent s'empêcher de mettre une intempestive poésie dans leur malheur ou leur vagabondage.


Qui es-tu?


[…] Francisco Goya y Lucientes fit un pas en avant et brandit son pinceau. Le chien disparut et à sa place apparut un homme. C'était un vieillard obèse, au visage flasque et malheureux.
Qui es-tu? lui demanda Francisco Goya y Lucientes. 
L'homme eut un sourire fatigué et dit: je suis Francisco Goya y Lucientes, tu ne pourras rien contre moi.


Le sommeil est une somme. En rêve les voilà soudain, ces cœurs doubles, à la fois tout ce qu'ils ont été et ce qu'ils seront. La nuit aimée de Tabucchi ressoude ces morceaux, reforge ces épées brisées. Elle assure à ces êtres divisés que le moment viendra où c'est justement pour leurs chimères qu'on se souviendra d'eux et qu'on les aimera. 
Une promesse bien difficile à croire. Aussi, les rêves, qui, eux, n'ont pas oublié le langage des berceuses et des comptines, le premier qu'ils ont appris, viennent en aide à la nuit: ils ne manquent pas d'ajouter à ses promesses qu'il y aura aussi du thé et des gâteaux, des melons et du vin doux, des rondes et des baisers donnés les yeux fermés. Et  le jour, quand il reviendra, n'y pourra rien, c'est en vain qu'il ramènera la défiance et le regret, qu'il videra les aspirations de leur sens et fera douter des souvenirs, car pendant la nuit tout aura déjà été joué, le triomphe et le supplice, la promesse tenue et la trahison consommée. 
Le secret que connaissait Antonio Tabucchi, et dont il hésitait à nous faire part, c'est que chaque nuit est notre première et notre dernière nuit.



A cet instant Francisco Goya y Lucientes se réveilla et se retrouva seul dans son lit.

Antonio Tabucchi
Rêve de Francisco Goya y Lucientes, peintre et visionnaire, 
dans Rêves de rêves******



Quand je rêve, je sens que je ne meurs pas.



Notes
*Dans Rêves de rêves. Non pas qu'il fût le premier: d'autres, Jack Kerouac, William Burroughs, par exemple,  ont écrit des Livres de Rêves: mais ce sont leurs propres rêves qu'ils y ont recueilli (et dans un dessein plus obscur, inavoué, peut-être inavouable. Qui raconte ses propres rêves en les présentant comme des rêves laisse à ses secrets leur enveloppe de secrets).
**L'auteur,  de Jorge Luis Borges, traduit par Roger Caillois. 
***Fictions, de Jorge Luis Borges, traduit par Nestor ibarra.
****L'auteur,  de Jorge Luis Borges, traduit par Roger Caillois. 
*****Renaître, de Susan Sontag,  traduit par Anne Wicke
******Rêves de rêves, d'Antonio Tabucchi, traduit par Bernard Comment.
*******Le privilège des chemins, de Fernando Pessoa,  traduit par Teresa Rita Lopes. 

Illustration: Francisco Goya y Lucientes, peint par Francisco Goya y Lucientes

lundi 27 août 2012

Et comme c’était étrange (Antonio Tabucchi, 7)



 Dans les dernières lignes de l'épisode précédent de notre feuilleton, Rêve de Giacomo Leopardi,  le suspense était à son comble: notre lunatique héros commençait à déguster les choses exquises qu’il avait achetées… quelles autres exquises surprises lui réserve la suite?


La route avait pris de la pente, à présent elle grimpait sur la colline. 
Et comme c’était étrange, ce terrain-là aussi brillait, il était translucide et envoyait une lueur d’argent. Les brebis s’arrêtèrent devant une petite maison qui étincelait dans la nuit. 
Leopardi, comprenant qu’il était arrivé, descendit à terre, il prit la boîte de chocolats et entra dans la maison. 
A l’intérieur une jeune fille était assise sur une chaise et brodait au tambour.
   -  Avance, je t’attendais, dit la jeune fille. 

Elle se tourna, lui sourit, et Leopardi la reconnut. 
C’était Silvia. 
Sauf qu’à présent elle était tout en argent, elle avait les mêmes apparences qu’autrefois, mais elle était en argent.
   -  Silvia, chère Silvia, dit Leopardi en lui prenant les mains, comme il est doux de te revoir, mais pourquoi es-tu en argent?
   -  Parce que je suis une sélénite, répondit Silvia, quand on meurt on arrive sur la lune et on devient ainsi.
   -  Mais pourquoi suis-je ici moi aussi, demanda Leopardi, je suis peut-être mort?
   -  Celui qui est là n’est pas toi, dit Silvia, c’est seulement ton image, toi tu es encore sur la terre.
   -  Et depuis ici on peut voir la terre? demanda Leopardi.

    Silvia le conduisit à une fenêtre où se trouvait une lunette. Leopardi approcha l’œil de la lentille et vit aussitôt un palais. Il le reconnut : c’était son palais. 

Une fenêtre était encore éclairée, Leopardi regarda à l’intérieur et vit son père, en chemise de nuit, le pot de chambre à la main,qui s’en allait au lit. 
Il eut un coup de cœur et déplaça la lunette. Il vit une tour penchée sur un grand pré et, tout près, une rue tortueuse avec un immeuble où il y avait une faible lumière. Il s’efforça de regarder à l’intérieur de la fenêtre et vit une chambre modeste, avec une commode et une table sur laquelle était posé un cahier à côté duquel se consumait un bout de chandelle. 
Dans le lit il se vit lui-même, qui dormait entre deux matelas.
   -  Je suis mort? demanda-t-il à Silvia.
   -  Non, dit Silvia, tu es seulement en train de dormir, et tu rêves à la lune. 


Rêves de rêves, Christian Bourgois. 
Traduction de Bernard Comment.

dimanche 26 août 2012

Trahisons sans vergogne (Antonio Tabucchi, 6)


Antonio Tabucchi, dans la note qui introduit Petites équivoques sans importance  donne de brefs aperçus sur la genèse des nouvelles du recueil, dont celui-ci:
"C'est à Paris, un soir de 1975, que j'ai volé l'histoire intitulée Rébus, et elle est restée assez longtemps en moi pour être restituée en une version qui trahit sans vergogne la version originale".

Tabucchi, cambrioleur? Oui, mais c'est un gentleman: quand il vole une pierre brute, il la rend taillée et sertie.

[…] tu répètes la phrase un certain nombre de fois à l'intérieur de toi-même, tu la savoures, c'est une bonne ouverture, comme de bonnes cartes dans une partie de poker, qui sait ce que tu construiras ce soir, le soir c'est beau d'écrire un bout de texte absurde mais logique que les voix des autres t'ont offert, quelque chose qui racontera une histoire, complètement différente des histoires qu'ont raconté ceux à qui tu as volé cette histoire, et qui pourtant n'appartient qu'à toi, parce qu'eux d'une histoire comme ça ils ne sauraient qu'en faire, ils ne la reconnaîtraient même pas, chacun a fourni un petit bout, une petite pierre que toi tu as recueillie, choisie, mise à la place qui lui revenait - celle-là et pas une autre - pour former la mosaïque que tu regarderas ce soir avec des yeux avides, étonné de voir comment les choses se passent, comment un mot s'encastre dans un autre, un détail dans un autre, jusqu'à créer une intrigue qui n'existait pas et qui maintenant existe: ton histoire.
Antonio Tabucchi
Voix portées par quelque chose, impossible de dire quoi, 
dans l'Ange noir

Introduire un récit de rêve dans une fiction ne va pas sans risques (le risque, mortel pour la fiction, d'être dénoncée comme artifice par l'emploi d'un artifice plus visible - ou plutôt, ne se situant pas au même niveau de visibilité - que les autres) mais Antonio Tabucchi était  un raconteur de rêves téméraire. Passionné.
Atteignant à son aboutissement dans Rêves de rêves, le procédé - déjà présent, on l'a vu, chez Pessoa - lui était depuis longtemps devenu familier: la logique des rêves, qui présente l'avantage de ne pas appeler de contradiction, on la retrouve à l'œuvre dans tous les courts récits qui composent l'Ange noir
Et le vol d'histoire, ce n'était pas seulement une méthode de travail - c'est comme ça que tout le monde s'y prend pour raconter des histoires, essayez de raconter n'importe quelle journée de Dublin, il s'y retrouvera de petits bouts de l'Odyssée sans même que vous y ayez pris garde - c'était un des ressorts des fictions de Tabucchi: ses personnages se dénoncent, exprès ou pas, comme voleurs ou contrefacteurs, ça devient une partie de leur histoire à eux. 

Cette nuit j'ai rêvé de Myriam. Elle portait une longue veste blanche qui de loin ressemblait à une chemise de nuit; elle avançait le long de la plage, les vagues étaient immenses à faire peur et se brisaient en  silence, ce devait être la plage de Biarritz mais elle était complètement déserte, j'étais assis sur une chaise longue, la première d'une interminable rangée de chaises toutes inoccupées, peut-être s'agissait-il toutefois d'une autre plage, car je ne me souviens pas de chaises comme celles-là à Biarritz, c'était seulement l'idée d'une plage, et je lui a fait signe du bras pour l'inviter à venir s'asseoir, mais elle a continué de marcher comme si elle ne m'avait pas vu, regardant droit devant elle, et quand elle est passée près de moi une rafale de vent glacé a touché mon corps, telle une auréole qu'elle aurait traîné dans son sillage: alors, avec la stupeur sans surprise propre aux rêves, j'ai compris qu'elle était morte. 
Antonio Tabucchi
Rébus, 
dans Petites équivoques sans importance

Ce sont là les premières phrases de la nouvelle. Vers la fin de son récit, le narrateur évoque une longue attente: il se souvient avoir, le fameux jour du rendez-vous, attendu longuement Myriam sur une chaise longue, la première d'une interminable rangée de chaises  sur la plage de Biarritz, mais cette fois ce n'est pas comme dans les premières lignes un rêve récent que le narrateur raconte mais un souvenir ancien, contredisant cet énoncé précédent (celui du début, quand il raconte le rêve): "qu'il ne se souvient pas de chaises comme celles-là à Biarritz". Le rêve récent  a-t-il fini par donner sa forme au souvenir ancien? L'un des deux récits est-il trompeur, ou ont-ils seulement encore besoin d'être ajustés? Quelle dette ont-ils l'un envers l'autre?

Ah! vous m'avez fait trop boire, Monsieur, encore que pour ce qui est de boire, vous êtes de bonne compagnie. Vous savez, parfois, quand on a trop bu, la réalité se simplifie, on saute les vides entre les choses, tout semble s'ajuster et on se dit: j'y suis. Comme dans les rêves.
Mais pourquoi vous intéressez-vous aux histoires des autres? Vous aussi,  vous devez être incapable de remplir les vides entre les choses. Vos propres rêves ne vous suffisent-ils pas?
Antonio Tabucchi
Rébus, 
dans Petites équivoques sans importance

Les rêves ne suffisent pas pour faire des histoires, les histoires non plus ne suffisent pas pour faire des livres; tu connais, bien sûr, lecteur de grand savoir, l'histoire des deux qui rêvèrent. Le pauvre cordonnier de Mossoul s'entendit annoncer en rêve que s'il allait à Samarcande, se mettait à la recherche d'un jardin où près d'une fontaine se dressait un figuier, il trouverait un trésor. 
A Samarcande, épuisé déjà par la longue route, quand il dut convenir que c'était en vain qu'il avait creusé toute une nuit entre figuier et fontaine, il éclata en sanglots. 
Qu'aurais-tu fait, prudent lecteur, à la place des voisins, quand ils découvrirent à l'aube un vagabond hirsute pleurant à chaudes larmes auprès d'une fosse ouverte dans un jardin où il était entré en fraude? En hommes prudents, ils le conduisirent devant le cadi. 
Le cadi, homme de grand savoir, éclata de rire pour la première fois depuis longtemps en entendant la confession du cordonnier. Insensé, pauvre en savoir et en prudence, qui t'es mis en route sur la foi d'un rêve! Sache que moi, cadi, sept fois déjà, pas une de moins, j'ai vu en rêve un jardin à Mossoul, dans ce jardin un puits, près du puits un oranger, et sous l'oranger un trésor qui n'attend que d'être sorti de terre! Loué soit Dieu qui, dans le dessein de faire de moi un bon cadi, m'a accordé le don de ne croire que ce que je vois de mes yeux grands ouverts. 
Ainsi mis de belle humeur, le magistrat fit relâcher le savetier. 
La route de Mossoul se déroula sous ses pas comme en songe: au fond du jardin où il avait joué enfant, d'entre les racines de l'oranger qu'avait planté son grand-père, il exhuma le trésor perdu de ses ancêtres, et durant sa longue vie il acquit la réputation d'un homme prudent et de grand savoir, ce dont jour après jour il rendit grâces. La vérité n'est pas dans une histoire, lecteur de bon vouloir, mais dans beaucoup d'histoires.
Le don qu'avait reçu Tabucchi, plus favorisé que le cadi de Samarcande, n'était pas celui de ne croire que ce que voyaient ses yeux grands ouverts, mais celui de s'émerveiller, les yeux ouverts aussi bien que fermés, de l'infinie diversité labyrinthique des œuvres du temps.

Parfois une solution ne semble possible que par ce biais: le rêve. Peut-être que parce que la raison est craintive, elle ne parvient pas à remplir le vide entre les choses, à établir une totalité, qui est une forme de simplicité, elle préfère une complication pleine de trous, voilà pourquoi la volonté s'en remet au rêve pour la solution, Mais demain, ou un autre jour, je rêverai que Myriam est vivante, elle passera près de la mer, répondra à mon appel et s'assiéra à côté de moi sur une chaise longue de la plage de Biarritz ou d'une autre idée de plage, elle remettra de l'ordre dans ses cheveux comme à son habitude d'un geste lent  et alangui, plein de sensualité, et regardant la mer elle m'indiquera une voile, ou un nuage, et elle se mettra à rire, et nous rirons ensemble d'y être parvenus, d'être là tous les deux, de nous être retrouvés à notre rendez-vous.
Antonio Tabucchi
Rébus, 
dans Petites équivoques sans importance

Ceci est une voile, ou peut-être un nuage


C'est dans Rêves de rêves que Tabucchi règlera ses dettes. En monnaie de songes.

Là, d'où les choses proviennent, elles finissent toujours par retourner, 
et à ce moment chacune paye la dette exacte qu'elle a contractée 
en prenant une place, soit plus favorable, soit moins favorable, 
dans la succession des temps.
Anaximandre
cité par Antonio Tabucchi, 
en épigraphe de Nuit, mer et distance, 
dans l'Ange noir 


 Gallimard, 
traduction de Bernard Comment, et
Christian Bourgois,  
traduction de Lise Chapuis;
tous deux d'Antonio Tabucchi.

Photo: tous droits réservés.

samedi 25 août 2012

Comme la lumière des lucioles (Antonio Tabucchi, 5)



  Quoi de mieux pour animer notre feuilleton Antonio Tabucchi qu'un peu de la prose de Tabucchi lui-même?
Et pourquoi ne pas la choisir dans Rêves de rêves, de ses recueils de textes courts certainement le moins orthodoxe?
Voici donc la suite - je savais que vous l'attendiez! - du Rêve de Giacomo Leopardi, poète et lunatique


Ils arrivèrent au fond du désert et contournèrent la colline, au pied de laquelle se trouvait une boutique. C’était une belle pâtisserie tout en cristal, qui étincelait d’une lumière d’argent. 

Leopardi regarda la vitrine, indécis quant à son choix. Au premier rang, il y avait les tartes, de toutes les couleurs et de toutes les dimensions : tartes vertes à la pistache, tartes vermeilles à la framboise, tartes jaunes au citron, tartes roses à la fraise. Puis il y avait les massepains, aux formes drôles et appétissantes : modelés en pomme et en orange, modelés en cerise, ou en forme d’animaux. Enfin venaient les sabayons, crémeux et denses, avec une amande par-dessus. 

Leopardi appela le pâtissier et acheta trois gâteaux: une tourte aux fraises, un massepain et un sabayon. 
Le pâtissier, un petit homme tout en argent, avec des cheveux d’une blancheur éclatante et des yeux bleus, lui donna les gâteaux et comme cadeau une boîte de chocolats. 

Leopardi remonta dans la calèche, et tandis que les brebis se mettaient de nouveau en chemin, il commença de déguster les choses exquises qu’il avait achetées. 


Rêves de rêves, Christian Bourgois Éditeur. 
Traduction de Bernard Comment.

vendredi 24 août 2012

Équivoque, adjectif et substantif féminin (Antonio Tabucchi, 4)



Selon le TLFI:
ÉQUIVOQUE,  adj.
Qui peut revêtir plusieurs significations. Synon. ambigu; anton. univoque. "Les dernières pages, en dépit de tant de phrases équivoques, laissaient cependant entrevoir son choix" (GUÉHENNO, Jean-Jacques, 1952, p. 41)

Selon le Littré: 
ÉQUIVOQUE, subst. fém. Sens équivoque, interprétation à double entente.“Toute cette entrevue se passe dans cette équivoque [l'un des interlocuteurs comprenant une chose, et l'autre une autre]”. [PASCAL, lettre à Jacqueline, 26 janvier 1648]

Sur la jaquette, ou la couverture, de différentes éditions françaises de Petites équivoques sans importance,  une photo en noir et blanc, un coin de paysage urbain comme il y en a partout: deux rues presque parallèles, mais pas tout à fait, convergent, se rapprochent… mais ce n'est pas vers un carrefour qu'elles se dirigent, jamais elles ne se croiseront: taillées dans la pente d'une colline,  elles ne sont pas au même niveau, et l'une va devenir passerelle, l'autre passer par-dessous.



Il en va ainsi dans le recueil, où il est beaucoup question de rendez-vous, parfois tout à fait manqués, parfois seulement presque.
Dans deux de ces nouvelles, Chambres et La rancœur et les nuages, si le protagoniste a un rendez-vous, c'est avec lui-même.



Dans le tiroir de droite, caché dans un petit échiquier pliable, il rangeait son journal qu'elle a lu ponctuellement chaque matin, pendant des années, confrontant son impression de la journée écoulée avec la description donnée par son frère. Elle pense à quel point l'écriture est mensongère, avec son implacable arrogance faite de mots définis, de verbes, d'adjectifs qui emprisonnent les choses, qui les saisissent dans une fixité vitreuse, comme une libellule prise dans une pierre depuis des siècles et qui maintient  l'apparence d'une libellule, mais qui n'est plus une libellule. Telle est l'écriture, qui a la capacité d'éloigner de plusieurs siècles le présent et le passé proche: en les fixant. Mais les choses sont diffuses, pense Amelia, c'est pour cela qu'elle sont vivantes, parce qu'elles sont diffuses et sans contours et qu'elles ne se laissent pas emprisonner par les mots.
Antonio Tabucchi, 
Chambres, 
dans Petites équivoques sans importance

Les personnages de Tabucchi, étant gens de bonne compagnie, ont leurs opinions propres sur l'écriture de fiction, et ils n'hésitent pas à  charger l'écrivain de la faire connaître au lecteur, confiants qu'il la retranscrira fidèlement. Je me demande en quels termes les personnages d'une nouvelle s'adressent à l'auteur de celle-ci quand ils ont une requête à formuler? L'appellent-ils Cher Maître et Ami (avec des majuscules)? Ou seulement Excellence? (une majuscule, toujours, à Excellence, dans la correspondance. Pour Maître et pour Ami, en revanche, c'est facultatif - encore que pour Maître, ce soit fortement recommandé).
Amelia, la protagoniste de Chambres, conserve une impassibilité de sphinx en classant le courrier adressé à son frère, le grand écrivain à l'agonie. On ne saura jamais si elle s'amuse, s'impatiente, s'irrite ou se réjouit des  Cher Maître et Ami  et des  Excellence qui, note Tabucchi sur un ton neutre, fleurissent au commencement de toutes ces épîtres (sollicitations, vœux de rétablissement qui viennent trop tard) dont elle épargne la lecture à son frère, ou s'ils ne lui inspirent qu'indifférence.

Chambres retrace avec une précision clinique une journée d'Amelia, cartographie ses déplacements dans la demeure familiale, signale les souvenirs que lui rappelle tel ou tel objet.
Bien sûr, les images qui, pour elle,  gardent les couleurs les plus vives sont celles d'un lointain passé. C'est à l'occasion de ces évocations que nous recueillons des bribes d'information sur ses sentiments, ses aspirations passées, ses frustrations présentes. On devine que dans son âge avancé, Amelia a dû conserver quelque chose de la délicatesse de la libellule qu'elle n'est plus. Mais au fil des années, des obligations se sont ajoutées à d'autres obligations, des couches d'ambre à d'autres couches d'ambre. Si certains souvenirs doux ou amers s'accrochent à tel meuble, telle photo, tel bibelot pour conserver une apparence concrète, d'autres de ces choses diffuses, et sans contours, et qui furent vivantes, se sont figées, non pas en mots, mais en lignes d'écriture comptable, portées au débit ou au crédit de Guido et d'Amelia. Une comptabilité bien tenue, mais dont il nous serait laissé, à nous lecteurs, de faire le bilan. A la manière dont elle tient sa maison, nous comprenons qu'Amelia, intendante bonne et fidèle, s'acquittera ponctuellement de la dette dont elle se sent redevable envers son frère. Mais en quelle monnaie? Amelia est une énigme.

La rancœur et les nuages, tout au contraire, met en scène un personnage avec lequel il serait facile au lecteur de s'identifier, avec lequel il est tentant d'imaginer que Tabucchi pourrait s'identifier lui-même - c'est un traducteur et un universitaire; Italien, il se veut  fin connaisseur des littératures ibériques. Impossible d'être plus clair. Présenté (tout à l'opposé de l'héroïne de Chambres), par un narrateur omniscient, qui, si, cette fois, il se montre économe de descriptions, ne nous laisse en revanche rien ignorer des émotions, des espoirs, des calculs, -  il se révèle au fil des pages arrogant, mesquin, arriviste et hypocrite; le seul trait qui  nous le rend encore sympathique presque jusqu'à la fin est l'amour qu'il professe pour Antonio Machado, son modèle, dont il est le traducteur…  mais les dernières lignes de la nouvelle font tomber ce dernier masque. Le personnage est dépouillé de son mystère; si un mystère reste entier, c'est celui du rapport que l'auteur entretient avec sa créature: autoportrait férocement caricaturé? dagyde dans laquelle le traducteur de Pessoa plante ses aiguilles, pour exorciser l'idée effrayante qu'il puisse en quelque manière lui ressembler? La chute de la nouvelle dissipe au moins en partie une ambiguïté: elle met un nom sur le péché capital du scribouillard - se croire supérieur à son modèle;  c'est là que le spécialiste de Machado se sépare de son créateur, que la crainte de se montrer inférieur à sa tâche hanta toujours.

En revanche, aucun mot de la nouvelle Chambres - aucun, relisez-la - ne permet de dissiper l'équivoque contenue dans son dernier paragraphe. La chambre close gardera toujours son secret.
Deux équivoques?  deux façons radicalement différentes, plutôt, pour un romancier, de régler ses comptes avec les équivoques entretenues par l'écriture: les désigner par le même mot, n'est-ce pas créer une nouvelle équivoque?


d'Antonio Tabucchi; Gallimard, 
traduction de Bernard Comment


illustration © Gallimard et Folio