vendredi 16 août 2013

In Perky Pat's salad days



Algésiras, notre amie à tous, nous fait part, dans un récent billet, de son inquiétude: jusqu'à quel point sont-elles addictives, ces fameuses vidéos, que je la laisse décrire dans les termes de son choix:
"y'a des japonais sur youtube qui se filment en train de jouer avec leurs re-ments (en fait ils présentent leur collection, tout simplement). Re-ment est une marque de miniatures en plastique assez réalistes et concentrée principalement sur la bouffe. Les vidéos donnent l'impression de voir des géants (enfin, juste leurs mains), qui jouent à la dînette."

Et de citer des exemples, à voir sur youtube: ici, , et ...
À juste tire, elle s'interroge:
"Ce que je n'arrive absolument pas à m'expliquer, c'est pourquoi c'est aussi addictif. Ca a un effet hypnotique et calmant. Au bout de la 5eme video tu te dis "mais qu'est-ce que je fous"? Au bout de la 20eme, tu te dis "il m'en faut d'autres". -_-;; Est-ce que c'est parce que ça ramène à l'enfance? Je sais pas, mais je ne suis pas la seule, si j'en crois les millions de vues."

Que lui dire, amis lecteurs?
Ne lui devons-nous pas la vérité?
La révélation ne sera-t-elle pas trop terrible?

Des géants (enfin, juste leurs mains),
qui jouent à la dînette

Les travaux du psychologue Alton J. DeLong montrent que la manipulation d'objets d'usage quotidien, mais reproduits en miniature, a des effets surprenants sur le psychisme.
Merci à Chris Kearin, qui, en citant, sur son blog Dreamers Rise, un essai de Douglass W. Bailey (consacré à la pérennité millénaire de la pulsion, chez les humains, à produire des miniatures, et qui mentionnait cette étude), m'a aiguillé vers cette piste!
Pour rester simple: quand notre attention se focalise sur des objets  de taille réduite,  nous entrons dans un autre monde, dans lequel notre perception du temps est altérée et nos capacités de concentration sont affectées.
Dans une série d'expériences, menées tout au long des décennies 1980 et 1990, à l'université du Tennesse puis à celle du Texas, DeLong a établi que lors qu'on demande à des sujets de s'imaginer dans un monde où tout est à une échelle plus petite que dans leur environnement habituel, ou quand on les place dans un environnement construit à une échelle plus petite que la normale, ils avaient la sensation que le temps avait passé plus vite qu'il ne l'avait fait en réalité.
Ces expériences ont donné des résultats similaires avec des enfants d'âge scolaire et avec des étudiants de l'université. Significativement, les participants à ces expériences n'avaient pas conscience de l'altération de leur perceptions.

Edward T. Hall,  anthropologue,  résume ainsi ces expériences:

 DeLong created environments that were 1/24 th, 1/12 th, 1/6 th and full scale, then had his subjects "project" themselves into the test environment and imagine interacting with the human figures he had placed in there. The subjects indicated when they thought thirty minutes had passed, while De Long kept track of the actual time. The result was that subjects who were "in" the 1/6 th scale room had sixty minutes of subjective experience in ten minutes. Similarly, five minutes elapsed for a sixty minute experience in the 1/12 th scale room, and two and a half minutes in the 1/24 th scale room. Apparently our sense of time is predicated on relative movement through space. If our subjective sense of time is to remain constant, then, being in a smaller space requires speeding up to get in a "normal amount" of movement and interaction in the limited space available. 
(Edward T. Hall, The Dance of Life, pp. 136-138; cité par David Gordon et Graham Dawes dans Expanding your World)

"DeLong conçut des environnements aux échelles 1/24, 1/12, 1/6 et enfin 1/1; il demanda ensuite à ses sujets de se "projeter" dans ces environnements et d'imaginer des interactions avec les figurines qu'il y avait placées. Il était demandé aux sujets, chaque fois qu'ils estimaient que trente minutes s'étaient écoulées, de le signaler à l'expérimentateur, tandis que DeLong mesurait précisément la durée écoulée. Les sujets qui avaient eu à se projeter dans un environnement au 1/6 avaient vécu soixante minutes d'expérience subjective en dix minutes. Cinq minutes étaient perçues comme soixante dans la pièce à l'échelle 1/12, et deux minutes et demi dans celle au 1/24. Apparemment notre sens de la durée est relié à l'ampleur de nos déplacements dans l'espace. Notre perception subjective du temps restant constante, occuper subjectivement un espace plus petit nous fait accélérer le temps pour faire correspondre la durée perçue à la quantité de mouvement et d'interaction "normalement" permise dans l'espace limité qui nous est accessible."


Cette illustration permet de visualiser 
l'effet  de "rétrécissement subjectif"
produit sur le cerveau humain par le passage d'un environnement
à l'échelle 1/1 à un environnement à 'échelle 1/6.

Avisé lecteur, 
tu sais déjà que bien avant ces expériences menées de 1980 à 1994 
- en 1963 précisément - Philip K. Dick
dans la nouvelle The days of Perky Pat 
- récit encore assez classiquement dystopique mais aussi matrice du Dieu venu du Centaure (The Three Stigmata of Palmer Eldritch), roman dans lequel il devait plus tard développer l'idée dans des directions inattendues - 
l'avait annoncé:
dans moins d'un siècle, nos descendants, réduits à se terrer dans les cités-puits des futures colonies de Mars ou de Saturne, vivront par procuration, pendant les maigres loisirs que leur laissera l'exploitation des ressources minières exogènes dont dépendra alors le futur de l'humanité, des aventures d'un romanesque désespéré avec leurs minuscules compagnes, les poupées Perky Pat.

Illustration de Steve Young pour
The Three Stigmata of Palmer Eldritch

Quel terrible destin que celui d'un précog comme Philip Kindred Dick.
Bien qu'il fût dépourvu des brillants titres universitaires d'un DeLong ou d'un Hall,  on a toutes raisons de croire que ses étonnantes facultés psi (en particulier ses capacités de précognition) le signalèrent dès 1956 à l'attention d'un groupe d'investisseurs peut-être venus du futur - ou peut-être pas: la controverse à ce sujet est loin d'être éteinte. Les exégètes de l'œuvre de Dick s'accordent plus ou moins, cependant, pour désigner cette entité du nom de Combinat.
Sur les termes exacts de l'accord qu'ils lui proposèrent, on manque encore cruellement d'éléments: seules traces de leurs échanges dans les archives de l'écrivain, quelques fragments de carton d'emballage portant des phrases ambiguës, un vieux miroir rayé, des annotations d'une main non identifiée sur certains manuscrits, des ébauches de lettres faisant de vagues allusions à des engagements plus vagues encore…
Ce qui est établi (cela ressort d'un brouillon de 1962 qui pourrait aussi bien être celui d'une nouvelle encore à écrire que celui d'un mémo destiné à une société de conseil en développement), c'est que l'écrivain californien estimait que pour mieux contrôler le marché (encore purement hypothétique à cette date) de figurines au 1/6 et au 1/12, dont l'identité commerciale elle aussi restait à définir, ainsi que des accessoires associés, les ayant-droits de ces produits devraient employer des précogs qui évalueraient leur future popularité. Cette idée à elle seule était, à  l'époque, assez révolutionnaire.

Je vous fais grâce des spéculations qu'aujourd'hui encore cette théorie suscite dans le pléthorique fandom de l'écrivain. Selon une hypothèse communément admise, pour complaire à ses commanditaires si soucieux d'anonymat, il dut déguiser ses visions prospectives en romans de science-fiction. Peu à peu, cette production de textes codés prit le pas sur ses autres activités littéraires. Les allusions contenues dans la nouvelle The days of Perky Pat (pourtant passée presque inaperçue lors de sa parution) ayant paru trop transparentes aux spécialistes de la sécurité du Combinat. des pressions de moins en moins discrètes furent exercées sur l'écrivain pour qu'il altère la trame de ses récits d'anticipation: pendant de longs mois, Dick reçut des messages par les canaux les plus divers, billets à l'intérieur d'emballages de pizzas, graffitis sur le miroir de sa salle de bain, phrases à double entente dans les bulletins météo. En 1965, pour donner des gages à ses employeurs, il choisira de brouiller les pistes en truffant  Le Dieu venu du Centaure de clichés empruntés au space-opera le plus conventionnel - métamorphes Proxiens, modes décadentes, gadgets cybernétiques omniprésents, arguties pseudo-théologiques - et obtiendra ainsi un peu de répit. Cette stratégie d'offuscation, qu'il perfectionna continuellement dans les deux dernières décennies de sa carrière, si elle semble avoir apaisé les craintes de ses mystérieux employeurs, eut aussi pour effet, ironiquement, de lui aliéner une partie de ses lecteurs férus de science-fiction plus classique. C'est ainsi que le plus grand visionnaire du siècle dernier laissa l'image d'un conspirationniste illuminé à sa postérité immédiate.

Philip K. Dick
par Robert Crumb


Déjà, pourtant, au moment même où vous lisez ceci, des prévisionnistes (des précogs?) au service de ce qui n'est pas encore le Combinat,  mais qui le deviendra et qui au siècle prochain commercialisera ces brimborions funestes, travaillent dans l'ombre à définir avec quels consommables leurs successeurs devront accessoiriser Pat pour que son interaction avec ses partenaires humains atteigne une une efficacité maximale: moule à manqué? théière de Wedgwood? porte-jarretelles à dentelles tuyautées? fauteuil Saarinen, ou banquette Chesterfield? Ces études de marché laissent des traces un peu partout sur le net, impossibles à relier entre elles mais si omniprésentes qu'elles définissent déjà une mode, ou du moins une ensemble de trends; je n'encombrerai pas cette section avec des liens, vous trouverez bien vous-mêmes.

Pendant ce temps, dans le laboratoire de neurosciences du  Karolinska Institute de Stockholm, les  professeurs Ehrsson et Van der Hoort poursuivent les travaux entamés par Alton DeLong, plus loin, toujours plus loin, dans la voie qui mènera au futur décrit dans Le Dieu venu du Centaure. Eux travaillent sur un aspect particulier de la proprioception: la perception intuitive de la taille du corps. Bientôt les barrières de taille qui séparent les humains des poupées seront abolies et la projection dans un espace-temps altéré où la durée subjective sera multipliée ad libitum sera une procédure routinière.
Dans un futur proche, et sans qu'il soit besoin que des extra-terrestres débarquent, nous serons tous si absorbés par nos petites poëles à frire et nos minuscules moules à gâteaux, nous passerons chaque nuit tant d'années subjectives entourés de nos tribus virtuelles, nos familles idéalisées, nos petits pois et leurs inséparables compléments, les princesses,  que nous perdrons complètement de vue que nous creusons douze heures par jour des galeries de mine.

Et dans cent ans, aux colons martiens fourbus et désabusés qui recueilleront les bribes de notre héritage, ces jours brumeux d'été où il nous arrivait d'abandonner quelques instants nos claviers pour jouer avec nos woks et nos turbotières en plastique, nos artichauts et nos broccolis de silicone, sembleront un lointain paradis perdu, un âge d'innocence.



Toutes les images illustrant ce billet 
(à l'exception du portrait de Philip K. Dick par Robert Crumb
sont © The Perky Pat and Connie Companion Products ltd.

samedi 10 août 2013

Écroulement



Je viens de relire L'écroulement de la Baliverna, de Dino Buzzati (lu une première fois il y a bien des années), et il m'a semblé découvrir un livre nouveau tant l'impression produite était différente du souvenir que j'en avais gardé.

Je ne me rappelais pas combien toutes les nouvelles de ce recueil étaient cruelles.

Je me souvenais de les avoir trouvées, toutes, très drôles, et si elles m'avaient de quelque façon mis mal à l'aise, je l'avais oublié.

De deux choses l'une: 
ou bien ma mémoire me joue des tours, 
ou l'aptitude à mesurer (à ressentir?) 
l'horreur d'une situation sans issue, 
l'angoisse dérivée d'une frustration, 
le malaise créé par une équivoque, 
augmente avec l'âge, 
dans des proportions 
assez considérables.




samedi 3 août 2013

Rêve du traître et du héros



Dans ce rêve-ci, vous êtes un enfant. Votre âge ne compte pas: vous vous êtes glissé dans l'intégrité sans faille de l'enfance, dans sa confiance en la permanence des choses aimées, dans sa foi dans le lendemain, comme dans des vêtements familiers que, sans surprise, vous avez trouvé exactement à vos mesures. Mais voici justement qu'apparaît un autre familier de l'enfance: ce croquemitaine, la peur de ne pas être à la hauteur de l'idée que vous aviez, l'instant d'avant, de vous-même, de faillir à la mission que le rêve vous a confiée.

Vous venez de faire la connaissance d'une fille de votre âge, jusqu'ici entre vous tout s'est passé comme dans les rêves (à la perfection): mais voilà, vous avez appris que cette fille parfaite est née dans une famille sur laquelle, aussitôt, vous avez conçu des soupçons.
A chaque instant vous découvrez de nouveaux indices suggérant que ses parents participent à une conspiration que vous vous êtes juré de démasquer.
Elle vous fait confiance, elle fait également confiance à ses parents et attend de vous que vous en fassiez autant: si vos soupçons sont confirmés, qu'allez-vous faire?
Et surtout, une fois que vous aurez pris votre parti, aurez-vous le sentiment d'avoir eu raison, ou d'avoir eu tort?
La suite du rêve va-t-elle vous révéler que vous êtes un traître,
ou bien que vous êtes un héros?
C'est la seule chose que vous ignorez encore, sur tout le reste, vous êtes bardé de certitudes: passez en revue tout ce que vous avez appris sur ces gens, la solution se trouve forcément dans la mise en relation de certaines de ces informations.

C'est dans cet état d'esprit que vous attendez patiemment, au rendez-vous qu'elle vous a fixé dans la forêt, en lisant le manga qu'elle vous a prêté (plus précisément le manhwa, car votre amie est coréenne: dans le rêve, c'est important, et vous avez failli négliger ce détail: mais concentrez-vous donc!).

Vous n'avez pas de difficultés pour lire le coréen, mais vous notez que le sens de la lecture est "à l'occidentale"; plus tard quand vous serez réveillé ce détail vous agacera: "les rêves, c'est vraiment n'importe quoi!" (en fait, vous ressentirez surtout cet agacement tant que durera cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil où les questions non résolues, dans les rêves, ont encore une importance qui s'estompera par la suite).

Votre attention fluctue, entre votre lecture et la masse énorme des indices que vous avez recueillis, dans votre enquête sur le fameux complot… Tout à la fois, vous êtes décidé à aller jusqu'au bout de cette lecture, que votre amie vous a recommandée avec enthousiasme, pour pouvoir en parler, plus tard, avec elle;
et vous vous en voulez un peu de ne pas être plus concentré sur votre analyse de la situation… Soudain, une intuition vous murmure qu'un élément déterminant se trouve peut-être là, sous vos yeux, là où vous n'aviez pas pensé à le chercher.
La page que vous êtes en train de lire parle de passagers clandestins en danger d'être découverts, sur un vaisseau qui pourrait bien être sur le point de tomber entre les mains de mutins. Les clandestins vont-ils miser sur les maigres chances qui leur restent de passer inaperçus encore quelques moments? Vont-ils révéler leur présence et dénoncer l'entreprise criminelle qu'ils ont surprise? Ou encore prendre part à la mutinerie?  Qui va démasquer qui?
Il vous semble que c'est votre propre histoire qui se trouve ainsi mise en abîme; votre amie, en vous suggérant cette lecture, aurait-elle voulu vous avertir? ou vous éprouver?
L'une comme l'autre, ces hypothèses impliquent qu'elle en sait plus sur vous que vous-même.
Votre volonté de démasquer, votre crainte d'être démasqué…
tout cela serait-il donc si transparent?

Le réveil à cet instant précis est presque un soulagement.

vendredi 26 juillet 2013

L'actualité littéraire de l'été en quelques clics


Le sérieux et la pertinence des études prévisionnelles de l'Institut Tororo sont unanimement reconnus dans le monde entier.
Le département Littérature Internationale de l'Institut vient de nous communiquer (en exclusivité) sa top-list des lectures de l'été.

Cet été, tout le monde lira Notes, de Boulet, même les plus grandes stars américaines (ici, Felicia Day).



Cet été, tout le monde lira The Ocean at the End of the Lane, de Neil Gaiman, même les plus petites poupées coréennes (ici, le dernier-né du fabricant de poupées coréen Dollmore: Luen).



Cet été, tout le monde lira Le Livre de Skell, de Mangin et Servain, même les chats de taille moyenne (ici: A-for-Anonymous, Nimou pour les intimes).





Notes, de Boulet, se trouve en abondance (7 tomes parus, éditions Delcourt) dans les bonnes librairies.

The Ocean at the End of the Lane, de Neil Gaiman, (Headline publishing, 2012 pour la première édition), n'est pour l'instant disponible qu'en anglais, mais il est annoncé en français pour bientôt.

Le Livre de Skell, de Mangin (scénario) et Servain (dessin): le chant 1 est paru (Soleil, 2012), le chant 2 sort dans quelques jours!



Crédits photo: Boulet Corp, Delcourt, Dollmore, Headline, Kes Darwin et Soleil.

lundi 22 juillet 2013

Miniature


Encore un micro-rêve (ou plutôt un rêve miniature?).
Un rêve de quelques secondes, pendant un bref endormissement diurne, se termine sur une vue fixe, une vision figée, que je contemple, perplexe: trois chevaliers en cottes d'armes aux couleurs vives,  dans le style des peintures du XIII° siècle… d'ailleurs, raides et guindés comme ils sont, ils ont tout à fait l'air de faire partie d'une enluminure… en fait, c'est bien le cas, ce sont des miniatures, et leur vision du monde semble bien, elle aussi, être en deux dimensions: malgré leur condition de figures plates, qui limite leur liberté d'initiative, ils échangent des injures:

- Couard! 


- Félon!

- Vilain!



... Mais pourquoi sont-ils si en colère?





L'illustration provient du Codex Manessé, 
qui se trouve à la bibliothèque de l'université de Heidelberg.





Post-scriptum du 24 juillet: vous aimez les enluminures? Allez donc en admirer de bien curieuses, ici, ou bien , ou encore ici, selon que vos préférences linguistiques vont à l'anglais, au français ou au hongrois (et pour en savoir davantage, allez faire la connaissance de Boris Indrikov, ici);  et surtout prenez votre temps, flânez de page en page, les visites à ce blog, Poemas del Rio Wang, réservent toujours des surprises!



samedi 20 juillet 2013

Ma vie, titre définitif


Jack-Alain Léger (pseudonyme de 
Dashiell Hedayat, ce n'est plus un secret désormais) 
s'est offert la mort, 
un des derniers vrais luxes 
qui soient restés abordables 
pour les gens comme vous et moi
(et, donc, lui).

Dashiell Hedayat en 1971

Photo: Free Press!

samedi 13 juillet 2013

Goblin market


L'été est une saison où l'on n'a pas besoin de chercher d'excuse particulière à sa paresse.
Aussi dans ce billet je vais y céder, à ma paresse, et au lieu de poster mes habituelles élucubrations, je vais tout simplement rebloguer quelques informations puisées aux meilleures sources, en faisant lentement tourner les glaçons dans mon daïquiri. Si, comme il est fort probable, en ce moment votre chambre vous semble plus fraîche que votre terrasse et votre clavier moins collant que votre tube de crème solaire, suivre ces quelques liens, je vous le promets, ne vous fatiguera pas trop.

Shige a récemment rappelé aux lecteurs de son blog que s'ils cherchent des livres de Kerouac, de Brautigan, de Meyrink, de Crumb, des frères Picasso (les vrais, les seuls: Kiki et Loulou), de Milton Glaser ou de Caroline Sury, de Suehiro Maruo ou de Horst Janssen, bref des livres qu'ils ne trouvent pas ailleurs, c'est à la librairie Un Regard Moderne qu'il faut qu'ils les cherchent!  Qu'ils soient branchés cuisine paléolithique façon Joseph Delteil ou cuisine cannibale style Roland Topor, que leur came, ce soit les pavés de papier glacé produits dans les usines de Georges Lucas ou les incunables tirés à la presse à bras dans la cave des éditions Le Dernier Cri, c'est là-bas qu'ils ont les meilleures chances de trouver ce qu'il leur faut.

Lecteurs du blog de Tororo, vous avez bonne mémoire, et vous vous souvenez sûrement qu'on en avait déjà parlé ici l'an dernier; mais, sur le moment, vous vous étiez peut-être dit:
"Une librairie où, sur quatre mètres carrés, s'entassent des dizaines de milliers de livres introuvables? 
"Et de plus, située dans une des rues de Paris les plus chargées de souvenirs littéraires: la rue Gît-le-cœur! 
"On n'y croit pas, c'est un peu trop beau pour être vrai: ça sent la fiction, ça ressemble trop à ces librairies imaginaires dont on parle dans les romans de Carlos Ruiz Zafon, d'Arturo Perez-Reverte, d'Umberto Eco; un de ces endroits où un personnage des Cités de la Nuit Écarlate se rendrait pour s'y procurer le matériel nécessaire à la confection du faux journal de bord d'un pirate du XVIII° siècle, où un détective sorti de l'imagination d'Howard Fast ou de William Hjorstberg irait chercher des poupées vaudou et le manuel pour s'en servir…"

Une des mystérieuses poupées
qui veillent sur le stock de la librairie
Un Regard Moderne.

Votre scepticisme n'est pas sans excuses, je répète donc le message; et si vous n'êtes pas convaincu, regardez: à présent, la librairie a même une page Facebook! Quand on est sur Facebook c'est bien la preuve qu'on existe, non?


Et les kickstarters, vous connaissez le principe? c'est un peu comme l'édition par souscription: vous promettez une participation au financement d'un projet, et l'auteur du projet vous promet une petite gâterie si le projet voit le jour: un tiré à part, une dédicace, ou mieux s'il a de l'imagination…

Terry Windling, blogueuse aussi infatigable que Shige, entre deux essais sur les univers de la fantasy ancienne et moderne, a récemment attiré l'attention de ses lecteurs sur deux de ces nobles causes en quête de mécènes. Si, suivant le conseil de Terry Windling, vous allez voir la page kickstarter de Gary Lippincott (qui vient de réunir par ce moyen le financement de l'artbook qu'il veut éditer), il y explique pourquoi il a fait ce choix d'auto-édition.

Toby Froud  a fait le même choix; vous vous souvenez de Toby Froud?
...  comment ça, non?
Allons donc, vous ne connaissez que lui.
C'était lui, Bébé Toby, ce bébé appétissant comme un sucre d'orge que Jennifer Connelly allait (il y a un peu plus de vingt ans) chercher dans le Labyrinthe - celui du film de Jim Henson et Brian Froud. et qu'elle réussissait contre toute attente à arracher aux mains gantées de David Bowie.

Voilà à quoi ressemblait Toby Froud
il y a (en gros) un quart de siècle.

Toby dessine comme son papa Brian et sculpte comme sa maman Wendy; et à présent qu'il est grand, voilà qu'il veut faire des films comme tonton Jim!

Et voilà à quoi il ressemble aujourd'hui.
Être élevé par une meute de gobelins,
ça laisse des traces.

Formé par les meilleurs maîtres (il a travaillé dans l'atelier des Muppets et celui de Weta Workshop) il a déjà créé les marionnettes qui seront les vedettes de son film - car, vous l'avez deviné, ce sera un film d'animation. D'ailleurs, les souscripteurs les plus généreux recevront une des marionnettes du film en souvenir! Ça donne envie, non?

Lesson learned? (pour parler comme Toby Froud).
Quant à moi, je vais retourner chercher quelques glaçons, ça fond vite.

Photos © Tororo, Jim Henson estate et Toby Froud.

mercredi 10 juillet 2013

Un jeu secret (Antonio Tabucchi, 14)




Il prononça le mot undr, qui veut dire merveille. 
[…] 
Je pris la harpe et je chantai une parole différente. 
«C'est bien - articula Thorkelsson, 
et je dus m'approcher pour l'entendre. 
Tu m'as compris
Jorge-Luis Borges, Undr
dans Le Livre de sable.

Sur son roman Requiem, écrit en 1991 directement en portugais lors d'un séjour à Paris, Tabucchi revient en 1998 dans ce bref essai. 
Épilogue: le jour où son éditeur italien voudra publier Requiem en  Italie, Tabucchi (qui, dans l'essai en question, confesse avoir mis au panier un premier jet d'une version italienne des premiers chapitres du roman) préfèrera, plutôt que s'en acquitter lui-même, s'adresser à un de ses collègues traducteurs pour qu'il en établisse la version qui sera publiée dans sa langue natale.


La nuit de mon arrivée à Paris, j'avais fait un rêve que le réveil avait effacé de ma mémoire mais qui, à ce moment précis, dans le bistrot, me revint à l'esprit avec la netteté propre aux rêves qui affleurent de nouveau à la conscience alors qu'on croit les avoir oubliés. 
Il s'agissait d'un rêve d'une inquiétante étrangeté. 
J'avais rêvé de mon père.
Mon père était mort sept ans auparavant des suites d'une terrible maladie, un cancer du larynx. Il avait été opéré dans la clinique d'oto-rhino-laryngologie de sa ville. L'opération avait réussi, dans le sens qu'elle avait eu une issue positive, même si, à cause de toute une série de complications post-opératoires, son hospitalisation s'était finie de façon catastrophique. […]  Mon père ne pouvait plus parler.
[…]
Pendant deux ans et demi, nous avons donc dialogué, en silence, par le biais de la petite ardoise. C'est aujourd'hui seulement que je me rends compte, avec stupeur, qu'il ne m'écrivit jamais la question qu'il aurait logiquement dû me poser, à savoir: «Pourquoi ne parles-tu pas, toi qui peux le faire?» Il ne le fit pas, acceptant ma complicité, tout comme j'acceptai la sienne.  Mais le fait important, à propos de ce que je suis en train de formuler, c'est que nous acceptâmes tous les deux de passer d'un système de communication à un autre système de communication: nous passâmes du plan de l'oralité à celui de l'écriture.
[…]
Cette nuit-là, j'avais donc fait un rêve qui m'avait perturbé: j'avais rêvé de mon père. Cela m'avait perturbé avant tout pour deux raisons: la première, c'était que mon père m'avait parlé, ou mieux, m'avait posé une question absurde.
[…]
Il m'avait interrogé en portugais, et moi, je lui avais répondu en portugais.
[…]
Mon père ne connaissait aucune langue étrangère. Sa langue, qui est celle de Dante dont il connaissait des passages entiers de la Divine Comédie par cœur, c'est-à-dire la langue de mon enfance et que nous avons toujours employée entre nous, était un toscan rustique marqué par des intonations et par un lexique dialectal typiques de la région comprise entre Pise et Lucques, avec un fréquent usage d'archaïsmes.
[…]
Mon père me parla en portugais. Mais «son» portugais que j'entendis dans le rêve, qui transmettait entre les questions l'anxiété, la langueur, la nostalgie, la tendresse et la résignation, possédait cette tonalité de l'anxiété, la langueur, la nostalgie, la tendresse et la résignation qui n'appartient qu'au toscan rustique de mon enfance. Et de plus, c'était sans équivoque possible la tonalité de la voix de mon père.
[…]
...  «Porque é que me estás a falar em português, pai?», c'est-à-dire: «Pourquoi me parles-tu en portugais, papa?» Cette question, mon personnage la pose au fantôme de son père dans le roman, mais en réalité je me la posais à moi-même. Je crois que c'est la question fondamentale de mon roman écrit en portugais, et curieusement, aucun critique ne s'en est aperçu.
[…]
J'ai toujours appelé mon père «mi' Pa'» ou simplement «Pa'», apocope de «papa'», comme cela se fait dans la campagne pisane située aux confins de la  région de Lucques, là où j'ai grandi. À l'époque où j'étais à l'université et commençais à étudier le portugais, j'avais dit un jour à mon père que le mot portugais pá, avec un accent aigu, dans cette langue, est une interlocution amicale dont on a perdu le sens, qui indique l'affabilité entre deux personnes, mais dont l'étymologie est la contraction du mot rapaz (garçon). C'est le seul mot portugais que mon père connaissait. Et quand je l'appelais pa', lui m'appelait . C'était un jeu secret entre nous deux, un idiolecte clandestin que nous utilisions avec une malice presque enfantine, parce que, quand nous nous appelions réciproquement par ce mot en présence d'autres personnes, celles-ci croyaient qu'il s'agissait du même mot, mais moi, je savais que mon père, en le prononçant, y mettait mentalement un accent aigu, et lui savait que j'y mettais mentalement l'apostrophe de l'apocope. C'était une utilisation différenciée d'un mot homophone: je l'appelais «papa», il m'appelait «garçon».
Qui sait si un roman écrit dans une langue qui n'est pas la nôtre ne peut pas naître d'un minuscule mot qui, lui, est exclusivement à nous et n'appartient à personne d'autre. Une syllabe peut parfois contenir un univers.
Paris, février 1998, dans les lieux mêmes où fut écrit Requiem.


Antonio Tabucchi, Sur Requiem
Paris février 1998 
(ce texte a été rédigé en partie 
directement en français par l'auteur, "avec 
la complicité de Bernard Comment"); 
texte repris dans Autobiographies d'autrui: poétiques a posteriori
Éditions du Seuil 2003
ISBN : 2-02-055265-5


lundi 8 juillet 2013

Choses pas vues (3)



[…] pero una cosa, o un numero infinito de cosas, muere en cada agonia, salvo que exista una memoria del universo, como han conjeturado los teosofos.
En el tiempo hubo un dia que apago los ultimos ojos que vieron a Cristo; la batalla de Junin y el amor de Helena murieron con la muerte de un hombre.
Qué morira commigo cuando yo muera, qué forma patética o deleznable perdera el mundo? La voz de Macedonio Fernandez, la imagen de un caballo colorado en el baldio de Serrano y de Charcas, una barra de azufre en el cajon de un escritorio de caoba?

Un choix intéressant d'illustration de couverture,
par les éditions Emecé, pour une édition de poche de El Hacedor.
"Les miroirs et la copulation sont abominables."
Ha ha!

[…]  cependant une chose ou une infinité de choses meurent dans chaque agonie, à moins qu'il n'existe une mémoire de l'univers, comme l'ont supposé les théosophes.
Le temps connut un jour qui ferma les derniers yeux qui virent Jésus-Christ.
La bataille de Junin et l'amour d'Hélène moururent avec la mort d'un homme.
Qu'est-ce qui mourra avec moi, quand je mourrai? Quelle forme pathétique ou insignifiante perdra le monde? La voix de Macedonio Fernandez, l'image d'un cheval roux dans le terrain vague entre Serrano et Charcas, une barre de soufre dans le tiroir d'un bureau d'acajou?



Le Témoin, dans L'Auteur et autres textes
Traduction de Roger Caillois

mercredi 3 juillet 2013

Rêve du changement de saison



Les rêveurs de l'Antiquité voyaient dans leurs songes danser des faunes et des dryades, ceux du Moyen-Âge des anges sonner de la trompette; les rêves on toujours suivi la mode, et il n'y a donc pas de cause sérieuse à l'embarras que peut ressentir un rêveur du vingt-et-unième siècle à avouer que dans bon nombre de ses rêves il se retrouve devant un écran d'une sorte ou d'une autre, à visionner un film, à suivre un feuilleton ou un bulletin d'actualités, à surfer sur le web ou à élaborer une présentation, et pourtant…
... quand ça nous arrive nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'inadéquation: est-ce normal que la technologie ait à ce point envahi notre jardin secret? où sont passés les rêves décrits dans les clés des songes? 
Il paraît que si l'on rêve d'un chien, on va recevoir une lettre; si on rêve d'un coq, c'est de l'argent qu'on va recevoir. Pas étonnant que nous soyons tous fauchés: si loin que ma mémoire remonte, je ne me souviens pas que quelqu'un m'ait jamais confié avoir rêvé d'un coq. 
Sérieusement, vous en faites souvent, vous, de ces fameux rêves où l'on perd ses dents, où l'on tombe sans fin, où l'on s'envole? Non, moi non plus: c'est de plus en plus souvent qu'il m'arrive de rêver que je suis devant un film, et que dans le rêve, je sais que c'est un film… et non seulement cela, mais j'en reconnais les codes, et à l'intérieur du rêve, j'adopte une position de critique.  

Il ne faisait pas de doute pour moi, dans ce rêve, que j'étais en train de regarder un feuilleton télévisé: plus précisément le premier épisode de la troisième saison d'une série qui avait déjà conquis son public par un solide sens du suspense. Les personnages principaux (un clone de Bruce Willis et une robuste rouquine) étaient associés dans une agence de détectives privés, et avaient passé les deux saisons précédentes à alterner résolutions d'affaires compliquées et marivaudage. Quelque chose clochait dès le début du nouvel épisode: cadrage serré, fréquents mouvements de caméra, les artifices habituels pour cacher quelque chose au spectateur…  de plus - là encore, on sentait venir une embrouille - ce n'est pas avec son partenaire habituel que la rousse poursuivait une conversation animée, mais avec un individu patibulaire, crâne rasé et dégaine de Marine; je me souvenais vaguement qu'il faisait quelques apparitions dans la saison précédente, mais de quel côté de la barrière était-il, déjà? Flic ou truand? Il n'inspirait pas vraiment la sympathie… Leurs échanges laissaient entendre que c'était l'ex de la belle détective, et, qui l'aurait cru? qu'ils avaient un enfant déjà grand; c'est à cet enfant qu'ils allaient rendre visite. 
Rendre visite? et là le cadre s'élargissait, on découvrait enfin qu'une vitre séparait  nos deux héros de l'adolescent: c'est dans le parloir d'un centre de détention qu'ils étaient venus le retrouver… chapeau, le scénariste, voilà un twist qu'on n'a pas vu venir, ai-je eu le temps de penser avant de me réveiller.