
dimanche 19 février 2012
A deux, c'est mieux
Vous l'avez peut-être déjà vu, ce dessin de Ronald Searle,
sur le blog Perpetua (merci, Matt Jones).

Et vous doutiez que la vie connaisse, parfois, la tentation d'imiter l'art?
Vous voici détrompés.
Ronald Searle et Anonymous Photographer (tous droits réservés pour l'un comme pour l'autre) ont contribué à colorer de rose ce billet.
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dimanche 12 février 2012
Le gaucher
Mieux vaut de ris que de larmes escrire.
Rabelais
Please do not forget that the magical pen line still exists!
Ronald Searle
Please do not forget that the magical pen line still exists!
Ronald Searle
Ronald Searle n'a pas fêté avec nous le réveillon de la Saint-Sylvestre.
Quelque chose lui disait depuis l'été dernier que les réveillons, désormais, ce ne serait plus jamais pareil.
Et puis, il avait toujours préféré faire les choses à sa manière: depuis que, tout petit, il avait commencé à dessiner tout seul: "Toutes les possibilités que pouvaient me donner une simple plume, un simple crayon, exercèrent sur moi une sorte de fascination qui tourna vite à l'obsession. Personne ne s'intéressait particulièrement à mes dessins, personne ne semblait choqué par leur caractère spontanément grotesque. Tout cela paraissait bien naturel pour un garçon qui se servait de sa main gauche..." (Ronald Searle, mars 1984)
Sans doute avait-il fait des études de dessin par la suite, mais sans renoncer à ce qui, déjà, faisait son originalité: on trouve déjà présents dans ses premiers dessins conservés, les deux caractéristiques pour lesquelles tout le monde se souvient de lui: les traits de plume en pattes d'araignée, et l'élégance sans apprêt naturelle aux vrais dandys*.
Boursier de la Cambridge School of Art, il fit sien le sage conseil qu'il y reçut: toujours, quoi qu'il arrive, jour et nuit, qu'il pleuve ou qu'il vente, avoir un carnet de croquis sous la main.
Et c'est donc un carnet de croquis à la main qu'il s'engagea dans l'armée en 1939, puisque c'est sous l'uniforme - pendant qu'il faisait ses classes dans les Royal Engineers - qu'il trouva le temps de créer les Demoiselles de Saint-Trinian's**, qui partirent à l'aventure dans les pages de la revue Lilliput en 1941.
Il n'eut que le temps de leur souhaiter bonne chance, car il ne devait pas les revoir avant longtemps; peut-être, en s'engageant dans le Génie, avait-il pensé qu'il contribuerait à la défense de l'Angleterre aux bastions élevés***, mais l'Empire britannique s'avisa soudain que c'était en Orient que les talents du sapeur Searle lui seraient le plus utiles.
Il s'embarqua sur le Sobieski pour une destination gardée secrète. Le voyage fut long, et en zigzags: les ordres de marche furent modifiés plusieurs fois, car la situation militaire changeait en moins de temps qu'il n'en fallait à un vieux cargo polonais reconverti en transport de troupes allié pour manœuvrer. Aux escales, Searle dessinait comme si son sort en dépendait.
La brigade dont il faisait partie débarqua à Singapour juste à temps pour prendre part à l'émouvante cérémonie de la reddition de la garnison britannique à l'armée japonaise.
Interné au camp de Changi, il fut ensuite contraint, comme bon nombre de ses camarades, à participer à la construction de la ligne de chemin de fer qui, en partant de Ban Pong en Birmanie, devait servir de support logistique aux troupes japonaises pour pénétrer le pays.
Le climat tropical provoquait l'ulcération des moindres éraflures, et après quelques mois Searle ne put plus se servir de sa main gauche, celle avec laquelle il avait toujours dessiné.
Il continua à dessiner de sa main droite, la moins habile.
Le régime de détention n'était pas exactement laxiste, et il ne fallait guère moins que tomber dans le coma pour être admis à l'infirmerie: c'est ce qui arriva à Searle.
Quand il sortait du coma, il recommençait à dessiner.
Beaucoup plus tard, il déclara: "On ne peut pas passer par ce genre d'expérience sans qu'elle affecte le reste de votre vie. D'une certaine façon, je ne suis jamais sorti de cette prison. C'est là que j'ai pris ma mesure, la mesure avec laquelle aujourd'hui encore je mesure toute chose"****.
Démobilisé, il parcourut en tous sens une Europe où il n'était plus question d'élever des bastions, et dessina les champs de batailles oubliés des Balkans, les ruines de Varsovie, les camps de réfugiés de l'Autriche à l'Italie. Il illustra des textes de toutes sortes, ayant retrouvé l'usage de la main du côté du cœur.
Les demoiselles de Saint-Trinian's, envers qui le destin se montrait plus indulgent qu'envers les pontonniers de la rivière Kwaï, s'étaient, de leur côté, évadées avec succès des pages de Lilliput, et éparpillées ici et là dans divers magazines; quand il fallut, à partir de 1948, qu'elles se rangent, comme le font tous les personnages de cartoons bien élevés quand ils grandissent, dans des recueils à elles spécifiquement consacrés, puis quand Timothy Shy***** en 1952, inspiré par les cartoons de Searle, développa leur curriculum sous une forme romancée, on eut toutes les peines du monde à les rassembler, en rangs approximatifs.
En 1959, Searle décida de changer de vie, et, entre autres décisions sans retour, prit celle de mettre de coté la plume que, sur les têtes dures et les genoux cagneux des petites chipies de Saint-Trinian's, il avait fini par émousser. Elles profitèrent de ce relâchement dans la vigilance de leur créateur pour se faufiler dans des studios de cinéma, et la zizanie qu'elles y semèrent y prospéra, s'étendant jusque sur internet où on peut encore en trouver des traces aujourd'hui. Leurs aventures imprimées ont été rééditées depuis sans interruption.
Que ce succès médiatique ait contribué à détacher Searle de ce minuscule segment de sa vaste production que représentent les cartoons des Saint-Trinian's girls, est-ce si surprenant? Le charme de ces dessins tient surtout à la démesure des situations, à l'hubris manifesté par ces petites créatures, et toute adaptation mainstream ne pouvait que l'affadir.
Searle avait par ailleurs reporté sa tendresse sur un héros tout aussi juvénile, mais d'une tournure d'esprit bien différente: Nigel Molesworth, élève, lui, de la prep school de Saint-Custard, dont les aventures, narrées par Geoffrey Willans, connurent un succès presque aussi grand que celles des petites horreurs à tresses. Presque.
Searle était de plus en plus recherché comme dessinateur de presse, et il couvrit (pour le magazine LIFE) la campagne de Kennedy, le procès d'Eichmann à Jérusalem, tandis que, dans les romans de Shy, les demoiselles de Saint-Trinian's se crêpaient le chignon sans désemparer.
Searle faisait toujours preuve de la même sobre efficacité, quelque extravagants que fussent les textes qu'il illustrait.
Tandis qu'il continuait à contribuer tant au Monde qu'au New Yorker, au Guardian qu'à Siné Hebdo, c'est à mainte reprise qu'au cours des quarante dernières années, il eut l'occasion de déclarer lors d'interviews: "Je commence à en avoir assez qu'on ne me parle, encore et toujours, que de Saint-Trinian's".******
J'y pense: Searle aurait sans doute trouvé ce billet ennuyeux, on y parle trop des petites pestes.
Il ne l'aurait sans doute pas lu de toute façon (la pompe en général, ça ne le passionnait pas, et la pompe funèbre moins que toute autre), alors, ce n'est pas trop grave.
chevalier de la Légion d'honneur...
- Tsssss! Où va le monde!
Ronald William Fordham Searle mourut dans la nuit du 30 décembre 2011.
Hurrah!
Hurrah!
Repos.
Repos.
Notes:
*About a year ago I received an unsolicited package from France addressed in an oddly familiar, spidery hand. It was from Ronald Searle, and contained a box of pens he had bought in 1963 and had found at the back of a cupboard. In the attached note (along with a scrap of file paper on which he'd done some doodles to check the nibs) Searle said he thought I'd like them as he had quite enough pens to see him out. For any British cartoonist this was the equivalent of being given a high-five by God […] I felt like Cruikshank must have done when he was given Gillray's old drawing table.
Martin Rowson / The Guardian (3 janvier 2012)
**He joined the Royal Engineers and spent two years training in the UK, including a spell in the town of Kirkcudbright in Scotland, where he became friends with a local artist and his two young daughters, to whom he dedicated some drawings. The girls, Cécile and Pat Johnston, were pupils of a progressive school called St Trinnean's and a legend was born. Kaye Webb, assistant editor of the London-based literary magazine Lilliput, printed the first St Trinian's drawing in 1941, just before sapper Searle left for the Far East.
The Guardian (2 décembre 2000)
***When war broke out, Searle enlisted immediately, a perfectly logical decision in the anti-fascist ferment of late-30s Cambridge. "Everyone had a very positive political attitude," he recalls. "Everything was very black and white. You were anti-Mussolini; you were anti-fascist. When Chamberlain came back waving his piece of paper saying 'peace in our time' everyone started digging trenches like mad. No one believed it for one second."
The Guardian (2 décembre 2000)
****"You can’t have that sort of experience without it directing the rest of your life. I think that’s why I never really left my prison cell, because it gave me my measuring stick for the rest of my life."
To the Kwai - and Back: War Drawings 1939 - 1945 (réédition 2006)
*****Pseudonyme de Dominic Bevan Wyndham-Lewis (sous son vrai nom, prolifique biographe et anthologiste).
******Although it is 15 years since Ronald Searle last sketched the spindly ankle and leering eyeball of one of his pigtailed horrors from St Trinian's, a drastic effort to dissociate himself from them has never succeeded. "People are convinced that I am still producing them," Searle, who has settled in Paris, said. "It's baffling. Not too many people could really have seen them. I produced about one a month between 1946 and 1951, and then packed it in. The films helped to keep the image alive."
The Guardian (1967)
Pour ce billet, j'ai pillé sans vergogne (dans les limites du bon goût et du droit de brève citation aux fins d'illustration) nombre de bons et beaux sites, qui ont, chacun, considéré l'œuvre de Ronald Searle sous un angle particulier.
Ainsi, ce n'est pas d'hier que JRSM, caustique, critique, mais toujours à bon escient, avait proposé sur caustic cover critic un choix impressionnant de couvertures de livres signées Searle: ici, là et là.
Stephen J. Gertz, de Booktryst (bibliophile un jour, bibliophile toujours) s'est intéressé au regard incisif que Searle (lui-même collectionneur averti) portait sur le monde de la bibliophilie, en particulier dans le recueil Ronald Searle's Wicked World of Book Collecting.
Le vigilant Li-An, sitôt la nouvelle connue, lui a rendu hommage sur son blog; ainsi fit aussi John Coulthart sur feuilleton.
Le site du Deutsche Museum für Karikatur und Zeichenkunst (ou Wilhelm Busch Museum) ne pouvait faire moins que lui consacrer une page; Searle avait fait don à ce musée de Hanovre, en 1996, de la collection de dessins de maîtres anciens de la caricature (Hogarth, Rowlandson, Cruikshank, Leech…) qu'il avait patiemment amassée toute sa vie, puis en 1998 d'une grande partie de ses archives personnelles.
Le Guardian lui a consacré de nombreux articles fort documentés, qui furent abondamment mis à contribution pour la rédaction de ce billet.
300 dessins originaux des années de guerre font partie de la collection permanente de l’Imperial War Museum, à Londres et sont visibles sur le site du musée; ceux que vous avez pu voir reproduits plus haut en font partie.

Le recueil To the Kwai - and Back: War Drawings 1939 - 1945 (paru en 1986, mais plusieurs fois réédité depuis), qui reprend la plupart de ces dessins, est toujours disponible.
Si ce billet n'a pas satisfait votre curiosité au sujet des demoiselles de Saint Trinian's, une note bibliographique - et filmographique - leur est consacrée, ici.
******Although it is 15 years since Ronald Searle last sketched the spindly ankle and leering eyeball of one of his pigtailed horrors from St Trinian's, a drastic effort to dissociate himself from them has never succeeded. "People are convinced that I am still producing them," Searle, who has settled in Paris, said. "It's baffling. Not too many people could really have seen them. I produced about one a month between 1946 and 1951, and then packed it in. The films helped to keep the image alive."
The Guardian (1967)
Pour ce billet, j'ai pillé sans vergogne (dans les limites du bon goût et du droit de brève citation aux fins d'illustration) nombre de bons et beaux sites, qui ont, chacun, considéré l'œuvre de Ronald Searle sous un angle particulier.
Ainsi, ce n'est pas d'hier que JRSM, caustique, critique, mais toujours à bon escient, avait proposé sur caustic cover critic un choix impressionnant de couvertures de livres signées Searle: ici, là et là.
Stephen J. Gertz, de Booktryst (bibliophile un jour, bibliophile toujours) s'est intéressé au regard incisif que Searle (lui-même collectionneur averti) portait sur le monde de la bibliophilie, en particulier dans le recueil Ronald Searle's Wicked World of Book Collecting.
Le vigilant Li-An, sitôt la nouvelle connue, lui a rendu hommage sur son blog; ainsi fit aussi John Coulthart sur feuilleton.
Le site du Deutsche Museum für Karikatur und Zeichenkunst (ou Wilhelm Busch Museum) ne pouvait faire moins que lui consacrer une page; Searle avait fait don à ce musée de Hanovre, en 1996, de la collection de dessins de maîtres anciens de la caricature (Hogarth, Rowlandson, Cruikshank, Leech…) qu'il avait patiemment amassée toute sa vie, puis en 1998 d'une grande partie de ses archives personnelles.
Le Guardian lui a consacré de nombreux articles fort documentés, qui furent abondamment mis à contribution pour la rédaction de ce billet.
300 dessins originaux des années de guerre font partie de la collection permanente de l’Imperial War Museum, à Londres et sont visibles sur le site du musée; ceux que vous avez pu voir reproduits plus haut en font partie.

Le recueil To the Kwai - and Back: War Drawings 1939 - 1945 (paru en 1986, mais plusieurs fois réédité depuis), qui reprend la plupart de ces dessins, est toujours disponible.
Si ce billet n'a pas satisfait votre curiosité au sujet des demoiselles de Saint Trinian's, une note bibliographique - et filmographique - leur est consacrée, ici.
Le vigilant AppAs a soulevé le problème dans un commentaire: de l'abondante production de Searle chez des éditeurs de langue anglaise (on peut en consulter la bibliographie ici sur le site officiel), seule une petite partie est encore disponible en édition française... beaucoup des titres traduits dans les années 60, 70 et 80 sont épuisés.
Et, last but not least, le site qui lui est dédié par Matt Jones, Perpetua, publiait, depuis des années, toutes les nouvelles concernant les dernières activités de Searle; il continue (et, souhaitons-le lui, continuera longtemps) à le faire, amenant régulièrement au jour depuis le décès de l'artiste des documents inédits, supposés perdus, voire même inconnus. A labour of love indeed.
Tous les dessins illustrant ce billet sont, vous l'avez compris, j'espère, de Ronald Searle.
Et, last but not least, le site qui lui est dédié par Matt Jones, Perpetua, publiait, depuis des années, toutes les nouvelles concernant les dernières activités de Searle; il continue (et, souhaitons-le lui, continuera longtemps) à le faire, amenant régulièrement au jour depuis le décès de l'artiste des documents inédits, supposés perdus, voire même inconnus. A labour of love indeed.
Tous les dessins illustrant ce billet sont, vous l'avez compris, j'espère, de Ronald Searle.
mardi 7 février 2012
En dépassant juste un petit peu
En 2012, on ne présente pas de vœux (c'est so passé), à la place, on fait des prédictions.
Validées par l'Université de Futurologie de Tikal (Yucatan), voici les prédictions de l'Institut Tororo pour le futur immédiat:
- En 2012 les phrases "Il s'est servi une tasse de chocapic, la boite est encore là" et "heu, ça reste un bon bouquin" vont, comme on disait en 2011, devenir virales et faire leur entrée dans la halle aux fameux où les ont précédé, dans les siècles passés: Lundi, c'est ravioli, C'était pour faire avancer le schmilblick, Ah, quand même et C'est très fin ça se mange sans faim.

L'édition 2013 du Robert les accueillera parmi tant d'autres expressions devenues proverbiales. Leur utilisation commerciale restera cependant soumise, aux termes de la loi sur la propriété intellectuelle, à la perception de droits par la Boulet Corp.
N'ayons pas peur d'être redondant: l'image illustrant ce billet provient de la géniale contribution de Boulet aux 24 heures de la BD, version 2012, et elle est, évidemment, © Bouletcorp.
Validées par l'Université de Futurologie de Tikal (Yucatan), voici les prédictions de l'Institut Tororo pour le futur immédiat:
- En 2012 les phrases "Il s'est servi une tasse de chocapic, la boite est encore là" et "heu, ça reste un bon bouquin" vont, comme on disait en 2011, devenir virales et faire leur entrée dans la halle aux fameux où les ont précédé, dans les siècles passés: Lundi, c'est ravioli, C'était pour faire avancer le schmilblick, Ah, quand même et C'est très fin ça se mange sans faim.

L'édition 2013 du Robert les accueillera parmi tant d'autres expressions devenues proverbiales. Leur utilisation commerciale restera cependant soumise, aux termes de la loi sur la propriété intellectuelle, à la perception de droits par la Boulet Corp.
N'ayons pas peur d'être redondant: l'image illustrant ce billet provient de la géniale contribution de Boulet aux 24 heures de la BD, version 2012, et elle est, évidemment, © Bouletcorp.
mardi 31 janvier 2012
It's just the way it changes, like the shoreline and the sea
Un nouvel album de Leonard Cohen
est annoncé pour janvier,
et ça c’est merveilleux, comme si le passé
n’était pas seulement derrière nous,
comme si la nostalgie pouvait se colorer
d’espoir, comme si nous n’étions
pas vraiment morts.
samedi 31 décembre 2011
Rise, and walk with me
Encore une tranche de galette, encore un verre de vin chaud, et tout sera redevenu normal: nous nous serons souhaité la bonne année, nous aurons tiré les rois, la saison des fêtes sera derrière nous. Que nous en reste-t-il? Quand les douze coups de minuit ont emporté l'Esprit du Noël Présent, et dérobé la silhouette de l'Esprit des Noëls Futurs derrière une nuée sombre chaque année plus épaisse, seul l'Esprit des Noëls Passés, petit fantôme indistinct, s'attarde auprès de nous, à la limite de notre champ de vision, dans la fumée irritante des bougies soufflées, dans les débris pailletés des guirlandes dont l'éclat rappelle soudain celui des larmes.
Il y a quelques jours le talentueux John Coulthart nous a rappelé, dans ce billet de son blog feuilleton, que l'on devait à l'animateur britannique Richard Williams une adaptation, d'une inhabituelle fidélité à l'esprit comme à la lettre du conte, du Christmas Carol de Dickens.
La caractérisation de l'Esprit des Noëls Passés y est particulièrement réussie.
![]() |
| Rise, and walk with me |
Richard Williams a produit une œuvre très diverse, et si sa notoriété n'est pas aujourd'hui aussi grande qu'elle pourrait l'être (franchement, si je vous dis Roger Rabbit, c'est à lui que vous pensez? c'est pourtant lui qui en a dirigé la partie animée), c'est sans doute qu'il a consacré ses années les plus fécondes à la production et à la réalisation d'un long métrage indépendant contre lequel le sort s'est acharné: The Thief and the Cobbler, dont seule une version mutilée et dénaturée connut une exploitation commerciale: la mésaventure même qui advint quelques années plus tôt à La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault. Moins chanceux que le film de Grimault, qui put après bien des vicissitudes être présenté à nouveau dans une version remontée d'une façon un peu plus conforme aux souhaits de son créateur (sous le titre Le Roi et l'Oiseau) The Thief and the Cobbler n'est visible dans une version complétée tant bien que mal avec des morceaux de story-board et des éléments, plus ou moins finalisés, tirés de copies de travail, que sur Youtube (où on peut la comparer avec la version commercialisée).
Mais Williams a laissé une autre curiosité, encore plus inclassable: les séquences animées qui viennent scander (et subvertir) la narration, par ailleurs très classique, du film de Tony Richardson, la Charge de la Brigade Légère, et lui apporter une touche montypythonesque avant l'heure (vous voulez des liens vers tout ça? Il y en a plein sur feuilleton, et plein d'autres choses intéressantes d'ailleurs, allez-y voir, vous ne le regretterez pas).
Sans amertume, Williams a intitulé The Animator's Survival Kit le volumineux coffret de DVD dans lequel il fait le bilan de ses expériences dans l'animation. L'Esprit de Noël ne me contredira pas (il est trop bien élevé) si je vous suggère que ce peut être un cadeau pour toutes les occasions et pour toutes les saisons.
Allons, au revoir, Esprit de Noël! Tu sais, tu peux revenir nous hanter quand tu veux: pas besoin d'attendre l'année prochaine.
L'illustration de ce billet est extraite du court-métrage d'animation A Christmas Carol (1971), de Richard Williams, produit par Chuck Jones.
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vendredi 23 décembre 2011
C'est arrivé, mais on n'en a rien su, ou la juste distance: Morse, 3
- Blackeberg. J’ai grandi ici.
John Ajvide Lindqvist, romancier.
- Blackeberg. J’ai grandi à deux stations de métro de là.
John Nordling, producteur.
- ... que cette histoire s’était passée il y a vingt-cinq ans.
A mon insu peut-être, mais elle a pu se passer.
John Ajvide Lindqvist, auteur et scénariste.
Ce billet est le troisième d'une série de notes consacrées à Morse: ça commence ici et ça continue là.
Cette histoire s’est passée il y a vingt-cinq ans et on n'en a rien su. Elle n'a pas fait, comme on dit, de bruit.

Blackeberg, comme c'était avant
Seulement des bruits feutrés. Il y a des tas de choses dans la bande-son de Morse qu'on risque de rater (un peu de la même façon, si on cligne des yeux au mauvais moment, on risque de rater, dans la courte séquence où la réceptionniste de l'hôpital se précipite dans la rue enneigée à la recherche de la bizarre petite fille qu'elle vient de voir s'enfuir pieds nus, un détail à l'arrière-plan de l'image: une minuscule Eli qui, derrière la garde qui lui tourne le dos, grimpe comme un gecko le long de la façade de verre) si on est un instant distrait par le bavardage de son voisin.
Tapotement de doigts légers, sur un bureau, sur une épaule... air sans paroles, fredonné si bas qu’on l’entend à peine sortir d’une bouche fermée d’enfant, et qui suffit pourtant à faire naître sur le visage d’un vieillard le seul sourire qu’on lui verra de tout le film... pièces de monnaie tombant dans la neige des poches du pantalon d’un homme pendu par les pieds... sang coulant goutte à goutte d’un entonnoir dans un jerrican.
Chacun de ces bruits imperceptibles prend dans la bande-son la place exacte qui lui revient.
C’est à juste titre que dans les bonus du DVD le réalisateur rend hommage aux preneurs et aux éditeurs de son de Morse (Mikaël Brodin, Christoffer Demby, Maths Källqvist, Jonas Jansson, Patrik Strömdahl, Per Sundström; applaudissez.) C'est une bande-son d'une rare sensibilité, qui nous place au plus près des acteurs. Si près qu'on peut sentir s'ils ont froid.
Cette histoire s'est passée juste à côté de nous, juste à portée de voix chuchotée, pas plus loin que n'ont roulé les petites choses, pastilles de menthe et lucky pennies, qui sont tombées un jour de nos poches et que nous n'avons jamais revues, à portée du bout de nos doigts comme l'étaient toujours ces voitures miniatures dont nous avons un jour refermé le capot pour ne plus jamais le rouvrir, remplacées qu'elles avaient été dans notre affection par des machines à faire du bruit.
Morse est un film suédois (2008) de Thomas Alfredson d'après un roman de John Ajvide Lindqvist.
Touts droits réservés pour l'image illustrant ce billet.
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dimanche 18 décembre 2011
La petite mort(e): Morse, 2
Nous n'avons pas réussi à nous faire peur avec le précédent billet sur Morse, et il est probable que nous n'y parviendrons pas avec le prochain non plus. Alors, offrons-nous au moins, dans celui-ci, un frisson délicieux: celui de citer Baudrillard (c’est cool pour parler d’un film de vampires, non?)
"Pourtant il est une exclusion qui précède toutes les autres, plus radicale que celle des fous, des enfants, des races inférieures, une exclusion qui les précède toutes et qui leur sert de modèle, qui est à la base même de la “rationalité” de notre culture: c’est celle des morts et de la mort.
Des sociétés sauvages aux modernes, l’évolution est irréversible: peu à peu les morts cessent d’exister. Ils sont rejetés hors de la circulation symbolique du groupe. Ce ne sont plus des êtres à part entière, des partenaires dignes de l’échange, et on le leur fait bien voir en les proscrivant de plus en plus loin du groupe des vivants, de l’intimité domestique au cimetière, premier regroupement encore au coeur du village ou de la ville, puis premier ghetto et préfiguration de tous les ghettos futurs, rejetés de plus en plus loin du centre vers la périphérie, enfin nulle part comme dans les villes nouvelles ou les métropoles contemporaines, où rien n’est plus prévu pour les morts, ni dans l’espace physique ni dans l’espace mental.
à vrai dire, on ne sait plus quoi en faire
Même les fous, les délinquants, les anomaliques peuvent trouver une structure d’accueil dans les villes nouvelles, c’est à dire dans la rationalité d’une société moderne - seule la fonction-mort ne peut y être programmée ni localisée. A vrai dire, on ne sait plus quoi en faire. Car il n’est pas normal d’être mort, et ceci est nouveau. Etre mort est une anomalie impensable, toutes les autres sont inoffensives en regard de celle-ci. La mort est une délinquance, une déviance incurable. Plus de lieu ni d’espace/ temps affectés aux morts, leur séjour est introuvable, les voilà rejetés dans l’utopie radicale - même plus parqués, volatilisés. Mais nous savons ce que signifient ces lieux introuvables: si l’usine n’existe plus, c’est que le travail est partout - si la prison n’existe plus, c’est que le séquestre et l’enfermement sont partout dans l’espace/ temps social - si l’asile n’existe plus, c’est que le contrôle psychologique et thérapeutique s’est généralisé et banalisé - si l’école n’existe plus, c’est que toutes les fibres du procès social sont imprégnées de discipline et de formation pédagogique - si le capital n’existe plus (ni sa critique marxiste), c’est que la loi de la valeur est passée dans l’autogestion de la survie sous toutes ses formes, etc, etc. Si le cimetière n’existe plus, c’est que les villes modernes tout entières en assument la fonction: elles sont villes mortes et villes de mort."
Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, pp 195-196, Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard 1976.
Merci, Monsieur Baudrillard, de nous avoir aidés à comprendre comment Eli et Oskar vont réussir à survivre dans les badlands dans lesquels il s'enfoncent à la fin du film. Ils seront morts sans doute, mais à la différence des autres, ils sauront qu'ils le sont.
TAP... TAP... TAP... TAPTAP
les voilà rejetés dans l’utopie radicale
Morse est un film suédois (2008) de Thomas Alfredson d'après un roman de John Ajvide Lindqvist.
Tous droits réservés pour les images illustrant ce billet.
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jeudi 15 décembre 2011
Vaisseaux emplis d'un liquide sombre: Morse, 1
Dans une œuvre d'art, le cordon ombilical n'est pas encore coupé,
il la relie à l'ensemble de nos problèmes, le sang du mystère y circule encore,
les vaisseaux sanguins plongent leurs extrémités dans la nuit ambiante,
ils en reviennent emplis d'un liquide sombre.
Qu’est-ce qui fait peur dans ce “film de vampires”? Les films de vampires, c'est bien censé faire peur, non?
Il coule du sang à l'écran, il en coule même une certaine quantité, mais on n'en retire pas la satisfaction que d'autres films nous ont appris à en attendre. Dans Morse, le sang n’est lié à aucune promesse de volupté, même pas - surtout pas - scopophilique; ce n'est pas une chose agréable à regarder.

Le sang enjolive:
- les thrillers (en flaques sur les scènes de crime, il y brille d'un éclat sombre comme un vernis enfumé sur un tableau de maître);
- les film de sabre de Hong-Kong (il y est d'un joli rouge coquelicot, joyeusement artificiel);
- les films de samouraïs (propulsé par de petites pompes, il y jaillit avec l'exubérance des grandes eaux de Versailles);
- les films de Peckinpah et de ses imitateurs (au ralenti, on nous y fait admirer les calligraphies qu'il sait écrire dans le vide, arabesques palpitantes comme des ailes de papillons).
Dans Morse, ce n'est pas du tout pareil.
Pas plus engageant que les épinards ou les betteraves, ces choses qu'on ne se résigne à absorber que parce qu'on sait qu'on sera puni si on ne le fait pas, le sang se mange, mais il n'a rien d'une friandise, et il vaut mieux avoir très très faim pour finir sa portion. Il coagule vite, et devient une boue rougeâtre qui s’écaille. A l'occasion, il se retrouve stocké dans de vieux bidons de plastique. Ce n'est pas au sang de Lucy Westenra ou de Minna Harker qu'un seigneur des ténèbres conscient de son statut social, soucieux de son image publique, infligerait jamais pareille avanie.
Comme une tache trop facilement identifiable sur un pantalon, n'est-ce pas, Oskar? Il est sale.
Comme le Voleur de Georges Darien, Eli la vampire pourrait dire: Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse: je le fais salement.
Et c'est peut-être cela que cherche le réalisateur de Morse: avec la vue du sang, non pas provoquer de la peur, mais causer de la gêne: alors, ce n'est que ça, le sang? Rien que quelque chose qui coule, qui s'échappe de nous, sans qu'on puisse l'empêcher? Et après on a honte?
Qu’est-ce qui pourrait faire peur encore?
Le noir, la nuit, aussi, c'est supposé faire peur.
Mais on est dans un pays habitué à tenir à distance ses nuits interminables: les appartements, les cages d'escalier, les couloirs d'hôpital, les places, les rues, dès le coucher du soleil tous sont inondés par la lumière blanc sale des néons. La nuit dans Morse, c'est blanc.
Pourtant, la nuit est quand même une coupure.
Ce qui en suinte, c'est le silence.
Il règne un grand silence pendant ces longues nuits d'hiver scandinaves. Et c'est un silence dur, tassé, comme la neige. On cherche des réponses, et dans Morse, tantôt on n'en trouve pas, tantôt, quand on en trouve, on aurait préféré ne pas. Et on ressent encore de la gêne.
De la gêne, comme celle que cause à Oskar le fait de savoir que, à toutes ces questions qu'il a envie de poser, il n'aura pas de réponse, même s'il les pose à ceux dont on lui dit qu'ils sont là pour lui répondre. Il sait que ça ne sert à rien de questionner son instituteur sur les serial killers - à rien de demander à son père pourquoi son pote mal rasé vient tous les jours à la même heure le rejoindre - à rien de demander à sa mère ce qu'il adviendra de lui après le lycée: ce serait aussi vain que de demander au costaud de la classe "Pourquoi tu me cherches? Qu'est-ce que je t'ai fait?"
Pendant toute la durée du film, ce n'est qu'à Eli qu'Oskar trouve le courage de poser des questions. Et pourtant ce sont des questions difficiles.
- Est-ce que tu es... pauvre?
- Cet argent, tu l’as volé?
- Tu l’as volé aux gens que tu as tués, c’est ça?
- Mais tu es qui?
Et Eli n'est pas en reste. Elle en pose, des questions difficiles, elle aussi; des questions que personne n'aime s'entendre poser.
Comme:
- A quoi tu penses?
- Je te dégoûte?
- Tu me laisses entrer?
Les réponses, pour déplaisantes qu'elles soient, elle en donne, aussi:
- Je suis comme toi.
Et elle insiste:
- Et tu es comme moi.
Le pire, c'est que quand quelqu'un n'a pas posé la bonne question ou donné la bonne réponse, de nouveau, il faut que quelqu'un soit puni au sang: de nouveau, il faut que ça coule, de nouveau, on n'aime pas ça. Et ce sera comme ça toujours: maintenant, on est prévenu, on sait que c'est comme ça que ça marche.
Pourtant ça a fait du bien de poser ces questions, même si on n'en a retiré aucun plaisir. L'alternative, c'était de demander aux grands: C'est ça qu'on fait quand on est grand, on se tape des bières en silence? Et on sait que la réponse, s'il y en avait eu une, on l'aurait aimée encore moins.
Finalement ce n'est peut-être pas à voix haute qu'il faut poser les questions.
Il faut peut-être les attendre dans le silence blanc de la nuit, et alors, elles couleront de source, et les réponses aussi.
Tandis que défile en lettres blanches le générique de fin, un lent fondu fait passer le fond de l’écran du noir au rouge sombre, puis au rouge vif, puis de nouveau au sombre et au noir final.
Ce n'est pas le rouge, la réponse à la question secrète de Morse, c'est le noir.
A l'intérieur des gens, c'est noir.
... parce qu'en fait, je crois que toute la vie se décide
au moment où pour la première fois,
un être doué de raison se demande
si ce sont les adultes qui sont cons,
ou si c'est lui qui se trompe.
Jacques Brel
Morse est un film suédois (2008) de Thomas Alfredson d'après un roman de John Ajvide Lindqvist.
Une lecture intéressante, et totalement différente de la mienne, de Morse, sur le blog d'Arkady Knight: Killing Keira.
Tous droits réservés pour les images illustrant ce billet.
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dimanche 11 décembre 2011
En attendant la langue universelle
… pour changer un peu, aujourd'hui: un seul billet, plusieurs langues.
Ecrivains méconnus
Une des nombreuses raisons pour lesquelles je visite régulièrement le site de Steve Roden, airform archives, c'est l'apparition occasionnelle de billets comme celui-ci.
Singulière synchronicité: quelques jours plus tôt le journal de Priya Sebastian, Under The Plum Tree, avait publié cet autre billet, qui n'est pas sans affinités avec le même sujet.
En cette saison, les arbres se taisent. N'omettez pas, pour autant, de les saluer quand il vous arrivera d'en croiser.
an invitation to reading
Writers no one reads
One reason - one in many - I keep returning to Steve Roden's blog airform archives, is the casual appearance of entries such as this one.
Odd synchronicity: some days earlier, Priya Sebastian's journal Under The Plum Tree, had featured this entry on a somehow related subject.
This is this time of year, when trees keep silent. Don't forget, however, to greet the ones you may happen to cross the path of.
l'image illustrant ce billet est ©Priya Sebastian, 2011
the picture used as illustration is ©Priya Sebastian, 2011
jeudi 1 décembre 2011
Un de plus!
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